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vendredi 17 mai 2013

Evenvel-Delarose

En ce moment, par la force des choses, je passe une partie de mon temps libre à réfléchir sur ma famille proche. Il y a matière à réflexion : mon père ne cache même plus sa nouvelle idylle et ma mère doit entièrement revoir le schéma de son existence alors qu'elle est à un an et un mois de la soixantaine. — Parmi les réflexions périphériques, celle-ci : comment sont réparties, au sein même de ma personnalité, les différentes influences parentales ? Hier, dans le train de retour vers Bruxelles, alors que je regardais le paysage coutumier défiler, la réflexion, à peine commencée, a très vite abouti à toute une théorie... Une théorie échafaudée bien trop rapidement pour être autre chose qu'une construction mythique, voire mythologique, de mes racines. — De mon père, et plus certainement encore de mon grand-père paternel, Hildebrand Evenvel, j'ai hérité du radicalisme et de cette pointe d'autoritarisme et de colère qui est à l'origine de certains comportements cruels dont il a pu faire preuve au cours de sa vie. Une anecdote racontée par mon père, il y a longtemps : Mamy, Papy et leurs sept enfants, tous sapés en tenue du dimanche, sont fin prêts pour se rendre à une fête familiale. Au moment de partir, papy Hildebrand s'assied dans son fauteuil et déclare, péremptoire, sans aucune explication : « On n'y va pas ! » La question est directement réglée : malgré la matinée prise par ma grand-mère pour habiller, avec une patience d'ange, ses sept enfants, personne n'est sorti ce jour-là. — De ma mère, et surtout de la famille de ma grand-mère maternelle (la famille Delarose), j'ai hérité de tout autre chose. Cette branche-là est plus littéraire et intellectuelle bien que, tout comme la famille de mon père, d'extraction ouvrière. Un des frères de ma grand-mère a donné naissance à deux débiles mentaux et... à Bertrand, un génie timide et asocial qui a fini sa vie tristement, obèse, dans son petit appartement délabré de la banlieue carolorégienne. Il écrivait des poèmes, faisait des jeux de mots et inventait des objets, dont un piège à souris d'un genre nouveau. Ma mère est d'une honnêteté sans faille ; elle est aussi une maniaque qui traque la moindre poussière, qui déteste tout changement de plan dans sa journée et compte les carrelages ou les lettres d'un mot dès qu'elle en a l'occasion. Ma tante dévore un livre par jour, écrit et récite des contes. Quant à la petite dernière, ma cousine Chelsea qui s'apprête à entrer à l'université, elle s'est toujours posé beaucoup de questions originales... — Tous ces traits que je retrouve au sein de la famille de ma mère, je ne les observe jamais dans la famille de mon père, où les livres sont terriblement absents, de même d'ailleurs que les pensées singulières. Deux mondes donc : du côté maternel, une certaine forme de romantisme littéraire et une tendance à l'idéalisme ; de l'autre, un matérialisme radical et pragmatique, un « C'est comme ça et pas autrement ! » qui peut s'avérer déroutant de prime abord. Et au carrefour de ces deux mondes : H.L.E.

samedi 26 janvier 2013

Gwendoline & Nosferatu

Que se passe-t-il aujourd'hui ? Pas grand-chose... Je suis chez mes parents pour le week-end. Gaëlle, qui se remet lentement d'un état grippal, joue la chasseresse sur World of Warcraft pendant que j'avance dans cette nouvelle aventure du Professeur Layton. Je passe une heure chez ma grand-mère, je lis, je me repose, je mange... La routine... Une ombre au tableau : mes parents n'ont pas été réapprovisionnés en café et sont obligés de... rationner ! Heureusement, il reste les expressos préparés par mon père.

L'histoire du soir. — Racontée à Gaëlle : l'histoire d'une fée du nom de Gwendoline, amoureuse d'un vampire du nom de Nosferatu (pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ?). Gwendoline, malgré l'interdiction formelle de sa mère, profite de la nuit pour s'envoler vers la Transylvanie, afin de retrouver son bien-aimé. Elle vole trois jours et trois nuits jusqu'au sinistre château de Nosferatu, mais lorsqu'elle frappe à la porte de ce dernier, elle tombe sur un majordome contrit : « Hélas ! Mademoiselle arrive trop tard : Nosferatu est mort hier ! Les villageois sont montés jusqu'ici avec des flambeaux et ont assassiné mon maître d'un coup de pieu dans le cœur. Ils ont enterré sa tête dans le jardin et brûlé son cadavre au hameau dans un grand feu de joie ! » Alors, la fée pleure sans discontinuer pendant deux jours et deux nuits, mais le troisième jour, elle prend une terrible décision !
« Elle rentre chez sa maman ? demande Gaëlle.
— Oh que non ! Elle décide de se transformer en fée noire et de se venger...
— Se venger ?
— Oui. Elle jette un sortilège sur tout le village, hommes, femmes, enfants, vieillards, sans aucune distinction... "Puisque que vous avez tué cruellement mon amoureux", ricane-t-elle, "soyez à votre tour des proies !" Et elle les transforme tous en vampires déchus, condamnés à être pourchassés par les habitants des autres villages alentour...
— Mais le vampire qu'ils ont tué... Nosf... Nosferatu... Il était gentil ou méchant ?
— Oh, "gentil" n'est peut-être pas le bon terme, mais en tout cas, c'était un vampire pacifique. Ça faisait très longtemps qu'il n'avait plus mordu un cou pour boire du sang...
— Donc ils l'ont tué pour rien ?
— Oui... Mais tu sais, les villageois n'aiment jamais les vampires, c'est bien connu...
— Moi, à la place de la fée, je les aurais transformés en crapauds ! »

jeudi 3 janvier 2013

Chiny, sixième jour

Ce jeudi, vers trois heures du matin. Léandra et Andrew sont depuis longtemps partis se coucher. De mon côté, comme d'habitude, je veille. Comment dormir de toute façon ? Il y a dix heures à peine, nous avons vu nos noms gravés sur trois pierres tombales dans un des coins du cimetière. — C'est vrai que la plupart des tombes chiniennes sont occupées par les mêmes familles, à l'exception notable de cette « zone réservée » comprenant vingt-quatre pierres tombales grossièrement taillées... Sur les trois dernières pierres de la quatrième rangée de cet étrange parterre, se trouvent nos noms ainsi que nos présumés lieux et dates de naissance et de mort. Alors que les vingt-et-une premières tombes sont aujourd'hui scellées, les trois dernières sont béantes, attendant encore un occupant.

« N'y a-t-il pas un épisode plus ou moins similaire dans Les Cigares du Pharaon, sauf qu'il s'agit de sarcophages ? » avait demandé Andrew, en voyant pour la première fois les tombes vides.

« Ce qui est amusant, avait constaté Léandra peu après, c'est que sur ces vingt-quatre pierres tombales, il est à chaque fois inscrit "Bruxelles" comme lieu de naissance.
— Amusant ?
— Oui, c'est amusant ! D'après ces pierres, nous sommes tous Bruxellois de naissance ! »

« Hé ? Vous avez vu ? "Hamilton L. Evenvel. Bruxelles, 10 janvier 1980-Chiny, 1er janvier 2013". Ils connaissent ma date de naissance ; par contre, ils se sont gourés non seulement sur mon lieu de naissance mais aussi sur ma date de mort !
— Espérons qu'ils se soient également trompés pour Andrew et moi. Notre décès est prévu pour après-demain, le 4 janvier 2013 ! »

 * * *

Vers trois heures du matin donc, seul, dans la salle à manger du gîte. Sur la table, sont étalées les trois photographies et la lettre anonyme ; sur mon ordinateur, les clichés pris aujourd'hui par Léandra au cimetière. À partir des indices dont je dispose, j'essaie de placer chaque élément dans de jolis petits tiroirs mentaux bien compartimentés. — Nous avons subi ces péripéties depuis le début ; cette nuit, je veux devenir maître des événements, trouver une logique à tout cela, reconstruire une partie du puzzle.

Je récapitule. — Mercredi 26 décembre 2012, soit trois jours avant notre départ pour Chiny, Andrew reçoit le premier indice. Y sont mentionnés un lieu précis (l'hôtel des Comtes de Chiny) et une menace (« Vos jours seront comptés »). C'est un paradoxe : d'un côté, la photo nous attire mais de l'autre, le message nous repousse ; autrement dit : l'expéditeur désire que nous venions à Chiny mais nous met dès le début en garde contre les dangers qui nous attendent.

Cet indice nous conduit de manière évidente à l'hôtel des Comtes de Chiny, où nous recevons la deuxième photo, celle du pont Saint-Nicolas. La nuit suivante, sur ce dernier, au niveau de la stèle, un "agent" (un homme en habit de moine cistercien) nous attend et donne à Andrew une troisième photographie représentant la chapelle Notre-Dame, non sans avoir auparavant fait référence à de mystérieux « Omonoks ». Trois conclusions s'imposent : 1) plusieurs individus sont impliqués dans la distribution des indices-photographies (au moins ce « moine » et le serveur de l'hôtel) ; 2) ils ne semblent pas malintentionnés ; 3) ils ont le sens de la mise en scène (pourquoi cet épisode du pont si ce n'est pour nous impressionner ?).

Peut-être aurions-nous dû directement enquêter sur le site de la chapelle Notre-Dame, comme le suggérait la troisième photographie, mais nous avions alors d'autres chats à fouetter (ou plutôt : ils avaient une biche à préparer) et avons donc laissé cet indice de côté.

Dans la nuit du Nouvel An, Monsieur Cailloutard mentionne à nouveau ce bâtiment ecclésial autour duquel toute l'intrigue semble graviter. Et comme tous les habitants cette nuit-là, notre propriétaire paraît complètement paniqué à l'idée qu'une lumière puisse ne fût-ce que voler au-dessus de la chapelle Notre-Dame. Le lendemain, il nous rend visite pour s'expliquer. Durant la petite discussion qui s'ensuit, nous apprenons qu'il est au courant des indices que nous avons reçus et que nous ne sommes pas les premiers Bruxellois à recevoir ces photographies (le cimetière lui donnera raison). Pour finir, il nous propose d'oublier cette affaire et nous donne quelques idées de promenades. Est-ce une coïncidence si, le même jour, un « moine noir » essaie de me précipiter dans le vide, du haut de ce rocher du Hat que Monsieur Cailloutard nous avait hautement conseillé ?

Je suis convaincu qu'il y a au moins deux forces en présence dans cette ville — deux clans antagonistes : d'un côté celui à l'origine des photographies et des indices, qui semble avoir besoin de nous ; de l'autre, celui des mystérieux Omonoks, qui sont sans aucun doute à l'origine de la tentative d'assassinat du rocher du Hat et qui, selon toute vraisemblance, occupent la chapelle Notre-Dame. Est-ce l'entrée de leur repère que nous avons découverte hier soir derrière la Pietà ?

* * *

Aujourd'hui, aux alentours de midi, mes parents, ma grand-mère et ma petite cousine Chelsea débarquent à Chiny pour une courte journée en notre compagnie. Pour le dîner, nous mangeons des pipes gaumaises et un délicieux pâté provenant de la boucherie Quintin, accompagnés de fromage et de salade. Début d'après-midi, nous nous rendons au bar de l'hôtel des Comtes de Chiny. Là, le groupe se sépare : ma grand-mère et moi restons au bar tandis que tous les autres partent en balade le long de la Semois.

Le serveur se trouve dans une autre pièce du grand bâtiment hôtelier. Nous sommes les seuls clients. Je profite de la présence de ma vieille grand-mère pour lui poser une question qui me trotte dans la tête :
« Bobonne, as-tu déjà entendu parler des Omonoks ?
— Les Omonoks ? Tu veux parler des moines noirs ?
— Oui ! Tu les connais ?
— Pardon ?
— Tu connais les Omonoks ?
— Les Omonoks... Les moines noirs... Oui, oui, bien sûr.
— Ha ben ça...
— Feu ton grand-père a eu affaire à eux, dans le temps, à la carrière d'Aisemont.
— Hein ?
— Je t'ai déjà raconté l'épisode où ton grand-père a failli mourir broyé par un concasseur, lorsqu'il travaillait à la carrière à chaux d'Aisemont ? Qu'il a eu la vie sauve uniquement parce ce qu'il s'est cramponné à l'une des chaînes de la machine ?
— Oui, je connais cette histoire.
— Et celle où un camion lui a foncé dessus, lui écrabouillant une partie de la trachée ?
— Oui, je la connais aussi. À chaque fois, il a eu une sacrée chance de rester en vie !
— C'est à chaque fois un Omonok qui a fait le coup. 
— Quoi ?
— Pardon ?
— Tu viens de dire que "c'est à chaque fois un Omonok qui a fait le coup".
— Oui, les Omonoks ont essayé de tuer à plusieurs reprises ton grand-père.
Mais Bobonne, c'est quoi, un Omonok ? »
Plutôt que de répondre directement à la question, elle continue son histoire :
« Ton grand-père avait eu la très mauvaise idée de vouloir se mêler de leurs affaires, tu vois. Alors, comme toujours dans un cas pareil, ils essaient de te tuer, hein, mais sans qu'on puisse remonter jusqu'à eux. Ils te foncent dessus en voiture ou bien te poussent dans un concasseur ou dans un ravin...
— Mais...
— Hamilton, mon petit-fils préféré, jure-moi que jamais tu ne te mettras en travers du chemin d'un Omonok !
— Euh, d'accord !
— Juré ?
— Juré ! »

Au coucher du soleil, le bar se remplit de Flamands revenant de leur randonnée journalière. Ma grand-mère reprend alors une conversation beaucoup plus routinière : « Il paraît qu'en Gaume, le microclimat est très favorable par rapport au reste du pays... » Notre groupe de promeneurs revient au bar après une balade d'une heure environ et c'en est définitivement fini de la discussion sur les Omonoks...

* * *

Le soir, Léandra, Andrew et moi sommes de retour à l'hôtel des Comtes de Chiny, cette fois-ci pour un repas dans le restaurant gastronomique : nous optons tous les trois pour le délicieux « Menu du Marché » : crème de panais en amuse-bouche, quiche au Cantal ou terrine de chevreuil en entrée, civet de marcassin en plat principal, le tout arrosé par un très bon Minervois rouge. Ensuite, ils mangent un dessert pendant que je déguste un plat de fromages.

Je prends un café puis nous payons l'addition. Nous nous apprêtons à prendre le chemin du gîte lorsque la serveuse nous intercepte : « Excusez-moi... L'un de vous s'appelle-t-il Hamilton ?
— Oui, c'est moi.
— L'un de vos amis m'a demandé de vous remettre ceci. »
Elle me tend une photographie.
« Ha non ! »
Je repousse sa main d'un geste brusque.
Hamilton, mon petit-fils préféré...
« Il a insisté pour que vous la preniez, Monsieur... »
... jure-moi que jamais tu ne te mettras...
« Qu'il aille se faire voir ! »
... en travers du chemin d'un Omonok !
« Mais... »
Juré ? Juré !
« Laissez-nous tranquilles, merde ! »

Je la bouscule et sors de l'hôtel, énervé, suivi par mes deux amis.
« Pourquoi n'as-tu pas pris la photo ? me lance Andrew, intrigué.
— Parce que je n'ai pas envie de finir écrabouillé.
La statue en haut de la grange, sur cette photo jaunie que tu n'as pas prise, c'était saint Martin, non ? »

mercredi 26 décembre 2012

Caverne high-tech

Les gnomes d'Omaha Beach. — Une colline tenue par la Horde (dont on peut apercevoir le drapeau à l'extrême gauche de la capture d'écran ci-dessous), des avions furtifs de facture gnome lâchant « les célèbres parachutistes de la 127e compagnie » sur la plage toute proche et, à l'horizon, sur fond de ciel rougeoyant, les navires de l'Alliance sillonnant la Grande Mer... C'est le débarquement de Normandie revu et corrigé par l'équipe de Blizzard Entertainment dans World of Warcraft, le MMORPG contenant le plus de références au mètre carré !


Cosmogonie réactualisée. — Cet « argument » selon lequel notre monde ne pourrait être qu'une simulation informatique ne fait qu'adapter les très anciennes cosmogonies à nos actuelles conditions d'existence faites de haute technologie et de réalités simulées. Rien de fondamentalement nouveau ne se dégage de tout cela. Que le monde soit sorti tout seul du néant, qu'il ait été créé par des dieux à partir de poussières d'étoiles, par une tortue à partir de ses propres déjections ou par des techniciens d'une intelligence tellement supérieure qu'elle est inconcevable à notre niveau, c'est du pareil au même : l'idée est invérifiable tout comme elle est impossible à réfuter ; par conséquent, elle ne nous apportera strictement rien d'autre qu'un énième grand frisson déiste adapté à notre temps.

Discussion avec Mère-Grand. — « Toi, tu l'avais vraiment trouvée, mais elle t'a lâché », me dit-elle en soirée durant notre discussion quotidienne. Elle donne ensuite son avis sur ce séisme personnel vieux de bientôt cinq ans : « Je ne l'ai jamais exprimé devant tout le monde, mais je lui en ai toujours voulu de t'avoir laissé tomber comme elle l'a fait. » Silence, puis : « Et parfois, elle vient ici et fait la bise à toute la famille comme s'il ne s'était rien passé ? Je ne dis rien, mais je trouve que ce n'est pas convenable. » — Bobonne a 86 ans. Dans la vieillesse, point de sagesse mais beaucoup d'humanité.

mardi 25 décembre 2012

Glouglou

Rêve de poissons d'argent.Chez mes parents. Ma chambre et celle de ma fille sont toutes les deux infestées par des lépismes, ces petits insectes qui ressemblent à des vers et qui se faufilent d'habitude dans les pièces humides des maisons. Ils grouillent par milliers... Les écraser ne sert à rien car dès qu'un vide se forme sur le parquet après y avoir posé et relevé un pied, d'autres de ces bestioles le comblent aussitôt. Ma mère nous explique qu'on ne peut rien y faire et qu'il va falloir que nous dormions dans nos lits respectifs en compagnie des poissons d'argent. « De toute façon », m'assure-t-elle, « ils sont inoffensifs ! », et je me réveille !

« Moi, je crois en Dieu ! » — Gaëlle n'en démord pas : elle croit en Dieu et en Jésus : « Maman m'a mise au cours de morale mais moi, je voudrais aller en religion catholique ! » Dans une famille athée depuis au moins deux générations, tant du point de vue paternel que maternel, la déclaration a de quoi surprendre ! — Ma fille va à contre-courant, elle incendie déjà ses aînés : c'est une très bonne chose. D'ailleurs, si elle s'était déclarée mécréante d'emblée, je me serais méfié.

Repas de Noël. — Ma grand-mère et Lazlo (le meilleur ami de mon père) participent à ce repas de Noël chez mes parents. Au menu : un simple velouté de tomates, des chaussons au potiron et à la feta (très bons et très simples à réaliser, je le note) ainsi que, en plat principal, la traditionnelle dinde. — Pourquoi ? Pourquoi faut-il donc qu'il y ait à chaque fois ce « gros poulet » répugnant (esthétiquement parlant) ? Arrivé à ce moment du repas, je n'ai déjà plus très faim et ce pauvre dindon m'achève complètement ; il me nargue avec ses os à décortiquer et la complexité de son corps jadis glougloutant... Un blanc pour moi, merci, comme ça je suis certain de ne pas tomber sur de l'immangeable ! — Enfin, arrive le dessert : des choux à la crème garnis de framboises et de chocolat fondant, préparés par mon père. Retour à la délicieuse simplicité !

Belote. — Bobonne est partie se reposer ; Gaëlle regarde la télévision. Nous sommes quatre adultes ; le moment rêvé pour une belote ! Ha, que j'aime ce jeu de cartes ! À chaque fois que je joue à la belote, j'ai envie de partager tout ce qu'elle représente pour moi (j'ai déjà essayé), mais c'est peine perdue : seule une personne qui a connu elle aussi ces veillées nocturnes estivales avec huit cartes en main pourra sans doute appréhender ce que je veux dire. — Dès qu'on cerne ce jeu et qu'on sait quelle carte jouer (autrement dit dès que c'est un tant soit peu automatique), la partie se déplace ; elle trouve son intérêt ailleurs : dans la complicité des partenaires et dans la bulle sociale formée par ce groupe de quatre joueurs. Le jeune Schopenhauer considérait le jeu de cartes comme une des manifestations les plus visibles de l'ennui en ce monde, mais en ne focalisant sa pensée que sur cet aspect-là du jeu, il en a sans doute loupé un autre, primordial... Oui, peut-être joue-t-on aux cartes pour passer le temps (pour ne pas succomber à l'ennui), mais on y joue aussi pour se retrouver.

lundi 24 décembre 2012

Non-réveillon

Rêve de gratte-ciel.Je me trouve sur le toit d'un gigantesque gratte-ciel. Dans mes bras, un peu comme si je tenais un bébé, se trouvent mon nouvel ordinateur portable et un disque dur externe. Je dois descendre de l'immeuble en m'agrippant à sa façade. Je regarde en direction du sol pour estimer la distance qui sépare la rue de ma position haut perchée... En vain : après quelques étages, le bâtiment se noie déjà dans les nuages. Je décide tout de même de dévaler la paroi verticale d'une main, en maintenant de l'autre l'ordinateur et le disque dur contre ma poitrine. Après quelques mètres de descente seulement, je lâche ces deux composantes qui en une seconde disparaissent dans le brouillard en contrebas. Je me retrouve aussitôt au niveau de la rue pour examiner le matériel : il est en lambeaux mais fonctionne encore sans aucun problème. « Ah, quelle chance ! », et je me réveille !

Non-réveillon. — Rien de spécial en cette veille de Noël : mes parents ont décidé de seulement faire un grand repas demain midi. Nous nous contentons donc de quelques « Apéricubes », de deux paquets de chips, de trois cougnous et de différentes sortes de délicieux boudins... Gaëlle passe sa journée soit à se promener dans World of Warcraft, soit à jouer aux Pokémons. De mon côté, alors que ma fille n'est pas occupée sur ces derniers, je termine Professeur Layton et l'Étrange Village : j'avais compris quelle était la véritable nature du village presque dès le début du jeu (je suis content de moi)... Dans les jours à venir, il ne me restera plus qu'à dénicher et à résoudre trois des énigmes du jeu ainsi que la grosse dizaine d'énigmes complémentaires que comprennent les « Extras » : elles ont l'air beaucoup plus coriaces que celles présentes au cours de l'aventure...

Les questions de Mère-Grand. — Je passe une petite heure chez ma grand-mère, qui habite dans la même maison que mes parents, à l'étage du dessous. — De toutes les personnes proches que je côtoie en ce moment, je pense que c'est la seule qui, cette année, m'a posé franchement la question de mon bonheur : « Es-tu heureux en ce moment ? » J'ai donc pu lui répondre, sans trop mentir : « Oh oui ! Assez curieusement d'ailleurs ! » Je lui explique que je lis beaucoup et apprends de nouvelles choses, et que quand je suis dans ce genre de phase, c'est que ça va bien ! Amen.

vendredi 21 décembre 2012

Sur l'autel du vidéoludisme

Déchets 2.0. — Les courts textes sans nuance que j'expulse rapidement sous le coup de la colère sourde ou de la passion sont des instantanés que je ferais bien de conserver dans un carnet privé, hors de la sphère publique et à plus forte raison de la Toile. En relisant le dernier en date, je me sens particulièrement hypocrite : dire « amen » devant lui et déverser mes immondices dès qu'il a le dos tourné... Existe-t-il une attitude plus lâche et plus abjecte ? (Oui, mais ce n'est pas une raison pour etc.)

« Ça aurait pu être pire ! » — Ma grand-mère a une santé de fer. Résumé de l'épisode précédent : la deuxième fois qu'elle a tenu des propos incohérents, mes parents ont appelé l'ambulance ; un peu plus tard, dans un délire passager, Bobonne est tombée de son lit d'hôpital et s'est blessée. Cette semaine, elle est de retour à la maison familiale sans aucun problème, à l'exception de quelques contusions bénignes et de quelques bandages. Le plus important : elle a gardé toute sa tête dans l'aventure et conserve son optimisme lucide... « Rien de grave ! », dit-elle, « Ça aurait pu être pire ! »

Gaëlle, dresseuse de Pokémons. — À peine débarquée chez mes parents pour les vacances de Noël, Gaëlle se précipite sur sa sacro-sainte Nintendo 3DS pour lancer Pokémon Blanc 2. — Ah là là, mes aïeux, cette jeunesse sacrifiée sur l'autel du vidéoludisme, quelle tristesse ! De mon temps, moi je vous le dis, c'était autre chose : en hiver je me promenais benoîtement, l'écharpe au vent, sur les sentiers forestiers enneigés, humant l'air vivifiant que Dame Hiver soufflait dans ma petite figure empourprée. (Je dispose de preuves photographiques.)

Les Wittgenstein en folk music. — Cette mélodie de Neil Halstead (chanteur-guitariste du groupe Mojave 3 qui a démarré en 2002 une carrière solo) s'intitule « Wittgenstein's Arm » (Palindrome Hunches, 2012). Elle a pour sujet principal Paul Wittgenstein (le frère de Ludwig), pianiste talentueux qui dut se faire amputer du bras droit au cours de la Première Guerre mondiale mais qui refusa d'abandonner le piano et continua sa carrière professionnelle avec seulement cinq doigts, passant commande d'œuvres spécifiques auprès de nombreux grands compositeurs (Sergueï Prokofiev, Richard Strauss...) et développant de nouvelles techniques adaptées (le terme « résilience » me vient à l'esprit).

Les paroles de la chanson font référence à la « malédiction » des frères Wittgenstein : au suicide par balle de Kurt, à la fin de la Première Guerre mondiale, parce que ses soldats refusaient de lui obéir (« Did you see my brother lying in the ditch, knuckles all scraped and the powder on him? ») ; à celui de Rudolf, étudiant en chimie, par absorption d'un mélange de lait et de cyanure de potassium (« See my brother drinking from the glass? They say he died with his eyes wide open. Poison flowing right through the veins, glass of milk fell from his hand... »). Cependant, pas une strophe sur la disparition mystérieuse de Hans Wittgenstein, ni sur Ludwig qui, lui, ne s'est pas suicidé (bien que l'idée traverse ses carnets) et eut une vie bien remplie. Peut-être le philosophe sera-t-il mentionné dans une future chanson intitulée « Wittgenstein's Moore's Hand » ?

Au demeurant, il s'agit d'une curieuse chanson empreinte de sentimentalisme, qui ne rend absolument pas compte du climat d'extrême rigueur et de perfectionnisme en vigueur au sein de cette famille. Autrement dit : il y a comme un fossé qui sépare ce qui est dit/joué par cet homme et l'image que je me fais des Wittgenstein... Mais c'est très difficile à expliquer... et c'est une autre histoire.

samedi 8 décembre 2012

Souffle

Cauchemar opalin. — Ce rêve : je suis chez mes parents. Ma tante frappe à la porte vitrée, entre dans la salle à manger et me parle : « Hamilton ? Accompagne-moi un instant, je dois absolument te montrer quelque chose ! » et elle me conduit jusque dans l'allée de graviers qui mène à son garage. Y sont éparpillés des morceaux de plastique noir, des bouts de métal et des lambeaux de tissu. Je remarque assez vite qu'il s'agit des restes du vieil ordinateur et des quelques vêtements sales qui se trouvaient dans ma valise bêtement perdue dans le train Bruxelles-Liège du 9 novembre (voir ICI). Je retrouve également des débris de ce fameux appareil photo argentique Leica reçu par « héritage interposé » (voir ) : il y a dans les graviers trois objectifs brisés ainsi qu'un antique boîtier photographique complètement démantibulé. Étaient-ils eux aussi dans la valise ? Je ne sais pas ; je ne m'en rappelle pas et je trouve bizarre de ne pas m'en rappeler. Enfin, au milieu de l'allée, je découvre un petit carnet à mon nom, dans lequel se trouve l'adresse de la maison familiale.

Je comprends que c'est grâce à ce carnet que des fragments d'objets personnels se sont retrouvés ici : quelqu'un s'est emparé de ma valise et a détruit méticuleusement ce qui m'appartenait ; maintenant, il me fait savoir qu'il sait où j'habite. Une angoisse panique enveloppe soudainement tout mon être, avec cette certitude absolue : un inconnu me veut du mal, désire jouer avec moi... Ces quelques lambeaux de ma vie répandus sur le sol devant le garage ne sont qu'un préambule à quelque chose de beaucoup plus malsain. — Et je me réveille en sueur, bordel !

Gériatrie. — Donc ma vénérable et bien-aimée grand-mère est à l'hôpital depuis ce mercredi. Elle racontait à nouveau des salades et ma famille a préféré appeler l'ambulance. Les médecins lui ont fait passer un scanner et toutes sortes de tests mais ils n'ont strictement rien découvert : pas le moindre vaisseau sanguin obstrué, pas la moindre anomalie cérébrale... Diagnostic : sans doute un délire lié à une trop forte prise de Tradonal, en interaction avec d'autres médicaments. Mais Bobonne, dans son égarement, a voulu à tout prix sortir de son lit d'hôpital et a méchamment trébuché. Elle est donc toujours hospitalisée, avec les jambes gonflées, le menton tuméfié et les yeux au beurre noire. Je déteste la voir à ce point amoindrie, mais c'est la vie et il ne faut pas se voiler la face.

Ma maman me conduit auprès d'elle en début d'après-midi. Gaëlle est présente ; elle lui a fait un joli dessin. C'est sans doute la première fois que ma fille voit une vieille personne à ce point amochée, mais elle prend l'air de ne pas s'en rendre compte. Elle repart avec ma maman pour trouver un cadeau de Saint-Nicolas. Je reste une grosse heure en compagnie de ma grand-mère endormie et passe le temps en faisant ses mots croisés. Dans l'autre coin de la chambre double, se trouve la grand-mère sourde (et plus vieille encore) de mon ancien colocataire d'université : elle est assise dans son fauteuil et regarde droit devant elle, d'un air extrêmement sérieux et interrogatif. Une pensée : « Voilà ! Cette dame a presque exactement trois fois mon âge et elle a un air interrogatif... Elle pourrait avoir dix mille ans que ça ne changerait rien à l'affaire : elle serait toujours en train de s'interroger ! » — Ces gens n'en savent pas plus que moi ! De toute façon, comment pourraient-ils en savoir plus ? On traverse l'existence, on se pose plein de questions et puis on meurt. Il n'y a aucun sens à tout ce chaos luxuriant si ce n'est celui qu'on veut bien lui donner.

Ma grand-mère est réveillée. Avant de la quitter, je lui dis (en partie en wallon — et dans un sens affectueux, en référence à ses blessures) : « Ah là là, Bobonne, t'è-st-arindjî ! ». Elle me répond, avec le sourire, qu'elle espère que c'est bien la dernière fois qu'elle déraille. Un jour, sans crier gare, je me suis réveillé et j'ai remarqué que ma grand-mère avait perdu presque tout son souffle.

dimanche 2 décembre 2012

Devinette n°69bis


Pokémon, 3. — De retour chez mes parents à midi, Gaëlle m'accueille à bras ouverts, extrêmement enthousiaste : « Papa ! Papa ! J'ai bien avancé dans Pokémon ! Je suis arrivée beaucoup plus loin ! J'ai capturé plein de nouvelles sortes de Pokémons ! Tu veux les voir ? Tu viens voir ? » Elle est devenue complètement accro à ce jeu en à peine deux jours. Elle sait utiliser la plupart des menus tactiles, choisir ses créatures selon les adversaires qu'elle rencontre, voyager dans les différentes villes, etc. Difficile de la faire décrocher... Mes parents ont fini par lui imposer des horaires pour la forcer (gentiment) à pratiquer d'autres activités : dessins, jeux de société, lancer de chats... — Oui, mais si cette petite fille tient de son père, l'addiction aux jeux vidéo ne fait que commencer.

Parents adolescents. — Chez ma grand-mère, à la pause café de l'après-midi. Quand Lyric (le gentil copain calme et posé de ma petite-cousine Chelsea) parle de ses parents, j'ai l'impression d'assister à une inversion des rôles ; d'entendre un père parler de ses deux enfants insupportables en pleine crise d'adolescence : la mère déprime, se morfond et pleure comme une petite fille dès le moindre problème avec son compagnon (un sculpteur taciturne) ; quant au père, il se déguise en jeune motard cool et se vante auprès de son fils de ses très nombreuses conquêtes féminines. Chouette famille !

Hantés par les devinettes. — Je suis à la Maison du Peuple de Saint-Gilles, comme tous les dimanches soirs ou presque, en compagnie de Léandra et d'Andrew. Léandra nous offre un verre puis les deux se rendent pour la troisième fois au Centre culturel Bruegel, rue Haute (voir ICI et ), afin cette fois-ci d'assister à une session de contes québecois. Deux heures plus tard environ, ils me retrouvent à la même place. Nous parlons des devinettes visuelles. Andrew est très bon à ce petit jeu et il a aussi d'excellentes idées de réalisation : « Tu mets Bernard-Henri Lévy en train d'attendre sur un quai de gare, et ça donne "Léviathan" !
— Ooooh, bravo ! Celle-là est vraiment très, très jolie ! » 
Mais Léandra, véritable vétérane des devinettes visuelles, n'est pas en reste : « J'en ai une très belle : tu prends George Bush (par exemple) et tu lui mets un flingue dans les mains, ça fait "Georges Braque" !
— Ha-ha ! Oui, elle est géniale aussi, celle-là !
— Je ne sais vraiment pas expliquer comment toutes ces idées me viennent à l'esprit. »
Je ne sais pas non plus. Tout au plus puis-je dire et je pense que Léandra serait d'accord qu'il existe une sorte de « mode de pensée "Devinettes visuelles" » durant lequel le cerveau (quel magnifique organe tout de même !) est particulièrement alerte à toute forme de jeux de mots et d'images. Pas besoin de s'attabler à un bureau avec un crayon et une feuille car ce mode peut atteindre sa pleine puissance dans de nombreux endroits insolites : dans un tram, dans un restaurant, dans un lit et j'en passe...

samedi 10 novembre 2012

ICT

Chez mes parents, en début d'après-midi. Ma tante déboule dans la salle à manger et nous dit : « Je crois que maman a un problème ! Je viens à l'instant d'aller chez elle et je n'ai pas compris ce qu'elle m'a expliqué.
— Comment ça, tu n'as "pas compris" ? demande ma mère.
— Ce qu'elle disait n'avait aucun sens... »
Ma maman accompagne alors sa sœur chez ma grand-mère (86 ans), qui habite le rez-de-chaussée de la même maison. Gaëlle n'a strictement rien remarqué et continue à jouer à Mario Kart 7 sur sa nouvelle Nintendo 3DS. Quant à moi, une suite ininterrompue de noires pensées me traverse l'esprit : troubles du langage = aire de Broca touchée = grave problème au cerveau = accident vasculaire cérébral = mort. Après quelques minutes à mettre sur pied les pires scénarios, plus macabres les uns que les autres, je décide d'aller aux nouvelles...

Ma vieille grand-mère est assise dans son fauteuil devant la télévision et semble parfaitement normale, sauf lorsqu'elle se met à parler. Sa voix est à la fois pâteuse et euphorique, comme si elle avait siphonné en cachette une bouteille de tequila. Quand elle me voit arriver dans son salon, elle déclare, joyeuse : « Ha ! Tiens ! V'là l'autre ! Mon... petit-fils chéri ! » Elle tente une réflexion, mais ça ne donne rien de cohérent, sinon quelque chose comme : « Il faut que je sauve l'armoire en salle de bain, sortir du... regarde ! » (Quand un enchaînement de mots n'a pas de sens, il est très difficile de le mémoriser.)  

Horrible impression : c'est ma grand-mère. Elle est intelligente, sage, raisonnée, de bon conseil. L'entendre déclamer ces phrases surréalistes est presque choquant.

Elle veut absolument prendre un bain, mais ma mère l'en dissuade à plusieurs reprises : « Rassieds-toi, maman. Tu n'es pas dans ton état normal. Le médecin va arriver.
— Je vais bien... Je n'ai pas... euh... Je suis...
— Tu ne sais plus parler. Rassieds-toi. Je préfère. »

Je reste un moment seul avec elle. Ses deux filles parties, elle me lâche : « Elles sont bêtes, hein ? » Puis mon cousin Fab débarque et lance, je ne sais pourquoi, un « Avé ! », ce à quoi ma grand-mère répond distinctement par : « Avé ! Celle qui va mourir te salue ! » — Ce terrible humour que peuvent avoir de nombreux membres de ma famille vis-à-vis de leur propre mort ! 

Lorsque le médecin de garde arrive, Bobonne est déjà en train de reprendre ses esprits ! Le diagnostic : sans doute une « petite » ICT, c'est-à-dire une ischémie cérébrale transitoire, engendrée par l'obstruction partielle de la circulation sanguine vers le cerveau. Si le trouble survient à nouveau, explique-t-il, il faudra faire des examens approfondis... — Quelle merde ! Cela ne présage rien de bon ! D'un autre côté, à 86 ans, il faut hélas s'attendre plus que jamais à l'extinction des feux.

vendredi 17 août 2012

19bis. 17§

19bis.1. Hier, dans mon wagon, un jeune gars semblait captivé par un roman de Bernard Werber... Du moment qu'il lit, l'expérience ne peut être que positive et enrichissante !

19bis.2. Tout comme Isaac Asimov, Bernard Werber ne se démarque pas spécialement par la brillance de son style. Qui s'en soucie ? Car l'auteur (et c'est lui-même qui le dit) met d'abord en avant des idées.

19bis.3. Éric-Emmanuel Schmitt, Marc Levy et Bernard Werber ont indubitablement des points communs, et ceux-ci ne se résument pas uniquement à leurs succès littéraires respectifs. Non : ils placent tous les trois au centre de leurs textes l'humain, l'émotion et le mystère existentiel !

19bis.4. « Pourquoi ? Pourquoi faut-il que tu sois toujours si positif en tout ? » — C'est faux, c'est faux ! N'as-tu donc pas lu ce que j'ai écrit hier ? Tout, absolument tout, était broyé par le moulin du cynisme, de la critique et de l'élitisme !

19bis.5. N'as-tu donc jamais lu, à d'autres endroits de ce journal, ce que j'ai écrit sur les personnages formatés des films d'animation en provenance des grands studios américains ?... Et cette horreur que j'ai rédigée sur le pessimisme, il y a une quinzaine de jours ?... Et ces écrits dans lesquels j'explique que je suis moralement abattu et ne fais rien d'autre que regarder Les Pingouins de Madagascar en sirotant des bières ?... (Si je suis positif vis-à-vis de la lecture en général, c'est parce que j'ai moi-même beaucoup lu et que je connais tous les bienfaits que cette pratique peut apporter au quotidien.)

19bis.6. Lu dans les toilettes d'un train : « You are in a metal snake, on a rock floating through space. » — Une description concise et réaliste de la présente situation.

19bis.7. Pendant que je travaillais, une candidate du FDF (Fédéralistes démocrates francophones) s'est présentée à la maison pour exposer son programme en vue des élections communales à venir. Paraîtrait qu'elle a été reçue par mon père. — Mon papa a ses idées (marxistes), mais il sait accueillir les gens.

19bis.8. Ladite candidate a parlé de son implication au sein d'une association dédiée à l'alphabétisation. — Elle n'est pas du même bord politique que nous et mes parents ne voteront certainement jamais pour elle, mais elle a le courage de venir frapper à toutes les portes... et le mérite de s'impliquer dans des projets communaux ! Et ça, c'est quand même très chouette !

19bis.9. Cette dame a bien raison de mettre l'alphabétisation sur le tapis. La lecture permet de comprendre le Monde, et comprendre le Monde est une condition sine qua non à toute démocratie !

19bis.10. Ses paroles s'inspirent de temps à autre des bruissements du discours populaire ? Et alors ? Peut-être est-ce simplement la preuve qu'elle est à l'écoute du peuple ?

19bis.11. À la question « C'est quoi le malheur ? » postée par mon père sur Facebook, un de ses amis a répondu : « Ces d'etres gouverné par des incapables!!!!! » — Il serait aisé de critiquer l'orthographe du commentaire, et aussi de railler la naïveté d'un tel discours... Mais c'est oublier que chaque individu a sa place dans notre société et qu'il convient d'être à l'écoute de tous, y compris de ceux qui n'ont pas appris à structurer leurs pensées. Plutôt que de prendre un tel message avec condescendance, pourquoi ne pas essayer d'accompagner le bonhomme dans la construction d'une plus grande conscience politique ?

19bis.12. Mon père approuve : « Ce gars, il ne sait pas écrire, mais tu lui montres une chaudière, il la répare en deux temps trois mouvements ! » — Un point commun avec Ludwig Wittgenstein, tiens ! (Pour la chaudière, hein, pas pour l'écriture...)
 
19bis.13. À quoi cela sert-il d'être élitiste ? Chaque être apporte sa pierre à l'édifice et puis c'est tout !

19bis.14. Mister H « n'écrira plus jamais parce que plus personne ne lit. » — Accroche-toi ! Continue à écrire coûte que coûte, Bertrand ! Même si tu n'es lu que par une seule personne, ce ne sera jamais une perte de temps !

19bis.15. Lorsque ma vieille grand-mère joue au Scrabble, elle perd. C'est parce qu'elle s'en fiche de gagner : elle joue pour le plaisir de jouer et elle a bien raison !

19bis.16. La voisine de mes parents ne connaît qu'un seul mode d'expression : le cri. — Quelle veine de pouvoir symboliser personnellement un célèbre tableau !

19bis.17. Les entends-tu, toi aussi, les trompettes de la victoire ? Elles marquent le début d'une vie nouvelle. Celle qui consiste à ne plus être esclave du temps et à prendre la vie telle qu'elle se présente comme seul horizon !

jeudi 16 août 2012

19. 17§

19.1. Un des grands mystères de la vie : le nombre important de personnes qui, dans le train, sont plongées dans un roman de Bernard Werber et — c'est là, fondamentalement, que réside le mystère — semblent apprécier ce qu'elles lisent.

19.2. Isaac Asimov non plus ne possédait aucun style, mais au moins il défrichait des territoires !

19.3. Éric-Emmanuel Schmitt, Marc Levy et Bernard Werber forment les trois angles d'un « Triangle des Bermudes » littéraire. Une fois à l'intérieur de cette zone infernale, l'esprit critique disparaît sans laisser de trace (au détriment d'une admiration béate).

19.4. « Pourquoi ? Pourquoi faut-il que tu sois toujours si négatif sur tout ? » — C'est faux, c'est faux ! N'as-tu donc pas lu ce que j'ai écrit récemment sur Les Pingouins de Madagascar ?...

19.5. Plus sérieusement, n'as-tu donc jamais lu ce que j'ai écrit sur les creux et les sillons parcourus par les Fremen de Dune ?... Et sur Enoch Wallace, le fermier du Wisconsin responsable d'une gare de triage pour « extraterrestres en transit » dans le génial Way Station de Simak ?... Et sur les contes du futur de Cordwainer Smith, traversés de part en part par la poésie et l'humanisme ?...  (Si je déteste Werber, ce n'est pas parce que je suis réfractaire à la science-fiction mais au contraire parce que j'en ai beaucoup trop lu pour apprécier cette daube.)

19.6. Lu dans les toilettes d'un train : « You are in a metal snake, on a rock floating through space. » — Énoncé de cette façon, c'est vrai que ça peut paraître totalement surréaliste.

19.7. Pendant que je travaillais, une candidate du FDF (Fédéralistes démocrates francophones) s'est présentée à la maison pour exposer son programme en vue des élections communales à venir. Paraîtrait qu'elle a été accueillie par mon père. — Mazette ! C'est une intrépide !

19.8. Elle a parlé de son implication au sein d'une association dédiée à l'alphabétisation, puis a subitement changé de sujet et s'est mise à critiquer vertement un projet d'accueil des « Gens du voyage » dans la commune. — Mauvaise idée : elle aurait mieux fait de continuer à parler d'alphabétisation.

19.9. J'imagine la feuille de route de cette dame : « Parler des Gens du voyage et, si l'électeur potentiel accroche au discours, continuer sur le thème de l'Islam radical ».

19.10. Comment faire confiance à des personnes qui, pour être élues, prennent pour base les bruissements du discours populaire ?

19.11. À la question « C'est quoi le malheur ? » postée par mon père sur un réseau social, un de ses amis a répondu : « Ces d'etres gouverné par des incapables!!!!! » — Une réponse pour le moins paradoxale.

19.12. « C'est facile de critiquer, Hamilton, mais ce gars, tu lui montres une chaudière, il la répare en deux temps trois mouvements ! » — Un point commun avec Ludwig Wittgenstein !
 
19.13. « Tu n'es qu'un élitiste, voilà ce que tu es ! » — Est-ce élitiste de pointer du doigt un flagrant problème d'orthographe ? — « Oui. » — Ha bon ! Misère !

19.14. Mister H « n'écrira plus jamais parce que plus personne ne lit. » — Quelle importance ? Faut-il être lu pour écrire ?

19.15. Lorsque ma vieille grand-mère joue au Scrabble, elle perd. C'est parce qu'elle refuse de savoir que ce jeu prend ses racines dans la logique et non dans le vocabulaire.

19.16. La voisine de mes parents ne connaît qu'un seul mode d'expression : le cri. Elle hurle sur tout ce qui bouge : son mari, ses enfants, son chien, sa main...

19.17. Les entends-tu, toi aussi, les trompettes de la victoire ? Elles marquent la fin de mon calvaire. Celui qui consistait à courir après ces journées qui toujours s'enfuyaient vers l'horizon du temps !

dimanche 8 juillet 2012

Bowling à Auvelais

Nous sommes mercredi 11 juillet, il est 20h37, et je suis de nouveau très en retard dans la rédaction de mon blog. Je dois raconter ma journée de dimanche. De plus en plus souvent, je pense que rédiger un article par jour est une pure folie, dans la mesure où cette pratique me demande une rigueur que je n'ai pas (et que je n'ai d'ailleurs jamais eue, malgré peut-être des apparences trompeuses). Cependant, je n'ai pas vraiment le choix : si je veux continuer ce journal, soit j'écris un article — même minime — par jour, soit j'arrête complètement. C'est débile mais c'est comme ça : je ne peux pas sauter un jour.

Les raisons de ce nouveau retard sont multiples... J'ai déjà mentionné ma difficulté à travailler en même temps sur deux projets d'écriture différents, mais ce n'est pas le seul problème : actuellement, pour mettre à jour mon journal, je n'ai en ma possession qu'un ordinateur sans batterie... Exit donc l'écriture dans le train, d'autant plus que ce dernier, que j'attrape exceptionnellement depuis une gare un peu paumée de Wallonie, est beaucoup plus rempli le matin que celui reliant Bruxelles à Liège. En outre, je ne peux évidemment pas écrire mon journal de la journée, étant au boulot, et quand je suis de retour chez mes parents, le soir, ma fille Gaëlle est là et je n'ai pas toujours le loisir d'écrire, comme je le ferais si j'étais dans un café saint-gillois ou tout simplement, en dernier recours, dans le calme de mon appartement.

Tout cela pour dire qu'une nouvelle fois, les prochains jours risquent d'être très spartiates... Quelques anecdotes, quelques aphorismes ratés, quelques éléments de discussion...

Alors aujourd'hui, il se passe quoi ? Eh bien il se passe que je me rends de nouveau au bowling, celui d'Auvelais cette fois-ci, avec Gaëlle, mes parents et ma grand-mère. Seuls ma mère et moi jouons. Trois parties. Ma grand-mère, bientôt 86 ans, reste assise à nous regarder pendant que mon père passe son temps avec Gaëlle, quand celle-ci n'est pas occupée à nous filmer... Comme carburant : du café pour ma maman, de l'Orval pour moi.

Je n'ai pas grand-chose à raconter, mais j'ai par contre sous la main un petit film totalement pourrave me montrant en pleine action ! (Film qui me permet par ailleurs de tester l'outil d'importation vidéo de Blogger...) — La trajectoire, l'explosion des quilles, le bruit caractéristique... Ha que ça fait du bien ! (La prochaine fois, je demanderai à Gaëlle de filmer le tout en slow motion.)


Tiens donc, j'ai bien envie de suivre des cours de bowling, afin d'apprendre à donner à ma boule (de bowling) une trajectoire curviligne, mais aussi et surtout à faire le malin avec mon gros bide et mon gant de soie marqué de mes initiales.

samedi 26 mai 2012

Deux équilibristes dans un transept

Aujourd'hui, ma fille, mes parents et moi nous rendons au sein des ruines de l'abbaye de Villers-la-Ville pour assister aux Nuits du Cirque, un événement organisé par l'ASBL Idée Fixe durant lequel clowns, acrobates, équilibristes, jongleurs et autres saltimbanques prennent possession de l'ancien site cistercien. (J'espère ne pas y croiser trop de clowns car, évidemment, je déteste ceux-ci ainsi que, de manière plus générale, tous ces artistes qui veulent que je participe à leurs numéros à la con...Mais passons !)

15h : le départ. — Ma mère connaît parfaitement le chemin pour aller à Villers en voiture mais utilise quand même un GPS qui, assez curieusement, fait emprunter au véhicule un joli chemin bucolique en pavés passant par le petit village de Marbisoux. Plus tard, mon père dira que cet endroit champêtre pourrait parfaitement servir de cadre à un épisode de Barnaby qui s'intitulerait, précise-t-il, Le sonneur de cloches de Marbisoux.

Maman n'est pas contente et s'énerve à tout bout de champ parce que le chemin emprunté est trop étroit. (Pourtant, Jésus n'a-t-il pas dit : « Étroite est la porte, et resserré le chemin qui mène à la vie, et peu nombreux sont ceux qui le trouvent » ? [Matthieu, 7:14] L'excès de soleil sans doute, oui, oui...) Maman n'aime pas le moindre changement dans sa routine, est incapable d'apprécier le moment présent ainsi que toute forme de nouveauté : « On aurait dû passer par Sart-Dames-Avelines, je connaissais le chemin ! Je n'aime pas cette route, j'ai envie de faire demi-tour... Je n'aime pas la campagne... Je trouve ça moche... », etc. Si nous étions passés par l'autoroute, ses protestations auraient sans doute été tout aussi fortes, à cause de la trop grande largeur de la route. Et lorsque mon père et moi lui demandons d'arrêter de s'énerver, elle se fâche de plus belle : « Je n'étais pas énervée, mais maintenant je le suis parce que vous m'avez dit que j'étais énervée alors que je ne l'étais pas ! » Misère !

15h40 : une halte à la brasserie du coin. — Nous attendons le début des festivités à la terrasse du Moulin de Villers, une brasserie située en face de l'abbaye. Mon père et moi goûtons la Villers triple, une bière brassée à Melle (dans les faubourgs de Gand) par la Brasserie Huygue. Bof, bof... La seconde sera une Westmalle triple pour lui et un Orval pour moi. J'emprunte le carnet à dessins de Gaëlle (dont la couverture est recouverte de ridicules petits cœurs roses), afin de retranscrire le plus fidèlement possible cette chaude soirée circassienne dans mon journal en ligne. Je demande à mon père : « Tu as vu mon blog ces derniers jours ? Ça tient la route, non ? » Il me répond, un rien désabusé : « Pfff, j'en sais rien... Je ne le lis plus. »

17h10 : les jouets & les autruches. — Nous sommes accueillis par la brigade des jouets : des danseurs et des musiciens (basse, guitare, tambours, cuivres) montés sur des échasses ou des jambes de satyre. Un peu plus loin, trois acteurs déguisés en autruche bluffent tout le monde. Ils sont eux aussi montés sur échasses et dirigent la tête de leur animal à l'aide de plusieurs fils, à l'instar d'un marionnettiste. Mais le cou d'une des autruches se brise à la suite d'une contorsion trop osée et son conducteur, dépité, est obligé de s'éloigner du public... pour ne plus jamais réapparaître de la soirée, d'après mon père.

Une des autruches dont la tête fonctionne par ensecrètement.
(Toutes les photos de cet article ont été prises avec le petit appareil
Sony Cyber-shot rose de Gaëlle, qui faisait pâle figure face aux
mastodontes à téléobjectifs des journalistes... — Mais on s'en fout !)

17h40 : les deux équilibristes. — Depuis la nef de la vieille abbatiale, nous observons, au centre du transept, un couple haut perché en pleine phase de répétition pour la grande finale de ce soir (que nous ne verrons pas) intitulée « Duo du haut » (jeu de mots, jeu de mots, haha !). Chacun des deux protagonistes est installé dans un mât au sommet d'une longue tige faite de métal pliant. Durant une vingtaine de secondes, l'homme effectue un joli poirier en tentant de garder sa tige la plus droite possible. C'est à mon sens un des seuls cas où tenir sa tige droite relève non pas de la trivialité mais bien de l'art le plus noble. (Il fallait que je la sorte, celle-là, c'était plus fort que moi... Sortir quoi ?*)

Au moment de sa descente au sol, nous remarquons avec un certain étonnement que l'équilibriste marche à l'aide de béquilles ! Un homme dans le public sourit à sa compagne : « La dernière représentation s'est apparemment mal passée. Ça promet ! » Toujours dans la nef, je croise par hasard la mère de Fred Jr et son nouveau compagnon. Au moment de la rencontre, je suis en train de griffonner quelques mots-clés dans le carnet de Gaëlle... Ladite maman me regarde, surprise, voire inquiète pour ma santé mentale : « Et tu prends des notes ? » Réponse : « Ha, oui... Hem... Je note tout ce que je fais, puis je l'écris dans un journal... Euh... Voilà... » J'ai clairement l'impression de passer pour l'idiot du village.

L'équilibriste aux béquilles assaillant sa collègue
dans les hauteurs du transept de l'abbatiale.

18h : le grimage. — Gaëlle veut absolument être maquillée. Je fais donc la file avec elle pendant une petite demi-heure devant le stand « Grimage », où cinq professionnelles s'occupent de travestir avec beaucoup de soin le visage des enfants... et de certains adultes aussi. Dans la file, juste derrière moi, une femme, la vingtaine, impatiente, me demande si moi aussi je veux me faire refaire le portrait ou bien si je suis seulement là pour accompagner ma fille. Je lui réponds : « Oh, non, je ne me maquille pas. Vous savez, la dernière fois qu'on m'a maquillé dans une fête foraine, j'ai attrapé une réaction allergique, avec des plaques et tout... » Elle me demande si c'est grave et si ça peut lui arriver, à elle... « Si ça vous arrive, il faudra venir vous chercher en hélicoptère et vous faire très rapidement une piqûre d'antihistaminique, directement dans l'artère ! » Elle ne semble pas rassurée. Je crois qu'elle est incapable de se décider de manière nette quant au statut de ma remarque : est-ce une plaisanterie ? (Il convient de préciser que j'ai exprimé tout cela le plus sérieusement du monde, d'un regard sombre, voire inquiet.)

Par le plus grand des hasards, la maquilleuse possède à peu de chose près le même tee-shirt que Gaëlle : une marinière blanche et rouge. Seules différences : les coutures à l'épaule et l'absence d'un dessin représentant Hello Kitty sur le vêtement de la dame.

Gaëlle veut se transformer en tigresse. À la fin du grimage (très réussi), la maquilleuse lui demande si elle désire des paillettes. Réponse de ma fille : « Non, non, pas de paillettes car les vraies tigresses n'en ont pas ! » La collègue d'à côté s'arrête brusquement de travailler et demande à Gaëlle, interloquée : « Est-ce que je peux avoir ton prénom et ton adresse ? Un enfant qui refuse les paillettes, c'est extrêmement rare... » Et la maquilleuse de Gaëlle d'ajouter : « Elle ne va pas suivre des chemins ordinaires, votre fille... » — Le destin du Monde est-il contenu dans ce court moment, en apparence anodin, durant lequel Gaëlle a refusé obstinément qu'on lui mette des paillettes sur le visage ?

Pendant ce temps, mes parents font un tour du côté de la scène « Idéaux beurre noir » (encore un jeu de mots de malade, wouhou !), un combat de boxe qui prend place sur un ring loufoque... À leur retour, ma mère est toujours aussi énervée : « Et comment je vais ravoir le maquillage ? Elle en a aussi sur les yeux, ça risque de lui piquer... Et patati, et patata... » (Soupir.)

Les deux tee-shirts appareillés.

19h : l'école du cirque. — Au milieu d'une pelouse remplie d'accessoires de cirque (assiettes tournantes, bâtons du diable, diabolos, etc.), Gaëlle nous annonce, fièrement : « Moi, je sais faire tout ça ! » Conclusion après dix minutes d'essais multiples et infructueux : elle ne sait rien faire du tout !

19h40 : la funambule. — Dans la cour d'honneur, nous tombons sur le début d'un numéro de funambulisme : une femme en rouge s'apprête à danser le long d'un fil, sur une musique New Age constituée en grande partie de « Lalalaaaaa »... Mon père, nullement impressionné et légèrement énervé par tous les « gestes superflus » de la dame avant de monter sur son fil, lâchera : « Pfff, ce qu'elle fait là, ta grand-mère le ferait bien... » (Mon père n'est pas un rêveur.) De son côté, Gaëlle ne regarde pas le spectacle et s'amuse à réaliser des figures de gymnastique dès qu'un carré de pelouse se libère : « Moi, je peux faire le poirier en mettant mes mains comme ça, regardez, regardez, mais regardez ! Nanou, regarde ! » Ma mère : « Gaëlle, attention, il y a une flamme là ! Arrête, il y a des gens ! Reviens ici, ne t'éloigne pas trop ! », etc.

20h : Le trampoline des Blues Brothers. — Assis à ma droite sur un des murs de la cour des quatre jardins, un petit garçon hilare rit de très bon cœur à chaque pitrerie de ces deux « frères » champions du Monde (paraît-il) de trampoline. Faut dire que leur numéro est très bien huilé et assez marrant. Vers la fin du show, ils demandent à un enfant à lunettes de les accompagner sur leur engin à ressorts. Le gosse revient ensuite à sa place totalement ahuri, des rêves plein la tête.

Ils sautent, ils tournent, ils voltigent,
ce sont les Blues Brothers...

20h40 : la femme dans la Lune. — Cette dame arrive dans une robe cerclée rouge recouvrant son corps jusqu'à la plante des pieds. L'homme l'attend au pied du grand arbre. Le concept : sa robe et le cercle métallique sur lequel elle peut s'asseoir et monter en l'air ne font qu'un. Après une série de préliminaires** qui énervent mon père (il s'en ira d'ailleurs nous chercher des Duvel à ce moment-là), le bonhomme hisse la dame à l'aide d'un système de câbles, à la seule force de ses bras. Ensuite, elle se met à se balancer, à se cacher dans les replis de sa robe, à réapparaître, avant d'être rejointe par son comparse. Une fleur fragile, délicate, sensuelle, agile... Tout cela en une seule femme. Woaw.
La femme lunaire dans sa robe-balançoire rouge.
(N'y a-t-il pas dans son allure un petit air de Fany ?
En tout cas, c'est ce que j'appelle être sensuelle...)

21h30 : le retour. — Le soleil se couche, il est temps de rentrer... Ce n'est pas que Gaëlle montre un quelconque signe de fatigue, non... Mais il faut encore la laver, la démaquiller... Et puis ma mère semble tellement exténuée de s'être énervée toute seule toute la journée... Nous prenons donc le chemin du retour, en repassant par le même petit village paumé. Sur Classic 21, un vieux tube de Mercury Rev, « Goddess on a Hiway », une de mes chansons favorites, qui cadre particulièrement bien avec ce retour en voiture dans la lumière du crépuscule... Well I got us on a highway and I got us in a car. Got us going faster than we've ever gone before...

Goddess On A Highway by Mercury Rev on Grooveshark
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* Mon dieu, ayez pitié de moi !
** Il serait sans doute intéressant de relire le présent texte en ayant pour principal objectif la recherche de toutes les allusions sexuelles — conscientes et inconscientes — qu'il contient.