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mercredi 19 octobre 2011

Considérations sur le nombril et sur Wittgenstein

Ce matin, je me rends à un énième rendez-vous au CHU Saint-Pierre, à Bruxelles : Polyclinique, étage 6, département chirurgie-urologie, prenez-un-ticket-en-passant-s'il-vous-plaît – je commence à connaître. Le chirurgien qui m'a opéré doit vérifier que mon nombril se cicatrise convenablement, et aussi enlever les fils. (Jusque là, rien de drôle.)

Une des dames de l'accueil – celle qui avait embrassé des hérissons il y a un mois (toute une histoire) – a retrouvé sa voix, mais ce n'est pas elle qui s'occupe de moi : elle joue un rôle d'assistante sociale apparemment, car elle conseille un monsieur qui n'a pas l'air d'être couvert entièrement pas sa mutuelle... Accoudé au guichet, attendant que ma carte SIS veuille bien fonctionner (il faudra la passer sous un robinet pour qu'elle soit lisible !), j'ai le temps de jeter un œil – au sens figuré ; je ne suis pas en ophtalmologie – sur le local du secrétariat : à l'arrière, une grande banderole "Happy Halloween" et, dans un coin sur ma droite, une note sur papier A4 blanc qui attire mon regard. Son titre : "Consignes pour optimiser et faciliter le travail, réalisées par les Archives". Ha ! [Interjection hamiltonienne] Comme dans toutes les grandes administrations, je suppose que les archivistes de l'hôpital se mordent les doigts en récupérant les documents disparates provenant des différents services... Alors, comme dans toutes les administrations, ils ont créé une petite note interne pour que le travail d'archivage soit réalisé partiellement en amont, petite note que les différents services placardent dans un des coins les plus reculés du bureau : logique ! Avec quoi ils viennent, ces ramasse-poussières ?

Le chirurgien reçoit ses patients les uns après les autres en les appelant par leur nom de famille. Quand arrive mon tour, il m'interpelle avec un grand sourire : "Haaa, Hamiltono, alors, comment ça va ?". En enlevant mes fils, il se lance dans une série de considérations intéressantes sur mon nombril : "Vous avez un nombril assez particulier, très profond ; d'habitude on le reconstruit à l'identique mais dans ton cas [il hésite constamment entre le "tu" et le "vous"], j'ai dû passer par le côté... Le résultat est concluant", ou encore : "Les patients cicatrisent de manière différente. Tu es parmi ceux qui cicatrisent le plus vite – je vois très bien ça –, avec une excellente reconstruction cellulaire !" (Ben chouette alors !). Il m'explique comment remplacer la gaze et me donne un petit stock de pansements et d'iso-Betadine® : "Mets-les dans ta poche pour ne pas qu'ils les voient quand tu sors, parce que normalement je ne peux pas te donner ça !" (il me fait toujours autant rire, ce type). Je dois retourner chez lui dans un mois pour une dernière (?) vérification.

Après ma visite chez le chirurgien, direction Charleroi, en train, pour manger avec mon ami Fred Jr.

* * *

Je retrouve Fred devant le Mc Donald's de la Ville-Basse, à Charleroi. Nous décidons d'aller manger une pizza à deux pas de là, à l'Hippopotame (un restaurant connu de tous les Carolos : j'y allais déjà avec mes parents quand j'étais tout petit). Fred est en forme : son boulot routinier l'emmerde prodigieusement mais c'est secondaire. Au centre de la discussion : les jeux vidéo (il joue actuellement sur console au tout nouveau "FIFA 12" ainsi qu'à un jeu d'infiltration du nom de "Uncharted 2: Among Thieves" : il n'est pas mal foutu, dixit Fred, mais cependant moins subtil qu'un "Metal Gear Solid" – un must en matière de jeu d'espionnage, qui m'avait tenu en haleine des semaines entières à l'époque de la PlayStation) ; le film Tintin qui sortira bientôt dans les salles et qui risque de faire un malheur en Belgique, tant les critiques son unanimement positives (d'habitude, je n'aime les grosses productions de Spielberg mais, fan de Tintin depuis que je sais lire, j'ai bien l'intention de faire une exception et de me ruer dans une salle de cinéma à la sortie du film) ; les objets de collection (Fred est un collectionneur, ou plutôt un acheteur/revendeur ; il me parle d'un collectionneur d'objets "Tintin", qui habite justement Charleroi et qui aurait racheté un vieil hall d'usine pour y créer, dans le futur, une exposition permanente à la gloire du héros à la houpette).

Après la pizzeria, nous nous promenons dans les rues de la Ville-Basse. Dans la rue de Dampremy (une des seules rues commerçantes de Charleroi qui a encore un peu de gueule), nous nous arrêtons devant Tropica BD, un joli magasin de bandes dessinées qui consacre actuellement une de ses vitrines à... Tintin (quelle surprise !) : "Commandez votre bateau 'La Licorne' dès aujourd'hui ! Seulement 500 exemplaires. 1995,50 euros". C'est gentil mais non. Juste à côté, un magasin de vêtements du nom de "Hamilton". Mon blog commence à faire des émules !


Fred reparti à son boulot, je flâne une petite heure dans Charleroi. Je m'étais promis de ne pas faire un crochet par la librairie Molière mais je ne peux m'en empêcher : c'est plus fort que moi, l'occasion est trop belle... Allez, Hamilton, juste un livre, un seul... Deux à la limite si tu trouves un bon bouquin de SF. Je ressortirai avec un seul livre – un miracle uniquement dû à ma situation bancaire déplorable –, un de ceux que je voulais absolument lire depuis un bon bout de temps, tout en remettant l'idée à plus tard : le fameux Tractatus logico-philosophicus de Ludwig Wittgenstein (oui, je sais, dit comme ça, ça ne donne pas vraiment envie).

* * *

J'en reparlerai sans doute plus longuement lorsque je l'aurai lu en entier, mais je peux dès à présent écrire quelques paragraphes sur ce relativement court texte (à peine une centaine de pages) qui constitue une des pierres angulaires de la philosophie du XXe siècle. Déjà rien que sur le plan formel, le Tractatus logico-philosophicus (1921) diffère de tout autre bouquin de philosophie, par son découpage mathématique et son utilisation singulière de la numérotation. Ainsi Wittgenstein coupe-t-il son texte en 7 propositions principales numérotées de 1 à 7 (jusque là, rien de particulier). Lorsqu'il veut approfondir un point particulier en rapport avec une des propositions, il développe la numérotation selon son "poids logique" : ainsi la proposition 1.1 est-il une remarque (d'importance élevée) à la proposition 1 et 1.11 une remarque à la proposition 1.1 (une remarque de la remarque de la
proposition initiale). Cela donne une série d'aphorismes à la numérotation unique et originale.

Sur le fond, l'ouvrage est également d'une originalité monstre. Dès les premières lignes de l'avant-propos, Wittgenstein avertit le lecteur : "Ce livre ne sera peut-être compris que par qui aura déjà pensé lui-même les pensées qui s'y trouvent exprimées" (ou, plus prosaïquement : passez votre chemin, car il y a des chances que vous soyez à côté de la plaque). Plus loin : "En vérité, ce que j'ai ici écrit n'élève dans son détail absolument aucune prétention à la nouveauté ; et c'est pourquoi je ne donne pas non plus de sources, car il m'est indifférent que ce j'ai pensé, un autre l'ait déjà pensé avant moi" (une belle tarte dans la figure de tous les philosophes qui ont peur de leur ombre, autrement dit qui sont effrayés d'avancer la moindre idée sans se référer à une glorieuse référence passée). Et ces fameuses propositions, quelles sont-elles ? Le livre commence sur "1 – Le monde est tout ce qui a lieu." et se termine par "7 – Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence."

Mais de quoi ça parle ? Encore aujourd'hui, c'est un débat. Bertrand Russell, le mathématicien-philosophe, ami de Wittgenstein, qui a écrit la préface de ce livre et qui a tenté dans cette dernière d'expliquer son propos, s'est fait désavouer par Wittgenstein lui-même : "La finesse de ton style anglais", écrit ce dernier à Russell, "s'était (...) perdue dans la traduction, et ce qui restait n'était que superficialité et incompréhension." Bigre ! Il n'y va pas de main morte en matière de démolition, l'ami Ludwig. La remarque rappelle presque la préface de Nietzsche pour son Antéchrist : "Ce livre appartient au plus petit nombre. Peut-être n’est-il encore personne au monde pour lui, tout au plus me liront ceux qui comprennent mon Zarathoustra (...). Eh bien ! Ceux-là seuls sont mes lecteurs, mes véritables lecteurs, mes lecteurs prédestinés : qu’importe le reste ? – Le reste n’est que l’humanité. – Il faut être supérieur à l’humanité en force, en hauteur d’âme, – en mépris..." (le texte intégral est ici). Autrement dit : "Vous êtes presque tous des cons, des moules sans cervelle. Très peu d'humains arrivent à ma cheville. Je vous emmerde et je rentre à ma maison."

Ça ne nous dit toujours pas ce que contient ce fameux Tractatus. Cet ouvrage est considéré, à tort ou à raison, comme une des "bibles" (humour, humour) du positivisme logique (notamment mis en avant par le Cercle de Vienne ou par des penseurs comme Bertrand Russell), qui argue qu'une proposition ne peut être considérée comme vraie ou comme fausse que si elle peut être vérifiée. C'est ce qui découle du fameux dernier aphorisme du Tractatus : "Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence". Pour ces nouveaux positivistes, un poème, une œuvre de fiction, un exposé métaphysique sont des éléments de langage qui ne peuvent donner un sens au réel. Suivant cette logique, affirmer que "dieu existe" ou que "dieu n'existe pas" est vide de sens car cela dépasse le domaine du vérifiable. 

C'est un débat compliqué dans la mesure où Wittgenstein lui-même a évolué par rapport à cette "œuvre de jeunesse" et aussi parce qu'on a placé dans ce texte des idées que l'auteur n'a a priori jamais voulu exprimer. La suite au prochain épisode, donc.

* * *

Depuis cet après-midi, je suis à la Maison du Peuple, seul et peinard. Je travaille à rattraper le retard sur ce maudit blog (c'est gagné !), mais aussi sur la conclusion d'un texte pour mon boulot, que je devais rendre l'année dernière (hé oui, toujours ce même texte !).

À la table d'à côté, pendant deux heures, deux amies dont une semble aller très mal : ça ne va pas bien du tout avec son compagnon. Elle hésite à le quitter. Tergiversations. Conseils et réconforts de son amie (c'est sympa à voir). Mais j'ai également, pour je ne sais quelle raison, l'impression de voir Maïté, il y a quatre ans, discuter de moi avec une amie imaginaire : "Non, mais franchement, là, quitte-le, ce pauvre type. Il ne fait vraiment aucun effort pour toi. Si ça tombe, il ne t'aime plus". (Si ça tombe, ce n'est même pas vrai !) 

* * *

Addendum tardif

À une autre table, plus tard.
– Tu écris quoi ? Désolée, je suis curieuse...
– Euh, en fait, c'est un blog.
– Un blog ? Comment on crée un blog ?
– Il faut juste avoir un compte et... euh... écrire de temps en temps...
– Ah. Et tu écris quoi ?
– Euh, ça peut paraître bizarre mais j'y écris à peu près tout ce qui m'arrive dans la vie, chaque jour.
– Et là, tu écris sur quoi, là, vraiment ?
– Sur... euh... sur un philosophe qui s'appelle Wittgenstein mais d'habitude je ne parle pas spécialement de ce genre de sujet, euh...
(Je sors le Tractatus de mon sac : regard interloqué.)
– Ça parle de quoi ?
– Ben en fait, je ne le sais même pas moi-même : c'est d'ailleurs ce que j'écris justement dans ce blog. Que je ne sais pas encore vraiment de quoi ça parle.
– Ha.
– Mais disons que ça parle de ce qu'est la réalité. Non. Plutôt de la façon d'aborder la réalité. De ce qui est abordable et de ce qui ne l'est pas... Euh...

Le gars avec qui elle boit un verre est revenu des toilettes. Il me dit : "Ha ! La réalité... Qu'est-ce qui est réel et qu'est-ce qui ne l'est pas ?". Ces deux-là, on va les appeler Wali et Darnia. Lui est électronicien, a été professeur de mathématiques ; elle est chef de cuisine de profession, a travaillé aux Bozar. Ils sont là depuis des heures. Ils me convient à leur table, en cette fin de soirée à la Maison du Peuple. Ils sont tous les deux célibataires (la question a été abordée durant la soirée) et sirotent tous les deux une grosse chope de bière blanche.

Au départ, c'est elle qui me pose plein de questions (sur mon boulot, etc.), puis c'est lui qui remplit la plupart des blancs de la conversation, notamment sur le fait que les Belges, principalement les Belges francophones, sont un peu "morts" comparés aux Français. J'ai l'impression qu'il me décrit moi personnellement, et non pas le "Belge typique", que je considère comme foncièrement plus jovial et bon vivant qu'un Français (tant qu'à être dans les stéréotypes, allons-y gaiement). Et puis merde, je peux aussi être jovial quand je ne parle pas de Wittgenstein.

Darnia finit par partir (elle est fatiguée, la bière passe mal, etc.) et je termine la soirée avec Wali. C'est un habitué de la Maison du Peuple (on fait tous les deux un signe à Térence, un des patrons, en fin de soirée : marrant). 

Si ça tombe, je vais le revoir. Si ça tombe, je vais la revoir.

mercredi 3 août 2011

Réveil difficile

Ce matin, je me lève du mauvais pied. Ou plutôt : je ne me lève pas du mauvais pied car je n’entends aucun de mes deux réveils (programmés pour sonner à 6h16 et 6h32). Je suis réveillé par un coup de fil de ma collègue Charlotte à... 9h30 ! Je ne comprends pas : je ne me souviens même pas avoir éteint les réveils à un moment donné de la nuit ou de la matinée. Pourtant je les ai éteints, vu qu’ils sont tous les deux en position "off". Je m’excuse platement au téléphone et décide (pas trop le choix) de prendre une matinée de congé. Je suis vraiment fatigué ces temps-ci (les vacances à Stavelot ne m'ont pas du tout reposé). La grande bouteille de vin offerte par Térence hier et bue jusqu'à plus soif avec Léandra n’a sans doute pas arrangé les choses. J’ai reçu un message clair de la part de mon corps : "Aujourd’hui, fieu, pas question de dormir seulement 4 heures : je me repose, coûte que coûte". Quand je me réveille, je suis gêné mais néanmoins vraiment reposé, en effet. J’ai la tête un peu lourde et j'ai dormi d’un sommeil sans rêve. 

Dans le train avançant à travers la pluie et la plate campagne, je tombe sur des wagons remplis de scouts, flamands de surcroit (pourquoi sont-ils dans ce train un mercredi à 10 heures du matin ?). Dans le wagon où j’écris en ce moment, ils sont au moins six sizaines (pourquoi leurs groupes sont-ils organisés sur base de l’ignoble chiffre 6 ?), voire une meute entière (pourquoi n’utilisent-t-ils pas le terme "troupeau", plus approprié ?). Pourquoi font-ils les malins ? Pourquoi ouvrent-ils les poubelles bruyamment ? Pourquoi écoutent-t-ils de la musique de merde ? Pourquoi se mettent-ils n’importe comment sur leur siège ? Pourquoi le scoutisme existe-t-il ? Pourquoi suis-je de si mauvaise foi ? 

Toutes ces questions me font penser à mon boulot : actuellement, on – enfin, surtout mon chef Lodewijk – réalise un travail sur l’histoire des maisons de jeunes, en collaboration avec la Communauté française de Belgique, ou plutôt la "Fédération Wallonie-Bruxelles", comme il faut désormais l’appeler (c’est "chouette", on va devoir changer les logos et les appellations sur nos dépliants, sur notre site Web, sur notre correspondance, etc.). De nombreuses interviews d’anciens responsables de maisons de jeunes ont été réalisées. À la question : "Quelle est la différence entre une maison de jeunes et un mouvement de jeunesse comme le scoutisme ?", les interviewés répondent tous pas une phrase du genre : "Oh, vous savez, les scouts sont beaucoup plus encadrés par une obligation d’être présents et par des règles strictes, alors que dans les maisons de jeunes, quand j’y travaillais du moins, c’était un peu le bordel intégral". C’est sans doute vrai, mais ayant déjà été dans une maison de jeunes dans les années 90 quand j’étais adolescent (un de mes amis y donnait des concerts avec son groupe de métal), je trouvais l’ambiance vachement plus sympathique (et na !). 

Durant le repas de midi, Charlotte parle d'une de ses tantes qui avait une phobie maladive des pigeons. Cette peur panique a même un nom : la colombophobie. Pour remédier à cela, d'après Charlotte, son thérapeute lui a donné un pigeon empaillé (!), que la pauvre tante a dû placer dans un endroit fréquenté de sa maison. C'était une thérapie de choc, censée la mettre en face de sa peur pour la vaincre, et ça a marché ! C'est incroyable de se dire que ce médecin avait dans une de ses armoires un pigeon empaillé, et je serais curieux de savoir comment il s'y serait pris si la tante en question avait eu peur des éléphants... Plus tard dans la discussion, Charlotte (toujours elle) parle d'un jour de dépouillement à la Bibliothèque nationale de France (BnF) où le numéro de clé de son casier/vestiaire était le 666. Pour rigoler, elle dit au gars de l'accueil : "Espérons qu'il ne va pas arriver une malheur". Quand elle s'en va, la BnF est fermée car il y aurait un feu apparemment dû à des fils électriques, en dessous de la route. L'Enfer était-il en train de se réveiller ? Je n'en sais rien mais j'ai une autre question : dans quel monde vit-elle, ma collègue ?

* * *

En soirée, je retourne à la Maison du Peuple de Saint-Gilles. C’est presque devenu mon quartier général, ce café. Ne manque plus qu’une petite table au nom d’Hamilton, avec une prise électrique personnelle, ou – mieux encore – une table ronde estampillée "Dream team", disposant de cinq chaises d’ébène avec nos cinq prénoms finement gravés sur les dossiers. Je m’imagine déjà, arrivant avec mon PC, un Orval à la main, et déclarant, hautain, à un groupe de Français : "Désolé, Messieurs-dames, mais cette table nous est réservée. Je vais vous demander de partir sur-le-champ".

Emily est déjà présente dans le fond du café avec son PC portable. Elle n’arrive pas à capter le Wi-Fi et remballe son ordinateur. Léandra débarque à notre table une minute plus tard. Elle discutait près de l’entrée du café avec Perrette. Je ne les avais pas vues. De toute façon, j’étais censé les laisser tranquilles mais Léandra nous invite à la table (elles ont eu l'occasion de "discuter à deux"). On profite donc du soleil de fin de journée pour aller boire un verre en terrasse.

Perrette, c’est la compagne d'Igor. Vu que je ne fréquente pas/plus (biffer la mention inutile) ce dernier, je ne la connais pas bien, à l'inverse de Léandra. Perrette travaille actuellement sur un doctorat en anthropo-musicologie. (À moins que ce ne soit en musico-anthropologie ? Peu importe : c’est un peu schtroumpf vert et vert schtroumpf, non ? Peut-être pas en fait.) Sa thèse porte sur l’étude d’un chant traditionnel laotien. Comme tout anthropologue qui se respecte, elle se rend périodiquement au Laos pendant de nombreux mois. Perrette est pour le moins originale : un mélange de timidité et d’assurance ; d’intelligence et de bonne humeur. Elle est aussi assez fatiguée ce soir (qui ne l’est pas ?).

Dans la conversation, on évoque Pol Caca : comment il vécut, comment il est mort. Léandra explique le contexte et le lieu de son décès. On parle aussi de la nouvelle chienne de Matys, du nom de Valentine (elle est née un 14 février), beaucoup plus petite que le précédent mais au visage tout aussi écrasé. On discute de musique (Léandra  adore le violon ; Perrette aimerait se mettre à la clarinette – ça rime !). Pendant la discussion, un nombre ahurissant de musiciens viennent jouer sur le Parvis : deux accordéonistes, un clarinettiste (justement) et un guitariste ainsi que, plus tard, la violoniste avant-gardiste à la voix stridente. Pourquoi les accordéonistes se sentent-ils obligés de massacrer les mélodies de Nino Rota ? Cela reste, encore aujourd’hui, un des plus grands mystères de l’existence.

Perrette s’en va. Léandra s’en va, non sans avoir mentionné la présence sur Wikipédia d’un article sur Melon et Melèche et sur les blagues de Toto (Léandra a un boulot passionnant pour le moment). Je reste avec Emily à boire de l’Orval plus que de raison. On discute de préparer le voyage à Disneyland® Paris. Ce sera le cadeau de Gaëlle pour ses six ans en octobre. On suppose qu’elle adorera l’ambiance d’Halloween®, avec Mickey®, Donald®, le château® de la Belle® au bois® dormant®. C’est Emily qui amène le sujet mais elle n’aurait peut-être pas dû car la période septembre-octobre ravive chez elle des souvenirs noirs et douloureux. "C'est la vie", dira-t-elle, citant sans le savoir et avec à-propos le Billy Pèlerin d’Abattoir 5 de Vonnegut. Je suis triste de la voir comme ça et je ne sais pas quoi lui dire. Je lui lance sans conviction un "C'est juste un mois comme un autre" qui tombe comme un cheveu dans la soupe.

Vers la fin de la soirée, Emily me fait remarquer que Vinge est à une table voisine. Apparemment, il ne nous a pas vus. Il discute avec un gars que je ne connais pas. On attend un peu avant d’aller lui parler, mais on finit par s’asseoir à leur table pendant une grosse demi-heure. Le gars en question, du nom de Juan-Flippo, est un de ses meilleurs amis d’enfance (ils ont grandi tous les deux du côté de Gosselies). Juan-Flippo travaille pour les socialistes à Charleroi (Vinge ne dit rien à ce sujet, alors que d’habitude, il n’arrête pas de critiquer les socialistes) et a déjà été au Québec, en 2002 (on parle un peu de nos expériences communes dans cette belle région). Au début de la discussion, il me lance en désignant Vinge : "Pas facile d’être l’ami de ce zouave, hein ?". Il a bien raison. Vinge est beaucoup plus calme aujourd'hui, cela dit. Quand je lui parle de la dernière soirée que j’ai passée avec lui, durant laquelle il était totalement fou, il me reparle des appels d’offres et de ses tests au Selor (au secours !). Vinge paie un verre. Emily et moi nous en allons peu de temps après (elle me reconduira en voiture chez moi), laissant les deux amis discuter entre eux (mais jusqu’à quelle heure sont-ils restés ?).

mardi 2 août 2011

Le travail, c'est la santé (ou pas)

Premier jour de vrai beau temps depuis... longtemps. À midi, mes collègues (équipe réduite, vacances obligent) et moi décidons d'aller manger à la terrasse d'un restaurant pas loin du boulot. Je commande deux toasts cannibales doubles, soit l'équivalent d'un quadruple toast cannibale. Je termine l'escalope milanaise de Charlotte et les boulets à la liégeoise de notre bénévole. Je suis une véritable poubelle de table humaine. Durant le repas, Charlotte raconte toujours des histoires abracadabrantes qu'elle a lues ou qui lui sont arrivées personnellement, ou tout au moins à son entourage. Hier, c'était l'histoire d'une pomme de terre qui avait fermenté dans son tiroir de cuisine et dont le germe avait atteint la longueur parfaitement surréaliste (du moins pour une patate dans un tiroir) de deux mètres de long.  Aujourd'hui, c'est celle d'un de ses potes qui possède un tatouage en forme de fleur sur le bras et qui a été piqué par une guêpe juste à cet endroit-là. Question de Charlotte : la guêpe a-t-elle confondu le tatouage avec une vraie fleur ? Non, dira-t-elle, car pourquoi dès lors l'aurait-elle piqué ? (En effet, les guêpes ne piquent pas les fleurs.) Charlotte réfléchit beaucoup, mais réfléchit différemment.

Si je n'ai jamais vraiment parlé de mon boulot dans ce journal, c'est que je m'en fous un peu. Dès que je sors du travail, je n'y pense plus. Je n'ai en effet aucun problème à créer une cloison entre ma vie professionnelle et mon... euh... semblant de vie privée. On ne peut pas en dire autant de tout le monde (que ce soit dans le groupe de mes collègues ou de mes amis).

Lorsque j'ai été engagé comme historien/archiviste/attaché scientifique/porteur de caisses/Web designer/infographiste/homme à tout faire/préposé au café à mon boulot, il y a de cela plus de cinq ans (fichtre !), l'équipe, moi y compris, n'était composée que de cinq personnes. Le fondateur de l'institution, détenteur du savoir suprême (du moins en ce qui concernait les collections historiques), venait de mourir d'un cancer. Je ne l'ai jamais rencontré une seule fois. De toute façon, c'est peut-être mieux comme ça car sa personnalité de communiste sectaire semblait difficilement conciliable avec la mienne, plutôt (voire carrément) anarchiste.

Quand j'ai débarqué à ce boulot, mon ami Fred Jr y travaillait. On a toujours bien bossé ensemble : lui plutôt généraliste pas prise de tête ni donneur d'ordre, moi plutôt technicien dans l'âme (ça n'a pas changé). Cependant, Fred Jr n'est pas resté longtemps (le job se situait très loin de chez lui). Dans l'équipe, à l'époque, il y avait déjà aussi Rolande, la secrétaire (ou plutôt la "responsable administrative"), une femme très élégante (c'est le premier mot qui me vient à l'esprit), la plus ancienne de l'équipe aussi ; Christiane, la bibliothécaire : si tous les bibliothécaires de Belgique étaient aussi perfectionnistes et systématiques qu'elle, la Bibliothèque royale serait le paradis des chercheurs (ce n'est hélas pas le cas) ; enfin, Lodewijk, à l'époque mon collègue mais actuellement mon chef. Un chic type, très honnête et droit (comme Clyde ?), et aussi un abatteur de travail (il me fait peur, souvent).

Quand Fred Jr est parti pour d'autres contrées moins intéressantes (un service de documentation sur le marché de l'emploi), nous n'étions plus que quatre. C'est alors que Charlotte a été engagée. Historienne de l'art, moitié Française, moitié Canadienne, elle adore la littérature du XIXe siècle, les crânes phrénologiques et les histoires bizarres. Son compagnon, informaticien, fan de science-fiction, de fantasy et de la Seconde Guerre mondiale, est du genre à lui faire des énigmes tordues pour les cadeaux d'anniversaire. Ils se sont trouvés, ces deux-là...

Plus tard, Wynka a rejoint l'équipe. Wynka est un cas particulier : historienne, elle a terminé un doctorat sur l'Agence spatiale européenne alors qu'elle n'a pas spécialement l'air d'adorer la technologie (c'est même plutôt l'inverse). Elle est homéopathe, fait du Taï chi, participe à un groupe d'achat commun (de fruits et légumes)... Elle se pose une centaine de questions à la minute (elle a, dit-elle, "un surmoi très développé" [sic]). C'est aussi mon actuelle collègue de bureau. Elle me reproche souvent d'être trop rationaliste, voire scientiste. Je lui reproche exactement l'inverse, mais on s'entend très bien quand même. Elle possède l'énorme qualité à mes yeux de toujours dire ce qu'elle pense, sans jamais réfléchir aux conséquences (une bouffée d'air frais...).

Les deux derniers arrivés à mon boulot sont Sylvette et Aurèle. Sylvette est une bibliothécaire. Elle adore Queen (hein ?). Aurèle est un historien. Il déteste Queen (ha !). Il travaille comme un malade pour des échéances de malade, tout ça pour un contrat à durée déterminée (m'enfin !).

Avec tout ça, je n'ai toujours pas parlé de ma soirée d'aujourd'hui. Je l'ai passée à la Maison du peuple de Saint-Gilles, seul puis avec Léandra. Matys est juste venue dire bonjour subrepticement avec son nouveau  petit chien. (Digression : on commence à connaître un des patrons. Ou plutôt : un des patrons commence à nous reconnaître. On se dit d'abord qu'on va l'appeler "Hadrien", avec-un-H-siouplaît, sur nos journaux respectifs mais Léandra me laisse un message vocal plus tard dans la soirée pour me dire que "Térence", ce ne serait pas mal non plus. "Comme Térence d'Arabie", me dit-elle. Je pense qu'elle confond avec Lawrence, mais qu'importe : appelons le Térence quand même.) Térence, donc, me propose une bouteille d'un litre de vin au prix du demi-litre. Quand je le remercie, il me lance : "C'est moi qui te remercie". On est des clients fidèles, c'est pour ça...

La soirée avec Léandra se passe bien. Déjà, je suis en forme. Je rigole beaucoup et je la fais rire de temps en temps (enfin, je crois). Ensuite, on parle de plein de choses (comme d'habitude quand on est seulement tous les deux à la Maison du Peuple). De Jonas bien sûr, mais aussi de Lyric ou de Charles-Henri, pour ne citer que ceux-là. Elle m'apprend qu'elle discute de ma situation quand je ne suis pas là, avec Matys ou d'autres amies : "pourquoi Hamilton est-il toujours célibataire ? Parce qu'il ne supporte pas se prendre des râteaux" (c'est bien vu, c'est la stricte vérité). En fond sonore, nous avons droit à la violoniste à la voix kamikaze, qui traîne de temps en temps au Parvis.

De retour chez moi, je remarque sur mon GSM déchargé en charge que Lewis a essayé de m'appeler ("Hamilton, c'est Lewis ; quand tu sais, appelle-moi"), ainsi qu'Emily. Cette dernière m'a laissé un message pour savoir si j'allais boire un verre ce soir. C'est un peu tard, c'est dommage.