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vendredi 1 juin 2012

Psilocybine

L'écrit électronique pour les nuls. — À chaque fois que j'assiste à ce genre de journées d'étude, j'ai comme l'impression d'écouter les mêmes personnes réciter les mêmes communications sur les mêmes sujets, à savoir : les métadonnées, la numérisation de documents anciens, la légalité d'une signature électronique, les techniques de tri au sein d'une circonscription judiciaire de Haute-Alsace, le Web 2.0, le Dublin Core (qui est l'avenir de l'Homme, à ce qu'il paraît) et l'apport des Zéta-Réticuliens à la civilisation technologique états-unienne entre mars 1996 et septembre 1998, période durant laquelle ces extraterrestres — en orbite autour de la Lune et cachés à des centaines de kilomètres de profondeur à l'intérieur des bases secrètes qu'ils ont construites au Pôle Nord il y de cela très, très longtemps, alors que l'être humain n'était encore qu'un couillon s'essayant lamentablement à percuter un ridicule silex contre une roche ferreuse afin de créer une minuscule étincelle — ont été le plus actifs en matière de communication technoscientifique.

Donc voilà : ce matin et cet après-midi, dans une des salles de conférence de la Fondation universitaire, à Bruxelles, j'écoute avec attention huit orateurs expliquer, en gros, que nous avons encore énormément de travail à effectuer avant d'arriver à la perfection en termes de sauvegarde, de conservation et d'indexation d'un écrit électronique. Parce que, nous dit-on à différents moments, toutes nos techniques de stockage (sur disque, sur bande...) sont de la merde en barre très mauvaises, sauf peut-être la technique du gravage sur verre, mais personne ou presque ne l'a jamais utilisée et c'est bien dommage d'ailleurs — du moins c'est ce qu'on dit, je crois, dans les milieux autorisés.

Comme souvent en pareille occasion, je passe une partie de la journée en compagnie d'Adélaïde-Anne, une consœur historienne qui s'amuse également à participer de temps à autre à ce genre de colloque. (Par contre, Doëlle n'est pas là.) Je croise en outre de nombreuses connaissances (historiens, archivistes, infodociens), car ce monde est un très petit monde. « Hé ! Hamil, ça va ? », « Salut Hamilton ! », « Ha, je me doutais que tu serais là ! », « Et alors, comme ça, tu quittes l'association ? », etc. Comme d'habitude, il me faut toujours un petit moment pour être à l'aise, pour redevenir moi-même et pour dire bonjour d'un air qui ne suscite pas l'interrogation.

Je n'ai pas l'impression d'apprendre grand-chose mais je ne m'ennuie pas pour autant... Je me rends compte durant cette journée qu'il est possible d'expliquer une jurisprudence en matière de signature numérique de façon à la fois simple et comique (communication n°2) ; qu'il existe une exposition intitulée « Futur antérieur » qui mériterait un article à elle toute seule et dont il sera par conséquent peut-être question une autre fois (communication n°4) ; que l'on peut utiliser (ou ne pas utiliser) la cryptographie à des fins de signature électronique (communication n°7)...

Discussions. — À la colocation, chez Mary. J'y rencontre pour la première fois Béatrice, la compagne de Kevin l'Australien (qui n'est pas là ce soir), ainsi que Lívia, une copine hongroise de Mary. Présents également, deux autres colocataires bien connus de nos services : Jerry et Fabien...

Béatrice est une très vieille amie de Mary. Elles ont presque le même âge, se connaissent depuis l'école primaire mais ne s'appréciaient pas tellement lorsqu'elles étaient enfants : il semblerait que Mary, petite fille, était assez autoritaire (hem)... Béatrice étudie la psychologie à Louvain-la-Neuve...
« Ha ? Et quelle spécialisation ? demandé-je. Psychologie clinique ? Logopédie ?
— Tu t'y connais en psychologie ?
— Pas vraiment. Enfin, un peu...
— En fait, je voudrais me spécialiser dans la psychologie cognitive et comportementale...
(Je me rappelle l'échange dans le train avec César II...)
— Ha, tu te spécialises dans le post-béhaviorisme ?
— Euh... Oui, c'est ça... »

Lívia ne parle pas beaucoup de la soirée. Elle paraît extrêmement fatiguée. Pendant un long moment, après le repas, elle disparaît je ne sais où avec Mary. Quand elle revient dans la salle à manger, je suis en train d'essayer de convaincre les trois convives restants qu'Alan Turing était un putain de génie, un des mathématiciens des forces alliées qui a le plus contribué à casser cette saloperie de code Enigma, et qu'il a raccourci la Seconde Guerre mondiale de plusieurs années bla-bla-bla. Lívia me lance : « Ha ! Tu devrais visiter Bletchley Park, en Angleterre... 
— Ha bah oui, en effet, faudrait que j'y aille un jour...
— C'est quoi, Bletchley Park ? demande Fabien.
— Un... comment dit-on ? A mansion ?
— Un manoir...
— Un manoir où ils ont essayé de... euh... déchiffrer le code secret allemand, Enigma...
Ils ont regroupé plein de gens différents là-bas, des mathématiciens, des philologues, des cruciverbistes, des joueurs d'échecs, pour essayer de percer Enigma, la machine de guerre cryptographique allemande...
J'y suis allée avec mon copain, il n'y a pas longtemps... J'ai vu les bombs... Les bombes...
—  Les bombes ?
(Tout le monde a l'air intrigué, c'est sympa...)
— Ce sont les... euh... les ancêtres des computers... Des machines qui donnaient le cipher allemand du jour...  
— C'étaient grosso modo des ordinateurs archaïques qui pouvaient tester des millions de séquences de code par jour, afin de trouver la clé...
— Tu n'es pas obligé d'aller à Bletchley, conclut Lívia, tu connais déjà toute l'histoire ! »
(C'est quand même passionnant !)

Lívia et Béatrice sont rentrées chez elles. Mary et Jerry fument dehors. Je me retrouve seul avec Fabien et la discussion part en roue libre... J'adore quand ça se passe de cette manière. Ça me fait penser à Léandra... Je crois d'ailleurs qu'elle s'entendrait bien avec ce gars, tout compte fait. Et je pense que le Fabien en question, de prime abord très difficile d'accès, vaut la peine d'être connu. Il lit en ce moment une biographie de Nietzsche et raconte : « Ce qui est très intéressant chez ces philosophes, c'est qu'ils arrivent à vivre entièrement dans leur système de pensée... ». Je lui dis qu'il devrait lire la biographie de Wittgenstein.

Pourquoi en venons-nous à parler des pensions privées, je n'en sais rien. Toujours est-il que je lui annonce que, par principe, je refuse de cotiser à ce genre de système parce que la retraite devrait être payée de la même manière par tous et pour tous, et puis c'est tout... Mais j'ajoute par ailleurs (et c'est là que ça devient marrant) : « De toute façon, dans l'improbable éventualité où je voudrais souscrire à une pension privée, je me dis que je n'arriverai jamais à l'âge de la retraite : je mourrai bien avant !
— Pourquoi ? Tu as des raisons de penser que tu vas mourir bientôt ?
— Non, une simple intuition...
— C'est curieux.
— De toute façon, ça ne sert à rien de traîner son corps des années durant et de le voir s'amenuiser peu à peu...
Quelle drôle de façon de voir les choses. La plupart des gens ont tendance à vouloir vivre le plus longtemps possible...
— Quel intérêt ? Le fait que nous vivons ici et maintenant et que nous pouvons discuter de telles choses est extrêmement intéressant mais c'est totalement absurde. Sur l'échelle de l'Univers, ça n'a aucun sens... Alors, rallonger sa vie de trente ou quarante ans n'a aucun sens non plus.
— Je connais de vieilles personnes très heureuses... Et elles ont acquis une certaine sagesse au fil du temps...
— Une sagesse ? Qu'importe la sagesse... C'est quand on est jeune qu'on révolutionne le monde. Avec la vieillesse vient la paralysie de la pensée... Je ne veux pas être vieux... »
(C'est quelque chose qui me terrifie, bien plus que le néant : non pas la vieillesse de corps, mais bien la vieillesse de l'esprit.)

Fin de soirée. Jerry parle de l'expérience fabuleuse qu'il a eue à plusieurs reprises en absorbant des champignons hallucinogènes : « C'est incroyable. Quand tu vis ça pour la première fois, tu regardes le Monde avec de grands yeux émerveillés... Et quand tu en prends les fois suivantes, tu reconnais la sensation et tu te dis : "Chouette, ça y est, ça recommence !" Quand tu es sous l'effet des champis, tu regardes, tu entends, tu goûtes, tu sens tout de manière exacerbée. Tu es capable de t'extasier sur chaque brin d'herbe pris séparément. Tout ce que tu manges possède beaucoup plus de goût que d'habitude. Et tu développes une logique parallèle que jamais tu ne développerais en temps normal. »

Mais c'est qu'il donnerait envie d'en prendre, le salopiaud ! Je mets une option sur le projet, tout en redoutant les pensées qui pourraient se libérer si je venais à ingérer un tel désinhibiteur.

mercredi 16 mai 2012

« Tope là, mec ! »

Rencontre ferroviaire. — Début de soirée. Le train parcourant la dorsale wallonne au départ de Liège-Guillemins est rempli d'étudiants qui rentrent chez eux à l'occasion du long week-end de l'Ascension. Je m'assieds en face de l'un d'eux, qui sort son petit ordinateur portable exactement au même moment que moi. Il fait un signe amical de la main : « Pas de problème, nous allons nous partager la tablette. » Peu après la gare de Huy, le gars range son ordinateur et sort de son sac un boîtier de jeu... Mon dieu, mais c'est Diablo III !

Il voit que je suis intéressé alors il engage la conversation. « T'as pas envie de l'acheter ? », me demande-t-il, « C'est seulement quarante euros ! » Je fais un geste de recul : « Ha non, ha non... J'ai déjà donné ! Il m'a fallu des mois et des mois pour me désintoxiquer [de World of Warcraft], alors hors de question que j'essaie le nouveau Diablo ! » (De toute façon, je n'ai pas la machine pour le faire tourner.) Le gars est intéressant et ouvert au débat d'idées. Le contact passe bien et la conversation s'engage sur plein de domaines différents, jusqu'à la gare de Charleroi, où il descend pour rejoindre des amis... J'apprends qu'il s'appelle César (comme le fils de Lewis) et qu'il étudie la psychologie à l'ULg.

Le futur du cerveau.« Je travaille dans la psychologie comportementale et cognitive... Ça te dit quelque chose ?
— Oui, je comprends. Tu fais du béhaviourisme, quoi...
— Du post-béhaviourisme même !
— Ha bon !
— On découvre des trucs fabuleux pour le moment dans le domaine de la cognition. Si les États donnent les moyens aux scientifiques, le futur du cerveau sera vraiment impressionnant. La BCI par exemple, tu sais ce que c'est ?
— Non.
Brain-Computer Interface... On fait communiquer directement une interface extérieure avec le cerveau. Avec ce genre de système, les humains pourront commander des choses à distance par la pensée...
— Hé ben...
— Et le futur des jeux vidéo, c'est ça, rien de moins ! Le jeu sera dans ton cerveau ! Dans trente-quarante ans, tu auras des gens qui ne sortiront presque plus jamais du monde imaginaire implanté dans leur crâne... »

Bière. « Dis, je vois que tu bois une Jupiler, là... T'en aurais pas une pour moi, par hasard ?
— Non, désolé. Ha, attends ! J'ai de l'Orval dans mon sac de courses !
— J'en veux bien ! C'est toujours mieux que rien !
— "Mieux que rien", un ORVAL ? »

Le nouvel opium du peuple. « Les jeux vidéo, c'est pas un truc de bourges, m'explique-t-il. Les bourgeois, ils sont dans la réalité, ils s'occupent de leurs avoirs, ils gèrent leur fric... Un jeu, c'est un monde alternatif qui touche surtout les pauvres, qui ont plus besoin de s'échapper du réel. Je ne sais pas, toi, tu viens de quel milieu ?
(J'ai en tête de flagrants contre-exemples à ce qu'il vient d'énoncer, mais je n'en dis rien et réponds à sa question.)
— Une famille ouvrière, clairement.
— Tope là, mec ! Moi aussi ! En fait, mes parents m'ont mis devant des jeux vidéo très tôt, pour ne pas que je sorte...
— Ha ? Chez moi, ce n'est pas vraiment de cette façon que ça s'est passé...
(Il continue sur sa lancée, un peu à la manière de l'ami Hamilton II.)
— Tu vois comment va le Monde en ce moment... Faut pas être pessimiste, ni optimiste... Juste réaliste... Le Monde ne va pas bien, et les gens — les pauvres surtout vont se réfugier de plus en plus dans ce genre de réalité alternative. »
(Le jeu vidéo, le nouvel opium du peuple ?)

Noms compliqués. « C'est quoi ton nom, pour que je te retrouve ?
— Evenvel...
— Merde, je ne m'en souviendrai jamais !
— Donne-moi le tien alors...
— Tu ne le retiendrais pas non plus !
— Quoi ? C'est un nom polonais ?
(Il me regarde avec des grands yeux.)
— Oui, c'est un nom polonais ! Comment tu sais ça ?
— J'en sais rien... Une intuition, quand tu m'as dit que je ne le retiendrais pas.
— Bon, tant pis...
— Allez, on se retrouvera bien sur Facebook ! »
(Faudra peut-être mettre Léandra, professionnelle de la recherche Web, sur le coup, quand elle sera de retour de Budapest.)

Au Vieux Moulin. — Fred Jr m'attend à l'entrée du parking de la gare de La Louvière-Sud. Curieux : il est en train de parler à Bernard et à sa fille. Bernard est un ancien collègue : il était, comme moi, membre de l'équipe pédagogique (guide, quoi !) dans un ancien charbonnage de la région. Bernard est prépensionné depuis peu : « on » l'a, dit-il, gentiment poussé vers la sortie...

Ce soir, Fred a réservé une table pour deux personnes au Vieux Moulin, la brasserie qui se trouve à deux pas de sa maison, à Écaussinnes. Ils y servent de l'Orval, ainsi que divers assortiments de brochettes d'agneau. Nous prenons tous les deux « LA TOTALE » (10 brochettes, 6 accompagnements différents et des pommes frites).

Fred Jr est assez euphorique car il va enfin pouvoir quitter son actuel travail (dans lequel il ne trouvait plus aucun intérêt ni perspective) pour un tout nouveau poste de coordinateur des bibliothèques publiques. Seul regret : la perte de quelques collègues avec lesquels il passait l'essentiel de ses contacts sociaux au travail.

Archivistes corporatistes. Au cours d'une discussion sur le petit univers de l'archivistique, que nous connaissons tous deux assez bien, nous arrivons au constat suivant : beaucoup d'archivistes, qu'ils aient 25 ou 65 ans, sont déjà très vieux. Ils vivent dans le monde terrifiant des articles de loi régentant leur domaine de compétence. Exemple (imaginaire) : « Non, mais vous vous rendez compte, mon bon Monsieur, que si cette loi est votée, qui stipule entre autres, via son fameux article 39, quatrième alinéa, que les compétences territoriales sur les archives de l'archidiocèse passent aux régions hors, évidemment, cas particuliers prévus par la loi de 1955, ce serait une véritable ca-ta-stro-phe ! » 

Beaucoup d'archivistes sont corporatistes et conservateurs. Ils ne voient pas (et ne veulent pas voir) l'évolution du Monde et des techniques, alors ils se renferment dans la gestion et le stockage de leurs registres comptables... Fred a connu un archiviste qui lui a dit, texto : « Les archives informatiques, à quoi ça sert ? ». Quant à moi, au sein d'une association dont je fais partie, je n'ai jamais vraiment réussi à convaincre qui que ce soit de l'intérêt de l'ouverture et de la nouveauté (faut dire que j'ai vite laissé tomber) : « Non, non, me rétorquait-on, il faut donner un accès à telle ou telle partie du site Web uniquement aux membres qui ont payé leur cotisation ! Sinon, on va se faire bouffer ! »

Contre la superficialité. — « C'est bien sympa, lance Fred, les gens qui n'arrêtent pas de parler de tout ce qu'ont fait leurs enfants... Mais en fait on s'en fout ! » Hé oui ! Que le petit bout de chou ait réussi à se retenir pour aller sur le popo comme un grand ou qu'il dorme sans sa tutute, c'est bien cool pour papa et maman, mais après ? C'est certainement la raison pour laquelle je ne sais jamais ce que je dois répondre quand on me demande comment va Gaëlle, si ce n'est : « Ça va, ça va... » (Et quand tu écris des paragraphes entiers sur elle dans ce blog, c'est intéressant, Hamilton ? — Hé ! Je n'oblige personne à me lire !)

« On a posé des panneaux photovoltaïques sur le toit. C'est Donna qui s'en est occupée... Paraît qu'on y gagne, mais c'est elle qui a fait le calcul... En fait, ça ne m'intéresse pas plus que ça... » Comme je le comprends ! Tout ce qui est pragmatique, budgétaire, relevant du bon sens et de l'épargne doit être évacué au plus vite, car là n'est pas l'essentiel. Le gars qui, tout fier, explique à ses collègues qu'il a posé des panneaux photovoltaïques sur le toit de sa baraque ou qu'il a acheté une voiture hybride, pourquoi le dit-il si ce n'est pour se vanter ? Exemple (toujours imaginaire) : « On a été en vacances à Sumatra. Ha ! Quel dépaysement ! C'était si merveilleux là-bas ! Et comme les gens sont gentils ! »

Deux possibilités : soit Fred Jr et moi sommes de grands enfants (tout à fait possible), soit nous détestons tout ce qui s'apparente à de la superficialité. Soit les deux.

Dernière étape avant le train. — Avant de me reconduire en voiture à la gare de Braine-le-Comte, Fred m'offre une Leffe blonde chez lui et en profite pour me montrer des extraits du débat entre Hollande et Sarkozy (que je n'ai pas vu) et notamment le « Moi, président de la République » de Hollande. C'est bien dit mais ça sonne tellement faux et préparé que j'en ai le bourdon. Il me montre aussi, dans un tout autre domaine, un catalogue de planches originales de bandes dessinées à la revente. Il y a du Mœbius, du Franquin... Conclusion : ce n'est pas encore demain que je pourrai en avoir une accrochée à mon mur. Pas grave : somme toute, ce ne sont que de jolis dessins sur un bout de papier...