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vendredi 8 mars 2013

Le paresseux

Au « Flandre ». — Un début d'après-midi avec Gaëlle à la brasserie « Le Flandre », devant la gare de Namur. Ma fille retrouve sa Nintendo 3DS et « discute avec les Pokémons » pendant qu'un vieux monsieur assis à la table d'à côté me parle des nouvelles technologies auxquelles il ne comprend rien, de ses quatre petits-enfants, des chauffeurs de bus qui klaxonnent trop fort et des piétons qui traversent les routes n'importe comment. Ensuite, le même homme regarde pendant quelques instants Gaëlle, toujours gentiment plongée dans son jeu, avant de me lancer :
« Et dire qu'on leur fait du mal, à ces enfants !
— Qui ça, "on" ?
— Ben les Dutroux et compagnie... »
Il boit rapidement sa bière, puis s'en va.

Les Schtroumpfs sous le parquet. — De retour à Bruxelles. Depuis combien de temps ne les avais-je pas invités chez moi, ces deux-là, ou plutôt ces quatre-là ? La dernière fois, c'était plus que certainement avant la création de ce journal car je ne trouve aucune mention d'une quelconque invitation au sein de ce dernier. — C'est FBsr qui arrive en premier, revenant directement de son boulot, où il a en ce moment, explique-t-il, beaucoup à faire. Alineke ne nous rejoindra en voiture qu'une demi-heure plus tard environ, accompagnée de leurs deux bambins : Marc Aurèle, quatre ans, et Dioclétien, trois mois. Le premier, filiforme et binoclard, ressemble à son père mais en blond ; le second, par contre, ne ressemble à aucun de ses deux parents : c'est un bébé très joufflu et très calme, aux allures de pacha. « Mais pourquoi l'avez-vous appelé Dioclétien ? » Réponse de FBsr : « Tout d'abord parce qu'il fallait trouver un prénom de dix lettres, comme Marc Aurèle. » Soirée tranquille : les enfants sont sages (le plus petit passe son temps à dormir ou à boire du lait, le « moyen » joue tranquillement et la plus grande s'occupe sur sa console durant la majeure partie de la soirée), le souper est apprécié, les parents sont à l'aise et je suis content d'avoir de leurs nouvelles. Avant que la petite famille ne reparte vers la ville frontalière qui leur sert de résidence, j'arrive à faire croire au petit Marc Aurèle (et je n'en suis pas peu fier) que des Schtroumpfs habitent sous le sol de mon appartement. Le pauvre gamin ira jusqu'à coller son oreille contre le parquet pour essayer de les entendre, mais ça ne fonctionnera pas. Je crois que j'ai réussi à jouer le jeu de manière assez réaliste et qu'il n'a, de fait, jamais réussi à savoir si je plaisantais ou si j'étais on ne peut plus sérieux.

Le paresseux, I. — « En fait, Papa, tu es un paresseux, non ?
— Un paresseux ?
— Oui, tu vas te coucher très tard la nuit et tu te lèves très tard le matin !
— Ha, oui, "paresseux" dans ce sens-là !
— Oui, je ne voulais pas dire que tu étais fainéant, mais seulement "paresseux", comme l'animal. Tu vois, le paresseux ? Celui qui dort à des moments curieux de la journée... »
(Mais où va-t-elle chercher tout cela ?)

Le paresseux, II. — « Solitaire, arboricole et bien camouflé », c'est ainsi que l'encyclopédie Larousse en ligne décrit l'indolent animal : « Les seuls paresseux qui ont subsisté jusqu'à nos jours sont tous petits et extrêmement discrets. Ils ont un pelage qui leur assure un parfait camouflage dans les arbres où ils vivent seuls (sauf durant la période de reproduction), bougeant peu même la nuit quand ils se nourrissent. » Plus loin, dans le même article : « Le paresseux a un rythme de vie relativement souple : il peut être actif à n'importe quel moment de la journée (...). Son maximum d'activité se situe autour de minuit et le minimum à l'aube. Encore faut-il s'entendre sur ce qu'on appelle activité chez ce mammifère qui bouge très lentement et le moins possible. » Et sur Wikipédia, on peut lire : « Le paresseux est solitaire, il ne s'accouple environ que tous les deux ans (...) » — Ma parole, cet animal est presque mon portrait craché, en tout de même légèrement plus actif !

Demain, nous continuerons notre exploration du fabuleux monde animal en compagnie du tardigrade, ce minuscule aspirateur organique.

samedi 22 septembre 2012

Ça commence et ça se termine par un rêve

Un rêve ! — Je ne me rappelle plus s'il s'est présenté cette nuit-ci ou la nuit précédente. C'est un rêve très flou, à la lisière de ma mémoire, faute de l'avoir noté directement lors de la courte phase de réveil nocturne qui lui est associée. Je suis avec ma fille Gaëlle et je suis censé réciter une histoire apprise par cœur... Était-ce sur une scène de théâtre ou simplement dans une des pièces de la maison de mes parents ? Je ne m'en rappelle plus... Quoi qu'il en soit, Gaëlle vient de déclamer ladite histoire à la perfection et c'est à mon tour de jouer. Cependant, chaque phrase qui sort de ma bouche est particulièrement mauvaise. Je m'en rends compte. Et Gaëlle de me reprendre constamment : « Non, ce n'est pas exact, Papa. Tu as inversé ce mot-ci... Et celui-là n'est pas bon... Tu as très mal mémorisé ton texte ! Tu as une très mauvaise mémoire ! »

C'est vrai que j'ai une très mauvaise mémoire. Mais il y a autre chose : depuis peu, je me pose des questions sur les facultés de mémorisation de ma fille. La semaine dernière, elle a été, à plusieurs reprises, capable de me ressortir des successions de chiffres (comme un mot de passe de session d'ordinateur, par exemple) qu'elle avait retenues des semaines auparavant. — Tous les parents espèrent que leurs enfants soient exceptionnels. En écrivant ce paragraphe, je suppose que je ne déroge pas à la règle. (De toute façon, les enfants sont souvent exceptionnels, beaucoup plus que les adultes en tout cas.) 

« Je te donne une série de chiffres et on va voir si tu les retiens, d'accord ?
— D'accord !
— 2-0-0-6-8.
— Euh... Attends, hein, Papa.
(Elle court s'enfermer une dizaine de secondes dans sa chambre puis revient.)
— Voilà ! C'est retenu !
Qu'est-ce que tu as été faire dans ta chambre ? Les noter sur une feuille ?
— Non, je suis allée les écrire dans ma tête ! »

Musique ! — Ça fait longtemps que je n'ai plus parlé de musique. Et pour cause : un jour, j'ai oublié mon baladeur MP3 sur le quai de la gare de Liège-Guillemins. Afin d'avoir quelque chose à me mettre dans les oreilles durant mon voyage au Québec en dehors des cotons-tiges (ha-ha, on est tous morts de rire), je m'en suis racheté un. Un Archos 20d Vision. Une vraie merde (comment est-il possible de fabriquer des machins pareils en 2012 ?) que j'ai selon toute vraisemblance oubliée dans l'avion à mon retour à Bruxelles (sans doute un acte manqué). Aujourd'hui, le petit dernier est un Philips GoGear ViBE — « Hé ! Vous avez vu les gars ? Le "i" de "ViBE" est une minuscule ! Ça en jette, hein ? » —, mais on s'en fout complètement, non ? Où en étais-je ? Que voulais-je dire ? Ha oui ! J'ai donc de nouveau l'occasion d'écouter de la musique. Sans son dans les oreilles, la vie ne vaut pas la peine d'être vécue... J'espère ne jamais être sourd, donc. — Mais qu'est-ce que c'est que ce foutu paragraphe qui ne ressemble à rien ?

Parmi les nouveautés, il y a ces deux groupes que Mary m'a fait découvrir en début de semaine :  (prononcer « Alt-J » — référence, paraît-il, à un curieux raccourci clavier sur Mac) et The Antlers (référence aux bois d'un cerf ?). En ce qui concerne le premier, c'est bizarre : je n'arrive toujours pas, après trois écoutes consécutives, à savoir si leur premier album (An Awesome Wave, 2012) est un chef-d'œuvre ou une daube pseudo-arty. C'est original, à coup sûr. Souvent, quand je n'arrive pas à me décider tout de suite, c'est plutôt bon signe. En ce qui concerne le second, c'est différent : j'ai immédiatement accroché à leur petit dernier (Burst Apart, 2011). Il va falloir que je le fasse tourner plusieurs fois pour savoir si j'accroche toujours après une dizaine d'écoutes, et aussi que je me renseigne sur celui d'avant, Hospice (2009).

Lu quelque part sur le Web, à propos de  : « Des incantations contemporaines psalmodiées dans des contrées incertaines où de subtiles beats hip hop se transforment en flux et reflux et accompagnent avec fougue l’épopée de ces romantiques aux fantasmes arty ». (C'est très bien écrit. FBsr n'aurait pas fait mieux. En tout cas, c'est hors de portée du style ramassé du pauvre petit Hamilton.) — Au départ, je voulais écrire un plus long texte à leur sujet, et puis, en lisant une telle prose, j'ai tout de suite pensé que toute description musicale était vaine. (Comment décrire une musique ? Mieux vaut laisser couler...)

Le clip officiel de « Fitzpleasure » de , tourné en collaboration avec Wim Delvoye (ha bon ?). La chanson se réfère à Last Exit to Brooklyn d'Hubert Selby Jr, le roman choc consacré aux bas-fonds de New York. (Une version haute définition ICI.)

Le clip officiel de « Tessellate », toujours de , signé Alex Southam. Mélanger L'École d'Athènes de Raphaël avec un univers « Gangsta », fallait oser ! (De nouveau une version HD ICI.)

« Parentheses » de The Antlers. (Retour à quelque chose de moins flippant... Quoique...) La voix haut perchée du chanteur est intéressante mais c'est surtout la rythmique lancinante et le riff de guitare impeccable en milieu de morceau qui me donnent envie de la réécouter, encore et encore.


« Every Night My Teeth Are Falling Out » de The Antlers, toujours. Cette chanson est magnifique, vraiment. (Déjà rien que le titre, bordel !) Pourquoi faut-il toujours que je tombe amoureux de chansons traitant à demi-mot de ruptures sentimentales ? « Try it, try it, try it, Try it, try it, try it, try it, Get your jaw off the floor. »

jeudi 26 juillet 2012

Vols de chauves-souris en double-stéréo

« Hamilton en une phrase ».Souvenirs, souvenirs... En cherchant, en vain (et pour cause !), mon passeport dans les moindres recoins de mon appartement, je suis tombé sur cette vieille feuille A4 dactylographiée contenant une série d'aphorismes et de courtes phrases me décrivant, signés Zapata & Léandra, Maïté et FBsr. Tout cela fut écrit il y a un peu moins de neuf ans, à une époque où j'étais, pour la seconde fois, rédacteur en chef de La Colonne, le journal du Cercle d'histoire de l'ULB. Afin de présenter le nouveau comité dans les premières pages du numéro d'octobre 2003, j'avais demandé à chaque membre de me fournir des descriptions d'eux-mêmes rédigées par quelques uns de leurs meilleurs amis... J'avais fait la même chose de mon côté. Léandra et Zapata avaient alors cherché ensemble une flopée de descriptions (qui me correspondent aujourd'hui encore très bien, mises à part celles concernant ma coupe de cheveux) ; Maïté en avait écrite une qui passe désormais pour bien plus amère qu'elle ne l'était à l'origine ; FBsr, enfin, avait rédigé un paragraphe rempli de sous-entendus (c'était l'époque où nous étions de très proches amis, à tel point que Maïté en était presque jalouse... sans raison, évidemment). Extraits :
« Hippie psychédélique, son dernier coiffeur, il l'a vu en 1969 avant d'être téléporté à notre époque, pour un voyage jusqu'au bout de la nuit. » (Zapata & Léandra)

« Gourou chevelu d'une secte qui se réunit la nuit à l'Atelier et qui prône le respect du vent et de la pression atmosphérique : "Restez couchés et ne bougez plus... sauf pour lever votre verre de Chimay" » (Zapata & Léandra) [Référence à une photo de moi qui avait fait rire tout le monde à l'époque.]

« Je ne vais pas le noyer sous les compliments : ce n'est pas l'inspiration qui me manque, mais il ne sait pas nager. » (Zapata & Léandra)

« Fan de musique avec des hurlements de chiens et des vols de chauves-souris, il n'apprécie les animaux que dans leurs exploitations artistiques et culinaires. » (Zapata & Léandra) [Référence à Seamus, le bluesdog des Pink Floyd, et aussi au moins connu Zaireeka des Flaming Lips, avec ses fameux vols de chauves-souris en « double-stéréo ».]

« Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué. » (Zapata & Léandra) [Ma préférée !]

« Cheveux courts à la brosse toujours bien coiffés, fan de techno, la drogue non merci, grand bigot belliqueux, adepte de la chasteté avant le mariage : tout l'inverse de lui. » (Zapata & Léandra)

« La seigneurie d'Orchimont est sa seule passion, si on excepte R.E.M., Radiohead, les Flamings Lips, la BD, les belles pochettes de vinyles, Maïté, les bières spéciales, la science-fiction, le bon vin, la bouffe italienne, les échecs, les nouvelles technologies, son papa, sa maman et Jean-Claude Van Damme (cherchez l'intrus). »

« Il a les qualités et les défauts qu'on associe aux génies (vous placez la coupe de cheveux dans la catégorie de votre choix). Ça le rend parfois insupportable mais, vous verrez, rapidement vous ne pourrez plus vous en passer. » (Maïté)

« La première fois que j'ai vu Hamilton, c'était de dos. Sa naturelle amabilité ainsi que son charisme congénital m'ont tout de suite sauté aux yeux. Très vite, une intense amitié s'est forgée, nous rapprochant sans cesse sur des sujets divers. Nos positions s'avèrent souvent communes, ce qui semble indiquer que rien ne pourra jamais faire capoter notre fraternelle relation. Et c'est ainsi que, petit à petit, au gré de moult échanges verbaux, j'ai découvert chez Hamilton, derrière la crinière dorée qui chapeaute un charpenté cerveau, non seulement une constance de principes (chose rare dans notre société) mais surtout un altruisme et un dévouement à faire pâlir notre regretté Allende. Qu'au revers de doriques colonnes, les dieux accélèrent ton bel empire, Hamilton ! » (FBsr)
Au Vieux Moulin. — Rejoindre Fred Jr à Écaussinnes relève du parcours du combattant. En gare de Liège-Guillemins, le train vers La Louvière est supprimé. J'en prends donc un autre, vers Bruxelles. À Bruxelles-Nord, le train vers Braine-le-Comte est annoncé avec 25 minutes de retard. On dirait bien que c'est un jour noir pour la SNCB. — Ha bon ? Parce qu'il y a déjà eu des « jours blancs » ?

Mais tout le monde s'en fout, des retards de trains, non ?

Fred Jr m'attend sur le quai de la gare en compagnie de la petite Mado et d'Anouchka, qui pour m'accueillir me fait un attendrissant câlin. Elle m'appelle toujours par mon statut (« Parrain »). J'ai difficile à m'y habituer car c'est bien la seule personne à m'appeler de cette manière, à l'exception de ma fille, qui m'appelle parfois « Hamil », parfois « Papa », sans qu'il semble y avoir de raison particulière à l'emploi de l'un ou de l'autre.

Donna, l'épouse de Fred, et les deux enfants nous accompagnent une demi-heure au Vieux Moulin. Le serveur nous accueille : « Vous avez réservé ? (...) Pour deux personnes ? Ha, mais c'est pour 20 heures et il n'est que 19h30 ! Il va falloir attendre... » En attendant, nous observons les deux filles jouer dans la petite plaine de jeux jouxtant la brasserie. Les filles reparties avec leur maman, nous nous installons à la table réservée en terrasse. Fred Jr commande comme d'habitude son assiette de dix brochettes intitulée « LA TOTALE ». Quant à moi, j'opte pour un filet américain.

Fred me raconte son nouveau travail de coordinateur de bibliothèques publiques. Il est très content car il y a « plein de choses à mettre en place ». Fred n'est pas un administratif, c'est un créateur de nouveaux projets : il arrive dans un endroit et lance plein d'idées, de nouveaux services, de nouvelles manières de fonctionner, sans trop se soucier de la manière dont ça tournera une fois les grandes lignes mises en place. C'est sans doute la raison pour laquelle il enchaîne les boulots de manière beaucoup plus rapide que moi. Il m'explique qu'il y a des bibliothécaires qui sont très conservateurs : « Dans un rayon, un Guide du Routard 1998. Quel intérêt de garder ça ? Allez, hop, déclassé ! » Par ailleurs, des employés doivent être pris par la main : « Il travaille mais il faut toujours être derrière lui. Il ne prend jamais aucune initiative ! »

Fred Jr m'invite chez lui pour un dernier verre. Donna est en train de rafistoler les vêtements de ses enfants sur la terrasse. Fred parle de The Wire : « T'as déjà vu cette série ?
— Tu te fous de ma gueule ou quoi ? Je suis un fan absolu de ce chef-d'œuvre...
— Ouais bon, ne la vante pas trop quand même, cette série, me dit Donna, parce qu'il y passe déjà ses soirées pour le moment, alors...
— Non, mais The Wire, c'est fantastique, hein... 
— Ça veut dire quoi, d'ailleurs, The Wire ? demande Donna.
— "Sur écoute" en français, lance Fred.
— Oui, mais le titre anglais est plus subtil... "The wire", c'est "le fil"... Le fil des écoutes téléphoniques, mais aussi le fil qui relie les différentes structures sociales et les différents arcs de la série... C'est terrible, terrible. Tout a été pensé jusqu'au moindre petit détail, jusqu'à la moindre relation entre les différents acteurs...
— Ha bon ! »

lundi 16 juillet 2012

Vacances sépias

Disposant à nouveau du petit ordinateur de Léandra, je peux reprendre mon rythme de croisière, bien que je n'aie pas grand chose à raconter en ce moment et accuse en outre toujours un gros retard en matière de mises à jour. (Bientôt, ce blog ne sera plus qu'une longue plainte monotone dans laquelle j'avouerai constamment prendre un retard que je n'arrive pas à combler.)

Autre problème : dans le train vers Liège de ce matin, je relis une dizaine d'articles que j'ai écrits ces derniers jours et j'y découvre d'énormes fautes de pluriel ainsi que quelques oublis de mots. Je profite du Wi-Fi de la gare des Guillemins pour corriger rapidement ces horreurs mais le mal est fait ! Tout fout le camp !

Nous ne sommes que trois au bureau cette semaine. À la pause café, Charlotte raconte que son compagnon, informaticien de formation (encore un !), lui a comme chaque année préparé une énigme à l'occasion de son anniversaire. Face à ce type, mon ami FBsr, pourtant déjà très balaise, est un petit joueur. Le concept est le suivant : pour recevoir son cadeau, Charlotte doit déchiffrer un mot codé à l'aide de plusieurs clés assez simples (comme, par exemple, le chiffre de César). Le mot, une fois déchiffré, donne quelque chose comme « MAIL ». Elle va donc jeter un œil à ses courriels et tombe sur un code QR (!) qui, une fois activé, renvoie vers une page Web diffusant la mélodie faite par les touches d'un clavier de téléphone (!!). En plaçant cette combinaison de sons devant un vrai combiné téléphonique, le numéro, dit-elle, se compose tout seul (ha bon ?). Le portable de son compagnon se met alors à sonner et à jouer un message en alphabet morse (!!!). C'est à ce moment que Charlotte abandonne : « Les "bip bip" étaient tellement rapprochés que je n'arrivais même pas à faire la différence entre un trait et un point... Et en plus, nous avions rendez-vous au restaurant... »

Ce midi, une passionnante discussion entre Charlotte et Wynka sur le maquillage, les faux ongles, l'épilation définitive et les diététiciens. Je suis complètement largué.

Je passe la soirée tranquillement chez moi. Je n'ai pas envie de sortir, je n'ai pas envie d'écrire... Pour tout dire, je n'ai envie de rien faire du tout, si ce n'est me reposer les neurones devant une série télévisée. N'importe quelle série. Je m'ouvre un Orval et j'opte tout simplement pour quelques épisodes d'une des récentes saisons des Simpson, saisons à propos desquelles j'ai un jugement assez négatif, que l'on pourrait résumer par : « À partir de la septième saison, Les Simpson, c'est de la grosse daube sans queue ni tête ! »

Je tombe néanmoins sur une belle scène, au début de l'épisode The Wife Aquatic (Les Aqua-tics en français, 2007)... L'histoire : Marge se souvient, nostalgique, de ses vacances sur une île merveilleuse du nom de Barnacle Bay, lorsqu'elle n'était encore qu'une gamine. Mais lorsqu'elle y revient plus de vingt ans plus tard, l'île est complètement métamorphosée à cause de la pêche intensive d'une espèce de poisson et la magie du lieu n'opère plus. Le reste de l'épisode est un peu idiot mais ce passage, sur fond de Carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns et de vieilles vidéos aux couleurs légèrement délavées, est particulièrement bien foutu...

... Tellement bien foutu qu'il va jusqu'à faire revenir à la surface mes propres souvenirs de vacances estivales enfantines. Enfant et adolescent, je passais une partie des mois de juillet et d'août dans une énorme propriété boisée détenue par la Centrale des Métallurgistes FGTB... Le Domaine de la Reine Pédauque, que ça s'appelait... C'était à Melreux, en Province de Luxembourg, au bord de l'Ourthe, à deux pas du joli village de Hotton [lien Google Maps]. De temps en temps, avec d'autres délégués syndicaux, mon père y suivait des formations... Et l'été, nous y allions en villégiature. Il y avait une plaine de jeu, un mini-golf, un château faisant office d'hôtel et de restaurant, un parc, un étang et des bungalows. C'est là, à douze ans, que j'ai vécu mes premiers petits bisous (un truc très, très soft) avec une fille du nom de Sylvie, qui était amoureuse de moi. C'était il y a... euh... vingt ans, bordel ! (Le jour où ce joli coin de nature a été liquidé pour devenir un centre de réfugiés, tout un pan de mon enfance très heureuse a disparu d'un seul coup.)

En soirée, Léandra, assez angoissée, me contacte pour savoir si je suis à la Maison du Peuple de Saint-Gilles, car je lui avais affirmé hier que j'y passerais une grande partie de mes soirées cette semaine. Je n'y suis pas : je me suis ravisé et, au moment où elle m'écrit, je stagne déjà, telle une larve, emmitouflé dans mes draps.

mercredi 30 mai 2012

« C'est l'histoire d'un gars qui veut partir en vacances à Shangai... »

Une brosse à dents dans la casquette. — Quelqu'un pourrait-il m'expliquer pourquoi l'un des étudiants faisant (nerveusement) la file au snack vietnamien à côté de mon boulot a décidé de placer dans un des replis de sa casquette une brosse à dents, qui descend à la verticale jusqu'à sa joue gauche ? — Est-ce esthétique ? Est-ce une nouvelle mode ? Est-ce de l'humour ? Cela me paraît curieux parce qu'il s'agit là d'une utilisation de brosse à dents inédite, du moins à mes yeux... Ceci étant dit, est-ce fondamentalement plus ridicule que de porter, par exemple, un piercing dans le nez ou d'avoir une coiffure totalement hors norme ? — Oui, c'est fondamentalement plus ridicule.

Les Lessinois en force ce soir. — Après quelques hésitations (car il a du travail à finir, mais oui, mais oui), Flippo accepte de participer au repas avec FBsr. Celui-ci nous attend dans le hall des pas perdus de la Gare centrale, à Bruxelles. (Jeudi dernier, pour la seconde fois, Fred Jr et FBsr avaient annulé le rendez-vous.)

Après avoir marché un gros quart d'heure dans le centre-ville de la Capitale, nous nous asseyons en terrasse du restaurant Ellis Gourmet Burger, place Sainte-Catherine. Le service est toujours aussi désagréable, mais contrairement à la dernière fois, je ne suis pas obligé de manger en triple vitesse puis de déguerpir... À la lecture de ces lignes, je me demande pour quelles raisons j'ai parlé de cet endroit à mes deux comparses et pourquoi je m'y suis assis à nouveau.Mystère ! 

FBsr a un cadeau pour moi : une clé USB de 8 Go dans son emballage d'origine. Je le remercie : « C'est gentil, je n'en avais plus ! » Ensuite, il me donne un petit papier contenant une liste de 60 dossiers d'albums musicaux : « Et ça, c'est ce qu'il y a dedans... » Du FBsr tout craché : il a ouvert méticuleusement l'emballage de façon à en extraire la clé, y a placé environ 5 Go de chansons en tout genre pour ensuite la replacer tout aussi méticuleusement à son emplacement initial, en faisant en sorte que la manipulation reste invisible, à moins d'y regarder de très près.

Détail amusant : la liste des albums présents sur la clé... Si j'avais voulu réaliser une compilation pour FBsr, j'aurais pu y placer au moins un tiers des artistes qu'il a choisis : Alela Diane, Andrew Bird, Bonnie « Prince » Billy, Death in Vegas, DeVotchKa, Elbow, Feist, First Aid Kit, Fleet Foxes, James Yorkston, Jonathan Wilson, Kurt Vile, Patrick Watson, R.E.M., Radiohead, Sharon Van Etten, The National, Timber Timbre, Tindersticks, Wilco... Il me dit : « Il y a un groupe que j'aime particulièrement dans cette liste, c'est Other Lives... Tu connais ? C'est un peu dans le genre de Fleet Foxes... » — Non, je ne connais pas.

Nous terminons la soirée au Bon Vieux Temps, le café situé dans la jolie impasse Saint-Nicolas. Dans un coin, une dizaine de personnes assises autour d'une table se mettent à chanter en chœur. Est-ce une idée ou la serveuse du café a décidé de mettre de la musique pile à ce moment-là ? (Un peu comme si elle voulait les faire taire, c'est comique...) Peu après 22 heures, FBsr doit reprendre son train et Flippo son bus.

Les blagues du jour. — (Non, ce blog n'a pas pour prétention de devenir le nouvel Almanach Vermot...) Lodewijk, sur le temps de midi, raconte la blague du missionnaire : « C'est un pauvre missionnaire qui est capturé par une tribu d'anthropophages. Avant d'être tué, il a droit à la réalisation d'un dernier souhait, alors il demande une fourchette... Ha zut ! Je suis comme mon père : j'ai oublié de raconter un élément essentiel à la compréhension de la blague. J'ai oublié de dire qu'avant qu'il ne se fasse prendre, deux autres missionnaires avaient déjà été capturés et que leur peau avait servi à construire une pirogue... Voilà... Donc le missionnaire demande une fourchette... Les hommes de la tribu ne comprennent pas bien pourquoi mais la lui donne quand même, étant donné que c'est son dernier souhait... Et c'est là que le missionnaire commence à se planter violemment la fourchette à divers endroits du corps en ricanant : "Elle va être belle votre pirogue ! Elle va être belle votre pirogue !" »

La blague des trois Français à vélo, racontée par Flippo à la terrasse du restaurant, place Sainte-Catherine : « Ce sont trois Français qui font un tour à vélo en Belgique. L'un d'eux lance à ses compagnons de route : "Hé, les gars, venez avec moi à la pompe à essence, là-bas, on va se poiler, vous allez voir !" Ils s'arrêtent à la pompe et le cycliste demande au pompiste belge : "Faites-nous le plein d'essence, s'il vous plaît, une fois, haha !" Et le pompiste s'exécute devant les trois Français, hilares. Puis le cycliste demande : "Tant que vous y êtes, vous ne pourriez pas faire la vidange d'huile ?" Même chose : le pompiste belge ne pose pas de question et s'occupe gentiment de la "vidange" des vélos. Les Français sont morts de rire... Après cette bonne tranche de rigolade, ils s'apprêtent à reprendre la route mais le pompiste les rappelle et leur donne à chacun, sans prévenir, une bonne gifle bien sentie, puis leur dit : "Désolé, j'avais oublié de fermer les portières !" »

La blague du voyage à Shangai, racontée par FBsr, juste après celle de Flippo : « C'est l'histoire d'un gars qui veut partir en vacances à Shangai mais qui trouve que l'avion, c'est surfait. Il décide donc de faire le voyage en train. Il se rend à la gare de Bruxelles-Midi et demande tout naturellement un ticket pour Shangai. La guichetière est un peu étonnée : "Shangai ? Désolée, nous n'avons de billets pour aussi loin, mais je peux vous en vendre un pour Cologne..." "Et c'est dans la bonne direction ?", demande le voyageur. "Oui, oui, c'est dans la bonne direction : c'est vers l'est !", répond la dame. À Cologne, le monsieur veut continuer sa route, et demande donc à nouveau un ticket pour Shangai. Rebelote, le guichetier lui répond : "Désolé, nous n'avons pas ça en stock, mais je peux vous vendre un billet pour Berlin." "Et c'est dans la bonne direction ?" "Oui, oui, c'est dans la bonne direction, c'est vers l'est !" Arrivé à Berlin...
— Dis donc, elle peut durer très longtemps, ta blague...
— Ha ? Tu la connais ?
— Non, non, mais j'imagine...
— Arrivé à Berlin, le gars demande un billet pour Shangai. "Shangai ? Nous n'avons pas ce genre de billet, mais nous avons un ticket pour Varsovie." "Et c'est dans la bonne direction ?" "Oui, oui, c'est dans la bonne direction, c'est vers l'est !" À Varsovie, il demande un billet pour Shangai, qu'ils n'ont pas, donc il va jusqu'à Moscou... À Moscou, idem : pas de billet pour Shangai, alors il prend un billet pour Lessossibirsk... Etc. Conclusion : arrivé à Shangai, le voyage a duré plus d'un mois, tellement longtemps qu'il doit, dès son arrivée, repartir vers la Belgique. Il se rend donc directement au guichet de la gare de Shangai et demande : "Un billet pour Uccle, s'il vous plaît." Et le préposé du guichet lui répond [avec l'accent chinois] : "Uccle Stalle ou Uccle Calvoet ?" »

jeudi 24 mai 2012

Sinologie, solitude, shoegazing

Sinologue ardennais. — Bruxelles, courant de l'après-midi. Après une réunion consacrée, dans les très grandes lignes, à la numérisation d'une partie du patrimoine sonore d'une institution de la Province de Luxembourg, je vais manger un toast cannibale à City 2 dans un restaurant du nom de Hollywood Canteen en compagnie d'un vieil Ardennais que je ne connaissais pas... Voilà pour la mise en contexte. — Quelque chose de frappant chez ce monsieur : il est extrêmement craintif en ce qui concerne les nouvelles technologies, et plus particulièrement les techniques qui consistent à numériser (donc à sauvegarder) de vieilles cassettes d'interviews, vouées à l'effacement à plus ou moins courte échéance... J'essaie d'appréhender son point de vue (car s'il y a bien quelque chose que j'adore en ce moment, c'est d'essayer, sans aucun jugement, de comprendre pourquoi les gens disent ceci ou cela, pourquoi ils agissent de telle ou telle manière, etc.).

Son argumentation est entièrement liée à la question des fuites : en acceptant la numérisation de documents dont il « a la garde », il a peur que la source numérisée (que ce soit un fichier sonore, une carte postale ou encore un simple document textuel) se retrouve quelque part sur la Toile, revendue par des professionnels de l'enchère en ligne qui n'ont aucune idée de la valeur patrimoniale de la chose. Sa définition du Web est à peu près celle-ci : un fourre-tout, un océan informe et grouillant où les informations sont noyées et monnayées. Même s'il l'exprime d'une manière différente, ce qu'il reproche au Web, c'est son relativisme postmoderne (tout est en relation avec tout, tout se vaut, donc la valeur de quelque chose se perd dans la totalité). — Oui mais, ai-je envie de lui dire, le Web est ce qu'on en fait ! Et en ne numérisant pas du tout ces vieux bidules à bande magnétique et à la durée de vie très limitée, le quelque chose en question ne se perdra même pas dans la totalité : il se perdra tout court.

Dans un tout autre domaine, ce monsieur me parle également des deux années qu'il a passées en Chine, juste avant la Révolution culturelle. « Ha, et vous savez parler le Chinois alors ? Et l'écrire ? » Réponse : « Oui, j'ai même travaillé sur des textes en mandarin pendant plusieurs années. Je voulais en faire un doctorat, mais il n'y avait pas vraiment de spécialiste de ce sujet en Belgique. Il aurait fallu que j'aille à Paris... » Plus tard, il me dit : « Si je retournais en Chine maintenant, il me faudrait quelques semaines, voire quelques mois, pour me réhabituer et comprendre ce que les gens disent, car la langue a suivi l'évolution idéologique du pays. » Enfin, il se souvient : « Evenvel... Evenvel... Il y a un sinologue qui porte le même nom de famille que toi... Mais je ne me rappelle plus de son prénom... » Je savais qu'il y avait un journaliste dans la famille (branche éloignée), Edward Evenvel, ainsi qu'un homme d'église et chroniqueur des XIIIe et XIVe siècles, Lodewijck Evenvel. Par contre, je ne savais pas que nous comptions un sinologue « dans nos rangs ».

Rendez-vous annulé. — Je devais voir Fred Jr et FBsr ce soir, mais non ! Le rendez-vous est à nouveau annulé. Aperçu des excuses respectives : Fred Jr prépare en ce moment les 20 kilomètres de Bruxelles et, à cause d'un régime strict, s'est retrouvé à la limite du malaise et donc dans l'impossibilité de se déplacer (c'est malin, tiens, de se ruiner la santé pour un semi-marathon à la con) ; quant à FBsr, il devait se rendre chez le médecin aujourd'hui en fin d'après-midi et, étant donné que Fred a annulé, préfère postposer le rendez-vous lui aussi. « Maintenant si ça t'arrange mieux je peux très bien revenir sur Bruxelles bla-bla-bla... »

Je suis très déçu. Je m'attendais à passer une belle soirée tranquille et ensoleillée en compagnie de mes deux amis à la terrasse d'une brasserie bruxelloise... Que nenni : ce sera seul, à la Maison du Peuple, devant des verres d'Orval (ladite Maison vient d'être réapprovisionnée, c'est déjà ça). Aujourd'hui, je comprends mieux à quoi devait ressembler la déception de Léandra quand j'ai décidé de ne pas venir voir sa pièce de théâtre. Les annulations, c'est très mauvais pour le moral et ça ne devrait même pas exister.

Jeux oculaires. — Au comptoir de la Maison du Peuple, une jeune femme à l'accent anglais : « Désolée, tu étais avant moi, peut-être ?
— C'est possible, oui... Je ne sais pas. Ça fait longtemps que j'attends qu'on me serve en tout cas...
— Il faut utiliser les yeux... Regarder les serveurs dans les yeux... Ça fonctionne bien !
Ha... Regarder quelqu'un dans les yeux... Pas de bol, je suis très nul à ce petit jeu... »
(Et comme pour joindre le geste à la parole, en sortant cette dernière réplique, je ne la regarde pas : je fixe, droit devant moi, un point indéterminé du bar situé entre deux bouteilles de vin blanc.)

« Tonight we’ll drink the sewers dry. » — Une splendide découverte que ce Gravenhurst, groupe britannique mené par le multi-instrumentiste Nick Talbot, que je mentionne déjà brièvement dans ce post. Ayant été sérieusement soufflé par The Ghost in Daylight (2012), j'ai décidé de remonter le cours du temps et d'écouter Fires in Distant Buildings (2005), considéré par la plupart des chroniqueurs musicaux comme la perle rare au sein de la discographie du songwriter. (Non pas que je sois terriblement fan des avis de chroniqueurs musicaux, mais il est parfois nécessaire de faire un minimum confiance à ces derniers pour découvrir de nouvelles choses.)

De bout en bout, cet album est effectivement un pur et sombre joyau. Musicalement, Talbot maîtrise beaucoup de choses, et particulièrement l'évolution mélodique d'une chanson, entre les parties cristallines bâties sur de jolis arpèges folk et les soudaines envolées furieuses extrêmement bien maîtrisées. (Adeptes du shoegazing, courez vous procurer ce disque ! Oui, mais courir où ? — Courez, c'est déjà mieux que rien !)

Écoutée des dizaines de fois : la très mélancolique « Animals », narrant l'ambiance de décrépitude dans laquelle est plongée l'Angleterre chaque samedi soir, lorsqu'une partie de la population descend sur les centres urbains avec pour seul et unique objectif de boire le plus possible et de faire n'importe quoi. Talbot se sent étranger à ce monde fait de bières et de senteurs d'urine : « I wish I could be like them and I try, but I find it more rewarding to walk along the river, picturing my body discarded in the water. » Oh, comme je le comprends... Sur son blog, dans un article intitulé « Booze Britain », il argue que les Espagnols, les Italiens et les Français (mais je suppose qu'il engloberait sans problème les Belges) n'ont pas ce problème de violence urbaine liée à l'alcool. Je ne connais pas l'ampleur de la situation en Albion, mais pour avoir déjà vu le centre-ville de Bruxelles un samedi soir ainsi que le comportement de certains amis d'anciens amis français, de passage en Belgique, j'aurais tendance à dire que nous ne sommes quand même plus très loin de cette culture-là...


« Song From Under The Arches » (qui fait de nouveau brièvement référence aux ambiances crasseuses de certains coins d'Angleterre) illustre à merveille l'idée d'évolution mélodique dont je parle un peu plus haut. La chanson, qui commence tout en douceur, est secouée à trois reprises de soubresauts bruitistes de guitares saturées et d'orgues grandiloquents. (Et c'est sur cette chanson que se terminera, abruptement, ma journée de jeudi.)

Song From Under the Arches by Gravenhurst on Grooveshark

jeudi 19 avril 2012

Les grands hommes

Will Oldham. — Toujours aussi insolite et curieux, ce Bonnie "Prince" Billy... Non pas tant à cause de son style musical (du folk rock assez typé), mais plutôt de la façon dont il se met en scène ou des messages un rien surréalistes qu'il fait passer dans certains de ses clips vidéo. 

La dernière vidéo en date, "Quail and Dumplings" (Wolfroy Goes to Town, 2011), n'échappe pas à cette sensation d'étrangeté. En scène, un homme (le barbu Kennan Gudjonsson) échoué on ne sait comment sur la plage d'une île paradisiaque et recueilli par des indigènes... ou plutôt par une sorte de cliché hollywoodien totalement ridicule du bon sauvage. Ils lui permettent de se reposer dans une grande hutte, lui font reprendre ses forces, lui donnent à manger et à boire, le maquillent, lui apprennent à tirer à la sarbacane, etc.

Le soir, on retrouve l'étranger et la tribu autour d'un feu de bois. À ce moment, apparaît Nina Nastasia, qui fait semblant de chanter le chœur féminin du morceau (en réalité, c'est la voix d'Angel Olsen qu'on entend). Et dans le feu, une apparition fantomatique, malsaine et furtive : celle d'Oldham lui-même, le regard fou, tapant des mains ou dansant de manière bizarre... 

C'est surtout la fin du morceau, inattendue, qui vaut le détour : les indigènes finissent par construire une pirogue pour donner à l'étranger la possibilité de reprendre la mer. Ils lui font des adieux amicaux, presque fraternels, et le regardent s'en aller. Ensuite, quelques secondes plus tard, l'un d'eux le tue d'un coup de sarbacane, lui plantant une fléchette dans le cou. Mais ce n'est pas tout : à la toute fin du morceau, une seconde surprise glace le sang. (La première fois que j'ai vu ce drôle de truc, j'ai sursauté ! — Je pense franchement que c'était le but recherché par ce taré d'Oldham.)


Soirée chez Léandra. — Ce soir, je mange chez Léandra. Comme d'habitude, elle s'excuse d'avoir été "paresseuse" et de n'avoir prévu comme plat principal que des raviolis au pesto. (Quand elle fait un plat simple, elle s'excuse parce qu'il est simple ; quand elle fait un plat plus élaboré, elle s'excuse d'avance car "elle ne sait pas si ça va être bon".) En guise d'entrée, nous mangeons des petits saucissons et des toasts à la ricotta et au gorgonzola.

Après le repas, nous parlons de FBsr, tiens. Ce dernier à eu l'idée de changer de boulot et, à en croire Fred Jr, il travaillerait désormais là où travaillait Léandra auparavant, dans un service de la Communauté française de Belgique Fédération Wallonie-Bruxelles. La discussion tourne autour d'un monde que je ne vois plus comme j'aimerais le voir : FBsr, Tom... et Judith aussi. Léandra m'apprend qu'à l'époque (terme très vague s'il en est), FBsr et Tom étaient repris par elle et Judith dans la catégorie "Les grands hommes". — Puis elle se reprend : "D'ailleurs, toi aussi, tu étais dedans, Hamilton..." Même après son explication, j'ai du mal à comprendre ce que le terme recouvre exactement (à part que ce n'est pas un critère de démarcation physique, évidemment, sauf pour Tom).

Léandra me dit : "Toi, tu t'intéresses par toi-même à plein de trucs, comme la philosophie en ce moment, simplement pour le plaisir [un intello, quoi]. Moi, ça ne m'intéresse pas plus que ça." Elle m'explique qu'elle se sent plus proche, en termes de façon d'être, de Fred Jr : "Nous avons fait toute notre scolarité ensemble, nous avons vécu avec le même arrière-plan social, nos mères sont toutes les deux infirmières...", etc. Ce qu'elle adore chez Fred : le fait qu'il s'intéresse aux autres, qu'il s'inquiète pour eux, avec beaucoup de sincérité. C'est quelque chose que Léandra aime bien (et qu'elle ne retrouve sans doute pas énormément chez moi).

La soirée se termine assez tôt. Elle et moi sommes fatigués de notre semaine. Léandra va passer la soirée chez Jonas (le "pauvre chou" qui a mal) et nous partons donc ensemble récupérer le tram à la gare du Midi, vers 22 heures. Là, nos chemins se séparent : elle s'en va vers le Centre-ville tandis que je repars vers mes hauteurs forestoises.

dimanche 19 février 2012

Villes et chevaliers

Je me réveille plusieurs fois cette nuit. J'ai gardé en mémoire deux bribes de rêve... Ou plutôt : ces bribes de rêve sont réapparues au cours de la journée. Des éléments — dont j'ai oublié la teneur par contre, c'est ça qui est drôle ! — me les ont remises en mémoire. 

Première bribe : je suis de nouveau à Disneyland® Paris, avec la même "équipe" que la dernière fois. Nous sommes aux Walt Disney Studios® et Walter veut absolument retourner dans la Tour de la Terreur (l'ascenseur infernal qui tombe en chute libre, voire "plus que chute libre"). Je demande : "On n'irait pas plutôt essayer la montagne russe qu'on n'a pas eu le temps de tester la dernière fois ?" — Walter : "Tu es certain que tu ne préférerais pas l'ascenseur ?" (Je suppose que ce rêve est en rapport avec l'ascenseur dans Le Roi et l'Oiseau, que j'ai revu hier avant de m'endormir.)

Seconde bribe : je marche dans une ruelle de Bruxelles. J'arrive à un petit carrefour. Sur un autre trottoir, de l'autre côté du croisement, j'aperçois Christelle en compagnie d'un très grand type tout mince. Je crois qu'ils se promènent main dans la main mais je fais semblant de ne pas le remarquer. J'essaie de les éviter, mais Christelle arrive en face de moi et me dit, avec son "air habituel" : "Et quoi, tu me nies, maintenant ?". (Le compagnon d'une amie vient secouer mon esprit jusque dans les profondeurs de mon sommeil — au secours !)

* * *

Walter organise un après-midi "Colons de Catane avec extensions" (un jeu de société allemand bien connu) à son appartement. Marrant : il habite au 21 — à la boîte 21 , comme dans le roman. Pour l'occasion, il a invité son frère Ronald, sa belle-sœur Valière et Emily. Ronald ressemble un peu à FBsr mais en blond. Il a également des airs d'Arnold, mon colocataire polytechnicien du temps de l'université. Il a le même rire que Walter et aussi, pour condenser, la même forme d'intelligence empreinte d'ironie. Valière est une brune aux yeux bleus, sympathique, souriante, à l'esprit vif. Nul besoin de décrire Emily — personnage récurrent de ce blog. Je me contenterai donc de résumer son état : toux sèche, respiration difficile à la lisière de l'asthme et nez bouché. Elle a, dit-elle, "fait un gros effort pour venir coûte que coûte à cet après-midi jeu." 

Sur le divan de Walter, se trouvent toutes les extensions (ou presque) du jeu de Klaus Teuber : "Les Marins de Catane", "Villes et chevaliers", ainsi que les extensions pour cinq-six joueurs. Sur la table, est déjà installé le plateau "Villes et chevaliers". Les marins, ce sera pour une prochaine fois... 

J'ai apporté des bières (deux Orval et trois Westmalle triples) et je suis le seul à en boire. Emily a amené un "tourteau fromager", une spécialité de sa région (le Poitou-Charentes) : un drôle de cheese cake très léger dont la croûte est totalement brûlée. C'est la deuxième fois que j'en mange. Walter, de son côté, a prévu du thé, du café et un gâteau aux noix de pécan, très bon mais beaucoup plus lourd à digérer que le tourteau... 

* * *

Les différences avec le jeu original sont nombreuses, nécessitant la lecture complète des nouvelles règles, à voix haute, par Walter. Nous prenons donc une petite heure pour les assimiler avant de jouer. Les principales nouveautés sont les suivantes : l'utilisation d'un troisième dé ; la nécessité d'atteindre 13 points de victoire (au lieu de 10) pour gagner ; l'arrivée fréquente, par bateau, de barbares qui tentent de détruire les villes ; la perception de trois nouvelles ressources secondaires (papier, tissu et monnaie) qui donnent la possibilité de se développer dans trois secteurs différents (la culture, le commerce et l'armée) remplaçant les cartes "développement" ; la création de métropoles (ayant notamment pour effet d'augmenter les points de victoire) et de remparts (augmentant le nombre de cartes protégées lorsqu'un "7" tombe au dé) ; la présence, chez chaque joueur, de chevaliers (qui peuvent attaquer d'autres chevaliers, déplacer le voleur présent sur une tuile adjacente, se défendre contre les brigands ou encore couper une route ennemie). En outre, comme nous jouons à cinq, nous avons droit à un plateau de jeu élargi, avec plus d'hexagones.

Face à ces nouveaux mécanismes, une nouvelle stratégie est de mise. Les anciens "trucs" ne fonctionnent plus aussi bien. Nous devons donc tous tâter le terrain et certains joueurs sont plus doués que d'autres face à la nouveauté. Ainsi, la première partie est gagnée haut la main par Walter, qui construit rapidement ses villes et amasse de nombreux points de victoire en défendant Catane à lui tout seul avec ses chevaliers ; la seconde partie est remportée par Emily, plus ou moins pour les mêmes raisons. 

Ces deux parties terminées, il est déjà presque 22 heures. Le frangin et sa femme s'en vont. Emily aussi. Walter me propose un "dernier" — hem ! — verre dans le quartier du Cimetière d'Ixelles. Pourquoi pas ? Emily nous y dépose en voiture et nous terminons la soirée à deux au Corto. Lorsque je reprends mon dernier bus (celui de 23h32), j'ai en tête cette époque où, systématiquement, chaque lundi et chaque jeudi, je reprenais ce bus après "un verre" en compagnie des "autres".

mardi 27 décembre 2011

Génies hors contexte

Je pourrais écrire que mon train direct pour Liège a été supprimé pendant les vacances scolaires et que, comme d'habitude, ce changement d'horaire m'est complètement sorti de l'esprit le premier jour de son application.

Je pourrais écrire qu'à mon boulot, seul ou presque, je dois terminer en quatrième vitesse la mise en ligne d'analyses d'éducation permanente, sous peine d'excommunication.

Je pourrais écrire que je suis allé voir une série de courts métrages animés de Bill Plympton avec Léandra au ciné-club du Potemkine ce soir.

Je pourrais écrire que Léandra est très heureuse en ce moment car tout se passe bien avec Jonas, son amoureux, qu'elle va rejoindre en Normandie ce mercredi.

Cependant, je n'écrirai rien de tout cela car j'ai décidé de me consacrer aujourd'hui à une seule question, que Léandra et moi avons soulevée à la brasserie Verschueren, une heure après avoir souri devant les curieux dessins animés de Bill Plympton. 

* * *

Pour comprendre la question qui va suivre, il faut tenir compte de trois éléments.

1) À l'intérieur du Verschueren, la "violoniste attitrée" du Parvis de Saint-Gilles est venue jouer à 50 centimètres de notre table. C'est une dame curieuse, qui passe pour une folle mais qui vaut la peine d'être vue et entendue au moins une fois : elle joue du violon de manière légèrement hystérique, en pinçant de temps en temps quelques cordes ou en agitant son archet de manière saccadée. En parallèle, elle chante (ou plutôt crie), soit dans un registre très aigu, soit au contraire dans un registre très grave. Je n'ai jamais compris ce qu'elle chantait. Ça ressemble à "Ognomonokotomononono... Gniiiikitttikimigniiiikitimiki..." (j'ai fait une recherche sur Google mais ça n'a rien donné).

2) Parlant de violon, je mentionne l'expérience musicale, digne d'un test de psychologie sociale et devenue célèbre – l'initiateur, Gene Weingarten du Washington Post, a gagné un Pulitzer pour l'article qu'il en a tiré –, qui a eu lieu le 12 janvier 2007 à Washington, dans la station de métro "L'Enfant Plaza" : Joshua Bell, violoniste virtuose américain, coiffé d'une casquette de baseball, interprète incognito dans la station six morceaux du répertoire classique pendant 43 minutes, sur son Stradivarius vieux de près de trois siècles (le Gibson ex-Huberman de 1713). Conclusion du journal : sur les 1097 personnes qui sont passées devant lui, très peu (sept pour être exact) se sont arrêtées pour l'écouter réellement, une seule dame l'a reconnu (elle lui donné 20 dollars) et, en dehors de ces 20 dollars "de reconnaissance", il a reçu en tout et pour tout 32 dollars et 17 cents. Car oui, comme le notera Weingarten, certains des passants ne lui ont donné que de simples petits pennies...

3) Je parle à Léandra d'Orson Welles et du fait qu'il a été très vite reconnu comme un génie. Rien de plus normal : c'était un enfant extrêmement précoce, du genre à adapter du Shakespeare à l'école élémentaire... Nous avons également brièvement parlé de Mozart : selon un consensus général, Mozart était également un génie... Tout le monde (ou presque) est d'accord, mais pourquoi ? La plupart des gens (moi y compris) tiennent pour acquis le fait que Mozart était un génie non pas à l'écoute de son œuvre mais parce que les spécialistes ont toujours pensé, dit et écrit que Mozart était un génie (et ils ont d'ailleurs sans doute raison, mais ce n'est pas le propos).

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Tous ces éléments se combinent pour donner naissance à la question du jour : est-il possible de reconnaître un génie (ou un virtuose) en dehors de tout contexte ? Question qui découle de la première : comment un public donné décide-t-il qu'une personne est (ou n'est pas) un génie ? 

Revenons à la "violoniste du Parvis", lançant ses sons stridents à l'intérieur du café, sous le regard amusé, moqueur ou interloqué des clients. Déplaçons la dans un autre environnement. Par exemple, disons que c'est la nouvelle violoniste avant-gardiste du moment, qui vient de sortir un album chez le label ultra-indépendant Constellation Records. Rajoutons à cette situation hypothétique quelques critiques dithyrambiques par-ci, par-là, de la part des Inrockuptibles ou d'autres journaux branchouilles. À ce moment, il se trouvera toujours des personnes pour adorer la violoniste... Pourquoi ? Parce que si des critiques disent que c'est bien et que plein d'autres gens qui ont lu les mêmes critiques disent que c'est bien, ben c'est que c'est forcément bien, t'as rien compris à la vie, toâââ ! 

Ce texte n'a ni queue ni tête. Comment vais-je retomber sur mes pattes ? Aucune idée... Et puis, je m'en fous un peu. La thérapie, tout ça...

L'exemple de la violoniste du Parvis est imaginé (elle existe bel et bien mais n'a pas encore rejoint un label musical), mais des exemples bien réels existent. Prenons Queen : presque tout le monde trouve que c'est fantastique, Queen... Même des gens très bien comme Flippo ou FBsr ! Pourtant, Queen, c'est de la merde en barres. J'aurais presque envie de dire que c'est encore pire que U2. Et pourtant je déteste U2. Mais je m'égare...

Joshua Bell, c'est l'exemple inverse : c'est un virtuose du violon (qui le dit ? Bah, les gens !) mais il n'a pas été reconnu comme tel par le public du métro de Washington. Pourtant, il y a fort à parier que si le même public avait écouté le même concert dans une salle consacrée à la musique, en sachant qu'ils écoutaient un virtuose, beaucoup auraient sans doute été chamboulés. Peut-être certains auraient même fondu en larmes devant tant de beauté blablabla.

* * *

Et c'est là que Léandra me dit : "Oui, et alors ? C'est normal !"

Peut-être est-ce normal, mais ça me fiche les jetons. Ça me fiche les jetons de penser que nos comportements, nos goûts, nos pensées, nos perceptions du monde sont forgées par l'idée que se font les autres de ce monde. Si je suis à un repas d'amis composé de 9 personnes et que mes 8 amis soutiennent que Queen est le plus grand artiste de tous les temps, vais-je arriver m'opposer à l'écrasante majorité ?

(Calme-toi, Hamilton, tout doux... Ça va aller, ça va aller...)

C'est la question que s'est posée Solomon Asch dans les années 1950. À cette époque, Freddy Mercury n'était encore qu'un enfant et le monde de la musique était en paix. Mais je m'égare à nouveau...

Dans l'expérience de psychologie comportementale d'Asch, il est demandé à un groupe d'étudiants (de 6 à 8 personnes) de participer à un "test de vision". En fait, il ne s'agit pas du tout de ça : dans le groupe, tous les étudiants sont de mèche avec l'expérimentateur sauf un seul, qui est le véritable "sujet" de l'expérience. Le test est très simple, presque stupide : une "ligne de référence" est présentée. Ensuite, l'expérimentateur pose à chaque membre du groupe une question concernant trois lignes (A, B et C) de longueurs différentes. Chaque membre du groupe doit donner sa réponse de vive voix et le sujet (le seul qui n'est au courant de rien, donc) est toujours le dernier ou l'avant-dernier à donner sa réponse. Exemple de question : "Laquelle de ces lignes est de la même longueur que la ligne de référence ?" :


Normalement, dans le cas ci-dessus, tout le monde devrait donner la réponse "C", c'est votre dernier mot ? Oui c'est mon dernier mot. Cependant, si tous les autres étudiants avant lui donnent une mauvaise réponse, il arrive que le sujet donne aussi la mauvaise réponse, pour rester en conformité avec le reste du groupe. Ainsi, sur 123 participants (uniquement des hommes dans l'expérience initiale), seul environ un quart n'a jamais donné une réponse fausse par conformisme ; les trois autres quarts l'ont fait au moins une fois (dont 5% qui se sont conformés à chaque fois !).

C'est à la fois effrayant et somme toute assez logique. Ça ne veut pas dire que les sujets sont stupides ou ont du caca dans les yeux ; ça montre simplement le poids de la pression sociale. Les mauvaises réponses du sujet peuvent être comprises de différentes manières : par la volonté de faire plaisir, d'être poli, de ne pas créer de dispute, de se faire apprécier des autres, de ne pas se poser en dissident ou même, tout simplement, par l'idée qu'il est plus rationnel, sur un jugement d'ordre purement visuel, de se conformer à un groupe plutôt qu'à sa propre perception (mais c'est une très mauvaise idée de penser une chose pareille, si on me demande mon avis). 

Tout n'est pas perdu cependant : si une seule voix dans le groupe (autre que le sujet) donne la bonne réponse alors que tous les autres en donnent une autre, le sujet saute très souvent sur l'occasion pour répondre correctement (seuls 5 à 10% des sujets se conforment alors encore à la mauvaise réponse). C'est une des preuves que l'expression d'une dissidence, même très minoritaire, dans un groupe dont l'opinion est a priori unifiée peut susciter un rapide ralliement. On pourrait aller encore plus loin et se dire que le ralliement à la dissidence n'est somme toute qu'une forme de conformisme déguisé... Nous nous conformons toujours à un référentiel donné, quoi que nous fassions... 

Pour terminer, comment ne pas penser au film 12 Angry Men de Sydney Lumet (1957), dans lequel douze jurés doivent décider à l'unanimité de la culpabilité d'un homme accusé de parricide (coupable, il est condamné à mort ; innocent, il est acquitté). Onze jurés le considèrent coupable. Un seul (le 8e juré, Mr Davis, joué magistralement par Henry Fonda dans la version de Lumet) a de sérieux doutes. Après de nombreuses argumentations (et reconstitutions !), les douze jurés finissent par voter l'acquittement. 

Voilà, dans toute sa splendeur, le poids de la dissidence, celui qu'un être humain isolé peut avoir sur le monde qui l'entoure..

Mais ceci nous éloigne d'Orson Welles. Ou peut-être pas, tout compte fait.

dimanche 7 août 2011

L'image du bonheur

"La première image dont il m'a parlé, c'est celle de trois enfants sur une route, en Islande, en 1965. Il me disait que c'était pour lui l'image du bonheur et aussi qu'il avait essayé plusieurs fois de l'associer à d'autres images mais ça n'avait jamais marché. Il m'écrivait : il faudra que je la mette un jour toute seule, au début d'un film, avec une longue amorce noire. Si on n'a pas vu le bonheur dans l'image, on en verra le noir."

Aujourd'hui soir, durant la fin d'un trajet à vélo, seul, sur une piste cyclable à travers bois et à travers champs, je n'ai cessé de penser à cette première scène de Sans Soleil, de Chris Marker (1983). Une scène qui m'a marqué au plus profond de mon être et qui me marque encore à chaque fois que je la regarde... Trente-deux secondes de perfection. Le rythme, les silences, la voix, la succession des images, le noir : tout y est parfait, et à jamais.

La scène pose une question essentielle : qu'est-ce que le bonheur ? Ou, plus exactement : quelle image se fait-on du bonheur ? Chaque individu possède sa propre réponse, sa propre image.

Si je me suis remémoré cette scène à ce moment particulier de mon périple à vélo, c'est pour une raison très précise : j'ai retrouvé pendant une heure (à peine) mon image du bonheur... Seul, totalement seul, le soleil couchant devant moi, le premier quartier de lune à ma gauche, des champs à perte de vue... Quelques bosquets... Un chemin donnant sur un bois, à un kilomètre environ... Quelques nuages non menaçants... Une ferme au loin... Des grillons tout autour... Et cette odeur d'humus tellement propre à ces crépuscules du mois d'août... Voilà un tableau de la liberté ! Je me suis arrêté plusieurs fois et le temps, lui aussi, s'est arrêté, à plusieurs reprises. Durant ces quelques brefs interludes, je me suis senti libre, totalement libre, et j'ai retrouvé mon "image du bonheur". Je ne suis pas difficile, en fait. Sauf que je pourrais refaire le même chemin demain et ne rien ressentir du tout.

Je commence par la fin, mais tant pis : c'est le plus important. Le reste de la journée se trouve ci-dessous, dans un ordre qui ne bouleverse pas la chronologie.

* * * 

Aujourd'hui, toute ma journée est placée sous le signe du vélo. En effet, je dois rejoindre Tom, son ami Alexandros ainsi que Jessy à Namur pour un "fietstrip", pour reprendre le mot de Tom. Mes trois comparses sont plus motivés que moi : ils veulent faire Bruxelles-Maredsous ce premier jour ; Maredsous-Chimay le deuxième jour ; Chimay-Dinant le troisième, et puis revenir à Bruxelles. Dès le départ, je ne suis partant que pour un jour. Raison principale : ma fille est chez mes parents et, pour cette unique semaine de vacances avec elle, je veux être présent, m'en occuper et pas spécialement courir les routes de manière inconsidérée.

Première étape de la journée : rejoindre tout le monde à Namur. Je pars de chez mes parents (qui habitent Falisolle) par un temps maussade, avec mon Minerva vieux de plus de quinze ans mais néanmoins très bon, et je parcours sans trop de problèmes les quelque 25 kilomètres qui me séparent de Namur. Le rendez-vous est fixé chez Pat et Alizé, qui habitent cette bête ville, ou plus exactement qui habitent "La Plante", comme aimera le rappeler Pat. "La Plante", c'est un lieu-dit namurois, un petit village pas loin du centre historique de Namur qui a été intégré à la ville lors de la fusion des communes... Pat a prévu une "collation" pour le midi. Par collation, il entend : des bières et des chips en apéro, un spaghetti à la bolognaise avec du vin en plat principal, un dessert, des Calvados et des cafés... Y a pas à dire : Pat sait recevoir. Pour l'occasion, arrivent aussi en voiture FBsr, Alineke, avec leur fils Marc Aurèle, et Ophely (enceinte jusqu'au dents, mais ça ne se voit pas trop). Marc Aurèle est le portrait craché de FBsr (lunettes, bouille générale) sauf qu'il a les cheveux blonds, presque blancs. En le voyant, je pense à mon amie Léandra, plus particulièrement à son "type d'hommes", et une blague qui ne ferait rire personne à la table me traverse l'esprit.

Après un midi copieux, Tom, Alexandros, Jessy et moi finissons par prendre la route vers Maredsous : nous longeons la Meuse jusqu'à Anhée, puis le RAVeL de la Molignée jusqu'à la fameuse abbaye. Le groupe est sympa, je les apprécie tous. Tom, pas besoin de le décrire... Alexandros, je ne le connais pas bien et ça fait des années que je ne l'ai plus vu (il voyage tout le temps, c'est même une curiosité qu'il soit en Belgique). Il a une discussion intéressante. Par exemple, sur la capillarité de l'eau : "On représente toujours un goutte d'eau avec le haut pointu mais cette forme, elle ne la possède que lorsqu'elle est démarre du robinet. Sinon, elle est toujours plus ou moins sphérique." On en vient à se demander combien de temps il faut à une goutte de pluie pour parcourir la distance qui la sépare du sol... Dernière randonneuse : Jessy est une musicologue qui a fait des études de lutherie en Italie. Elle est assez "nature" (à Marc Aurèle durant le repas chez Pat : "Les requins ne sont pas méchants, ils ne font que manger pour survivre") et toujours souriante. Bref, un bel après-midi.

Nous buvons des verres à Maredsous (à la brasserie, ils vendent des planches de dégustation "trois bières" : si j'en crois mon expérience récente, c'est à la mode pour le moment). Nous faisons encore une petite partie du trajet ensemble, puis les trois randonneurs décident de faire du camping sauvage dans un champ. Je les quitte à Maredret et je continue ma route vers chez moi. 

La suite, je l'ai déjà racontée.

vendredi 8 juillet 2011

L'échelle de psychopathie de Hare

Déclaration d'impôt en ligne ce matin (j'aime quand l'État me doit de l'argent). L'après-midi, fini le boulot ! Avant de me rendre chez Tom et Ophely, je glande et regarde la saison 7 de The Shield (c'est bientôt terminé) : "Dutch" a repéré le profil d'un éventuel futur serial killer chez un jeune homme de 16 ans. L'inspecteur fait tout pour essayer de le faire revenir dans le "droit chemin". Cette série ne vaut clairement pas The Wire (à part Dutch, les autres "héros" sont un peu trop bas de plafond) mais elle a au moins un mérite : montrer que la barrière est mince entre la psychopathie et la normalité. 

Juste pour m'amuser, je m'intéresse à l'échelle de psychopathie de Hare. C'est très simple à comprendre : tout le monde peut calculer son degré de psychopathie en 5 minutes (même si ce n'est pas cliniquement correct de procéder de cette manière), en donnant une cote de 0 ("ça ne me correspond pas") à 2 ("ça me correspond assez bien") à 20 affirmations simples, comme "Besoin de stimulation et tendance à s’ennuyer" ou "Insensibilité et manque d’empathie". En résumé : en dessous de 20 points, on n'est pas psychopathe et au-dessus de 30, faut commencer à s'inquiéter ; entre les deux, débrouillez-vous ! Je m'estime à 10 points maximum (ouf !).

En soirée, chez Tom et Ophely, je me retrouve avec Pat et Alizé, Jessy, Megan, Inger, Jyl et leurs enfants. FBsr et Alineke ne sont pas là, car cette dernière a la varicelle, ou un truc dans le genre. Ophely est de plus en plus enceinte (normale, vu qu'elle est enceinte). Pat n'a pas changé : il est toujours très "humour cul". On arrive quand même à discuter une heure du XIe siècle, d'Orchimont, de Chimay, de toponymie médiévale,  d'archéologie, de la nouvelle manière de voir la transition de l'ancienne haute aristocratie lotharingienne vers le système économique plus souple en vigueur au bas Moyen Âge, etc. C'est très rare que je puisse discuter d'un sujet aussi pointu (et pas très intéressant pour les autres convives, de fait), en rapport avec mes études, du coup ça me fait énormément plaisir. On mange bien, on boit bien, on rigole bien. (Chouette soirée.) Pat et Alizé me reconduisent en voiture jusque chez moi (ou presque). Il est seulement minuit, fichtre !