vendredi 19 avril 2013

Éolienne rouillée

Accumulation d'archivistes. — De neuf heures douze du matin à quatre heures trente-quatre de l'après-midi, j'assiste à une journée internationale francophone des archives à Louvain-la-Neuve. (Oui : ce genre d'événement existe et attire même pas mal de monde, du Québec à la Suisse, en passant par Haïti.) Comme d'habitude, je serre des pinces, je donne des bises, je me présente et je me dis « enchanté », d'un air jovial, en regardant la personne plus ou moins dans les yeux et en essayant de ne pas avoir l'air trop idiot. Je tente même quelquefois de faire de l'humour ! « Et toi, tu travailles où, au fait ? », me demande-t-on à plusieurs reprises. À chaque fois, c'est la même litanie expéditive : « Je-suis-historien-dans-un-centre-d'archives-privées ! », puis : « Une-institution-qui-s'intéresse-à-l'histoire-de-la-gauche ! », et enfin : « Voilà, voilà, c'est tout ! » Soupir contenu, et ces pensées : va-t-il falloir que je fasse de la représentation toute la journée ? Pourquoi m'interroge-t-on sur mon travail ? Sont-ils vraiment intéressés ? Faut-il que je leur pose des questions à mon tour ? — Le thème du jour est la conservation : conservation préventive, conservation curative, restauration, création de métadonnées, externalisation de la numérisation, intervention d'urgence lors d'une catastrophe naturelle ou d'un attentat : tout y passe. J'y apprends entre autres que le nouveau dépôt des Archives de l'État à Mons a été construit sur une nappe phréatique : tout a été prévu pour que le bâtiment soit complètement étanche, mais je ne peux m'empêcher d'imaginer un déluge ravageant le reste des trésors historiques montois, déjà aux deux tiers détruits durant le bombardement du 14 mai 1940. J'y apprends aussi, un peu plus tard, qu'il faut être intraitable envers les ateliers de restauration : le cuir du registre restitué est légèrement gondolé ? Une seule des pages est mal  restaurée ? Hop, hop, hop ! On ne lésine pas : on renvoie à l'expéditeur, nom de dieu !

Manger la même chose. — Je suis dans une de mes périodes obsessionnelles. Depuis quelques années, ça allait mieux, mais ces derniers mois, ça revient à la charge. Sur le temps de midi, en compagnie de huit autres archivistes, dans une crêperie bretonne proposant des centaines de crêpes salées différentes, voilà donc qu'un confrère en bout de table décide de commander cette crêpe à la tartiflette que j'avais moi aussi en tête depuis un bout de temps ! Qu'à cela ne tienne : comme souvent dans ce genre de cas, lorsque je ne veux pas prendre la même chose qu'une autre personne, j'ai un plan de rechange, ha-ha ! J'ai tout prévu : je commande donc la crêpe à la mozzarella, au salami et aux épinards... Mais voilà maintenant que ce confrère à ma droite (celui qui a fait du théâtre avec Léandra — elle le reconnaîtra sans peine) me lâche : « Ha, très bonne idée, ça, Hamilton ! Je vais prendre la même chose ! » Je ne dis rien pour ne pas passer pour un branque et suis donc obligé de manger une crêpe qui bénéficie de son double à table. — Suis-je le seul à déceler un problème ? Je pense que oui et, plus que tout, la pensée m'inquiète.

Banjo barré. — Cette chanson, « The Cellar Song » de Palace Brothers, alias Will Oldham, alias (plus tard) Bonnie « Prince » Billy, m'a fasciné pendant des années, alors que je n'étais encore qu'un frêle étudiant tentant de se frayer un chemin à travers les corridors de la grande université. — Il s'agit du quatrième morceau du tout premier album d'Oldham, There Is No-One What Will Take Care of You (encore un titre très joyeux !), sorti en 1993, un chef-d'œuvre auquel ont participé trois (trois !) membres de feu le groupe Slint : le guitariste Brian McMahan, le bassiste Todd Brashear (qui y joue un peu de tout) et le génial batteur Britt Walford. — Sans raison, je ressors la chanson du grenier où elle a stagné pendant des années. Elle est tordue. Les paroles sont tordues, et les instruments aussi : un curieux mélange de guitare électrique, de basse et de banjo (yeah !) qui donne constamment une impression de faux. C'est cela qui est fabuleux : la constante impression de faux. Tout y est déphasé, jusqu'au son Lo-fi, jusqu'à la voix éraillée d'Oldham qui se contrefout de sonner juste. — Un peu comme les rotors d'une vieille éolienne rouillée qui bloqueraient à chaque rotation mais qui conserveraient tout de même un certain charme, à cause de la rouille et du blocage, justement.

The Cellar Song by Palace Brothers on Grooveshark

jeudi 18 avril 2013

Dictionnaire du futur

« Hamilton's Diary. — [fr.] Le journal d'Hamilton. — (Quotidien, 2011-2018 ; annuel, 2019-2038). — Blog/journal intime publié quotidiennement puis annuellement par Hamilton L. Evenvel du 22 avril 2011 au 18 octobre 2038. Il est disponible sur l'ancienne Toile numérique de l'Internet 1.0 à travers l'URL www.hamiltonsdiary.com. — Du 22 avril 2011 au 16 octobre 2018, soit pendant sept ans, cinq mois et vingt-quatre jours, la publication d'articles y adopta un format strictement quotidien, suivant la formule devenue aujourd'hui célèbre : "Chaque jour, un article ; chaque article, un jour." — Ce journal peut être artificiellement découpé en plusieurs périodes, de celle dite "fruste" des débuts à celle dite "compulsive paranoïaque" des années 2017-2018 (cf. à ce sujet la somme théorique signée Prosper-Constant Jiménez, Le journal d'Hamilton : la frénésie derrière la banalité, Paris IV, 2043, p. 76-109). De manière générale, et selon les dires d'Evenvel lui-même, ce blog était une démarcation, de par sa volonté de décrire la vie "par morceaux" (ce qui expliquerait, d'après certains critiques, les diverses périodes aphoristiques) et d'éviter à tout prix une adaptation à l'esprit du temps. Il traitait de sujets divers : la philosophie, l'histoire, la politique, la science-fiction, la bande dessinée, la musique, mais aussi, plus simplement, les détails de la vie quotidienne. — Le journal Hamilton's Diary acquit une certaine notoriété après la mort de son auteur (survenue brutalement le 19 octobre 2018), dans la mesure où il continua d'être alimenté jusqu'en 2038, à raison d'un article par an, recevant assez ironiquement de la part de plusieurs médias influents le prix du "meilleur blog post mortem de tous les temps". Il semblerait aujourd'hui qu'aucun nouveau message ne soit à l'ordre du jour (cf. l'article de Léandra Courbet, "Hamilton s'est éteint à jamais", paru le 19 octobre 2039, qui n'a jamais été démenti). »

Les autres. — Je passe la soirée avec Léandra à la Maison du Peuple. Le fait que je la vois beaucoup moins souvent ces derniers temps s'intègre dans une évolution générale de mes relations aux autres qui a débuté avec la « débâcle française » d'il y a plus ou moins deux ans. Viendra bientôt le moment où je ne verrai plus personne, si ce n'est ma fille à peine deux jours par semaine, mes collègues pendant les heures de bureau, quelques amis de temps à autre, et ces gens qui viendront s'asseoir à ma table « parce qu'il n'y a plus de chaises autre part dans le café, vous comprenez ? » — Oh-oh ? Serait-ce du ressentiment ? Serais-je capable d'éprouver une certaine forme de déception ? Resterait-il quelques reliques d'humanité à l'intérieur de ces conduits de robot rouillés et sans âme ?

José González. — Le musicien suédois d'origine argentine José González se décrit comme un athée fortement influencé par le livre du biologiste Richard Dawkins The God Delusion (2006) (Pour en finir avec Dieu en français). Nombre de ses chansons constituent de douces critiques de la croyance religieuse, comme la minimaliste « Abram », sur l'album In Our Nature (2007), dans laquelle González propose très gentiment au vieux patriarche biblique de se rendormir une bonne fois pour toute et d'arrêter d'embêter l'humanité avec ses illusions d'un autre temps. González est également membre d'un groupe du nom de Junip, qui joue sur les mêmes thèmes, avec une musique tout aussi minimaliste (une guitare, une batterie, un peu de synthétiseur...).

mercredi 17 avril 2013

Redéploiement

Bibliophilie. — Quel bonheur, quelle chance, lorsqu'on est bibliophile, que de travailler dans un centre de documentation ! Aujourd'hui matin, dans un de nos dépôts, presque toute l'équipe s'évertue à redistribuer et à redéployer des pans entiers de la bibliothèque. Le travail serait passablement ennuyeux si les objets à déplacer n'étaient des livres, des livres et encore des livres... De vieux livres qui ont chacun une histoire, une configuration et une odeur particulières. — Par le plus grand des hasards, les trois premières tablettes dont je m'occupe sont remplies à ras bord de monographies sur le fabuleux monde de l'imprimerie : trois mètres linéaires de traités de typographie, de recueils de polices de caractères propres à telle ou telle maison d'imprimeurs, d'ouvrages sur les linotypes. (C'est jouissif... jusqu'à un certain point.) Sur la tablette suivante, quelques cahiers d'échantillons de fils et de tissus en provenance de l'industrie textile. Plus loin, dans un tout autre registre, une travée complète consacrée à Karl Marx. Juste à côté, une autre consacrée à Lénine, comprenant notamment les quarante-cinq (!) volumes de son œuvre complète, en français, édités par les Éditions du Progrès. Plus loin encore, des ouvrages sur l'utopie, sur l'anarchisme... — J'ai envie de tout dévaliser mais je me retiens : à quoi bon ? J'ai tellement de retard dans mes lectures qu'augmenter la pile serait presque malsain.

Trahison. — Sur le temps de midi, nous allons manger à la Cucina, une sandwicherie en libre-service dans le centre de Liège, pas loin de la place du Vingt-Août. Dès l'entrée, un homme vient à ma rencontre pour me serrer la main : il s'agit du patron de la Cucina de la gare des Guillemins. Il m'apprend qu'il est propriétaire des deux établissements. Je suis un peu gêné parce que j'ai déserté la Cucina de la gare au profit de l'Espress « Oh » Juice et de son « café de la semaine ». (Oui : moi aussi, je suis capable des pires trahisons !)

Gauche de la gauche. — À chaque fois que j'entends parler de « gauche de la gauche », j'ai envie de ressortir du grenier mon cache-poussière et ma vieille Winchester. Il existerait donc une certaine « gauche mais pas trop », à la gauche de laquelle se trouverait une gauche plus à gauche, une « gauche de la gauche » plus radicale ? « Oh, tu sais, moi, je fais partie de la gauche responsable, et non de cette gauche de la gauche fantaisiste et extrémiste ! » — Puisses-tu t'embourber jusqu'au cou dans ta gauche responsable ! Puisses-tu t'y embourber et t'y noyer !

mardi 16 avril 2013

Âge d'Or

Deux heures de sommeil... — Ce n'est pas assez, et je le sais très bien. Mais que veux-tu ? Que je rentre chez moi à onze heures du soir, après une longue journée de travail, et que je me mette directement au lit, sans prendre un bon bain chaud, sans écouter de la musique, sans me détendre devant une série, sans jouer, sans lire, sans écrire ? — Tu me demandes l'impossible, et tu le sais très bien !

Quel est le lien entre ces trois citations ? — « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire. » (Voltaire) ; « Je crains le jour où la technologie dépassera l'homme. Le monde aura alors une génération d'idiots. » (Albert Einstein) ; « Si le peuple américain permet un jour que des banques privées contrôlent leur monnaie, les banques et toutes les institutions qui fleuriront autour des banques priveront les gens de toute possession, d’abord par l’inflation, ensuite par la récession, jusqu'au jour où leurs enfants se réveilleront, sans maison et sans toit, sur la terre que leurs parents ont conquis. » (Thomas Jefferson). Réponse : elles n'ont jamais été écrites ou prononcées par les personnalités placées dans les parenthèses ; elles font partie de ces nombreuses phrases apocryphes qui pullulent sur la Toile et, tristement, au-delà. — Il s'agit au mieux d'un manque de renseignement, au pire d'une flagrante malhonnêteté intellectuelle. C'est la raison pour laquelle, face à toute citation inconnue, le réflexe devrait rester inchangé : vérifier, vérifier et vérifier encore que le texte est authentique, autrement dit qu'il n'est ni tronqué, ni augmenté, ni simplement créé de toutes pièces dans le but de convaincre.

Le déclin de la civilisation. — « Durant l'Âge d'Or, nous vivions en harmonie avec notre environnement : nous respirions un air pur, nous batifolions dans l'allégresse de notre enfance par trop naïve. Nous voletions tels de jeunes papillons tout juste sortis de leur chrysalide. Nous avions un faible pour les coins sombres et chauds. Avides de nourriture, nous passions notre existence dans les céréales, que nous croquions avec l'insouciance renouvelée d'êtres qui n'ont connu ni la privation, ni la sécheresse, ni l'épidémie. Puis un dieu féroce est arrivé. Un rédempteur. Notre Rédempteur. Il nous a appris abruptement que toute nonchalance a un prix ; qu'à une période de faste et de bonheur succède toujours une autre, bien plus triste, aride et funeste. Il a d'abord réduit, d'une simple pression de son immense doigt, nos petits corps fragiles en poudre noire sans vie. Ensuite, il a abattu sur nous le Fléau : un air putride et nauséabond annihilant toute conscience et interdisant à nos ailes de battre. (A-t-on jamais vu pareil phénomène ? À quoi nos ailes servent-elles si nous ne pouvons plus les contrôler ?). L'agonie fut longue et douloureuse pour nombre d'entre nous, et aujourd'hui, je suis la dernière survivante d'une antique civilisation luxuriante : un insecte solitaire, caché dans les recoins de ce lieu devenu tout à coup terriblement hostile ; une pyrale qui a vu ses amis et sa famille s'étioler sous les attaques répétées de ce dieu sans cœur ; une mite terrorisée qui n'attend plus rien de la vie, si ce n'est de décliner et de mourir à son tour, en se souvenant de ces jours heureux pas si lointains, de ce blé abondant, de cette "mine de diamants" devenue en quelques semaines le pire des pièges, le pire des cauchemars éveillés. — "Je me souviens" : telles seront mes dernières paroles quand le Rédempteur abattra son doigt vengeur sur mon enveloppe diaphane... "Je me souviens et je ne regrette rien." »

≠. — Je suis installé à ma place habituelle (dans mon fauteuil de bureau, devant la table bancale, à l'orée de ma chambre) ; Mary est elle aussi installée à sa place habituelle (dans son fauteuil rond et confortable, dos à la cuisine, devant la table de la salle à manger). Nous avons tous les deux un endroit habituel. Nous avons accepté une routine, sans vraiment nous en rendre compte.
« Tu connais le groupe "Fauve" ? », me demande-t-elle en fin de soirée.
« Ha oui, c'est pas mal, en effet... », dis-je un quart d'heure plus tard.
« Je remets "Kané" ? » (Encore plus tard.)
« Mets "Nuits Fauves", pour voir... »
« Tu peux remettre encore une fois "Kané" ? »
« J'adore ce moment où la guitare reprend le dessus... »
« Tu peux remettre "Kané" à nouveau ? »
« C'est vraiment une putain de bonne chanson ! »

Kané by FAUVE on Grooveshark

lundi 15 avril 2013

Sans sommeil

Mètres linéaires. — Le début de ma soirée se déroule en compagnie des mètres linéaires, des inventaires d'archives et des taux de fréquentation de la salle de lecture. Comme pour me récompenser de mon assiduité, deux bouteilles de vin et un paquet de chips sont ouverts en fin de séance, un peu avant huit heures du soir. — Vinum et musica laetificant cor : j'ai déjà le vin, la musique attendra bien un peu !

Le Club des Sans-sommeil. — Gare des Guillemins, à neuf heures du soir moins le quart. Tel le capitaine de caraque franchissant le détroit de Magellan, mon marchand de café est toujours fidèle à son poste. Je montre une certaine admiration : « Vous êtes le seul à ouvrir aussi tard !
— Ouaip ! Je ferme en dernier et j'ouvre en premier !
— À quelle heure ouvrez-vous le matin ?
— Cinq heures.
— Heureusement que vous avez un collègue pour vous aider !
— Oui, mais la plupart du temps, je fais tout de même l'ouverture et la fermeture. J'ai besoin de très peu de sommeil. La semaine, je dors entre trois et quatre heures par nuit. »
(Bienvenue, ami cafetier, dans le Club des Sans-sommeil !)

Retour en train.  Knut retourne à Gand et fait par conséquent une partie du trajet en train avec moi. À défaut de café, il s'est acheté une crème glacée. On parle un peu, il lit un peu, puis il s'endort. J'en profite pour sortir mon ordinateur portable et écrire une partie de ma journée de samedi. À Bruxelles-Nord, Knut se réveille, voit l'ordinateur allumé et me demande, avec son léger accent flamand : « Alors, bien travaillé ? » — Croit-il sincèrement que je me suis attelé à la mise au net du procès-verbal de la réunion de ce soir, après plus de dix heures de boulot ?

L'Art de la guerre. — Vraisemblablement écrit à la fin de la période des Printemps et Automnes, soit aux alentours du Ve siècle avant Jésus-Christ, sans plus de précision, L'Art de la guerre de Sun Tzu (ou Sun Zi, orthographe choisie pour la version que je tiens entre les mains*) est d'un pragmatisme à toute épreuve : gagner une guerre se fait grâce à une méthode et une stratégie rigoureuses, et non en laissant les astres, la contingence et le hasard décider à la place des hommes. — Le traité est d'une rare concision : les conseils sont courts et incisifs ; ils ne s'embarrassent ni d'exemples, ni de détails, ni de paraphrases, raison pour laquelle des tacticiens d'époques ultérieures (comme Cao Cao, IIe siècle après J.-C., et Li Quan, VIIe-VIIIe siècles, dont les commentaires parsèment la présente édition) ont cru bon d'expliquer ou d'approfondir les remarques du maître, jusqu'à parfois donner l'impression de s'adresser à des imbéciles incapables de lire entre les lignes ou de comprendre la moindre (rare) analogie. — Le traité décrit aussi avec beaucoup d'intelligence et de rigueur l'obligation d'être un fin observateur et, surtout, d'étendre l'observation recueillie à l'aide d'un accès constant à l'information : connaître les plans de l'ennemi, savoir où il se trouve, se renseigner sur son moral, etc. La notion d'information revient constamment dans le texte : ici, il est question de bien comprendre sur quel terrain on se bat ou se déplace ; là, de la meilleure façon de connaître la stratégie ennemie (le passionnant article XIII traite de l'utilisation des espions)... De la lecture de ce traité, ressort l'idée, centrale, qu'un général qui ne s'informe pas est un fou et un idiot auquel il ne faut absolument pas confier une armée. De là à appliquer ce constat à d'autres aspects de la vie contemporaine... (À suivre.)

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* Sun Zi, L'Art de la guerre. — Deux commentaires de Sun Zi par Cao Cao et Li Quan, traduction et présentation de Valérie Niquet, Paris, Economica et Institut de stratégie comparée, 2012.

dimanche 14 avril 2013

Latour-de-Carol

Fin de vacances. — Je reconduis ma fille jusqu'au palier de la maison où habitent Maïté et sa petite famille, dans la banlieue de Namur. C'est à nouveau l'heure des courts adieux dramatiques : « Tu me téléphoneras, hein, Papa ? Tu me téléphoneras ce soir, dis ? » Elle me fait un petit câlin d'au revoir, puis la porte d'entrée se referme déjà. Je ne reverrai plus Gaëlle avant douze jours.

Abonnement. — Gare de Bruxelles-Midi. « Mon ordinateur vient de planter en beauté, constate l'homme de la SNCB derrière son guichet. Je vous propose donc de passer chez mon collègue d'à côté, qui confectionnera directement votre nouvelle carte. » Avant de rabaisser son store, il me donne de plus amples informations : il faudra bientôt être détenteur d'une carte électronique de type « MoBIB » pour voyager sur le réseau ferroviaire belge. « Dans un mois, vous n'aurez plus le choix : en tant qu'abonné, vous devrez passer au nouveau système informatisé... Alors, autant le faire tout de suite ! » Deux guichets plus loin, un jeune gars sympathique m'accueille et s'occupe de mon nouvel abonnement. Il me tend un dépliant : « Voici un mémento qui explique comment fonctionne votre nouvelle carte. Dorénavant... » Il est interrompu par une femme qui s'impatiente derrière moi : « Excusez-moi... Vous en avez encore pour longtemps ?
— C'est un guichet "Abonnements", Madame : ici, ça prend toujours plus de temps qu'aux autres guichets », puis il se tourne à nouveau vers moi : « Dorénavant, disais-je, vous devrez donner cette carte électronique au contrôleur qui en vérifiera la validité à l'aide de sa machine... »
La dame peste avant de s'en aller vers un autre guichet.
« Qu'est-ce qui lui prend, à celle-là ? », lâche le guichetier, tout sourire, « Encore une qui ne sait pas attendre cinq minutes ? Peu importe... Donc, je disais que le contrôleur vérifiera la validité et pourra également vous demander votre carte d'identité... Mais c'est assez rare qu'il la demande, à moins que vous ne croisiez les équipes spéciales...
— Ha ! Vous parlez de la Ticket Control Team ? Il se fait justement que je suis tombé sur ces coupeurs de cheveux en quatre dernièrement.
— Oui, je parle bien d'eux ! Ce sont des malades... Un jour, ils ont voulu me mettre une amende dans un train alors que, comme vous l'avez sans doute remarqué, je travaille à la SNCB. J'avais demandé si je pouvais m'installer en première classe au contrôleur du train, qui avait accepté. C'est quelque chose qui se fait couramment. Puis débarquent ces quatre-là qui me déclarent que je n'ai pas le droit de rester en première, parce que je ne suis pas statutaire, et cetera, et que je risque une amende si je n'obtempère pas dans les plus brefs délais. Un grand moment de surréalisme ! »

(Presque) premier contact avec le printemps. — En terrasse de la Maison du Peuple. Le soleil se couche en douceur derrière l'église Saint-Gilles, l'air du soir est tiède. Je suis seul devant mon ordinateur. Je peaufine l'article de vendredi : je décide de diviser un paragraphe en trois pour le rendre plus lisible et j'en profite pour faire terminer tous les titres et sous-titres du jour par la lettre O. — Mary m'envoie un message : elle boit un verre à la Brasserie de l'Union, à environ cinquante mètres de ma table. Je termine tranquillement ma bière, poste mon article et la rejoins. Elle est attablée en terrasse avec Jerry et un ami que je ne connais pas : Augustin, un journaliste qui a — c'est marrant — des airs de Walter. Augustin me demande ce que je « fais dans la vie ». À chaque fois, c'est la même galère lorsque je dois raconter ma vie, mon travail, etc. Après quelques phrases, je déclare forfait : je travaille dans un institut d'histoire de la gauche, oui, et après ? Blocage. Celui qui veut en savoir plus peut toujours dépouiller le présent journal : il y est question de mon boulot, quelquefois.

La Toile de Doëlle, III.Monsieur le chef de gare... — Ce mois-ci, Doëlle me propose un exercice impossible : elle aimerait avoir mon avis sur Comme à la radio, l'album mythique que Brigitte Fontaine et Areski Belkacem ont composé en 1969-1970 avec l'Art Ensemble of Chicago. — ... Monsieur le chef de gare de Latour-de-Carol... — Doëlle est, dit-elle, obnubilée depuis deux semaines par Brigitte Fontaine. Brigitte est partout : dans chaque bouffée de cigarette, dans chaque rêve, dans chaque bouchée de nourriture, dans chaque boisson ingurgitée. — ... Vous étiez très pâle à sept heures du matin... — Il aurait été plus facile pour moi de rédiger seize paragraphes sur le lièvre-wallaby à lunettes que d'en pondre un seul sur cet album. — ... Vous aviez les paupières froissées... — J'aurais pu écrire, par exemple, que cette ribambelle de musiciens nous entraîne dans « un périple musical expérimental, exploratoire et révolutionnaire ; une redéfinition des paramètres musicaux qui, aujourd'hui encore, se dresse tel un somptueux phare rayonnant dans l'obscure abysse de cette musique à la lisière de l'inconnu », mais ça a déjà été plus ou moins écrit. Alors, à quoi bon se répéter, même si c'est vrai mais qu'on s'en fout un peu ? — ... Et ça n'avait d'importance pour personne au monde... — Reste cette chanson que je n'avais, dans mon absence crasse de culture, jamais entendue, si ce n'est peut-être noyée dans un brouhaha de discussions alcoolisées et vespérales chez Flippo ou Zapata : cette lettre au chef d'une gare des Pyrénées-Orientales qui a eu la gentillesse de récupérer un gilet de soie rouge. Pas la peine de chercher plus loin : cette chanson est un bel hommage aux anonymes ! — ... Ce qui est une chose horrible et normale. —

Lettre A Monsieur Le Chef De Gare De La Tour Carol by Brigitte Fontaine & Art Ensamble of Chicago on Grooveshark

samedi 13 avril 2013

George

Déchaînement annonciateur. — Les éclairs violents, le tonnerre très rapproché et les grêlons qui claquaient aux fenêtres de la maison familiale hier soir jouaient une mélodie particulière que j'attendais depuis neuf mois : un prélude au printemps.

Punching ball. — Début d'après-midi, dans une fête foraine avec Gaëlle et ma mère. Pendant que ma fille s'amuse seule sur la piste d'auto-scooters* pour enfants, j'observe les petits groupes de jeunes qui se succèdent autour d'un punching ball de foire situé un peu plus loin, droit devant moi. La même configuration se répète un certain nombre de fois : il y a toujours le grand baraqué sûr de lui qui joue son rôle de mâle dominant, accompagné de deux ou trois suiveurs qui font semblant d'être des durs, mais qui n'en mènent pas large. Le premier ouvre la voie : il fait sa fête au punching ball. Ensuite, chacun des autres imite le mouvement du maître avec plus ou moins de succès. S'il réussit le test, il a droit à un silence d'approbation ; s'il le rate, il a droit aux quolibets. — Des souvenirs de cour de récréation remontent à la surface : oui, j'ai eu quelques bons amis du genre « castars** au cœur tendre » qui assuraient ma défense (à l'école primaire, c'était même une véritable garde personnelle que j'affublais de grades militaires), mais j'ai tout de même toujours été complètement étranger, voire ennemi, de ces groupes « au punching ball », pour le meilleur et pour le pire. Maintenant que je suis adulte, ces écervelés aux gros muscles ne me remarquent plus ; ils me foutent une paix royale. Et je peux même me permettre de les observer à la manière d'un éthologue (une toute petite revanche sur le temps).

Délabrement. — Les bulldozers, les carrousels et les auto-scooters ont beaucoup de succès. Les autres attractions sont désertées et font pitié. Gaëlle veut absolument essayer l'aventure des pirates et le palais des glaces. De toute ma vie, je n'ai jamais vu des attractions aussi minables et délabrées : le parcours de pirates est simplement et tristement constitué de quelques échelles en métal et de deux types de pièges ridicules ; quant au palais des glaces, il est tellement mal entretenu que certains miroirs ne jouent plus leur rôle de cloison. — Il semblerait que ce n'est pas encore aujourd'hui que je me réconcilierai avec le monde de la fête foraine.

George. — Aux alentours de minuit. George Costanza est dans sa voiture à l'arrêt en compagnie d'une dame, Carol, qui s'apprête à rejoindre son appartement. Le rendez-vous s'est bien déroulé : George a l'air détendu, il fait de l'humour pas trop mauvais... Puis vient le moment où tout bascule. « Tu montes prendre un café ? » lui demande-t-elle. Réponse : « Non, merci. Le café m'empêche de dormir. » La dame partie, George, resté dans sa voiture, recouvre ses esprits et se met à pester. On l'entend presque penser tout haut : « Mais pourquoi est-ce que j'ai répondu un truc pareil ? ». Plus tard, chez Jerry Seinfeld, George est toujours en train d'y réfléchir en maugréant : « Elle m'invite chez elle, à minuit, pour prendre un café, et je refuse : "Non, merci... Je ne veux pas de café... Ça m'empêche de dormir... Il est trop tard...", voilà ce que je lui ai dit ! Des idiots comme moi ne mériteraient pas de vivre. » — Ce George, qui est incapable de comprendre ce que signifie « prendre un café à minuit » et qui découvre, mais trop tard, que le café en question était plus que vraisemblablement un simple prétexte pour une invitation d'ordre sexuel, ce George, donc, est une très belle métaphore de ma propre vie sexuelle pour le moins inexistante, cette vie qui consiste à s'exclamer, deux jours après les faits : « En fait, tout s'explique : elle me draguait ! »

« She invited me up! Coffee's not coffee: coffee is sex! »

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* « Auto-scooters » : auto-tamponneuses en belge.
** « Castar » : encore un belgicisme qui signifie costaud.

vendredi 12 avril 2013

Cosmo

Revolutio. — À chaque fois que je découvre un jeu vidéo de plates-formes original, je pense que ce sera le dernier : le genre est tellement ancien ! Comment peut-on encore faire la révolution à l'intérieur d'un monde en apparence aussi rouillé que celui des jeux de plates-formes ? La réponse est contenue dans la question : c'est parce que le monde est vieux que la révolution y est possible. 

A Mundo Condito. — Avec Another World, sorti dans sa version finale en 1992, Éric Chahi n'avait-il pas déjà atteint un indépassable plafond d'intelligence et de graphismes ? Il a mis la barre très haut, certes, mais, plutôt que de plafond, cette barre a servi de plancher pour vingt ans de jeux de plates-formes riches en rebondissements et en dépassements ! Une vingtaine d'années après Another World, les jeux en deux dimensions appartenant à la vieille école n'ont rien perdu de leur superbe. Pour s'en convaincre, il suffit par exemple de jouer à Braid (2009), chef-d'œuvre poétique signé Jonathan Blow, intégrant une troisième dimension (le temps) à la traditionnelle 2D. (De ma découverte de Braid en juillet 2011, curieusement, ce journal ne garde qu'une simple et laconique mention.)

Limbo. — Aujourd'hui, je joue à Limbo. Une pure merveille. Aucune parole, aucun texte : dès le départ, on est plongé dans cet univers expressionniste en noir et blanc rappelant les films de Murnau ou de Fritz Lang. On dirige un pauvre petit garçon (une ombre noire tachetée de deux points blancs en guise d'yeux) qui se réveille au milieu des arbres et se met à courir.  Mais pourquoi diable court-il ? — Il traverse une forêt, une ville abandonnée et une usine. Un environnement très hostile : à chaque pas, il risque de se faire décapiter par des pièges dentés, perforer par la patte d'une araignée géante, électrocuter, déchiqueter par des scies circulaires, écrabouiller par des engrenages, etc. La fin est mystérieuse, mais le titre (Limbo pour « Limbes ») permet de se faire une idée. (À suivre.)

La mort ne se montre pas dans cet extrait,
bien qu'elle ne soit jamais bien loin.
Pour les intrépides sadiques : une compilation.

Cosmo. — Dans la sitcom Seinfeld, que je découvre avec plus de vingt ans de retard (mais où étais-je donc dans les années 1990 ? Dans une caverne de Morlocks ?), le personnage de Cosmo Kramer est librement inspiré de l'humoriste américain Kenny Kramer. Jusque là, rien de drôle, me dira-t-on. Mais Cosmo partage également de nombreux points communs avec mon ami Vinge, et quand on remarque cela, c'est tout de suite beaucoup plus poilant, du moins pour qui connaît Vinge. — Cette façon de débarquer sans prévenir chez son ami et voisin (voir la courte vidéo ci-dessous) ; les cheveux hirsutes et les yeux grand ouverts ; les plans foireux qu'il échafaude à tout bout de champ... pour tout aussi vite les abandonner ; les tirades absurdes ; les grognements et les mimiques pour exprimer chacune de ses humeurs ; les lubies changeantes (manger les meilleurs melons de la ville, élever des oiseaux...), etc. C'est Vinge !

Cosmo Kramer fait son entrée à la sixième seconde.
J'ai beau regarder cette scène en boucle depuis dix minutes,
elle n'a toujours rien perdu de son potentiel comique.
(Ouverture éclair de la porte, glissade, et... retour au naturel.)