Affichage des articles dont le libellé est Andrew. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Andrew. Afficher tous les articles

lundi 20 mai 2013

Traumatisme félin

« On peut s'imaginer un animal en colère, craintif, triste, joyeux, effrayé. Mais un animal qui espère ? Et pourquoi pas ?
Le chien croit que son maître est à la porte. Mais peut-il aussi croire que son maître viendra après-demain ? — Que ne peut-il donc pas faire ? — Comment est-ce que je le fais, moi ? — Que devrais-je répondre à cette question ?
Seul peut espérer celui qui sait parler ? Seul le peut qui maîtrise l'emploi du langage. Ce qui veut dire que les manifestations de l'espoir sont des modifications de cette forme de vie complexe. (Si un concept fait référence à un caractère de l'écriture humaine, il n'est pas applicable à des êtres qui n'écrivent pas.) »

(Ludwig Wittgenstein, Recherches philosophiques, II-i.)

Début d'après-midi, sous un ciel gris, presque menaçant, en terrasse de la Maison du Peuple de Saint-GillesJe tente, avec énormément de difficulté, de rédiger un paragraphe sur Zweig. Un homme et une femme, la trentaine, s'installent en périphérie de ma table. « N'est-ce pas trop compliqué de travailler ici ? », me demande l'homme. « Non, pas du tout », lui réponds-je, « j'ai au contraire beaucoup de mal à me concentrer lorsque le monde autour de moi est silencieux. Je préfère un brouhaha permanent à un silence pesant ! » Il me dit : « Nous allons essayer de parler de choses intéressantes, tout de même ! ». Lui, au moins, se rend compte que les murs ont des oreilles. Lors de la conversation, ils aborderont les sujets suivants : les pèlerins permanents de Saint-Jacques-de-Compostelle ; la véracité des équations de Sheldon Cooper sur les tableaux en arrière-plan dans The Big Bang Theory et la localisation corporelle des différents chakras. (Cherchez l'intrus.) — Début de soirée, toujours en terrasse de ladite Maison. Andrew revient de chez Léandra où, comme chaque jour depuis que celle-ci est partie en vacances, il a nourri Quid et lui a apporté un peu de chaleur humaine. L'adorable petit chaton a récemment été traumatisé par des travaux dans l'immeuble qui ont fait trembler les murs de l'appartement. Il semble par ailleurs tester l'autorité en ce moment, par exemple en montant sur la table alors qu'il sait qu'il ne peut pas monter sur la table. D'où cette question : comment un animal dépourvu de langage a-t-il conscience de ce qu'il peut et ne peut pas faire ? Comment sait-il quelque chose ? Peut-il se souvenir ? Peut-il projeter ? Peut-il se représenter autre chose que ce que son cerveau lui dicte ici et maintenant ? Vite, vite, il faut se replonger dans l'œuvre de Wittgenstein !

samedi 18 mai 2013

Désenchaîné

Gaëlle passe le week-end de la Pentecôte chez sa maman ; Mary s'en est allée à Barcelone, pour une semaine, afin d'assister avec des amis au grand festival musical alternatif Primavera Sound ; Léandra, elle aussi, est partie en vacances aujourd'hui (sur l'île d'Oléron), laissant à Andrew le soin de s'occuper de Quid, l'adorable chaton aux coussinets moelleux et à la petite langue râpeuse. Quant à moi, je n'ai rien de prévu... Strictement rien : je peux faire ce que je veux, comme je veux, où je veux, et ce pendant trois jours, seul dans mon appartement en compagnie de mes amies les pyrales au « petit vol mal assuré » (l'expression n'est pas de moi). — Las ! Sans aucune structure (travail, soirées entre amis, entourage familial, gouvernement dictatorial, présence d'une femme dans ma vie, abduction par des Zéta-réticuliens...*) pour me dicter un tant soit peu ma conduite, je suis une véritable larve et il me faut donc quatre fois plus de temps pour tout faire : pour me lever, pour prendre un bain, pour écrire, pour avoir l'idée de m'habiller dans l'éventualité de sortir et de faire quelques provisions de nourriture... — Ces journées durant lesquelles je n'ai rien à faire (et, par conséquent, je peux tout faire) pourraient devenir un véritable enchantement, mais ce n'est pas comme cela que je fonctionne : pour que je sois libre, il faut que je sois un minimum enchaîné. (Voilà un véritable paradoxe !)

________________________________________
* Classement par ordre de vraisemblance.

dimanche 5 mai 2013

Train en folie

Absence d'humour. — Cette vieille grand-tante (une des sœurs de feu mon grand-père) ne possède aucun second degré, ni même, maintenant que j'y pense, aucun sens de l'humour. Elle accepte chaque information avec un sérieux frôlant le ridicule : tout ce que je lui raconte, y compris les choses les plus incongrues, loufoques, surréalistes, est directement ingurgité comme étant la vérité et ne lui arrache pas le moindre sourire. La situation me fatigue et m'amuse à la fois.

Le train s'immobilisera trois fois. — Arrivé en périphérie de la capitale, le train Charleroi-Bruxelles s'immobilise complètement. À partir de ce moment, et ce pendant presque une heure, la contrôleuse nous informe de l'évolution de la situation. (Je prends note des phrases au fur et à mesure : la retranscription est donc beaucoup plus fidèle que d'habitude.)
Premier message : « Mesdames et messieurs, en raison d'une personne couchée sur les voies, notre train est immobilisé pour le moment. »
Deuxième message : « Mesdames et messieurs, votre attention s'il vous plaît. La personne est toujours sur les voies. Nous attendons qu'elle s'en aille pour repartir. »
De petits rires nerveux se font entendre dans la voiture.
Troisième message : « Nous attendons l'intervention des secours. La personne est couchée sur les voies. Merci de votre patience. »
Quatrième message : « Mesdames et messieurs, la police est arrivée sur place. Elle est occupée à libérer la voie. Merci de votre compréhension. »
Cinquième message : « Mesdames et messieurs, votre attention s'il vous plaît. La police est maintenant sur place. Nous attendons l'autorisation d'Infrabel pour repartir. »
Une alarme stridente retentit juste avant que la contrôleuse ne reprenne la parole pour délivrer un sixième message : « Avis à la personne qui a utilisé l'Help Assistance dans la quatrième, cinquième ou sixième voiture : je ne peux hélas pas accéder à cette voiture pour l'instant ! »
Regard intrigué des passagers et, à nouveau, rires nerveux.
Septième message : « Mesdames et messieurs, votre attention s'il vous plaît, nous allons bientôt redémarrer, merci pour votre patience ! »
Le train redémarre. Les gens crient quelques « Ouais ! » enthousiastes, mais le train s'arrête à nouveau, puis redémarre, puis s'arrête une nouvelle fois. Huitième message : « Mesdames et messieurs, nous sommes à l'arrêt car quelqu'un a ouvert la porte du train. Nous remercions cette personne ! »
Toute la voiture éclate de rire et, à travers la fenêtre, j'observe la contrôleuse, suivie de deux techniciens, courir vers l'arrière du véhicule. (Voilà une situation dans l'ensemble très comique, mais je suis certain que ma grand-tante n'aurait pas rigolé une seule fois !)

Les lépidoptères. — Coup de téléphone de Mary alors que je suis au Parvis de Saint-Gilles : elle a trouvé par hasard, en rangeant en profondeur les armoires de la cuisine, plusieurs nids de « mites »* à l'intérieur de verres à Champagne retournés (!). Elle m'explique que ces petits lépidoptères avaient eu le temps d'y produire de la soie et d'y pondre des larves en abondance. Elle les a annihilés, non sans un haut-le-cœur. — On a donc fini par le dénicher, ce foyer dont je parlais déjà dans cet article... en espérant qu'il n'y en ait pas d'autres.

Consultations de neurologie. — Andrew et Nanash me rejoignent en seconde partie de soirée. « Alors, comment ça va, en neurologie ? » Nanash me répond qu'il passe sa journée à traiter des cas inintéressants au possible : « Non mais parfois, c'est surréaliste quoi ! J'ai eu un patient dernièrement qui m'a expliqué avoir mal à la tête à chaque fois qu'il brûlait de l'encens dans son appartement. Je lui ai posé la question : "Vous avez déjà essayé d'arrêter l'encens ?" Et il m'a répondu : "Ha bon ? Vous croyez que c'est lié ?" »

Trullemans, Trullemans... — Nanash déclare suivre de près l'affaire « Trullemans » (pour en savoir plus, taper ce nom dans un moteur de recherche) qui prend en ce moment une place totalement disproportionnée dans le paysage médiatique belge francophone, au point de donner lieu à de nombreux débats sur... du vide. Nanash scrute sans relâche la presse et s'indigne de la bassesse de certains chroniqueurs de journaux. Il a été particulièrement choqué par la récente « opinion » de Dorian de Meeûs dans Lalibre.be, intitulée « Ce que Luc Trullemans et Véronique Genest révèlent sur notre société... » Nanash veut absolument que j'en prenne connaissance. Il commente le texte en direct : « C'est vraiment n'importe quoi cet article, n'importe quoi ! J'étais tellement choqué que je leur ai écrit un courrier d'indignation. Ce type mélange tout ! Mais qu'est-ce que le mariage pour tous vient faire dans cette histoire ? Et puis, cette phrase : "En s’empêchant d’aborder des sujets sensibles tels que l’islamisme radical..." : mais on ne parle que de ça, justement ! On n'arrête pas de parler de l'islamisme radical ! L'islamisme radical fait tout le temps la une des journaux ! » — Voilà qui est bien dit ; pas besoin d'en dire plus. Au revoir donc, stupide affaire « Trullemans » !

Le chat. — Je n'ai toujours pas vu Quid, le nouveau chaton de Léandra, et c'est très grave. Si ce chat est là, me disent-ils, c'est pour qu'on aille le voir. Il faut donc que j'aille dire bonjour à Quid au plus vite, sinon Léandra pensera que je n'aime pas son chat, que je l'évite... (Quelle idée !)
  
________________________________________
* Après plusieurs observations attentives et recherches sur Internet, je gagne en précision : il s'agit sans aucun doute de « teignes des grains ».

mardi 30 avril 2013

Moutarde de Dijon

Intérim. — Liège, au matin. De jeunes vendeurs ambulants de l'agence d'intérim Adecco, tout de rouge vêtus, pullulent dans le hall de la gare des Guillemins et ses alentours immédiats pour vanter les mérites du travail temporaire chez les jeunes chômeurs. Comme d'habitude, je tente de les fuir, mais ils sont très nombreux et certains s'accrochent à moi comme des sangsues. Ai-je l'air d'un jeune chômeur ? Je les vois arriver de loin et pense pendant un bref instant utiliser la célèbre et hilarante méthode musclée du capitaine Rex Kramer dans le film Y a-t-il un pilote dans l'avion ? (Airplane, 1980.) Je renonce cependant assez vite au combat physique, d'autant plus que je ne suis pas certain d'en sortir vainqueur, et opte pour ma stratégie personnelle n° 3 : le mépris total. Autrement dit, je fais comme s'ils n'existaient pas, comme s'ils ne tapissaient pas une partie importante de mon champ de vision avec leur combinaison rouge irritante et leur faux sourire. Je sais que mon comportement est très laid, mais il est proportionnel à un autre comportement tout aussi laid, qui s'appelle au mieux « publicité », au pire « endoctrinement ». Oh, comme je les déteste, ces commerciaux et autres propagandistes qui s'agglutinent autour de moi pour me convaincre de l'efficacité d'un produit ou de l'intérêt d'une cause, quelle qu'elle soit, et me faire signer leur contrat bidon, leur sempiternelle pétition ! — Cela dit, l'expérience sonore est très intéressante : leur voix prend du volume jusqu'à la rencontre, puis décroît lorsque je continue mon chemin comme si de rien n'était...
« Bonjour ! Adecco organise une campagne à destination des jeunes chô...
Bonjour Monsieur ! Adecco organise une campa...
Bonjour ! Adecco organise une campagne à destina... »

Repos pour l'esprit. — En congé cet après-midi. Il y a deux phases dans la préparation d'un repas : la première (les courses) est extrêmement épuisante car il faut que je n'oublie rien, que je vérifie que je n'ai rien oublié et que je trouve à chaque fois le bon produit ; la seconde (la cuisine) est la récompense de la première : tous les bons ingrédients sont là, étalés devant moi, et je n'ai plus qu'à les préparer, les découper, les transformer, les cuire... — La cuisine, comme beaucoup d'actes techniques, permet de ne plus penser à autre chose. La cuisine est un abandon : c'est un repos pour l'esprit.

(Il n'y a plus de moutarde de Dijon ! Je vais être obligé d'acheter de la moutarde Bister ! Que faire ? — Et je reste quelque deux minutes planté comme un idiot devant le rayon « Condiments » du supermarché, sans trouver de solution satisfaisante à mon problème.)

2+4=4. — Mary et moi accueillons quatre invités ce soir à l'appartement : Léandra et Andrew. (Ou : quand la décision de ne plus parler du tout de deux amis entraîne des erreurs d'arithmétique.)

Les carbonnades flamandes de papy Hamilton. — Le secret, c'est un pain au miel grassement tartiné de moutarde de Dijon Bister que l'on place dans la cocotte en début de cuisson. Et la bière, c'est une grande bouteille de Chimay bleue « Grande réserve » : j'ai essayé avec de nombreuses autres, mais ça n'a jamais aussi bien marché.

À propos du mariage. — Dans une discussion en début de soirée, cette question : pourquoi suis-je contre le mariage, à titre personnel ? — C'est très simple : mes relations, tant amoureuses qu'amicales d'ailleurs, n'ont pas à être approuvées ou régies par quoi ou qui que ce soit d'autre que moi-même et la (ou les) personne(s) avec qui j'ai noué ladite relation. L'État, l'Église, la société, etc. sont totalement extérieurs à la chose. Par ailleurs, je réfute l'idée qu'un lien humain soit gravé dans l'airain jusqu'à la mort d'un des protagonistes, ce que semble parfois encore sous-entendre aujourd'hui, malgré les nombreux divorces, l'idée même de mariage. — En une phrase : je ne désire ni reconnaissance d'une relation amoureuse par un tiers, ni projection de cette relation dans un futur qui n'existe pas encore. Voilà qui est dit ! (En ces années de célibat, le dire n'engage pas à grand-chose, soit dit en passant.)

dimanche 21 avril 2013

Rien

A show about nothing. — La quatrième saison de Seinfeld contient une très belle mise en abyme qui débute avec l'épisode « The Pitch » et continue ensuite selon la formule du comique de répétition : Jerry Seinfeld, le « héros » de la série (qui est déjà une mise en abyme à lui tout seul dans la mesure où il joue son propre personnage) est abordé dans un bar par des cadres de la NBC qui lui donnent l'opportunité de développer son propre show télévisé. Son ami George Costanza s'en mêle et, plus tard, lors d'une discussion avec Jerry au Monk's Café, développe un concept original : proposer un show qui ne raconte rien (a show about nothing), dans lequel les situations et les personnages seraient tirés de la vie de tous les jours. Autrement dit, George est en train de parler de créer une série qui ne raconte rien à l'intérieur d'une série qui elle-même ne raconte rien... Et George de défendre son idée en prenant justement pour exemple leur mésaventure au restaurant chinois, qui a déjà fait l'objet d'un épisode entier de la deuxième saison appelé « The Chinese Restaurant ». — C'est désormais certain : les scénaristes de cette sitcom n'étaient pas des manchots.


A blog about nothing. — Je fais soudain le lien : on pourrait dire de mon journal qu'il est lui aussi un blog « à propos de rien » dont l'auteur ne poursuit aucun objectif particulier, si ce n'est celui d'écrire un article par jour en respectant une certaine contrainte formelle. — Je voudrais, et j'y arrive sans doute parfois, que toutes ces pages ne soient qu'une simple description de ce qui me passe par la tête, de ce que j'observe, vis ou écoute, sans jugement, ni thèse, ni scénario préétabli : avec un concept pareil, mon blog risque paradoxalement de devenir, si ce n'est déjà le cas, un journal à propos de tout.

Question sur l'italique. — Si je termine une phrase par des caractères en italique, le point qui suit doit-il lui aussi être en italique ? Cette question a-t-elle un sens ?  La réponse la plus originale donnera droit à un ticket gratuit pour visiter les locaux bruxellois du journal.

Jardin clos. — Maison du Peuple, en soirée. Je viens à peine de publier l'article consacré à la journée de jeudi dernier (dans lequel je donne l'impression de me plaindre parce que je ne vois plus personne, mais en fait pas du tout, non, non, non, pom, pom, pom, la, la, la) que je reçois un coup de fil d'Andrew. Il revient d'une excursion au parc Pairi Daiza où, en compagnie de Léandra et de Nanash, il a pu resserrer les liens avec ses « frères les animaux ». Fatiguée, Léandra est rentrée tout de suite chez elle et Andrew me rejoint donc seul pour quatre tournées de Chouffe. Peut-être le dernier verre était-il celui de trop ? Il sera obligé de prendre un taxi pour rejoindre ses pénates. Quant à moi, il faudra que je me précipite dans les escaliers de la station de prémétro du Parvis pour attraper l'un des derniers trams de ce début de nuit.

mardi 2 avril 2013

... thanks for all the fish!

« Il est un fait important (et bien connu) que les choses ne sont pas toujours conformes aux apparences. Par exemple, sur la planète Terre, l'homme a toujours considéré qu'il était plus intelligent que les dauphins sous prétexte qu'il avait inventé toutes sortes de choses — la roue, New York, les guerres, etc. — tandis que les dauphins quant à eux n'avaient jamais rien su faire d'autre que déconner dans l'eau et plus généralement prendre du bon temps. Mais, réciproquement, les dauphins s'étaient toujours crus bien plus intelligents que les hommes — et précisément pour les mêmes raisons. »
(Douglas Adams, Le Guide du voyageur galactique, 1979.)

Poisson. — Je pensais que personne ne goberait mon article d'hier : posté en date du premier avril, avec une référence appuyée aux trois premiers mots du titre du quatrième volume de la série du Guide du voyageur galactique de Douglas Adams, So Long, and Thanks for All the Fish (Salut, et encore merci pour le poisson en français), le morceau me paraissait par trop indigeste pour avoir la moindre chance de passer. Et pourtant, il faut croire que cet article était assez crédible pour être pris au sérieux par ces quelques lecteurs et lectrices qui m'ont envoyé de courts messages d'adieu ou de remerciement !Peut-être est-ce en partie parce que Léandra et Andrew ont eu la bonne idée, hier soir, de me conseiller de rédiger rapidement trois petits articles d'affilée : deux pour préparer le clou, le dernier pour l'enfoncer. En plus de donner un squelette au poisson, l'idée avait un autre grand mérite : celui de me permettre de rattraper ce retard de publication qui, tel un dauphin, avait recommencé à pointer le bout de son museau.


Malade. — Ceci n'est pas un poisson : je suis à nouveau malade depuis la nuit de vendredi à samedi. Ce mardi matin, au réveil, la situation s'est empirée : mes pensées sont confuses, j'ai le nez qui coule, je suis au bord de l'aphonie et j'ai la gorge qui me fait mal lorsque je tousse ou lorsque j'avale. Je me rends tout de même au boulot mais mon état décline encore dans la journée. Si j'étais médecin, je jurerais que j'ai un début d'angine... Mais je ne suis pas médecin. — En tout cas, je suis presque tout le temps malade : c'est une abomination. Si je disposais d'un calendrier mural, il serait plus aisé d'apposer une croix aux jours durant lesquels je suis bien portant : ça userait moins d'encre... Mais je n'ai pas de calendrier mural.

Scooby-Doo Layton. — Le Professeur Layton partage avec Scooby-Doo et ses quatre compagnons du gang Mystère la même curieuse aptitude à vivre des histoires tordues, voire carrément tirées par les cheveux. Gamin, lorsque je regardais un épisode de Scooby-Doo, où es-tu ?, j'étais déjà marqué par le côté totalement saugrenu du traditionnel dénouement final, cette fameuse scène où l'on voit Fred Jones enlever le masque du méchant et l'astucieuse Véra Dinkley expliquer de manière très rationnelle l'illusion qui est à l'origine de l'apparition des spectres, momies et autres zombies qui peuplent ce dessin (mal) animé... C'est lors de ce dénouement que l'on s'aperçoit que le méchant fantôme plus vrai que nature qui a poursuivi cet idiot de Sammy pendant la majeure partie de l'épisode, sur fond de décor répété à l'infini, n'était en fait qu'un bête jeu d'ombres et de lumières, ou bien encore que le balai de la terrifiante sorcière ne volait pas vraiment, non, non, pas du tout : il était dirigé par un système très complexe de câbles transparents, oui, oui !... Tout cela parce que le propriétaire du terrain voulait continuer à avoir accès à cette vieille mine remplie d'or, mais oui, tout s'explique désormais ! — Avec le Professeur Layton, c'est un peu le même principe qui est à l'œuvre : à la fin de l'histoire, le grand archéologue-énigmologue a parfaitement dénoué tous les fils et compris que tout cela n'était qu'un très subtil jeu d'apparences : cette petite fille n'était pas vraiment une petite fille mais un homme déguisé en petite fille, tellement bien déguisé que tout le monde n'y voyait que du feu ; cette charmante ville dans laquelle ils se baladaient depuis des heures n'était pas vraiment une charmante ville mais le fruit d'hallucinations causées par des gaz s'échappant d'anciennes excavations ; ce monstre n'était pas vraiment un monstre mais deux créatures distinctes, l'une organique, l'autre mécanique, qui, en se battant, donnaient l'impression d'être une seule et unique entité ; etc. Ça ne tient pas du tout la route, mais merci quand même, professeur Layton !

lundi 1 avril 2013

... and...

« J’adore les dates limites. J’aime le son qu'elles font lorsqu'on les dépasse à toute allure. »
(Douglas Adams)

J'avais prévu un long message d'adieu, mais ce soir, Léandra et Andrew m'en ont dissuadé autour de plusieurs morceaux de pizza (!) : renoncer et s'en aller sans plus de cérémonie, voilà un comportement des plus nobles ! — « Tu n'as qu'à écrire le plus simplement du monde que tu arrêtes, et puis c'est tout ! », m'a conseillé Léandra. « Tes lecteurs comprendront, j'en suis sûre... »

Donc voilà : après presque deux ans d'écriture quotidienne, j'ai décidé d'arrêter ce journal. Peut-être reviendrai-je dans les prochains mois avec un nouveau projet. Peut-être pas. (Une partie de mon esprit me chuchote : « À quoi bon ? »)

Avant de « rendre l'antenne », je tenais à remercier tous ceux et celles qui m'ont suivi assidûment. Le nombre de lecteurs importe peu ; seule importe la qualité de ceux qui lisent !

— Merci, merci, merci ! —

dimanche 24 mars 2013

« Departure and worry »

« Les paroles d'Halleck lui revinrent : "On se bat quand il le faut, et pas lorsqu'on en a le cœur ! Garde donc ton cœur pour l'amour ou pour jouer de la balisette. Ne le mêle pas au combat !" »
(Frank Herbert, Dune.)

Choqué ? — Dois-je être triste ? Dois-je pleurer ? Dois-je être bouleversé par ce que je viens d'apprendre ? Dois-je ressentir quoi que ce soit d'autre qu'un certain dégoût au regard de ce cruel manque d'honnêteté, de cette flagrante tromperie de la part d'une personne en qui ma mère avait toute confiance ? Apparemment, la norme « voudrait » que oui ; la norme voudrait que je sois triste et sous le choc. Il paraît d'ailleurs qu'une de mes cousines a pleuré en apprenant la nouvelle, non pas à cause de la nouvelle en tant que telle, mais à cause du choc que celle-ci aurait dû me causer. — J'ai beau remuer le moindre recoin de ma conscience, je n'y trouve nul choc, ni quoi que ce soit allant dans ce sens. Comme je l'écrivais à Andrew tout dernièrement, j'hésite constamment entre l'analyse froide, la consternation et l'ironie. De toute façon, être estomaqué, réagir avec ses tripes, ne servirait strictement à rien et nuirait gravement à la réflexion. (Désolé d'être si circonspect à ce sujet. Des explications plus complètes finiront bien par arriver un jour ou l'autre.) 

Zombies et éthique. — Je rejoins Léandra et Andrew en début de soirée à la Maison du Peuple, puis nous allons tous les trois chez la première pour un repas improvisé. Léandra parle entre autres de ce Parisien avec qui elle est en contact en ce moment : « D'habitude, il passe son temps dans les expositions ou les sorties culturelles mais, en ce moment, il me dit qu'il n'y a rien d'intéressant à voir. Alors il s'est rabattu sur un jeu vidéo : The Walking Dead... » Elle attrape son smartphone et retrouve le message de son correspondant : « Un pur chef-d’œuvre qui questionne l'éthique dans nos relations aux autres. » — Et moi qui croyais qu'il suffisait de s'armer d'un riot gun et de leur dégommer la cervelle, à ces saloperies de zombies !

Quid novi? Leandra cattum habebit! — Elle ira le chercher dans un mois environ et l'appellera « Quid », comme le célèbre jeu Ravensburger mais aussi comme ce pronom interrogatif latin utilisé dans la très belle « Quid non mortalia pectora cogis, auri sacra fames? » de Virgile (« À quels forfaits pousses-tu les cœurs des hommes, soif sacrée de l'or ? »). Mais qu'importe le nom ! Avant de me rendre chez Léandra, il faudra désormais que je me gave encore une fois de cétirizine pour ne pas passer mon temps à me gratter ou à renifler. Il semblerait que Léandra déteste les personnes qui reniflent.

Jason Molina (1973-2013).Farewell, Jason! Ta voix, tes textes, ta musique — ta simplicité et ta sincérité ! — manqueront terriblement au monde (même si le monde, dans son ensemble, ne s'en est pas encore rendu compte).

  Captain Badass by Songs: Ohia on Grooveshark

« We get no second chance in this life
We get no second chance in this life
You won't have to think twice
If it's love, you will know »

dimanche 17 mars 2013

Œufs Spinoza

Je pourrais profiter de ce dimanche sans Gaëlle pour lire, écrire, sortir, mais je suis une loque : il me faut trois heures pour m'extirper de ce lit confortable dans le creux duquel je visionne pour la trente-troisième fois de ma vie Starvin' Marvin in Space et Trapper Keeper ; deux heures pour prendre un bain bouillant ; une heure pour me traîner jusqu'à la Maison du Peuple où j'arrive — ô miracle ! — à me concentrer assez longtemps pour terminer un article, celui sur, entre autres, le radiotélescope Alma.

Concentré. — Talya, Poulain Perspicace et leur bébé Lilas s'installent à quelques tables de la mienne et sont assez vite rejoints par Andrew. Cependant, je ne les remarquerai qu'au moment où Léandra viendra, une heure plus tard environ, me révéler leur présence. « Tu avais l'air tellement concentré devant ton écran d'ordinateur quand nous sommes arrivés que nous n'avons pas voulu te déranger ! », me donneront-ils comme explication. Comme c'est chic de leur part !
 
Les « bobors ». — Léandra suit actuellement des cours à l'ICHEC mais elle n'y aime pas l'ambiance : la plupart des gens qui fréquentent cette école de gestion, professeurs comme étudiants, sont, d'après elle, des « bourgeois bornés ». Je croise le regard amusé d'Andrew... Nous avons, je pense, la même idée en même temps : ce ne sont plus des bobos mais des « bobors » ! Léandra continue son explication : « On a eu un cours consacré à Linkedin... Le prof n'a pas été jusqu'au fond des choses, il n'a fait qu'effleurer le sujet. Pour lui, Linkedin, c'est un réseau qui permet avant tout de "rester entre nous", entre cadres, entre gens du même monde, sans être dérangés par la plèbe ! Pfff... »

Restaurant philosophique. — Sur la route du « Vert de Gris » où nous allons manger ce soir dans le cadre des « RestoDays », j'explique à Léandra et Andrew mon nouveau concept de restaurant philosophique. Chaque mur serait une bibliothèque et chaque plat porterait le nom d'un philosophe : la salade Wittgenstein, les œufs Spinoza, le ragoût Schopenhauer, etc. Sur l'addition serait imprimée la phrase : « Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence » et en guise d'au revoir, les serveurs lanceraient aux clients : « À jamais reviendriez-vous pour cette même et identique recette, pour à nouveau de toutes cuisines goûter le retour éternel ? »

Restaurant quantique. — Plus tard, lors du délicieux repas (cannelloni de homard et canette rôtie pour eux ; carpaccio aux copeaux de foie gras et filet de bar pour moi), nous discutons de cuisine moléculaire. — Il faudrait dépasser le stade de la molécule et s'aventurer jusqu'aux quantas ! Andrew imite le serveur d'un restaurant de cuisine quantique au sein duquel l'incertitude régnerait : « Désolé, Monsieur, vous ne pouvez pas connaître à la fois l'assaisonnement et la cuisson de votre viande ! » Ou bien la viande serait servie dans une boîte à chats de Schrödinger : tant que l'intérieur de la boîte n'aurait pas été observé, la viande se trouverait dans deux états superposés, à la fois crue et cuite.

dimanche 24 février 2013

Exégèse

Ganondorf est mort. — Gaëlle et moi l'avons surpris tout en haut de sa tour, jouant sur de grandes orgues, tel le Fantôme de l'Opéra. Armés de la puissante lame forgée par Biggoron et de quarante flèches de lumière, nous l'avons terrassé sans aucune difficulté. — Mais voilà que la forteresse commence à s'effondrer et que nous sommes obligés de fuir à toutes jambes en empruntant un escalier en colimaçon démesurément long ! Au pied de l'édifice, la princesse Zelda est inquiète : que signifie ce bruit au milieu des décombres fumantes ? Diantre ! C'est Ganondorf qui revient d'entre les morts, recouvert de son ultime enveloppe diabolique et bestiale : celle du ténébreux Ganon ! Place au combat final, durant lequel il faudra toucher à de très nombreuses reprises la queue de la bête avant de lui porter un coup fatal sur la tête à l'aide de l'épée de légende, seule capable d'envoyer le noir seigneur dans les limbes du Royaume d'Hyrule ! (La toute fin du jeu révèle platement l'aboutissement de la quête initiatique de Link : il s'agissait tout simplement d'une histoire de queue.)

Casques Ferrari. — À la Maison du Peuple, avec Léandra et Andrew. Ce dernier me raconte s'être retrouvé par hasard chez Flippo. « Il m'a montré les nouveaux casques qu'il s'est achetés en complément de sa platine vinyle : des Ferrari à 200 euros.
— Des casques audio Ferrari ? Comme la marque de voiture ?
— Oui, oui, des Ferrari, comme la marque de voiture.
— Remarque, Yamaha fait bien des pianos !
— S'agit-il vraiment de la même marque, les instruments et les motos Yahama ?
— Oui, je pense bien !
— Après tout, Peugeot fabrique bien des poivriers... »

Cow-boy. — « Qu'attend-il réellement, ce cow-boy solitaire que tu as placé en image de couverture sur Facebook ?
— Je n'en suis pas certain, mais je pense qu'il attend une femme ! Il faudrait que je vérifie dans la bande dessinée...
— Mais toi, pourquoi est-ce que tu as mis cette image-là ?
— Eh bien ! La scène était particulièrement jolie, voilà tout ! »
(Aucun sens caché, aucun message secret.)

2419. — En 2019, après ma mort donc, peut-être des fanatiques chercheront-ils dans ce que j'ai écrit une profondeur qui n'existe que dans leur imagination débridée ? Et quatre cents ans plus tard, peut-être existera-t-il différentes exégèses traitant du présent journal ? Peut-être même certains acolytes seront-ils prêts à mourir pour que leur interprétation triomphe ?
« C'est l'évidence même : son apologie des tirets cadratins [H.D., 555:3,1-6] n'est ni plus ni moins qu'une apologie de la brèche : il est venu nous apporter la nouvelle épée ! Pourquoi nous parlerait-il aussi longuement de Zelda si ce n'était pour nous rappeler ce simple fait ?
— Absolument pas ! Léandra, qui l'aurait apparemment connu en personne, a précisé on ne peut plus clairement, dans sa biographie Hamilton, un ami parti trop tôt, que son amour de la ponctuation était à prendre au sens propre. Il trouvait les tirets cadratins très jolis, c'est tout ce qu'il faut savoir !
— Ri-di-cu-le ! D'ailleurs, il est évident que Léandra est un personnage inventé de toutes pièces et que la biographie dont tu parles est de la plume d'Hamilton lui-même ! »
(Poil au tréponème !)

dimanche 17 février 2013

Les trompettes de la victoire

Desiro. — Pour revenir à Bruxelles depuis Charleroi, j'emprunte la nouvelle automotrice de la SNCB, une rame de type « Desiro », dont ma première utilisation remonte sans le savoir à mon arrivée à Chiny avec Léandra et Andrew : le véhicule remplaçait alors l'antique « micheline » qui faisait la liaison entre Libramont et Virton. — Plancher à hauteur du quai, aucune séparation entre les voitures : le nouveau matériel roulant des chemins de fer belges ressemble de plus en plus à... un métro, ou plutôt à un RER (sa fonction première à moyen terme). C'est confortable mais moins intimiste que les anciennes motrices, et les minuscules tablettes ne permettent pas d'y poser un ordinateur portable, même de petite taille. Est-ce une décision délibérée ou bien un oubli ?

Ksenija.Donc j'ai réactivé mon compte sur World of Warcraft, afin de voir comment le monde d'Azeroth avait évolué depuis mon départ. J'ai d'abord essayé de rejouer avec mon ancien prêtre (un humain chauve du nom d'Oldhaham, coincé au niveau 80), mais je n'y croyais plus. J'ai ensuite expérimenté d'autres races (nains, gobelins, morts-vivants...), toujours en tant que prêtre, mais le cœur n'y était pas. En désespoir de cause, j'ai décidé de recommencer ma progression depuis le début avec une prêtresse humaine, pour changer un peu : elle est actuellement au niveau 30, elle s'appelle Ksenija, du nom de Ksenija Atanasijević (1894-1981), philosophe serbe, féministe et (entre autres) spécialiste de Giordano Bruno. J'ai essayé de lui donner un physique légèrement différent de celui des bimbos que l'on croise à tout bout de champ sur ce jeu, mais c'est peine perdue : dans WoW, les humaines sont toujours de pulpeuses créatures dotées d'un bonnet C — standardisation mon amour.

Léandra. — Je ne l'avais plus vue depuis la soirée « Les Bronzés font du ski » du 2 février ! Est-ce un record ? Oui. Faut dire que Léandra est très occupée et que, de mon côté, j'ai passé une semaine entière coupé du monde, chez mes parents. Quand je la rejoins, à la Maison du Peuple (pour ne pas changer), elle est en compagnie d'un homme qui fuit — au sens littéral du terme — à mon arrivée. Il nous fait un signe de la main, il ne lui fait pas la bise : il fuit, vraiment. « Il est sans doute gêné », me révèle Léandra. Mais la véritable raison, c'est qu'une discussion à trois ne l'intéresse pas : il veut être seul avec elle. Je suis désolé d'éteindre une bougie, mais j'apprends assez rapidement que celle-ci n'a jamais vraiment été allumée.

Euterpe. « Ici Radio Bruxelles ! Ici Radio Bruxelles ! Les trompettes de la victoire résonnent dès ce dimanche soir... Je répète : les trompettes de la victoire résonnent dès ce dimanche soir ! » — Je suis à jour sur mon blog. Je... suis... à... jour... sur... mon... blog ! Je vais pouvoir respirer, vivre, jouir de la vie... pendant une journée au moins !

samedi 2 février 2013

Tranches - III

Andrew, encore un peu malade, me téléphone en début d'après-midi : cette nuit, malgré le vent, le froid et les intempéries hivernales, il s'apprête, en compagnie de Pietro, de Zapata et de deux Russes, à traverser une forêt des Hautes Fagnes à l'occasion d'une... marche scoute !... Une sorte de joyeuse randonnée masochiste à la lumière des lampes frontales (mais en moins extrême qu'il y a cinquante ans, dixit les organisateurs).

Donna et Fred Jr doivent arriver chez moi avec leurs deux enfants vers quinze heures. Message de Fred : « Ça te va si on vient à 19h ? » Sans problème. Cependant, ils arrivent à seize heures tapantes : Fred a inversé le « 6 » et le « 9 », comme dans La Grande Vadrouille ! (Léandra doit arriver, elle aussi. Mais Léandra n'a pas la forme. Et puis, elle suit un régime. Et puis, tout compte fait, elle doit voir Jonas. Donc Léandra ne fera que croiser la famille au complet dans la rue, alors qu'ils retournent à leur voiture, vers neuf heures du soir.)

Au menu de ce soir : une soupe aux lentilles relevée au cumin, au curry, au paprika et à la coriandre, à laquelle j'ai ajouté — pour m'écarter de la recette diront les uns, pour faire le malin diront les autres — une touche fleurie de safran ; un gratin de rigatoni aux petits pois et dés de jambon ; et enfin des crêpes préparées par mes invités car « c'est la Chandeleur ».

Donna me fait implicitement comprendre, à plusieurs moments de la soirée, qu'elle me trouve presque dangereusement permissif avec Gaëlle : alors que sa propre fille ne peut regarder une console de jeux que pendant un quart d'heure à peine, je laisse la mienne s'amuser des heures entières devant son écran si elle en a envie. — Qu'est-ce qu'un jeu ? Comment le jeu nous éduque-t-il ? Quel est le rôle de la liberté dans l'éducation d'un enfant ? C'est parce qu'elle et moi avons des réponses complètement différentes — voire même diamétralement opposées (ceci dit sans aucun jugement) — à ces questions que nous ne serons sans doute jamais d'accord.

Léandra (enfin) arrivée, nous regardons Les Bronzés font du ski, un DVD que Fred m'a offert cet après-midi sans raison. Tous les « héros » de ce film — et c'est ça qui est particulièrement marrant — constituent des parodies de bourgeois profondément égoïstes, dont les marques d'amitié ne sont qu'une succession de masques plus ou moins grossiers... sauf peut-être en ce qui concerne le dénommé Gilbert, incarné par Bruno Moynot (l'acteur qui jouait Preskovic dans Le père Noël est une ordure)... Lui endosse au contraire le rôle du « brave gars » un peu paumé, assez décalé, un rien vicelard aussi, qui ne demande rien à personne mais qui se fait constamment marcher sur les pieds. — Quoique... Non... Laissons tomber ! Tout cela ne tient absolument pas la route. C'est seulement un film comique, et puis c'est tout !

dimanche 13 janvier 2013

Trois paragraphes sinon rien - I

Erratum. — Écrire ma vie « à rebrousse-temps » est source d'erreurs. Relisant « l'épisode des cigarettes Camel beiges » (écrit en date de... demain), je tique : « Lundi... Lundi 14 janvier... N'étais-je pas en congé ce jour-là ? » Eh bien si ! Il faudra par conséquent que l'on m'explique comment j'ai pu observer une scène se déroulant à l'intérieur de la petite librairie de la gare des Guillemins, à Liège, alors que je n'ai pas quitté Bruxelles de la journée... La réponse est toute simple : j'ai transposé cet épisode un jour dans le passé. La scène a donc eu lieu mardi soir et non lundi. (Ce lundi-là, je l'ai passé à flâner chez Filigranes puis à « travailler » à la Maison du Peuple en compagnie de Léandra.)

Archéologie virtuelle. — Je me promène allègrement dans le monde d'Azeroth transformé par les deux dernières extensions de World of Warcraft. Plus aucune arrière-pensée conquérante n'occupe mon esprit : je me contrefiche pas mal d'avoir le tout dernier set d'armure qui fait mouche dans les instances de haut niveau (et c'est tant mieux). À l'instar d'Andrew qui jadis s'asseyait, à des fins de contemplation et de méditation, au bord d'une corniche isolée des Montagnes d'Alterac surplombant le lac Lordamere et les ruines de la ville déchue de Lordaeron, j'essaie d'évoluer tranquillement sur le chemin de l'inutilité la plus totale, loin, très loin du regard des « rageux ». — J'ai trouvé récemment un passe-temps en or, un nouvel artisanat secondaire que les concepteurs ont intégré pendant mon absence du jeu et qui semble de prime abord particulièrement inutile : l'archéologie. Ce nouveau métier consiste à se rendre sur quelques sites de fouille disséminés un peu partout dans l'univers de jeu et d'effectuer une triangulation simplifiée à l'aide d'une lunette de visée, et ce afin de découvrir des reliques d'anciennes civilisations (Nains, Elfes de la Nuit, Trolls, etc.). — Ha ! Voilà qui me rappellera ce cours universitaire consacré aux « techniques de fouille », à la fin duquel nous devions être capables, entre autres joyeusetés, d'utiliser une boussole et de planter des piquets dans le sol (tout un programme).

Le summum de l'indépendance d'esprit. — Ce serait de n'adhérer à rien d'autre qu'à ce que j'ai moi-même pensé en propre, sans aucune influence extérieure. — Une douce chimère : ce que je pense, je le pense toujours parce que quelqu'un l'a pensé (et fait savoir) avant moi. — Alors il ne me reste plus qu'à lire les bons textes : à défaut d'être original, à tout le moins ne serai-je pas complètement inintéressant. (Et un jour, après des années de « remplissage » mal géré, peut-être aurai-je moi aussi une véritable pensée propre ? — Chimère, chimère !)

jeudi 10 janvier 2013

Histoires de bières et de talents

Subjectivité. — Lors du repas de midi, au bureau, ça recommence ! Nous buvons le Champagne que j'ai apporté à l'occasion de mon anniversaire lorsque Sylvette ouvre les hostilités... « Tu n'y as pas été avec le dos de la cuiller avant-hier, me dit-elle.
— Pardon ?
— Delphine nous apporte gentiment une grande bouteille de bière et la première chose que tu lâches après l'avoir goûtée, c'est : "Ce n'est vraiment pas bon !"
— Oui, et alors ? C'était la stricte vérité ! Elle n'était vraiment pas bonne, cette bière...
— Mais ça ne se dit pas ! C'est impoli ! Et puis, le goût, c'est subjectif. Tu aurais dû dire : "Je ne la trouve pas bonne !"
— C'était une très mauvaise bière. Ce n'est pas si subjectif que ça.
— Si, c'est une question de goût personnel !
— Non. Elle était mal brassée et trop sucrée. Elle ressemblait à un soda. Ce n'était pas de la bière mais de la limonade. Un amateur de bières reconnaîtrait ce fait à la toute première dégustation.
— Oui, elle avait un goût bizarre. Comme si elle n'avait pas fermenté, approuve Charlotte.
— Ha ! Vous voyez ?
— Moi, pourtant, je la trouvais bonne, dit Lodewijk.
— Mais ce n'est pas possible ! Attends... Tu prends une bière trappiste, disons une Westmalle triple, et tu la compares avec cette bière ignoble mal fermentée : forcément, la Westmalle sera cent fois meilleure !
— Il y a des gens qui n'aiment pas la Westmalle et qui préféreraient sans doute l'autre bière.
— Mais ça n'a rien à voir avec le fait d'aimer ou de ne pas aimer ! Par exemple, je n'aime pas la Rochefort mais je reconnais que c'est une très bonne bière, bien équilibrée.
Tu reconnais que c'est une bonne bière. C'est donc subjectif. »
La discussion s'éloigne du goût de la bière pour s'ouvrir, curieusement, sur la question du talent artistique. Le talent, est-ce une valeur totalement subjective ou peut-on arriver à un certain consensus objectif ? Là encore, c'est Charlotte et moi versus le reste de l'équipe.

Repas d'anniversaire. — Pour changer d'environnement, j'ai proposé à Léandra et Andrew de fêter mon anniversaire au Restobières, dans le quartier des Marolles à Bruxelles. Nous sommes accueillis par le sympathique patron qui nous propose, avec son accent brusseleir, quelques nouveautés qui ne sont pas reprises sur la carte : « Y a de l'escavèche en plus dans le menu, ici... C'est de la truite... » (Miam !) — C'est pas cher, c'est délicieux, c'est original : ce Restobières, je le rajoute à ma liste des endroits où l'on mange très bien à Bruxelles. Seule ombre au tableau : l'unique bouteille d'Orval du restaurant est piégée dans un casse-tête infernal que nos voisins de table ont essayé d'ouvrir pendant presque deux heures, sans succès. — Léandra, Andrew et Hamilton arriveront-ils à débloquer la bouteille, en fin de soirée ? Suspense... Non.

« Le génie, ça n'existe pas ! » — Je leur explique la discussion de ce midi sur le talent.
« Le talent, c'est quelque chose qui est reconnu par tous à une époque et dans un contexte donnés, tranche Léandra.
— Tu parles comme Schopenhauer : les gens talentueux s'adaptent parfaitement à leur temps...
— Mais le talent, surtout, c'est quelque chose que tout le monde reconnaît d'office, directement.
— Ha bon ?
— Oui, oui... Pour reconnaître quelqu'un de talentueux, pas besoin d'être initié, ni même cultivé.
— Il y a aussi l'autre question, celle du génie...
— Oh, je ne crois pas au génie, conclut Léandra, très péremptoire. Le génie, ça n'existe pas ! »

mercredi 9 janvier 2013

Chiny, les secrets du tournage

Martyre. — Donc, je voulais absolument que notre tranquille séjour à Chiny prenne place dans un environnement fantasmagorique (dans ce journal à tout le moins), d'autant plus que l'atmosphère mystérieuse de la Gaume et de l'Ardenne s'y prêtait merveilleusement bien. Nous devions être, Léandra, Andrew et moi-même, les dignes héritiers de Robert Olmstead découvrant petit à petit l'effroyable secret d'Innsmouth dans l'œuvre de Lovecraft. (Tu ne t'étais pas trompé, mon vieux ! Et encore merci pour tes nombreuses marques de soutien, qui me furent d'une très grande aide !)

Comme d'habitude, je n'avais aucun plan préétabli, ce qui explique que l'histoire part dans tous les sens et possède ses nombreuses contradictions. De toute façon, en l'occurrence, je ne pouvais pas faire de plan car chaque journée devait prendre pour point de départ des événements réels.

De minuit à quatre heures du matin, à l'exception de la nuit du Nouvel An, je m'installais à la table de la salle à manger ou dans le salon du gîte pour écrire une journée. J'avais en tête les endroits que nous avions visités ainsi que les quelques recommandations de Léandra et d'Andrew, qui lisaient l'histoire au fur et à mesure. À chaque balade, je m'évertuais à intégrer la nouvelle découverte (le pont, la chapelle, le rocher du Hat, la roche du Corbeau, les Neuf Hêtres, le cimetière...) dans un schéma d'ensemble, avec plus ou moins de pertinence.

Je garde un excellent souvenir de ce séjour à Chiny, mais un beaucoup moins bon de cet exercice d'écriture dans l'urgence. Quel calvaire ! J'accumulais les mystères mais ne trouvais aucune manière de les résoudre ! Que faire ? En outre, je savais que de fidèles lecteurs attendaient la suite, croyant sans doute que l'histoire suivait une trame définie bien à l'avance... Mais cette trame n'existait tout simplement pas.

Tout devint plus clair et surtout beaucoup plus amusant pour moi lors de la rédaction des deux derniers jours, quand je me suis placé dans la peau d'un psychopathe sadique rejoignant la secte des Omonoks. Je me suis remis à écouter en boucle le Dies Iræ et le Rex Tremendæ du Requiem de Mozart et j'ai écrit très rapidement les deux derniers articles (le septième jour et l'épilogue). La séquence durant laquelle je discute avec le moine cistercien à travers la porte d'entrée est une référence appuyée à la chanson « Good Morning, Captain » de Slint. Quant à l'ultime question : « Est-ce que je poignarde Léandra à la fin, oui ou merde ? », eh bien, p'têt ben qu'oui, p'têt ben qu'non ! (Il m'arrive d'être Normand, moi aussi.)

La vérité sur les Omonoks. — D'où vient donc le terme « Omonoks » qui apparaît à de multiples reprises dans ce journal au cours de cette « romance de l'hiver » ? Réponse : d'une suggestion de restaurant, tout simplement ! L'après-midi du 30 décembre 2012, au Moulin Cambier, à Chiny, écrit à la craie sur un tableau noir, le dessert suivant : « Pithiviers aux amandes ». Cependant, la personne en charge du remplissage du tableau utilisait une bien curieuse graphie : ses « a » ressemblaient à des « o » et la hampe de son « d » était décollée de la lettre tout en touchant le « e » (voir reconstitution ci-dessous). « "Pithiviers aux omonoks" ? Mais qu'est-ce que c'est, des omonoks ? », s'était exclamé Andrew... Et le terme est resté !

dimanche 6 janvier 2013

Chiny, l'album-souvenir

    La vieille photographie de l'hôtel des Comtes de Chiny
    reçue par Andrew le mercredi 26 décembre 2012. 
    On aperçoit à l'avant-plan l'ancien petit pont de bois
    enjambant la Semois, remplacé depuis par une 
    passerelle en métal. 

 Le même bâtiment aujourd'hui et la nouvelle passerelle.    
(Photo : Léandra Courbet.)    

    La photographie jaunie du pont Saint-Nicolas de
    nuit, reçue au tout début de notre périple.

La stèle sur le pont. En dessous du grand    
saint Nicolas, le blason de la ville de Chiny    
(d'azur à trois poissons d'argent posés en    
fasces et surmontés d'une couronne d'or).    

    Le troisième cliché reçu par Andrew des
    mains du moine cistercien. Au loin, on aperçoit le
    pont Saint-Nicolas sur la Semois. À droite, la
    chapelle Notre-Dame sur son surplomb.

La terrifiante chapelle Notre-Dame aujourd'hui.    

    La remarquable envolée de notre lanterne dans 
    le ciel chinien, durant la nuit du Nouvel An, 
    qui nous a causé tant d'ennuis.
    (Photo : Léandra Courbet.)

La vue plongeante depuis le rocher du Hat.    
Mieux vaut ne pas s'y trouver si une sombre    
confrérie souhaite (temporairement) votre mort.    

    La vue depuis la sinistre roche du Corbeau.

 Les Neuf Hêtres photographiés depuis le cœur de l'arbre.    

    Le cimetière de Chiny, que nous n'aurions pas dû visiter.

La vieille grange, du haut de laquelle un moine s'est pendu.    

    Le lac du barrage de la Vierre. Photographie prise au tout début
    de mon délire de grandeurs. Les ténèbres qui enveloppaient
    le bassin étaient pareilles à mon état d'esprit du moment.

vendredi 4 janvier 2013

Chiny, septième jour

Ce jeudi, seul dans l'obscurité, je m'apprête à monter jusqu'à ce palier qui me sert de chambre lorsqu'un bruit de cloche retentit dans le salon. J'ai besoin de quelques longues secondes pour comprendre qu'il s'agit de la sonnette de la porte d'entrée. Je rallume toutes les lampes et regarde la pendule de la salle à manger : quatre heures du matin. Une question glaciale me traverse l'esprit : « Qui chevauche si tard dans la nuit et le vent ? », mais je sais pertinemment que la phrase n'est pas de moi — je suis incapable d'inventer de si belles formules.

Je me dirige vers le corridor.
« Qui est là ? crié-je en me rapprochant prudemment de l'huis fermé à clé.
— Laissez-moi entrer ! se lamente une voix rauque de l'autre côté de la porte en bois.
— Qui est là ? lancé-je à nouveau un ton plus bas.
— Je suis le dernier survivant. La tempête... les a tous emportés.
— Qui... commencé-je, puis je m'arrête : à quoi bon ? Je suis las de toutes ces sottises.
S'il vous plaît... Il fait froid... »
Un visage battu par la pluie, aux traits fatigués, apparaît finalement sur le rebord de la petite fenêtre à droite de la porte d'entrée. Même dans le noir relatif de la nuit, je reconnais ses cheveux blancs et le haut de son costume cistercien : c'est l'homme qui nous a « accueillis » sur le pont Saint-Nicolas dimanche dernier, celui qui nous a remis la photographie de la chapelle Notre-Dame... « Frère Xavier », selon Monsieur Cailloutard. Il semble profondément découragé. Il se met à genoux. Va-t-il prier ? Non : il ne tient plus sur ses jambes, tout simplement.
« Aidez-moi !
 », pleure-t-il en se remettant lentement debout. Il souffle ses mots plus qu'il ne les prononce, mais je comprends distinctement chaque syllabe.
Je me dirige vers la fenêtre et tire consciencieusement les deux rideaux. Je m'assure avec calme que la porte est bel et bien fermée à double tour. J'entends l'homme se lamenter, à l'extérieur de la maison : « Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné À MANGER ! J'ai eu soif, et vous m'avez donné À BOIRE ! J'étais un étranger, et vous m'avez ACCUEILLI ! »
Silence, hoquets, à nouveau silence... Puis il reprend sa litanie :
« J'essaie de retrouver le chemin de la maison... Je suis désolé... Je suis le capitaine d'un navire en plein naufrage... Ne m'abandonnez pas ! »
J'éteins la lumière et monte me coucher. Sur le court trajet vers mon lit, je me contente de murmurer, pour mon propre plaisir, un sourire sadique aux lèvres : « Bon matin, "capitaine" ! »

* * *

Je dors comme un bébé et me réveille aux alentours de midi. Quand je débarque dans le salon du gîte, Léandra et Andrew sont déjà levés, évidemment. C'est Andrew qui m'apprend la nouvelle du jour : « La ville est sens dessus dessous depuis ce matin. Tu te souviens de la photographie d'hier soir ? Celle que t'a tendue la serveuse et que tu as refusé de prendre ?
— Oui.
— Celle qui représentait une vieille grange désaffectée couverte de lierre, avec la petite statue de saint Martin dans une niche...
— Oui, je m'en souviens très bien.
— Cette grange existe vraiment. Ce matin, quelqu'un y a été retrouvé pendu, juste devant la porte à deux battants.
— Ce sont des choses qui arrivent.
— Tu ne devineras jamais qui...
— Frère Xavier, le moine cistercien. 
— Euh... En effet.
— Hamilton ? Ça va ? Tu as l'air bizarre, me demande Léandra.
— Léandra, mon amie, te souviens-tu de ce que j'ai écrit sur Tolstoï ? Sur le concept de non-résistance au mal qu'il a tiré de sa lecture très personnelle des évangiles, après avoir traversé une grave crise existentielle ?
— Euh... Oui... Enfin, vaguement.
— J'ai découvert l'exact inverse... Et cela s'appelle également — quelle ironie ! — la non-résistance au mal. Mais il faut prendre l'idée dans un sens différent : je ne résiste pas au mal, je me laisse gagner par lui. »

* * *

Nous nous promenons le long de la Semois avant d'explorer un sentier boueux et pentu serpentant à travers bois. Nous sommes à la recherche du barrage de la Vierre. En fin de compte, peu importe que nous le trouvions, ce barrage : seule importe en ce moment la présence de ces roches millénaires inextirpables ; de ces arbres allongeant toujours plus haut leurs branches à la recherche du rare soleil blanc de janvier ; de ce petit ruisseau dévalant les roches sans discontinuer, comme s'il avait l'éternité devant lui. — « C'est tout de même quelque chose de se dire que l'eau continue de couler pendant que nous dormons ! », avait constaté Léandra samedi dernier, lors de notre premier jour à Chiny.

Mais c'est un leurre que de croire que le petit ruisseau a l'éternité devant lui : un jour, il cessera de couler lui aussi. Et ces arbres presque enlacés sur le chemin du barrage : l'amour semble éternel mais ne durera jamais qu'un moment (un simple point dans l'infini), même pour ces paisibles troncs au rythme tellement ralenti ! Et cette roche gaumaise d'apparence immuable, qu'est-elle donc à côté de l'effacement de ces milliards de soleils dans le firmament ? — Lever, zénith, coucher : ainsi va le monde. La mort avant l'heure : ainsi va ma vie.
Jour de colère que ce jour-là
Qui verra les siècles réduits en cendres
La roche s'effrite lorsque je la franchis.
Le ruisseau frémit lorsque je le toise.
Les arbres tremblent lorsque je les caresse de mes mains.
Les eaux de la Vierre se soulèveront-elles à mon arrivée au barrage ?
Je suis la mort tranquille qui comprend la vie mais sème la déroute.

Ce pêcheur et son petit-fils au crépuscule savent-ils seulement qui je suis ?
Ont-ils la moindre idée de l'habit noir qui soudain me ceint de toute part ?
Comme ils sont lents et pénibles !
Ils ne comprennent rien à rien !
Cesseront-ils réellement d'exister si je les tue ?

* * *

De retour en ville, au Foyer IX, mangeant une pièce de bœuf grillée. C'est le dernier repas à Chiny avant le retour — leur retour. Léandra et Andrew parlent, parlent, parlent... Ils me jettent de temps à autre de furtifs regards inquiets. Je sais qu'ils sont troublés par mon comportement neuf et hardi. Qu'importent leurs jugements ! J'ai des projets pour eux aussi.

Avant le repas, le papa de Poulain Perspicace passe en coup de vent. Il s'assied à notre table. Nous lui offrons un verre de vin rouge : « Une piquette ! », peste-t-il en le goûtant. Avant de partir, il émet cette ultime invitation : « Et si demain, avant de reprendre votre train vers Bruxelles, vous veniez goûter le café en notre nouvelle demeure ? » — Léandra et Andrew acceptent. Je ne dis rien mais je sais d'ores et déjà que je ne viendrai pas. 

Demain, je fête mon avènement.