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vendredi 25 janvier 2013

En secret

Layton 4. — Je l'ai en main, ce Professeur Layton et l'Appel du Spectre, quatrième épisode des aventures du célèbre archéologue et « énigmologue » sur Nintendo DS (voir ICI et ). À la longue, on pourrait presque imaginer qu'il s'agit d'une publicité déguisée de ma part (ce qui serait pour le moins exceptionnel et décevant dans ce journal), mais non ! Je suis simplement hanté par ce jeu : il faut que je trouve la solution de chaque énigme au plus vite avant de passer à autre chose. La société éditrice Level-5 a annoncé que le prochain numéro (le sixième de la lignée), intitulé Professeur Layton et l'Héritage de la Supercivilisation A, sera le dernier de la série : de quoi me plonger dans un horrible marasme...

Ruban isolant. — Qui aurait pu croire que la combinaison d'un rouleau de ruban isolant et d'une guitare électrique donnerait ce son- ? Avec l'album Shields de Grizzly Bear, An Awesome Wave d'Alt-J constitue à n'en pas douter l'une de mes plus belles découvertes musicales de l'année 2012.
 
En secret. — En ce moment, Gaëlle parle beaucoup de son cerveau comme d'un intermédiaire qui travaillerait pour elle mais dont les opérations se feraient partiellement en arrière-plan, sans qu'elle en ait conscience (comme tout le monde, oui, mais en l'occurrence, c'est surtout le fait de le constater de vive voix qui est amusant et curieux) : « Mon cerveau me dit que la réponse à cette énigme est "4", mais je ne sais pas expliquer pourquoi ! » ou « Ce n'est pas moi qui ai retenu ce numéro, c'est mon cerveau qui l'a fait tout seul ! » Son discours est à rapprocher de celui de cette vieille militante syndicale (voir ICI) qui affirmait que son cerveau « travaillait en secret » (une très belle expression).

En secret, II. — « Oh, tu peux être certaine que c'est de cette manière que ça s'est passé ! » Et voilà que nous nous mettions alors à reconstituer la façon dont une série d'événements et de prises de décision s'étaient sans doute déroulés, et ce, à partir de quelques éléments disparates, quelques indices considérés comme significatifs par d'inconnus processus cognitifs inconscients. Aucune preuve, aucune démonstration, juste un « c'est comme ça » difficile à expliquer. (Voilà une bonne manière de se tromper sur les autres, d'imaginer les histoires les plus folles, voire de sombrer dans la paranoïa... Mais quand il s'est avéré que nous avions raison, parfois, ah ! Quelle satisfaction !)

Dans le saloon de ma conscience. — Il me téléphone à plusieurs reprises. Fidèle à ma promesse, je ne décroche pas et néglige ses deux messages laissés sur le répondeur. Ensuite, je coupe tout bonnement mon téléphone pour le reste du week-end. Cette campagne de suppression peut paraître extrêmement sévère mais elle constitue néanmoins — j'en suis convaincu — le seul moyen de me débarrasser de cette amitié qui m'étouffe et ne m'apporte rien d'autre que l'observation rapprochée d'un narcissique compulsif. « Oh, comme il doit être malheureux ! Il ne mérite pas un tel mépris ! », se plaint cette part de ma conscience soucieuse du bien-être des autres, tandis que l'autre, celle qui depuis des décennies tente de dégommer tout ce qui n'est pas rigoureusement authentique, débarque et la descend d'un coup de fusil. « Le mérite n'a rien à voir avec ça », sort cette dernière, dédaigneuse, impitoyable même ! Elle a sans doute raison, pour une fois. — Une intuition : il a ensuite passé un coup de fil à Mary. S'il ne l'a pas fait, je bouffe ma casquette Yonex !

mardi 18 décembre 2012

Discussion avec un nombril

« And this thing you once said disappeared from my head
In the time that it took to be amazed.
And this thing you once did might have dazzled the kids
But the kids once grown up are gonna walk away.

And your world is gonna change nothing,
And your world is gonna change nothing,
And our world is gonna change nothing,
And our world is gonna change nothing,
And our world is gonna change nothing ! »

(Okkervil River, « Singer Songwriter », The Stand Ins, 2008.)

J'aurai tenu trois cent quarante-quatre jours sans le rencontrer une seule fois. Ce soir, je suis content de le revoir, mais le plaisir est de courte durée : il me faut à peine une demi-heure (le temps d'arriver au restaurant) pour m'apercevoir que rien n'a changé — les gens ne changent pas : n'est-ce pas moi qui assène cette « vérité » à tout bout de champ ? — et que, sous ses airs de vieux monsieur déprimé à la main tremblotante et à la locomotion difficile, se cache encore et toujours un monstre de manipulation, d'égocentrisme, voire même un satyre mythomane...

Il pose quelques questions, mais comme à son habitude, il ne s'intéresse pas du tout aux réponses que nous lui donnons. D'ailleurs, il ne les retient pas ; je le connais : il les a déjà oubliées. Étant donné que je ne dis pas grand-chose (j'ai des nausées depuis hier soir), c'est Mary qui se charge d'alimenter la conversation. Elle aussi pose des questions, qu'il contourne parfois très habilement afin d'introduire tel ou tel sujet avec lequel il a envie de faire un bout de chemin : ha, « cette merveilleuse étudiante de dix-neuf ans, extrêmement intelligente, promue à un grand avenir européen [sic] » avec qui il est sorti ; ha, comme il en a vécues, des histoires extraordinaires : avec sa vie, on pourrait écrire un roman ! — Et avec sa modestie, pourrait-on allumer un grand feu qui atteindrait la Lune ?

Il parle de lui, de lui, de lui, puis il sort une phrase qui me fait sursauter intérieurement : « Comme vous le savez bien, je ne suis pas du tout pour parler de "moi, moi, moi" ! C'est une discussion à trois. Nous pouvons parler de tout. C'est fantastique. » — Se rend-il compte de l'énormité de son discours ? Le fait-il exprès, pour nous tester ? Je mange ma saltimbocca alla romana trop salée sans rien répondre ; Mary ne dit rien non plus, mais n'en pense pas moins, comme je l'apprendrai plus tard.

Sommes-nous obligés de connaître tous ces détails écœurants et technico-techniques sur la mécanique (pas toujours) bien huilée du coït humain ? Non, je ne pense pas que nous y sommes obligés. — Je les garde donc en mémoire sans en faire mention ici.

Mary règle l'addition (merci Mary !) et nous passons la dernière demi-heure chez lui, sous le regard inquisiteur et les traits fiers du Condottiere d'Antonello de Messine. Dans la voiture, sur la route du retour, Mary me lâche : « J'en reviens toujours pas qu'il ne m'ait même pas proposé un truc à boire à son appartement ! » — Tiens donc, oui, c'est vrai : elle n'a rien eu à boire. Un oubli sans doute...

lundi 26 novembre 2012

« C'est une pulsion »

Conchita. — J'ai décidé de prendre un jour de congé ce lundi. Un lundi ? Pauvre de moi ! J'ai oublié, inconscient que je suis, que tous les lundis matin, la femme de ménage passe désormais trois heures dans mon (ou plutôt notre) appartement pour tout nettoyer ! — Elle aurait pu ouvrir la porte de ma chambre et ne pas voir que je dormais ; passer son doux plumeau sur les draps de lit cachant mon jeune (?) corps nu encore endormi et s'apercevoir, au mouvement occasionné par ma lente respiration, qu'un homme se cachait là ! Alors, elle aurait sursauté de surprise et se serait excusée : « Oh ! Señor Hamilton ! Je ne savais pas que vous étiez encore présent en votre demeure ! » Et je l'aurais alors rassurée de ma voix grave et suave : « Non, non, ne t'inquiète pas, ma brave Conchita, je ne suis pas fâché de ta présence, que du contraire ! » Enfin, je me serais levé et lui aurais demandé de lâcher son plumeau pour etc. — Sauf que nous ne sommes pas dans une stupide histoire machiste et paternaliste et qu'au moment où elle est arrivée, j'étais déjà dans le labyrinthe saint-gillois, cherchant avec difficulté un café ouvert pour prendre mon petit déjeuner. (Ce paragraphe me fut soufflé par Léandra et Andrew qui trouvèrent, je cite, « très amusant » que j'homard j'écrivisse cette obscénité dans mon journal.)

Lewis. — Je téléphone à Lewis, après de longs mois de silence : « Je ne sais pas pourquoi je ne t'ai plus appelé, lui dis-je tout de go, mais je ne sais pas non plus pourquoi je t'appelle aujourd'hui.
— Ça ne s'explique pas, me répond-il, c'est une pulsion. »
Lewis ne se vexe pas des vérités : c'est un monsieur intelligent. Quel dommage qu'il n'ait apparemment jamais pu s'empêcher d'utiliser son cerveau pour manipuler les autres ! Mais il est trop vieux pour changer désormais : la manipulation fait partie de son être. (Parfois, je me demande s'il est possible d'oublier l'art de manipuler si l'on traverse en sa compagnie, et avec succès, le cap de l'enfance.) Il m'explique qu'il ne va pas bien, ni physiquement (le cœur), ni psychologiquement (aucune femme pour tendrement partager avec lui un musée, un voyage, sa couette...). Toutes les rencontres qu'il fait en ce moment sont mornes et futiles : il ne peut rien échanger avec ces dames-là... À peine savent-elles qui est Michel-Ange ; tout au plus peuvent-elles lui apporter un peu de sexe, mais sans aucune attache... — Évidemment, cet échange téléphonique me touche ; il m'a d'ailleurs touché dès le moment où j'ai décidé de composer le numéro.

Nocturne. — À la nocturne, chez Filigranes, avec Léandra et Andrew. Au centre de la librairie, un cocktail mondain permanent où tout le monde s'accueille, vin rouge à la main, à grandes envolées de « Comment ça va, mon cher ? » Heureusement, au-delà du centre névralgique, c'est tranquille : le rayon Philo est désert (les quelques personnes qui s'y rendent cherchent en réalité le rayon Jardinage) et le rayon BD complètement abandonné. Léandra me montre une série de manuels pour apprendre à dessiner : « Ça pourrait t'intéresser ! », me lance-t-elle, mais tout compte fait non : chaque chose en son temps ; je reste dans mes montagnes !

dimanche 21 octobre 2012

Anouchka

Ce dimanche après-midi, à l'occasion des cinq ans de leur fille Anouchka, Donna et Fred Jr ont convié les « habituels » : parents, tantes, marraine (Pippa — qui vient d'accoucher, mais ça ne se voit pas) et parrain (moi). Enzo, le compagnon de la maman de Fred, se présente mais je l'arrête net : « Mais oui, nous nous sommes déjà rencontrés, à Villers-la-Ville ! » Et j'aurais pu ajouter : « C'était le samedi 26 mai 2012, un peu avant 18 heures, dans la nef en ruine de l'ancienne abbatiale... Même que j'étais en train de noter des informations dans le carnet à dessins de ma fille et que deux équilibristes, dont un en béquilles, répétaient leur numéro au milieu du transept ! » (La grande question du jour étant : si je ne l'avais pas écrit dans ce journal, m'en serais-je seulement souvenu ?)

Anouchka est toute fière de me raconter qu'elle va désormais dormir dans un « lit à étage »... Comme cadeaux, je lui offre le « Bassin des pingouins » PLAYMOBIL® ainsi qu'un livre pour enfants intitulé La porte ! (l'histoire d'une petite fille qui veut prendre son bain tranquillement mais qui est constamment dérangée dans son intimité par sa famille ; à la fin de l'histoire, en colère, elle crie : « La porte ! », et ce sera la seule parole de tout le récit). Anouchka laisse le livre de côté pour se précipiter sur le bassin en plastique. Parmi les autres cadeaux, elle recevra également un petit appareil photo numérique.

Les deux filles de Donna et Fred sont très différentes, tant au niveau du physique que du caractère : Anouchka, blonde aux yeux bleus, est plutôt du genre bavarde et souriante ; Mado, brune aux yeux bruns, ne parle quasiment pas (mais elle est plus jeune) et fluctue entre rires francs et crises de pleurs à chaque contrariété.

Les invités s'en vont rapidement en fin d'après-midi (c'était déjà le cas l'année dernière) et je suis donc le seul qui reste pour manger des frites avec la petite famille. « Tu vas manger avec nous, Hamilton ? Tu vas manger avec nous ? », demande Anouchka. Elle paraît démesurément contente quand je lui réponds par l'affirmative. « Et tu vas rester dormir ici cette nuit ? » Non, quand même pas. Elle ne me quitte plus d'une semelle. Elle me fait de grands câlins, me lance des « Je t'aime vraiment très fort, Hamilton ! »

Il y a un an, je quittais la maison de Fred en soirée pour rejoindre Andrew et Walter à la Maison du Peuple, Léandra s'étant éclipsée pour accourir au chevet de Jonas. Ce soir, je quitte la maison de Fred en soirée pour rejoindre Léandra et Andrew à la Maison du Peuple. (Il y a du changement dans l'air !) Ces deux-là reviennent d'un petit week-end à Chevetogne organisé avec des amis de l'impro, dans la maison de campagne de l'un d'eux. Ils ont fait de belles promenades bucoliques et visité une jolie église d'aspect oriental, au caractère œcuménique.

Lorsque je retrouve mon appartement, Mary est installée à la table de la salle à manger en compagnie de Cyrus et de Martin (deux potes du club de badminton d'Ixelles). Devant chacun d'eux sont empilés des jetons de différentes couleurs. Ils jouent au poker depuis environ cinq heures de l'après-midi. Mary m'explique : les trois autres joueurs ont perdu la partie et sont partis. Je m'installe au bout de la table et observe. Les parties défilent à coup de « Check », de « J'me couche », de doubles coups sur la table, de regards faussement sérieux, de rires jaunes, de petites intimidations... Et moi, je ne pige strictement rien, si ce n'est que Mary dispose d'un réservoir de jetons beaucoup plus conséquent que ses deux adversaires. Cyrus se refait une santé mais finit par perdre la partie contre Mary, aux alentours de minuit.

De mon côté, je suis entretemps retourné à mon ordinateur. Avant de partir, Martin se dirige vers moi, curieux :
« Qu'est-ce que tu fais ?
— J'écris...
— Pour ton travail ?
— Pas vraiment. Je tiens un blog quotidien... Je rédige un article par jour...
— C'est en rapport avec ton métier d'historien, c'est ça ?
— Oh non ! Je ne suis pas assez cultivé pour écrire un article historique par jour ! Non, non, j'écris un peu n'importe quoi. Ça peut être sur ce que je lis ou bien sur ce que je fais...
— Une sorte de journal de bord ?
— Oui, c'est ça ! D'ailleurs, il y a des chances pour que je parle de vous dans l'article de ce dimanche... Toutes les personnes que je croise, je leur donne un prénom d'emprunt dans mon blog. Par exemple, Lewis, je ne l'appelle pas "Lewis" mais "Lewis"... Là, tu vois, il apparaît 48 fois...
— Lewis ?
— Oui, Lewis du badminton.
— Et tu tiens ce blog depuis quand ?
— Depuis un peu plus d'un an... »
Il n'a pas l'air plus intéressé que ça.

mardi 18 septembre 2012

Bribes de souper

Mary est un peu malade mais elle mange tout de même avec nous. Au menu de ce soir : des pâtes au poulet et au parmesan. 

Une sacrée réminiscence de notre vol Montréal-Bruxelles : je suppose — c'est Léandra qui m'y a fait penser — que je ne voulais pas garder un si mauvais souvenir de ce plat en barquette made in Air Transat, alors je l'ai recréé... (La recette : mélanger des dés de poulet avec des échalotes finement coupées, quelques morceaux d'ail pilé, du vin blanc, de l'huile d'olive, un peu de jus de citron, du persil plat, du poivre et du sel. Faire revenir le tout dans du beurre. Ajouter de la crème fraîche lorsque le poulet est tendrement cuit ainsi qu'un soupçon d'huile à la truffe. Placer des copeaux de parmesan et du basilic frais après la cuisson. En option, verser un peu de crème de vinaigre balsamique pour faire joli.)

Léandra va mieux car elle a compris que Jonas n'allait pas bien. Qu'il soit en forme pendant qu'elle déprime est intolérable à ses yeux ; qu'il soit malheureux rend par contre sa douleur beaucoup plus supportable. Si je prends ces éléments sans le moins du monde les interpréter, je constate que pour l'instant, il faut qu'il aille mal pour qu'elle aille mieux. (C'est totalement surréaliste !)

Un peu comme si je me réjouissais que la relation que vit actuellement mon ex-compagne soit compromise et que (par exemple) elle pleure chaque soir : elle m'a fait souffrir, c'est normal qu'elle souffre à son tour. Bien sûr, ça m'a déjà effleuré l'esprit (souvent même, surtout au début), mais je pense qu'il faut lutter de toutes ses forces contre de pareilles pensées : à quoi cela sert-il de vouloir que les autres soient eux aussi malheureux ?

Je souhaite beaucoup de bonheur à tout le monde. Ce n'est pas parce que je ne suis pas très en forme qu'il faut que j'entraîne les autres — amis, « ennemis », inconnus — dans une spirale destructrice.

* * *

« Laisser vingt longs messages vocaux par jour à quelqu'un pour lui signifier qu'il est dans l'erreur n'est absolument pas du harcèlement. »
SI, C'EST DU HARCÈLEMENT, BORDEL !
(La majuscule et le caractère italique, utilisés avec modération, ont presque autant d'effet qu'un cri de rage dans la nuit.)

Si on m'envoyait une série de messages à n'en plus finir pour me signifier quelque chose (peu importe le contenu, la forme et le média), je couperais directement le contact... Mais on ne m'a jamais envoyé de tels messages. Lewis a peut-être essayé, à un moment. (Il s'est lamentablement planté, en fin de compte.)

Une conclusion : l'envoi de ces bouteilles procède d'une double dynamique... Il faut quelqu'un qui les lance et quelqu'un qui veuille bien les recevoir, du moins dans une certaine mesure. Il est inimaginable que le receveur n'y trouve jamais son compte. « Masochisme » me vient à l'esprit mais ce n'est sans doute pas le terme adéquat. (L'alcool éveille mais brouille, aussi.)

Si personne ne m'a jamais traité de la sorte, c'est sans doute parce que je n'ai jamais voulu jouer ce jeu-là, par trop malsain, dans un sens comme dans l'autre. 

* * *

Dans je ne sais quel contexte, je leur ai dit que j'avais vraiment du mal avec ce regard particulier qui signifie autre chose qu'un simple regard ; ce regard qui signifie « J'ai envie de toi ! »... Il est rare que je ne détourne pas la tête dans ce cas. « Putain, mais laisse tomber ! », me lance Mary, presque énervée... (Mais c'est justement ce que je fais !)

Même chose avec la danse.

* * *

« Toi non plus, tu ne tiens pas les promesses faites à toi-même : tu avais dis que tu arrêterais l'alcool et tu n'y es jamais arrivé... », me lâche Léandra en désignant mon verre d'Achel blonde.
Et pan dans la gueule ! —
Je ne réponds rien.
Je rentre dans un débat interne pendant environ dix longues secondes.
Je ne trouve pas de répartie.
Et je finis par me dire qu'elle a raison, sur ce point.

Entendu au Québec : « Il a arrêté de boire mais il est toujours alcoolique. Ce n'est pas parce qu'on a arrêté de boire qu'on n'est plus alcoolique. L'alcoolisme, c'est pour la vie. » (C'est foutrement vrai !)

* * *

Cette histoire de pardon semble très compliquée quand ces deux-là en parlent, alors que ça me paraissait très simple de prime abord : comment peut-on demander pardon sans comprendre (et ressentir) pourquoi on le demande ? Mais il semble y avoir autre chose que je n'appréhende pas. — C'est terrible : nous parlons sur des chemins parallèles ; nos phrases ne se croisent jamais.

Ce qui ennuie Léandra dans ce type de livre de psychologie, c'est le jargon symbolique. Je trouve que ça pourrait être pire. Elle me répond : « C'est normal que tu dises cela. Tu es habitué. Tu lis pas mal de philosophie en ce moment. » C'est vrai, mais s'il y a bien une chose que j'ai appris de ma lecture de Ludwig, c'est bien celle-ci : nul besoin d'utiliser des mots extraits/subtilisés de leur usage courant pour philosopher ; au contraire, c'est dans l'étude et la pratique du langage de tous les jours qu'on trouve matière à réflexion. Le langage est un mur infranchissable. Mary n'est pas d'accord... Ou peut-être que si (j'ai oublié).

Dans la phrase qui suit, je n'arrive plus à faire le tri entre ce que j'ai vraiment dit et ce que j'ai seulement pensé : « Non, non, pas de transcendance, pas d'absolu, il faut revenir aux cas concrets, à la pratique, à la vie réelle ! » (En disant/pensant cette phrase, j'ai eu l'impression de réciter la pensée de quelqu'un d'autre.)

* * *

Évidemment, tu ne trouves rien de mieux à faire que d'écrire ces paragraphes jusqu'à deux heures du matin. Tu les relis et tu n'es pas certain de leur pertinence... Alors tu attends le lendemain pour les vérifier/corriger. (Et tu auras fini par boire les quatre Achel du frigo. — Rien ne va plus !)

lundi 28 mai 2012

Tour du Monde sur un podium

Fancy-fair. — Cet après-midi, à la fête de fin d'année de l'école fondamentale de ma fille, à Namur, en compagnie de Maïté et de mon père, de nombreuses questions m'assaillent, tel le guerrier semi-nomade du même nom*... Par tous les saints du calendrier, qui donc sur cette Terre a eu pour la première fois l'idée saugrenue de placer des petits enfants sur une scène et de les faire danser au rythme de chorégraphies ridiculement asynchrones ? Pourquoi, à chaque fois, les mélodies choisies (« Chaud Cacao », « Pandi-Panda »...) sont-elles des daubes intersidérales ? Pourquoi certains parents se sentent-ils obligés de filmer leur petit bout de chou d'une main tremblante en leur faisant des signes de l'autre main toutes les seize secondes ? Et enfin, pourquoi les affichettes, les tickets boisson, les billets de tombola et les dépliants sont-ils de si mauvais goût ? Est-ce un concours ?

Je demande à Maïté, debout à côté de moi contre un des flancs du chapiteau, quel est l'intérêt de toutes ces simagrées. Elle me répond que certains enfants apprécient le fait d'être au centre de l'attention (d'autres, par contre, sont mal à l'aise, voire au bord des larmes). D'accord, et à part ça ? Du côté des parents, l'intérêt est souvent purement égoïste : il s'agit de regarder son ou ses gamins danser, puis de se lever de sa chaise pour aller acheter des pains saucisses et des bières. La preuve : au début de la première partie le chapiteau est rempli jusqu'à ras bord, alors que sur la fin il est aux trois quarts vide : les familles regardent leurs mioches puis se cassent en courant.

Comme thème (très original) de cette jolie fête : les pays du Monde. À l'arrière du podium, deux grands drapeaux : l'un belge, l'autre américain — est-ce une preuve d'allégeance ? Gaëlle, en première année primaire, est présente à deux moments du spectacle : la première fois pour représenter l'Alaska (l'histoire d'un pingouin qui voudrait aller voir les cocotiers, si j'ai bien compris) et la seconde fois l'Italie. Au cours de ces deux représentations, Gaëlle regarde les autres enfants afin de les singer sans le moindre complexe. Elle est en décalage complet par rapport à la chorégraphie : elle lève la main gauche quand il faut lever la droite, elle fait un tour sur elle-même au mauvais moment, etc. Mais vu que tout le monde est plus ou moins en décalage, cela ne se voit pas vraiment.

J'en viens à imaginer un tout autre genre de spectacle, durant lequel les petits enfants danseraient sur des musiques bruitistes expérimentales (comme Merzbow), sur de très longues plages post-rock, ou encore sur du trash metal... Sur fond de guitares hurlantes, les bambins sacrifieraient trois chèvres au milieu du podium et les déposeraient, sanglantes et encore chaudes, sur un pentacle dessiné à la craie à même le sol, afin de satisfaire les désirs de mort de Béhémoth... Maïté suit ma logique et me demande : « Comment s'appelle-t-il encore, ton groupe allemand, là, Einstürzende... ? » « Haaaa ! Einstürzende Neubauten... Très bon choix ! » On donnerait aux gosses des perceuses et des scies sauteuses à l'aide desquelles ils devraient improviser une musique industrielle... Une danse enfantine sur « Armenia », ça aurait une de ces gueules ! (Il faudrait cependant prévoir une cellule psychologique, pas loin de la scène, afin de gérer les nombreux cas de chocs post-traumatiques). Sind die Vulkane noch tätig?

Cannibalism of machine by Merzbow on Grooveshark
Pandi-panda by Chantal Goya on Grooveshark
Armenia by Einstürzende Neubauten on Grooveshark

Petites aventures ferroviaires sans conséquence. — Ticket en main, devant un des guichets de la gare de Namur, j'expose mon problème à la préposée : « J'ai passé plusieurs fois le code-barre devant la cellule de détection mais rien n'y fait : la porte de la consigne ne veut pas s'ouvrir...
— Vous avez vu apparaître un message d'erreur ?
— Oui, "Ticket invalide !"...
— (Elle se tourne vers un collègue) Oh non, ce n'est pas vrai ! Ça recommence ! Il va encore falloir les appeler ! »

Elle me fait signer une décharge et me demande de l'attendre devant les guichets. Quelques minutes plus tard, je l'accompagne en direction des consignes. Elle dispose d'une procédure spéciale et d'un très long code pour accéder au panneau d'administration du système et forcer l'ouverture de la porte blindée... C'est aussi simple que ça... Elle me dit : « En journée, ça va encore, mais imaginez en soirée ! À partir de 21 heures, je suis seule au guichet et en plus, les gens sont beaucoup moins nets qu'à cette heure-ci... »

Un peu plus tard, au stand AMT Coffee de la gare, les vendeurs se sont recyclés dans l'humour de très haut vol. L'un demande à son collègue le café noir (avec UN glaçon) que je viens de commander et l'autre lui répond : « Pas de souchi ! » Le premier le relance : « On n'a pas de sushi ? Comme c'est dommage ! » (Ha-ha-ha, c'est éminemment drôle !) Étant donné que je suis d'humeur primesautière moi aussi, je leur fais part de ma déception de ne pas pouvoir commander de sushis. (Punaise, Hamil', t'as un humour de grand malade, mon vieux... Tout le monde jusqu'à la cathédrale Saint-Aubain est écroulé !) 

La discussion ne s'arrête pas là car j'apprends, je ne sais trop comment, que le premier vendeur participe à des reconstitutions médiévales. Je déteste les reconstitutions médiévales, mais je ne peux m'empêcher de lui lâcher (sans doute pour faire le malin) : « C'est amusant ! Je suis justement historien du Moyen Âge... » Il s'en fout complètement mais me signale, tout fier, qu'il suit une formation accélérée de six semaines pour être « moyenâgiste ». Je lui souhaite bonne chance dans son apprentissage et il me répond en guise d'au revoir : « J'espère que ça ira. Ça me coûte 650 euros ! » (Bigre ! Ce n'est pas donné, de nos jours, d'être un « moyenâgiste » !)

Le rêve de Léandra. — À la Maison du Peuple, en soirée, Léandra (que je n'ai plus vue depuis un petit temps) me parle assez longuement de sa relation avec Jonas et aussi de quelques femmes de son entourage qui pourraient « me correspondre »... Encore cette histoire de dulcinée ! Un côté positif néanmoins : contrairement à ma grand-mère, Léandra ne veut pas me caser avec un mec (c'est déjà ça). Elle me parle aussi de l'intérêt que j'aurais à consulter un psychologue et de sa propre expérience en la matière. 

Mais on s'en fout un peu de notre vie, hein ?
Non ?

Plus intéressant : Léandra m'explique l'histoire qu'elle a rêvée la nuit dernière... Elle faisait partie d'une sorte d'équipe sous-marine (?) menée d'une main de fer (du moins au début) par le vieux Lewis (c'est-à-dire le président de mon ancien club de badminton — une précision pour ceux qui débarquent car les autres connaissent le bonhomme, évidemment). La situation lui fait penser au film d'aventures Les Goonies et est clairement inspirée de ses activités et lectures du moment (Le Scarabée d'or d'Edgar Allan Poe, entre autres). Au début du rêve, Lewis est en forme et mène vaillamment l'équipée mais, au fur et à mesure de l'escapade, perd peu à peu son souffle ainsi que son leadership. Léandra se souvient, presque gênée, de la conclusion : « À la fin, il était tellement épuisé que nous l'avons laissé tomber et avons continué l'aventure sans lui, en le laissant derrière nous... Je crois qu'il est mort seul. » C'est MOI qui aurais dû faire ce rêve ! 
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* De pire en pire, les jeux de mots, ici.

vendredi 18 mai 2012

Odieux, insensible et paranoïaque (ou pas)

Rêve de philosophe. — J'ai dit ici même que je ne mentionnerais plus jamais Wittgenstein dans mon journal, mais la promesse tient-elle toujours s'il s'agit d'un rêve ? On va dire que non ! (De toute façon, je fais ce que je veux.)

Je suis à une conférence donnée par Ludwig Wittgenstein en personne, qui a lieu dans une salle coupée en deux par un mur percé d'une fenêtre sans vitre et d'une petite entrée (un peu comme dans une cuisine américaine). D'un côté du mur, une sorte de sas d'accueil des visiteurs ; de l'autre, la petite salle de conférence en tant que telle. Il ne s'agit pas d'un auditoire : le sol est horizontal et Wittgenstein reste debout au milieu de la salle, encerclé par un public restreint. Le visage rêvé est celui du Wittgenstein tardif, la cinquantaine bien entamée.

À la fin de la conférence, dont je ne me rappelle pas un traître mot, Wittgenstein reste pour répondre aux questions du public. Contre le mur en partie ouvert, se trouve un tréteau sur lequel sont exposées les dernières parutions du philosophe. Je feuillette un volume richement illustré, intitulé De la nouvelle géographie (ou quelque chose d'approchant). Je n'ai pas d'argent sur moi et me dis que je l'achèterai une autre fois. Par contre, je me souviens avoir pris les Recherches philosophiques dans mon sac à bandoulière.

Après quelques secondes d'hésitation, je prends mon courage à deux mains et décide de me diriger vers le philosophe, qui semble perdu dans ses pensées... Tout le monde a déserté la salle. « Professeur Wittgenstein ! Professeur Wittgenstein ! Excusez-moi, est-ce que je pourrais avoir un autographe ? » Et je lui tends les Recherches. « Mais très certainement », me répond-il, et il prend le livre pour y écrire quelques mots. Je lui dis : « J'ai fait l'histoire à l'université mais j'ai longtemps hésité avec la philo. Cependant, à vous lire, j'ai bien fait de ne pas avoir choisi la philo... » Il me regarde avec de grands yeux interloqués : « Mais non ! Pourquoi donc ? » Je ne sais pas ce que je dois lui répondre.

Après avoir signé mon exemplaire des Recherches, il sort une série de cartes de visite sur lesquelles sont inscrits les noms de diverses personnes qu'il a côtoyées. « À vous de m'aider maintenant ! », me lance-t-il, et il me tend une carte sur laquelle sont notées les coordonnées de Maurice Drury. Je comprends que je vais devoir signer toutes ces cartes en sa compagnie et que ça va durer très, très longtemps...

« Ça te pose un problème ? » — À l'une des deux seules caisses ouvertes du Match de la chaussée d'Alsemberg, en fin de matinée, la file se prolonge jusque dans les rayons. Un vieux monsieur portant des lunettes nasales arrive perpendiculairement à la file et reste planté devant moi avec son caddie. Veut-il passer avant tout le monde ? Un jeune homme derrière moi lui lâche : « La file commence là-bas dans le fond, Monsieur... » Et le vieux d'aboyer : « Je sais ! Mais moi je reste ici ! Ça te pose un problème ? Ça te pose un problème ?... Non ? Ça va alors ! » — Vieux, malade... et désagréable en plus...

Manipulation. — Et voilà qu'il faut que je recontacte Lewis en urgence ce soir. Après un mois de silence, il m'a téléphoné à deux reprises cet après-midi, mais j'avais coupé mon téléphone, comme de plus en plus souvent en ce moment. Voyant que l'appel ne menait à rien, il a téléphoné à Mary pour lui demander de me dire qu'il fallait absolument que je le recontacte. Tout ça pour quoi ? Pour me proposer, une fois au bout du fil, de le voir demain midi... Il sera seul toute la journée... Il a des choses à me dire... « J'ai eu de graves problèmes de santé pas chouettes du tout il y a peu, tu sais... Des neurones qui s'en vont... Ce n'est pas grave si on ne se voit pas, mais ça me ferait tellement plaisir... » Connaissant le spécimen, je sais pertinemment que j'ai devant moi un cas particulièrement appuyé de manipulation : il joue sur la corde sensible (« Je vais très mal ») pour m'apitoyer. Du coup, je me crispe et je n'ai pas envie de le voir. Demain, je ne lui téléphonerai pas. (Mais peut-être suis-je un odieux et insensible paranoïaque qui voit de la manipulation partout alors qu'il n'y a qu'un besoin humain très réel ? — Mais non !)

Potemkine-Cabraliego. — Mary me rejoint à la Maison du Peuple vers 20 heures. Nous partons directement prendre un verre à la terrasse du Potemkine. L'endroit est curieusement désert — de menaçants nuages couvrent l'entièreté du ciel, ceci explique sans doute cela — et le serveur, comme d'habitude, ne pige rien à ce que je lui raconte (j'ai l'impression d'être à Londres).

De la puissance de l'habillement : Mary porte un pull marin du plus bel effet, et force est de constater que ça lui va très bien. À côté des siens, mes vêtements noirs sans aucun style forment un contraste négatif. (Oui, oui, moi aussi je peux tenir un discours superficiel, en me forçant.)

Mary s'est beaucoup investie dernièrement dans une fulgurante relation d'amitié qui a très vite tourné au vinaigre. Pour résumer, et sans entrer dans les détails, elle avait mis beaucoup d'espoir en une femme rencontrée récemment : « Elle disait qu'elle voulait changer le Monde... Pas par petites couches successives mais en s'attaquant directement au sommet de la pyramide... » Samedi dernier, la dame en question est arrivée dans une soirée organisée par Mary et ses colocataires. Elle a fait bande à part avec des amis invités en dernière minute, s'est montrée très désagréable et a même failli passer à la bagarre... Mary est très déçue par toute cette histoire.

Plus tard, Mary m'explique qu'en amour, elle est souvent attirée par des individus qui, inconsciemment, lui font du mal car ils sont dans une phase d'autodestruction. Elle ne tombe jamais sur des personnes stables et équilibrées. Pourquoi les relations sont-elles toujours si compliquées ? — Parce que si ce n'était pas le cas, on s'emmerderait encore plus dans la vie, hé, couillon !

Nous terminons la soirée dans les Marolles, au Centro Cabraliego de Bruselas, une cantine servant de point de rencontre pour les Espagnols et un des seuls endroits de la Capitale où boire de l'alcool n'est vraiment pas un luxe (la Maes est à UN euro !).

« Et toi, de nouvelles rencontres ?
— Non.
— Et la stagiaire, là, à ton boulot ?
— Bof... Je n'essaierai jamais rien de toute façon...
— Pourquoi ?
— Bah !
— Et tu vois encore du monde ?
— Non.
— Léandra, ça va ?
— Je pense que ça peut aller, oui...
— Walter, des nouvelles ?
— Non.
— Emily ?
— Non, non...
— Andrew ?
— Non... En fait je ne vois plus personne, hein...
— Tu ne leur enverrais pas un message ?
— Non, non...
— Vu ta vie actuelle, tu ne risques pas de faire de nouvelles rencontres, en fait, ou alors par hasard, dans un bar... »

mercredi 16 mai 2012

« Tope là, mec ! »

Rencontre ferroviaire. — Début de soirée. Le train parcourant la dorsale wallonne au départ de Liège-Guillemins est rempli d'étudiants qui rentrent chez eux à l'occasion du long week-end de l'Ascension. Je m'assieds en face de l'un d'eux, qui sort son petit ordinateur portable exactement au même moment que moi. Il fait un signe amical de la main : « Pas de problème, nous allons nous partager la tablette. » Peu après la gare de Huy, le gars range son ordinateur et sort de son sac un boîtier de jeu... Mon dieu, mais c'est Diablo III !

Il voit que je suis intéressé alors il engage la conversation. « T'as pas envie de l'acheter ? », me demande-t-il, « C'est seulement quarante euros ! » Je fais un geste de recul : « Ha non, ha non... J'ai déjà donné ! Il m'a fallu des mois et des mois pour me désintoxiquer [de World of Warcraft], alors hors de question que j'essaie le nouveau Diablo ! » (De toute façon, je n'ai pas la machine pour le faire tourner.) Le gars est intéressant et ouvert au débat d'idées. Le contact passe bien et la conversation s'engage sur plein de domaines différents, jusqu'à la gare de Charleroi, où il descend pour rejoindre des amis... J'apprends qu'il s'appelle César (comme le fils de Lewis) et qu'il étudie la psychologie à l'ULg.

Le futur du cerveau.« Je travaille dans la psychologie comportementale et cognitive... Ça te dit quelque chose ?
— Oui, je comprends. Tu fais du béhaviourisme, quoi...
— Du post-béhaviourisme même !
— Ha bon !
— On découvre des trucs fabuleux pour le moment dans le domaine de la cognition. Si les États donnent les moyens aux scientifiques, le futur du cerveau sera vraiment impressionnant. La BCI par exemple, tu sais ce que c'est ?
— Non.
Brain-Computer Interface... On fait communiquer directement une interface extérieure avec le cerveau. Avec ce genre de système, les humains pourront commander des choses à distance par la pensée...
— Hé ben...
— Et le futur des jeux vidéo, c'est ça, rien de moins ! Le jeu sera dans ton cerveau ! Dans trente-quarante ans, tu auras des gens qui ne sortiront presque plus jamais du monde imaginaire implanté dans leur crâne... »

Bière. « Dis, je vois que tu bois une Jupiler, là... T'en aurais pas une pour moi, par hasard ?
— Non, désolé. Ha, attends ! J'ai de l'Orval dans mon sac de courses !
— J'en veux bien ! C'est toujours mieux que rien !
— "Mieux que rien", un ORVAL ? »

Le nouvel opium du peuple. « Les jeux vidéo, c'est pas un truc de bourges, m'explique-t-il. Les bourgeois, ils sont dans la réalité, ils s'occupent de leurs avoirs, ils gèrent leur fric... Un jeu, c'est un monde alternatif qui touche surtout les pauvres, qui ont plus besoin de s'échapper du réel. Je ne sais pas, toi, tu viens de quel milieu ?
(J'ai en tête de flagrants contre-exemples à ce qu'il vient d'énoncer, mais je n'en dis rien et réponds à sa question.)
— Une famille ouvrière, clairement.
— Tope là, mec ! Moi aussi ! En fait, mes parents m'ont mis devant des jeux vidéo très tôt, pour ne pas que je sorte...
— Ha ? Chez moi, ce n'est pas vraiment de cette façon que ça s'est passé...
(Il continue sur sa lancée, un peu à la manière de l'ami Hamilton II.)
— Tu vois comment va le Monde en ce moment... Faut pas être pessimiste, ni optimiste... Juste réaliste... Le Monde ne va pas bien, et les gens — les pauvres surtout vont se réfugier de plus en plus dans ce genre de réalité alternative. »
(Le jeu vidéo, le nouvel opium du peuple ?)

Noms compliqués. « C'est quoi ton nom, pour que je te retrouve ?
— Evenvel...
— Merde, je ne m'en souviendrai jamais !
— Donne-moi le tien alors...
— Tu ne le retiendrais pas non plus !
— Quoi ? C'est un nom polonais ?
(Il me regarde avec des grands yeux.)
— Oui, c'est un nom polonais ! Comment tu sais ça ?
— J'en sais rien... Une intuition, quand tu m'as dit que je ne le retiendrais pas.
— Bon, tant pis...
— Allez, on se retrouvera bien sur Facebook ! »
(Faudra peut-être mettre Léandra, professionnelle de la recherche Web, sur le coup, quand elle sera de retour de Budapest.)

Au Vieux Moulin. — Fred Jr m'attend à l'entrée du parking de la gare de La Louvière-Sud. Curieux : il est en train de parler à Bernard et à sa fille. Bernard est un ancien collègue : il était, comme moi, membre de l'équipe pédagogique (guide, quoi !) dans un ancien charbonnage de la région. Bernard est prépensionné depuis peu : « on » l'a, dit-il, gentiment poussé vers la sortie...

Ce soir, Fred a réservé une table pour deux personnes au Vieux Moulin, la brasserie qui se trouve à deux pas de sa maison, à Écaussinnes. Ils y servent de l'Orval, ainsi que divers assortiments de brochettes d'agneau. Nous prenons tous les deux « LA TOTALE » (10 brochettes, 6 accompagnements différents et des pommes frites).

Fred Jr est assez euphorique car il va enfin pouvoir quitter son actuel travail (dans lequel il ne trouvait plus aucun intérêt ni perspective) pour un tout nouveau poste de coordinateur des bibliothèques publiques. Seul regret : la perte de quelques collègues avec lesquels il passait l'essentiel de ses contacts sociaux au travail.

Archivistes corporatistes. Au cours d'une discussion sur le petit univers de l'archivistique, que nous connaissons tous deux assez bien, nous arrivons au constat suivant : beaucoup d'archivistes, qu'ils aient 25 ou 65 ans, sont déjà très vieux. Ils vivent dans le monde terrifiant des articles de loi régentant leur domaine de compétence. Exemple (imaginaire) : « Non, mais vous vous rendez compte, mon bon Monsieur, que si cette loi est votée, qui stipule entre autres, via son fameux article 39, quatrième alinéa, que les compétences territoriales sur les archives de l'archidiocèse passent aux régions hors, évidemment, cas particuliers prévus par la loi de 1955, ce serait une véritable ca-ta-stro-phe ! » 

Beaucoup d'archivistes sont corporatistes et conservateurs. Ils ne voient pas (et ne veulent pas voir) l'évolution du Monde et des techniques, alors ils se renferment dans la gestion et le stockage de leurs registres comptables... Fred a connu un archiviste qui lui a dit, texto : « Les archives informatiques, à quoi ça sert ? ». Quant à moi, au sein d'une association dont je fais partie, je n'ai jamais vraiment réussi à convaincre qui que ce soit de l'intérêt de l'ouverture et de la nouveauté (faut dire que j'ai vite laissé tomber) : « Non, non, me rétorquait-on, il faut donner un accès à telle ou telle partie du site Web uniquement aux membres qui ont payé leur cotisation ! Sinon, on va se faire bouffer ! »

Contre la superficialité. — « C'est bien sympa, lance Fred, les gens qui n'arrêtent pas de parler de tout ce qu'ont fait leurs enfants... Mais en fait on s'en fout ! » Hé oui ! Que le petit bout de chou ait réussi à se retenir pour aller sur le popo comme un grand ou qu'il dorme sans sa tutute, c'est bien cool pour papa et maman, mais après ? C'est certainement la raison pour laquelle je ne sais jamais ce que je dois répondre quand on me demande comment va Gaëlle, si ce n'est : « Ça va, ça va... » (Et quand tu écris des paragraphes entiers sur elle dans ce blog, c'est intéressant, Hamilton ? — Hé ! Je n'oblige personne à me lire !)

« On a posé des panneaux photovoltaïques sur le toit. C'est Donna qui s'en est occupée... Paraît qu'on y gagne, mais c'est elle qui a fait le calcul... En fait, ça ne m'intéresse pas plus que ça... » Comme je le comprends ! Tout ce qui est pragmatique, budgétaire, relevant du bon sens et de l'épargne doit être évacué au plus vite, car là n'est pas l'essentiel. Le gars qui, tout fier, explique à ses collègues qu'il a posé des panneaux photovoltaïques sur le toit de sa baraque ou qu'il a acheté une voiture hybride, pourquoi le dit-il si ce n'est pour se vanter ? Exemple (toujours imaginaire) : « On a été en vacances à Sumatra. Ha ! Quel dépaysement ! C'était si merveilleux là-bas ! Et comme les gens sont gentils ! »

Deux possibilités : soit Fred Jr et moi sommes de grands enfants (tout à fait possible), soit nous détestons tout ce qui s'apparente à de la superficialité. Soit les deux.

Dernière étape avant le train. — Avant de me reconduire en voiture à la gare de Braine-le-Comte, Fred m'offre une Leffe blonde chez lui et en profite pour me montrer des extraits du débat entre Hollande et Sarkozy (que je n'ai pas vu) et notamment le « Moi, président de la République » de Hollande. C'est bien dit mais ça sonne tellement faux et préparé que j'en ai le bourdon. Il me montre aussi, dans un tout autre domaine, un catalogue de planches originales de bandes dessinées à la revente. Il y a du Mœbius, du Franquin... Conclusion : ce n'est pas encore demain que je pourrai en avoir une accrochée à mon mur. Pas grave : somme toute, ce ne sont que de jolis dessins sur un bout de papier...

vendredi 13 avril 2012

Gestalt

Gestalt, Urphänomen et autres germanismes. — Lue aujourd'hui, en ce vendredi de congé : une explication de la notion de Gestalt. En allemand, ce mot signifie "forme", mais depuis son utilisation par Goethe, il possède également une tout autre signification, beaucoup plus précise... Une Gestalt est un ensemble distinct et organisé regroupant un certain type d'objets ou de phénomènes (par exemple un phénomène naturel, au sens large). Goethe a utilisé ce concept alors qu'il s'intéressait à la botanique — très polyvalent dans ses passions, il est l'auteur en 1790 d'un essai sur les plantes, intitulé Versuch die Metamorphose der Pflanzen zu erklären. Pour Goethe, l'étude systématique du monde végétal peut se faire en considérant cette forme de vie comme une Gestalt, c'est-à-dire un ensemble particulier, interconnecté et en mutation constante, partageant une certaine forme commune.

L'idée de Goethe est qu'il existe, au sein d'un système naturel donné, une forme primordiale (un Urphänomen) dont découleraient toutes les autres. En botanique, il cherche l'Urpflanze, plante originelle et idéale dont tous les dérivés, toutes les métamorphoses (fleurs, arbres, etc.) constituent une possibilité, une Gestalt regroupant l'ensemble des plantes existantes ou pouvant exister. Cependant, les termes de "forme primordiale" ou de "plante originelle" ne doivent pas s'entendre ici dans un sens purement mécaniste, causal, mais plutôt dans celui d'un modèle à partir duquel peuvent être construits tous les autres éléments d'un même groupe, d'une même Gestalt

Ce qu'esquisse Goethe à travers son jeu des possibles, c'est le dessin d'une autre science, plus romantique et moins technophile... Une science de poète.

Cette idée me parle. Elle décrit un mode de raisonnement auquel je suis de plus en plus attaché (car pour le moment, je me détache en douceur de ma vision scientiste du Monde pour me diriger vers... quelque chose d'autre — mais pas le mysticisme !). Le mode de raisonnement dont il est question ici fonctionne sur base d'analogies, s'intéresse à l'idée d'évolution constante (de métamorphose) des phénomènes et refuse toute explication causale... Il sous-entend le principe suivant : que nous sommes capables, en tant qu'êtres humains, de reconnaître certains phénomènes à l'aide de comparaisons plus ou moins complexes, sans pour cela devoir y accoler une définition à tout prix... Par exemple, si j'observe un arbre, même inconnu, je ne suis pas obligé pour voir cet arbre de confronter la définition que j'ai d'un arbre à ma vision du moment... Non. Est exprimée ici l'idée que cette reconnaissance n'est possible que parce que nous avons en tête une idée de la forme (Gestalt) que doit avoir un arbre, sans pour cela avoir le besoin, la nécessité voire même tout simplement la possibilité intellectuelle de la définir stricto sensu. Un saule pleureur ne ressemble pas à un sapin ; pourtant nous leur attribuons à tous deux, sans le moindre doute, un air de famille. (Ludwig, sors de ce corps !)

Ce développement rejoint ce que disais un jour sur la science-fiction : est considérée comme une œuvre de science-fiction toute œuvre considérée par un fan de science-fiction comme étant de la science-fiction... L'idée n'est pas de moi mais de l'auteur et critique américain Damon Knight : "it means what we point to when we say it", écrivait-il en 1952. Soixante ans après cette définition qui se mord la queue, rien n'a changé... Et la science-fiction, comme ensemble, peut être vue à la manière d'une Gestalt : une forme de vie organisée en constante métamorphose, dont il serait vain de donner une définition précise. Il est en effet presque impossible, sans que cela soit atrocement fastidieux, de donner une définition de la science-fiction qui englobe toutes les œuvres de science-fiction reconnues comme telles à ce jour. Il serait par exemple totalement faux de prétendre qu'un ouvrage de science-fiction se déroule toujours dans le futur ou bien qu'il comporte toujours un certain nombre d'éléments scientifiques... 

Et pourtant, à l'instar de l'arbre du paragraphe précédent, il est tellement simple de déceler la science-fiction là où elle se trouve !

Un vendredi en solitaire. — Ayant été coucher très tard hier soir, je me lève également très tard. Je ne sors que brièvement en fin d'après-midi pour faire quelques courses (je n'ai plus rien à manger ni à boire). Durant toute la journée, je lis ou je joue. — Je joue, surtout : je suis devenu accro aux Colons de Catane en ligne. Quelle que soit l'heure du jour ou de la nuit, il y a toujours des gens connectés, avec qui je peux jouer : quand les Allemands s'endorment, les Américains, eux, se réveillent... (Vers 5 heures du matin, dans la nuit de vendredi à samedi, j'ai joué avec un gars bien sympathique vivant dans la banlieue de New York.)

Je ne gagne qu'une partie sur dix environ. La plupart des joueurs sont forts et font rarement d'erreurs de placement. Bien sûr, le hasard intervient, mais il s'agit d'un hasard très contrôlé. J'apprends par ailleurs qu'il existe une série de règles implicites en plus des règles du jeu : certaines actions sont terriblement réprouvées par la communauté de joueurs. Parmi celles-ci : quitter une partie en cours (évidemment) mais aussi malmener un autre joueur que celui qui gagne. J'ai ainsi appris à mes dépends que j'avais intérêt à toujours utiliser mon voleur sur le joueur ayant le plus de points. À chaque fois que j'ai visé une personne plus faible, j'ai eu droit à des "Warum?" indignés et même au départ d'une joueuse, apparemment réellement en colère à cause de mon comportement déplorable !

Un des seuls contacts humains de ma journée est Lewis. Il me laisse un message sur mon téléphone afin d'annuler le repas que nous avions prévu demain midi avec Mary. Je lui passe un coup de fil pour prendre de ses nouvelles... Il est effondré, vraiment.

« Hamilton... Je suis malade, j'ai le nez qui coule et j'ai de très gros soucis psychologiques, dont je préfère ne pas te parler au téléphone... 
— Ha...
— Et toi, comment vas-tu ?
— Bah... Eh bien, comme d'habitude...
Pour le repas, la prochaine fois, s'il te plaît, propose un soir, même en semaine. Je ne suis pas du tout un homme du midi. 
Oui, je sais...
— Je ne mange rien à midi. Le soir, je fais bombance. Je sais que c'est un mauvais régime, mais c'est comme cela que je fonctionne depuis des années. 
— On fera ça un soir, alors. Je vais avertir Mary.
— Oui, c'est mieux. Je vais te laisser. Ce n'est pas joyeux, tu sais... Je ne vais pas bien. Pas bien du tout.
D'accord. Au revoir, Lewis.
— Au revoir, Hamilton... Au revoir... »

Mon "au revoir, Lewis" est chevrotant. Je me rends compte que je suis au bord des larmes lorsque je raccroche... Lewis dit ne pas aller bien. Je le crois. Et je sens que c'est grave. Puissé-je me tromper !

mardi 27 mars 2012

Jeune & jolie

À la Maison du Peuple. Aujourd'hui, c'est Mary qui doit débarquer, je ne sais trop quand exactement. À l'intérieur, la soirée "MDP Quizz #3" bat son plein. Le concept : quatre équipes de 3 à 5 joueurs sont installées autour de leur table respective au fond de la salle. Au micro, un animateur pose des questions de culture générale. Les équipes doivent se concerter et répondre par écrit à l'aide d'un formulaire prévu à cet effet. L'utilisation d'un smartphone est sanctionnée par l'annulation du round pour les tricheurs. Personne aux alentours ne peut souffler les réponses, "même si vous en brûlez d'envie". Quelques exemples de questions : "Où est mort Léon Trotski ?", "Quand le Traité de Versailles a-t-il été signé ?", "Quel est l'acteur principal de Groundhog Day et quand ce film a-t-il été réalisé, à deux ans près ?" C'est bruyant et inintéressant pour qui ne joue pas. Vu qu'il fait toujours aussi bon dehors, je pars m'installer en terrasse et attends Mary en compagnie de Ray Monk.

Mary me rejoint une dizaine de minutes plus tard. La question de partager mon appartement avec elle refait surface (cf. mercredi 21 mars 2012). J'explique à Mary que Léandra est globalement positive quant à l'idée et qu'Emily, par contre, trouve que c'est un très mauvais plan...

« Pourquoi ? 
— Je crois que c'est lié à son expérience personnelle... Qu'elle ne supporterait pas, pour sa part, de partager son appartement. Et qu'elle considère que je dois être un peu comme elle...
— Oui, je me suis dit que ce serait sans doute le plus grand problème pour toi : ton besoin de solitude.
— En effet.
— J'en ai parlé à Walter et à Lewis et eux trouvent que c'est une bonne idée. 
— Ça ne m'étonne pas outre mesure... »

Mary essaie par ailleurs de me convaincre que vivre avec elle serait une très bonne chose pour ma réputation. Elle m'affirme que si je partageais mon appartement avec une jolie jeune femme elle même, en l'occurrence : elle est vraiment incroyablement peu modeste ! , cela aurait pour effet d'augmenter mes chances de nouvelles rencontres : 

« Il faut que tu comprennes un truc important, Hamilton : les gens avec qui tu apparais en public jouent un rôle non négligeable sur ta propre image. Si je vois un mec en apparence bien mais entouré de gros lourds, je n'aurai pas envie de m'y intéresser. Par contre, si je vois un mec banal entouré de canons, je me dirai peut-être qu'il en vaut la peine, tout compte fait, parce que ces gens-là lui ont trouvé quelque chose...
— Mary, pour moi, quelqu'un qui fait attention à ce genre de détails, à l'entourage, à l'apparence, n'est déjà pas digne d'intérêt.
— Tu devrais y réfléchir, je te jure ! C'est très important !
— Dans un sens, on en revient à ton trip sur les vêtements : c'est toujours une question d'extérieur. »

Coup de téléphone de Léandra, qui me semble très déprimée. Elle m'explique qu'elle en a un peu marre, qu'elle tourne en rond avec Jonas et que ce que je racontais sur eux dernièrement (à savoir qu'ils donnaient l'impression d'être bien ensemble) est loin d'être la vérité : "D'accord, jeudi, ça allait plus ou moins, mais vendredi, ça allait déjà beaucoup moins bien, tu ne trouves pas ?" (...) "On n'arrive jamais ensemble à un endroit. Il faut toujours qu'il arrive plus tard, tout seul." Elle en a marre. Je lui ressors ce jugement exprimé de nombreuses fois auparavant : que ce sera toujours comme ça, que toute tentative de changement des fondations d'un individu est définitivement vaine... Il faut s'y adapter. Ou pas.

Tous les gens que je fréquente sont-ils donc entraînés par une spirale infernale ? (Non.)

Mary et moi terminons la soirée à l'intérieur du café, à jouer à "Tout le monde veut prendre sa place" ("TLMVPSP" pour les intimes), l'équivalent en ligne du jeu télévisé présenté sur France 2 par l'horripilant Nagui, le présentateur qui utilise constamment les candidats comme faire-valoir, quand il ne les drague pas purement et simplement. (Patrice Laffont, reviens ! Ils sont devenus fous !)

mercredi 14 mars 2012

"Cométoutapal ?"

Dès les toutes premières secondes où elle a posé son regard sur moi, depuis une table contiguë à la nôtre, au Supra Bailly, j'ai su qu'elle allait m'emmerder et que j'aurais le plus grand mal à m'en dépêtrer. Espagnole, la cinquantaine, une Leffe blonde devant elle. Saoule, pour autant que je puisse en juger. Et, à moins que mon "radar" soit complètement bousillé — ce qui est tout à fait possible —, à la recherche d'un homme. Elle me regarde de biais. Je ne la regarde pas mais je sais qu'elle me regarde. Curieuse impression que celle de se sentir observé par quelqu'un qui se trouve à la limite de son angle de vision. Elle profite que Mary est partie aux toilettes pour tenter une approche. Elle me dit quelque chose comme :

« Comé... hé... Toutapal
—  Pardon ?
Cométoutapal ?
— Je suis désolé, je ne comprends pas.
Ta... ... nom ?
— Ha ! Je m'appelle Hamilton.
Anébo. Anébo.
— Je suis vraiment désolé, je ne comprends pas...
A-né-bo. 
— Euh...
Onébo ?
— Ha ? "On est beau" ? C'est ça ?
Onébo, si ! 
— Excusez-moi, Madame, mais je ne comprends rien, même quand je comprends tous les mots de la phrase. 
Sitouveu canarette, tou dis stop et onnarette. Papobrème. »

Elle me touche le bras. Je déteste quand on me touche le bras — du moins dans une circonstance pareille. Je lui dis : "D'accord ! Hé bien alors je vous dis stop !" Elle fait un geste de recul mais ne semble pas fâchée. Elle me montre ses mains comme pour me prouver qu'elle est au-dessus de tout soupçon. J'ai l'impression de voir une copie féminine de Vinge. "Papobrème. Onébo. Soiré !" Entretemps, Mary est revenue de sa pause pipi. Je lui fais comprendre mon exaspération à l'aide de mimiques dont moi seul ai le secret. C'est là que la dame repasse à l'attaque. Elle s'adresse à Mary désormais et répète sans cesse : "J'ai escantroisan. En Belgique doupui quotran !" Mary est sans pitié. Elle a une idée : "Hamil, je sais que c'est moche mais la seule manière de nous en débarrasser, c'est de faire comme si elle n'existait pas !" Je suis incapable d'agir comme cela.

La situation m'en rappelle une autre : une discussion avec Lewis à la terrasse du club de badminton. Un homme s'approche de notre table avec en main une cigarette éteinte. Il demande du feu. Je lui prête un briquet. Lewis me demande : "Hamilton, tu fumes ?" Je lui réponds : "Non, tu le sais bien, Lewis, que je ne fume pas, mais j'ai quand même toujours un briquet sur moi." Le gars qui a demandé le briquet s'insère alors dans la discussion et parle de sa vie : "Moi, je fume depuis que j'ai quinze ans..." Il n'a pas le temps de développer, le bougre, car Lewis se tourne vers lui, le regarde droit dans les yeux et lui lance, l'air très docte : "Pourriez-vous nous laisser à deux, s'il vous plaît, Monsieur ?" Le mec est reparti illico presto, sans broncher. 

Dans le cas présent, je dois choisir entre la négation pure et simple (je fais comme si elle n'existait pas), l'acceptation (je continue à l'écouter) et la franchise (je lui dis à nouveau d'arrêter). La troisième solution me semble la meilleure. Après cinq minutes, je lâche donc à la dame : "S'il vous plaît, pourriez-vous arrêter ça ? Je voudrais parler avec elle maintenant...", en désignant Mary.

* * *

Aujourd'hui donc, je passe la soirée avec Mary. Elle me propose de manger chez elle pour le souper puis d'aller boire un verre dans le coin. Deux de ses colocataires sont là : Jerry (dont l'humeur semble assez sombre ce soir) et Fabien. Au menu : des saucisses et une salade de pâtes aux concombres (!) et autres légumes.

Durant le souper, Mary et Jerry s'en vont fumer à intervalle régulier, dans le jardin. Fabien, qui ne fume pas, en profite pour développer son avis sur la cigarette : "C'est très curieux, quand on y réfléchit. On voit des gens fumer et on se dit que c'est normal, car ça fait partie de notre société. Pourtant, on sait qu'en fumant, on réduit son espérance de vie. La cigarette est nocive, mais les gens s'en foutent parce que les fabricants de cigarettes ont réussi à la rendre cool, à la rendre sympa..." (Le pouvoir de la propagande pro-tabac — je ne peux que le rejoindre sur ce point.)

Fabien finit par dire, sous forme de boutade, que "si les fumeurs étaient vraiment intelligents, ils ne fumeraient pas." J'ai un avis différent : "Ça n'a rien à voir avec l'intelligence. C'est une question de mise en balance. Les fumeurs mettent en balance l'instant présent, où ils sont en bonne santé et fument [parce ça leur fait plaisir, parce que ça les rend cool ou parce qu'ils sont intoxiqués] et l'éventualité d'une mort précoce dans l'avenir." Autrement dit : très peu de personnes réfléchissent en termes "rationnels" quand il s'agit de plaisir ; ils se disent : "Ce n'est pas parce que ma tante fumeuse a eu un cancer du poumon que je vais en avoir un..." Si je posais tous mes actes de manière rationnelle (pour autant que ce terme ait un sens), j'arrêterais de boire... Et je m'achèterais un appartement à la mer... Et je promènerais mon chihuahua sur la digue... Et je ferais tout plein de choses toutes aussi fun les unes que les autres.

* * *

Toutes ces péripéties ne m'empêchent pas de discuter avec Mary, que ce soit au Supra Bailly en compagnie de l'Espagnole collante ou au Bistro des Restos, où j'ai l'occasion de voir Ivanovic marquer un quatrième goal contre Naples à la 105e minute. Tout le café saute et gueule car Chelsea est qualifié. C'est chouette. J'en ai rien à foutre.

Une question de Mary pour terminer : quelle est la différence entre "persister" et "subsister" ? Les éventuelles réponses à cette épineuse question ne peuvent dépasser huit pages, merci.