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dimanche 14 avril 2013

Latour-de-Carol

Fin de vacances. — Je reconduis ma fille jusqu'au palier de la maison où habitent Maïté et sa petite famille, dans la banlieue de Namur. C'est à nouveau l'heure des courts adieux dramatiques : « Tu me téléphoneras, hein, Papa ? Tu me téléphoneras ce soir, dis ? » Elle me fait un petit câlin d'au revoir, puis la porte d'entrée se referme déjà. Je ne reverrai plus Gaëlle avant douze jours.

Abonnement. — Gare de Bruxelles-Midi. « Mon ordinateur vient de planter en beauté, constate l'homme de la SNCB derrière son guichet. Je vous propose donc de passer chez mon collègue d'à côté, qui confectionnera directement votre nouvelle carte. » Avant de rabaisser son store, il me donne de plus amples informations : il faudra bientôt être détenteur d'une carte électronique de type « MoBIB » pour voyager sur le réseau ferroviaire belge. « Dans un mois, vous n'aurez plus le choix : en tant qu'abonné, vous devrez passer au nouveau système informatisé... Alors, autant le faire tout de suite ! » Deux guichets plus loin, un jeune gars sympathique m'accueille et s'occupe de mon nouvel abonnement. Il me tend un dépliant : « Voici un mémento qui explique comment fonctionne votre nouvelle carte. Dorénavant... » Il est interrompu par une femme qui s'impatiente derrière moi : « Excusez-moi... Vous en avez encore pour longtemps ?
— C'est un guichet "Abonnements", Madame : ici, ça prend toujours plus de temps qu'aux autres guichets », puis il se tourne à nouveau vers moi : « Dorénavant, disais-je, vous devrez donner cette carte électronique au contrôleur qui en vérifiera la validité à l'aide de sa machine... »
La dame peste avant de s'en aller vers un autre guichet.
« Qu'est-ce qui lui prend, à celle-là ? », lâche le guichetier, tout sourire, « Encore une qui ne sait pas attendre cinq minutes ? Peu importe... Donc, je disais que le contrôleur vérifiera la validité et pourra également vous demander votre carte d'identité... Mais c'est assez rare qu'il la demande, à moins que vous ne croisiez les équipes spéciales...
— Ha ! Vous parlez de la Ticket Control Team ? Il se fait justement que je suis tombé sur ces coupeurs de cheveux en quatre dernièrement.
— Oui, je parle bien d'eux ! Ce sont des malades... Un jour, ils ont voulu me mettre une amende dans un train alors que, comme vous l'avez sans doute remarqué, je travaille à la SNCB. J'avais demandé si je pouvais m'installer en première classe au contrôleur du train, qui avait accepté. C'est quelque chose qui se fait couramment. Puis débarquent ces quatre-là qui me déclarent que je n'ai pas le droit de rester en première, parce que je ne suis pas statutaire, et cetera, et que je risque une amende si je n'obtempère pas dans les plus brefs délais. Un grand moment de surréalisme ! »

(Presque) premier contact avec le printemps. — En terrasse de la Maison du Peuple. Le soleil se couche en douceur derrière l'église Saint-Gilles, l'air du soir est tiède. Je suis seul devant mon ordinateur. Je peaufine l'article de vendredi : je décide de diviser un paragraphe en trois pour le rendre plus lisible et j'en profite pour faire terminer tous les titres et sous-titres du jour par la lettre O. — Mary m'envoie un message : elle boit un verre à la Brasserie de l'Union, à environ cinquante mètres de ma table. Je termine tranquillement ma bière, poste mon article et la rejoins. Elle est attablée en terrasse avec Jerry et un ami que je ne connais pas : Augustin, un journaliste qui a — c'est marrant — des airs de Walter. Augustin me demande ce que je « fais dans la vie ». À chaque fois, c'est la même galère lorsque je dois raconter ma vie, mon travail, etc. Après quelques phrases, je déclare forfait : je travaille dans un institut d'histoire de la gauche, oui, et après ? Blocage. Celui qui veut en savoir plus peut toujours dépouiller le présent journal : il y est question de mon boulot, quelquefois.

La Toile de Doëlle, III.Monsieur le chef de gare... — Ce mois-ci, Doëlle me propose un exercice impossible : elle aimerait avoir mon avis sur Comme à la radio, l'album mythique que Brigitte Fontaine et Areski Belkacem ont composé en 1969-1970 avec l'Art Ensemble of Chicago. — ... Monsieur le chef de gare de Latour-de-Carol... — Doëlle est, dit-elle, obnubilée depuis deux semaines par Brigitte Fontaine. Brigitte est partout : dans chaque bouffée de cigarette, dans chaque rêve, dans chaque bouchée de nourriture, dans chaque boisson ingurgitée. — ... Vous étiez très pâle à sept heures du matin... — Il aurait été plus facile pour moi de rédiger seize paragraphes sur le lièvre-wallaby à lunettes que d'en pondre un seul sur cet album. — ... Vous aviez les paupières froissées... — J'aurais pu écrire, par exemple, que cette ribambelle de musiciens nous entraîne dans « un périple musical expérimental, exploratoire et révolutionnaire ; une redéfinition des paramètres musicaux qui, aujourd'hui encore, se dresse tel un somptueux phare rayonnant dans l'obscure abysse de cette musique à la lisière de l'inconnu », mais ça a déjà été plus ou moins écrit. Alors, à quoi bon se répéter, même si c'est vrai mais qu'on s'en fout un peu ? — ... Et ça n'avait d'importance pour personne au monde... — Reste cette chanson que je n'avais, dans mon absence crasse de culture, jamais entendue, si ce n'est peut-être noyée dans un brouhaha de discussions alcoolisées et vespérales chez Flippo ou Zapata : cette lettre au chef d'une gare des Pyrénées-Orientales qui a eu la gentillesse de récupérer un gilet de soie rouge. Pas la peine de chercher plus loin : cette chanson est un bel hommage aux anonymes ! — ... Ce qui est une chose horrible et normale. —

Lettre A Monsieur Le Chef De Gare De La Tour Carol by Brigitte Fontaine & Art Ensamble of Chicago on Grooveshark

lundi 31 décembre 2012

Chiny, troisième jour

La troisième photographie, celle qu'Andrew a reçue hier soir des mains du mystérieux moine cistercien, a rejoint ses deux consœurs sur la table de la salle à manger. Il s'agit d'une ancienne vue panoramique prise depuis le haut de la ville de Chiny : un édifice religieux bâti sur une butte occupe l'extrême droite du cliché ; au loin, en contrebas, le pont Saint-Nicolas et la Semois se détachent d'un vallon boisé. « La photo est vieille mais il s'agit à coup sûr de la chapelle Notre-Dame que nous avons croisée à plusieurs reprises en descendant vers la vallée », note Andrew. Je retourne pour la dixième fois au moins la photographie et lis à voix haute l'habituel petit poème inscrit sur son verso :
« Le Rédempteur sur son surplomb
Observe la messe noire,
Mais c'est de ses yeux de poupon
Que renaîtra l'espoir. »
« C'est de plus en plus bateau, déploré-je, un peu comme si l'auteur de ces lignes avait le plus grand mal à trouver l'inspiration...
— Quoi qu'il en soit, l'indice pointe indubitablement vers la chapelle Notre-Dame, constate Andrew.
— Est-il possible que ces gens, peu importe qui ils sont, veuillent que nous réalisions quelque chose pour eux ? propose Léandra. Peut-être veulent-ils nous mettre en garde contre un danger ? Peut-être sont-ils des amis ?
— Peut-être...
— Mais pourquoi s'adresser à nous ? Et pourquoi tout ce mystère ?
— Ha ça !
— De toute façon, coupe Andrew, nous n'aurons pas trop le temps aujourd'hui de pousser plus avant l'investigation... »

Andrew a parfaitement raison car ce lundi, nous devons absolument nous rendre à Florenville pour acheter les victuailles du réveillon de la Saint-Sylvestre. Seuls deux bus par jour circulent durant les vacances scolaires : nous sommes donc obligés de prendre celui de 14 heures 38 qui passe devant l'église de Chiny et de repartir de Florenville à bord de celui de 16 heures 43. Dans la « grande » ville, nous avons aisément le temps de faire les courses au supermarché du coin, d'acheter un gâteau-tiramisu aux « Chocolats d'Édouard » (établissement archi-réputé de la région) et même d'aller manger une tartine dans l'une des nombreuses brasseries de la place Albert Ier.

* * *

Après les zakouskis, après la bisque de homard, après le rôti de biche (spécialité de la boucherie Quintin à Chiny), après les chicons, après les pommes de terre, après le gâteau-tiramisu et après le champagne de minuit, nous sortons observer le petit feu d'artifice lancé depuis l'église toute proche. Nous participons aux festivités en lançant dans la rue, à deux pas de notre porte, la lanterne volante offerte à Léandra par Walter il y a... longtemps ! L'allumage dans le vent et sous la fine pluie s'avère difficile, mais la lanterne finit par se gonfler d'un coup et à prendre son envol. Elle s'accroche un instant à un fil électrique, mais s'en dégage facilement et gagne rapidement de la hauteur.

Et puis, c'est le drame — pour les habitants du moins.

Regagnant leur maison après le feu d'artifice, les gens s'immobilisent et observent notre lanterne s'envoler dans les airs en direction de la forêt. Des voitures s'arrêtent. Plusieurs personnes en sortent en jurant, claquant leur portière. J'aperçois même Monsieur Cailloutard, notre propriétaire. Lui aussi est immobile mais reprend rapidement ses esprits. Il se dirige alors à toute vitesse vers nous, les poings serrés, vociférant : « Non, mais vous êtes fous ? Et si les... Ils... Ha ! Vous êtes complètement malades de lancer ce machin lumineux dans les airs, ici, à Chiny !
— Mais nous... C'est-à-dire que... Mais... Il y a eu ce feu d'artifice il y a un instant !
Notre feu d'artifice ne risquait pas de survoler la chapelle Notre-Dame ! »
Ensuite il regarde en se rongeant les ongles la lanterne lumineuse suivre le vent et devenir un simple point rougeoyant dans la nuit nuageuse...
« Mon dieu, espérons qu'ils ne l'aient pas vue. Ils détestent les lumières dans le ciel...
— Qui ça, "ils" ?
— Bon sang, rentrez chez vous et ne posez pas de question ! Rentrez chez vous, rangez vos lanternes, fermez votre porte à double tour et ne ressortez pas avant l'aurore ! »

* * *

« Vous avez vu comme elle a merveilleusement bien décollé ? », annonce Léandra, fière, de retour au gîte. « À mon avis, ils sont jaloux, voilà ce qu'il y a ! »

dimanche 21 octobre 2012

Anouchka

Ce dimanche après-midi, à l'occasion des cinq ans de leur fille Anouchka, Donna et Fred Jr ont convié les « habituels » : parents, tantes, marraine (Pippa — qui vient d'accoucher, mais ça ne se voit pas) et parrain (moi). Enzo, le compagnon de la maman de Fred, se présente mais je l'arrête net : « Mais oui, nous nous sommes déjà rencontrés, à Villers-la-Ville ! » Et j'aurais pu ajouter : « C'était le samedi 26 mai 2012, un peu avant 18 heures, dans la nef en ruine de l'ancienne abbatiale... Même que j'étais en train de noter des informations dans le carnet à dessins de ma fille et que deux équilibristes, dont un en béquilles, répétaient leur numéro au milieu du transept ! » (La grande question du jour étant : si je ne l'avais pas écrit dans ce journal, m'en serais-je seulement souvenu ?)

Anouchka est toute fière de me raconter qu'elle va désormais dormir dans un « lit à étage »... Comme cadeaux, je lui offre le « Bassin des pingouins » PLAYMOBIL® ainsi qu'un livre pour enfants intitulé La porte ! (l'histoire d'une petite fille qui veut prendre son bain tranquillement mais qui est constamment dérangée dans son intimité par sa famille ; à la fin de l'histoire, en colère, elle crie : « La porte ! », et ce sera la seule parole de tout le récit). Anouchka laisse le livre de côté pour se précipiter sur le bassin en plastique. Parmi les autres cadeaux, elle recevra également un petit appareil photo numérique.

Les deux filles de Donna et Fred sont très différentes, tant au niveau du physique que du caractère : Anouchka, blonde aux yeux bleus, est plutôt du genre bavarde et souriante ; Mado, brune aux yeux bruns, ne parle quasiment pas (mais elle est plus jeune) et fluctue entre rires francs et crises de pleurs à chaque contrariété.

Les invités s'en vont rapidement en fin d'après-midi (c'était déjà le cas l'année dernière) et je suis donc le seul qui reste pour manger des frites avec la petite famille. « Tu vas manger avec nous, Hamilton ? Tu vas manger avec nous ? », demande Anouchka. Elle paraît démesurément contente quand je lui réponds par l'affirmative. « Et tu vas rester dormir ici cette nuit ? » Non, quand même pas. Elle ne me quitte plus d'une semelle. Elle me fait de grands câlins, me lance des « Je t'aime vraiment très fort, Hamilton ! »

Il y a un an, je quittais la maison de Fred en soirée pour rejoindre Andrew et Walter à la Maison du Peuple, Léandra s'étant éclipsée pour accourir au chevet de Jonas. Ce soir, je quitte la maison de Fred en soirée pour rejoindre Léandra et Andrew à la Maison du Peuple. (Il y a du changement dans l'air !) Ces deux-là reviennent d'un petit week-end à Chevetogne organisé avec des amis de l'impro, dans la maison de campagne de l'un d'eux. Ils ont fait de belles promenades bucoliques et visité une jolie église d'aspect oriental, au caractère œcuménique.

Lorsque je retrouve mon appartement, Mary est installée à la table de la salle à manger en compagnie de Cyrus et de Martin (deux potes du club de badminton d'Ixelles). Devant chacun d'eux sont empilés des jetons de différentes couleurs. Ils jouent au poker depuis environ cinq heures de l'après-midi. Mary m'explique : les trois autres joueurs ont perdu la partie et sont partis. Je m'installe au bout de la table et observe. Les parties défilent à coup de « Check », de « J'me couche », de doubles coups sur la table, de regards faussement sérieux, de rires jaunes, de petites intimidations... Et moi, je ne pige strictement rien, si ce n'est que Mary dispose d'un réservoir de jetons beaucoup plus conséquent que ses deux adversaires. Cyrus se refait une santé mais finit par perdre la partie contre Mary, aux alentours de minuit.

De mon côté, je suis entretemps retourné à mon ordinateur. Avant de partir, Martin se dirige vers moi, curieux :
« Qu'est-ce que tu fais ?
— J'écris...
— Pour ton travail ?
— Pas vraiment. Je tiens un blog quotidien... Je rédige un article par jour...
— C'est en rapport avec ton métier d'historien, c'est ça ?
— Oh non ! Je ne suis pas assez cultivé pour écrire un article historique par jour ! Non, non, j'écris un peu n'importe quoi. Ça peut être sur ce que je lis ou bien sur ce que je fais...
— Une sorte de journal de bord ?
— Oui, c'est ça ! D'ailleurs, il y a des chances pour que je parle de vous dans l'article de ce dimanche... Toutes les personnes que je croise, je leur donne un prénom d'emprunt dans mon blog. Par exemple, Lewis, je ne l'appelle pas "Lewis" mais "Lewis"... Là, tu vois, il apparaît 48 fois...
— Lewis ?
— Oui, Lewis du badminton.
— Et tu tiens ce blog depuis quand ?
— Depuis un peu plus d'un an... »
Il n'a pas l'air plus intéressé que ça.

vendredi 18 mai 2012

Odieux, insensible et paranoïaque (ou pas)

Rêve de philosophe. — J'ai dit ici même que je ne mentionnerais plus jamais Wittgenstein dans mon journal, mais la promesse tient-elle toujours s'il s'agit d'un rêve ? On va dire que non ! (De toute façon, je fais ce que je veux.)

Je suis à une conférence donnée par Ludwig Wittgenstein en personne, qui a lieu dans une salle coupée en deux par un mur percé d'une fenêtre sans vitre et d'une petite entrée (un peu comme dans une cuisine américaine). D'un côté du mur, une sorte de sas d'accueil des visiteurs ; de l'autre, la petite salle de conférence en tant que telle. Il ne s'agit pas d'un auditoire : le sol est horizontal et Wittgenstein reste debout au milieu de la salle, encerclé par un public restreint. Le visage rêvé est celui du Wittgenstein tardif, la cinquantaine bien entamée.

À la fin de la conférence, dont je ne me rappelle pas un traître mot, Wittgenstein reste pour répondre aux questions du public. Contre le mur en partie ouvert, se trouve un tréteau sur lequel sont exposées les dernières parutions du philosophe. Je feuillette un volume richement illustré, intitulé De la nouvelle géographie (ou quelque chose d'approchant). Je n'ai pas d'argent sur moi et me dis que je l'achèterai une autre fois. Par contre, je me souviens avoir pris les Recherches philosophiques dans mon sac à bandoulière.

Après quelques secondes d'hésitation, je prends mon courage à deux mains et décide de me diriger vers le philosophe, qui semble perdu dans ses pensées... Tout le monde a déserté la salle. « Professeur Wittgenstein ! Professeur Wittgenstein ! Excusez-moi, est-ce que je pourrais avoir un autographe ? » Et je lui tends les Recherches. « Mais très certainement », me répond-il, et il prend le livre pour y écrire quelques mots. Je lui dis : « J'ai fait l'histoire à l'université mais j'ai longtemps hésité avec la philo. Cependant, à vous lire, j'ai bien fait de ne pas avoir choisi la philo... » Il me regarde avec de grands yeux interloqués : « Mais non ! Pourquoi donc ? » Je ne sais pas ce que je dois lui répondre.

Après avoir signé mon exemplaire des Recherches, il sort une série de cartes de visite sur lesquelles sont inscrits les noms de diverses personnes qu'il a côtoyées. « À vous de m'aider maintenant ! », me lance-t-il, et il me tend une carte sur laquelle sont notées les coordonnées de Maurice Drury. Je comprends que je vais devoir signer toutes ces cartes en sa compagnie et que ça va durer très, très longtemps...

« Ça te pose un problème ? » — À l'une des deux seules caisses ouvertes du Match de la chaussée d'Alsemberg, en fin de matinée, la file se prolonge jusque dans les rayons. Un vieux monsieur portant des lunettes nasales arrive perpendiculairement à la file et reste planté devant moi avec son caddie. Veut-il passer avant tout le monde ? Un jeune homme derrière moi lui lâche : « La file commence là-bas dans le fond, Monsieur... » Et le vieux d'aboyer : « Je sais ! Mais moi je reste ici ! Ça te pose un problème ? Ça te pose un problème ?... Non ? Ça va alors ! » — Vieux, malade... et désagréable en plus...

Manipulation. — Et voilà qu'il faut que je recontacte Lewis en urgence ce soir. Après un mois de silence, il m'a téléphoné à deux reprises cet après-midi, mais j'avais coupé mon téléphone, comme de plus en plus souvent en ce moment. Voyant que l'appel ne menait à rien, il a téléphoné à Mary pour lui demander de me dire qu'il fallait absolument que je le recontacte. Tout ça pour quoi ? Pour me proposer, une fois au bout du fil, de le voir demain midi... Il sera seul toute la journée... Il a des choses à me dire... « J'ai eu de graves problèmes de santé pas chouettes du tout il y a peu, tu sais... Des neurones qui s'en vont... Ce n'est pas grave si on ne se voit pas, mais ça me ferait tellement plaisir... » Connaissant le spécimen, je sais pertinemment que j'ai devant moi un cas particulièrement appuyé de manipulation : il joue sur la corde sensible (« Je vais très mal ») pour m'apitoyer. Du coup, je me crispe et je n'ai pas envie de le voir. Demain, je ne lui téléphonerai pas. (Mais peut-être suis-je un odieux et insensible paranoïaque qui voit de la manipulation partout alors qu'il n'y a qu'un besoin humain très réel ? — Mais non !)

Potemkine-Cabraliego. — Mary me rejoint à la Maison du Peuple vers 20 heures. Nous partons directement prendre un verre à la terrasse du Potemkine. L'endroit est curieusement désert — de menaçants nuages couvrent l'entièreté du ciel, ceci explique sans doute cela — et le serveur, comme d'habitude, ne pige rien à ce que je lui raconte (j'ai l'impression d'être à Londres).

De la puissance de l'habillement : Mary porte un pull marin du plus bel effet, et force est de constater que ça lui va très bien. À côté des siens, mes vêtements noirs sans aucun style forment un contraste négatif. (Oui, oui, moi aussi je peux tenir un discours superficiel, en me forçant.)

Mary s'est beaucoup investie dernièrement dans une fulgurante relation d'amitié qui a très vite tourné au vinaigre. Pour résumer, et sans entrer dans les détails, elle avait mis beaucoup d'espoir en une femme rencontrée récemment : « Elle disait qu'elle voulait changer le Monde... Pas par petites couches successives mais en s'attaquant directement au sommet de la pyramide... » Samedi dernier, la dame en question est arrivée dans une soirée organisée par Mary et ses colocataires. Elle a fait bande à part avec des amis invités en dernière minute, s'est montrée très désagréable et a même failli passer à la bagarre... Mary est très déçue par toute cette histoire.

Plus tard, Mary m'explique qu'en amour, elle est souvent attirée par des individus qui, inconsciemment, lui font du mal car ils sont dans une phase d'autodestruction. Elle ne tombe jamais sur des personnes stables et équilibrées. Pourquoi les relations sont-elles toujours si compliquées ? — Parce que si ce n'était pas le cas, on s'emmerderait encore plus dans la vie, hé, couillon !

Nous terminons la soirée dans les Marolles, au Centro Cabraliego de Bruselas, une cantine servant de point de rencontre pour les Espagnols et un des seuls endroits de la Capitale où boire de l'alcool n'est vraiment pas un luxe (la Maes est à UN euro !).

« Et toi, de nouvelles rencontres ?
— Non.
— Et la stagiaire, là, à ton boulot ?
— Bof... Je n'essaierai jamais rien de toute façon...
— Pourquoi ?
— Bah !
— Et tu vois encore du monde ?
— Non.
— Léandra, ça va ?
— Je pense que ça peut aller, oui...
— Walter, des nouvelles ?
— Non.
— Emily ?
— Non, non...
— Andrew ?
— Non... En fait je ne vois plus personne, hein...
— Tu ne leur enverrais pas un message ?
— Non, non...
— Vu ta vie actuelle, tu ne risques pas de faire de nouvelles rencontres, en fait, ou alors par hasard, dans un bar... »

dimanche 29 avril 2012

« HOUit »

Intervention chirurgicale sur un tiers. — 16h55, gare de Tamines. Le train vers Charleroi ayant été supprimé, je prends celui en direction de Namur. À hauteur de la gare d'Auvelais, coup de fil de Léandra... 

Elle m'apprend que Jonas va se faire opérer beaucoup plus tôt que prévu, à savoir demain. Elle me dit aussi qu'il a mal, qu'il se plaint beaucoup et qu'il ne voit pas une intervention chirurgicale, même minime, de la même manière que moi : « Je lui ai parlé du fait que toi, tu trouvais l'expérience intéressante... Mais il n'a pas eu l'air rassuré. » C'est vrai que j'aime particulièrement les opérations chirurgicales lorsqu'elles sont pratiquées sur moi-même (un peu comme le sexe, haha ! Mon dieu, elle est vraiment nulle, celle-là). J'en parle d'ailleurs déjà dans ce blog, de manière presque émerveillée, en date du 7 octobre 2011.

L'expérience humaine a un début et une fin. Dans l'intervalle : plaisirs et découvertes, mais aussi douleurs et pertes. C'est la vie ! Mieux vaut regarder cette vérité en face plutôt que de l'enfouir sous le tapis. C'est comme ça : au cours de cette échelle de temps ridiculement courte (une absurdité) durant laquelle il semblerait que je sois en vie, la douleur (au même titre que le plaisir) et les expériences corporelles extrêmes (dont font partie l'anesthésie et l'opération chirurgicale) sont pour moi intéressantes à vivre en tant que telles. Nul enseignement on n'apprend pas à avoir mal ni morale dans cette histoire... Des expériences brutes, tout simplement, sur le tiraillement du corps.

Le retour du café brûlant avec glaçons. — Gare de Namur, AMT Coffee. Je commande un café noir à la préposée du jour. « Avec du lait ? — Ni lait, ni sucre ! — Vous voulez des glaçons pour refroidir votre café ? — Oui, mais UN seul glaçon s'il vous plaît ! » (Aujourd'hui, je gère comme un chef !) 

Un jour, j'écrirai un article entier sur la difficulté de commander un café dans ces enseignes modernes (Starbucks, AMT et autres). Vous y commandez un honnête café noir et vous vous retrouvez avec un café au lait avec glaçons, accompagné d'un brownie et d'une tarte... (Ça s'appelle avoir le sens des affaires !)

Gare de Bruxelles-Luxembourg. — Je suis pour ainsi dire en transit vers l'appartement de Flippo et Bastien, où je vais passer la soirée. Je suis en avance d'une heure et m'installe donc sur un des bancs à l'intérieur de la gare, profitant du réseau Wi-Fi pour publier l'article consacré à ma journée de vendredi. 

Cette gare est la plus aseptisée de toutes les gares que j'ai jamais visitées. Toute forme de vie a été bannie de ce lieu morne et blanc. À l'extérieur, même constat : de grands bâtiments froids et propres qui font penser au quartier de la Défense à Paris ; une esplanade traversée par quelques humains, écrabouillés par l'immense structure du Parlement européen... — Ont-ils voulu créer ici le même sentiment d'écrasement que celui voulu par Poelaert avec son Palais de justice mégalomane ?

Quelle place pour le grouillement ici-bas ? Aucune. Les cinq jeunes qui jouent au football sur l'esplanade ne semblent d'ailleurs pas à leur place, même s'ils s'amusent (car ils s'en foutent). Vus de l'extérieur, eux aussi semblent écrasés. Leurs cris résonnent puis se perdent le long des murs.

Prononciation. — Trois personnes sont présentes à la soirée chez Flippo et Bastien, en plus de ces deux-là et de moi-même : Thibaut (un ami français de Bastien), Amy et Zapatta... Le repas est végétarien : des légumes et des pommes de terre au curry, accompagnés de naans (pains indiens) de différentes natures : normaux, au beurre (à la demande de Flippo qui en a fait une fixation), à l'ail et au fromage.

« Comment prononcez-vous le nom du groupe de Freddie Mercury ? demande Thibaut en début de soirée.
— Queen, répond Flippo.
— Ben oui... Queen, surenchéris-je.
— Voilà ! Vous dites QOUeen alors que c'est Queen...
Queen... C'est ce que j'ai dit !
— Non, non, tu dis QOUeen à la place de Queen... Mais vous, les Belges, n'êtes pas capables de faire la différence entre "oui" et "ui".
— Ha ! C'est comme pour le chiffre "huit" qu'on prononce "HOUit" ? À force de fréquenter des Français, j'ai fini par comprendre la différence, mais je dis toujours "HOUit" quand même... »

Un peu plus tard...
« Quand vous dites : "J'aurai" au futur simple, vous le prononcez "J'auré" alors qu'il faut le prononcer "J'aurè", comme au conditionnel présent.
M'enfin, mais non !
— Les professeurs de français doivent rectifier le tir tout le temps.
— Non, non... Si je dis : "J'irai à Montréal en septembre", ça ne se prononce pas de la même façon que : "J'irais bien à Montréal en septembre". Et c'est tant mieux, d'ailleurs : ça permet de faire la distinction entre le futur simple et le conditionnel présent. Même chose avec le passé simple (j'allai) et l'imparfait (j'allais)...
— C'est une erreur... »

(L'attitude un rien paternaliste de la « métropole » française vis-à-vis de ses « frontières » : la Belgique mais aussi la Suisse et, plus loin, le Québec...)

Lu sur le site de l'Académie française : « [Grevisse] recommande la prononciation "é" pour le passé simple et le futur simple à cette même personne (je mangeai, je mangerai), afin d’éviter la confusion avec l’indicatif imparfait ou le conditionnel présent dont la terminaison se prononce "è" (je mangeais, je mangerais). » — Maurice Grevisse le grammairien était-il aussi dans l'erreur ? Il était Belge, soit dit en passant.

Aventuriers du Rail « Asie » et Colons de Catane. — En seconde partie de soirée, nous jouons aux Aventuriers du Rail « Asie », une des nombreuses extensions du jeu de société à succès d'Alan R. Moon. La différence majeure avec le jeu de base réside dans cette règle : nous jouons en équipe (Flippo et moi ; Amy et Bastien ; Zapata et Thibaut) et certains des objectifs-destinations à réaliser sont communs. Amy et Bastien nous atomisent, atteignant tous leurs objectifs et dépassant allègrement les deux cents points.

Un peu avant minuit, Thibaut repart chez lui et Flippo et Bastien s'en vont dormir. Amy, Zapata et moi continuons à jouer, aux Colons de Catane. J'ai envie de leur montrer un des scénarios les plus prenants, un de ceux qui comprennent les deux extensions (« Villes et chevaliers » et « Marins »). Dans ce scénario, déjà joué en partie chez Walter et de nombreuses fois en ligne, deux uniques petites îles sont visibles et une terre inconnue traverse le plateau de jeu en son centre, comme la Voie lactée dans un ciel sans lune. 

Je gagne la première partie ; Amy remporte la seconde. Lorsque nous rangeons les différents morceaux du plateau, il est presque cinq heures du matin... Mon retour se fait d'abord en métro, puis en tram, très rapidement. Sur le quai du métro, à l'arrêt « Trône », peu avant 6 heures du matin, déjà des centaines de personnes... Impression de décalage.

dimanche 15 avril 2012

Parcourir un paysage de pensées étrangères

Filigranes. — Aujourd'hui, j'ai rendez-vous chez Walter pour un troisième après-midi consacré aux Colons de Catane (le vrai jeu de plateau, évidemment, et non son homologue en ligne). Avant de m'y rendre, je passe en vitesse chez Filigranes, la librairie dont Léandra et Andrew n'arrêtent pas de me dire le plus grand bien, située le long de la petite ceinture de la ville, à quelques centaines de mètres du métro Arts-Loi...

Sa devanture rouge et blanche est facilement reconnaissable. À l'intérieur, une profondeur que jamais je n'aurais soupçonnée si je m'étais contenté de rester dehors sous la pluie. Après avoir remis mon sac en bandoulière à un gentil garde très poli (ça existe), je pars à la recherche du coin "Philosophie". — Un jour, il faudra que j'y retourne pour jeter un œil aux rayons "Science-fiction", "Fantastique" et "Bandes dessinées". Aujourd'hui, je n'ai pas le temps... Ce sera la philo et puis c'est tout ! Je traverse donc sans m'y arrêter ce qu'ils appellent le "cafffé" : un endroit, plus ou moins central, où les familles peuvent s'asseoir pour déjeuner, et les solitaires se poser pour lire un livre...

Silence & hauteurs. — Partie "Philosophie" de la librairie : déserte, en retrait, loin de l'agitation et des enfants qui courent. Dans un coin, une vendeuse regarde son ordinateur et ne dit mot. Les étagères de livres sont hautes et demandent quelquefois l'utilisation d'un escabeau. 

Je regarde d'abord à "S" comme "Schopenhauer"... Ils ont Le monde comme volonté et représentation, dans deux éditions différentes : d'abord celle en un seul volume, couverture rouge, reprenant la traduction d'Auguste Burdeau, qui commence à dater (1885) ; ensuite celle, en deux volumes de poche, avec sa toute nouvelle traduction (Gallimard, 2009). La taille des caractères de la première traduction est minuscule, à tel point qu'il me faudrait presque une loupe pour arriver à déchiffrer le texte. Je choisis donc le premier des deux tomes de la nouvelle édition (1134 pages bien tassées, en comptant l'appareil critique).

Je regarde ensuite à "K" comme "Kierkegaard" (partie supérieure d'une étagère) et sélectionne un recueil de trois textes : Miettes philosophiques, Le concept de l'angoisse et Traité du désespoir. Lu en vitesse, dans le sommaire des Miettes, ce sous-titre énigmatique : "INTERMÈDE. Le passé est-il plus nécessaire que l'avenir ? ou Pour être devenu réel le possible en est-il devenu plus nécessaire qu'il ne l'était ?" (Kierkegaard se cognait-il lui aussi la tête contre les murs de sa cage en se posant des questions qu'il n'aurait pas dû se poser ?)

Enfin, je regarde à "W" comme "Wittgenstein", évidemment. Grands dieux, ils ont une rangée entière d'écrits de lui et sur lui : les textes majeurs (le Tractatus, les Recherches, De la certitude...) mais aussi, par exemple, ses "carnets secrets" (écrits en 1914-1916, durant sa participation à la Première Guerre mondiale) ainsi qu'une récente édition de sa correspondance avec l'architecte Paul Engelmann (1916-1937). Il faudra que je me procure tout cela petit à petit. En attendant, j'opte pour Ludwig Wittgenstein, une introduction de Chiara Pastorini, toujours dans mon optique de tout faire à l'envers : lire les modernes avant les anciens, me plonger dans les textes originaux avant de lire des introductions au sujet, etc.

Ces trois philosophes ont en commun de proposer un système de pensée fondamentalement différent du mien. En sortant de la librairie, je me suis posé la question suivante : pourquoi suis-je attiré actuellement par Wittgenstein et non plus par Russell (pourtant beaucoup plus proche de mes convictions) ? Pourquoi Arthur Schopenhauer et non, à ses antipodes, les néo-positivistes du Cercle de Vienne ? Pourquoi Kierkegaard, l'existentialiste chrétien ? La réponse est assez simple : en lisant des penseurs avec lesquels je suis en phase, je n'apprends strictement rien de nouveau ; je ne fais que conforter mon cadre de certitudes, de convictions... Par contre, en parcourant — et en essayant de comprendre — les paysages lointains et étrangers de la philosophie, je m'ouvre à d'autres formes de pensée : à défaut de sortir de mon cocon matériel (mon petit cercle d'amis, "ma" Maison du Peuple), au moins je sors de mon cocon intellectuel, et saute dans l'inconnu.

Et puis, il y a le fantôme de Goethe et la fureur rigoureusement analytique de la pensée allemande...

Catane chez Walter. — Lorsque j'arrive chez lui, un peu avant 14 heures, Walter m'apprend que Mary a fait faux bond. Elle devait venir jouer avec nous cet après-midi mais n'arrive pas à se lever à cause, si j'ai bien compris, d'un space cake qu'elle aurait ingurgité en trop grande quantité hier soir. Nous ne sommes donc que quatre pour ce troisième après-midi "Colons de Catane" : Emily, Walter, Frédéric et moi. — Frédéric : l'ami historien de Walter, que nous avions déjà aperçu lors de la pendaison de crémaillère (le samedi 17 septembre 2011) et la soirée d'anniversaire de ce dernier (le vendredi 14 octobre suivant). Walter a rempli son frigo de bières, de sushis, d'une tarte... Croyant que nous serions cinq, il a vu trop grand... En outre, il aurait bien aimé jouer avec l'extension pour cinq ou six joueurs. Moi aussi, mais ce sera pour une autre fois (le mois prochain ?).

Frédéric n'a jamais joué aux Colons de Catane de sa vie mais apprend vite. Nous lui expliquons comment se débrouiller avec l'extension "Villes et chevaliers" (qui n'est certainement pas la plus simple, surtout de prime abord) et il comprend rapidement le concept. Il s'en sort même sans problème lors de la première partie et gagne presque la deuxième. C'est parce qu'il possède "l'esprit jeu" : il a l'habitude des jeux de société, donc il appréhende plus facilement les règles d'un nouveau monde (la remarque vaut sans doute aussi, par exemple, pour Amy et Zapata).

Je gagne les deux premières parties. Frédéric s'en va vers six heures et nous en rejouons une dernière, très serrée, qui sera au final gagnée par Walter... Comme d'habitude, Walter propose d'aller boire un verre au Corto. Comme d'habitude, j'accepte. Comme d'habitude, Emily nous reconduit en voiture. Être au Corto, avec Walter, un dimanche soir : ce n'est pas le bon moment pour arrêter de boire des Chimay... Tant pis : le "régime" attendra demain.

samedi 14 avril 2012

En string dans une boîte à chat

Sortir ? Ne pas sortir ? — Je ne fais rien de ma journée, si ce n'est jouer, encore et toujours, aux Colons de Catane en ligne, ce qui a un effet néfaste sur mon humeur. Je sais que je suis en train de gâcher mon week-end "libre" (c'est-à-dire sans ma fille), mais je suis comme cloué sur place. J'enchaîne les parties, sans discontinuer. Et j'en gagne de plus en plus. — La drogue du jeu. 

L'après-midi, je passe deux coups de téléphone... Le premier à Léandra, que je n'ai plus vue depuis longtemps. Elle m'apprend que Jonas, en plus d'être dans les limbes de l'indécision, a un petit problème de santé : "On a cru que c'était grave... mais non." Le second à Emily car il est question, peut-être, de rejoindre Andrew et Walter en ville... Elle ne répond pas (j'apprendrai plus tard qu'elle dormait encore à l'heure de mon coup de fil). 

Digression temporelle... En début de soirée, Andrew et Walter assistent à une "performance" artistique techniquement orchestrée par Igor : une drôle d'histoire de "flamande en string" (la description est de Walter) faisant le tour d'un terrain vague, en courant, dans l'enceinte de Tour & Taxis. Après avoir couru, l'actrice se terre dans une petite maison, clin d'œil à la boîte à chat de Schrödinger. Est-elle vivante ? Est-elle morte ? Comment perçoit-on sa propre existence ?... Au final, la performance est un chouïa ratée : à cause d'un bête problème de micro, les spectateurs (une septantaine de personne, principalement des amis des artistes et des bobos à smartphone, parfois les deux à la fois) n'ont entendu que des bribes du monologue philosophique de la "performeuse"...

Emily me rappelle en fin d'après-midi et m'apprend qu'elle n'est pas disponible, du moins pas avant la seconde partie de soirée... Elle a en effet prévu de sortir avec "les autres" (Charles-Henri et compagnie). J'hésite. Est-ce que je rejoins Andrew et Walter ou est-ce que je reste chez moi ? Si je reste, peut-être pourrai-je voir Léandra ? Je suis indécis et je déteste ça. Je décide finalement de rester chez moi, confortablement affalé dans mon petit divan rouge, devant les Colons de Catane évidemment. J'apprends que Léandra restera "au chevet de Jonas" aujourd'hui. Puis Emily me téléphone à nouveau : tout compte fait, sa sortie est annulée et elle me propose d'aller manger en attendant Andrew et Walter. J'accepte. Le rendez-vous est fixé au Ellis Gourmet Burger, un snack de la place Sainte-Catherine.

Amblyopie sentimentale. — Chez Ellis Gourmet Burger. Pas de table disponible : le serveur nous installe au bar. Pour une fois, Emily n'est pas habillée "à l'aise" et porte un très joli dessus noir (un vêtement qu'elle a acheté à l'occasion d'un récent mariage dans sa famille), associé assez curieusement à un jeans et un manteau rouge... Au centre de la discussion : le strabisme. Emily m'explique que dans certains cas de strabisme non corrigé durant la petite enfance, il arrive qu'une personne perde totalement l'usage d'un œil, non parce que celui-ci est endommagé d'une quelconque manière mais parce que le cerveau ne peut analyser l'image qu'il reçoit. Le terme consacré est "amblyopie". Je trouve très curieuse et assez intéressante cette idée de cerveau incapable d'interpréter une donnée sensorielle provenant d'un organe sain : cela montre, pour ainsi dire, qu'une donnée visuelle n'est disponible qu'après interprétation, comparaison, classement... — Encore une Gestalt ?

Le hamburger au bacon est très bon mais le service très énervant. Chaque minute, un serveur vient nous demander si nous avons choisi. Les places sont chères et il faut choisir vite, mon gars... On se croirait dans un bar branché parisien. Je déteste.

« Et Charles-Henri, ça va ?
— Oui, ça va bien. Il fait toujours plein de trucs... Parfois, je me demande où il va chercher toute cette énergie.
Ça fait longtemps que je ne l'ai plus vu. 
— D'un côté, tu as tout fait pour...
Mmmmmh ?
— Tu ne répondais plus à aucune de ses invitations. Il a fini par se lasser. »
(Ça me demandait un trop grand effort de faire semblant d'être naturel... Très difficile de les voir, ces deux-là... Et surtout, très difficile de la voir. Il existe une zone morte dans mon cerveau lui correspondant : une amblyopie sentimentale, en quelque sorte... Nul sentiment en cet endroit où pourtant, à une époque pas si lointaine, il y avait beaucoup d'amour.)

Nous rejoignons Walter, Andrew, Eugenia (sa collègue russe), accompagnée d'une de ses amies, au café De Markten, une cantine au design aseptisé située à une centaine de mètres de notre snack à burgers. Nous buvons un verre, discutons de la performance de la "dame en string" (voir plus haut) et quittons assez rapidement l'endroit pour un des vieux cafés à impasse du Pentagone bruxellois...  Faute de place au Bon Vieux Temps, nous passerons la fin de la soirée à l'Imaige Nostre-Dame. Entretemps, les deux Russes sont parties.

I just wanna feel real love. — À l'Imaige, une playlist pour le moins bigarrée, puisqu'elle comprend à la fois "Close to Me" de The Cure et "Feel" de Robbie Williams. 

Close To Me by The Cure on Grooveshark

Feel by Robbie Williams on Grooveshark

Que j'aime "Close to Me" n'a rien d'étonnant. Même si ce succès commercial n'égale pas — et je ne fais ici que répéter, je pense, un avis largement partagé par de nombreux fans du groupe — les pépites de leur "trilogie noire" (Seventeen Seconds, 1980 ; Faith, 1981 ; Pornography, 1982), ça reste du très bon Cure. Par contre, pourquoi "Feel" de Robbie Williams me touche-t-il autant ? Pourquoi est-ce cette chanson que je garde en tête pour le restant de la soirée ? Parce que je l'écoutais jeune, sur MTV ? Impossible, car la chanson date de 2002... — Non : il faut croire que j'aime cette chanson parce qu'elle me parle, c'est tout. C'est un truc qui ne s'explique pas, un peu comme ma passion pour Julien Clerc ou les premières versions de Starmania... (À un moment, Robbie dit : "My head speaks a language I don't understand". Fait-il une référence à la critique du langage privé par Wittgenstein ? — Mais non !)

Après Batman et Retour vers le futur, Walter est désormais légèrement obnubilé par Apollo 13, ce film qui relate les mésaventures de trois astronautes obligés de rentrer sur Terre dans des conditions incroyablement difficiles et dangereuses, à la suite de l'explosion d'un réservoir d'hydrogène... Walter est fasciné par l'exploit réel des trois astronautes, mais également par une donnée technique du film (et il y a effectivement de quoi l'être) : "Pour simuler l'apesanteur propre à l'espace, ils ont dû faire environ 1500 vols paraboliques en avion lors du tournage !"

Andrew parle de la diffusion, la semaine dernière sur France Culture, de quatre émissions des Nouveaux chemins de la connaissance consacrées au "Rêve américain à l'écran". Dans la première, la présentatrice Adèle Van Reeth reçoit Yves Pedrono, un spécialiste et un puriste du Western, également intéressé par les liens entre ce genre et la Bible. Tout cela donne envie d'écouter le podcast de l'émission... La semaine prochaine sans doute...

Un peu après minuit, Andrew repart en voiture avec Emily et Walter se charge de me ramener chez moi. Pour une raison inconnue, le trajet de retour est ponctué d'embouteillages... — De retour chez moi, je fais fort : je joue aux Colons de Catane en ligne jusqu'à 7 heures du matin. Dans trois-quatre heures, faut que je me lève !

mardi 10 avril 2012

Dépendances

Alcool.Au commencement fut l'environnement social. C'est mon environnement social (universitaire) qui m'a poussé à boire (de la bière, principalement). Non pas que je buvais pour "faire comme les autres", mais plutôt pour me poser beaucoup moins de questions. Si dans une fête je restais sobre, j'étais forcément mal à l'aise... (Et si je n'avais pas bu la moitié d'une bouteille de Beaujolais nouveau lors d'une soirée universitaire, je serais peut-être encore puceau... — L'alcool n'a pas que des mauvais côtés. — Mais qu'est-ce que je raconte comme conneries, moi ?)

Problème : il m'a fallu boire de plus en plus pour arriver au même résultat (résultat qui peut être résumé comme suit : vivre l'instant présent et ne pas me poser de questions). À la fin de l'université, la boisson faisait ainsi partie intégrante de mon mode de vie. L'addiction était devenue psychologique, et peut-être même physique : je croyais dur comme fer que l'alcool avait un effet déstressant sur moi alors que c'était exactement l'inverse qui se passait, à savoir que j'étais stressé si je n'avais pas mon alcool journalier. — Un problème change du tout au tout quand je l'observe sous un autre angle.

Je bois désormais à la moindre occasion. Certains amis boivent pas mal et je bois donc avec eux. Mon père boit beaucoup, du moins en ma présence, donc je bois avez lui... (Ça devient presque de l'émulation.) Mais quel intérêt ai-je de boire chez moi ? — L'habitude, mon vieux, l'habitude !... L'habitude de considérer ta bière comme une récompense... et la deuxième comme sa continuité logique... et la troisième comme une obligation... Etc.

Aujourd'hui, revenu chez moi à pied de la gare faute de tram, je prends un très long bain bouillant et ne bois que de l'eau. Étant chez moi et — circonstance aggravante — n'ayant pas bu, je suis incapable d'écrire la moindre ligne de texte et passe donc ma soirée à jouer aux Colons de Catane en ligne. 

Catane. — Je viens en effet de découvrir qu'il existait une très belle version officielle en ligne (pour PC, Mac et smartphones) de ce formidable jeu et de ses extensions : Playcatan.com. L'esthétique n'est pas mal foutue, les règles sont respectées à la lettre et certains plateaux sont gratuits. (J'ai comme la désagréable et très rare impression d'être en train de faire de la publicité pour ce site Web.)

Pour bénéficier de toutes les fonctionnalités (jouer en ligne avec d'autres joueurs sans restriction, avoir accès à tous les plateaux de jeu), j'ai décidé de souscrire à un abonnement — $5,90/mois, je m'en remettrai ! Dans la mesure où, pour le moment, je joue beaucoup à ce jeu avec Walter, Emily et d'autres, je vais donc pouvoir m'exercer sur la plupart des extensions et également en apprendre un peu plus sur certaines règles (je pense notamment à l'utilisation des chevaliers, au sujet de laquelle nous avions certains doutes lors des dernières parties).

Ce soir, j'ai eu la très mauvaise idée de jouer directement avec d'autres joueurs et je me suis fait laminer en beauté, non pas parce que j'étais incompétent mais plutôt parce que je ne comprenais pas comment fonctionnait le plateau de jeu virtuel — Oui, c'est très con. J'ai donc passé le restant de ma soirée (et une partie de ma nuit) à tester le jeu avec des adversaires virtuels. Ce week-end, je retenterai les parties publiques !

dimanche 8 avril 2012

De la futilité de la rédaction d'un blog durant un conflit thermonucléaire et de l'extension de cette futilité à la vie de tous les jours

Contexte. — Une guerre mondiale au cours de laquelle pleuvent les bombes thermonucléaires, par millions. Les survivants se réfugient dans les caves, les égouts, etc. Parce qu'il n'y a plus de réseaux, plus de serveurs, plus d'électricité, Internet est mort et enterré. (Dans une contrée lointaine, dit-on, certains hackers ont réussi à restaurer un semblant de réseau local, mais ce n'est sans doute qu'un mythe, une légende urbaine.) Sauvés du carnage, quelques ordinateurs, mais de toute façon sans courant électrique les anciennes machines ne servent à rien. Et puis, tout le monde s'en fout un peu, car il faut empêcher Bobby de bouffer la jambe du voisin et grand-père de faire caca partout dans le bunker, etc. — La fin de la civilisation.

Je suis parmi un groupe de survivants et me demande comment continuer la diffusion de mon pseudo-journal intime. Que faire ? Écrire mes pensées, mes observations et mes actions dans un carnet ?... Les recopier sur les rares feuilles de papier qui n'ont pas brûlé, puis les distribuer aux rescapés, et ce afin de perpétuer, d'une manière beaucoup plus rustique et locale, l'exploitation de mon stupide blog ? J'imagine le résultat :
« Aujourd'hui, mardi 19 septembre 2017, j'ai cuisiné une casserole de limaces à la vase pour tous les survivants, à l'exception de Johnny, qui se replie de plus en plus sur lui-même. (Celui-là commence à faire peur à tout le monde, surtout lorsqu'il hurle la nuit — Étienne dit qu'il devient dangereux et que nous allons peut-être devoir le tuer.) Le groupe me considère de plus en plus comme la personne-ressource quand il s'agit de cuisiner un bon plat pour la communauté. Le rôle me plaît assez bien.

Gaëlle se plaint de ne pas avoir de balançoire. Elle ne sait pas attendre. Je lui ai pourtant clairement expliqué que la situation sera peut-être réglée lorsque nous récupérerons les ossements de Johnny, à condition qu'Étienne accepte qu'on le dépèce après son meurtre. »
Chaque jour, je distribuerais ces tranches de vie à la communauté, qui les lirait avec la plus grande attention. Je garderais le nom de "Hamilton's Diary", en mémoire de mon ancien journal en ligne. Les lecteurs ne comprendraient sans doute pas la référence, mais la filiation me ferait du bien.

C'est en imaginant ce genre de situation extrême que je me rends compte de l'inanité de tout ce que j'écris ici — et cela concerne de facto tout projet de journal intime sur le Web. On conçoit facilement, pour je ne sais quelle raison, que quelqu'un décrive jour après jour sa vie morne et inintéressante à l'aide d'un blog, qui sera noyé dans la masse des projets similaires (après tout, il le fait autant pour lui que pour les autres)... Pourtant, hors de tout contexte numérique, cette situation s'avère profondément ridicule

On imagine en effet beaucoup plus difficilement la même personne écrire tous les éléments sans importance de sa vie dans un journal papier qu'il distribuerait, soit au sein d'un bunker après un holocauste nucléaire, soit simplement dans la rue, avant l'arrivée des supports numériques et des réseaux... Dans pareil cas, tout le monde regarderait cette personne avec de grands yeux et demanderait, à raison, pourquoi elle passe son temps à partager de telles futilités : "Pourquoi nous distribues-tu des tranches de vie qui ne regardent que toi ?", "Pourquoi serions-nous intéressés par ton existence ?", "Pourquoi ne nous donnes-tu pas plutôt des nouvelles de l'extérieur ?", etc.

Écrire est vain.
Ne pas écrire l'est tout autant.
Ce qu'il me manque actuellement, c'est du sens.

* * *

Situation. — Je passe la matinée et l'après-midi chez mes parents, avec Gaëlle. J'ai contribué au diner en leur préparant des steaks à la sauce au poivre. Le bœuf a mariné vingt-quatre heures dans un mélange d'huile d'olive à l'ail, de basilic, de persil plat, de vin rouge et de sel. Pour la sauce au poivre, j'ai récupéré ma recette de la dernière fois et me rends compte que c'est toujours autant de complications pour pas grand-chose — mais c'est bon !

Retour à Bruxelles. Les transports en commun sont à l'arrêt au moins jusqu'à mardi, en raison du meurtre d'un agent de la STIB. Je rentre donc chez moi à pied depuis la gare du Midi, en effectuant un crochet par le Parvis de Saint-Gilles afin, peut-être, de faire une pause à la Maison du Peuple (ben voyons !). Surprise : Emily et Andrew sont là, à l'une des tables à banquette proches des grandes fenêtres. Je m'installe avec eux. Ils me parlent de leur journée.

À la librairie Filigranes, Andrew a flâné dans le rayon "Philosophie" (paraît que c'est dans l'air du temps de lire de la philo). Il me parle d'un livre de Bertrand Russell intitulé Histoire de la philosophie occidentale (1959)... Sacré Bertrand, va ! — Durant la seconde moitié de sa très longue vie (1872-1970), il n'a cessé de quitter sa logique et ses mathématiques pour tourner autour de la philosophie... Que je sache, il n'est à l'origine d'aucun concept novateur, ni d'aucune nouvelle "manière de penser". Par contre, c'est un très bon vulgarisateur. (C'est également un progressiste en ce qui concerne la révolution des mœurs et les questions sociales — note pour plus tard : commander les deux tomes de sa biographie, également signée Ray Monk, qui n'existent hélas qu'en anglais, je crois.)

Je leur parle de Mary, du fait qu'elle va peut-être venir loger chez moi pendant un an à partir de septembre (événement dont ils sont déjà au courant, à n'en pas douter) et de sa légère addiction pour "Tout le monde veut prendre sa place" en ligne. Je leur montre ledit jeu sur le petit ordinateur portable et nous faisons quelques manches, que nous gagnons à plusieurs reprises, en partie grâce au "flair" et à la culture d'Andrew.

L'air est vicié, la musique omniprésente. Je leur propose de terminer la soirée chez moi au calme. Arrivés à mon appartement, Andrew accepte même de jouer à une partie de Colons de Catane ("Pour voir..."), que je gagne. Une partie, pas deux, hein ("On range ?"). De toute manière, vu le degré de fatigue de tout le monde, ça vaut peut-être mieux comme ça. (Si Walter avait été là, ou Amy, ou Zapata, nulle doute que nous aurions recommencé une deuxième partie, puis une troisième.)

Pas de guerre thermonucléaire, pas de seconde partie, pas de folie : mes invités s'en vont sagement vers minuit.

mercredi 28 mars 2012

Histoires de semences et de théories foireuses

J'observe avec beaucoup de distance certaines idées avancées par L.W. (par exemple celles qui témoignent de son élitisme exacerbé ou qui mettent en avant sa misogynie — voir plus bas —, ses opinions très arrêtées sur l'art et la musique, son refus de la moindre ornementation, son christianisme particulièrement ascétique, etc.). Mais s'arrêter à ces "détails" biographiques empêche de découvrir un mode de réflexion qui, aujourd'hui encore, peut être très pratique pour aborder certains problèmes sous un angle différent : "Jette une semence sur mon terrain, et elle croîtra autrement que sur n'importe quel autre terrain", écrivait-il aux alentours de 1940. 

Ainsi, par exemple, dans les Remarques mêlées (Flammarion, 2002), deux paragraphes datant de 1947 qui traitent en quelque sorte de la propriété intellectuelle et de la possibilité de voler une invention ou une idée :
     « Ce que je fais en vaut-il la peine ? Sans doute,  mais seulement s'il reçoit une lumière d'en haut. Et s'il en est ainsi, pourquoi devrais-je me soucier de ne pas me faire voler les fruits de mon travail ? Si ce que j'écris a véritablement quelque valeur, comment pourrait-on me voler ce qui en fait la valeur ? Si la lumière d'en haut fait défaut, je ne suis plus capable que d'habilité. »

     « Je comprends parfaitement que quelqu'un puisse ressentir de la haine si on lui conteste la priorité de son invention ou de sa découverte, et qu'il veuille défendre cette priorité "avec becs et ongles". Et pourtant elle n'est qu'une chimère. Je trouve certes médiocre et trop facile de la part de Claudius de se moquer des querelles de priorité entre Newton et Leibniz ; mais il n'en est pas moins vrai, je crois, qu'une telle querelle ne peut venir que d'une faiblesse coupable et ne peut être entretenue que par des hommes vils. Qu'est-ce que Newton aurait perdu s'il avait reconnu l'originalité de Leibniz ? Absolument rien ! Il y aurait au contraire gagné beaucoup. Mais pourtant, que ce genre de reconnaissance est difficile ! C'est qu'elle apparaît à celui qui s'y essaie comme l'aveu de sa propre impuissance. Seuls les hommes qui t'apprécient et qui t'aiment en même temps peuvent te rendre plus léger un tel comportement.
     Il s'agit, naturellement, de jalousie. Qui la ressent devrait se dire sans cesse : "C'est une erreur ! C'est une erreur !" — »
En lisant ces lignes, la semaine dernière, je me suis dit qu'on pourrait les appliquer aujourd'hui aux épineuses questions de droits d'auteurs et de propriété d'une œuvre sur le Web (par exemple). 

Dans cette optique-là, un groupe de musique qui réalise quelque chose de sublime, de particulièrement génial (dont la lumière vient d'en haut) ne le fait certainement pas pour l'argent ni pour la renommée, mais pour lui-même, pour la "beauté du geste". Dès lors, quelle importance que son œuvre soit copiée, diffusée, "volée" ? Car la valeur du travail subsiste au-delà de la copie...

À l'opposé, un groupe médiocre, qui ne fait que copier ce qui a déjà été réalisé auparavant par des artistes plus doués, plus novateurs que lui (autrement dit un groupe dont la lumière d'en haut fait défaut), quelle importance qu'il soit copié, volé, dans la mesure où lui-même n'a strictement rien créé de neuf et s'est accaparé une idée qui ne lui appartenait de toute façon pas ?

* * *

Dans la biographie de L.W. par Ray Monk, je découvre le personnage d'Otto Weininger (1880-1903), philosophe autrichien maniaque et obsessionnel, fondamentalement misogyne et antisémite, auteur de l'ouvrage Sexe et Caractère (Geschlecht und Character, 1903), une des influences majeures du jeune Ludwig (ceci explique beaucoup de choses). 

Pour Weininger, les femmes sont par essence inconscientes, émotives, amorales et incapables de pensées claires (rien de moins !). Elles ne vivent que pour le sexe et la reproduction et ne pensent qu'à marier les personnes de leur entourage. À l'opposé, les hommes sont présentés comme conscients, doués de raison, capables de jugements éthiques et de pensées articulées... Et, psychologiquement, la Femme (avec un grand "F", en tant qu'idée platonicienne) ne peut qu'être mère ou prostituée (!), deux concepts qui se rejoignent, dans la mesure où "la mère est obsédée par le but du sexe, et la prostituée par l'acte sexuel en tant que tel." (R. Monk, p. 32.)

Weininger a imaginé la possibilité qu'un être humain soit "biologiquement mâle et psychologiquement femelle" (catégorie qui regroupe apparemment les homosexuels et les Juifs, "saturés de féminité"), mais non l'inverse (d'après lui, même la plus lesbienne des lesbiennes reste biologiquement et psychologiquement une femme). Toute cette théorie foireuse (pour ne pas dire nauséabonde) tourne autour de l'idée que pour être un humain digne d'exister, pour atteindre la grandeur, pour vivre en génie, il faut absolument — on l'aura compris — abandonner tout côté féminin et être un Homme en tout.

Problème (et c'est là que l'histoire devient à la fois surréaliste et tragique) : Otto Weininger était Juif et homosexuel... Raison pour laquelle, en accord avec ses principes, il se suicida à l'âge de 23 ans, se considérant, selon ses propres théories, comme une aberration n'ayant pas le droit de vivre.

Cette misogynie radicale, on la retrouvera jusqu'à un certain point chez L.W. (R. Monk, p. 82) : alors que son ami Bertrand Russell adhéra, au début du XXe siècle, au mouvement des suffragettes, L.W. était résolument opposé au vote des femmes, comme l'explique son ami David Pinsent dans son journal, le 7 février 1913 : il était contre « sans raison particulière, si n'est que "toutes les femmes qu'il connaît sont tellement sottes". Il a dit qu'à l'université de Manchester les étudiantes passaient leur temps à fleurter avec les professeurs. Ce qui le dégoûte beaucoup — car il déteste les demi-mesures et désapprouve tout ce qui n'est pas totalement sincère. » 

Toutes les femmes sont sottes, y compris à l'université... Ce jugement à l'emporte-pièce me fait directement penser, je ne sais pourquoi, à ceux de Walter sur le même sujet.

mardi 27 mars 2012

Jeune & jolie

À la Maison du Peuple. Aujourd'hui, c'est Mary qui doit débarquer, je ne sais trop quand exactement. À l'intérieur, la soirée "MDP Quizz #3" bat son plein. Le concept : quatre équipes de 3 à 5 joueurs sont installées autour de leur table respective au fond de la salle. Au micro, un animateur pose des questions de culture générale. Les équipes doivent se concerter et répondre par écrit à l'aide d'un formulaire prévu à cet effet. L'utilisation d'un smartphone est sanctionnée par l'annulation du round pour les tricheurs. Personne aux alentours ne peut souffler les réponses, "même si vous en brûlez d'envie". Quelques exemples de questions : "Où est mort Léon Trotski ?", "Quand le Traité de Versailles a-t-il été signé ?", "Quel est l'acteur principal de Groundhog Day et quand ce film a-t-il été réalisé, à deux ans près ?" C'est bruyant et inintéressant pour qui ne joue pas. Vu qu'il fait toujours aussi bon dehors, je pars m'installer en terrasse et attends Mary en compagnie de Ray Monk.

Mary me rejoint une dizaine de minutes plus tard. La question de partager mon appartement avec elle refait surface (cf. mercredi 21 mars 2012). J'explique à Mary que Léandra est globalement positive quant à l'idée et qu'Emily, par contre, trouve que c'est un très mauvais plan...

« Pourquoi ? 
— Je crois que c'est lié à son expérience personnelle... Qu'elle ne supporterait pas, pour sa part, de partager son appartement. Et qu'elle considère que je dois être un peu comme elle...
— Oui, je me suis dit que ce serait sans doute le plus grand problème pour toi : ton besoin de solitude.
— En effet.
— J'en ai parlé à Walter et à Lewis et eux trouvent que c'est une bonne idée. 
— Ça ne m'étonne pas outre mesure... »

Mary essaie par ailleurs de me convaincre que vivre avec elle serait une très bonne chose pour ma réputation. Elle m'affirme que si je partageais mon appartement avec une jolie jeune femme elle même, en l'occurrence : elle est vraiment incroyablement peu modeste ! , cela aurait pour effet d'augmenter mes chances de nouvelles rencontres : 

« Il faut que tu comprennes un truc important, Hamilton : les gens avec qui tu apparais en public jouent un rôle non négligeable sur ta propre image. Si je vois un mec en apparence bien mais entouré de gros lourds, je n'aurai pas envie de m'y intéresser. Par contre, si je vois un mec banal entouré de canons, je me dirai peut-être qu'il en vaut la peine, tout compte fait, parce que ces gens-là lui ont trouvé quelque chose...
— Mary, pour moi, quelqu'un qui fait attention à ce genre de détails, à l'entourage, à l'apparence, n'est déjà pas digne d'intérêt.
— Tu devrais y réfléchir, je te jure ! C'est très important !
— Dans un sens, on en revient à ton trip sur les vêtements : c'est toujours une question d'extérieur. »

Coup de téléphone de Léandra, qui me semble très déprimée. Elle m'explique qu'elle en a un peu marre, qu'elle tourne en rond avec Jonas et que ce que je racontais sur eux dernièrement (à savoir qu'ils donnaient l'impression d'être bien ensemble) est loin d'être la vérité : "D'accord, jeudi, ça allait plus ou moins, mais vendredi, ça allait déjà beaucoup moins bien, tu ne trouves pas ?" (...) "On n'arrive jamais ensemble à un endroit. Il faut toujours qu'il arrive plus tard, tout seul." Elle en a marre. Je lui ressors ce jugement exprimé de nombreuses fois auparavant : que ce sera toujours comme ça, que toute tentative de changement des fondations d'un individu est définitivement vaine... Il faut s'y adapter. Ou pas.

Tous les gens que je fréquente sont-ils donc entraînés par une spirale infernale ? (Non.)

Mary et moi terminons la soirée à l'intérieur du café, à jouer à "Tout le monde veut prendre sa place" ("TLMVPSP" pour les intimes), l'équivalent en ligne du jeu télévisé présenté sur France 2 par l'horripilant Nagui, le présentateur qui utilise constamment les candidats comme faire-valoir, quand il ne les drague pas purement et simplement. (Patrice Laffont, reviens ! Ils sont devenus fous !)

samedi 24 mars 2012

Carbonnades nerveuses

Pas d'inspiration pour écrire cette journée de samedi. Je relis mon texte et je le trouve plat, insipide, inintéressant. Je ne devrais même pas le publier mais le rythme de ce blog et le retard des publications m'empêchent de me comporter de la sorte. De toute façon, si j'avais attendu de ne plus être médiocre pour commencer à écrire, les pages de ce journal seraient à jamais restées blanches.

Mais trêve d'autoflagellation handicapante !

Amy et Zapata arrivent vers 20 heures, avec dans leur sac à dos une série de jeux de société (comment ont-ils fait pour en emporter autant ?) : Les Marins de Catane (plus d'informations ICI) ; Villes et chevaliers () ; Agricola, ainsi que son extension (). Que des jeux allemands : ils sont forts, très forts, ces Allemands... J'ai également proposé à Emily de se joindre à nous trop de temps sans la voir !, mais elle a une forte migraine et préfère rester alitée.

Amy et Zapata reviennent d'Amérique du Sud et ont, je pense, un grand besoin d'être correctement réalimentés. J'ai donc passé mon après-midi à préparer une série de plats contenant un maximum de viande (Zapata n'est plus végétarien pour le moment : profitons-en), de beurre, de graisse, d'alcool et de produits laitiers. Pour accompagner le tout, de la bière trappiste (Chimay, Achel, Rochefort) : ça leur changera, me dis-je, de la mauvaise cervoise qu'ils ont bue là-bas pendant des mois. Les plats : des carbonnades flamandes qui ont mijoté dans une casserole en fonte remplie de Chimay Bleue, de laurier, de thym, de carottes, d'oignons et surtout de pain d'épice tartiné de moutarde de Dijon (la touche finale) ; de la purée "améliorée" avec du vin blanc, de la crème fraîche, des échalotes et du fromage gratiné (entre autres) ; un mesclun aux deux vinaigres, à la moutarde et à l'huile d'olive.

Un problème qui ne m'était jamais arrivé jusqu'alors : la viande des carbonnades, achetée chez Match cet après-midi même, a la dureté du granite. Parcourue de nerfs, elle est très peu tendre. Je m'en rends compte dès qu'elle commence à cuire. C'est un problème sur lequel je n'ai aucune prise : je ne peux donc strictement rien faire si ce n'est prier (oui, mais qui ?) pour que la longue cuisson à feu doux dans la bière et le pain d'épice ait un effet attendrissant. Lors du repas, il s'avère que la viande est mangeable, mais qu'elle n'a jamais été aussi mauvaise, néanmoins. Triste. 

Gaëlle ne mange pas avec nous, comme d'habitude. Elle ne veut pas goûter de pareils plats. Elle préfère se contenter de simples tartines de filet américain. Durant la soirée, elle s'occupera en regardant la quatrième saison des Simpson, en jouant aux LEGO® ou avec les tuiles hexagonales non utilisées des Colons de Catane.

Impossible de jouer aux Marins de Catane car Amy et Zapata n'ont pas les bateaux ! Nous optons donc pour Villes et chevaliers. Malgré le fait que j'ai joué chez Walter dernièrement, il faut que je relise une partie des règles pour les réexpliquer à mes deux amis. J'ai l'impression d'avoir mieux assimilé la stratégie que la dernière fois. Nous jouons deux parties. Je gagne la première et Zapata la seconde. 

C'est qu'ils prennent du temps, ces jeux. Il est déjà presque quatre heures du matin. Avec le changement d'heures, ça fait une heure en plus dans les dents. Cinq heures. Amy et Zapata prendront le taxi (chose rare). À peine sont-ils partis que je me rends compte que j'ai beaucoup trop bu et que je suis incapable de ranger quoi que ce soit. Je laisse tout sur la table en me disant que je ferai le ménage après avoir dormi, bien que je déteste procéder de cette manière. Je fonce m'écrouler dans mon lit et m'endors presque immédiatement.