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jeudi 21 juin 2012

Lames acérées

Un peu de rêve dans ce monde de brutes, bordel ! — J'imagine un joli gazon sur lequel gambadent gentiment de jeunes sportifs, poursuivant une sphère avec pour objectif ultime de la placer à l'intérieur d'un parallélépipède rectangle. (Somme toute, ce n'est pas plus con que de vouloir faire en sorte qu'un volant en plume touche un espace parfaitement délimité situé derrière un filet...)

Dans mon rêve éveillé, il y aurait des pâquerettes, des oiseaux gazouillant sous le soleil, mais aussi des concepteurs sadiques, spécialisés dans la réalisation de lames en acier extrêmement tranchantes qui s'actionneraient automatiquement au passage de toute personne courant sur le susdit gazon, grâce à un système composé de cellules photoélectriques très sensibles et de vérins hydrauliques dernier cri.

« Il reprend le ballon ! Quelle occasion ! Il peut marQUER ! IL SE RAPPROCHE DU BUT ! OH, mais il s'est lui aussi fait faucher par ces curieuses lames acérées sortant du sol !... Quel malheur ! Du sang gicle jusque dans les gradins... C'est incroyable ! Le match continue... L'arbitre ne siffle pas la faute... Le second attaquant récupère le ballon, il prend le dessus sur le défenseur... Une occasion rêvée se présENTE À NOUVEAU, IL TIRE et... Mon dieu, c'est incroyable ! Il est également déchiqueté par les piques meurtrières ! »

La dame de Haute-Savoie. — Au retour du boulot, à la gare du Midi, j'effectue une partie du trajet avec Epiphany. « Mais au fait, me demande-t-elle, tu fais quoi comme travail exactement ?
— Euh... Eh bien, on est une petite équipe, donc je fais beaucoup de choses...
— C'est-à-dire ?
(C'est toujours aussi difficile d'expliquer ce que je fais dans la vie, en grande partie parce que je considère que tout cela n'a pas beaucoup d'intérêt, à tout le moins pour les autres.)
— Là, je fais de la recherche, en quelque sorte, mais parfois, je suis dans l'archivistique... Et quand j'ai été engagé, je me suis occupé du site Web de l'institution...
— Ha oui, moi aussi, je me suis occupée du premier site Web à mon boulot... »
Epiphany m'explique qu'elle a fait ses études en France dans le domaine des sciences et technologies de l'information et de la communication. Je le savais déjà mais, dans un détestable accès de malhonnêteté, je fais semblant de le découvrir.

« Tu viens d'où en France ?
De Haute-Savoie.
— Et tu comptes rester en Belgique ?
— Non... Rien ne presse, mais je pense que je vais retourner dans ma région, un de ces jours... 
— C'est plus joli, la Haute-Savoie, hein ?
— Oui et en plus, ici, il n'arrête pas de pleuvoir ! Ça ne donne pas envie de rester...
— Il faut sans doute être né en Belgique pour supporter ce climat...
(Hamilton est en mode « J'énonce des banalités »...)
— Oui, sans doute ! Cela dit, trouver un boulot comme celui que j'ai actuellement à Liège, ce ne sera pas facile là-bas, à mon avis...
— Bah !
— C'est quand même vachement paumé, tu sais !
— Oui, mais aujourd'hui, le monde est information ! Tu pourras donc toujours trouver un travail dans ce domaine... »
(... et il continue en plus !)

Écran géant. Ils ont aussi installé un écran géant dans la salle principale du Potemkine ! Je suis maudit, maudit, maudit... Je m'installe avec le petit ordinateur (et son clavier de secours) en hauteur, dans les coursives. J'écris l'un ou l'autre paragraphe, sans vraiment arriver à me concentrer. La chaleur des spots est accablante, le public commence à remplir tout l'espace du café... Je me dis que l'horrible vision des supporters en rut est sur le point de (re)commencer et je préfère donc rentrer tranquillement chez moi. Tout au plus entendrai-je quelques klaxons à travers le double vitrage de ma chambre (rien de bien méchant donc).

lundi 11 juin 2012

Les rescapés du 457

Zelfmoord. — Mon train est supprimé dès Bruxelles-Midi. Je prends le suivant, beaucoup moins rapide. Arrivé en gare de Leuven, ce message dans l'interphone : « Dames en heren, door een aanrijding van een person ter hoogte van Ezemaal is het treinverkeer naar Tienen, Landen en Luik-Guillemins onderbroken. Gelieve ons te verontschuldigen. » En clair, un accident de personne (c'est-à-dire, dans le langage courant, certainement un suicide) fout le boxon de bon matin sur la ligne.

Tout le monde ou presque descend donc sur le quai en gare de Leuven. Devant notre train immobilisé et aux portes grand ouvertes, j'échange quelques mots avec une navetteuse régulière, une blonde qui ressemble un peu à Laurence Boccolini (nulle critique dans ce cas-ci, juste un constat) et portant de gros écouteurs en forme de pompons. Vingt minutes passent... Le train avec lequel nous sommes arrivés est toujours immobilisé mais soudain, sans crier gare, les portes de tous les wagons se referment d'un coup. Des centaines de passagers sur le quai se rendent compte, affolés, que leur train vers Tienen, Landen, Waremme, etc. s'apprête à reprendre le rail sans eux, ce qu'il fait d'ailleurs, à leur grand dam. (La communication à la SNCB, une longueur d'avance !)

Le « train-escargot » parti sans la majorité de ses voyageurs, j'aperçois Epiphany sur le quai d'en face. Elle nous fait signe et crie : « Le train direct pour Liège a changé de voie ! » Je fais un rapide appel de la main à deux autres navetteurs réguliers (deux frères ?) afin de leur signaler le changement. — Si ça continue comme ça, dans deux ans, les utilisateurs du train de 7h24 vers Liège formeront une grande famille unie. On jouera aux cartes, on fera des barbecues à l'ombre des ruptures de caténaire et on créera l'association « Les rescapés du train 457 », qui s'occupera de soutenir moralement tous ceux qui souffrent des retards sur cette joyeuse ligne « grande vitesse ».

Urbain. — Et de celui-là, t'en ai-je déjà parlé ? Non, je ne pense pas. Au départ, il ne se destinait pas spécialement à faire carrière dans le syndicat. Licencié en droit, il a longtemps hésité entre plusieurs vies, notamment celle de chercheur à plein temps. Mais il était de gauche et c'était l'époque où l'on recrutait des interlocuteurs pour expliquer les enjeux du syndicalisme aux cadres d'entreprise, d'habitude plutôt portés sur la louange patronale. Et pour leur expliquer ces enjeux, à ces cadres, il fallait, disait-on, des gens qui parlaient le même discours qu'eux : des universitaires. C'est donc à cette époque qu'il fut engagé au profit de la lutte syndicale.

Tous les gens interviewés en disent exactement la même chose, à tel point que que ça en devient presque suspect : « C'était un petit gars à lunettes, frêle, asthmatique et d'une santé fragile. » Ensuite ils ajoutent : « Au départ, il n'était pas aimé de tous, car il semblait ne pas appartenir au même monde... Mais il a rapidement réussi à convaincre des foules entières grâce à la puissance de son analyse et à sa vision d'ensemble du monde politique et institutionnel. » — Devenir charismatique simplement à l'aide d'une certaine fulgurance dans la pensée, voilà qui n'est pas banal !

Trombes d'eau. — Une centaine de mètres seulement séparent l'arrêt de bus de la gare des Guillemins, mais lorsque je sors du transport, la pluie et le vent s'abattent sur ma pauvre personne et ne me font pas de cadeau. Pour le coup, je ressemble à ce personnage, récurrent dans les bandes dessinées, qui se balade constamment avec un nuage d'orage miniature au-dessus de la tête. Comme la dernière fois, je suis en tee-shirt ; comme la dernière fois, je fais semblant de rien et marche stoïquement à travers les trombes d'eau ; comme la dernière fois, je suis trempé de la tête aux pieds en l'espace de quelques secondes.

Paranoïa.  Le soir, à la Maison du Peuple, Léandra m'explique cette histoire de chômeur fou qui pratique une forme de harcèlement larvé envers l'organisme où elle travaille, en particulier par l'intermédiaire des réseaux sociaux : « Il est complètement paranoïaque. Il dit que s'il ne trouve pas de job, c'est à cause des Flamands, des marxistes et des immigrés... Il croit que nous ourdissons un vaste complot à son encontre et que c'est à cause de cela qu'il n'arrive pas à trouver de boulot. Mais en fait, c'est lui qui est à côté de la plaque. Ce genre de gars ne sera jamais en mesure de trouver du boulot. Qui voudrait de lui comme collègue ? Il fait peur ! »

« En plus, il est un peu geek sur les bords et se prend pour un Anonymous. Il raconte des mensonges aux internautes qui fréquentent notre page, tente de saturer nos serveurs en nous envoyant des milliers de messages, enregistre une conversation dans une de nos agences pour essayer de prouver qu'il est spolié... N'empêche, ce gars, s'il pétait vraiment un câble, je l'imagine très bien acheter un flingue et prendre pour cible des inconnus dans la rue ! Notre service juridique est déjà au courant. Il y a d'ailleurs déjà une plainte contre lui au pénal... » — Il a l'air sympa, son travail, à Léandra.

Les autres histoires, Léandra vous les racontera elle-même (ou pas).

jeudi 7 juin 2012

Changement de couche à Saint-Gilles

Inquiétude. — Comme chaque matinée de la semaine ou presque, je commande mon premier café de la journée dans les sous-sols de la gare du Midi. Les serveurs de l'enseigne commencent à me connaître et, dès qu'ils me voient débarquer, mettent la machine en route (ce qui peut d'ailleurs poser problème lorsque je ne veux pas de café, mais c'est très rare).

De temps à autre, certains matins, le comportement de ces vendeurs de cafés et viennoiseries change très rapidement. Il passe de la politesse (« Bonjour Monsieur, votre café, comme d'habitude ? ») à l'inquiétude (se retournant vers les collègues : « Il est encore là ! Surveillez-le ! »). Explication : il semblerait qu'il y ait dans ce souterrain des personnes dont l'occupation favorite est de voler de la nourriture. 

Et ce matin, je vois le regard de mon vendeur se transformer... Il me répond à peine, est ailleurs, regarde vers l'extérieur, me rend la monnaie d'un air distrait... Il en a repéré un, c'est sûr. Il est inquiet : le voleur va-t-il à nouveau venir leur parler, tout en essayant de voler une pomme ou l'un ou l'autre smoothie ? À voir le regard à la limite de la terreur dudit vendeur, je ne peux m'empêcher d'imaginer une scène digne d'un film de zombies : les quelques pauvres préposés assaillis par une horde de malandrins réclamant un peu de café et de nourriture. Ils sortiraient alors des riot guns de leur réserve et protégeraient la sandwicherie attaquée en tirant dans la foule... Mais les munitions viendraient à manquer et les tireurs finiraient par se faire dévorer... Et moi, j'arriverais pour commander un café et ne rencontrerais que ruines fumantes, corps déchiquetés et plaques de sang coagulé... (Un changement dans ma routine, pour sûr !)

Archiviste audiovisuelle. — Dans les escalators, je croise le regard de Fríðr. Comme j'ai établi un contact tangible avec elle depuis ce lundi et que je n'ai donc plus peur de lui adresser la parole, je l'attends en haut de l'escalier mécanique afin de marcher avec elle jusqu'aux quais, où se trouve déjà Epiphany, sa copine navetteuse que je connais un peu aussi désormais. J'attends le train en leur compagnie.

J'en apprends un peu plus sur Epiphany, en recoupant ses propos de ce matin avec son CV en ligne (il n'y a pas que Léandra qui est capable de retrouver la trace de quelqu'un sur le Web). Chose assez amusante, Epiphany a un parcours très similaire au mien : elle a fait des études universitaires en rapport avec le métier du livre, puis s'est spécialisée dans les stratégies de l'information et de la documentation (son travail de fin d'études a consisté à réaliser un site Web dynamique sous interface PHP/MySQL, exactement comme moi), ensuite elle a travaillé dans un écomusée (comme moi), et est maintenant archiviste, mais s'occupe surtout de l'aspect informatique/base de données à son boulot (comme moi). J'apprends par ailleurs qu'elle travaille dans une société belge de numérisation d'archives audiovisuelles bien connue. Je lui explique que je vois très bien de quoi il s'agit, tout en taisant le fait que de nombreux confrères archivistes trouvent leurs tarifs exorbitants (mais c'est une autre histoire !).

Hamilton L. Evenvel, client polyvalent. — La Maison du Peuple est presque comble ce soir. Seules places restantes : les fauteuils confortables sur le petit podium. Le coin est boudé par tout le monde et je m'y assieds donc, seul, avec mon ordinateur et 50 centilitres de bière. C'est la seconde fois que je m'installe à cet endroit légèrement surélevé. (La première fois, c'était pour discuter avec Fany, tiens !) 

Les clients ne tardent pas à investir le lieu. Parmi ceux-ci : une femme seule avec son matériel à dessin ; un groupe de quatre jeunes insupportablement pédants ; deux amoureux qui n'arrêtent pas de s'enlacer et de s'embrasser avec beaucoup de vigueur (pauvres amygdales...). Vont-ils aller jusqu'au coït ? On dirait, mais tout compte fait non (ils gardent beaucoup trop de vêtements pour arriver à quelque chose de vraiment probant en la matière).

Courant de la soirée, une jeune femme couche son bébé sur le canapé vide situé à ma droite et me prévient : « Je suis désolée, je vais devoir changer mon gamin... Ça ne va pas sentir bon. » « Pas de problème. J'ai l'habitude. J'ai connu ça. » Le garçon est tout content d'être sur un canapé, n'arrête pas de gigoter et d'explorer chaque recoin de ce petit monde. La maman est débordée : « Bon, je n'y arriverai pas. Je vais attendre le père... » « Hé, attendez, lui lancé-je, je peux m'en occuper si vous voulez. Je le tiens pendant que vous changez son lange ! » Elle accepte. Je m'attends à voir le bambin pleurer alors que je maintiens ses petits bras contre le canapé, mais c'est l'inverse qui se passe : il me fait un grand sourire émerveillé, comme s'il découvrait quelque chose d'à la fois extrêmement comique et fabuleux. — Oui, oui, je sais, pas besoin de me le répéter à nouveau (vous allez me gêner) : je suis à la fois l'un et l'autre, hem.

lundi 7 mai 2012

Fin alternative

« Nous assistons à l'effondrement du vieux monde qui croule par pans entiers, jour après jour. Ce qui est le plus surprenant, c'est que la plupart des gens ne s'en aperçoivent pas et croient marcher encore sur un sol ferme. »
(Rosa Luxemburg, Lettres de prison, 1916-1918.)

Gare de Bruxelles-Midi, le matin. — Rectification : contrairement à ce que j'affirmais dans cet article, Epiphany, navetteuse Bruxelles-Liège, se promène toujours en ce moment avec un sac à dos Quechua rouge (et gris). C'est sans doute ce même sac que Yama a récupéré sur la banquette pour le lui redonner, alors que la petite Epiphany l'avait négligemment oublié, un jour de fatigue sans doute. Les pièces du puzzle du train de 7h24 se mettent petit à petit en place !

En parlant de pièces du puzzle : une des autres navetteuses régulières, la brune assez mystérieuse, froide et renfermée qui lit toujours des trucs intéressants et dont une photo d'enfance a semble-t-il orné les murs de la Maison du Peuple (mais c'est une autre histoire), cette navetteuse donc se balade aujourd'hui avec un sac à l'effigie de Rosa Luxemburg reprenant une citation en allemand de celle-ci (un court texte sur la révolution). Je suis certain que cette navetteuse-là est d'une grande intelligence et très cultivée, mais je ne connais même pas son prénom !

Citation. — Tant qu'à mentionner la militante révolutionnaire allemande, une autre citation, qui résume à merveille la différence entre la démocratie de pacotille dans laquelle nous vivons et un véritable changement radical de système politique : « Quiconque se prononce en faveur de la voie des réformes légales, au lieu et à l'encontre de la conquête du pouvoir politique et de la révolution sociale, ne choisit pas en réalité une voie plus tranquille, plus sûre et plus lente, conduisant au même but, mais un but différent, à savoir, au lieu de l'instauration d'une société nouvelle, des modifications purement superficielles de l'ancienne société (...), non pas la suppression du salariat, mais le dosage en plus ou en moins de l'exploitation. » (Réforme sociale ou révolution ?, 1899.) ♥

(D'autres citations sur le site de La Toupie.)

Fin alternative. — Écoutés aujourd'hui durant le trajet de retour : deux morceaux du groupe de post-rock Our Last Hope Lost Hope. Le premier, « Godsstation », est une mélodie longue et tranquille. Le second, « Alternative Ending », constitue au contraire une très courte envolée. Le second est la continuation directe du premier une fin alternative, comme son titre l'indique.

Le héros de ce diptyque musical sans parole pourrait être un homme à la vie monotone, ennuyeuse, horizontale, qui se rend compte tout à coup, mais peut-être trop tard, qu'une alternative flamboyante est/était possible : une montée verticale fulgurante, brève mais beaucoup plus intense que tout ce qu'il a vécu jusqu'alors. L'homme marche lentement dans la rue puis, sans raison, force le pas et finit par courir très, très vite... jusqu'à s'envoler ; ou bien : il croise une inconnue dans une foire et, plutôt que de continuer son chemin en baissant les yeux, l'emmène faire un tour de montagnes russes. — Quelque chose de ce genre...

Alternative Ending by Our Last Hope Lost Hope on Grooveshark

Mary II. — J'ai appris indirectement que la sympathique serveuse de la Maison du Peuple s'appelle Mary. Ça lui va bien, je trouve. (Pour éviter les confusions avec Mary première du nom, je la nommerai ici Mary II.) Aujourd'hui, lorsque j'arrive au bar, elle me fait un grand sourire et me sort : « On est à court de tickets Wi-Fi ! Tu as tes réserves ? » Oui, oui, j'ai mes réserves...

« Les nouveaux socialistes. » — J'écris dans un coin, tout au fond du café. En fin de soirée, un homme vient s'asseoir au bout de la longue table en face de la mienne. Il remarque qu'un verre à peine entamé y est posé et me demande si la place est libre. « Je pense que oui, lui réponds-je. Le propriétaire du verre est apparemment parti sans le boire... » Je me replonge dans l'écriture de ma soirée de dimanche. Peu de temps après, l'homme se remet à parler. Il dépose son ordinateur portable sur ma table et me montre un article de presse américain sur « Mr. Pudding » : « Lisez ça, me dit-il, c'est comme ça qu'ils surnomment Hollande aux États-Unis... Mais leur analyse est intéressante. La presse là-bas est clairvoyante : elle ne le prend pas pour un guignol... »

Je discute avec lui pendant une dizaine de minutes, de la Grèce, du changement politique en France, etc. Il a une vision optimiste des événements. Je l'écoute sans l'interrompre. C'est assez comique, si je puis dire, car je suis justement en train d'écrire un article pour le moins pessimiste sur ce genre de « choses ».

Il parle de François Hollande comme un des représentants des « nouveaux socialistes », en opposition à DSK et à tous ceux qui, à gauche, se sont compromis avec le monde financier... Je ne suis pas convaincu que la différence soit si grande, mais je n'y connais pas grand chose. Sur la montée de l'extrême droite, il me dit : « Il ne faut pas s'en faire. L'être humain, naturellement, n'est pas raciste. » — Je lui réponds que ce n'est pas tant une question de racisme que de désignation d'un bouc émissaire en temps de crise... (Qu'est-ce que le naturel vient faire dans ce débat ?)

mardi 24 avril 2012

Le réel qui suinte

Légère révision de mon questionnaire de Proust. — Après réflexion, je me rends compte que « l'écoute » n'est certainement pas une des réponses correctes à la question de la qualité que je préfère chez un être humain. Il faut que je change cette réponse par « l'investissement ». L'investissement... Voilà une qualité que j'adore : s'investir pleinement et sérieusement dans quelque chose (relation humaine, projet, idée...), ne pas le faire avec je-m'en-foutisme, et ce même si le projet peut paraître de l'extérieur totalement ridicule. (Pour en finir avec la superficialité.)  

Déjà-vu & rêve combinés. — Aujourd'hui, je me relève en pleine nuit, vers quatre heures du matin, assez agité. J'ai fait un cauchemar très réaliste dont j'ai hélas oublié la teneur deux heures plus tard à mon second réveil. J'aurais bien voulu m'en souvenir car, sur le coup, je me suis dit que je devais absolument m'en souvenir. Tant pis... Mais il y a autre chose : quand je me suis dit que je devais m'en souvenir, j'ai eu une sensation de déjà-vu assez étrange... L'impression que j'avais déjà vécu cette situation particulière (jusque là, rien de plus « classique »), à savoir entre autres : revenir de la Maison du Peuple où la gentille serveuse m'a offert un verre, me poser plein de questions sur moi-même avant de m'endormir et me réveiller quelques heures plus tard en pleine nuit à cause d'un cauchemar dont je devais me souvenir et... avoir une sensation de déjà-vu. Car — et c'est là que ça devient d'une certaine manière original — dans cette fugace sensation de déjà-vu était contenue ma sensation de déjà-vu. Curieux : cela forme comme un sorte de cycle sans fin... — En fait, à y réfléchir, non, ça ne forme rien de ce genre.

Prise de contact. — Sous-sol de la gare de Bruxelles-Midi. Je prends un café à mon endroit habituel. Le vendeur : « Salut, M'sieur ! Un café noir à emporter, comme d'habitude ? ». Ouaip. (Le besoin de repères.) La jeune femme au sac Quechua rouge que j'ai mentionnée hier soir est là, justement, en compagnie d'une autre dame que je ne connais pas. (Note : je l'appelle de cette manière alors qu'elle ne porte plus de sac Quechua rouge depuis longtemps, que je sache...) Elle me salue, et j'en profite pour lui demander :

« Vous étiez à la Maison du Peuple hier soir, non ?
— Ha. Euh. Mais oui ! C'est pas loin. On habite le même quartier, je crois. Toi aussi, tu habites Saint-Gilles, non ?
— Oui ! Enfin, non : Forest. À la lisière entre Forest et Saint-Gilles, en fait. 
— Et comme Fríðr et moi, tu fais la navette Bruxelles-Liège tous les jours...
— Hé oui... Depuis six ans...
— Six ans ! Moi ça n'en fait que trois...  Enfin, là, j'ai de la chance, je ne travaille pas à Liège aujourd'hui.
— Il en a fallu du temps pour qu'on s'adresse la parole.
— Oui, en effet.
Fríðr, c'est celle avec ses longs cheveux châtains, à qui je dis bonjour aussi et qui prend son tram à Albert ?
— Oui, c'est elle. À force de prendre le même train, on a fini par faire la navette ensemble, parfois...
— Et tu travailles dans quoi ?
— Dans les archives audiovisuelles.
— Ha ! Marrant. Moi, c'est les archives tout court.
— Ha tiens...
— Et Fríðr, elle travaille où ? Dans les archives audiovisuelles aussi ?
— Non, rien à voir. Elle est dans l'écologie, elle.
— OK. Moi, c'est Hamilton. Et toi ?
— Epiphany. »

Son café et le mien sont prêts. Je lui souhaite une bonne journée et la laisse avec sa collègue car mon train va bientôt arriver en gare. Sur le quai, je dis bonjour à la petite dame un peu ronchonne, dont je parlais ICI notamment. Elle répond, comme souvent, par un sourire et un clin d'œil.  

Gare de Liège-Guillemins. Je vois un inconnu monter dans mon train en correspondance, le premier tome du roman Dune en main. J'ai la fibre sociale aujourd'hui, et je ne peux m'empêcher de lui lancer, souriant : « Un des plus grands romans de tous les temps... Dune. » Il me répond par un simple oui entre l'enthousiasme et la surprise.Fin de la partie consacrée au microcosme ferroviaire. 

Constat. Je me trouve dans un de ces jours durant lesquels, sans raison, « le réel suinte ». J'ai l'impression de réintégrer momentanément le giron de l'humanité. Je suis vivant. Je pourrais m'émerveiller devant, au hasard, quelque chose d'aussi banal (du moins en apparence) qu'un bourdon butinant une fleur ou bien la trajectoire d'un groupe d'oiseaux dans le ciel. J'ai le (faux) sentiment de tout comprendre, beaucoup plus rapidement que d'habitude, et je souris béatement dans le tram qui me ramène chez moi. (Je dois passer pour un taré.)

Chez Flippo et Bastien. — J'arrive chez eux vers 21h10. Seules présentes, dans la cuisine : Amy, qui prépare des boulettes de poulet à la ricotta (miam !) et Ismerie, assise sur un tabouret près de la fenêtre ouverte, au bord de laquelle elle fume de temps à autre. Flippo, Zapata et Pietro sont encore au badminton ; Bastien est à une soirée « football » (hein ?). Amy et Ismerie me demandent comment je vais et je leur réponds : « La routine... Mais ça me fait plaisir de vous voir... » Ce qui est vrai, sauf que d'habitude, je ne le dis pas. Aujourd'hui, je suis dans une journée où tout va bien, où je souris aux gens et où je lance tout ce qui me passe par la tête...

Les trois badistes reviennent vers 21h30. Zapata reparle de Seashack, mais aussi de différents projets qui consisteraient, l'un à habiter une maison à plusieurs pendant un temps, l'autre, plus vaste, à fonder une auberge alternative à la campagne. Il s'est déjà renseigné à ce sujet auprès de banques. C'est une constante chez lui : le travail de salarié l'emmerde et il se voit mal passer le restant de sa vie dans un schéma de type métro-boulot-dodo. (Moi aussi, mais contrairement à lui, je n'essaie pas de m'en sortir : je suis piégé et regarde passer les jours, les semaines, les années...) De leur côté, Pietro et Ismerie sont à la recherche d'un appartement à acheter. 

Amy déteste l'utilisation spéciale qui est faite, par les Français principalement, de la préposition « sur » quand elle est utilisée pour remplacer « à » : « Je vais sur Paris » au lieu de « Je vais à Paris »... Les Belges de la Capitale commencent à l'utiliser aussi, par pur mimétisme. « Pourtant, dit Amy, il n'y a aucune raison d'utiliser un "sur" dans ce cas... On ne marche pas dessus quand on s'y rend ! »

La soirée a commencé tard et se termine donc assez vite. Après le souper (soupe, riz, boulettes et gâteau), pas le temps de jouer à un jeu de société. Il est minuit. Avant que je m'en aille, Zapata me propose de partager un joint. — Ce dernier, combiné au vin rouge que j'ai bu un peu plus tôt, passe mal : je ne suis pas malade, mais la clarté intellectuelle dont je me vantais ci-dessus n'est plus qu'un lointain souvenir. Un peu plus tard, à la Porte de Namur, j'ai mal aux yeux et j'ai la plus grande difficulté à prononcer ma destination au taximan. Je vais être frais demain, tiens !