Affichage des articles dont le libellé est Alizé. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Alizé. Afficher tous les articles

jeudi 30 mai 2013

Des vertus de l'insularité

À la question du philosophe : « Comprenez-vous cela ? », ils répondent à l'unisson : « Oui, nous comprenons, et nous allons le prouver ! »

Bien caché derrière les bons vœux du modérateur (« débat ouvert à tous », qu'il espère « libre », « fécond », etc., etc.), quel est le motif premier de l'organisation de toutes ces conférences philosophiques au théâtre Marni ? C'est Léandra qui, quatre jours plus tard, a extrait la réponse — nette, précise, tranchante, aiguisée comme la lame d'un couteau Tojiro — du fouillis désorganisé de mes paroles : ces soirées constituent un prétexte pour discuter en bonne compagnie ; une énième manifestation de l'esprit de club. La raison de ces réunions, c'est surtout de montrer qu'on a compris : ceux qui, après la conférence proprement dite, commentent, affirment et contredisent à tout-va font partie du groupe de ceux qui comprennent, du moins le pensent-ils. Et chacun de ces étalages de profonde compréhension est suivi de bien pire encore : de bourgeoises qui gobent, gloussent et acquiescent en lançant des « Ha oui ! » et des « Oh, très subtil ! ». (Elles boivent notamment l'agaçant commentaire de Jacques Sojcher débutant par : « Je dois t'avouer que ta conférence m'a prodigieusement énervé. »)

Au milieu de tout ce verbiage, une exception : la conférence d'aujourd'hui consacrée aux peintres Francis Bacon et Mark Rothko, que j'ai trouvée fascinante d'un bout à l'autre. Peut-être est-ce parce que l'orateur du jour, Jean-Claude Encalado, a eu le bon goût de rester en repli, de ne jamais discourir, mettant en avant les actes et les écrits des deux artistes ? Car les actes de ces deux-là montrent beaucoup plus que n'importe quel discours, et la meilleure façon de ne pas les trahir, c'est de ne pas interpréter, de ne pas dire quelque chose sur eux et sur leur œuvre, mais seulement de le montrer, par les anecdotes, les expériences de vie, les actes et ce qu'ils en ont dit (c'est-à-dire, parfois, pas grand-chose : Rothko était un adepte du silence, comme L.W. !).

— Lorsque l'une de ses toiles était utilisée comme décoration, Rothko ressentait une immense déception, proche du sentiment de trahison, et préférait la racheter. Cela, ajouté à d'autres actes et textes de l'artiste entendus lors de la conférence, me donne envie d'en savoir plus. Je pense que je vais commencer par ses rares textes publiés comme : Écrits sur l'art. 1934-1969 et La réalité de l'artiste. (À suivre donc.) 

Après le « débat », Alizé, Pat et moi nous installons à trois pour manger. La vingtaine d'autres convives s'installent quant à eux, ensemble, le long d'une longue table qu'ils viennent de créer. Remarquant notre isolation (comment ne pas la remarquer ?), je lance : « Ils sont la Grèce et nous sommes la Crète ! », ce à quoi Pat répond : « Bah ! C'est un joli pays, la Crète, non ? »

jeudi 2 mai 2013

En chaussettes

La disparition. — Cinq heures de l'après-midi, au travail. Je regarde sous mon bureau, là où elles se trouvent la plupart du temps : rien. Je vais jeter un œil dans la salle de lecture, avant que le conseil d'administration ne débute : rien. Je retourne dans mon bureau, cherche partout, y compris dans les endroits les plus improbables (comme au-dessous du percolateur) : rien.
Je me tourne vers Wynka : « Je ne retrouve plus mes chaussures !
— N'importe quoi !
— Non, je te jure : mes chaussures ont disparu ! »
Je me mets à paniquer : si quelqu'un les a volées, comment vais-je faire pour retourner jusqu'à mon appartement, à Bruxelles ? Vais-je devoir marcher en chaussettes sur le trottoir jusqu'à l'arrêt de bus, puis jusqu'à mon train, puis jusqu'à mon tram, puis jusque chez moi ? J'imagine la discussion, sur le quai de la gare : « Pourquoi vous promenez-vous en chaussettes, Monsieur ?
— Laissez-moi vous expliquer : dès que j'arrive au bureau, j'enlève mes chaussures et je passe ma journée en chaussettes. Mais aujourd'hui, au moment de récupérer mes chaussures, je me suis rendu compte qu'elles s'étaient envolées. Pfiut ! Envolées ! C'est cocasse, n'est-ce pas ? »
Je retourne dans la salle de lecture, où j'explique à d'autres collègues, entourés de membres du conseil d'administration, que je ne retrouve plus mes chaussures. C'est fantastique : tout le monde sait maintenant que je me balade en chaussettes au bureau. Prise de pitié, Christiane finit par me rassurer : « Okay, c'est bon Hamilton, je vais te montrer où nous les avons cachées !
Quoi ? Vous avez caché mes chaussures ?
— Hé ! C'était une idée de Lodewijk ! C'est lui qui les a vues sous ton bureau et qui m'a dit : "Oh, allez, cache-les, cache-les" ! »
Voilà pourquoi j'aime ce boulot : pour l'atmosphère !

Aura. — En début de soirée, avec Alizé et Pat, j'assiste à nouveau à une conférence-débat « Philo » au théâtre Marni. Le sujet tourne toujours, mais de manière plus lointaine cette fois-ci, autour du même aphorisme de Nietzsche : « Nous avons l'art pour ne pas mourir de la vérité » (voir ici). Le conférencier s'intéresse entre autres au concept d'aura développé par le philosophe allemand Walter Benjamin, notamment dans son essai L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique (1936). L'aura, d'après Benjamin, est ce qui fait qu'une œuvre d'art est unique, authentique : c'est un « ici et maintenant » dont seul l'original est pourvu. L'arrivée de techniques permettant la reproduction massive d'œuvres (comme la photographie et, surtout, le cinéma) marque l'affaiblissement de l'aura et transforme radicalement la façon dont l'art peut être perçu : après une dimension religieuse et culturelle, l'œuvre d'art a acquis, avec la reproductibilité, une dimension politique. (J'ai résumé, trop sans doute.)

Petit monde. — C'est vraiment un tout petit monde que ces conférences « Philo ». Elles sont ouvertes à tous mais ne touchent, par la force des choses, qu'un public très restreint. La plupart des gens présents dans la salle semblent se connaître, s'apprécier et partager de nombreux points de vue communs sur le monde. J'ai l'impression d'être déphasé avec le milieu, comme souvent.

Au Pantin. — Seconde partie de soirée, seul au café « Le Pantin », à quelques mètres de la place Flagey. Je lis, pour passer le temps, le chapitre 41 du tome II du Monde comme volonté et représentation d'Arthur Schopenhauer intitulé « Sur la mort et son rapport à l'indestructibilité de notre essence en soi » (tout un programme !). Schopenhauer est un excellent observateur désabusé : je lis sa métaphysique en soupirant, mais j'aime ses observations. (Il faudra que j'en reparle une autre fois.) — Amy et Zapata arrivent vers onze heures du soir. Ils reviennent d'un concert de ska-punk progressif canadien qui se tenait au Magasin 4. Flippo ne les accompagne pas : il a tout récemment « marché sur une vis placée malencontreusement verticalement sur le trottoir... La vis a traversé sa godasse et on a dû l'emmener aux urgences. » — Nous prenons quatre tournées, discutons de plein de choses (je ne me souviens plus des sujets de conversation), puis je prends un taxi. Je ne sais pas quelle heure il est. Deux heures du matin ? Je pense que... euh... je suis un peu saoul.

jeudi 31 janvier 2013

Tranches - I

Pause café du matin. Un monsieur frappe discrètement à la porte d'entrée de notre bureau. « Bonjour... Peut-être vous souvenez-vous de moi ? Je suis le frère de Louis-Antoine... Nous nous sommes croisés au crématorium... Je suis en train de débarrasser l'appartement de mon frère et j'ai pensé que certaines archives pourraient vous intéresser... » Il se confie : « Je dois vous avouer que notre famille en a appris beaucoup sur Louis-Antoine depuis qu'il est décédé... C'était quelqu'un de très secret... Ce que nous avons découvert dans son appartement... Hem... Enfin, que voulez-vous ? On est bien obligé de faire le ménage, c'est la vie ! » (Il en a assez dit pour susciter ma curiosité et beaucoup trop peu pour la rassasier.)

« Nous allons devoir nous rendre chez lui pour trier ses affaires, frissonne Sylvette.
— Oui, et alors ?
— Ben ça ne va pas être facile : c'est un peu comme violer son intimité. »
(Suis-je le seul malade à trouver une excursion de ce type particulièrement excitante ?)

« Drôle de sensation que de voir ce gars débouler dans le bureau, remarque Charlotte. Il ressemble tellement à son frère ! Pendant une seconde, j'ai vraiment cru que c'était Louis-Antoine qui revenait d'entre les morts ! »

À force de la remettre à plus tard, l'ouverture de cette ridicule bouteille de Porto s'est métamorphosée en fantasme dans ma petite caboche. Maintenant que l'alcool est versé et que je peux le boire, la dégustation n'a plus aucun intérêt : c'est du Porto, voilà tout !

Dans le train du retour, une dame au téléphone : « Oui, allo ! J'aurais besoin de ton aide pour terminer mes mots croisés... Alors, je te lis la définition, hein... Voilà : "Carré d'un damier" en quatre lettres, et ça se termine par "S-E". Comment ? "Gase" ? Ça ne veut rien dire, ça, "Gase" !... Ha, "Case" ! Bon, d'accord, si tu le dis... Merci... Et ici, en cinq lettres, "Trophée" — avec "É" et "E" au bout — "de l'Indien"... "Trophée de l'Indien", oui... Avec un "C" en deuxième position. J'avais pensé à "Totem" mais ça ne rentre pas à cause du "C" en deuxième position... Comment ? "Scalp", dis-tu ? Tu écris ça comment ? D'accord... » (Peut-être devrait-elle essayer le sudoku ?)

Le soir, en compagnie de Carmela, Alizé et Pat, une conférence de Jacques Sojcher au théâtre Marni autour d'un aphorisme de Nietzsche (« Nous avons l'art pour ne pas mourir de la vérité »). « Comment en parler pendant une heure alors que le sujet en demanderait cinquante ? » : c'est approximativement de cette manière que le professeur de philosophie a introduit son exposé. (Effectivement, une heure, c'est très court : je n'ai pas appris grand-chose mais j'ai souvent acquiescé, mentalement du moins.)

« Je suis des cours de solfège avec un de tes potes... Un roux..., me lance Carmela.
— Un pote roux ?
— Oui, oui... Il est aussi dessinateur !
— Ha oui, Georges ! C'est amusant, ça ! »
(C'est Georges qui va être content : il apparaît dans ce blog, même quand je ne le rencontre pas en personne.)

« Donc, vous suivez tous les deux des cours de solfège dans l'ancienne école de ma fille !
— Ha bon ? Tu as une fille ?
— Eh bien ! Oui ! »
(Ah là là ! Si tout le monde lisait ce journal, ce genre de surprise ne pourrait plus exister.)

Ces gens qui prennent tout ce que je raconte au premier degré : je pourrais m'inventer une aventure au pôle Nord sans que ça ne les fasse tiquer !

« Ha-ha ! Vous avez vu Melancholia ! Et alors, comment l'avez-vous compris, ce film ? », leur demandé-je... Apparemment, ils ne l'ont pas du tout compris comme moi, alors je m'enflamme, heureux de pouvoir partager ma découverte : « La planète n'existe pas ! C'est simplement la dépression de Justine ! Et les chevaux qui s'arrêtent toujours avant de traverser le pont, qui ne peuvent sortir de cet univers clos... C'est limpide ! » Mais Alizé semble vexée : « Il n'y a pas qu'une seule vérité, tu sais, Hamilton ! » (Ça m'apprendra, tiens, à vouloir partager mes joyeuses prises de tête !)

De retour à l'appartement. Mary est là. Nous écoutons Grizzly Bear (« les plus belles harmonies pop depuis les Beatles ! ») ainsi que le sous-estimé Jason Lytle, ex-Grandaddy. Le dernier album solo de ce dernier, Dept. of Disappearance (octobre 2012), porte bien son nom : à peine est-il sorti qu'il a déjà disparu ! Peut-être, à l'instar de Mark Oliver Everett, Jason Lytle est-il l'homme d'une seule chanson, celle dans laquelle il explique merveilleusement bien qu'il n'est pas du tout à sa place dans ce monde ? — Encore un mélancolique !

Last Problem of the Alps by Jason Lytle on Grooveshark

jeudi 6 décembre 2012

L'art, la vérité, etc.

En début de soirée, après m'être procuré un carnet de notes et un stylo à plume au Club de la place Flagey, je fais plusieurs allers-retours entre le théâtre Marni et la place pour passer le temps. Je finis par croiser Alizé et Pat mais je ne les vois pas ; Pat pense que je plaisante et fait donc semblant de passer son chemin, puis se retourne : « Ha merde, Hamil, tu ne nous avais vraiment pas vus ! » (J'ai toujours été distrait mais le problème semble s'aggraver avec le temps.) Nous sommes un peu à l'avance et allons boire un verre au café presque en face du théâtre, « Le Loire », où quelques clients tapent la carte.

Ce cycle de rencontres-débats philosophiques au théâtre Marni pouvait-il mieux tomber pour moi qu'en ce moment, quand on sait que le thème qui occupera cette soirée et les cinq autres à venir tourne autour d'un aphorisme de Nietzsche : « Nous avons l'art pour ne pas mourir de la vérité » ?

Au cours du premier semestre 2013, cinq intervenants prendront la parole avant d'entamer un débat avec le public : Jacques Sojcher (philosophe, écrivain), Yves Depelsenaire (psychanalyste, philosophe), Bénédicte De Villers (philosophe, anthropologue ; la seule à ne pas être présente aujourd'hui), Éric Clémens (écrivain, philosophe) et Jean-Claude Encalado (psychanalyste, philosophe). Ce soir, ils ont un quart d'heure pour résumer le contenu de leur future communication.

Pourquoi n'ai-je pas assisté aux leçons de philosophie morale de J.S. lorsque j'étudiais à l'ULB ? Celles-ci m'auraient sans doute bien plus intéressé, même à cette époque lointaine, que les cours d'anthropologie et de psychologie sociale que j'avais alors décidé de suivre en option. Mais passons ! Dans son introduction de ce soir, J.S. explique qu'aux yeux de Nietzsche, les philosophes ont très souvent été des théologiens déguisés. En rupture totale avec le dualisme platonicien dont a hérité le christianisme ainsi que des pans entiers de la philosophie occidentale, Nietzsche inaugure une nouvelle pensée créatrice : il démolit la croyance en un arrière-monde idéal qui existerait au-dessus du monde matériel et sensible ; il supprime Dieu : « Dieu est mort ! », écrit-il dans une formule choc apparue pour la première fois dans Le Gai Savoir. — Dieu est mort, oui, mais il ne faudrait pas le remplacer par un ersatz de Dieu, par un autre « mensonge idéaliste » condamnant la vie au profit d'un invisible et suprasensible au-delà. Pour Nietzsche, l'art est également un mensonge, mais un mensonge différent du mensonge idéaliste ; un mensonge positif, une « bonne illusion » tournée vers la terre (et non vers le ciel des idées) et favorisant la vie.

En guise d'accroche, Y.D., qui axera sa contribution sur des textes de Michel Foucault (Le courage de la vérité) et de Lacan, nous déclare : « J'étais en train de scribouiller quelques notes en vue de la réunion de ce soir quand ma petite fille a débarqué dans la pièce et m'a demandé : "De quoi vas-tu leur parler ?"... "De la vérité !", lui ai-je dit. "Oh papa", m'a-t-elle répondu, "tu vas les emmerder !" » — Le reste de la communication était très intéressant, mais c'est l'anecdote du père et de l'enfant que j'ai retenue par-dessus tout.

J.C.E. parle de l'art comme excès de vie, comme « affrontement du terrible et du monstrueux ». Il prend pour exemple Rothko, ainsi que Virginia Woolf qui transformait ses expériences angoissantes en écriture. Dans ce cas, nous dit-il, la création artistique est vécue par l'artiste lui-même comme une séparation : il répercute son excès de vie sur la toile, il crée au lieu de se mutiler, il écrit au lieu de se suicider... L'exposé me rappelle, toute proportion gardée, ces quelques amis d'adolescence et d'université, plus angoissés et plus sensibles que la moyenne (pour autant que l'expression ait un sens), qui transposaient leur angoisse dans la musique, le dessin ou sur le papier...

Restera à voir comment se dérouleront les prochaines rencontres, en espérant qu'elles ne vont pas se transformer en un salon de discussion guindé. Le public donne l'impression — mais peut-être me trompé-je ? — d'être un petit cercle fermé où tout le monde se connaît : Alizé dit bonjour à telle professeur de morale, connaît tel conférencier... Et quand ce monsieur du public lève la main et pose une question intéressante (sur la façon dont chaque intervenant perçoit l'aphorisme de Nietzsche mentionné en début de séance), c'est à peine si E.C. ne se fout pas de sa pomme. « Ce n'est pas marrant », répond le monsieur du public, « je vous ai posé une question sérieuse et vous répondez par une pirouette ! »

Dans le sous-sol du théâtre, avec Alizé et Pat, devant un groupe de jazz belge (du nom de The Flying Fish Jumps), une lasagne végétarienne et une Floreffe au fût. Nous parlons d'art, de musique, de religion, de philosophie... Je leur apprends que ce cycle de conférences tombe à pic pour moi ; je leur parle brièvement de ma longue traversée en compagnie de Wittgenstein (« J'ai été jusqu'à acheter sa correspondance et ses cahiers secrets »), Kant (un peu), Schopenhauer (beaucoup) et récemment Nietzsche. Leur ai-je dit à quel point toutes ces lectures ont pu être structurantes pour moi ? Pat constate : « Tu as l'air beaucoup moins sombre que la dernière fois que je t'ai vu ! » — Ha, si seulement je pouvais dire la même chose de mon proche entourage !

mercredi 3 octobre 2012

Aigreur

Safari. — Hier, Alizé nous envoyait un petit message pour savoir si nous serions intéressés par un « safari à Charleroi » en novembre. Le concept, initié par Nicolas Buissart, « artiste multi-formes », est de faire découvrir la cité industrielle sous un angle inhabituel. Je cite le site Web dédié à cette initiative : « Visitez la ville industrielle la plus incroyable d'Europe. Élue "plus laide ville du monde" par un récent sondage néerlandais, Charleroi offre une large gamme d'attractions excitantes. Suivez-nous pour un safari urbain et découvrez l'endroit où la mère de Magritte s'est suicidée, la maison tristement célèbre de Marc Dutroux, le métro fantôme, la rue la plus déprimante de Belgique, grimpez au sommet d'un terril et visitez une authentique usine désaffectée. (...) »

J'étais sans doute de très mauvaise humeur pour répondre du tac au tac à toute la liste d'adresses : « Comment dire ? Étant donné que j'ai passé ma jeunesse à jouer sur des terrils ou dans des friches industrielles en banlieue de cette ville, ça ne m'intéresse pas vraiment. Je trouve même tout ça un peu déprimant, pour tout dire... », puis ajouter : « Quand je parlais de projet "déprimant", je faisais non pas référence au côté sinistré de la ville mais plutôt à l'idée d'organiser un safari dans une cité comme si l'on allait observer le "baraki" et le pauvre depuis une jeep. J'y vois de la condescendance plus que de l'humour. Mais je vous souhaite bon amusement quand même (j'attends votre feed-back avec une certaine impatience). »

Pas de quoi en faire un fromage pourtant, car à en croire le concepteur, « l'idée n'est pas d'enfoncer la ville plus bas qu'elle ne l'est. Au contraire, c'est de démontrer que nous, Wallons, nous pouvons faire preuve d'autodérision. » (Source.) Pourquoi est-ce que je n'aime pas alors ? Comme je l'ai écrit plus haut, c'est sans doute l'idée même de safari qui me dégoûte, ainsi peut-être que le petit côté racoleur et « merchandising » du site Web décliné en quatre langues, où l'on nous propose d'acheter un tee-shirt « I hou van Charleroi »...

Aujourd'hui, Alizé me répond (en commençant par « Cher Hamil ») que je ne peux pas juger de l'état d'esprit dans lequel elle et les autres se trouvent et que rien ne me permet de dire qu'ils y vont pour se moquer du « baraki ». « D'ailleurs, on est toujours le baraki de quelqu'un d'autre », ajoute-t-elle mystérieusement. Ensuite elle parle de découvrir cette réalité « avec bienveillance »... Bref. Je n'ai de toute façon jamais jugé de leur état d'esprit, mais simplement de celui du projet. Suis-je le seul à trouver moche l'idée d'un tel safari ?

Aigreur. — /ɛ.ɡʁœʁ/ n.f. ; du lat. acror, « saveur piquante ». Fig. Disposition d’esprit et d’humeur qui porte à offenser les autres par des paroles piquantes. « Tous ceux que nous avons longtemps fait attendre dans l'antichambre de notre faveur finissent par fermenter et succomber à l'aigreur. » (F. Nietzsche.)

Rédaction. Grève des chemins de fer ce mercredi : je travaille chez moi. « Chez moi », comme tout le monde le sait, ce n'est pas mon appartement silencieux mais un café bruyant du Parvis de Saint-Gilles, dont il n'est plus nécessaire de citer le nom.

Je reste des heures entières attablé à côté d'une des grandes fenêtres de la taverne. Je ne commande que du café et de l'eau pétillante. Rien n'existe en dehors de mon ordinateur et du texte, de plus en plus volumineux, dont je dois encore et toujours terminer la rédaction dans le cadre de mon boulot. (Cet article-là sera ma seconde grande aventure écrite de 2012, à côté du présent journal. Je ne suis cependant satisfait ni de l'un, ni de l'autre. — De toute façon, je ne suis jamais satisfait de quoi que ce soit.)

Léandra débarque alors que je suis installé à la même table depuis près de huit heures. Elle a rendez-vous avec des personnes de « l'impro » pour manger un morceau ou boire un verre avant leur séance... De mon côté, je suis plongé dans l'histoire de l'occupation de la base logistique d'Intermarché à Villers-le-Bouillet (c'est palpitant). « Vous pouvez vous installer ici », leur dis-je, « mais de mon côté, je continue à travailler. »

Le moins qu'on puisse dire, c'est que j'ai dû passer pour quelqu'un d'aigri. Je continue à me concentrer sur mon ordinateur et ne participe pas à la conversation... « Hé, Hamilton, ce serait bien que tu viennes faire de l'impro avec nous ! » Réponse : « C'est totalement hors de question ! » Je les imagine, à la suite de cette rencontre, lancer à Léandra, intrigués : « T'avais pas dit que c'était l'un de tes meilleurs amis ? »

samedi 21 juillet 2012

Le Roi, la Loi, etc.

Maison du Peuple de Saint-Gilles. La playlist musicale de cet après-midi, composée en partie de tubes d'Annie Cordy (du genre « Tata Yoyo »), est des plus ridicules. Un grand drapeau noir-jaune-rouge décore l'arrière-salle et, au comptoir, un fanion aux mêmes couleurs, placé dans un verre puis planté dans une moitié d'orange, fait office de décoration. Cerise sur le gâteau : un client se balade dans le café avec trois bandes colorées peintes sur la joue. Aujourd'hui, on l'aura compris, c'est la fête nationale belge.

Marche de ton pas énergique,
Marche de progrès en progrès !
Dieu, qui protège la Belgique,
Sourit à tes mâles succès !

Au bar, le serveur salue un client :
« Hé ! Ça va, toi ?
— Ça va, mais j'ai passé une curieuse nuit. Assez agitée....
— Tu vas voir Annie Cordy ce soir ?
(Mais de quel concert parle-t-il donc ?)
— Quoi ? Elle est encore en vie, celle-là ?
— Mais oui ! Annie Cordy est immortelle, fieu ! »

Hier, Alizé avait lancé une invitation générale pour « profiter des festivités de la fête nationale » et plus particulièrement du feu d'artifice qui sera tiré aujourd'hui à 23 heures depuis la place des Palais. Une vingtaine de personnes étaient invitées. Lors d'un coup de fil de Pat en ce début d'après-midi, j'apprends que je suis le seul à avoir répondu présent à l'appel. Qu'à cela ne tienne : nous nous donnons rendez-vous à trois, vers 20 heures, aux alentours de la Gare Centrale, pour aller manger un bout avant le feu d'artifice.

Je leur propose de nous rendre au délicieux Restobières, rue des Renards, dans les Marolles, mais une fois sur place le restaurant s'avère complet. Nous bifurquons alors vers La Grande Porte mais ce restaurant est, quant à lui, définitivement fermé ! Nous finirons par nous poser à la Fleur en Papier doré, tout simplement.

Pat travaille en ce moment, comme souvent, sur un chantier d'archéologie. Grâce aux ouvriers de chantier qu'il côtoie tous les jours, il a fait le plein de blagues d'une subtilité inouïe. Exemple : « La seule possibilité pour la Vierge d'avoir eu un enfant tout en restant vierge, c'est que Joseph soit passé par l'autre trou et qu'il y ait eu comme un problème de paroi... Du coup, ce n'est pas de l'Immaculée Conception qu'il faudrait parler, mais plutôt de l'Il m'a enculée Conception.
— Mais Pat, lui réponds-je choqué, tu n'y es pas du tout ! L'Immaculée Conception se réfère au fait que Marie fut conçue sans recevoir le péché originel ! Ça n'a rien à voir avec sa virginité lors de la naissance du Christ !
— Ouais, bon, je sais, mais c'est quand même marrant ! »

Stoemp saucisse pour eux, boulettes sauce tomate pour moi. Et avec ça, trois Orval pour chacun. « C'est toi qui conduis au retour, hein Alizé ? Hein ? » Au moment de partir vers la place des Palais, j'apprends que c'est Pat qui a tout réglé et qu'il a donc payé mon repas et toutes mes consommations...
« Ça me fait vraiment très plaisir de te revoir, Hamilton !
— Oui, moi aussi je vous aime. »

On se rappelle le bon vieux temps de l'université : je lui raconte des événements qu'il avait complètement oubliés (comme l'histoire de la serrure récalcitrante à mon ancien appartement) et il fait de même... Ha bon ? J'ai fait ça, moi ?

Lorsque nous arrivons place Royale, nous apprenons que la place des Palais est fermée à cause de l'afflux de monde. Ce n'est pas plus mal, dans la mesure où Pat est agoraphobe et moi... euh... un peu aussi, je suppose. Nous redescendons donc au niveau du Coudenberg et nous nous asseyons sur le rebord de l'Oreille tournoyante de Calder. Des centaines de personnes convergent alors vers le Palais royal. Pat est surexcité (il ne change pas) et n'arrête pas de saluer les gens qui passent (« Greg, c'est toi ? Greg ? Virginie ? T'es où ? »). Je fais une remarque : « C'est incroyable, tous ces gens... Dans chaque crâne, un cerveau avec une vie propre, des souvenirs, une mémoire, une pensée particulière... » Alizé, philosophe de formation, me regarde avec de grands yeux étonnés : « Oulala... »

Et puis : BADABOUM, BABOUM ! Le feu d'artifice commence à 23 heures tapantes, mais nous ne le voyons pas depuis notre fontaine ! Alors les gens se mettent tous à courir pour essayer de trouver un bon point d'observation. Nous remontons en vitesse les escaliers de la rue Horta, traversons la rue et observons le joli feu d'artifice depuis le Parc royal. C'est à ce moment que je me rends compte que j'aurais dû emporter mon appareil photo. (Heureusement, Léandra, que je ne verrai pas de la soirée, est aussi sur place et s'occupe de photographier le spectacle depuis un point plus central.)

Après l'apothéose, nous quittons rapidement le parc pour aller boire un dernier verre. Pat aurait aimé se rendre à La Bécasse, mais ce bête estaminet est déjà fermé ! Ce sera le Bon Vieux Temps. J'offre à Pat une Westvleteren 12. Ça faisait des années que je voulais goûter la plus rare des bières trappistes... Voilà qui est fait : c'est une très bonne bière brune, qui coûte la peau du cul (du moins là-bas) mais ça reste une bière, quoi... Et je la trouve bien plus banale que l'Orval quant à l'arôme qu'elle dégage.

Tu vivras toujours grande et belle
Et ton invincible unité
Aura pour devise immortelle :
Le Roi, la Loi, la Liberté !

dimanche 7 août 2011

L'image du bonheur

"La première image dont il m'a parlé, c'est celle de trois enfants sur une route, en Islande, en 1965. Il me disait que c'était pour lui l'image du bonheur et aussi qu'il avait essayé plusieurs fois de l'associer à d'autres images mais ça n'avait jamais marché. Il m'écrivait : il faudra que je la mette un jour toute seule, au début d'un film, avec une longue amorce noire. Si on n'a pas vu le bonheur dans l'image, on en verra le noir."

Aujourd'hui soir, durant la fin d'un trajet à vélo, seul, sur une piste cyclable à travers bois et à travers champs, je n'ai cessé de penser à cette première scène de Sans Soleil, de Chris Marker (1983). Une scène qui m'a marqué au plus profond de mon être et qui me marque encore à chaque fois que je la regarde... Trente-deux secondes de perfection. Le rythme, les silences, la voix, la succession des images, le noir : tout y est parfait, et à jamais.

La scène pose une question essentielle : qu'est-ce que le bonheur ? Ou, plus exactement : quelle image se fait-on du bonheur ? Chaque individu possède sa propre réponse, sa propre image.

Si je me suis remémoré cette scène à ce moment particulier de mon périple à vélo, c'est pour une raison très précise : j'ai retrouvé pendant une heure (à peine) mon image du bonheur... Seul, totalement seul, le soleil couchant devant moi, le premier quartier de lune à ma gauche, des champs à perte de vue... Quelques bosquets... Un chemin donnant sur un bois, à un kilomètre environ... Quelques nuages non menaçants... Une ferme au loin... Des grillons tout autour... Et cette odeur d'humus tellement propre à ces crépuscules du mois d'août... Voilà un tableau de la liberté ! Je me suis arrêté plusieurs fois et le temps, lui aussi, s'est arrêté, à plusieurs reprises. Durant ces quelques brefs interludes, je me suis senti libre, totalement libre, et j'ai retrouvé mon "image du bonheur". Je ne suis pas difficile, en fait. Sauf que je pourrais refaire le même chemin demain et ne rien ressentir du tout.

Je commence par la fin, mais tant pis : c'est le plus important. Le reste de la journée se trouve ci-dessous, dans un ordre qui ne bouleverse pas la chronologie.

* * * 

Aujourd'hui, toute ma journée est placée sous le signe du vélo. En effet, je dois rejoindre Tom, son ami Alexandros ainsi que Jessy à Namur pour un "fietstrip", pour reprendre le mot de Tom. Mes trois comparses sont plus motivés que moi : ils veulent faire Bruxelles-Maredsous ce premier jour ; Maredsous-Chimay le deuxième jour ; Chimay-Dinant le troisième, et puis revenir à Bruxelles. Dès le départ, je ne suis partant que pour un jour. Raison principale : ma fille est chez mes parents et, pour cette unique semaine de vacances avec elle, je veux être présent, m'en occuper et pas spécialement courir les routes de manière inconsidérée.

Première étape de la journée : rejoindre tout le monde à Namur. Je pars de chez mes parents (qui habitent Falisolle) par un temps maussade, avec mon Minerva vieux de plus de quinze ans mais néanmoins très bon, et je parcours sans trop de problèmes les quelque 25 kilomètres qui me séparent de Namur. Le rendez-vous est fixé chez Pat et Alizé, qui habitent cette bête ville, ou plus exactement qui habitent "La Plante", comme aimera le rappeler Pat. "La Plante", c'est un lieu-dit namurois, un petit village pas loin du centre historique de Namur qui a été intégré à la ville lors de la fusion des communes... Pat a prévu une "collation" pour le midi. Par collation, il entend : des bières et des chips en apéro, un spaghetti à la bolognaise avec du vin en plat principal, un dessert, des Calvados et des cafés... Y a pas à dire : Pat sait recevoir. Pour l'occasion, arrivent aussi en voiture FBsr, Alineke, avec leur fils Marc Aurèle, et Ophely (enceinte jusqu'au dents, mais ça ne se voit pas trop). Marc Aurèle est le portrait craché de FBsr (lunettes, bouille générale) sauf qu'il a les cheveux blonds, presque blancs. En le voyant, je pense à mon amie Léandra, plus particulièrement à son "type d'hommes", et une blague qui ne ferait rire personne à la table me traverse l'esprit.

Après un midi copieux, Tom, Alexandros, Jessy et moi finissons par prendre la route vers Maredsous : nous longeons la Meuse jusqu'à Anhée, puis le RAVeL de la Molignée jusqu'à la fameuse abbaye. Le groupe est sympa, je les apprécie tous. Tom, pas besoin de le décrire... Alexandros, je ne le connais pas bien et ça fait des années que je ne l'ai plus vu (il voyage tout le temps, c'est même une curiosité qu'il soit en Belgique). Il a une discussion intéressante. Par exemple, sur la capillarité de l'eau : "On représente toujours un goutte d'eau avec le haut pointu mais cette forme, elle ne la possède que lorsqu'elle est démarre du robinet. Sinon, elle est toujours plus ou moins sphérique." On en vient à se demander combien de temps il faut à une goutte de pluie pour parcourir la distance qui la sépare du sol... Dernière randonneuse : Jessy est une musicologue qui a fait des études de lutherie en Italie. Elle est assez "nature" (à Marc Aurèle durant le repas chez Pat : "Les requins ne sont pas méchants, ils ne font que manger pour survivre") et toujours souriante. Bref, un bel après-midi.

Nous buvons des verres à Maredsous (à la brasserie, ils vendent des planches de dégustation "trois bières" : si j'en crois mon expérience récente, c'est à la mode pour le moment). Nous faisons encore une petite partie du trajet ensemble, puis les trois randonneurs décident de faire du camping sauvage dans un champ. Je les quitte à Maredret et je continue ma route vers chez moi. 

La suite, je l'ai déjà racontée.

vendredi 8 juillet 2011

L'échelle de psychopathie de Hare

Déclaration d'impôt en ligne ce matin (j'aime quand l'État me doit de l'argent). L'après-midi, fini le boulot ! Avant de me rendre chez Tom et Ophely, je glande et regarde la saison 7 de The Shield (c'est bientôt terminé) : "Dutch" a repéré le profil d'un éventuel futur serial killer chez un jeune homme de 16 ans. L'inspecteur fait tout pour essayer de le faire revenir dans le "droit chemin". Cette série ne vaut clairement pas The Wire (à part Dutch, les autres "héros" sont un peu trop bas de plafond) mais elle a au moins un mérite : montrer que la barrière est mince entre la psychopathie et la normalité. 

Juste pour m'amuser, je m'intéresse à l'échelle de psychopathie de Hare. C'est très simple à comprendre : tout le monde peut calculer son degré de psychopathie en 5 minutes (même si ce n'est pas cliniquement correct de procéder de cette manière), en donnant une cote de 0 ("ça ne me correspond pas") à 2 ("ça me correspond assez bien") à 20 affirmations simples, comme "Besoin de stimulation et tendance à s’ennuyer" ou "Insensibilité et manque d’empathie". En résumé : en dessous de 20 points, on n'est pas psychopathe et au-dessus de 30, faut commencer à s'inquiéter ; entre les deux, débrouillez-vous ! Je m'estime à 10 points maximum (ouf !).

En soirée, chez Tom et Ophely, je me retrouve avec Pat et Alizé, Jessy, Megan, Inger, Jyl et leurs enfants. FBsr et Alineke ne sont pas là, car cette dernière a la varicelle, ou un truc dans le genre. Ophely est de plus en plus enceinte (normale, vu qu'elle est enceinte). Pat n'a pas changé : il est toujours très "humour cul". On arrive quand même à discuter une heure du XIe siècle, d'Orchimont, de Chimay, de toponymie médiévale,  d'archéologie, de la nouvelle manière de voir la transition de l'ancienne haute aristocratie lotharingienne vers le système économique plus souple en vigueur au bas Moyen Âge, etc. C'est très rare que je puisse discuter d'un sujet aussi pointu (et pas très intéressant pour les autres convives, de fait), en rapport avec mes études, du coup ça me fait énormément plaisir. On mange bien, on boit bien, on rigole bien. (Chouette soirée.) Pat et Alizé me reconduisent en voiture jusque chez moi (ou presque). Il est seulement minuit, fichtre !