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mardi 30 octobre 2012

Moineau

Extraits de vie & petites réflexions autour d'A.S. — Tôt ce matin, Fríðr, la navetteuse Bruxelles-Liège qui habite pas loin de chez moi, me rejoint sur le quai de la station de prémétro Albert. Pendant son approche, je tente avec beaucoup de difficulté de ranger le premier tome du Monde de Schopenhauer dans la poche trop étroite de mon manteau.
« C'est un gros livre, constate-t-elle quelques instants plus tard.
— Oui. Et encore, c'est le plus petit des deux tomes.
— Et c'est bien ?
(Que répondre ?)
— C'est de la philosophie allemande. »
Je m'attends à l'autre horrible question — « Et ça parle de quoi ? » — à laquelle je serais bien incapable de donner une réponse satisfaisante. Cependant, le questionnement tant redouté n'arrive jamais, fort heureusement.

Dans le tram, en sa compagnie, piégé par ce que je viens à l'instant de lire (sur l'injustice et le droit ; l'anarchie et la tyrannie ; les justices temporelle et « éternelle »), je suis dans l'impossibilité d'entamer la moindre discussion. Un silence pesant s'installe.
(Souvenir d'un dialogue de la série BD Gus, qui doit plus ou moins ressembler à ceci :
« Il faut se dégêner...
— Pardon ?
— Se dégêner... Enlever la gêne. »)
Vite, vite, dénicher n'importe quel sujet de conversation ! Je finis par trouver, péniblement, une question bateau : « Tu travailles ce vendredi ? » « Non », et elle se remet à parler de je ne sais quoi... Ouf !

Ce genre de situation embarrassante n'arrive qu'avec certaines femmes. Je n'en connais pas la raison (aucun rapport avec une tension amoureuse ou sexuelle, néanmoins). Je me retiens d'énoncer ce que j'ai en tête et je passe au mieux pour un idiot, au pire pour un névrosé (à moins que ce ne soit l'inverse ?). Pourquoi suis-je si mal à l'aise ? Pareil blocage ne pourrait arriver en compagnie de Léandra, par exemple.

Pour lire le Monde comme volonté et représentation, j'ai fini par prendre Schopenhauer au pied de la lettre (cf. sa première préface). Tout étant dans tout (un chapitre éclairant l'ensemble et l'ensemble éclairant un chapitre), j'ai décidé d'abandonner toute lecture linéaire au profit d'une lecture organique et modulaire : à l'instar d'un moineau picorant au hasard les graines qui se trouvent autour de lui, je dévore telle ou telle partie de l'œuvre au gré des humeurs et force est de constater que la lecture est beaucoup plus enrichissante de cette manière !

Terminer au moins deux fois un bon jeu vidéo pour en comprendre toutes les subtilités ; voir la magnifique fin de Monkey Island 2 et s'empresser d'y rejouer car la vision de l'univers au sein duquel Guybrush Threepwood évolue s'est complètement métamorphosée entretemps... — C'est également ce que je devrai faire avec le Monde de Schopenhauer : le lire deux fois pour l'appréhender totalement. (Vaste projet, qui ne nécessite rien d'autre que de la patience et de la discipline.)

Cet ouvrage qui peut se lire dans tous les sens est, pour cette raison même, d'une très grande modernité. Pas de démonstration pédante ou académique à lire de A à Z, mais beaucoup d'intuitions, d'observations directes et d'analogies se renvoyant les unes aux autres. C'est un texte qui se prêterait curieusement assez bien à un format Web éclaté.

Repas chez Amy & Zapata. — Le soir, je suis invité chez Amy et Zapata pour une souper « fondue et flan au caramel ». Sont aussi invités Yama et Flippo. Enfin, est également présent ce nouveau chat qui n'obéit pas et qui, par conséquent, me tape déjà sur le système... Un animal doit marcher droit, sinon je le lance. — Je ferais moins le malin s'il s'agissait d'un lion !

Toutes les heures environ, ils descendent pour fumer une cigarette, un joint ou les deux. Je les suis dehors sans rien toucher. Haute dans le ciel, derrière quelques nuages, la Lune, accompagnée de Jupiter, illumine la petite cour cernée de murs. Il est notamment question d'un épisode particulièrement émouvant de La Petite Maison dans la prairie (!) et de la différence entre les mots « raisonnable » et « responsable ».

La phrase comique de la soirée (Flippo) : « Moi aussi, dans un sens, je suis bisexuel, car je ne couche ni avec des femmes, ni avec des hommes. »

Une vérité (Yama) : ce n'est pas tant mon médecin ou ma propre volonté qui m'ont donné le courage de freiner ma consommation d'alcool, c'est avant tout cette bonne vieille souffrance !

Ils lisent tous mon blog régulièrement, sauf Zapata. Le « Comment ça va, Hamilton ? » est devenu superflu et ce n'est certainement pas moi qui vais m'en plaindre !

mardi 12 juin 2012

Trom Seniur Edicius

Dans le tram en direction de Bruxelles-Midi, Fríðr me fait la bise et s'assied à côté de moi.
« Alors ? T'étais dans quel train hier matin ? me demande-t-elle.
— Eh bien, comme celui de 7h24 a été supprimé, j'ai pris l'IR de 7h31...
— Ha, comme moi. Et à Leuven, t'as fait quoi ?
— Je suis descendu et j'ai pris le direct...
— Ouais et moi, comme une conne, je suis restée dans le train. Résultat : deux heures de retard à Liège !
— Ha merde...
— Mais j'ai vu le gars qui s'est suicidé...
— Ha bon ?
— Ouais, enfin, il était recouvert d'un drap mais son corps était là, sur la voie parallèle à la nôtre, en entier apparemment. Le train sortait sans doute de gare et ne roulait donc pas trop vite... J'ai des amis médecins qui m'ont expliqué que parfois, on retrouve des morceaux sur 500 mètres... Un bras par-ci, une jambe par-là...
Beuh...
— Bref. Je me suis dit qu'un jour, je créerais un centre pour les candidats au suicide ferroviaire. Je les inviterais chez moi et je leur donnerais une dose mortelle de médicaments, pour qu'ils n'emmerdent pas tout le monde en se jetant sous un train... »

Sur l'escalator.
« Il paraît, d'après une collègue, que les suicides sont plus fréquents les lundis.
— Normal, me répond-elle. Les gens dépriment parce qu'ils n'ont pas envie de retourner au travail. Et puis, en se suicidant le lundi, ils peuvent profiter du week-end !
(Curieuse réflexion...)
— Est-il encore possible de raisonner de cette manière lorsque l'on veut mettre fin à ses jours ?
— Mais oui ! Ils passent un bon week-end et puis le lundi, ils en ont de nouveau marre, et hop !
— Et qu'est-ce que tu fais des gens très seuls pour qui le week-end est une plaie parce qu'ils ne voient plus personne ? Eux devraient se suicider le vendredi, plutôt, non ?
— Oui, c'est vrai : il y a ce genre de personnes aussi... »

J'attends ma correspondance à Liège-Guillemins avec dans les oreilles une chanson très mélancolique signée Gravenhurst, intitulée « The Foundry ». Dans mon champ de vision, sur une autre voie, un vieux train entre en gare. Pour une raison inconnue, j'entrevois en pensée le même train dans un lointain futur (au moins mille ans dans l'avenir) : un morceau de ferraille non reconnaissable, recouvert de terre et à moitié enfoui dans le sol, à l'ombre des arches d'une gare abandonnée et dévorée par le lierre. La végétation a repris ses droits et aucun humain ne se présente à l'horizon.

Durant mon court trajet en train vers la banlieue de Liège, je continue l'expérience : les arbres feuillus qui ponctuent le trajet, je les imagine morts, leurs vieilles branches desséchées se transformant petit à petit en poussière ; les humains dans le train (moi y compris), des squelettes désarticulés ; la Meuse qui coule au loin, un lit asséché... Poussières, poussières et encore poussières... Dans ma projection, mes amis aussi sont morts. Mes parents, présents et à venir, sont morts. Mon arrière-arrière-arrière-etc.-petite-fille est morte depuis des siècles. Nos problèmes, nos petites querelles ridicules, nos peines d'amour, les rires et les pleurs de Gaëlle, tout cela est avalé par le temps. (Un peu comme si j'avais un avant-goût de terre dans la bouche.)

Internet est mort. De ma vie, nulle trace. De ce blog, nulle trace. La dernière version papier existante de tout ce que j'ai écrit (que j'ai imprimée en 2017) a disparu en 2129 lors de l'explosion de l'appartement de mon arrière-arrière-arrière-arrière-petit-fils, durant le ravage de la zone Sud de Bruxelles à l'époque de la Querelle des Douze. Quelques membres de la famille intéressés par la généalogie ont effectué des recherches et ont retrouvé ma trace : Hamilton L. Evenvel, né en 1980, mort je-ne-sais-quand, point final. (De la même manière que je ne connais que le prénom de mon arrière-grand-mère, pourtant pas si lointaine : Anastasie.)

Sorti du train, je me dis que je suis un timoré et qu'il faudrait que je me projette beaucoup plus loin dans le futur, jusqu'à l'époque où le soleil ne sera plus qu'une naine blanche diffusant une lumière faiblarde et presque plus aucune chaleur... Mais j'arrive à mon travail d'un pas énergique, en arborant comme d'habitude un grand sourire faussement confiant... Et j'arrête donc de penser à tout cela (pour le moment).

jeudi 7 juin 2012

Changement de couche à Saint-Gilles

Inquiétude. — Comme chaque matinée de la semaine ou presque, je commande mon premier café de la journée dans les sous-sols de la gare du Midi. Les serveurs de l'enseigne commencent à me connaître et, dès qu'ils me voient débarquer, mettent la machine en route (ce qui peut d'ailleurs poser problème lorsque je ne veux pas de café, mais c'est très rare).

De temps à autre, certains matins, le comportement de ces vendeurs de cafés et viennoiseries change très rapidement. Il passe de la politesse (« Bonjour Monsieur, votre café, comme d'habitude ? ») à l'inquiétude (se retournant vers les collègues : « Il est encore là ! Surveillez-le ! »). Explication : il semblerait qu'il y ait dans ce souterrain des personnes dont l'occupation favorite est de voler de la nourriture. 

Et ce matin, je vois le regard de mon vendeur se transformer... Il me répond à peine, est ailleurs, regarde vers l'extérieur, me rend la monnaie d'un air distrait... Il en a repéré un, c'est sûr. Il est inquiet : le voleur va-t-il à nouveau venir leur parler, tout en essayant de voler une pomme ou l'un ou l'autre smoothie ? À voir le regard à la limite de la terreur dudit vendeur, je ne peux m'empêcher d'imaginer une scène digne d'un film de zombies : les quelques pauvres préposés assaillis par une horde de malandrins réclamant un peu de café et de nourriture. Ils sortiraient alors des riot guns de leur réserve et protégeraient la sandwicherie attaquée en tirant dans la foule... Mais les munitions viendraient à manquer et les tireurs finiraient par se faire dévorer... Et moi, j'arriverais pour commander un café et ne rencontrerais que ruines fumantes, corps déchiquetés et plaques de sang coagulé... (Un changement dans ma routine, pour sûr !)

Archiviste audiovisuelle. — Dans les escalators, je croise le regard de Fríðr. Comme j'ai établi un contact tangible avec elle depuis ce lundi et que je n'ai donc plus peur de lui adresser la parole, je l'attends en haut de l'escalier mécanique afin de marcher avec elle jusqu'aux quais, où se trouve déjà Epiphany, sa copine navetteuse que je connais un peu aussi désormais. J'attends le train en leur compagnie.

J'en apprends un peu plus sur Epiphany, en recoupant ses propos de ce matin avec son CV en ligne (il n'y a pas que Léandra qui est capable de retrouver la trace de quelqu'un sur le Web). Chose assez amusante, Epiphany a un parcours très similaire au mien : elle a fait des études universitaires en rapport avec le métier du livre, puis s'est spécialisée dans les stratégies de l'information et de la documentation (son travail de fin d'études a consisté à réaliser un site Web dynamique sous interface PHP/MySQL, exactement comme moi), ensuite elle a travaillé dans un écomusée (comme moi), et est maintenant archiviste, mais s'occupe surtout de l'aspect informatique/base de données à son boulot (comme moi). J'apprends par ailleurs qu'elle travaille dans une société belge de numérisation d'archives audiovisuelles bien connue. Je lui explique que je vois très bien de quoi il s'agit, tout en taisant le fait que de nombreux confrères archivistes trouvent leurs tarifs exorbitants (mais c'est une autre histoire !).

Hamilton L. Evenvel, client polyvalent. — La Maison du Peuple est presque comble ce soir. Seules places restantes : les fauteuils confortables sur le petit podium. Le coin est boudé par tout le monde et je m'y assieds donc, seul, avec mon ordinateur et 50 centilitres de bière. C'est la seconde fois que je m'installe à cet endroit légèrement surélevé. (La première fois, c'était pour discuter avec Fany, tiens !) 

Les clients ne tardent pas à investir le lieu. Parmi ceux-ci : une femme seule avec son matériel à dessin ; un groupe de quatre jeunes insupportablement pédants ; deux amoureux qui n'arrêtent pas de s'enlacer et de s'embrasser avec beaucoup de vigueur (pauvres amygdales...). Vont-ils aller jusqu'au coït ? On dirait, mais tout compte fait non (ils gardent beaucoup trop de vêtements pour arriver à quelque chose de vraiment probant en la matière).

Courant de la soirée, une jeune femme couche son bébé sur le canapé vide situé à ma droite et me prévient : « Je suis désolée, je vais devoir changer mon gamin... Ça ne va pas sentir bon. » « Pas de problème. J'ai l'habitude. J'ai connu ça. » Le garçon est tout content d'être sur un canapé, n'arrête pas de gigoter et d'explorer chaque recoin de ce petit monde. La maman est débordée : « Bon, je n'y arriverai pas. Je vais attendre le père... » « Hé, attendez, lui lancé-je, je peux m'en occuper si vous voulez. Je le tiens pendant que vous changez son lange ! » Elle accepte. Je m'attends à voir le bambin pleurer alors que je maintiens ses petits bras contre le canapé, mais c'est l'inverse qui se passe : il me fait un grand sourire émerveillé, comme s'il découvrait quelque chose d'à la fois extrêmement comique et fabuleux. — Oui, oui, je sais, pas besoin de me le répéter à nouveau (vous allez me gêner) : je suis à la fois l'un et l'autre, hem.

lundi 4 juin 2012

De plumes, de sang et d'eau

Les lèvres noires. — Cette fois-ci, sans doute Jonas serait-il d'accord pour déclarer que The Black Lips est un vrai groupe de vrai rock véritable, même selon le cadre très étroit dans lequel il inscrit ce genre musical (« Le rock, c'est un gars qui prend une guitare et qui en sort un son de malade ! » ou quelque chose de rapprochant)... Enregistrement à l'arrache, voix qui se foutent complètement de sonner juste, énergie tribale, paroles répétitives qui la plupart du temps ne veulent pas dire grand-chose...

Par ailleurs, sans doute des membres de ma famille visionnant sur ce blog la vidéo de la chanson « Family Tree » (Arabia Mountain, 2011) me demanderaient-ils à nouveau si je ne suis pas en train de changer de bord (ça va devenir le running gag du moment). Pour les rassurer, pour autant qu'il faille les rassurer de quoi que ce soit, je leur répondrais que je regarde ce clip principalement pour les jolies jeunes femmes dénudées couvertes de plumes et de sang, ainsi que pour l'ambiance orgiaque, décadente et séminale qui se dégage de la vidéo... (Tout doux, Hamilton... L'ambulance va bientôt arriver... Encore un tout petit peu de patience...)

Autre chose : suis-je le seul à voir dans ce clip un petit air de ressemblance avec « Losing My Religion » de R.E.M. ?... Même imagerie onirique faite de corps à moitié nus, de référence à la culture chrétienne, à la Renaissance et à l'homosexualité ? Dans « Losing My Religion », l'image de saint Sébastien percé de fausses flèches ; dans celui-ci, un faux Christ sur sa croix. Et puis, il y a les plumes !


I'm happy again. — Par principe, à partir du mois de juin, qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il neige (?) ou qu'il fasse un soleil radieux, je refuse catégoriquement de porter le moindre pull ou manteau (autrement dit : je suis toujours en tee-shirt ou en chemise). De la même manière, il est hors de question que je me balade avec un parapluie. Par conséquent, vers 17 heures, lorsqu'une pluie torrentielle s'abat sur moi, entre le travail et mon arrêt de train, je ne suis absolument pas protégé. Les quelques autres malheureux que je croise sans parapluie courbent l'échine et tentent de se protéger tant bien que mal. Ils ont tort. Car tenter de se protéger en baissant la tête ne sert à rien. Je garde donc la tête haute et continue de marcher tranquillement en sifflotant. J'essaie de me dire que je ne fais qu'un avec la pluie, qu'elle ne m'atteint pas vraiment, que je vis l'instant présent, comme Gene Kelly dans Singin' in the Rain... Sauf que je ne danse pas, ne fais pas de claquettes ni ne m'accroche à un lampadaire... What a glorious feeling. I'm happy again. I'm laughing at clouds. So dark up above. The sun's in my heart... (Ce passage décrit à la perfection la sensation que peut ressentir quelqu'un qui ne considère pas la pluie comme son ennemie.)


Résultat de cette petite folie : dans le train, mes chaussures sont liquéfiées, mon pantalon est littéralement trempé et je suis obligé de secouer ma tête comme un vieux chien pour évacuer toute l'eau présente dans ma chevelure. Les gens me regardent comme si je débarquais de Pluton. J'ai envie de gentiment leur expliquer : « Vous savez, dehors, il pleut. On est en Belgique. Ça arrive. » Ou encore : « Sur Pluton, il n'y a pas d'eau*. »

Fríðr. — Le train entre en gare de Bruxelles-Midi et je suis toujours bel et bien mouillé. Fríðr (la navetteuse) sort en même temps que moi. Je lui dis : « Je me suis pris la pluie dans la tronche. Je n'ai jamais de parapluie. » Elle me regarde de haut en bas et me répond : « Je vois. » Je passe une partie du trajet de retour avec elle. Elle m'explique qu'elle travaille dans l'assainissement des sols, à Liège, depuis environ trois ans. Quand je lui raconte que ça fait plus de six ans que je fais cette putain de navette, elle s'exclame : « Six ans ! », puis me demande : « Et tu n'as pas envie d'habiter à Liège ? » Toujours la même réponse : ha non, Bruxelles est ma ville d'adoption, ma belle petite ville, dans laquelle je finirai mes jours et je ne la troquerai pour aucune autre ville dans ce monde de fous. (C'est sans doute là l'unique signe d'appartenance territoriale que l'on pourra déceler dans ce journal, avec peut-être ma maison d'enfance.) Plus tard, dans le tram, je lui renvoie la question : « Et toi, tu ne veux pas aller habiter à Liège ? » Elle me fait un grand non de la tête, un peu comme pour signifier « T'es taré ou quoi ? » Sublime décadence, la danse des panses, ministère de la Bière, artère vers l'Enfer... 

Au Parvis de Saint-Gilles, je lui explique que c'est là que je descends aujourd'hui (la prochaine fois, je lui dirai peut-être aussi que c'est là que je passe ma vie).
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* En fait, peut-être que si, justement !

mardi 24 avril 2012

Le réel qui suinte

Légère révision de mon questionnaire de Proust. — Après réflexion, je me rends compte que « l'écoute » n'est certainement pas une des réponses correctes à la question de la qualité que je préfère chez un être humain. Il faut que je change cette réponse par « l'investissement ». L'investissement... Voilà une qualité que j'adore : s'investir pleinement et sérieusement dans quelque chose (relation humaine, projet, idée...), ne pas le faire avec je-m'en-foutisme, et ce même si le projet peut paraître de l'extérieur totalement ridicule. (Pour en finir avec la superficialité.)  

Déjà-vu & rêve combinés. — Aujourd'hui, je me relève en pleine nuit, vers quatre heures du matin, assez agité. J'ai fait un cauchemar très réaliste dont j'ai hélas oublié la teneur deux heures plus tard à mon second réveil. J'aurais bien voulu m'en souvenir car, sur le coup, je me suis dit que je devais absolument m'en souvenir. Tant pis... Mais il y a autre chose : quand je me suis dit que je devais m'en souvenir, j'ai eu une sensation de déjà-vu assez étrange... L'impression que j'avais déjà vécu cette situation particulière (jusque là, rien de plus « classique »), à savoir entre autres : revenir de la Maison du Peuple où la gentille serveuse m'a offert un verre, me poser plein de questions sur moi-même avant de m'endormir et me réveiller quelques heures plus tard en pleine nuit à cause d'un cauchemar dont je devais me souvenir et... avoir une sensation de déjà-vu. Car — et c'est là que ça devient d'une certaine manière original — dans cette fugace sensation de déjà-vu était contenue ma sensation de déjà-vu. Curieux : cela forme comme un sorte de cycle sans fin... — En fait, à y réfléchir, non, ça ne forme rien de ce genre.

Prise de contact. — Sous-sol de la gare de Bruxelles-Midi. Je prends un café à mon endroit habituel. Le vendeur : « Salut, M'sieur ! Un café noir à emporter, comme d'habitude ? ». Ouaip. (Le besoin de repères.) La jeune femme au sac Quechua rouge que j'ai mentionnée hier soir est là, justement, en compagnie d'une autre dame que je ne connais pas. (Note : je l'appelle de cette manière alors qu'elle ne porte plus de sac Quechua rouge depuis longtemps, que je sache...) Elle me salue, et j'en profite pour lui demander :

« Vous étiez à la Maison du Peuple hier soir, non ?
— Ha. Euh. Mais oui ! C'est pas loin. On habite le même quartier, je crois. Toi aussi, tu habites Saint-Gilles, non ?
— Oui ! Enfin, non : Forest. À la lisière entre Forest et Saint-Gilles, en fait. 
— Et comme Fríðr et moi, tu fais la navette Bruxelles-Liège tous les jours...
— Hé oui... Depuis six ans...
— Six ans ! Moi ça n'en fait que trois...  Enfin, là, j'ai de la chance, je ne travaille pas à Liège aujourd'hui.
— Il en a fallu du temps pour qu'on s'adresse la parole.
— Oui, en effet.
Fríðr, c'est celle avec ses longs cheveux châtains, à qui je dis bonjour aussi et qui prend son tram à Albert ?
— Oui, c'est elle. À force de prendre le même train, on a fini par faire la navette ensemble, parfois...
— Et tu travailles dans quoi ?
— Dans les archives audiovisuelles.
— Ha ! Marrant. Moi, c'est les archives tout court.
— Ha tiens...
— Et Fríðr, elle travaille où ? Dans les archives audiovisuelles aussi ?
— Non, rien à voir. Elle est dans l'écologie, elle.
— OK. Moi, c'est Hamilton. Et toi ?
— Epiphany. »

Son café et le mien sont prêts. Je lui souhaite une bonne journée et la laisse avec sa collègue car mon train va bientôt arriver en gare. Sur le quai, je dis bonjour à la petite dame un peu ronchonne, dont je parlais ICI notamment. Elle répond, comme souvent, par un sourire et un clin d'œil.  

Gare de Liège-Guillemins. Je vois un inconnu monter dans mon train en correspondance, le premier tome du roman Dune en main. J'ai la fibre sociale aujourd'hui, et je ne peux m'empêcher de lui lancer, souriant : « Un des plus grands romans de tous les temps... Dune. » Il me répond par un simple oui entre l'enthousiasme et la surprise.Fin de la partie consacrée au microcosme ferroviaire. 

Constat. Je me trouve dans un de ces jours durant lesquels, sans raison, « le réel suinte ». J'ai l'impression de réintégrer momentanément le giron de l'humanité. Je suis vivant. Je pourrais m'émerveiller devant, au hasard, quelque chose d'aussi banal (du moins en apparence) qu'un bourdon butinant une fleur ou bien la trajectoire d'un groupe d'oiseaux dans le ciel. J'ai le (faux) sentiment de tout comprendre, beaucoup plus rapidement que d'habitude, et je souris béatement dans le tram qui me ramène chez moi. (Je dois passer pour un taré.)

Chez Flippo et Bastien. — J'arrive chez eux vers 21h10. Seules présentes, dans la cuisine : Amy, qui prépare des boulettes de poulet à la ricotta (miam !) et Ismerie, assise sur un tabouret près de la fenêtre ouverte, au bord de laquelle elle fume de temps à autre. Flippo, Zapata et Pietro sont encore au badminton ; Bastien est à une soirée « football » (hein ?). Amy et Ismerie me demandent comment je vais et je leur réponds : « La routine... Mais ça me fait plaisir de vous voir... » Ce qui est vrai, sauf que d'habitude, je ne le dis pas. Aujourd'hui, je suis dans une journée où tout va bien, où je souris aux gens et où je lance tout ce qui me passe par la tête...

Les trois badistes reviennent vers 21h30. Zapata reparle de Seashack, mais aussi de différents projets qui consisteraient, l'un à habiter une maison à plusieurs pendant un temps, l'autre, plus vaste, à fonder une auberge alternative à la campagne. Il s'est déjà renseigné à ce sujet auprès de banques. C'est une constante chez lui : le travail de salarié l'emmerde et il se voit mal passer le restant de sa vie dans un schéma de type métro-boulot-dodo. (Moi aussi, mais contrairement à lui, je n'essaie pas de m'en sortir : je suis piégé et regarde passer les jours, les semaines, les années...) De leur côté, Pietro et Ismerie sont à la recherche d'un appartement à acheter. 

Amy déteste l'utilisation spéciale qui est faite, par les Français principalement, de la préposition « sur » quand elle est utilisée pour remplacer « à » : « Je vais sur Paris » au lieu de « Je vais à Paris »... Les Belges de la Capitale commencent à l'utiliser aussi, par pur mimétisme. « Pourtant, dit Amy, il n'y a aucune raison d'utiliser un "sur" dans ce cas... On ne marche pas dessus quand on s'y rend ! »

La soirée a commencé tard et se termine donc assez vite. Après le souper (soupe, riz, boulettes et gâteau), pas le temps de jouer à un jeu de société. Il est minuit. Avant que je m'en aille, Zapata me propose de partager un joint. — Ce dernier, combiné au vin rouge que j'ai bu un peu plus tôt, passe mal : je ne suis pas malade, mais la clarté intellectuelle dont je me vantais ci-dessus n'est plus qu'un lointain souvenir. Un peu plus tard, à la Porte de Namur, j'ai mal aux yeux et j'ai la plus grande difficulté à prononcer ma destination au taximan. Je vais être frais demain, tiens !