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lundi 23 avril 2012

"Save and continue"

Publicité. — « Tes relations avec les autres laissent à désirer ? Tu es timide, complexé et maladroit dans tes contacts sociaux ? Tu ne comprends pas pourquoi d'aucuns te laissent de côté et te tirent la gueule ? Tu es célibataire depuis longtemps et tu ne sais pas comment rompre cette solitude qui te ronge ? Nous avons LA solution à tous tes problèmes ! — OUI ! Tu as bien entendu ! — LA solution ultime ! Cela s'appelle... la philosophie allemande. Avec la philosophie allemande, tu découvriras un monde fait d'exaltation de soi, de sentiments de supériorité et de misanthropie. Tu comprendras également que tu te poses de très mauvaises questions et que la vie ne peut être vécue que dans le stoïcisme le plus complet et le repli du Monde. Alors, toi aussi, parcours sans plus tarder cette huitième merveille de l'humanité qu'est la philosophie allemandeuh ! Premier pack à 18,89 € seulement, les suivants à 19,51 € ! (Les parenthèses, tirets cadratins et autres ponctuations superflues sont en option.) »

Pendant ce temps, hier soir... — Avec toutes ces conneries d'anniversaire, je n'ai pas du tout parlé de mon week-end, que j'ai passé en compagnie de mes parents et de ma fille. (Rien à signaler de ce côté, si ce n'est que cette dernière a reçu son troisième bulletin de première primaire — très beau — et qu'elle est de plus en plus éveillée.)

Hier soir, comme tous les dimanches ou presque, je suis allé à la Maison du Peuple. J'avais en vue de travailler en première partie de soirée à une sorte de tableau d'ensemble reprenant les périodes marquantes de ce blog pour l'année écoulée, mais dès mon arrivée, je tombe sur Nanash — un revenant ! — et Andrew. Normalement, eux aussi doivent travailler : Nanash a en effet demandé à son vieil ami de l'aider à traduire en anglais le résumé d'une communication médicale qu'il voudrait donner au Brésil cet été. L'abstract (comme il dit) doit être envoyé aujourd'hui... mais il n'a pas encore terminé le texte en français. 

Personne à la table ne travaille comme il devrait travailler. Nanash s'isole un moment sur son MacBook grâce à ses écouteurs, mais après une petite heure, il revient sur Terre et prend part à une discussion politique, élection présidentielle française oblige. Nanash appartient à ce qu'on pourrait appeler, en gros, la gauche radicale (un communiste, quoi) et soutient donc Mélenchon... Moi aussi. (Comprendre : si j'étais Français et que je devais voter pour quelqu'un à la présidentielle, je voterais pour lui.) Je dis d'ailleurs durant la conversation, sans que je sache moi-même si je suis sérieux ou pas, que dans l'éventualité extrêmement improbabled'une victoire du leader du Front de gauche, je prendrais illico presto le train pour Paris... (À défaut du drapeau noir, je brandirais un drapeau rouge sang. — Mais à choisir, je préfèrerais encore brûler tous ces putains de drapeaux.)

Qu'importe les arcanes de la politique française ! Ça me fait très plaisir d'avoir un gars de gauche à ma table. Je sens comme un souffle d'air frais ce soir (ou plutôt hier soir) : celui de la remise en question du système. Je me sens moins seul, pour une fois : d'habitude, en soirée, à l'exception de celles que je passe en compagnie de Flippo, Zapata, Amy, etc., ou de Léandra en tête à tête, je suis entouré de gens ou bien de droite, ou bien centristes (donc de droite), ou bien encore apolitiques (donc de droite).

Je regarde avec une certaine délectation Nanash s'énerver en tapant du poing sur la table. Sa colère me rappelle un peu celle qui m'a prise d'un coup lors d'une soirée chez moi, le vendredi 17 juin 2011 (de l'intérêt de tenir un journal). Il s'agit ici, pour autant que je puisse en juger, du même genre d'énervement : celui de quelqu'un qui sait ce que c'est, matériellement, de ne pas avoir d'argent du tout, et qui trouve presque déplacée toute discussion bourgeoise, de salon, à ce sujet.

Nanash possède une conscience politique très tranchée. Il a des idées arrêtées sur les salaires et sur ce que devrait gagner les gens : « La rémunération d'un ministre ou d'un parlementaire, à l'origine, c'est pour permettre à tous, y compris aux classes les plus pauvres, d'occuper ce genre de fonction et de s'y consacrer à plein temps. C'est aujourd'hui une somme énorme. C'est moralement inadmissible de gagner autant. C'est une question de principe. Quand autant de gens sont asphyxiés financièrement, les représentants de l'État se doivent, encore plus que les autres, de donner l'exemple. » Ou encore : « Les règles du jeu devraient être exactement les mêmes pour tous. Or, actuellement, rien n'est plus faux. Ceux qui sont les plus capables de s'en sortir financièrement, ce sont les classes les plus aisées, qui peuvent se payer sans problème un comptable, un avocat... La justice ne s'applique pas de manière égalitaire pour tous. Ce sont toujours les plus petits qui ont le plus de mal à s'en sortir... »

Face à lui, Andrew est un peu énervé, pas tant à cause du discours qu'il tient que de son comportement de procureur général. Andrew se dit même inquiet par rapport à un tel ton : il n'aime pas l'attitude qui consiste à délimiter ce que devrait être la vertu en matière de société. Je suppose qu'Andrew considérerait une société économiquement planifiée comme une énorme privation de liberté, voire comme une aberration. — Mais le problème réside aussi dans le fait qu'actuellement, comme souvent (voire toujours ?), beaucoup de personnes sont réellement privées de toute liberté parce que la redistribution des richesses est tristement mal foutue.

Save and continue. — Toujours au cours de la même soirée, Andrew, qui en ce moment joue à un vieux Zelda sur sa console, me dit en substance ceci : « Pouvoir revivre sans cesse une journée passée, comme dans Un jour sans fin avec Bill Murray, c'est le rêve de toute la génération "Jeux vidéo" : sauvegarder sa vie comme on le fait avec une partie de Zelda et pouvoir la rejouer sans problème plus tard... » — Du coup, je me demande, si j'en avais le pouvoir, quelles parties de ma vie (quelles sauvegardes) je déciderais de rejouer. C'est impossible : mieux vaut donc ne plus y penser et gagner du premier coup.

Aujourd'hui soir, Maison du Peuple (encore et toujours). — Je suis presque à jour. Sensation étrange que celle d'écrire dans ce blog ce qui se passe à quelques heures d'intervalle. Je vois des troncs d'arbre descendre le cours de la rivière et, pour une fois, un tronc se trouve non pas loin en aval mais presque en face de mes yeux. Je décris, en léger différé, le passage du tronc... J'ai rattrapé mon retard.

(C'est même pire que ça : étant en avance sur la rédaction de mon journal et n'ayant rien d'autre à foutre de mon existence, je suis allé jusqu'à décrire dans le train le passage d'un tronc qui se trouvait en amont : je savais que Léandra serait à la Maison du Peuple ce soir et j'ai donc raconté la rencontre avant qu'elle n'ait réellement lieu. Mais ce genre de chose ne marche pas et je suis maintenant obligé de revoir mon texte. — Il ne peut y avoir de Prédiction sans Avenir.)

Léandra (qui n'est pas un tronc, je tiens à le préciser) est déjà installée à l'une des tables du fond quand j'arrive. Elle a oublié ses clés et s'en ira bientôt passer sa soirée chez Jonas. Nous buvons du vin blanc. Par le plus grand des hasards, Igor est également, en transit, à la Maison du Peuple. Il s'installe avec nous et prend un verre de vin rouge. 

Léandra et Igor partis vaquer à leurs occupations respectives, je reste seul à une table près de la fenêtre. Marrant : je remarque que la jeune dame au sac Quechua rouge, qui prend le même train que moi tous les jours et qui me salue depuis peu de temps, est assise à une autre table avec des amis. Ce n'est pas la première fois que je la vois dans ce café... (Et sur un des murs de celui-ci, plusieurs semaines d'affilée, j'ai cru voir la photo d'enfance d'une autre navetteuse : celle qui ne dit jamais rien, qui a un air très froid, qui lit John Stuart Mill et qui s'intéresse au cinéma.) — Le monde est petit, mais je ne lui parle pas.

La serveuse la plus jolie et la plus souriante du café est présente aujourd'hui. Quand elle me voit, elle me demande comment ça va et me distribue une flopée de tickets Wi-Fi (assez pour tenir quelques jours). J'aimerais être comme elle car elle respire la joie de vivre. Elle accueille tous les clients avec un sourire jusqu'aux oreilles. — Mais comment fait-elle ?

Addendum curieux. (Je jure que le paragraphe ci-dessus ne constituait pas une amorce.) Je m'apprête à partir de la Maison du Peuple, vers 22 heures. J'ai déposé mon verre sur le comptoir, je reviens des toilettes... La serveuse citée plus haut arrive à ma table et me dit : « Je suis un peu déçue. T'es passé devant le bar et tu n'as pas repris de verre. Je comptais t'en offrir un. Tu veux quoi ? ». Euh... « Je veux bien une Chimay blanche, mais en 25, et je vais venir la chercher au bar... » Au bar, elle me dit : « Tu es toujours souriant et de bonne humeur [ha bon ?], alors je t'offre un verre. » Que faire ? Bah rien. Mais je vais juste éteindre mon PC et essayer d'avoir l'air normal, au cas où. (Mon dieu, mon dieu...)

samedi 14 avril 2012

En string dans une boîte à chat

Sortir ? Ne pas sortir ? — Je ne fais rien de ma journée, si ce n'est jouer, encore et toujours, aux Colons de Catane en ligne, ce qui a un effet néfaste sur mon humeur. Je sais que je suis en train de gâcher mon week-end "libre" (c'est-à-dire sans ma fille), mais je suis comme cloué sur place. J'enchaîne les parties, sans discontinuer. Et j'en gagne de plus en plus. — La drogue du jeu. 

L'après-midi, je passe deux coups de téléphone... Le premier à Léandra, que je n'ai plus vue depuis longtemps. Elle m'apprend que Jonas, en plus d'être dans les limbes de l'indécision, a un petit problème de santé : "On a cru que c'était grave... mais non." Le second à Emily car il est question, peut-être, de rejoindre Andrew et Walter en ville... Elle ne répond pas (j'apprendrai plus tard qu'elle dormait encore à l'heure de mon coup de fil). 

Digression temporelle... En début de soirée, Andrew et Walter assistent à une "performance" artistique techniquement orchestrée par Igor : une drôle d'histoire de "flamande en string" (la description est de Walter) faisant le tour d'un terrain vague, en courant, dans l'enceinte de Tour & Taxis. Après avoir couru, l'actrice se terre dans une petite maison, clin d'œil à la boîte à chat de Schrödinger. Est-elle vivante ? Est-elle morte ? Comment perçoit-on sa propre existence ?... Au final, la performance est un chouïa ratée : à cause d'un bête problème de micro, les spectateurs (une septantaine de personne, principalement des amis des artistes et des bobos à smartphone, parfois les deux à la fois) n'ont entendu que des bribes du monologue philosophique de la "performeuse"...

Emily me rappelle en fin d'après-midi et m'apprend qu'elle n'est pas disponible, du moins pas avant la seconde partie de soirée... Elle a en effet prévu de sortir avec "les autres" (Charles-Henri et compagnie). J'hésite. Est-ce que je rejoins Andrew et Walter ou est-ce que je reste chez moi ? Si je reste, peut-être pourrai-je voir Léandra ? Je suis indécis et je déteste ça. Je décide finalement de rester chez moi, confortablement affalé dans mon petit divan rouge, devant les Colons de Catane évidemment. J'apprends que Léandra restera "au chevet de Jonas" aujourd'hui. Puis Emily me téléphone à nouveau : tout compte fait, sa sortie est annulée et elle me propose d'aller manger en attendant Andrew et Walter. J'accepte. Le rendez-vous est fixé au Ellis Gourmet Burger, un snack de la place Sainte-Catherine.

Amblyopie sentimentale. — Chez Ellis Gourmet Burger. Pas de table disponible : le serveur nous installe au bar. Pour une fois, Emily n'est pas habillée "à l'aise" et porte un très joli dessus noir (un vêtement qu'elle a acheté à l'occasion d'un récent mariage dans sa famille), associé assez curieusement à un jeans et un manteau rouge... Au centre de la discussion : le strabisme. Emily m'explique que dans certains cas de strabisme non corrigé durant la petite enfance, il arrive qu'une personne perde totalement l'usage d'un œil, non parce que celui-ci est endommagé d'une quelconque manière mais parce que le cerveau ne peut analyser l'image qu'il reçoit. Le terme consacré est "amblyopie". Je trouve très curieuse et assez intéressante cette idée de cerveau incapable d'interpréter une donnée sensorielle provenant d'un organe sain : cela montre, pour ainsi dire, qu'une donnée visuelle n'est disponible qu'après interprétation, comparaison, classement... — Encore une Gestalt ?

Le hamburger au bacon est très bon mais le service très énervant. Chaque minute, un serveur vient nous demander si nous avons choisi. Les places sont chères et il faut choisir vite, mon gars... On se croirait dans un bar branché parisien. Je déteste.

« Et Charles-Henri, ça va ?
— Oui, ça va bien. Il fait toujours plein de trucs... Parfois, je me demande où il va chercher toute cette énergie.
Ça fait longtemps que je ne l'ai plus vu. 
— D'un côté, tu as tout fait pour...
Mmmmmh ?
— Tu ne répondais plus à aucune de ses invitations. Il a fini par se lasser. »
(Ça me demandait un trop grand effort de faire semblant d'être naturel... Très difficile de les voir, ces deux-là... Et surtout, très difficile de la voir. Il existe une zone morte dans mon cerveau lui correspondant : une amblyopie sentimentale, en quelque sorte... Nul sentiment en cet endroit où pourtant, à une époque pas si lointaine, il y avait beaucoup d'amour.)

Nous rejoignons Walter, Andrew, Eugenia (sa collègue russe), accompagnée d'une de ses amies, au café De Markten, une cantine au design aseptisé située à une centaine de mètres de notre snack à burgers. Nous buvons un verre, discutons de la performance de la "dame en string" (voir plus haut) et quittons assez rapidement l'endroit pour un des vieux cafés à impasse du Pentagone bruxellois...  Faute de place au Bon Vieux Temps, nous passerons la fin de la soirée à l'Imaige Nostre-Dame. Entretemps, les deux Russes sont parties.

I just wanna feel real love. — À l'Imaige, une playlist pour le moins bigarrée, puisqu'elle comprend à la fois "Close to Me" de The Cure et "Feel" de Robbie Williams. 

Close To Me by The Cure on Grooveshark

Feel by Robbie Williams on Grooveshark

Que j'aime "Close to Me" n'a rien d'étonnant. Même si ce succès commercial n'égale pas — et je ne fais ici que répéter, je pense, un avis largement partagé par de nombreux fans du groupe — les pépites de leur "trilogie noire" (Seventeen Seconds, 1980 ; Faith, 1981 ; Pornography, 1982), ça reste du très bon Cure. Par contre, pourquoi "Feel" de Robbie Williams me touche-t-il autant ? Pourquoi est-ce cette chanson que je garde en tête pour le restant de la soirée ? Parce que je l'écoutais jeune, sur MTV ? Impossible, car la chanson date de 2002... — Non : il faut croire que j'aime cette chanson parce qu'elle me parle, c'est tout. C'est un truc qui ne s'explique pas, un peu comme ma passion pour Julien Clerc ou les premières versions de Starmania... (À un moment, Robbie dit : "My head speaks a language I don't understand". Fait-il une référence à la critique du langage privé par Wittgenstein ? — Mais non !)

Après Batman et Retour vers le futur, Walter est désormais légèrement obnubilé par Apollo 13, ce film qui relate les mésaventures de trois astronautes obligés de rentrer sur Terre dans des conditions incroyablement difficiles et dangereuses, à la suite de l'explosion d'un réservoir d'hydrogène... Walter est fasciné par l'exploit réel des trois astronautes, mais également par une donnée technique du film (et il y a effectivement de quoi l'être) : "Pour simuler l'apesanteur propre à l'espace, ils ont dû faire environ 1500 vols paraboliques en avion lors du tournage !"

Andrew parle de la diffusion, la semaine dernière sur France Culture, de quatre émissions des Nouveaux chemins de la connaissance consacrées au "Rêve américain à l'écran". Dans la première, la présentatrice Adèle Van Reeth reçoit Yves Pedrono, un spécialiste et un puriste du Western, également intéressé par les liens entre ce genre et la Bible. Tout cela donne envie d'écouter le podcast de l'émission... La semaine prochaine sans doute...

Un peu après minuit, Andrew repart en voiture avec Emily et Walter se charge de me ramener chez moi. Pour une raison inconnue, le trajet de retour est ponctué d'embouteillages... — De retour chez moi, je fais fort : je joue aux Colons de Catane en ligne jusqu'à 7 heures du matin. Dans trois-quatre heures, faut que je me lève !

lundi 20 février 2012

La réalité qui fuit

Ce lundi, mon train effectue un arrêt exceptionnel à Leuven et, pour cette raison (entre autres), arrive en retard à Liège. Comme d'habitude, je fais la file à l'accueil de la gare des Guillemins pour recevoir une attestation de retard. La petite navetteuse ronchonne, que je commence à connaître à force de faire la file avec elle pour recevoir ce bête papier, se trouve devant moi. Elle se retourne, me fait un clin d'œil et demande une deuxième attestation à mon intention. Puis elle me dit, avec un grand sourire sardonique :

« Tiens, vous savez pourquoi le train est en retard aujourd'hui ?
— Oui, parce qu'on a fait un arrêt à Leuven...
— En effet, mais pourquoi a-t-on fait un arrêt à Leuven ? Vous ne le devinerez jamais !
— Ha non, je ne sais pas.
— C'est à cause de trois gugusses qui ne sont pas foutus de savoir que leur train ne s'arrête pas à Leuven.
— Mais pourtant le contrôleur l'a clairement dit à Bruxelles-Nord, comme d'habitude !
— Hé oui, mais voilà : ces messieurs devaient aller à l'aéroport et n'écoutaient pas les annonces. Le train a donc fait un arrêt exceptionnel simplement pour qu'ils puissent prendre une correspondance vers Zaventem et ne ratent pas leur avion !
Woaw, ça c'est du service ! »
(La SNCB, une longueur d'avance... et des arrêts en plus.)

* * *

Ce soir, je suis invité à un souper chez Léandra. J'arrive à 19 heures pile, avec quatre Orval dans mon sac (ben voyons !). Jonas et Andrew sont également invités et arriveront un peu plus tard. Léandra nous prépare un repas japonais ou à tout le moins asiatique à base d'émincés de bœuf, de courgette, de gingembre, d'ail, d'oignons nouveaux, de tomates cerises, de champignons, de saké et de nouilles. Je l'aide d'abord à couper la courgette en de fines lamelles. L'exercice est périlleux : malgré le fait que j'adore cuisiner, je n'ai jamais été fichu d'éplucher un légume ou un fruit correctement (c'est-à-dire sans en perdre la moitié de la chair au cours de l'épluchage). Plus tard, j'aide également Léandra en tranchant ses tomates en deux parts égales. Je me sens d'une utilité monstre.

Jonas débarque alors que je coupe les tomates. Il me parle d'une émission radiophonique, sur France Culture, intitulée "Mauvais genres". Andrew l'a déjà évoquée à plusieurs reprises ("Il faut vraiment que tu écoutes cette émission ! Tu adorerais !" m'a-t-il déjà dit). Les sujets abordés sont en effet des plus intéressants ("deux heures de polars, mangas, comics, et autre littérature érotique et fantastique").

La dernière émission en date est consacrée à Philip K. Dick, un de mes auteurs de science-fiction favoris, maître de l'idéalisme
terme à prendre ici dans son sens purement philosophique appliqué à ce genre littéraire. Tout (ou presque) dans l'œuvre de Dick est lié à la perception de la réalité et à son détournement — "Et si notre monde n'était qu'un simulacre ?", "Et si la réalité n'était qu'un décor ?" : ce genre de questions... La plupart de ses romans mettent en scène un héros ordinaire qui voit le monde de prime abord normalement mais qui, après un événement déclencheur, commence à se poser de sérieuses questions par rapport à ce qu'il perçoit, jusqu'à ce que sa réalité s'écroule et qu'il se rende compte de ce qui se trouve derrière la barrière de l'illusion Dick applique là une version moderne de la caverne de Platon ; c'est le George Berkeley de l'anticipation — son œuvre, c'est un Matrix ou un Truman Show avant l'heure (en beaucoup plus complexe)...

Jonas adore la science-fiction. Moi aussi. Pour une fois que je peux échanger des vues et des idées sur ce sujet, je ne m'en prive pas. Plusieurs romans de Philip K. Dick sont ainsi évoqués dans le courant de la soirée : Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? [1968] (à l'origine du film Blade Runner) ; Le Maître du Haut Château [1962] (une uchronie dans laquelle l'Axe a gagné la Seconde Guerre mondiale et se partage le Monde ; les Japonais contrôlent la côte Ouest des États-Unis mais un écrivain, retranché dans sa résidence, raconte une tout autre histoire : celle de la victoire des Alliés) ; Ubik [1969] (dont est tirée la célèbre maxime : "Je suis vivant et vous êtes morts", qui est également le titre d'une biographie de Dick par Emmanuel Carrère)... Par ailleurs, je conseille à Jonas Le temps désarticulé [1959], car ce roman traite de manière oblique d'un sujet qu'il semble apprécier (c'est le moins qu'on puisse dire), à savoir la cryptanalyse.

Un autre point abordé est la similitude entre une partie du Bateau ivre d'Arthur Rimbaud et la réplique finale du réplicant Roy Batty dans Blade Runner, réplique qu'il lance à Deckard juste avant de mourir. Apparemment, je ne suis (évidemment) pas le seul à avoir fait cette comparaison. Cette influence du Bateau ivre sur une œuvre de science-fiction n'a rien d'étonnant, ni même d'original : Cordwainer Smith avait déjà utilisé ce poème dans une de ses nouvelles du cycle des Seigneurs de l'Instrumentalité, nouvelle dans laquelle un certain Artyr Rambo haha ! traverse ce curieux médium qu'est l'Espace3 dans le simple but de retrouver son amoureuse. À son retour, il ne peut déclamer que des parties du célèbre poème... (Un superbe hommage, qui devrait être lu par tous ceux qui considèrent — à tort la science-fiction comme une sous-littérature).
Le Bateau ivre de Rimbaud (extrait)

« J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
— Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer ! »

Blade Runner de Ridley Scott, dernière tirade de Roy Batty


« J'ai vu tant de choses que vous, humains, Ne pourriez pas croire. 
De grands navires en feu surgissant de l'épaule d'Orion ! 
J'ai vu des rayons fabuleux, des rayons C, 
Briller dans l'ombre de la Porte de Tannhäuser !
Tous ces moments se perdront dans l'oubli,
Comme les larmes dans la pluie. (...) »
* * *

Andrew revient sur notre passé de cow-boys. Il explique à Jonas qu'à chaque fois que nous conduisions un troupeau dans l'Ouest sauvage — et nous en avons conduits, des troupeaux ! —, un animal ressortait toujours du lot, une bête avec qui nous nouions des liens particuliers. (Hé ! Le pervers qui rigole, là, au fond : t'es repéré, hein !) Ainsi en est-il d'une vache dont le souvenir vibrant résonne encore dans ma mémoire de manière vivace, même après les vicissitudes bigarrées de l'espace et du temps : un brave bovidé qui portait le doux nom de Bertha et que nous appelions affectueusement "la grosse Bertha" (elle était d'origine allemande).

Léandra (ou Andrew — je ne sais plus) utilise à un moment dans une phrase l'expression "avoir un tropisme". C'est Igor qui, apparemment, use et abuse de ce terme, au point d'avoir initié un effet de mode dans son entourage. "Tropisme" est ici utilisé dans le sens de : "attirance irrésistible pour [quelqu'un ou quelque chose]". Exemple : "J'ai un tropisme pour les Suédoises" ou : "J'ai un tropisme pour le café". C'est sympa à placer dans une discussion de salon mais, la plupart du temps, je trouve que ça fait pédant, sans plus... D'autant que ce mot (qui désigne à l'origine un processus de croissance à la fois physique et chimique touchant les végétaux) possède une définition assez précise : au sens figuré, un tropisme est une force inconsciente et irrésistible qui pousse quelqu'un à agir d'une certaine façon (André Gide). Peut-on dès lors dire que l'on "a un tropisme pour" ? Peu importe !

Après cette chouette soirée et ce repas délicieux, Andrew et moi laissons Léandra et Jonas vaquer à leurs occupations. Andrew est exténué et a commandé un taxi pour rentrer chez lui. Je comptais prendre un tram, pour me dire à la dernière minute que c'est somme toute un peu con... Je profite donc de la présence du taxi pour revenir chez moi en triple vitesse...

lundi 26 décembre 2011

6ACV11

Le hasard existe-t-il ?

Considérant avec Andrew (rendons à César, etc.) que :
1) 9 personnes sont présentes à la soirée de Noël chez lui,
2) 9 personnes seront présentes à la soirée de Nouvel An chez moi,
3) 9 esprits sont permutés dans l'épisode 6ACV10 de Futurama,
4) certaines personnes sont permutées entre sa soirée et la mienne,

... quel est l'âge du capitaine ?
... comment peut-on encore croire en la contingence ?
Y s'passe quequ'chose, ici ?

Considérant en outre que :
1) je mentionne Orson Welles ICI, ICI ("Rosebud") et (War of the Worlds),
2) Claire discutait hier de "Rosebud" dans Citizen Kane,
3) Walter me parle, ce soir, de "Rosebud" dans Columbo (!),
4) juste après, Igor (le copain de Perrette) conseille Le Procès d'Orson Welles,
5) la tête du même Orson apparaît dans l'épisode 6ACV11 de Futurama,

... quelle est la couleur du cheval ?
... peut-on en déduire que le sieur Hamilton pète un câble ?
Y s'passe quoi, là ?

* * *

Neuf personnes au souper, donc. J'y rencontre (par ordre d'apparition) Andrew (l'hôte), Eugenia (une de ses collègues russes), Léandra, Romain et son compagnon Ramon (c'est Léandra qui a choisi le surnom, je n'y suis pour rien !), Igor (dont j'ai décidé de changer le surnom, l'ancien étant trop péjoratif à mon goût) et sa compagne Perrette (qui, en bonne anthropologue, part au Laos le 3 janvier prochain), et enfin Walter (qui, en bon économiste, part en mission au Congo en janvier prochain, pour le compte de l'ONG Acted).

Comme apéritif, nous avons droit à un magnum de délicieux Champagne, accompagné d'un très bon saucisson bien frais, de fruits secs et de verrines à la crème d'asperge. En entrée, des huitres et une salade. En plat principal, un chapon fourré avec une succulente préparation à base de foie gras. Tous ces plats sont néanmoins assez (trop ?) complexes pour moi : je ne peux pas manger d'huitre (une aversion sévère m'en empêche) ; quant à la volaille, j'ai du mal à en déguster des morceaux tout en la voyant entière, en pleine phase de décortication devant moi (heureusement, c'est Igor qui s'occupe de la découpe pour tout le monde et je ne me retrouve pas avec des morceaux d'os dans mon assiette : j'aurais eu l'air malin si Léandra avait dû m'aider à dépecer une partie de la bestiole, comme si j'étais un petit enfant dégoûté – en fait, je suis un petit enfant dégoûté)... Résultat : quand je vois arriver, en fin de repas, les "cantuccini" et le "panettone" apportés par Léandra, j'intériorise un soupir de soulagement : enfin un truc simple à manger ! 

* * *

Durant la soirée, j'ai noté au fur et à mesure quelques mots-clés sur mon téléphone portable, afin de disposer d'histoires pour mon journal (Léandra me sort d'ailleurs à un moment : "Tu dois la noter, celle-là !"). Alors que je me relis, je me demande ce que je vais bien pouvoir faire de ce bric-à-brac informe : "C'est pas Malte", "Le plaisir des zuitres", "Derrick", "Columbo", "Performances", "Cadeaux", "Blog et psychothérapie", "Poussin", "Noël 2012", "Anus de dinde"... Je peux au moins expliciter certains termes.

- "C'est pas Malte" est un jeu de mots (qui a dit "pourri" ?) lancé par Romain en début de soirée, après qu'on a parlé brièvement de Malte. Certains invités ont même osé continuer la série avec des "Tout ça va mal tourner" et autres jeux de mots de très mauvais aloi.

- "Derrick" : personne (ou presque) ne croit Léandra quand elle annonce que je possède l'intégrale en DVD de la première saison de la série allemande Derrick. Romain : "Non mais sans rire ? C'est vrai ? T'as vraiment l'intégrale de Derrick ?". Oui, oui, c'est même Maïté qui me l'a offerte pour mon anniversaire, trois petits jours avant de me quitter (véridique !). Je n'ai jamais compris (ou n'ai jamais voulu comprendre) la raison de ce cadeau. Peut-être n'y en avait-il pas ? Peut-être n'était-ce qu'une plaisanterie d'une très grande ironie ? Voilà la preuve absolue que le hasard n'existe pas.

- "Columbo" : Walter, sans emploi pour l'instant, n'a pas grand chose à faire de ses journées. Récemment, il a donc regardé, pendant plusieurs jours, tous les épisodes du célèbre inspecteur, toutes époques confondues. 

- "Performances" : Igor croit, a priori à tort, que Léandra se moque de lui. Igor est artiste : il organise des "performances", c'est-à-dire (si j'ai bien compris) des actes théâtraux dans lesquels il se met en scène (paraît qu'il s'est déjà suspendu au plafond). À 2 (deux) reprises, il regarde Léandra droit dans les yeux d'un air mi-sarcastique, mi-courroucé et lui dit quelque chose comme : "Mais allez, vas-y ! Arrête de marmonner, va jusqu'au bout de ce que tu voulais dire !". D'après Andrew, c'est normal : leur relation a toujours été "un peu" tendue.

- "Cadeaux" : plusieurs personnes ont apporté des cadeaux. Léandra, me voyant déposer trois cadeaux en bas du sapin, me lance : 
— Quoi ? Tu as apporté des cadeaux tout compte fait ? T'avais dit que tu n'en amènerais pas !
Haha ! Oui, mais c'était pour que tu n'en apportes pas pour moi !
— Ha ben je n'en ai pas apporté, du coup...
(Haaa, le don et le contre-don...)

D'Andrew (qui a par ailleurs offert un cadeau à tout le monde), je reçois un livre de Kazuo Ishiguro : Nocturnes, Cinq nouvelles de musique au crépuscule (je ne sais pas de quoi il est question mais le titre donne envie) ; de Walter, une double assiette creuse entièrement biodégradable. De mon côté, j'offre à Léandra deux livres dénichés aux librairies Tropismes (Galerie du roi, à Bruxelles) : un calendrier de jurons et un petit livre intitulé Anagrammes renversantes ou Le sens caché du monde d'Étienne Klein (physicien) et Jacques Perry-Salkow (pianiste de jazz et écrivain spécialisé dans les anagrammes – ça tombe bien), où l'on apprend (entre autres) que "Entreprise Monsanto" est l'anagramme de "Poison très rémanent" (woaw !) ; à Walter, une bouteille de Chimay Grande Réserve (Édition limitée 2010) ; à Andrew, une bouteille de Bush de Nuits (concrètement : une bière "Bush de Noël" murie 6 à 9 mois dans "des foudres de bois ayant contenu du Bourgogne de Nuits-Saint-Georges", puis refermentée en bouteille dans une chambre chaude – qui a dit que brasser de la bière était un exercice facile ?).

- "Blog et psychothérapie" : Romain parle de blogs. Actuellement, il n'écrit plus car il ne trouve pas le concept original qui lui permettrait de se lancer. Romain est (semble-t-il) comme Léandra : ce sont de vieux blogueurs, des vétérans qui refusent d'écrire sans avoir une idée précise quant à la forme que leur blog doit prendre, sans disposer d'une "charte éditoriale" bien établie. Il parle également de la tenue d'un blog comme d'une forme de psychothérapie. Je ne peux que lui donner raison. En tout cas, je considère mon propre journal comme une psychothérapie à part entière : j'écris tout ce qui me passe la tête, tout en essayant de structurer un minimum l'ensemble. Le but a été, est et sera toujours personnel : essayer de mieux me comprendre, même si le fait de savoir que je suis lu rajoute un certain piquant à l'expérience.

- "Noël 2012" : à table, Léandra imagine le prochain Noël : en décembre 2012, elle est toujours avec Jonas ; Walter s'est trouvé la personne de sa vie au Congo ; Andrew sort avec une Slave rencontrée via son travail d'agent secret à la solde de l'Occident ; Emily sort avec Lyric (m'enfin !) ; et moi aussi je suis avec quelqu'un (mouhahaha !). À un moment, nous avons émis l'hypothèse que la probabilité d'un seul suicide dans le courant de l'année prochaine était plus forte que cette situation "Tout le monde en couple" imaginée par Léandra. C'est toujours d'un joyeux, les discussions de la "dream team" sur l'avenir de la "dream team" !

- "Anus de dinde" : Romain provoque au bas mot 50% des rires de la soirée. Parmi les histoires amusantes qu'il a racontées, celle-ci : un jour, alors qu'il était en train de manger une dinde (ou un poulet ?), il tombe sur un morceau différent du reste, beaucoup plus sombre. Il le met en bouche et le trouve totalement répugnant, mais en même temps il a peur de passer pour un impoli en le recrachant. Il s'avérera qu'il a tout de même bien fait de le recracher car il s'apprêtait à manger l'anus de la volaille sans le savoir. D'après Andrew, certains raffolent de cette partie, au point de se la réserver ! Miam, miam, miam, it's delicious !

Il est passé une heure du matin lorsque Léandra et moi décidons de rentrer chez nous en taxi. Eugenia nous accompagne, car elle habite à quelques rues de chez moi. Comme souvent, je ne peux m'empêcher de faire la conversation avec le taximan, de parler de tout et de rien (la circulation, tout ça...). Je suis néanmoins très loin d'Andrew, qui arrive à discuter de sujets hautement philosophiques (l'athéisme, tout ça...) à des heures impossibles avec "ses" taximen.

Demain, je dois me lever vers 6h32. Je sens que ça ne va pas être facile.

vendredi 16 septembre 2011

Une soirée tranquille chez Léandra

Je me réveille, assez tard dans la matinée, après un "rêve au long cours", qui reprend des événements se déroulant sur plusieurs journées, avec une multitude de situations différentes, mais inscrites dans le même contexte. Le problème, c'est que je ne me souviens que de bribes et que ce dont je me souviens le mieux, hé bien je n'ai vraiment pas envie d'en parler dans ce journal.

Le contexte : une énorme fête familiale, dans un manoir, avec plein d'inconnus. Une bribe : à un moment, j'accompagne un orchestre en tapant n'importe comment sur les touches d'un piano. Curieusement, le résultat donne un son mélodieux, accompagnant à merveille le reste de la musique. Dans mon rêve, je me rappelle avoir pensé distinctement que je faisais comme Irmin Schmidt.
 
Début d'après-midi, Fred Jr me contacte pour me dire que je deviens vieux et que mes souvenirs ne sont pas entièrement corrects quant à la journée du 11 septembre 2001. Je ne fais normalement jamais ça dans ce blog, mais je décide donc d'ajouter un addendum dans la description de ladite journée. Cette anecdote me rappelle que la mémoire est un outil fabuleux mais trompeur. Le cerveau est capable de fabriquer de faux souvenirs, de combler les vides mémoriels avec des actes qui n'ont jamais eu lieu, d'oublier et de récréer des événements. Je me rassure en me disant que je n'ai pas entièrement inventé le fait qu'Hamilton II était passé manger chez moi ce jour-là.

* * *

Cet après-midi, sur le statut Facebook de son copain Vincent, Léandra a eu une longue "conversation" par commentaires interposés avec une étudiante en médecine du nom de Daily Rente (c'est un pseudonyme ; Léandra ne se souvient plus de son vrai prénom, alors que Vincent lui en a parlé, tsss...). Cette dernière a choisi pour illustrer son profil une photo de Tippi Hedren (oooh !) dans Pas de printemps pour Marnie d'Alfred Hitchcock. Bref. Au final, l'échange donne un statut Facebook de 147 commentaires (si mes souvenirs sont bons), bourrés de jeux de mots, sur tous les sujets (Léandra arrivera même à parler de moi, en passant !).

C'est la première chose que Léandra veut me montrer quand j'arrive chez elle. Andrew est déjà là. Ce soir, Léandra a décidé de fêter la fin de son contrat en invitant des amis. Pour l'occasion, j'ai apporté des petits bouchées de bœuf/tomate cerise/Grana Padano. J'ai déjà fait mieux (le bœuf – des morceaux de carpaccio en fait – n'est pas très bon, pour tout dire). Et Andrew a amené du Champagne !

Les invités arrivent au compte-goutte : Emily a apporté une tortilla (comme d'habitude, elle "s'amusera" à se démolir toute seule en disant que son plat est raté, qu'il se casse en mille morceaux, alors que pas du tout) ; Lyric et Romain presque en même temps (ils s'asseyent l'un à côté de l'autre durant toute la soirée ; c'est amusant de voir le contraste de taille – Lyric est très grand, Romain a choisi le fauteuil bas près de la télévision – et de façon de penser aussi : Léandra dira plus tard qu'ils représentent typiquement la différence existant entre le Français et le Belge ; mais qu'est-ce que ça veut dire ?) ; Walter, enfin, en retard, qui a deux mauvaises nouvelles à nous annoncer : en premier lieu, il a eu un accident de voiture avec un Russe qui roulait sans permis et qui ne parlait pas un mot de français ni d'anglais ; en second lieu, il pense qu'il va sans doute se faire virer de sa boîte.

Comme musique, Léandra a mis son habituelle playlist iPod en aléatoire. Léandra, selon ses propres dires, doit encore "faire son éducation musicale" (il serait temps !). La playlist contient tous les styles : des chansons qui souvent lui ont été passées par des amis. J'en ai notée quelques unes...

- "Mosquito Song" de Queens of the Stone Age (elle a Rated R et Songs for the Deaf dans sa playlist (mais qui lui a passé ça ? (Oui, moi aussi, je peux mettre des parenthèses dans les parenthèses dans les parenthèses. (Et je préfère mettre le point avant de fermer la parenthèse, quand il en faut un.)))). C'est ma chanson préférée de l'album, c'est amusant.
- Je ne sais quelle chanson de Röyksopp (passée à Léandra par Romain ?). Je me souviens d'un de leur vieux clip sur MTV, "Remind Me", fait de schémas animés, de graphiques vachement bien foutus. Par contre, je ne suis pas trop fan de leur musique.
- Du Hubert-Félix Thiéfaine (venant sans doute d'Igor, qui adorerait ce chanteur).
- Du Vincent Delerme, hum
- "Sister Sleep" de Shalabi Effect (cette mélodie provient d'une vieille compilation musicale post-rock que j'avais offerte à Judith il y a longtemps pour son anniversaire). La musique stresse Emily. Curieux : mis à part le violon strident, je la trouve assez reposante, celle-là.

J'ai également attrapé "au vol" quelques discussions...

1) Les sujets pragmatiques du début de soirée, tournant autour des droits du consommateur, du travail, de l'assurance-voiture ou encore du code de la route. Je trouve que ce sont des discussions "à la française", très techniques et à cheval sur la loi. Quand on est uniquement entre Belges (du moins dans les gens que je fréquentent), on ne parle que très rarement de ce genre de choses. 

Un sujet : Emily s'est fait ponctionner de l'argent sur un de ses comptes par France Télécom (ou une marque du genre), sans en être avertie, simplement parce qu'ils "ont confondu avec une autre Emily"... Que faut-il faire ? Il faut leur redemander l'argent, en bonne et due forme, par recommandé. Et demander qu'ils repaient le prix du recommandé. Et leur faire un procès, car c'est de la vente forcée ! Un autre sujet : Walter a démoli sa voiture dans un accident ; il est en tort mais la personne en face n'a pas son permis... Qui doit payer qui ? C'est l'autre qui doit payer, il fallait appeler la police !

2) Le rugby : Emily et son frère ont offert à leur sœur, comme cadeau d'anniversaire, un ticket pour le match France-Italie du Tournoi des Six Nations, au mois de février 2012. Le frère d'Emily, "un sadique", a dit à sa sœur de réserver son week-end, sans dire pourquoi. Seul indice : "Coq au vin - Macaroni". Ça nous semble assez clair (et lourd) comme indice mais apparemment ça ne l'est pas.

3) Les géants : Léandra parle à Lyric de son blog (elle ne peut pas s'en empêcher), puis du mien (argh !). Sans raison particulière, j'ai l'impression que Lyric est déjà courant de son pseudo et de l'existence de nos blogs, mais qu'il fait semblant de rien. Léandra lui dit qu'elle l'a un peu surestimé dans ses articles : elle lui donne 2 mètres 10 alors qu'il ne fait "que" 1 mètre 98. Lyric : "Si je faisais 2 mètres 10, je serais bon pour le Guiness Book." – Moi : "Pas vraiment car le record est de 2 mètres 72, détenu par le Géant de l'Illinois". Sur le coup, j'ai oublié le nom du gars : après vérification, il s'agit de Robert Wadlow, mort bêtement à 22 ans à cause de l'infection d'un méchant phlyctène (une ampoule, quoi) au pied, causée par l'irritation d'un de ses appareils orthopédiques. Sa taille spectaculaire était apparemment liée à une hypertrophie de l'hypophyse. À 10 ans, le gars avait exactement la taille de Lyric, à savoir 1 mètre 98 ! À sa mort, il était encore en train de grandir ! 

Léandra lancera aussi dans la conversation qu'elle aime bien les grands hommes (elle ne peut pas s'en empêcher non plus). "Quoi ? Comme Grand corps malade ?" – Léandra : "Oui, s'il n'était pas handicapé !".

4) Je parle un moment avec Romain. Celui-ci a été archiviste, comme moi, mais pas dans les archives privées, non : dans les archives publiques, s'il vous plaît... Un monde impitoyable fait de contractuels et de statutaires qui se disputent leur petite parcelle de pouvoir ; et aussi d'archivistes méticuleux qui ont leur mot à dire sur la moindre note de bas de page (qui a dit "enculeur de mouches" ? Personne, voyons). Côtoyant moi-même ce petit monde-là de temps en temps, je comprends parfaitement ce qu'il veut dire. Pendant plus de quatre ans, Romain a été payé pour réaliser un inventaire des "séquestres" qui n'a à ce jour pas encore été publié (le débat est en cours : ces archives relèvent-elles du public ou du privé ? Comment sortir de l'impasse ?). Ah, comme je suis content de travailler dans une petite asbl, de ne pas avoir à rendre compte de mes faits et gestes à tout bout de champs ! Romain parle aussi de ses anciens blogs : sur l'administration, puis sur la vie. Il a tout effacé, sauf un article traitant du chiffre 2. Aujourd'hui, il possède au moins encore deux blogs Wordpress (ici et ) mais c'est un peu vide pour le moment. 

5) Andrew s'entraîne pour ses cours d'impro : il me parle des deux filles que l'on a rencontrées un jour en trimballant un radiateur, et qu'on était censée rejoindre ce soir vers 21h30 dans le Centre-ville : Naomi – une fille d'origine néo-zélandaise originaire d'Auckland – et Helga, une jolie blonde avec des tresses. Elles devaient retrouver vers minuit deux amies Costaricaines. Nous resterons sagement chez Léandra et n'irons jamais les rejoindre. Existaient-elles réellement ? Nous attendaient-elles dans le Centre-ville ? Nous ne le saurons jamais !

Conclusion : une soirée tranquille, avec les gens qui partent tôt ou qui s'endorment en fin de soirée (ha, si Léandra s'était reposée au lieu de discuter pendant une heure sur Facebook avec Daily Rente, elle aurait peut-être été plus en forme !).

mercredi 3 août 2011

Réveil difficile

Ce matin, je me lève du mauvais pied. Ou plutôt : je ne me lève pas du mauvais pied car je n’entends aucun de mes deux réveils (programmés pour sonner à 6h16 et 6h32). Je suis réveillé par un coup de fil de ma collègue Charlotte à... 9h30 ! Je ne comprends pas : je ne me souviens même pas avoir éteint les réveils à un moment donné de la nuit ou de la matinée. Pourtant je les ai éteints, vu qu’ils sont tous les deux en position "off". Je m’excuse platement au téléphone et décide (pas trop le choix) de prendre une matinée de congé. Je suis vraiment fatigué ces temps-ci (les vacances à Stavelot ne m'ont pas du tout reposé). La grande bouteille de vin offerte par Térence hier et bue jusqu'à plus soif avec Léandra n’a sans doute pas arrangé les choses. J’ai reçu un message clair de la part de mon corps : "Aujourd’hui, fieu, pas question de dormir seulement 4 heures : je me repose, coûte que coûte". Quand je me réveille, je suis gêné mais néanmoins vraiment reposé, en effet. J’ai la tête un peu lourde et j'ai dormi d’un sommeil sans rêve. 

Dans le train avançant à travers la pluie et la plate campagne, je tombe sur des wagons remplis de scouts, flamands de surcroit (pourquoi sont-ils dans ce train un mercredi à 10 heures du matin ?). Dans le wagon où j’écris en ce moment, ils sont au moins six sizaines (pourquoi leurs groupes sont-ils organisés sur base de l’ignoble chiffre 6 ?), voire une meute entière (pourquoi n’utilisent-t-ils pas le terme "troupeau", plus approprié ?). Pourquoi font-ils les malins ? Pourquoi ouvrent-ils les poubelles bruyamment ? Pourquoi écoutent-t-ils de la musique de merde ? Pourquoi se mettent-ils n’importe comment sur leur siège ? Pourquoi le scoutisme existe-t-il ? Pourquoi suis-je de si mauvaise foi ? 

Toutes ces questions me font penser à mon boulot : actuellement, on – enfin, surtout mon chef Lodewijk – réalise un travail sur l’histoire des maisons de jeunes, en collaboration avec la Communauté française de Belgique, ou plutôt la "Fédération Wallonie-Bruxelles", comme il faut désormais l’appeler (c’est "chouette", on va devoir changer les logos et les appellations sur nos dépliants, sur notre site Web, sur notre correspondance, etc.). De nombreuses interviews d’anciens responsables de maisons de jeunes ont été réalisées. À la question : "Quelle est la différence entre une maison de jeunes et un mouvement de jeunesse comme le scoutisme ?", les interviewés répondent tous pas une phrase du genre : "Oh, vous savez, les scouts sont beaucoup plus encadrés par une obligation d’être présents et par des règles strictes, alors que dans les maisons de jeunes, quand j’y travaillais du moins, c’était un peu le bordel intégral". C’est sans doute vrai, mais ayant déjà été dans une maison de jeunes dans les années 90 quand j’étais adolescent (un de mes amis y donnait des concerts avec son groupe de métal), je trouvais l’ambiance vachement plus sympathique (et na !). 

Durant le repas de midi, Charlotte parle d'une de ses tantes qui avait une phobie maladive des pigeons. Cette peur panique a même un nom : la colombophobie. Pour remédier à cela, d'après Charlotte, son thérapeute lui a donné un pigeon empaillé (!), que la pauvre tante a dû placer dans un endroit fréquenté de sa maison. C'était une thérapie de choc, censée la mettre en face de sa peur pour la vaincre, et ça a marché ! C'est incroyable de se dire que ce médecin avait dans une de ses armoires un pigeon empaillé, et je serais curieux de savoir comment il s'y serait pris si la tante en question avait eu peur des éléphants... Plus tard dans la discussion, Charlotte (toujours elle) parle d'un jour de dépouillement à la Bibliothèque nationale de France (BnF) où le numéro de clé de son casier/vestiaire était le 666. Pour rigoler, elle dit au gars de l'accueil : "Espérons qu'il ne va pas arriver une malheur". Quand elle s'en va, la BnF est fermée car il y aurait un feu apparemment dû à des fils électriques, en dessous de la route. L'Enfer était-il en train de se réveiller ? Je n'en sais rien mais j'ai une autre question : dans quel monde vit-elle, ma collègue ?

* * *

En soirée, je retourne à la Maison du Peuple de Saint-Gilles. C’est presque devenu mon quartier général, ce café. Ne manque plus qu’une petite table au nom d’Hamilton, avec une prise électrique personnelle, ou – mieux encore – une table ronde estampillée "Dream team", disposant de cinq chaises d’ébène avec nos cinq prénoms finement gravés sur les dossiers. Je m’imagine déjà, arrivant avec mon PC, un Orval à la main, et déclarant, hautain, à un groupe de Français : "Désolé, Messieurs-dames, mais cette table nous est réservée. Je vais vous demander de partir sur-le-champ".

Emily est déjà présente dans le fond du café avec son PC portable. Elle n’arrive pas à capter le Wi-Fi et remballe son ordinateur. Léandra débarque à notre table une minute plus tard. Elle discutait près de l’entrée du café avec Perrette. Je ne les avais pas vues. De toute façon, j’étais censé les laisser tranquilles mais Léandra nous invite à la table (elles ont eu l'occasion de "discuter à deux"). On profite donc du soleil de fin de journée pour aller boire un verre en terrasse.

Perrette, c’est la compagne d'Igor. Vu que je ne fréquente pas/plus (biffer la mention inutile) ce dernier, je ne la connais pas bien, à l'inverse de Léandra. Perrette travaille actuellement sur un doctorat en anthropo-musicologie. (À moins que ce ne soit en musico-anthropologie ? Peu importe : c’est un peu schtroumpf vert et vert schtroumpf, non ? Peut-être pas en fait.) Sa thèse porte sur l’étude d’un chant traditionnel laotien. Comme tout anthropologue qui se respecte, elle se rend périodiquement au Laos pendant de nombreux mois. Perrette est pour le moins originale : un mélange de timidité et d’assurance ; d’intelligence et de bonne humeur. Elle est aussi assez fatiguée ce soir (qui ne l’est pas ?).

Dans la conversation, on évoque Pol Caca : comment il vécut, comment il est mort. Léandra explique le contexte et le lieu de son décès. On parle aussi de la nouvelle chienne de Matys, du nom de Valentine (elle est née un 14 février), beaucoup plus petite que le précédent mais au visage tout aussi écrasé. On discute de musique (Léandra  adore le violon ; Perrette aimerait se mettre à la clarinette – ça rime !). Pendant la discussion, un nombre ahurissant de musiciens viennent jouer sur le Parvis : deux accordéonistes, un clarinettiste (justement) et un guitariste ainsi que, plus tard, la violoniste avant-gardiste à la voix stridente. Pourquoi les accordéonistes se sentent-ils obligés de massacrer les mélodies de Nino Rota ? Cela reste, encore aujourd’hui, un des plus grands mystères de l’existence.

Perrette s’en va. Léandra s’en va, non sans avoir mentionné la présence sur Wikipédia d’un article sur Melon et Melèche et sur les blagues de Toto (Léandra a un boulot passionnant pour le moment). Je reste avec Emily à boire de l’Orval plus que de raison. On discute de préparer le voyage à Disneyland® Paris. Ce sera le cadeau de Gaëlle pour ses six ans en octobre. On suppose qu’elle adorera l’ambiance d’Halloween®, avec Mickey®, Donald®, le château® de la Belle® au bois® dormant®. C’est Emily qui amène le sujet mais elle n’aurait peut-être pas dû car la période septembre-octobre ravive chez elle des souvenirs noirs et douloureux. "C'est la vie", dira-t-elle, citant sans le savoir et avec à-propos le Billy Pèlerin d’Abattoir 5 de Vonnegut. Je suis triste de la voir comme ça et je ne sais pas quoi lui dire. Je lui lance sans conviction un "C'est juste un mois comme un autre" qui tombe comme un cheveu dans la soupe.

Vers la fin de la soirée, Emily me fait remarquer que Vinge est à une table voisine. Apparemment, il ne nous a pas vus. Il discute avec un gars que je ne connais pas. On attend un peu avant d’aller lui parler, mais on finit par s’asseoir à leur table pendant une grosse demi-heure. Le gars en question, du nom de Juan-Flippo, est un de ses meilleurs amis d’enfance (ils ont grandi tous les deux du côté de Gosselies). Juan-Flippo travaille pour les socialistes à Charleroi (Vinge ne dit rien à ce sujet, alors que d’habitude, il n’arrête pas de critiquer les socialistes) et a déjà été au Québec, en 2002 (on parle un peu de nos expériences communes dans cette belle région). Au début de la discussion, il me lance en désignant Vinge : "Pas facile d’être l’ami de ce zouave, hein ?". Il a bien raison. Vinge est beaucoup plus calme aujourd'hui, cela dit. Quand je lui parle de la dernière soirée que j’ai passée avec lui, durant laquelle il était totalement fou, il me reparle des appels d’offres et de ses tests au Selor (au secours !). Vinge paie un verre. Emily et moi nous en allons peu de temps après (elle me reconduira en voiture chez moi), laissant les deux amis discuter entre eux (mais jusqu’à quelle heure sont-ils restés ?).

dimanche 29 mai 2011

Qu'est-ce que l'honnêteté ? (1ère partie)

Début de dimanche calme à (ré)écouter plein de musique. L'après-midi et la soirée se déroulent dans un rayon d'un kilomètre environ autour du Parvis de Saint-Gilles (vins sur la Place Van Meenen, pizza à la Place de Bethléem, dernier verre au Verschueren). Pour l'absence d'alcool ce week-end, on repassera. Pour le reste, la discussion de ce dimanche s'est cristallisée un moment sur Flippo, sur sa foncière honnêteté et sa franchise, concepts que je considère comme hautement importants : Flippo est un type en qui j'ai entièrement confiance (chose assez rare) et peu importe pour moi qu'il soit solitaire et rarement présent. C'est tout lui. Il fait ce qu'il veut. Léandra n'est pas de cet avis. Andrew n'est pas spécialement d'accord. Emily oui. Tout cela est en rapport avec la confiance, en fait : pour moi, l'honnêteté d'un individu est fondamentale dans la confiance que j'ai en lui. Léandra trouve que la générosité passe avant tout ça... On ne sera jamais d'accord. 

De retour chez moi, suite de la discussion (virtuelle) avec Andrew, toujours sur cette histoire d'honnêteté (mais sur plus que ça aussi). La discussion devient, pour reprendre les termes de ce dernier, "anthropologico-sociologico-philosophico-morale" : ça parle de Mauss, de marinières, de dons et de contre-dons, d'actes gratuits (ou pas), de Robespierre, d'Igor (qui est totalement blasé de la vie et de l'univers, c'est pour ça qu'il se pend au plafond comme Dracula) et de Ryan. Et pendant ce temps, sans raison, j'écoute en boucle "Brother Sport" d'Animal Collective.