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mercredi 15 mai 2013

Temps long

Ce matin, je travaille à l'un des dépôts d'archives. — Si je prends pour référentiel un temps très long (un millier d'années est sans doute suffisant ici, bien que, pourtant, ce ne soit pas à proprement parler un temps très long ; mais qu'est-ce qu'un temps très long ?), à quoi cela sert-il de dépoussiérer des archives, de les reconditionner, de les cataloguer, de les inventorier ? Tous ces papiers sont, tout comme nous tous, à plus ou moins court terme, voués à la destruction. Même numérisés, ces documents seront détruits et oubliés un jour prochain. — Plongés dans notre quotidien, nous ne pensons que très rarement, voire jamais, au long terme (comme, par exemple, un million d'années dans le futur) et encore moins au très long terme (comme plusieurs milliards d'années, ou plus loin encore : la mort du soleil ; l'univers proche du zéro absolu et l'impossibilité de toute vie). Quand bien même tous ces documents seraient correctement numérisés, bien catalogués et par conséquent peut-être préservés pendant des siècles ou des millénaires, les informations qu'ils contiennent finiront tout de même un jour par ne plus exister du tout. — « Tout cela est vain ! », dis-je à Lodewijk ce mercredi matin en montant une étagère, après lui avoir brièvement résumé cette pensée fugace. L'exclamation prend la forme d'une boutade et nous en rions à plusieurs moments de la matinée, mais elle est tout de même terriblement réaliste. Ce qui a de l'importance aujourd'hui en aura beaucoup moins demain et, plus tard encore, à un moment beaucoup plus rapproché qu'on ne pourrait l'imaginer de prime abord, ce qui a de l'importance aujourd'hui n'en aura plus du tout. Souvent, pour me convaincre de cette pensée, je réfléchis à autre chose qu'à des simples papiers inertes : je pense à mes huit arrière-grands-parents... Que sais-je de leur vie à l'exception de quelques informations disparates : un prénom, un nom, quelques rares anecdotes ? Leur existence toute entière est oubliée ; ils ont presque déjà disparu ; dans deux ou trois générations, ils n'existeront tout simplement plus du tout. Je pourrais néanmoins retrouver leur trace, faire une généalogie, reconstruire une parcelle de leur vie au prix de nombreux efforts (ce qui pourrait être passionnant, soit dit en passant), mais dans mille ans (et si pas dans mille ans, dans dix mille ans !), cette recherche sera de toute façon perdue. — Mais alors pourquoi, pourquoi est-ce que je continue à donner de l'importance à tout ce que je réalise ? Pourquoi est-ce que je me relis sans cesse, traquant la faute ? (Parce que je ne peux m'empêcher d'être humain et de combler l'ennui du mieux que je peux, voilà pourquoi !)

jeudi 2 mai 2013

En chaussettes

La disparition. — Cinq heures de l'après-midi, au travail. Je regarde sous mon bureau, là où elles se trouvent la plupart du temps : rien. Je vais jeter un œil dans la salle de lecture, avant que le conseil d'administration ne débute : rien. Je retourne dans mon bureau, cherche partout, y compris dans les endroits les plus improbables (comme au-dessous du percolateur) : rien.
Je me tourne vers Wynka : « Je ne retrouve plus mes chaussures !
— N'importe quoi !
— Non, je te jure : mes chaussures ont disparu ! »
Je me mets à paniquer : si quelqu'un les a volées, comment vais-je faire pour retourner jusqu'à mon appartement, à Bruxelles ? Vais-je devoir marcher en chaussettes sur le trottoir jusqu'à l'arrêt de bus, puis jusqu'à mon train, puis jusqu'à mon tram, puis jusque chez moi ? J'imagine la discussion, sur le quai de la gare : « Pourquoi vous promenez-vous en chaussettes, Monsieur ?
— Laissez-moi vous expliquer : dès que j'arrive au bureau, j'enlève mes chaussures et je passe ma journée en chaussettes. Mais aujourd'hui, au moment de récupérer mes chaussures, je me suis rendu compte qu'elles s'étaient envolées. Pfiut ! Envolées ! C'est cocasse, n'est-ce pas ? »
Je retourne dans la salle de lecture, où j'explique à d'autres collègues, entourés de membres du conseil d'administration, que je ne retrouve plus mes chaussures. C'est fantastique : tout le monde sait maintenant que je me balade en chaussettes au bureau. Prise de pitié, Christiane finit par me rassurer : « Okay, c'est bon Hamilton, je vais te montrer où nous les avons cachées !
Quoi ? Vous avez caché mes chaussures ?
— Hé ! C'était une idée de Lodewijk ! C'est lui qui les a vues sous ton bureau et qui m'a dit : "Oh, allez, cache-les, cache-les" ! »
Voilà pourquoi j'aime ce boulot : pour l'atmosphère !

Aura. — En début de soirée, avec Alizé et Pat, j'assiste à nouveau à une conférence-débat « Philo » au théâtre Marni. Le sujet tourne toujours, mais de manière plus lointaine cette fois-ci, autour du même aphorisme de Nietzsche : « Nous avons l'art pour ne pas mourir de la vérité » (voir ici). Le conférencier s'intéresse entre autres au concept d'aura développé par le philosophe allemand Walter Benjamin, notamment dans son essai L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique (1936). L'aura, d'après Benjamin, est ce qui fait qu'une œuvre d'art est unique, authentique : c'est un « ici et maintenant » dont seul l'original est pourvu. L'arrivée de techniques permettant la reproduction massive d'œuvres (comme la photographie et, surtout, le cinéma) marque l'affaiblissement de l'aura et transforme radicalement la façon dont l'art peut être perçu : après une dimension religieuse et culturelle, l'œuvre d'art a acquis, avec la reproductibilité, une dimension politique. (J'ai résumé, trop sans doute.)

Petit monde. — C'est vraiment un tout petit monde que ces conférences « Philo ». Elles sont ouvertes à tous mais ne touchent, par la force des choses, qu'un public très restreint. La plupart des gens présents dans la salle semblent se connaître, s'apprécier et partager de nombreux points de vue communs sur le monde. J'ai l'impression d'être déphasé avec le milieu, comme souvent.

Au Pantin. — Seconde partie de soirée, seul au café « Le Pantin », à quelques mètres de la place Flagey. Je lis, pour passer le temps, le chapitre 41 du tome II du Monde comme volonté et représentation d'Arthur Schopenhauer intitulé « Sur la mort et son rapport à l'indestructibilité de notre essence en soi » (tout un programme !). Schopenhauer est un excellent observateur désabusé : je lis sa métaphysique en soupirant, mais j'aime ses observations. (Il faudra que j'en reparle une autre fois.) — Amy et Zapata arrivent vers onze heures du soir. Ils reviennent d'un concert de ska-punk progressif canadien qui se tenait au Magasin 4. Flippo ne les accompagne pas : il a tout récemment « marché sur une vis placée malencontreusement verticalement sur le trottoir... La vis a traversé sa godasse et on a dû l'emmener aux urgences. » — Nous prenons quatre tournées, discutons de plein de choses (je ne me souviens plus des sujets de conversation), puis je prends un taxi. Je ne sais pas quelle heure il est. Deux heures du matin ? Je pense que... euh... je suis un peu saoul.

mercredi 24 avril 2013

Deux anecdotes ferroviaires

Matin. Sept heures quarante-cinq, dans le train Bruxelles-Liège, le contrôleur vérifie le ticket d'un homme assis à quelques sièges du mien : « Désolé, Monsieur, mais ce train ne s'arrête pas à Leuven !
— Hé ?
— Ce train ne s'arrête pas à Leuven. Vous allez devoir descendre à Liège puis reprendre un autre train.
— Hmmm ?
— Vous parlez français ?
(Haussement d'épaules.)
Spreekt u Nederlands?
(Regard perplexe, yeux ronds comme des billes.)
Do you speak English?
— Engl... Hé ?
Leuven, NO ! tente le contrôleur en faisant de grands gestes de la main. We DON'T stop in Leuven !
— Hmmm ? Leuv... Hé... Ha ?
— Oh, je ne peux rien faire pour vous ! »
Le contrôleur continue son tour. Le navetteur semble alors désemparé : il se lève, se rassied, se relève, marche dans le couloir, regarde par la fenêtre, se rend en tête de voiture pour intercepter le contrôleur, qui lui lâche : « Vous ne parlez ni français, ni néerlandais, ni anglais ! Que voulez-vous que je fasse ? » Lodewijk donne la réponse un peu plus tard, à la pause café du boulot (durant laquelle j'explique rapidement l'histoire) : « Il aurait pu lui faire un dessin ! »

Soir.  Dans le train de retour, le contrôleur considère que mon nouvel abonnement électronique n'est pas valide : « Où allez-vous, Monsieur ?
— Laissez-moi deviner : il est écrit sur votre machine que j'ai un abonnement "Bruxelles-Bruxelles".
— Comment le savez-vous ? me demande-t-il d'un air suspicieux.
— C'est la dixième fois qu'un contrôleur tique... jusqu'au moment où il fait je ne sais quelle manipulation et voit qu'il s'agit en fait d'un abonnement "Réseau".
— Mais pourquoi est-il écrit "Bruxelles-Bruxelles" si c'est un abonnement "Réseau" ?
— Je suppose que c'est un code utilisé par la SNCB pour décrire un abonnement national, parce que, électroniquement, on ne pouvait pas le symboliser autrement ?
— Jamais entendu parler de ça ! »
Il reprend ma carte et la contrôle une seconde fois : « Ha oui, c'est bon ! »
Mais le mystère reste entier.

lundi 11 mars 2013

Vertus du rien

(Absence de) foie de canard. — À la pause café de ce matin, une discussion sur l'homéopathie. Ce qui m'impressionne le plus dans ces conversations sur les vertus du rien durant lesquelles j'ai à chaque fois le plus grand mal à garder mon sang-froid (mais je me soigne), c'est cette croyance selon laquelle l'homéopathie est synonyme de médecine par les plantes, de phytothérapie, alors que ce n'est pas du tout ce qui la caractérise. Ils prennent leur petite granule sans connaître — ou en connaissant mal — les principes sur lesquels repose ce charlatanisme médical.

« Si tu es grippé, tu devrais prendre de l'Oscillococcinum®, comme Wynka ! s'exclame Sylvette avec le sourire.
— Ben voyons !
— Du foie de canard, déclare Charlotte.
— Hein ?
— L'Oscillococcinum® est un produit à base de foie de canard.
— Tu rigoles ? lâche Lodewijk.
— D'un autre côté, ce n'est pas si grave, vu qu'il n'y a plus de foie de canard dans la solution finale ! »

Digression. — Au cœur de l'homéopathie se trouve le principe de similitude, la croyance que l'on peut guérir un malade en lui faisant ingurgiter une substance, d'origine végétale, minérale ou animale, qui provoque sur un organisme sain des effets similaires à sa maladie (d'où le préfixe homéo). À ce premier principe s'ajoute celui de dynamisation : vu que l'homéopathie joue avec des produits nocifs pour la santé humaine, il faut les diluer pour en supprimer la toxicité, tout en essayant d'en garder une trace. Il existe deux grandes méthodes de dynamisation utilisées aujourd'hui par les laboratoires homéopathiques (comme Boiron) : la première consiste à verser une certaine proportion de la substance active (la « teinture-mère ») dans un flacon de solvant, puis à vigoureusement secouer ledit flacon, puis à renouveler l'opération plusieurs fois, c'est-à-dire : prélever une partie de ce qui vient d'être secoué et la diluer à nouveau dans du solvant, secouer, etc. Ce type de dilution se compte souvent en CH (pour « centésimale hahnemannienne »)‎, 1 CH équivalant à une goutte de substance active pour 99 gouttes de solvant, soit 1% de substance active, 2 CH à 0,01% de substance active, 30 CH à... du solvant sans substance active (voir ici). La seconde méthode est appelée méthode Korsakov ou encore méthode « Pourquoi s'emmerder à utiliser plusieurs flacons et à compter les gouttes pour fabriquer du rien ? » : plutôt que de prendre une goutte du flacon secoué et de la diluer dans un autre flacon, on vide ce flacon avant de le remplir de solvant (!), ce qui équivaudrait grosso modo à garder un centième de la substance. Ensuite on réitère l'opération un certain nombre de fois. Enfin, reste le principe d'individualisation (ou d'adaptation), qui stipule que chaque malade est unique et qu'il faut adapter le traitement en prenant en compte tout son environnement, ses symptômes, son vécu, etc. Les patients ne peuvent pas prendre du rien tout seul, non, non, non : ils doivent d'abord consulter un homéopathe qui, après une longue discussion, leur dira quel rien ils doivent avaler.

« Que contient Oscillococcinum® ? », peut-on lire sur le site Web suisse de la firme Boiron, « 1 dose contient 1 g de globules de Anas Barbariae, Hepatis et Cordis extractum 200 K. » En oubliant le jargon, cela signifie qu'une dose d'Oscillococcinum® contient du foie et du cœur de canard de barbarie dynamisé à 200 K, selon la méthode Korsakov donc, autrement dit qu'on a dilué une part de cette curieuse solution de départ dans 99 parts de solvant (de l'eau distillée), puis qu'on a secoué l'ensemble, qu'on a vidé le flacon avant de le remplir à nouveau de solvant, etc., jusqu'à la 200e fois.

À lire sur l'Oscillococcinum® : un article sceptique, qui se termine par une citation très comique provenant du Guide Giroud-Hagège de tous les médicaments : « Nous conseillons de remplacer ce produit par un confit de canard, aussi efficace contre la grippe, et nous prions les laboratoires Boiron de ne plus embêter les canards. » (Voir aussi, sur le même site : « Les différentes lois des marchands d'attrape-nigaud », très instructif pour aiguiser son regard critique face à la commercialisation du n'importe quoi.)

Homeopathic A&E. Lorsqu'ils me parlent de magnétisme, d'homéopathie ou encore de médecines parallèles « qui marchent tu sais, la science occidentale n'a pas le dernier mot en matière de guérison », j'ai à chaque fois en tête ce sketch de Mitchell et Webb, ces deux humoristes britanniques qui passent une partie de leur temps à démystifier un tas de sujets : et si un service d'urgences ne fonctionnait qu'en proposant aux blessés graves des techniques issues des médecines parallèles ? Je n'ai pas trouvé la version sous-titrée mais la transcription (en anglais) se trouve ici (les acteurs parlant avec un débit presque aussi véloce que celui d'Amy, cette transcription s'avérera peut-être nécessaire à certains moments).

« Parfait. Est-ce que quelqu'un sait quel type de voiture l'a heurté ? demande l'urgentiste homéopathe.
— Une Ford Mondeo bleue apparemment, répond l'infirmière.
— Bien. Trouvez-moi un petit morceau de Ford Mondeo bleue, mettez-le dans de l'eau, secouez, diluez-le, secouez, diluez-le à nouveau, puis diluez-le encore un peu plus... Ensuite, mettez trois gouttes de ce produit sur sa langue. Si ce remède ne le soigne pas, alors je ne sais pas ce qui pourra le soigner ! »

Larmes. Gaëlle me téléphone alors que je suis dans le train Liège-Bruxelles : « Je pleurais dans la cour de récréation tout à l'heure et Margot m'a demandé pourquoi. Je lui ai dit que c'était parce que tu me manquais ! » Gros silence, puis : « Tu sais que dans le nouveau jeu Pokémon que tu m'as acheté, il y aussi moyen d'avoir accès à des Pokémons noirs ? »

lundi 25 février 2013

Erreurs

Erreur 503.Toujours pas de chauffage au boulot ce lundi matin. De plus, une partie du vieux système électrique est hors service et les bureaux ne sont donc pas correctement alimentés en courant. Après la traditionnelle réunion d'équipe matinale, le chef nous propose par conséquent de quitter les locaux et de travailler chez nous... Nous sommes sur le départ lorsque les électriciens débarquent in extremis pour régler le problème et nous annoncer par ailleurs que la chaudière vient de redémarrer. Changement de programme : demi-tour et au revoir le télétravail !

Erreur 508. — Repas diététique en soirée chez Léandra. À nouveau, Jonas est au centre de la discussion. Cette histoire d'amour qui « finit constamment sans jamais véritablement finir », je n'ai plus besoin de la décrire avec de nouveaux mots. Il me suffit simplement d'extraire les bons morceaux de phrase, parsemés par-ci, par-là au milieu d'une multitude de pages de mon journal (journal qui, soit dit en passant, par un hasard du calendrier, a été fondé seulement quatre jours après le foudroyant début de leur relation le 18 avril 2011). En résumé, cela donne : « [Léandra] ne va pas très bien, à cause de Jonas (elle sent que ça ne va pas) [6/5/2011]. Elle est anxieuse en attendant Jonas [15/5] [et] se pose beaucoup de questions par rapport à [lui] [24/5]. Sa "vie de couple" ne ressemble pas vraiment à une vie de couple [13/6]. Elle ne va pas bien (c'est le moins qu'on puisse dire et j'ai un peu l'impression de me répéter pour le moment, tristement) [16/6]. Elle est littéralement malade de n'avoir aucune nouvelle de Jonas [19/7]. Elle parle beaucoup de Jonas (la vie est-elle un éternel recommencement ?) [14/10]. Elle n'a apparemment que Jonas en tête. Son humeur (bonne ou mauvaise) tourne tellement autour de ce type que ça devient flippant [27/11]. Elle m'explique qu'elle en a un peu marre, qu'elle tourne en rond avec Jonas [27/3/2012]. Il ne fait aucun effort et se contente de la voir une ou deux fois par semaine. Elle pense qu'il rate quelque chose [3/4]. Ce n'est pas facile tous les jours — c'est le moins qu'on puisse dire ! — avec Jonas (avec qui elle sort/ne sort pas — biffer la mention inutile) [19/8]. Elle en a vraiment marre de Jonas et a vraiment décidé de ne plus entrer dans son jeu [21/8]. Elle s'est plus ou moins rendu compte que c'était vraiment fini avec Jonas. Mais elle reprend du poil de la bête, dirait-on [30/9]. » — Quand, aujourd'hui soir, elle me jure que ce garçon est ce qui lui est arrivé de mieux dans la vie au cours de ces deux dernières années et que c'est pour cette raison qu'elle s'y accroche, à savoir parce qu'elle n'imagine pas comment elle pourrait trouver mieux, je pense qu'elle est sincère, évidemment, mais je sourcille tant la déclaration me paraît étrange et paradoxale : comment est-il sérieusement possible de ne pas arriver ne fût-ce qu'à entrevoir l'éventualité d'une plus belle relation que cette relation-là (déséquilibrée, malsaine, destructrice) ?

Erreur 417. — Quand on ne parle pas d'elle et de lui, on parle aussi un peu de moi. J'expose ma « profession de foi » du moment, qui est presque à l'opposé de la sienne : je ne suis pas à la recherche de cette vie de couple que tant de personnes semblent envier, voire dans le pire des cas jalouser ; je ne veux pas planifier les prochaines vacances au soleil, le prêt de la nouvelle voiture et la prochaine sortie chez IKEA ; je ne veux pas être installé avec une femme dans le sofa d'un joli appartement devant le journal télévisé de 19 heures, pendant que Wolfy le gentil labrador se gratte le cou à côté du feu de bois qui crépite ! Mieux vaut être un solitaire entouré de livres, de musique et d'idées que de vivre cette vie de dormeur ! À vrai dire, malgré les misères du temps, et s'il n'y avait pas l'épineux problème de ma frustration sexuelle, mon épanouissement personnel serait presque à son comble.

lundi 4 février 2013

Hache

Terreur. — Seul dans le train du matin vers Liège, j'imagine sans raison la situation suivante : qu'un psychopathe viendrait silencieusement s'installer derrière mon siège et me fendrait le haut du crâne d'un rapide coup de hache. J'ai beau me dire que cet événement a extrêmement peu de chances de se produire, je n'arrive pas à me l'enlever de l'esprit. Je pourrais, bien sûr, m'installer contre l'une des extrémités de la voiture, mais je résiste... Et je reste donc, durant tout le trajet, dos à une partie du couloir central avec cette pensée lugubre en tête, sans parvenir ni à lire, ni à écrire, ni à m'endormir !

Sans bras. — Au repas de midi, certains collègues discutent d'une émission qu'ils ont vue récemment et qui montrait un manchot (un homme, pas l'animal) sur qui un chirurgien avait réussi une greffe de bras. « On ne se rend pas compte à quel point la vie est un calvaire sans bras et donc sans main, explique Lodewijk : on ne peut plus rien faire... On ne peut pas se gratter, écrire, prendre un livre, manger tout seul... » Je rajoute : « Pire : on ne peut même plus se masturber ! » (Pensée idiote de célibataire, oui, oui !)

Confusion des noms. — Au téléphone, je nomme ma collègue Charlotte (qui ne s'appelle pas vraiment Charlotte, on l'aura compris) réellement « Charlotte » ; dernièrement, en me citant dans une phrase humoristique au boulot, je me suis vraiment appelé « Hamilton » (alors que je ne m'appelle pas vraiment Hamilton) ; et, l'autre jour, dans ce message envoyé à Mary, j'ai d'abord écrit « Coucou Mary ! » avant de me corriger... À force de nommer les gens dans ce blog selon un prénom d'emprunt, je finis par les nommer réellement à l'aide de ce prénom d'emprunt ! Dois-je m'en inquiéter ?

Poser des questions. — « Et à cette conférence sur Nietzsche, ce jeudi, tu as posé des questions ? me demande Charlotte dans le bus du retour.
— Non. Je ne pose presque jamais de questions. Si je me pose une question, je trouve la réponse par moi-même.
— J'ai remarqué que souvent, les gens qui posaient des questions dans les conférences le faisaient avant tout pour se mettre en valeur. » 
(Même constat.)

mardi 29 janvier 2013

Apiculture

Dîner d'équipe ce mardi, dans un restaurant à la fibre sociale. Le vin ne coule pas à flots mais presque. La serveuse est terriblement gauche mais on s'en fout. Je suis le seul homme entouré de huit femmes : le Grand Manitou est malade et Louis-Antoine est mort et incinéré.

Gare de Liège-Guillemins, le soir. Perdu dans mes pensées, je passe devant Amely sans la voir (« regards curieux et scrutateurs » mon cul !). Faut dire pour ma défense qu'elle a coupé ses cheveux. Je reprends le train avec cette ancienne navetteuse qui aujourd'hui se dit fatiguée parce qu'elle doit terminer son travail très rapidement avant de partir au Pérou pour élever des abeilles (c'est une obsession !).

Le souper organisé par Mary à l'appartement est annulé pour de ténébreuses raisons. Je me retrouve donc seul à la Maison du Peuple de Saint-Gilles, par défaut. « Pourquoi donc toujours à la Maison du Peuple ? », me demande-t-on parfois. Parce que, à l'exception des amateurs de chaises vides, la majorité des gens qui s'y trouvent me laissent en paix. (Est-il possible de comprendre cela ? Que j'ai beaucoup plus de facilités à me concentrer quand je suis isolé à la lisière de l'activité mondaine que lorsque je suis seul chez moi ?)

« On ne rapporte pas les chaises de l'extérieur ! », s'énerve un des serveurs devant des clients par trop enthousiastes.

C'est la soirée « Quiz » aujourd'hui... « Qui a écrit Les Voyages de Gulliver ? Je répète : qui a écrit Les Voyages de Gulliver ? »

Est-ce un rêve ? Non, ce n'est pas un rêve : je viens à nouveau de déverser une flaque de bière sur le clavier de mon nouvel ordinateur... Suis-je maudit ? Non, je suis seulement très maladroit.

Les deux jeunes femmes à ma gauche discutent de psychologie cognitive mais je ne note pas ce qu'elles racontent : je suis trop occupé à enlever vaillamment le liquide indésirable à l'aide d'un bout de tee-shirt. Je suis irrécupérable, à l'inverse d'ailleurs de mon clavier qui, du moins semble-t-il, n'a apparemment pas tellement souffert de cette maladresse !

mardi 22 janvier 2013

Forage de boule

Forage de boule, prologue. — « Comment est-ce possible ? », me demande Lodewijk, interloqué, « Comment est-il possible que toi, qui déclares n'avoir aucun problème à prendre la parole en public [j'ai réussi à faire gober cette énormité à tout le monde, y compris à moi-même], puisses être à ce point angoissé par la simple idée d'aller faire forer ta boule de bowling ?
— C'est que... Hem... C'est difficile à expliquer, lui réponds-je. J'ai peur d'être complètement ridicule, avec cette boule que je sais à peine tenir en main... J'imagine que ce professionnel va me poser plein de questions techniques auxquelles j'aurai le plus grand mal à répondre, ou bien qu'il va me demander de l'essayer sur la piste et qu'ils vont tous rire de moi... »
Je pense que je parais plus stressé devant mes collègues que je ne le suis réellement. Par contre, je cerne parfaitement le problème qui me tenaille : mon absence totale de maîtrise. J'angoisse dès que je perds la maîtrise, ou plus précisément : dès que je sais pertinemment que je n'ai strictement aucune maîtrise. (En fait, ce qui me donne cette nausée très particulière, c'est avant tout le fait de remettre mes propres capacités entre les mains d'autrui — d'apprendre autrement que confortablement installé dans le nid douillet de l'autodidaxie.)

Armstrong. — « Tsss... », se lamente mon libraire des Guillemins en lisant le journal, « Il va encore se faire du fric avec tout ça !
— Qui donc ?
— Lance Armstrong ! Il va encore toucher des droits, avec ce film qu'on tourne sur lui. Typiquement les Américains, ça... Ils sont comme ça... C’est comme pour la Lune !
— La Lune ?
— Oui, la Lune ! Moi, je n’y crois pas une seule seconde, à cette histoire de Lune : je ne crois pas qu'ils soient réellement allés sur la Lune. Je suis comme saint Thomas : je ne crois que ce que je vois. »
(Va-t-il enchaîner sur l'utilisation de la trompette dans le jazz ? Non. Dommage...)

Forage de boule. — Je l'aime bien : il est du genre passionné, pince-sans-rire, circonspect et méticuleux. Il m'explique qu'il veut « renverser toutes les quilles », faire un strike dans le monde conservateur du bowling professionnel belge (il n'a pas utilisé de telles expressions, mais celles-ci n'ajoutent-elles pas un petit côté « épique » à sa parole ?) : la Fédération ne veut apparemment rien entendre des nouvelles techniques, mais ce gars continue tout de même de s'élancer sur des pistes originales et bien huilées, convaincu qu'il s'agit de la bonne façon de progresser ! Et un jour prochain, en Belgique, surgira une nouvelle génération de professionnels du bowling qui utiliseront cette technique-, apportée par un coach d'outre-Atlantique. Ses yeux brillent quand il en parle : « Le bowling, c'est toute ma vie ! » — Dans la boutique, des vétérans s'amusent à me faire peur : « Il va devoir te couper les doigts pour les faire entrer dans la boule ! » ; « Au début, tu vas souffrir : ton pouce va devenir calleux et ton majeur et ton annulaire vont grossir et se muscler ! » ; et la pire de toute : « Si tu commences à vraiment jouer au bowling, tu ne pourras plus jamais t'arrêter. Ce jeu, c'est une drogue ! » (Ça, je le savais déjà : il existe très peu de joies supérieures dans ce bête monde que celle de voir dix quilles se renverser dans une terrible explosion contrôlée.) — « Comment voulez-vous que je fore le pitch ? Normal ? Latéral ? », me demande-t-il. Face à ma totale incompréhension, il transforme sa question : « Voulez-vous jouer "comme ça de temps en temps" ou bien suivre un apprentissage ? » Réponse n° 2. « Alors, je vais directement vous faire les bons trous. Vous serez beaucoup moins vite limité dans votre progression ! » « Et vous connaissez un bon professeur pour les débutants ? » Toujours ce regard circonspect lorsqu'il me répond : « Oui. Moi. » 

Cambriolage. — Grand sourire : « Ha ha ! Je t'y prends ! Cette table est remplie de délicieux desserts ! » Je me défends : « Ha ! Mais ce n'est pas moi, non, non ! Sinon, ça va bien ?
— On fait aller ! Je viens d'être cambriolée...
— Ha bon ? Et tu étais absente à ce moment-là ?
— Non, c'était la nuit. On dormait. Mon copain m'a avertie que le chat miaulait dehors et c'est à ce moment qu'on s'en est rendu compte. »
(Trois informations à ingurgiter d'un coup : elle a vécu un cambriolage, elle a un chat et elle a un copain.)

Explosions soniques ? — Tram de retour. Je n'ai pas pris le temps de noter avec précision cette discussion toute proche sur le groupe Arcade Fire et ne me souviens hélas pas de tous les détails croustillants. Il était question de « nappes d'explosions soniques » et de « superbe développement des orgues ». Explosions soniques ? Comme à chaque fois, j'ai l'impression que ces gens n'ont pas écouté la même musique que moi

mercredi 16 janvier 2013

À rebrousse-temps

Archéologues malgré eux. — Je comble à rebrousse-temps (ce joli terme prend sa source à la traduction d'un titre de P.K. Dick) les cinq interstices localisés entre ta fête d'anniversaire et la mienne. Dans quelques jours, plus personne ne s'en apercevra mais pour le lecteur assidu, celui ou celle qui lit ce blog quotidiennement — et il semblerait que ce lecteur- existe bel et bien ! —, la lecture ressemblera à une descente dans les profondeurs de la page. — Pendant quelques jours, ce lecteur se transformera en archéologue malgré lui, lisant par strates successives les épisodes de ma vie... à moins qu'il n'utilise un agrégateur de contenus, auquel cas il ne goûtera nullement aux joies de la fouille.

Le plagiat en héritage. — Un titre opposé au reste du texte par un tiret cadratin pour structurer chaque paragraphe : Nietzsche utilisait le même procédé dans ses ouvrages aphoristiques (comme Humain, trop humain ou Le Gai savoir, que je viens de me procurer en ce lundi de congé). — Constat : j'employais cette technique avant de lire quoi que ce soit de Nietzsche, de la même manière d'ailleurs que j'abusais déjà du tiret cadratin avant de découvrir Wittgenstein. Cependant, je me considère comme bien trop bête pour avoir trouvé tout seul cette habile structuration. La question est donc avant tout de savoir qui j'ai bien pu copier en décidant de ponctuer mes paragraphes de la sorte : si ce n'est Nietzsche, aurais-je plagié à mon insu un plagiaire de Nietzsche ?

Thaumaturgie informatique. — Le clavier et la souris de cet antique ordinateur ne répondent plus depuis des semaines, me préviennent Christiane et Sylvette. De bon matin, assis devant la machine récalcitrante que je viens seulement d'allumer, je constate que les deux périphériques fonctionnent pourtant parfaitement. Conclusion rationaliste : la panne était temporaire ; conclusion mystique : par ma seule présence, je commande aux machines ! — J'ai raté une belle occasion de lancer devant la vieille carte-mère paralysée : « Lève-toi, prends tes circuits électroniques et marche ! »

Le syndrome de l'imposteur. — Je leur dis : « Je donne l'image de quelqu'un qui maîtrise parfaitement toutes ces matières (la mise en page, le Web, les métadonnées et, plus personnellement en ce moment, des morceaux de philosophie) mais en réalité, je n'y connais que dalle. Mon entourage finit lui-même par croire que je m'y connais et pense sans doute : "Ha, voilà quelqu'un qui s'y connaît !", mais en fait, c'est faux : j'usurpe complètement ma condition. » C'est comme si j'avais constamment besoin de faire mes preuves, de montrer que je suis capable de cerner un problème de la manière la plus parfaite et professionnelle possible. (J'ai les mêmes hésitations avec ce blog : tout ce que j'y écris est en quelque sorte une usurpation de mon identité ; rien ne m'appartient en propre ; je ne suis pas capable de ça — et ne pas constater que je suis foncièrement malhonnête serait encore plus malhonnête.) Lorsque j'explique que j'ai constamment l'impression d'être un usurpateur dans tout ce que j'entreprends, mon chef Lodewijk ne comprend pas (« Si tout le monde reconnaît ton savoir dans une discipline, en quoi es-tu un usurpateur ? ») tandis que Charlotte s'exclame : « C'est le syndrome de l'imposteur ! ». Elle-même en « souffre » apparemment. Conclusion de mon chef : « Bon, sur le temps de midi, on vous couchera sur la table et vous nous expliquerez clairement votre problème. » — J'imagine déjà le tableau !

jeudi 10 janvier 2013

Histoires de bières et de talents

Subjectivité. — Lors du repas de midi, au bureau, ça recommence ! Nous buvons le Champagne que j'ai apporté à l'occasion de mon anniversaire lorsque Sylvette ouvre les hostilités... « Tu n'y as pas été avec le dos de la cuiller avant-hier, me dit-elle.
— Pardon ?
— Delphine nous apporte gentiment une grande bouteille de bière et la première chose que tu lâches après l'avoir goûtée, c'est : "Ce n'est vraiment pas bon !"
— Oui, et alors ? C'était la stricte vérité ! Elle n'était vraiment pas bonne, cette bière...
— Mais ça ne se dit pas ! C'est impoli ! Et puis, le goût, c'est subjectif. Tu aurais dû dire : "Je ne la trouve pas bonne !"
— C'était une très mauvaise bière. Ce n'est pas si subjectif que ça.
— Si, c'est une question de goût personnel !
— Non. Elle était mal brassée et trop sucrée. Elle ressemblait à un soda. Ce n'était pas de la bière mais de la limonade. Un amateur de bières reconnaîtrait ce fait à la toute première dégustation.
— Oui, elle avait un goût bizarre. Comme si elle n'avait pas fermenté, approuve Charlotte.
— Ha ! Vous voyez ?
— Moi, pourtant, je la trouvais bonne, dit Lodewijk.
— Mais ce n'est pas possible ! Attends... Tu prends une bière trappiste, disons une Westmalle triple, et tu la compares avec cette bière ignoble mal fermentée : forcément, la Westmalle sera cent fois meilleure !
— Il y a des gens qui n'aiment pas la Westmalle et qui préféreraient sans doute l'autre bière.
— Mais ça n'a rien à voir avec le fait d'aimer ou de ne pas aimer ! Par exemple, je n'aime pas la Rochefort mais je reconnais que c'est une très bonne bière, bien équilibrée.
Tu reconnais que c'est une bonne bière. C'est donc subjectif. »
La discussion s'éloigne du goût de la bière pour s'ouvrir, curieusement, sur la question du talent artistique. Le talent, est-ce une valeur totalement subjective ou peut-on arriver à un certain consensus objectif ? Là encore, c'est Charlotte et moi versus le reste de l'équipe.

Repas d'anniversaire. — Pour changer d'environnement, j'ai proposé à Léandra et Andrew de fêter mon anniversaire au Restobières, dans le quartier des Marolles à Bruxelles. Nous sommes accueillis par le sympathique patron qui nous propose, avec son accent brusseleir, quelques nouveautés qui ne sont pas reprises sur la carte : « Y a de l'escavèche en plus dans le menu, ici... C'est de la truite... » (Miam !) — C'est pas cher, c'est délicieux, c'est original : ce Restobières, je le rajoute à ma liste des endroits où l'on mange très bien à Bruxelles. Seule ombre au tableau : l'unique bouteille d'Orval du restaurant est piégée dans un casse-tête infernal que nos voisins de table ont essayé d'ouvrir pendant presque deux heures, sans succès. — Léandra, Andrew et Hamilton arriveront-ils à débloquer la bouteille, en fin de soirée ? Suspense... Non.

« Le génie, ça n'existe pas ! » — Je leur explique la discussion de ce midi sur le talent.
« Le talent, c'est quelque chose qui est reconnu par tous à une époque et dans un contexte donnés, tranche Léandra.
— Tu parles comme Schopenhauer : les gens talentueux s'adaptent parfaitement à leur temps...
— Mais le talent, surtout, c'est quelque chose que tout le monde reconnaît d'office, directement.
— Ha bon ?
— Oui, oui... Pour reconnaître quelqu'un de talentueux, pas besoin d'être initié, ni même cultivé.
— Il y a aussi l'autre question, celle du génie...
— Oh, je ne crois pas au génie, conclut Léandra, très péremptoire. Le génie, ça n'existe pas ! »

mercredi 12 décembre 2012

« Votre verre est vide... »

Cet après-midi, Charlotte, Lodewijk et moi sommes invités au congrès durant lequel notre « publication de l'année » doit être distribuée. « À l'intérieur de vos badges », explique le secrétaire général aux quelque deux cents congressistes présents, « vous trouverez un bon. En échange de ce bon, à la sortie, vous recevrez votre cadeau : un livre sur l'histoire de notre syndicat. Au départ, il ne devait faire qu'une centaine de pages, mais tout compte fait il en totalise 350. » — Oh, mais c'est qu'avec un peu plus de temps, il aurait facilement pu en faire le double !

Je savais comment se déroulait un congrès syndical (mon père m'en a souvent parlé) mais je n'en avais jamais observé un de l'intérieur. C'est donc vrai que l'approbation d'une décision se fait en applaudissant (bien qu'en cas de litige, un carton de vote à main levée soit prévu) et que la réunion se termine par l'Internationale. — Ah là là, je me sens toujours aussi peu à ma place quand il s'agit de me lever et de chanter un hymne, quel qu'il soit. D'ailleurs, je ne chante pas et ne lève pas le poing. C'est complètement au-dessus de mes forces... C'est lié à une très vieille peur de tout ce qui noie l'individu dans le collectif, de tout ce qui brise l'analyse au profit de l'émotion. D'un autre côté, je serais extrêmement critique vis-à-vis d'un syndicat qui renierait ses racines ouvrières et socialistes. Alors quoi ? Alors rien... Je conçois parfaitement l'aspect fédérateur de ce chant, mais il n'est pas fait pour moi.

Après le congrès, un « walking dinner » est prévu : mousseux et zakouskis, puis vin et plats. Les serveurs font de nombreux allers-retours, comme dans les mariages. Très mauvaise idée. « Votre verre est vide... Je vous le remplis, Monsieur ? » Je pense « Non, merci » mais je réponds « Oui, volontiers ». Ensuite un serveur débarrasse la table haute à laquelle nous sommes accoudés. « Ouf ! », me dis-je, mais un autre serveur revient à la charge : « Oh ! Vous n'avez plus de verre, Monsieur. Je vous en ramène un ? » « Non » en pensée, mais ma bouche prononce à nouveau un « Oui, volontiers ». Et merde ! Boire ou ne pas boire ? Charlotte semble être dans le même dilemme.

Nous faisons connaissance avec trois déléguées qui partagent la même table que nous. Elles sont très franches, elles tutoient d'office. Elles me font penser à mon papa. (Je me dis que la part de franchise qui me reste après toutes ces années de polissage est directement héritée de mon syndicaliste de père.) 

L'une d'elle, retraitée depuis peu, commente : « Le syndicalisme d'aujourd'hui n'a plus rien à voir avec celui d'il y a trente ans ! Il est devenu beaucoup plus mou ! » L'autre, plus jeune, n'est pas d'accord : « Oh, ce n'est pas forcément vrai ! », et c'est parti pour une discussion sur le thème « Avant c'était mieux/Non absolument pas »... La plus âgée conclut par : « Le congrès a duré deux heures et ça fait trois heures que nous sommes à ce "walking dinner". Je trouve que ça en dit long sur l'évolution du syndicalisme ! » « Mais ça permet de rencontrer d'autres délégués, d'échanger nos vues, de discuter ! », répond l'autre. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elles ne sont pas d'accord.

mardi 27 novembre 2012

L'homme qui suivait les rails

Chronologie d'une journée ordinaire. — Je croise Flippo, de bon matin, à l'intérieur de la gare de Liège. « Tiens ? Tu étais dans le train ? », lui demandé-je. « Ha mais pas du tout, me répond-il, je le suivais à pied ! » — À question stupide, réponse stupide.

Mes collègues me questionnent à la pause café : « Tout va bien, Hamilton ? Tu as une petite mine... Tu ne dis rien du tout. Pour tout dire, tu n'as pas l'air d'être parmi nous... » Lodewijk finit par trouver une des causes possibles de ce spleen de début de semaine : notre livre étant désormais sous presse, je suis victime d'un baby blues ! — Il y a du vrai dans ce diagnostic, même si le bébé n'est pas encore sorti du ventre de la bête (je veux parler des rotatives).

Sous presse ? Pas tout à fait ! Jipé, notre correspondant chez l'imprimeur, me téléphone, catastrophé : « Hamilton ! Bon dieu, qu'est-ce que c'est que ces deux lignes plus sombres, à droite sur la couverture ? Nous venons de lancer l'impression et ça se voit ! » Réponse : un problème dans cet aplat de gris qui n'en est pas vraiment un ; une grossière erreur de ma part qui nous coûtera quelques centaines d'euros... Le travail dans l'extrême urgence aura fini par avoir raison de ma vigilance maniaque ! (J'ai le moral dans les chaussettes : j'ai fait une faute.)

Dans le train de retour, avec Yama. « J'ai vu ton actuelle photo de profil, me dit-elle, celle de toi enfant devant un jeu vidéo [Prince of Persia]. Ta fille te ressemble, c'est incroyable ! Son visage a-t-il pris un seul trait de sa mère ? » — Réponse : « Non, pas que je sache, si ce n'est peut-être le nez en trompette, et encore ! »

Dans le tram vers le Parvis, un revenant de l'époque universitaire ! Je lui lance, assez fort : « Hé, Beber ! » et je le vois sursauter. « Désolé, je t'ai fait peur... », m'excusé-je. « Non, non, ce n'est pas grave. J'étais dans mes pensées... » Je le trouve encore plus fébrile que par le passé. Il m'explique qu'il n'a pas de travail pour l'instant ; alors, pour ne pas se laisser aller, il passe ses journées aux archives ! Il a écrit un livre aussi. Il m'explique, sourire aux lèvres : « Le tirage est directement proportionnel à l'hyperspécialisation du sujet. »

À la Maison du Peuple, une nouvelle édition de ces ridicules quiz... « Question numéro 2 : qui a écrit Le Meilleur des mondes ? Je répète : qui a écrit Le Meilleur des mondes ? » — Milton Friedman ! À moins que je ne confonde ?

À la table d'à côté, une jeune femme est vraiment remontée contre son ami/compagnon/époux/ex (?). En quelques minutes, celui-ci entre dans un cycle infernal : il se fait engueuler (« Casse-toi, mais casse-toi, connard ! »), se lève, s'en va faire un petit tour rapide, revient comme si de rien n'était, se rassied, se fait engueuler à nouveau (« Casse-toi, mais casse-toi ! Merde ! »), se lève, s'en va faire un petit tour rapide, revient, etc. (Compter encore trois cycles avant que les deux ne disparaissent, mais pas en même temps.)

Mary me dit ne pas croire en l'horoscope mais le lire quand même : « Quand je rencontre une nouvelle personne, je regarde ce qui est lié à son signe et je découvre souvent au moins 10 % de traits qui lui correspondent et que je n'aurais pas remarqués sans cela. » Quand je lui demande pourquoi elle ne lit pas directement des ouvrages de psychologie, elle me répond que c'est par manque de temps. Et quand je lui déclare que tout ça — astrologie et, jusqu'à un certain point, psychologie —, c'est enfermer un être humain aux pensées complexes dans un canevas plus ou moins grossier (créer un faux mythe personnel pour mieux le comprendre), elle me rétorque que, de toute façon, je ne change que très rarement d'avis. — Les capricornes sont bornés, à ce qu'il paraît.

« À quoi cela me sert-il de parler à Untel ou à Unetelle ? Ils ne m'apprendront jamais rien !
— C'est là que tu te trompes, Hamil : tout le monde peut t'apprendre quelque chose !
— Non. Le temps est précieux : pourquoi le passer avec des gens qui ne m'apportent rien, alors que des amis sincères ou des livres me seront de bien meilleure compagnie ?
— Tu parles comme Fabien. Tu es beaucoup trop élitiste ! »
(Et encore une fois, je campe sur mes positions.)
 
Réflexions sans queue ni tête. — Ce qui est amusant quand je cite Amy et Zapata, c'est que je fais à chaque fois le tour de l'alphabet : A&Z, le début et la fin, l'alpha et l'omega.

Si l'on veut être changé par un livre, la nage ne suffit pas ; il faut pratiquer le plongeon. — Pour quelqu'un qui coule dès qu'on le met à l'eau, fallait oser !

La tendance à l'autoflagellation est inversement proportionnelle à sa nécessité.

Le « mariage pour tous » est un combat d'arrière-garde. Hé ! Il s'agit seulement de mariage, ce verrou social à l'aide duquel l'État cadenasse l'amour !

Je lis quelques éléments biographiques sur Nietzsche. À peine ai-je commencé à m'intéresser à sa vie que je décèle déjà deux des pires ironies qui aient jamais secoué une existence de génie, et ce, pour l'une d'entre elles, jusqu'à son lointain héritage : 1) avoir passé les dix dernières années de sa vie dans un état végétatif alors que, esprit particulièrement alerte et lucide, N. prônait la « libre mort » (autrement dit le suicide au bon moment) ; 2) avoir été, bien après son décès en 1900, récupéré par le régime nazi alors que son œuvre témoigne de la haine à la fois de l'État (qu'il nomme « nouvelle idole » dans Zarathoustra) et des croyances de la foule.

jeudi 22 novembre 2012

Points de suspension

« Mais l'heure les presse : aussi te pressent-ils à leur tour. De toi aussi ils veulent entendre un "oui" ou un "non". Malheur à toi, tu veux placer ta chaise entre pour et contre ? (...) À cause de ces impatients retourne dans ton abri : ce n'est que sur la place publique qu'on est assailli par "oui ?" ou "non ?". » (Z.)

Le spectre du « Je m'en fous ! » — Après avoir corrigé un texte, corrigé la correction, corrigé la correction de la correction et corrigé la correction de la correction de la correction, arrive parfois cette situation un rien surréaliste où la correction que l'on a apportée en dernier lieu annule toutes les précédentes et rétablisse en fin de compte la version originale. — Cela arrive principalement parce que nous ne nous entendons pas sur des questions aussi primordiales que : « Des points de suspension entre crochets dans un titre en italique doivent-ils être eux aussi en italique ? » Charlotte pense que « non, bien sûr que non, car une règle pareille n'a jamais été d'application nulle part ! » ; mais Lodewijk estime au contraire que « peut-être que oui, car ces points remplacent une partie du titre en italique... » Et lorsque Charlotte se rend compte que nous avons re(rere)corrigé les notes en suivant la seconde idée plutôt que la première, elle finit par soupirer : « Laisse comme ça... Je m'en fous ! », puis, un peu plus tard : « De toute façon, je suis désormais dans une phase "Je m'en fous !"... Je ne dis plus que ça : "Je m'en fous !" » — Après le fantôme du perfectionnisme (paragraphe d'hier), le spectre du « Je m'en fous ! » fait son apparition. Il faut vraiment de toute urgence que les dés soient jetés ; que tous les cahiers soient sous presse et qu'on ne puisse plus du tout y toucher, malgré les nombreuses imperfections qui les criblent.

Au Verschueren avec Léandra, 1. — Je lui parle, sans vraiment développer (car elle n'a pas la tête à ça en ce moment — l'a-t-elle jamais eue ?), d'un des chapitres d'Ainsi parlait Zarathoustra qui m'a particulièrement marqué, celui intitulé « Des mouches de la place publique ». Nietzsche y mentionne, avec beaucoup de mépris, les « grands hommes » autour desquels gravitent « les petits ». Il appelle « grands hommes » ces « bouffons », « présentateurs » ou encore « comédiens des grandes causes » qui sont, aux yeux des petits, les « maîtres de l'heure » : les grands hommes font beaucoup de bruit autour de nous quand les petits couvrent notre corps de nombreuses et désagréables piqûres. — Il est évident, à la lecture de ce chapitre, que N. fait référence aux hommes politiques démagogues (attirés par la gloire du moment et non par la vérité) et à tous ceux qui gravitent autour d'eux : le plus grand nombre, le peuple... — J'explique à Léandra que j'ai parfois l'impression très bizarre que Zarathoustra, messie athée et immoraliste, me parle directement ; me donne des conseils ; me conforte dans certaines idées développées longtemps auparavant... des idées qui remontent au début de l'adolescence, bien avant donc d'avoir entendu parler de philosophie allemande. — Face aux nombreuses mouches qui polluent l'opinion au sein de l'espace public, son conseil est d'or : « Fuis, mon ami, fuis dans ta solitude, là où souffle un vent rude et fort. Ce n'est pas ton lot d'être un chasse-mouches. » [Une traduction française en ligne se trouve notamment ICI.]

Au Verschueren avec Léandra, 2. — « On croit trop souvent que le sexe permet d'oublier les problèmes du couple ; que le fait de se retrouver à poils met à niveau toutes les tensions. C'est faux ! Les mêmes problèmes se posent que l'on fasse ou pas l'amour ! » (Je ne peux qu'approuver.)

Au Verschueren avec Léandra, 3. — On parle de psychologie comportementale et cognitive. Peut-être, de son propre aveu, une thérapie ferait-elle le plus grand bien à mon amie ? Par contre, je ne suis absolument pas convaincu de son utilité en ce qui me concerne : comme d'habitude, je suis en train de trouver mes propres solutions. Et puis, je me pose déjà assez de questions comme ça, merci bien ! (« Peut-être pas les bonnes ? » — Oh, ta gueule !)

Divan. — Même si je reste assis sur ma chaise de bureau, j'aurai quand même droit, ce soir, à la séance du divan : « Qu'est-ce qui n'a pas été avec Maïté ? » me demande Mary. Puis : « À partir de quel moment ça n'a plus été ? », « Tu as toujours été amoureux d'elle ? », « Mmmmh... Es-tu certain de cela ? », etc. Je finis par m'asseoir à la table et à lui raconter quelques histoires parmi d'autres : « En sept ans de couple, il s'est passé pas mal de choses, tout de même, hein ? »

mercredi 21 novembre 2012

« Mon gars, faut que t'arrêtes le café ! »

Aux aurores. Train Bruxelles-Liège. Je vois Yama qui s'assied à un mètre de moi sans me voir... Évidemment, je comprends très bien : le matin, combien de fois suis-je passé devant telle ou telle personne sans me rendre compte qu'elle occupait le même espace ? — voire qu'un monde existait au-delà de moi ? (« C'est le matin ! Laissez-moi en paix avec mes pensées et le soleil qui se lève ! »)

Papier buvard. — Je suis très influencé par ce que je lis : si j'avais constamment devant les yeux des albums de Winnie l'Ourson, je finirais par parler comme un ours débile et affamé.

BAT. — Le monsieur de l'imprimerie nous apporte l'épreuve contractuelle des neuf premiers cahiers. Il nous dit : « Dès que j'ai votre accord, je peux mettre tout ça sous presse ! » Mon chef lui répond : « Nous aurions encore quelques très petites corrections orthographiques à apporter à l'une ou l'autre page... » Et moi : « Un détail m'ennuie... Regardez, ici : il y a une césure en fin de page... Pour la récupérer, je devrais vous renvoyer les pages 73, 74 et peut-être même 75... » Il me regarde avec son air de chien battu puis déclare, péremptoire : « Mon gars, faut que t'arrêtes le café ! » (C'est un graphiste ; autrement dit un fin observateur.)

Le fantôme du perfectionnisme. — L'après-midi, travaillant avec Charlotte sur les dernières pages de l'ouvrage à paraître bientôt, je constate (à voix haute) que nous n'arrêtons pas de nous critiquer « en circuit fermé », d'une manière très étrange : chacun critique le perfectionnisme de l'autre. Elle me répond du tac au tac (comme si elle y avait déjà beaucoup réfléchi) que le fantôme du perfectionnisme nous hante et passe de collègue en collègue. — Ce drôle de spectre n'abandonne jamais, car au moindre signe de faiblesse de l'un d'entre nous, il s'en va posséder l'esprit voisin qui à son tour clame avec une vigueur nouvelle : « Il faut absolument remplacer cette virgule par un point ! »

Casser les murs. — Mary m'explique qu'il lui arrive très souvent de refuser par principe toute forme de concours extérieur. Exemple : alors qu'à son bureau elle change une ampoule, une collègue lui propose son aide ; « Non, ça ira ! », répond-elle sans même réfléchir. Mary réagit souvent de cette manière, m'affirme-t-elle, parce qu'elle a créé au fil des ans un mur autour de sa personne. Mais elle se remet en question : « Je devrais accepter ce genre d'aide, même si je n'en ai pas réellement besoin ! Je devrais donner à l'autre une place, une possibilité d'exister... » C'est là que je ne suis plus d'accord avec elle : « On n'est jamais si bien servi que par soi-même » devrait rester la règle, surtout lorsqu'il s'agit de rétablir un peu de lumière.

Encore une réflexion sur l'amour. — Elle me dit : « Le véritable amour, c'est quand on accepte l'autre malgré ses pires défauts. » Je lui réponds : « Non. Le véritable amour, c'est quand on ne les voit même pas ! »

vendredi 9 novembre 2012

Adieu, chère valise !

Je sors de mon vieux train en correspondance, dans la banlieue de Liège. Marchant vers le boulot, je tique : « Ne me manque-t-il pas quelque chose ? » — Oh non ! Ma grosse valise avec mes vêtements sales de la semaine et mon vieil ordinateur ! Je ne l'ai pas avec moi, je l'ai oubliée ! — Je fais demi-tour pour tenter de la récupérer puis je me rends compte du ridicule de la manœuvre : l'objet est resté dans le train en gare de Liège-Guillemins, forcément ; il est déjà loin désormais !

Arrivé au travail, je remplis en vitesse et sans trop y croire le formulaire de déclaration de perte, sur le site Web de la SNCB. Une pensée me traverse soudain l'esprit : si jamais quelqu'un a pris ma valise et s'amuse à allumer, malgré son triste état de déliquescence, le vieil ordinateur qui s'y trouve, il risque de tomber sur pas mal de trucs personnels ; et si c'est un lecteur assidu de Schopenhauer, il risque même de penser que je suis complètement obnubilé par « l'amour sexuel ». — Il aura raison, mais c'est tout de même un peu gênant !

Par la suite, je n'ai plus le temps de penser à tout cela. Je me replonge dans le travail. La plupart des collègues s'en vont sur le temps de midi (le vendredi, nous ne devons normalement prester qu'une demi-journée). Seuls restent Charlotte, Lodewijk et moi. Quand je quitte le bureau, vers 18 heures, ces deux-là sont toujours penchés devant leur écran d'ordinateur... — Bigre, je pense que nous serons tous les trois soulagés quand ce gros projet sera derrière nous !

Au retour chez mes parents, je suis lessivé. L'histoire de la valise, la masse de travail... Je me rends compte que je n'ai même pas pris le temps de manger de la journée ! — C'est dans pareil cas qu'une bonne bière trappiste est salutaire. Elle passe d'autant mieux que je n'en bois quasiment plus. C'est vrai : parfois, la tempérance a du bon ; modérer les petits plaisirs de l'existence, c'est aussi mieux y goûter — et ce sera, déjà, le mot de la fin !

mardi 6 novembre 2012

Rush

De tous les rushes (ruées finales avant la publication d'un livre ou l'inauguration d'une exposition) que j'ai connus en huit ans de travail dans deux petites associations, celui-ci est sans doute le plus violent. Délais extrêmement courts et goulets d'étranglement sont le lot quotidien des trois dernières personnes (Charlotte, Lodewijk et moi-même) qui travaillent à plein temps sur le gros projet de l'année 2012.

Certes, l'idée que la majeure partie de la mise en page repose sur mes seules frêles épaules est angoissante, mais elle est aussi terriblement stimulante : actuellement, je peux réaliser en une heure ce que je ferais d'habitude en quatre. Et avec tous ces répertoires, logiciels et fichiers ouverts en même temps sur l'écran de mon vieil ordinateur, je suis comme ce chef-coq surchargé qui doit s'assurer qu'aucune des nombreuses marmites de sa cuisine ne déborde, tout en maîtrisant l'attente des clients impatients, de l'autre côté de la porte à deux battants.

Ces rares moments où seul l'acte technique compte sont également ceux où je suis le plus sûr de moi. Je ne réfléchis plus, je maîtrise ! De la même manière, je suppose, que mon père sait exactement comment monter pièce à pièce le moteur d'un bulldozer, sans qu'il doive réfléchir à chaque acte posé.

Quoi de plus stupide que de railler l'intelligence technique ? L'intellectuel qui ne sait comment utiliser un tenon sera bien ennuyé lorsqu'il voudra l'assembler à une mortaise ! (Doit-on y voir une allusion sexuelle ? Je laisse le lecteur seul juge — et ce sera, déjà, le mot de la fin !)