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mardi 28 mai 2013

Ender

Train de retour vers Bruxelles en compagnie de Yama. — Oui, j'irai certainement voir Ender's Game au cinéma à la fin de l'année, mais je serai forcément déçu. J'imagine presque déjà la musique grandiloquente et les batailles spatiales épiques, qui mettront de côté tout ce qui fait de ce court roman d'Orson Scott Card (1985) un chef-d'œuvre inspiré : les réflexions stratégiques du petit Andrew « Ender » Wiggin, mais aussi sa psychologie et son incapacité, du fait qu'il a été choisi depuis sa plus tendre enfance comme seul espoir de l'humanité face à la menace des Doryphores, de vivre la moindre parcelle de naïveté enfantine. (Il est, de par son génie, sacrifié sur l'autel de l'utilité militaire.) — Comment rendre compte de tout cela dans un film à grand spectacle sans sombrer dans le harrypotterisme ? Comment rendre à leur juste valeur ces longues séances d'entraînement dans l'environnement très confiné d'une école spatiale ? Comment, encore, restituer le personnage légendaire de Mazer Rackham, le sauveur de l'humanité lors de la seconde invasion, le seul à avoir découvert le talon d'Achille des envahisseurs extraterrestres, c'est-à-dire leur esprit de ruche ?... Je me dis que le seul événement facile à filmer dans cette histoire, somme toute, c'est la chute renversante : ce moment incroyable où, après des semaines de simulation de combats spatiaux de plus en plus corsés, le jeune Ender se rend compte que son entraînement n'en était pas un et qu'il a annihilé toute une civilisation consciente, à l'exception d'un seul œuf, qu'il se chargera de protéger. (Un jour, je me ferai lyncher pour ma manie consistant à bafouer systématiquement la sacro-sainte règle du spoiler.)

dimanche 7 avril 2013

Et à la fin, il meurt !

Guérison. — Je suis en train de guérir. L'action combinée des antibiotiques et des banjos aura-t-elle fini par tuer dans l'œuf ce début d'angine d'origine bactérienne ? Hourrah ! Hourrah ! Gloire soit rendue à Sir Alexander Fleming pour sa découverte accidentelle (mais néanmoins extraordinaire) de la pénicilline, ainsi qu'à Pete Seeger, Earl Scruggs, Sonny Osborne et Barney McKenna (c'est ce dernier que l'on aperçoit dans la vidéo ci-dessous) ! Hourrah ! Hourrah !


« Dans la vie, on ne peut pas tout maîtriser ! » — Mais ne pas essayer de tout maîtriser, à tout le moins dans ces domaines qui m'intéressent ou me concernent de près, m'apparaît comme un terrible renoncement. Je peux renoncer à beaucoup de choses, mais certainement pas à cette satisfaisante tentative de maîtrise.

Être lu. — Donc, selon une pratique bien établie au sein de la blogosphère, je devrais promouvoir mon journal en mentionnant certains de mes articles sur les réseaux sociaux ou en commentant sans relâche blogs et forums spécialisés ? Je devrais faire très attention au référencement de mes textes et aussi à la manière dont ils sont rédigés (pas trop longs, avec les bons mots-clés et tout le tralala), de façon à ce qu'ils soient le plus souvent consultés ? Tout cela pour être lu par un maximum de personnes ? — Mais le sens de la manœuvre m'échappe complètement, aujourd'hui plus que jamais : à quoi cela sert-il, fondamentalement, d'être lu par un maximum de personnes ? (Pour tout dire, j'y vois plutôt une source potentielle d'ennuis et de complications.)

Gâcheur. — Il n'existe pas vraiment d'équivalent français pour le terme « spoiler » tel qu'il est utilisé dans le monde passionnant (hem) des résumés de films, de séries et de livres, si ce n'est peut-être « gâcheur »... Mieux vaut donc pour l'instant, je pense, garder l'anglicisme que tout le monde comprend : le spoiler est cet indice, ce commentaire qui dévoile tout ou partie d'une intrigue qu'il aurait été préférable de cacher, afin de ne pas gâcher l'émotion ou le plaisir lié à la découverte de ladite intrigue. — Je suis depuis longtemps passé maître dans l'art de spoiler (on va dire que le terme se conjugue). Je me le suis encore dit aujourd'hui en relisant mon texte d'hier qui signalait assez platement que le film Deliverance contenait une scène glauque de viol, scène que, peut-être, certains auraient voulu découvrir par eux-mêmes ? Je me souviens également avoir beaucoup déçu Yama, dans un de ces trains de retour vers Bruxelles, en lui révélant les détails de la superbe mort de Stringer Bell dans The Wire alors qu'elle n'était pas encore arrivée à ce passage. (Elle m'en a beaucoup voulu.) — Si je pratique si souvent le spoiler sans me soucier de gâcher la découverte d'une œuvre, c'est parce que je ne comprends pas en quoi cela gâche quoi que ce soit. Je trouve au contraire que tout connaître d'une histoire avant d'y accéder permet de mieux la savourer. C'est la raison pour laquelle je lis toujours les dernières pages d'un roman avant de le commencer (parfois, ça ne m'apprend strictement rien) et que je me documente fréquemment pour savoir exactement comment se termine un film ou une série. Par exemple, pour la sitcom Seinfeld dont j'ai vu les trois premiers épisodes, je sais déjà qu'à la fin de la neuvième saison, les quatre protagonistes vont se retrouver en prison. (Eh ben voilà que je recommence, tiens, c'est malin !)

mercredi 27 mars 2013

Bazinga!

« Tu devrais regarder The Big Bang Theory », m'avait conseillé Zapata il y a de cela trois ou quatre ans. « Quand j'ai vu les premiers épisodes, j'ai tout de suite pensé à toi : "Ça, c'est une série qui plairait à Hamilton !" » Et Zapata de me raconter cette scène au cours de laquelle Sheldon Cooper explique à son ami et colocataire Leonard Hofstadter ses dernières réflexions sur le voyage temporel : s'il avait fabriqué une machine à voyager dans le temps, il serait revenu dans le passé pour se la donner, éliminant de la sorte la nécessité de l'inventer en premier lieu ! (Début du quatrième épisode de la première saison, « The Luminous Fish Effect », 2007.)

Oui, le contenu semblait très alléchant, mais j'ai toujours eu quelques difficultés à adhérer au format de la sitcom : une vingtaine de minutes destinées à s'intercaler entre de nombreuses pauses publicitaires ; des saynètes à l'humour immédiat acceptant mal les longs développements... Un argument que Yama détaillait tout récemment dans le train de retour vers Bruxelles : les sitcoms ne permettent que très rarement la mise en place d'une histoire suivie et transversale. Elle ajoutait néanmoins : « À part Seinfeld, évidemment. » — À part Seinfeld, oui, évidemment, mais... mais... je n'ai jamais vu un seul épisode de Seinfeld ! (Une confession qui avait fait sursauter Flippo environ un an plus tôt dans le même train de retour vers Bruxelles : « Comment ? Tu n'as jamais vu un seul épisode de Seinfeld ? ») Terriblement gêné, j'ai donc préféré taire mon ignorance devant Yama afin qu'elle découvre par elle-même en différé l'horrible vérité via mon blog : non, je n'ai jamais vu un seul épisode de Seinfeld... mais je ne demande qu'à apprendre, n'est-ce pas ?

Depuis des semaines, j'étais à la recherche d'une simple série (par « simple série », comprendre : une série constituée de courts épisodes faciles à digérer et non une histoire de très longue haleine « à la The Wire »). Depuis des semaines, pour me détendre la nuit, je regardais en boucle de vieux épisodes de South Park déjà vus des dizaines de fois. Mais un statut de Doëlle dans lequel elle affirmait vouloir devenir la meilleure amie de Sheldon Cooper m'a remis en mémoire The Big Bang Theory. — Doëlle sera-t-elle contente d'apprendre qu'elle a légèrement modifié le cours de ma vie en me rappelant indirectement l'existence de cette sitcom qui était depuis des années sur ma liste d'attente virtuelle des « choses à découvrir » ? Je suppose que oui.

The Big Bang Theory est sans doute la chose la plus diablement comique que j'aie vue depuis très, très longtemps. Je crois même que je n'ai pas été sujet à de pareils fous rires depuis l'époque où je visionnais l'intégrale du Monty Python's Flying Circus. C'est dire ! Il faut préciser que le personnage de Sheldon Cooper, interprété par Jim Parsons, est particulièrement bien conçu et que ce dernier porte presque toute la série à bras-le-corps : physicien surdoué spécialiste de la théorie des cordes, doté d'une mémoire exceptionnelle et d'une culture hors norme, sociopathe, vénérant le personnage de Spock dans Star Trek, conscient de son génie, un brin hypocondriaque, détestant l'inattendu (par exemple, il a un emplacement de prédilection dans chaque appartement qu'il fréquente et ne veut/peut s'asseoir nulle part ailleurs), cultivant l'analogie et l'ironie, il est parfait. Et en plus — ça fera plaisir à Léandra —, il est grand et effilé.

Et ces rires que l'on entend constamment en arrière-plan, est-ce grave docteur ? — Non, ça fait partie du jeu. D'ailleurs, les brillants Monty Python utilisaient ce même procédé dans leur cirque, sans que cela ne nuise en quoi que ce soit à la qualité du show... De même que Seinfeld, apparemment. Amen !

« Why hast thou forsaken me, O deity whose existence I doubt? » :
voilà ce qui arrive quand Sheldon Cooper, alias Sheldor, elfe de sang niveau 85,
se fait pirater son compte sur World of Warcraft.

jeudi 7 mars 2013

Asphalte

Parfum d'été. — Un arrêt de bus, en périphérie de Liège, en compagnie de mes collègues Charlotte et Wynka. Un parfum d'été, et non de printemps, flotte curieusement dans l'air : un léger crachin tombe lentement sur l'asphalte, produisant cette fameuse odeur caractéristique de chaleur moite qui, d'habitude, se dégage du sol seulement après les violentes pluies d'orage qui surviennent en plein cœur du mois d'août. Pour rien au monde, en cet instant précis, je ne m'abriterais en-dessous d'un parapluie ou ne me couvrirais d'une capuche ; pour rien au monde, en cet instant précis, je ne me protégerais de cette humidité anormalement estivale qui recouvre mes cheveux et imprègne mes narines ! — Charlotte : « Mon copain aussi aime ce genre d'atmosphère. Cet amour de l'humidité, ça doit être quelque chose de typiquement belge, quelque chose en rapport avec le climat de ce pays. »

Nouvelle routine. — Si, en ce moment, Yama et Flippo s'inquiètent — on peut toujours rêver ! — de ne plus me rencontrer dans le train du soir vers Bruxelles, c'est en raison d'une routine que j'ai récemment acquise. Celle-ci consiste à ne pas happer le premier train disponible après mon travail mais à m'éterniser pendant quelques heures à la grande brasserie de la gare des Guillemins. J'y bois tranquillement un ou deux Orval devant un livre ou un écran avant de rentrer chez moi. (Ce n'est ni plus ni moins stupide que de boire tranquillement un ou deux Orval devant un livre ou un écran autre part.)

Destruction. — Ils installent sans raison une virgule entre le sujet et le verbe (« Je crois qu'il, va pleuvoir ») ; ils ne semblent pas être au courant que les points de suspension sont au nombre de trois et non de douze (« Je crois qu'il, va pleuvoir............ »), que ces derniers ne doivent pas être placés n'importe où (« Je........... crois qu'il, va pleuvoir »), qu'il n'est pas nécessaire de terminer une phrase par six points d'exclamation pour que les lecteurs comprennent qu'il s'agit d'une exclamation (« Je........... crois qu'il, va pleuvoir !!!!!! »), que la phrase ne continue pas, comme si de rien n'était, après avoir été clôturée (« Je........... crois qu'il, va pleuvoir !!!!!! demain !!! »), que « lol » n'est pas un acronyme qu'ils sont obligés de placer tous les sept mots (« Je........... crois qu'il, va pleuvoir !!!!!! demain !!! lol »), ou encore qu'il faut des espaces avant et après certains signes de ponctuation, mais pas toujours (« Je ...........crois qu'il ,va pleuvoir!!!!!! demain!!! lol ») ; enfin, en dehors de la ponctuation, ils semblent incapables de rédiger une simple phrase sans commettre cinq fautes d'orthographe (« je ...........croi ,kil va peuvoir!!!!!!! dmain!!! looollll »). Ils écrivent à la va-vite de longs blocs de texte mal ponctués, mal écrits, sans queue ni tête, non pas sur la météorologie mais sur des faits divers ou des sujets politiques qu'ils considèrent comme brûlants et à propos desquels ils ont un avis très tranché. En voici un banal exemple (qui, je tiens à le préciser, n'a pas du tout été retouché) pioché presque au hasard parmi des milliers d'autres dans les discussions en ligne du journal La Meuse : « il existe des planning familial!!!! faut arrêter de mettre tt sur l immaturité!!! et les parents, l école, personnes n a vu , je n croix pas , pauvre pt ange qui n avait rien demandé , et bravo aux parents !!!!!!!!!!!!!!!!!!! de ses jeunes » — Savent-ils seulement qu'ils passent pour des idiots en écrivant ainsi ? Sont-ils conscients que c'est insulter le lecteur que de ne pas faire attention à la syntaxe, à la ponctuation, à l'orthographe, à la grammaire ? Et surtout : se rendent-ils compte qu'il est impossible de penser de manière saine lorsque le langage est à ce point malade ?

jeudi 29 novembre 2012

Petit lapin

Prétentieux. — Je relis mon texte d'hier et je le trouve très prétentieux (surtout le paragraphe intitulé « Îlot »). Ce n'était pourtant ni le but ni l'effet recherché, si tant est qu'il y ait jamais eu un but et un « effet recherché » dans tout ce bordel. Et en essayant aujourd'hui de me justifier a posteriori, j'aggrave encore mon cas : je m'enfonce un peu plus dans le sordide marécage de l'excuse boiteuse. Enfer et damnation !

Petit lapin. — Au travail, je dois, paraît-il, classer telle correspondance, reprendre contact avec telle personne, faire un peu de ci, faire un peu de ça, ne pas oublier ceci, regarder à cela, aider untel, jeter un œil sur ces métadonnées, réparer cet ordinateur, nettoyer cette base de données, archiver ce fonds... — À nouveau, le sens de ce que je fais se perd dans la plus horrible des routines. Ha, que je regrette amèrement ces temps si proches où le travail me faisait littéralement bondir, tel un petit lapin gambadant joyeusement dans l'herbe fraîche et humide éclairée par le soleil automnal !

L'idéal qui se perd. — Avec Yama dans le train du soir, cette question : pourquoi la plupart des organisations créées sur base d'un idéal finissent-elles par devenir au fil du temps des organes vides de sens et sans intérêt à destination de vieux ploucs qui ne savent même plus pourquoi ils y sont, si ce n'est pour lever un verre en leur propre honneur ? — Il faudrait presque inventer une science des corps desséchés : en tout temps et en tout lieu, celle-ci aurait de nombreux sujets d'étude.

« Pierre bourre Dieu » ? — Le soir, Léandra fait un crochet par mon appartement. Dans le divan rouge, nous créons de nouvelles devinettes visuelles pour ce Devinoscope qui vient de reprendre du service. « C'est facile », me dit-elle, « tu prends une photo de Guillaume Musso, l'écrivain, en train de lire un roman dont tu changes le titre pour "Ni" ! Ça fait "Mussolini" ! » Après un quart d'heure de recherche sur le Web, impossible de trouver une photo de ce type en train de lire : « C'est pas possible, il ne lit pas, il ne fait que dédicacer, ce couillon ! » ; « Et puis, c'est quoi tous ces titres complètement idiots ? "Sauve-moi", "Seras-tu là ?", "Parce que je t'aime"... M'enfin ! » Exit Mussolini donc. — « Et celle-là ? Tu prends un Pierre quelconque et tu le places en plein coït avec Dieu : ça fait "Pierre bourre Dieu" ! » (C'est définitivement hors de question !)

mardi 27 novembre 2012

L'homme qui suivait les rails

Chronologie d'une journée ordinaire. — Je croise Flippo, de bon matin, à l'intérieur de la gare de Liège. « Tiens ? Tu étais dans le train ? », lui demandé-je. « Ha mais pas du tout, me répond-il, je le suivais à pied ! » — À question stupide, réponse stupide.

Mes collègues me questionnent à la pause café : « Tout va bien, Hamilton ? Tu as une petite mine... Tu ne dis rien du tout. Pour tout dire, tu n'as pas l'air d'être parmi nous... » Lodewijk finit par trouver une des causes possibles de ce spleen de début de semaine : notre livre étant désormais sous presse, je suis victime d'un baby blues ! — Il y a du vrai dans ce diagnostic, même si le bébé n'est pas encore sorti du ventre de la bête (je veux parler des rotatives).

Sous presse ? Pas tout à fait ! Jipé, notre correspondant chez l'imprimeur, me téléphone, catastrophé : « Hamilton ! Bon dieu, qu'est-ce que c'est que ces deux lignes plus sombres, à droite sur la couverture ? Nous venons de lancer l'impression et ça se voit ! » Réponse : un problème dans cet aplat de gris qui n'en est pas vraiment un ; une grossière erreur de ma part qui nous coûtera quelques centaines d'euros... Le travail dans l'extrême urgence aura fini par avoir raison de ma vigilance maniaque ! (J'ai le moral dans les chaussettes : j'ai fait une faute.)

Dans le train de retour, avec Yama. « J'ai vu ton actuelle photo de profil, me dit-elle, celle de toi enfant devant un jeu vidéo [Prince of Persia]. Ta fille te ressemble, c'est incroyable ! Son visage a-t-il pris un seul trait de sa mère ? » — Réponse : « Non, pas que je sache, si ce n'est peut-être le nez en trompette, et encore ! »

Dans le tram vers le Parvis, un revenant de l'époque universitaire ! Je lui lance, assez fort : « Hé, Beber ! » et je le vois sursauter. « Désolé, je t'ai fait peur... », m'excusé-je. « Non, non, ce n'est pas grave. J'étais dans mes pensées... » Je le trouve encore plus fébrile que par le passé. Il m'explique qu'il n'a pas de travail pour l'instant ; alors, pour ne pas se laisser aller, il passe ses journées aux archives ! Il a écrit un livre aussi. Il m'explique, sourire aux lèvres : « Le tirage est directement proportionnel à l'hyperspécialisation du sujet. »

À la Maison du Peuple, une nouvelle édition de ces ridicules quiz... « Question numéro 2 : qui a écrit Le Meilleur des mondes ? Je répète : qui a écrit Le Meilleur des mondes ? » — Milton Friedman ! À moins que je ne confonde ?

À la table d'à côté, une jeune femme est vraiment remontée contre son ami/compagnon/époux/ex (?). En quelques minutes, celui-ci entre dans un cycle infernal : il se fait engueuler (« Casse-toi, mais casse-toi, connard ! »), se lève, s'en va faire un petit tour rapide, revient comme si de rien n'était, se rassied, se fait engueuler à nouveau (« Casse-toi, mais casse-toi ! Merde ! »), se lève, s'en va faire un petit tour rapide, revient, etc. (Compter encore trois cycles avant que les deux ne disparaissent, mais pas en même temps.)

Mary me dit ne pas croire en l'horoscope mais le lire quand même : « Quand je rencontre une nouvelle personne, je regarde ce qui est lié à son signe et je découvre souvent au moins 10 % de traits qui lui correspondent et que je n'aurais pas remarqués sans cela. » Quand je lui demande pourquoi elle ne lit pas directement des ouvrages de psychologie, elle me répond que c'est par manque de temps. Et quand je lui déclare que tout ça — astrologie et, jusqu'à un certain point, psychologie —, c'est enfermer un être humain aux pensées complexes dans un canevas plus ou moins grossier (créer un faux mythe personnel pour mieux le comprendre), elle me rétorque que, de toute façon, je ne change que très rarement d'avis. — Les capricornes sont bornés, à ce qu'il paraît.

« À quoi cela me sert-il de parler à Untel ou à Unetelle ? Ils ne m'apprendront jamais rien !
— C'est là que tu te trompes, Hamil : tout le monde peut t'apprendre quelque chose !
— Non. Le temps est précieux : pourquoi le passer avec des gens qui ne m'apportent rien, alors que des amis sincères ou des livres me seront de bien meilleure compagnie ?
— Tu parles comme Fabien. Tu es beaucoup trop élitiste ! »
(Et encore une fois, je campe sur mes positions.)
 
Réflexions sans queue ni tête. — Ce qui est amusant quand je cite Amy et Zapata, c'est que je fais à chaque fois le tour de l'alphabet : A&Z, le début et la fin, l'alpha et l'omega.

Si l'on veut être changé par un livre, la nage ne suffit pas ; il faut pratiquer le plongeon. — Pour quelqu'un qui coule dès qu'on le met à l'eau, fallait oser !

La tendance à l'autoflagellation est inversement proportionnelle à sa nécessité.

Le « mariage pour tous » est un combat d'arrière-garde. Hé ! Il s'agit seulement de mariage, ce verrou social à l'aide duquel l'État cadenasse l'amour !

Je lis quelques éléments biographiques sur Nietzsche. À peine ai-je commencé à m'intéresser à sa vie que je décèle déjà deux des pires ironies qui aient jamais secoué une existence de génie, et ce, pour l'une d'entre elles, jusqu'à son lointain héritage : 1) avoir passé les dix dernières années de sa vie dans un état végétatif alors que, esprit particulièrement alerte et lucide, N. prônait la « libre mort » (autrement dit le suicide au bon moment) ; 2) avoir été, bien après son décès en 1900, récupéré par le régime nazi alors que son œuvre témoigne de la haine à la fois de l'État (qu'il nomme « nouvelle idole » dans Zarathoustra) et des croyances de la foule.

samedi 24 novembre 2012

Ce comédien croit-il en sa comédie ?

— Ce soir, Amy fête son anniversaire. —

De sept heures et demie du soir à deux heures du matin, en anglais dans le monologue original : « Répondez tous à ma question : "Pensez-vous que notre vie sera meilleure demain ?" Répondez à ma question : "Pensez-vous, et je dis bien pensez-vous, que notre vie sera meilleure demain ?" [...] Attends Zapa, ne réponds pas tout de suite ! Écoute ! Écoute ! Nous vivons un progrès sans précédent, grâce à la science, grâce à la technologie, grâce au capitalisme, grâce à l'argent ! L'argent, Zapa, l'argent ! Si nous sommes arrivés à un tel degré de société, de progrès continu, c'est grâce à l'argent ! [...] Depuis ses origines, l'humanité n'a jamais été aussi heureuse qu'aujourd'hui, globalement. [...] J'adore les jeux. J'ai joué deux ans à World of Warcraft... Ha ? Toi aussi, Hamilton ? Eh bien alors réponds franchement à cette question : "As-tu déjà gagné, même juste une fois, des pièces d'or grâce à l'hôtel des ventes ?" Comment ? Ha oui ? Tu utilisais les enchères et tu spéculais sur World of Warcraft, en achetant des objets et en les revendant plus chers ? Alors nous sommes d'accord ! Nous sommes parfaitement d'accord ! Moi, j'ai compris le pouvoir de la confiance en l'argent et j'en profite ! Ce que j'ai appris dans WoW, je l'ai transposé dans ma vie ! [...] Tu es né dans un pays où l'on ne connaît pas le pouvoir de l'or. Moi, je viens d'un pays où l'on a donné à l'or la place qui lui revenait ! [...] Non, Zapa, non ! Regarde-moi ! Écoute-moi ! L'argent fonctionne parce que tout le monde y croit. Y croit. Croyance. Dans la tête des gens, l'argent est aussi matériel que ce verre de bière que je tiens dans ma main. Et le système fonctionne parce qu'il y a des humains qui, comme moi, spéculent, investissent et jouent avec l'argent... Pour la science, la technologie, la compétitivité, le commerce, l'économie, le savoir ! [...] En fait, nous sommes d'accord, nous sommes presque entièrement d'accord sur tout, même si vous l'exprimez différemment... »

Ce soir, Amy fêtait son anniversaire. —

mercredi 21 novembre 2012

« Mon gars, faut que t'arrêtes le café ! »

Aux aurores. Train Bruxelles-Liège. Je vois Yama qui s'assied à un mètre de moi sans me voir... Évidemment, je comprends très bien : le matin, combien de fois suis-je passé devant telle ou telle personne sans me rendre compte qu'elle occupait le même espace ? — voire qu'un monde existait au-delà de moi ? (« C'est le matin ! Laissez-moi en paix avec mes pensées et le soleil qui se lève ! »)

Papier buvard. — Je suis très influencé par ce que je lis : si j'avais constamment devant les yeux des albums de Winnie l'Ourson, je finirais par parler comme un ours débile et affamé.

BAT. — Le monsieur de l'imprimerie nous apporte l'épreuve contractuelle des neuf premiers cahiers. Il nous dit : « Dès que j'ai votre accord, je peux mettre tout ça sous presse ! » Mon chef lui répond : « Nous aurions encore quelques très petites corrections orthographiques à apporter à l'une ou l'autre page... » Et moi : « Un détail m'ennuie... Regardez, ici : il y a une césure en fin de page... Pour la récupérer, je devrais vous renvoyer les pages 73, 74 et peut-être même 75... » Il me regarde avec son air de chien battu puis déclare, péremptoire : « Mon gars, faut que t'arrêtes le café ! » (C'est un graphiste ; autrement dit un fin observateur.)

Le fantôme du perfectionnisme. — L'après-midi, travaillant avec Charlotte sur les dernières pages de l'ouvrage à paraître bientôt, je constate (à voix haute) que nous n'arrêtons pas de nous critiquer « en circuit fermé », d'une manière très étrange : chacun critique le perfectionnisme de l'autre. Elle me répond du tac au tac (comme si elle y avait déjà beaucoup réfléchi) que le fantôme du perfectionnisme nous hante et passe de collègue en collègue. — Ce drôle de spectre n'abandonne jamais, car au moindre signe de faiblesse de l'un d'entre nous, il s'en va posséder l'esprit voisin qui à son tour clame avec une vigueur nouvelle : « Il faut absolument remplacer cette virgule par un point ! »

Casser les murs. — Mary m'explique qu'il lui arrive très souvent de refuser par principe toute forme de concours extérieur. Exemple : alors qu'à son bureau elle change une ampoule, une collègue lui propose son aide ; « Non, ça ira ! », répond-elle sans même réfléchir. Mary réagit souvent de cette manière, m'affirme-t-elle, parce qu'elle a créé au fil des ans un mur autour de sa personne. Mais elle se remet en question : « Je devrais accepter ce genre d'aide, même si je n'en ai pas réellement besoin ! Je devrais donner à l'autre une place, une possibilité d'exister... » C'est là que je ne suis plus d'accord avec elle : « On n'est jamais si bien servi que par soi-même » devrait rester la règle, surtout lorsqu'il s'agit de rétablir un peu de lumière.

Encore une réflexion sur l'amour. — Elle me dit : « Le véritable amour, c'est quand on accepte l'autre malgré ses pires défauts. » Je lui réponds : « Non. Le véritable amour, c'est quand on ne les voit même pas ! »

vendredi 16 novembre 2012

Demi-mètre

De nouveau un long vendredi de travail... Dans le train de retour vers Bruxelles, je croise Yama. Elle m'apprend que Stefan Zweig, un de ses auteurs favoris d'adolescence, est à l'origine de nombreuses biographies : Marie Stuart, Érasme, Magellan, Émile Verhaeren, Balzac... Dans la même veine, Zweig réussit l'exploit de regrouper plusieurs grands auteurs à l'intérieur d'une même thématique, comme dans les biographies suivantes : Trois poètes de leur vie : Stendhal, Casanova, Tolstoï ; La guérison par l’esprit : Mesmer, Mary Baker-Eddy, Freud ; Le Combat avec le démon : Kleist, Hölderlin, Nietzsche... J'en commanderais bien une, mais à quoi bon ? Il faut d'abord que je termine ce que j'ai commencé !

« Pour le moment, je lis surtout Schopenhauer et Nietzsche, en parallèle. C'est très bien car Nietzsche n'arrête pas de se référer à Schopenhauer, tout en le démolissant... Schopenhauer, c'était un très bon observateur, mais ses observations ont été ternies par sa métaphysique... C'est dommage... Je lis Kant aussi, mais ça ne mène nulle part. Il essaye de prouver coûte que coûte quelque chose qui n'existe pas...
— Et sinon, tu ne lis pas quelque chose de simple en ce moment ? »

Comment ? Je n'ai jamais ouvert Watchmen d'Alan Moore et Dave Gibbons ? Ni Black Hole de Charles Burns ? — Hé non ! À l'exception de quelques œuvres de Dash Shaw ou de Chris Ware, je n'ai lu que très peu de romans graphiques américains. Je suis un cancre en la matière, mais Yama me prêtera un volume de Watchmen, pour que je puisse combler un tant soit peu ces terrifiantes lacunes.

Lorsque j'arrive chez Léandra, en début de soirée, l'odeur du cannabis imprègne mes narines : se serait-elle mise à fumer de l'herbe ? Bien sûr, l'explication est tout autre : Zapata est passé par chez elle et vient de repartir. « C'est curieux que ça sente autant », me dit-elle, « car il n'a fumé qu'à la fenêtre... »

Nous attendons Andrew en grignotant plus que de raison (je n'ai rien mangé de la journée). Puis Léandra commande un mètre de pizza. Ce n'est pas vraiment un mètre, mais un demi-mètre. Heureusement d'ailleurs, car nous n'arrivons même pas à le terminer.

Je reste tard, trop tard... J'ai rarement été aussi fatigué ! Ce genre d'état où l'on est tellement assommé qu'on ne ressent plus vraiment la fatigue... Et évidemment, je ne m'endormirai pas avant trois heures du matin !

mardi 30 octobre 2012

Moineau

Extraits de vie & petites réflexions autour d'A.S. — Tôt ce matin, Fríðr, la navetteuse Bruxelles-Liège qui habite pas loin de chez moi, me rejoint sur le quai de la station de prémétro Albert. Pendant son approche, je tente avec beaucoup de difficulté de ranger le premier tome du Monde de Schopenhauer dans la poche trop étroite de mon manteau.
« C'est un gros livre, constate-t-elle quelques instants plus tard.
— Oui. Et encore, c'est le plus petit des deux tomes.
— Et c'est bien ?
(Que répondre ?)
— C'est de la philosophie allemande. »
Je m'attends à l'autre horrible question — « Et ça parle de quoi ? » — à laquelle je serais bien incapable de donner une réponse satisfaisante. Cependant, le questionnement tant redouté n'arrive jamais, fort heureusement.

Dans le tram, en sa compagnie, piégé par ce que je viens à l'instant de lire (sur l'injustice et le droit ; l'anarchie et la tyrannie ; les justices temporelle et « éternelle »), je suis dans l'impossibilité d'entamer la moindre discussion. Un silence pesant s'installe.
(Souvenir d'un dialogue de la série BD Gus, qui doit plus ou moins ressembler à ceci :
« Il faut se dégêner...
— Pardon ?
— Se dégêner... Enlever la gêne. »)
Vite, vite, dénicher n'importe quel sujet de conversation ! Je finis par trouver, péniblement, une question bateau : « Tu travailles ce vendredi ? » « Non », et elle se remet à parler de je ne sais quoi... Ouf !

Ce genre de situation embarrassante n'arrive qu'avec certaines femmes. Je n'en connais pas la raison (aucun rapport avec une tension amoureuse ou sexuelle, néanmoins). Je me retiens d'énoncer ce que j'ai en tête et je passe au mieux pour un idiot, au pire pour un névrosé (à moins que ce ne soit l'inverse ?). Pourquoi suis-je si mal à l'aise ? Pareil blocage ne pourrait arriver en compagnie de Léandra, par exemple.

Pour lire le Monde comme volonté et représentation, j'ai fini par prendre Schopenhauer au pied de la lettre (cf. sa première préface). Tout étant dans tout (un chapitre éclairant l'ensemble et l'ensemble éclairant un chapitre), j'ai décidé d'abandonner toute lecture linéaire au profit d'une lecture organique et modulaire : à l'instar d'un moineau picorant au hasard les graines qui se trouvent autour de lui, je dévore telle ou telle partie de l'œuvre au gré des humeurs et force est de constater que la lecture est beaucoup plus enrichissante de cette manière !

Terminer au moins deux fois un bon jeu vidéo pour en comprendre toutes les subtilités ; voir la magnifique fin de Monkey Island 2 et s'empresser d'y rejouer car la vision de l'univers au sein duquel Guybrush Threepwood évolue s'est complètement métamorphosée entretemps... — C'est également ce que je devrai faire avec le Monde de Schopenhauer : le lire deux fois pour l'appréhender totalement. (Vaste projet, qui ne nécessite rien d'autre que de la patience et de la discipline.)

Cet ouvrage qui peut se lire dans tous les sens est, pour cette raison même, d'une très grande modernité. Pas de démonstration pédante ou académique à lire de A à Z, mais beaucoup d'intuitions, d'observations directes et d'analogies se renvoyant les unes aux autres. C'est un texte qui se prêterait curieusement assez bien à un format Web éclaté.

Repas chez Amy & Zapata. — Le soir, je suis invité chez Amy et Zapata pour une souper « fondue et flan au caramel ». Sont aussi invités Yama et Flippo. Enfin, est également présent ce nouveau chat qui n'obéit pas et qui, par conséquent, me tape déjà sur le système... Un animal doit marcher droit, sinon je le lance. — Je ferais moins le malin s'il s'agissait d'un lion !

Toutes les heures environ, ils descendent pour fumer une cigarette, un joint ou les deux. Je les suis dehors sans rien toucher. Haute dans le ciel, derrière quelques nuages, la Lune, accompagnée de Jupiter, illumine la petite cour cernée de murs. Il est notamment question d'un épisode particulièrement émouvant de La Petite Maison dans la prairie (!) et de la différence entre les mots « raisonnable » et « responsable ».

La phrase comique de la soirée (Flippo) : « Moi aussi, dans un sens, je suis bisexuel, car je ne couche ni avec des femmes, ni avec des hommes. »

Une vérité (Yama) : ce n'est pas tant mon médecin ou ma propre volonté qui m'ont donné le courage de freiner ma consommation d'alcool, c'est avant tout cette bonne vieille souffrance !

Ils lisent tous mon blog régulièrement, sauf Zapata. Le « Comment ça va, Hamilton ? » est devenu superflu et ce n'est certainement pas moi qui vais m'en plaindre !

dimanche 30 septembre 2012

Princesses & vampires

Princesses & vampires. — Gaëlle a un nouveau passe-temps : réaliser, en agrafant ensemble plusieurs pages, des mini-albums dessinés racontant chacun une histoire particulière. Les deux premiers sont consacrés aux princesses, le troisième aux vampires. (Elle déteste écrire lorsqu'elle fait ses devoirs mais dès qu'il s'agit d'un projet personnel, curieusement, elle s'en donne à cœur joie.)

Dans la première histoire, une petite princesse demande à sa maman si elle peut aller dehors. « Non », répond la mère qui montre du doigt la pluie qui tambourine à la fenêtre. Au retour du soleil, un oiseau transportant une enveloppe dans son bec lâche celle-ci dans un arbre. La princesse récupère l'enveloppe, qui contient une lettre de sa copine Aline lui expliquant qu'une vilaine sorcière volant sur un balai s'attaque à sa maison. Alors la jeune princesse se rend sur place et piège la sorcière à l'intérieur d'un bouclier destructeur.

Dans la deuxième histoire, il est toujours question d'un oiseau livrant une enveloppe dans un arbre. Cette fois-ci, il s'agit d'une lettre d'une autre copine de la princesse, une fée qui porte le nom d'Alane. Cette dernière lui écrit qu'elle va passer lui dire bonjour. La princesse montre son château à Alane puis l'invite à manger. « Où elle est ton amie ? », demande Alane, et la princesse de répondre : « Elle est dans mon pays. » Puis elles se disent au revoir et Alane retourne chez elle en s'envolant.

Dans la troisième histoire (celle des vampires), ma fille utilise un marqueur rouge pour dessiner le sang. Deux vampires discutent. L'un tend un verre à l'autre : « Tu veux un peu de sang ? », lui demande-t-il. À la page suivante, le même mord un petit enfant au cou en criant : « Hé ! J'en ai mordu un ! » puis, à la troisième page, lui dit : « Salut ! Maintenant, tu es un vampire ! »

Dîner. — Vers midi, Gaëlle accueille Léandra dans l'escalier de mon immeuble : « Papa m'a dit que tu avais un peu pleuré à cause de ton ami. Moi je fais des livres de princesses moi-même. Tu veux voir ? »

Léandra a « un peu pleuré » parce qu'elle s'est plus ou moins rendu compte que c'était vraiment fini avec Jonas. Mais elle reprend du poil de la bête, dirait-on.

Revenant. — Dans le tram, un revenant : Lyric. Rien n'a changé : il est toujours aussi grand. Une Jupiler à la main, il vient vers moi et me sort : « Et alors grand, comment ça va ? » Le reste de la discussion est en grande partie composé de « Ça va, ça va... Et toi, ça va ? » À un moment, il me lâche : « Ça fait un petit temps qu'on ne t'a plus vu à la coloc ! Qu'est-ce qui s'est passé ? Y a sans doute des trucs que j'ai pas compris ou que je ne veux pas comprendre... » — Je le rassure : il n'y a de toute façon pas grand-chose à comprendre.

Souper. — Première soirée que je passe dans le nouvel appartement d'Amy et Zapata depuis qu'ils y ont emménagé. Je suis le premier à arriver (à l'heure), comme souvent. Les autres débarquent au compte-gouttes : Yama, Flippo, Pietro et Ismerie...

« Et alors, le Canada ?
— Quoi ? Flippo ne vous a pas déjà un peu raconté ?
— Non. Il a juste parlé de l'Espagnole.
— Ha bon. »

Un nouveau petit chat (Coati) court partout dans l'appartement. Flippo n'est pas à l'aise. « Tu n'aimes pas les animaux ? », lui demande-t-on. Sa réponse : « Non. Ni les chats, ni les chiens... Ni les humains d'ailleurs. »

Schmilblick. — « Tout cela ne fait pas avancer le schmilblick ! » (dixit Andrew). — Mais faut-il forcément que le schmilblick avance ? (Un concept qu'il conviendrait de développer, une autre fois.)

mardi 21 août 2012

On ne s'évade pas du Temps

« J'ai deux montagnes à traverser,
Deux rivières à boire.
J'ai six vieux lacs à déplacer,
Trois chutes neuves à mettre au lit,
Dix-huit savanes à nettoyer,
Une ville à faire avant la nuit.
»
(Félix Leclerc, chanteur et poète québecois, 1914-1988.)


Original : ce syndicaliste, contacté par mon chef hier par téléphone, dit avoir puisé une de ses stratégies dans L'Art de la guerre de Sun Tzu. Sur base du concept de « non-guerre » développé par le tacticien chinois (l'art de la guerre est aussi et avant tout celui de l'éviter), il a développé celui de « non-grève ». Exemple : continuer la production au sein d'une entreprise tout en bloquant les camions et donc la distribution. Un moyen de pression qui, dans certains cas, peut s'avérer gagnant : les stocks s'accumulent, les ventes se tarissent et le personnel continue à être payé.
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Débat sur Facebook, la journée. — Qu'est-ce que ça peut faire qu'elle ait un voile sur la tête, bordel ? — À jouer la carte de la laïcité là où il n'y a rien à défendre ni à combattre, on se retrouve à se faire des amis qui écrivent comme des éditorialistes de Minute !

Lu, à peu de chose près : « C'est communautariste de mettre ensemble quatre Arabes sur un tract. » — Ce ne sont pas des Arabes, ce sont des habitants qui s'impliquent dans la politique de leur commune (Molenbeek) au travers d'un des quatre partis traditionnels (le PS). Si quatre noms flamands avaient été sur un même tract, aurait-on mis en avant la dérive communautariste ?
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Dans le train, le soir. — Yama m'informe de la mort de Chris Marker, qui a eu lieu le 29 juillet 2012, à l'âge de 91 ans. Sans journal ni télévision pour m'informer de ce genre d'événement, je me retrouve à découvrir l'information avec un putain de décalage.

« Une fois sur la grande jetée d'Orly, dans ce chaud dimanche d'avant-guerre où il allait pouvoir demeurer, il pensa avec un peu de vertige que l'enfant qu'il avait été devait se trouver là aussi, à regarder les avions. Mais il chercha d'abord le visage d'une femme, au bout de la jetée. Il courut vers elle. Et lorsqu'il reconnut l'homme qui l'avait suivi depuis le camp souterrain, il comprit qu'on ne s'évadait pas du Temps. Et que cet instant qu'il lui avait été donné de voir enfant, et qui n'avait pas cessé de l'obséder, c'était celui de sa propre mort. » (La Jetée, 1962.)

Nostromo, Sulaco, Narcissus... Tous ces noms de vaisseaux appartenant au monde angoissant de la série Alien sont issus de l'univers de Joseph Conrad. D'aucuns ont essayé d'y trouver une signification particulière : ce serait en rapport avec le pessimisme radical qui transparaît tant dans Alien (?) que dans le roman Nostromo ; ou bien encore avec l'échec cuisant d'une quête effrénée de richesse et de pouvoir... — Mais il s'agit sans doute avant tout d'un clin d'œil au film précédent de Ridley Scott, The Duellists (1977), dont le scénario est tiré d'une nouvelle de... Joseph Conrad.

Ils sont en train de transposer Ender's Game, le chef-d'œuvre d'Orson Scott Card, au cinéma, avec Harrison Ford dans le rôle du colonel Graff et Ben Kingsley dans celui du grand Mazer Rackham, le vieux sauveur de l'humanité. Et dans le rôle d'Andrew « Ender » Wiggin ? Asa Butterfield ! Regard intelligent, sourire espiègle... Je dois avouer que le choix de l'acteur n'est vraiment pas mal. — Une crainte cependant : que cette fabuleuse histoire d'enfant brillant et tacticien de génie, dernier espoir de la Terre face à une probable troisième invasion d'extraterrestres du nom de Doryphores, ne devienne un mélange raté de Harry Potter et d'Avatar.

« Ce livre est extrêmement difficile à transposer en film. Du début à la fin, il est question d'entraînements en école militaire de plus en plus poussés... Jusqu'au final époustouflant où l'on se rend compte que... Ha, oui, c'est vrai, tu ne veux pas connaître la fin des histoires ! » Jusqu'au moment où Ender se rend compte que son entraînement final n'en était pas un et qu'il a mené et gagné une vraie guerre offensive et destructrice contre les Doryphores à l'intérieur de leurs propres systèmes solaires !

Wittgenstein aurait-il pu écrire ce qu'il a écrit s'il n'avait pas été un tyran égocentrique, une sorte d'enfant-adulte ? Ou plutôt : quelqu'un d'autre aurait-il pu développer la même pensée en étant globalement plus sympathique (plus « normal ») que lui, avec ses amis notamment ? Je pense que non (sans ce comportement perfectionniste et totalement monomaniaque, il n'aurait pas écrit ce qu'il a écrit). Yama, plongée actuellement dans sa biographie, pense au contraire que oui (cette pensée est possible et répond à des questions que nous nous posons ; elle aurait donc pu être développée par une toute autre personnalité).
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Léandra me rejoint vers 21 heures à la Maison du Peuple. Deux sujets occupent la discussion. En premier lieu, elle en a vraiment marre de Jonas et a vraiment décidé de ne plus entrer dans son jeu. Je suis d'accord avec le principe. Cette histoire devient éreintante pour tout le monde, d'abord pour Léandra évidemment, mais aussi pour son entourage immédiat. Il faudrait pouvoir secouer ce type une bonne fois pour toute et lui dire : « Prends une décision ! » et « Sois plus souple ! » (Et c'est moi qui dis ça ! Oui, oui, je sais : je ne manque pas d'air !)

Le second sujet concerne cette fameuse discussion sur Facebook, dans laquelle Léandra, tout en restant très calme, s'est pas mal impliquée, à l'inverse de moi. Elle m'explique : « Au début, je n'ai pas vu où était le problème. J'ai cru qu'il y avait sur le tract électoral une phrase du genre : "Dieu est avec nous" (ça s'est déjà vu)... Puis je me suis rendu compte que le problème pour lui, c'était que la dame était voilée et aussi, peut-être, qu'ils avaient tous les quatre des noms à consonance arabe. »

« Franchement, il se dit socialiste simplement parce qu'il se présente à Charleroi. Mais il pourrait tout aussi bien très vite passer à droite. Ça arrivera un jour, sans doute, tu verras, Hamil'. »

Léandra et moi sommes parfaitement d'accord sur le sujet, à savoir que ce genre de discours présenté comme « laïque » sert surtout et avant tout de défouloir pour les fachos nostalgiques de la Belgique de Degrelle (« Au moins, à son époque, l'ordre régnait Monsieur, et nous étions chez nous ! »).

Mais, pourrait-on me rétorquer, « et alors ? De nombreux sujets de société sont récupérés par l'extrême droite ! Faut-il pour cela renoncer à des principes comme la défense de la laïcité ou la lutte contre l'incursion du religieux dans la politique et les services publics ? » — Je n'ai pas de réponse à cette question. Rien n'est simple, comme dirait l'autre.
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Andrew nous rejoint après une très longue journée de travail. Il a passé ces dernières semaines à la rédaction d'un texte de géostratégie (je ne suis pas certain que ce soit le bon terme) en anglais pour un commanditaire qui semble avoir une idée assez précise de ce à quoi le texte devrait ressembler. — Décidément, écrire l'histoire sans contrainte extérieure est toujours loin d'être évident, quel que soit le milieu dans lequel on évolue !

mercredi 1 août 2012

4. L'anarchisme selon Léon

4.1. En ce moment, ma collègue Christiane parle fréquemment des comportements de son petit garçon de deux ans et demi, en les comparant à ceux d'Adrien Monk : « Dès qu'il voit un aspirateur, il veut l'utiliser pour enlever la poussière », ou bien : « Il a passé une demi-heure sur la pointe des pieds à essayer de remettre un DVD à la verticale dans l'étagère ». Par ailleurs, il est très perturbé quand les choses ou les gens ne sont pas à leur place : « Il est où, Hamilton ? Il est où ? »... Enfin, il pose des questions bizarres pour le moment, comme : « C'est quoi la peau ? », « Pourquoi est-ce qu'on a une peau ? » ou encore : « Pourquoi est-ce qu'on a besoin d'une peau ? »...

4.1.1. Moi : « Il est malin, ce petit gars. C'est vrai que quand on y réfléchit, toute cette histoire de peau est très bizarre. Bien lisse à l'extérieur ; une horreur grouillante de sang et d'organes à l'intérieur. » 

4.1.1.1. (Une bonne manière d'évoluer dans la vie est d'écouter les enfants, sans se moquer.)

4.1.2. Charlotte, se rappelant l'émission sur les surdoués : « Il est obsédé par le rangement ? C'est un génie ! » (Le pauvre...)
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4.2. C'est le 2 septembre 1914 que L.W. mentionne pour la première fois dans ses carnets de guerre (connus sous le nom de Carnets secrets) l'Abrégé de l'Évangile de Léon Tolstoï. Soldat autrichien durant la Première Guerre mondiale, L.W. se baladait partout en compagnie de ce petit livre, à tel point qu'il fut surnommé « l'homme à l'Évangile » par ses camarades. Dans ses courriers, il emmerdait conseillait ses amis : « Avez-vous lu l'Évangile de Tolstoï ? », « C'est un livre fabuleux », « Il faut absolument que vous le lisiez ! », etc. (Je cite ces extraits de mémoire car je n'ai pas la biographie du philosophe sous la main — je l'ai prêtée à Yama afin de la contaminer —, donc merci d'être indulgent.) Récemment, je me suis dit que toute cette histoire devait avoir un rapport avec l'idéal d'honnêteté qui caractérise tant la personnalité de L.W. que celle de Tolstoï. Du coup, je me suis un peu renseigné, tout d'abord en passant en revue le fameux Abrégé de l'Évangile (en version anglaise, car je n'ai pas trouvé la version française en ligne) ainsi qu'une petite biographie de l'auteur ; ensuite en lisant un article de Nicolas Weisbein consacré à ce texte ; enfin en compulsant un article faisant le lien entre l'Évangile de Tolstoï et le Tractatus de L.W.

4.2.1. Contexte : personnalité extrêmement sensible dès l'enfance — son père et sa mère sont morts avant qu'il n'atteigne l'âge de dix ans —, Léon Tolstoï (1828-1910) a très vite été touché par ce que l'on pourrait appeler, pour résumer, « l'absurdité de l'existence ». Il est tiraillé entre un désir de solitude et la volonté de fonder un foyer, chose qui n'est pas très évidente du fait de sa vision intransigeante de l'amour véritable. En 1862, il vit néanmoins une belle romance avec Sophie Behrs. Ils se marient, vivent heureux, jusqu'au moment où Tolstoï entre dans une nouvelle crise existentielle. Une nuit d'août 1869, de passage dans une auberge de la ville d'Arzamas (Russie), c'est la monumentale crise d'angoisse : « Brusquement, ma vie s'arrêta […] Je n'avais plus de désir ; je savais qu'il n'y avait rien à désirer. La vérité est que la vie était absurde. J'étais arrivé à l'abîme et je voyais que, devant moi, il n'y avait rien que la mort. Moi, l'homme bien portant et heureux, je sentais que je ne pouvais plus vivre. » S'ensuit une décennie faite de désarroi, traversée par des éclairs de créativité et de génie. C'est à cette époque qu'il lit Schopenhauer et qu'il rédige Anna Karénine (1877). — Faut-il être malheureux pour être intéressant ? (Non car, lorsque tout allait bien dans son couple, il a écrit Guerre et Paix.)

4.2.2. Pour sortir de cette crise amorcée en 1869 et essayer de trouver un sens à sa vie, Tolstoï décide de se plonger dans la religion chrétienne. Il lit dans son entièreté un manuel de théologie orthodoxe et n'y voit qu'un tissu de mensonges et de contradictions. Au fil des lectures, il est de plus en plus convaincu que s'il veut en quelque sorte s'abandonner corps et âme dans le christianisme, il ne doit pas passer par les écrits officiels de ses contemporains mais retourner aux sources : les quatre Évangiles (Matthieu, Marc, Luc et Jean). Problème : Tolstoï ne croit pas une seule seconde au surnaturel ; au contraire, il met en avant le pouvoir de la raison, autrement dit : comprendre pour croire. Il travaille donc assidûment sur les Évangiles, les corrige et les réinterprète selon ce qu'il pense être le message fondamental de Jésus. Ne croyant pas au miracle — n'y voyant qu'une volonté des évangélistes d'interpréter l'histoire dans un sens métaphysique, qui ne lui plaît guère —, il n'hésite pas à supprimer des passages entiers pour garder l'essentiel, à savoir une chronologie précise et commentée de la vie du Christ. De ce travail de synthèse, il écrit tout d'abord Réunion, traduction et examen des quatre Évangiles puis, face à la complexité de ce premier texte, en fera un condensé : son Abrégé de l'Évangile, plus connu comme l'Évangile de Tolstoï.

4.2.3. Pour Tolstoï, l'enseignement principal du Christ tourne autour de la non-résistance au mal. Étant un radical pur jus, l'écrivain russe va forcément appliquer ce concept — ne jamais rendre les coups — dans son sens le plus littéral, sur le plan de sa propre vie (il devient par exemple végétarien par acte de non-violence) mais aussi de la société en général. Il ira donc jusqu'à refuser de reconnaître des institutions étatiques comme la justice ou l'armée. Dans la même optique, il sera farouchement opposé au service militaire et à toute forme de sentiment patriotique. C'est là que se dessine, de manière évidente, la juxtaposition de deux concepts que tout semble opposer a priori, à savoir le christianisme et l'anarchisme. On retrouve ainsi, assez curieusement, des points communs entre Tolstoï (chrétien) et Bakounine (athée) : tous deux refusent l'autorité de l'État, mais là où Bakounine considère la religion chrétienne et l'appareil qui l'entoure comme une autre forme d'asservissement politique, Tolstoï y trouve son idéal de liberté, tout en refusant catégoriquement les Églises constituées. Enfin, Tolstoï met également de côté tous les éléments surnaturels pour se concentrer presque exclusivement sur la pratique : ce qui compte, c'est la manière de se comporter — quelle ressemblance avec L.W. ! — et ce comportement passe par cinq valeurs/commandements : l'humilité (ne pas se mettre en colère), la pureté (ne pas commettre l'adultère), la piété (ne pas prêter serment), la douceur (ne pas résister au mal) et la charité (ne pas faire la guerre).

4.2.4. Et moi dans tout ça ? Eh bien autant je suis fasciné par le personnage de Tolstoï (rien de nouveau), autant — et mes lecteurs réguliers, peut-être légèrement inquiets de me voir disserter pendant des paragraphes entiers sur les Évangiles, seront sans doute rassurés — je n'admets pas (même si je la comprends) cette volonté de donner absolument un sens à sa vie par la pratique fidèle et honnête d'une foi religieuse. Sans doute serais-je beaucoup plus heureux si j'arrivais à croire, comme Tolstoï, que pour arriver à la paix de l'esprit, il faut suivre dans la pratique « ce que nous a enseigné le Christ », mais je n'y arrive pas. Je n'arriverai jamais à changer mon comportement — car c'est bien de cela qu'il s'agit : de forcer un changement comportemental et non pas spécialement de croire en des éléments métaphysiques — pour me perdre dans la foi chrétienne (ou tout autre enseignement du même acabit).

4.2.4.1. Il est tout de même intéressant de relever les points communs entre ce type de pensée « chrétienne radicale » et celle — pourtant athée intransigeante — que je me suis forgée au fil des années, constituée, si ce n'est d'honnêteté, en tout cas d'une certaine forme de franchise : pour vivre en accord avec moi-même, il faut que je sois sincère avec les autres. Là s'arrête le point commun. Car quand le chrétien donne un sens à la vie par la mystique, je n'en donne strictement aucun. C'est peut-être bien là que réside le problème majeur de mon existence : le vide créé par cette absurdité débordante, je ne peux absolument pas le remplir à l'aide du moindre élément métaphysique, ni du moindre comportement religieux.

lundi 25 juin 2012

17§

Être d'humeur triste et boire plus que de raison : un début de solution à mes problèmes d'écriture.

La mélancolie permet d'observer très précisément les bubons qui entachent la personnalité des autres. Mais elle donne par la même occasion un aperçu tout aussi saisissant de mes propres tumeurs.

Quand je suis mélancolique, je vois l'inanité de tout ce qui est entrepris, tant par les autres que par moi-même, et j'en suis triste. — Cette tristesse face à la vanité de toute entreprise constitue la seule opposition entre mes sursauts de mélancolie et mes fugaces instants de bonheur.

Autrement dit : quand je suis heureux, j'aperçois tout aussi bien l'inanité de l'existence, mais plutôt que de m'en démonter, j'en ris de bon cœur.

Sur le chemin du boulot, une étudiante marche devant moi. Son sac à dos volutes rouges sur fond rouge contraste avec son long manteau volutes grises sur fond gris. En la doublant, je m'aperçois qu'elle lit un roman... d'Agatha Christie !

Pour atteindre mon clavier d'ordinateur, je dois d'abord repousser le tas informe de livres, revues, feuilles volantes et post-it qui recouvre mon bureau. — Rien à faire : c'est dans ce pitoyable bordel que je suis le plus efficace. (L'exact inverse d'Hercule Poirot !)

Efficacité : un mot à bannir du monde du travail ! (Voire du monde tout court.) Seule compte la création, mais va dire pareille chose à un chef d'entreprise ! (Voire à un chef tout court.)

Wynka : « Le dernier courriel qu'il m'a envoyé me laisse penser qu'il est en dépression : il critique tout et se dit très déçu par nos comportements. » Je lui réponds : « Se complaire dans la tristesse et la critique de son environnement peut être une manière de vivre très satisfaisante. C'est l'occasion de se démarquer... » Et je conclus, tout souriant, par : « J'en sais d'ailleurs quelque chose. »

Je déboule dans la salle de lecture : « Alors, où se trouve-t-il, son texte ? » — Eh bien, il ne se trouve nulle part ! Elle n'a fait que compiler des informations et n'a encore rien écrit. Et moi, que fais-je avec ces données disparates ? (Tu devrais être content : paraît que t'aimes bien ça, les « données disparates »...)

Je commande une pizza à livrer à l'avenue Montesquieu. À l'autre bout du fil, la dame formule son éternelle question : « Vous pourriez m'épeler "Montesquieu" ? » « "Monte" comme "Monte" puis S-Q-U-I-E-U... C'est un philosophe français du XVIIIe siècle... L'auteur de De l'esprit des lois... » Gros silence puis : « Votre pizza arrivera dans une demi-heure environ ! »

« Certaines personnes écrivent mieux que d'autres. » Wynka : « Tout cela est subjectif. » Moi : « Non, ce n'est pas le moins du monde subjectif. Certaines personnes écrivent mieux que d'autres. »

Yama compare le football au scoutisme : tous rassemblés autour d'un totem, qu'ils défendent bec et ongles. C'est bien vu : unis dans le football/le scoutisme, mais différents par l'appartenance à une équipe/un totem...

« De mon côté, j'aurais plutôt tendance à comparer un match de foot à un concert de U2 » : même émotion commune de la foule, grands élans fédérateurs... Scouts, supporters et fans de U2 partagent indubitablement un air de famille.

Arcade Fire : je pourrais pondre un article entier sur ce groupe. Mais je pourrais tout aussi bien résumer mon opinion en deux mots : monstruosité criarde.

« Il ne t'apprendra rien, si ce n'est à penser autrement ! » — Et tout bien réfléchi, c'est le plus grand des apprentissages.

C'est solide, c'est noir, c'est mat et ça refuse presque toute évolution en termes de design et de forme. C'est un ThinkPad.

L'idée que je puisse continuer à écrire le présent journal à raison d'un article par jour jusqu'à ce que je meure (ou à tout le moins jusqu'à ce que j'en aie la possibilité intellectuelle et physique) exerce sur moi une certaine fascination — et une terrible angoisse aussi !

jeudi 10 mai 2012

De la difficulté...

De la difficulté de créer de la nouveauté. — Je suis avec Yama dans le train de retour vers Bruxelles. À la fin du trajet, s'esquisse une discussion que l'on pourrait résumer de cette manière : qu'il est difficile d'avoir une idée originale, d'inventer du nouveau ! — Yama aimerait, durant sa vie, créer au moins une chose qui n'a pas encore été créée. Lorsque je lui demande dans quel domaine cette création prendrait place, elle me répond : « Ce serait en rapport avec le modelage de la matière. J'aimerais créer un objet agréable au toucher... » Yama se contrefiche qu'une œuvre d'art possède un fond, un sens... Dans son optique, un artiste qui dans une galerie explique le message qu'il a voulu faire passer à travers son œuvre représente le comble de l'horreur. Ce qui intéresse Yama, donc, c'est la forme ! Somme toute, cela rejoint assez bien ce qu'elle disait avant-hier sur la beauté de l'inutilité.

Ce qui ressort par ailleurs de cette discussion est qu'il est fichtrement difficile, voire impossible, de créer de nouvelles formes (d'art, d'idées, de pensées...). Par « nouvelles », j'entends ici « vraiment nouvelles ». Toute création s'inscrit dans un cadre. Tout génie artistique reste l'expression de la société dans laquelle il s'inscrit et les avant-gardistes ne le sont que parce que, dans leur talent, il leur est possible d'aller un peu plus vite que leur temps, de voir un peu au-delà... Mais un artisan médiéval n'aurait jamais pu inventer l'Art nouveau, de même qu'un peintre de la Renaissance n'aurait jamais pu être suprématiste (ou alors par hasard ?).  

Yama mentionne également l'écriture : comment écrire sans influence ? Comment savoir si une plume et un style ne sont pas la plume et le style de quelqu'un d'autre ? Est-ce que je possède une pensée propre, forgée en moi-même sans le moindre apport extérieur ? Il semblerait que non. Tout ce que je peux faire, c'est jouer plus ou moins brillamment avec les symboles disponibles. En filigrane de cette façon de voir, revient l'idée que je ne suis pas le propriétaire de ce que je pense, ni de ce que j'écris. La propriété intellectuelle d'une œuvre ? Une absurdité sans nom !

Épilogue : d'un côté, je suis entièrement déterminé par le système dans lequel je vis ; de l'autre, j'ai à chaque instant devant moi un panel presque infini de possibilités. Face à ce tiraillement extrême et incessant entre fatalisme et liberté absolue, comment veux-tu que je ne sois pas angoissé ?

De la difficulté d'acheter une boule de glace dans une société postmoderne. — Début de soirée, Bruxelles-Midi. Je décide d'attendre Mary en compagnie d'une glace et d'un café, que je commande au petit stand Häagen-Dazs de la gare. L'objectif paraît simple, mais c'est sans compter sur le vendeur qui a apparemment reçu pour mot d'ordre de vendre tout et n'importe quoi aux malheureux clients qui croisent son chemin...

«  Un café "Americano" et une glace vanille, s'il vous plaît.
— Ha... Désolé, nous ne vendons pas de simple glace vanille... Mais nous avons de nombreux goûts délicieux à base de vanille comme "Macadamia Nut Brittle" !
— Non, non... Dans ce cas, je vais prendre une boule "Crème brûlée".
— D'accord. Et un cappuccino, c'est ça ?
Non, surtout pas ! Un "Americano" s'il vous plaît...
— Vous voulez un brownie avec ça ?
— Non, non, pourquoi ?
— Ou une gaufre chaude ? Un cookie ?
— Non, je ne veux rien de tout ça. Juste le café et la boule, s'il vous plaît.
— Si vous voulez du sucre et du...
— Non, non, non... Je veux un café noir... S'il vous plaît. »
(Va-t-il lui aussi me demander si je désire des glaçons dans ma boisson brûlante ? Non : il abandonne, me donne enfin ma commande et passe à la cible suivante.)

De la difficulté d'apprécier un groupe à sa juste valeur lorsque la sono est pourrie. — Mary arrive à la gare du Midi peu de temps après cet épisode. Elle s'est garée pas loin de là et est accompagnée d'un de ses potes, Gondry. Celui-ci termine des études d'histoire contemporaine à l'ULB. Mary : « Il est de gauche, comme toi. Il est même allé à Lille pour écouter Mélenchon ! » Encore un putain d'historien gauchiste ! Peu après, Bob nous rejoint et nous partons en voiture, direction La Chocolaterie, une petite salle de concert située à Molenbeek.

Moi, je dis : « Attention ! »... Molenbeek est une commune très dangereuse ! Enfin, ça doit être vrai vu qu'on n'arrête pas de nous en parler dans les médias... Ce soir, nous en avons enfin la preuve criante : deux passants rentrant chez eux nous disent bonjour et un gamin fait du patin à roulettes sur le trottoir ! Pire encore : à deux pas de la salle, une bande de jeunes tente de nous intimider : « La Chocolaterie ? Oui, oui, c'est juste là-bas au fond du couloir... Bonne soirée ! » — Demain, c'est décidé, j'écris au courrier des lecteurs du Vif/L'Express pour expliquer à quel point ces quartiers de la ville sont à la limite de la guerre civile.

Sur un des flancs de la petite et sombre salle de concert, est installé un long bar où ils vendent notamment de la Pils de Silly et de la Divine. Au programme de ce soir : Lower Dens. Anecdote amusante : dans mon ignorance crasse, j'ai cru pendant un bon bout de temps que le groupe était mené par un homme assez efféminé, alors que c'est exactement l'inverse. Le leader n'est autre que Jana Hunter, une musicienne d'origine texane installée à Baltimore, Maryland. Avec sa mèche de cheveux qui lui tombe constamment sur le visage, elle me fait penser à un des gamins gothiques dans South Park

Je suis le seul couillon à ne pas avoir vu que c'est une femme.

« La vie est souffrance... La vie n'est qu'une souffrance... 
On nous apprend à croire à des contes de fées aux 
fins heureuses, mais seules les ténèbres existent...
Une noire et déprimante solitude, qui te dévore l'âme. »

Musicalement parlant, rien de nouveau sous le soleil : une batterie métronome dans un pur style « jam Krautrock », des synthétiseurs plutôt « New Wave » par-ci, par-là... Je ne suis pas très emballé sauf, à la limite, pour un ou deux morceaux phare... Faut dire que la sono est assez pourrie et mal balancée : la batterie noie le reste des instruments, les guitares et les voix s'entremêlent... Peut-être aurais-je dû écouter leurs albums avant d'aller les voir ? Ou peut-être suis-je trop à cran ce soir pour apprécier cette musique à sa juste valeur ? (J'ai envie d'être tranquille, chez moi, loin de tout ce bruit...)