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mardi 19 mars 2013

Drame à Saint-Gilles

Les murs ont des oreilles (2). — Ce soir, je suis à nouveau dans mon fief, à la Maison du Peuple. À la table de gauche, une femme raconte ses tourments à son amie. Je la reconnais : il s'agit d'une des conteuses que j'avais été écouter le vendredi 12 février 2010 aux Zapéros-contes à la Fleur en Papier doré, en compagnie notamment de Christelle, Emily, Fany et Gaëlle, à une époque où je ne notais pas encore tout dans un journal (dommage !). — Dans un café, les gens discutent souvent comme s'il existait entre les tables d'invisibles cloisons insonorisantes ou comme s'ils se trouvaient à l'intérieur d'un cône de silence tel que celui utilisé par le baron Vladimir Harkonnen et le comte Fenring dans Dune ou, dans un tout autre genre, par Max la Menace dans la série du même nom.

« Si tu voyais comment ma fille me manipule ; si tu voyais la manipulation, c'est inouï ! Complètement inouï... Elle s'arrange toujours pour nous monter l'une contre l'autre. De nos jours, il n'y a plus aucune notion de respect chez les jeunes ! Et moi, je ne veux plus jouer le rôle du parent avec cette adolescente qui ne pense qu'à elle, qu'à ses amis... On n'a qu'une vie, merde ! (...) Elle adore le théâtre pourtant, ma fille, mais là, rien que pour m'emmerder, elle me dira qu'elle ne l'aime pas ! Dernièrement, je voulais aller à un festival du conte : que du conte, du conte, du conte, du conte ! Du conte, tout le temps, toute la journée... Le paradis, quoi ! Et puis ma fille et ma mère ont réussi à m'avoir : elles m'ont toutes les deux manipulée. Envolé, le festival du conte ! Elles ont réussi à m'emmener à Venise à la place ! Mais maintenant c'est fini : je vis ma vie ! » — J'imagine le titre de la rubrique « Faits divers » dans La Capitale : « Drame à Saint-Gilles : avec la complicité de sa grand-mère, une adolescente en crise force sa maman à visiter la Cité des Doges ! »

« Tu as vu Bienvenue chez les Ch'tis ? Tu l'as vu ? Ha, j'adore Kad Merad ! Je l'adore, je l'adore... Je l'adore, je l'adore, je l'adore ! Quel mec ! Je l'adore ! Ha, si je pouvais rencontrer un type pareil, je ne serais peut-être pas si mal en point ! Je suis déjà sortie avec des comiques, tu sais... Trois comiques... Je suis même sortie pendant un temps avec André Lamy ! Un type désagréable, qui ne parle que de lui, de lui, de lui, tout le temps de lui. Pfff... Mais Kad Merad, ha, ce Kad Merad, quel homme ! »

Le chiffre de Dorabella (2)*. — En plus des symboles en forme de demi-cercles répétés une, deux ou trois fois et tournés vers l'une des huit directions possibles (24 symboles utilisables, 20 utilisés dans le cryptogramme), certains ont remarqué, à différents endroits du document, la présence de petits points. À coup sûr, il y en a un après le 5e symbole de la troisième ligne mais aussi, du moins me semble-t-il, un autre accolé au 12e symbole de la deuxième ligne (pour celui-là, il est possible que je me fasse un film et qu'il ne s'agisse en fait que d'une tache d'encre créée lors de l'écriture du symbole). Enfin, deux points sont également bien visibles à proximité du « 4 » de la date en bas à droite du message (« July 14. 97 »). Si le premier de ces deux-là peut être considéré comme un séparateur entre le jour et l'année, le second n'a a priori aucune raison d'être là.


Plusieurs hypothèses se présentent, certaines pouvant s'entrecouper.
1) Ces points n'ont aucune signification particulière.
2) Ils doivent être reliés pour former une figure ou donner une indication de lecture (une sorte de « Join the dots » farfelu). Si c'est le cas, personne n'a compris à ce jour ce qu'il fallait exactement relier, ni pourquoi.
3) Ce sont des signes de ponctuation (point, apostrophe ?).
4) Ils marquent la séparation entre des chiffrements différents (ou des langues différentes ?).
5) Ce sont des signes mettant en valeur un symbole particulier, par exemple pour signifier que le symbole qui suit est un « A » ou bien constitue le départ d'une séquence donnée. Mais alors laquelle ? On pourrait penser que le « Miss Penny » écrit au verso de la note chiffrée correspond à une séquence du texte et qu'il faut la placer après un signe comme le point de la troisième ligne. Cependant, ça ne fonctionne pas si le chiffrement est une substitution simple car on ne trouve pas dans l'ensemble du cryptogramme une suite de symboles qui équivaudrait à deux « S » suivi de deux « N » trois lettres plus loin (« miSSpeNNy »).
6) Les deux points présents dans la date, cumulés ou non avec une partie du chiffre « 4 », constituent une indication de direction pour la lecture des symboles, comme sur une horloge ou sur une boussole (la flèche pointant alors dans ce cas-ci vers environ 37 minutes ou vers le sud-ouest, selon l'analogie utilisée). Cela pourrait avoir un sens si la clé contenant les symboles et leurs équivalents en lettres avait la forme d'une roue que l'on peut faire pivoter.
(La suite demain.)
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* Lire l'article d'hier pour le début de l'histoire 

mercredi 4 juillet 2012

La découverte du flocon

Six heures quarante. Sur le chemin de la gare, rue de la Petite Pierrère, le vieux chat roux fatigué, assis confortablement sur son mur de schiste, me regarde passer sans broncher ni bouger. — Voir sa bonne gueule désabusée chaque jour me réconcilie un tant soit peu avec cette espèce tant honnie.

J'ai trouvé ma navetteuse favorite sur le trajet Tamines-Liège. Elle est du genre « toujours légèrement soucieuse » et aussi « yeux bleus fixes interrogateurs ». — Non, non, je ne me fais pas un film !

Matin et soir, depuis le train, j'observe les enceintes de confinement et les hautes cheminées de la centrale nucléaire de Tihange, de l'autre côté de la Meuse. Là-bas, des techniciens s'occupent de fendre l'atome pour créer de la vapeur d'eau (en résumé).

« Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément » (Boileau) : c'est bien exprimé mais est-ce vrai  ? Combien de fois n'ai-je pas pesté en exprimant maladroitement une pensée qui pourtant se présentait clairement dans mon esprit ?

Les bons philosophes sont des rémouleurs : ils aiguisent la pensée, la laissant telle quelle mais supprimant les scories inutiles. Les autres ajoutent curieusement des aspérités à la lame, voire la cassent complètement.

« On a découvert le boson !
— C'est quoi, un boson ?
— Je ne sais pas, mais on l'a découvert ! »

Au moment de l'accident de Fukushima, nous nous prenions tous pour des ingénieurs en énergie nucléaire. Aujourd'hui, avec la découverte du boson de Higgs, nous allons sans doute devenir pendant quelques jours des spécialistes en physique quantique. Werner Heisenberg, prends garde car nous voilà !

Le physicien John Ellis compare le boson de Higgs à un flocon de neige, le champ de Higgs à une étendue de neige et les autres particules à des skieurs ou à des marcheurs (avec ou sans raquettes). — La vulgarisation scientifique était plus facile du temps d'Isaac Newton !

Un jour, j'ai expliqué à ma collègue Wynka que j'étais souvent attiré par des femmes à l'allure très bourgeoise. Elle m'a alors répondu : « Ha ! Tu es comme mon père ! Lui aussi est fils d'ouvrier et craque fréquemment sur des petites bourges ! » — Nous autres, enfants de prolétaires instruits, voulons usurper notre condition sociale !

La recherche historique possède des points communs avec l'enquête policière... Recueillir des indices ça et là, les trier, combler les vides d'information, puis s'écrier enfin, victorieux : « Voilà ! C'est comme cela que ça s'est passé ! »

L'historien est le pire des jardiniers : vous lui commandez un champ de roses et il met l'accent sur les mauvaises herbes.

Je pourrais emprunter l'autoroute de l'Histoire, mais je préfère de loin les chemins sinueux et remplis d'ornières. — Emily me dirait alors : « De toute façon, en Belgique, les routes sont toujours pleines d'ornières ! »... Mais Emily n'est plus jamais là.

L'Histoire est beaucoup plus une arme à destination du futur qu'un outil de compréhension du passé. C'est sans doute pour cette raison que les commandes de travaux historiques effectuées par des acteurs du monde politique se font toujours avec méfiance et circonspection : « Nos archives ? On cherche, on cherche... », « Lui, vous ne l'interviewez pas ! », « Non, non, traitez plutôt cet événement ! », etc.

Au téléphone, la vieille militante syndicale glisse, entre deux renseignements sur l'histoire de sa centrale : « J'ai toujours été étonnée, tout au long de ma vie, par cette faculté qu'a mon cerveau de travailler tout seul. Une pensée est floue ? Je n'y réfléchis plus et je m'occupe d'autre chose... Plus tard, quand j'y reviens, la même pensée est beaucoup plus nette... Comme souvent, mon cerveau a travaillé en secret. » — Vite, vite, un bloc-note !

La même, interrogeant sa prodigieuse mémoire (sauf en ce qui concerne les dates), me permet d'éliminer au moins dix points d'interrogation insérés à divers endroits de mon texte. Je raccroche et lance triomphalement à Wynka et Sylvette : « Cette grande dame, si elle n'était pas de cinquante ans mon aînée, je la demanderais en mariage ! »

Qu'une œuvre soit aimée par beaucoup de monde me paraît toujours très suspect... Comment tous ces gens peuvent-ils sortir si contents de la salle de cinéma ou faire l'éloge de tel ou tel roman quand, la plupart du temps, ils ne peuvent même pas différencier une orchidée d'une ortie ? 

J'ai toujours eu un train de retard : adolescent, je me comportais comme un petit enfant et aujourd'hui, je me comporte comme un adolescent... — Avoir un train de retard : une métaphore qui me va bien, donc.

jeudi 28 juin 2012

Chavagnac

Au réveil, le souvenir vivace d'un rêve pornographique au cours duquel je sors avec une vieille connaissance d'école secondaire. En public, la femme est timide et effacée, jusqu'à regarder constamment le sol... Au lit par contre, elle devient à la fois vulgaire et dirigiste. Elle me repousse et me crie : « J'en ai rien à foutre de tes petits bisous et de tes caresses ! Je veux que tu mettes ta main là, et là, et puis ici ! » ou : « Je veux que tu me prennes comme ça ! » ou encore : « T'as pas oublié les préservatifs, au moins, couillon ? », etc. J'exécute tout ce qu'elle me demande, sans néanmoins prendre le moindre plaisir. Pendant l'acte, elle me lance une série de phrases comme : « T'aimes ça, hein, mon cochon ? » — Misère ! Pour une fois que je rêve de sexe, il faut que ma partenaire imaginaire soit dans l'incapacité d'être douce ! (Je ne veux même pas savoir ce que ce rêve cache au niveau symbolique.)

Librairie Filigranes. Je flâne aux rayons philosophie, science-fiction, littérature générale et poésie. Du côté de la science-fiction, j'opte pour Simulacron 3 de Daniel F. Galouye (1964), où il est question d'un simulateur d'environnement total, autrement dit d'un monde complet créé informatiquement (Matrix est en retard d'une guerre !)... Au rayon littérature, je cherche en particulier le texte de Goethe sur la botanique (La métamorphose des plantes) mais je ne le trouve pas... « Ha, désolé, nous ne l'avons pas en stock, me répond une vendeuse. Mais nous avons Faust, au rayon théâtre, et le très beau Divan d'Orient et d'Occident qui établit, comme son nom l'indique, le pont entre ces deux mondes. Je suis assez fière d'en avoir fait l'acquisition... » C'est un peu cher, alors je me rabats sur ses Maximes et réflexions (pour le moment).

Goethe : « Si Dieu avait été préoccupé de faire vivre et agir les hommes dans la vérité, il aurait dû s'y prendre autrement. » ; « Lorsque l'homme se met à réfléchir sur sa santé ou son moral, il se trouve généralement souffrant. » ; « Jeter un coup d'œil sur une horloge qui ne marche plus, par habitude, comme si elle marchait encore ; regarder le visage d'une beauté comme si elle aimait encore. »

Une réplique culte, et très drôle, du barman Moe Szyslak dans Les Simpson (Toute la vérité, rien que la vérité, 1991) : « Les gens riches ne sont pas heureux... Depuis leur naissance jusqu'à leur mort, ils s'imaginent qu'ils sont heureux, mais crois-moi : ils ne le sont pas ! »

Je suis au MicroMarché, dans le quartier de Sainte-Catherine, en compagnie de Léandra, de Perrette et du Docteur Nanash. Celui-ci et moi-même commandons à boire. Lui un mojito, moi une simple bière. La serveuse nous sert les deux boissons et souhaite encaisser de suite : « Ça fera six euros nonante, s'il vous plaît...
— Combien coûte le mojito ? demande Nanash.
— Sept euros.
— Et l'on vous doit ?
— Six euros nonante, s'il vous plaît.
— D'accord. »
Constat : soit la bière est au prix incroyable de -10 cents (si j'avais commandé 70 chopes au lieu d'une, la commande aurait entièrement payé le mojito), soit la serveuse est un peu... hem... limitée. La conclusion toute personnelle de Nanash : « Faut pas chercher à comprendre, c'est la sélection naturelle, un point c'est tout ! »

Un peu plus tard, Léandra et moi rejoignons Andrew au Domaine de Chavagnac, un restaurant gastronomique (très abordable) spécialisé dans la cuisine du Sud-Ouest... Ça sonne un peu comme « Champignac », dans les aventures de Spirou et Fantasio, c'est sympa !

J'offre à Andrew son cadeau d'anniversaire : un recueil de poésie japonaise intitulé De cent poètes, un poème, trouvé tout à l'heure chez Filigranes. Le connaissant, je me suis dit qu'il aimerait pareil recueil de poésie orientale — j'ai longtemps hésité entre l'arabe et la japonaise —, d'autant plus que chaque poème est accompagné, en pleine page, de sa propre calligraphie. (Apparemment, je ne me suis pas trompé.)

Je déguste une tranche de foie gras en entrée... « Le foie malade d'un animal torturé », disait en son temps Maïté... Mais c'est tellement bon ! En plat principal, un pavé de bœuf. De leur côté, Andrew et Léandra mangent du magret de canard au thym.

Est-il possible que je n'aie plus vu Andrew depuis le 22 avril 2012 (si l'on en croit sa dernière apparition de visu dans ce blog, mentionnée un jour plus tard, soit le 23 avril) ? Idem pour Emily : cela fait plus de deux mois que je ne l'ai plus croisée. C'est la vie !

C'est la folie dans le centre-ville... L'Italie a gagné, semble-t-il. Le boulevard Anspach est assailli par les bruits de klaxons et l'agitation des drapeaux... Une scène : une famille d'Asiatiques, dans un taxi, observant avec de grands yeux émerveillés cette démonstration de liesse populaire européenne. Une autre scène : deux supporters allemands, dans le tram, petit drapeau en main, essayant tant bien que mal de se consoler de la défaite de leur équipe. Ils ont vraiment l'air au bord des larmes, c'en est presque... inquiétant.

vendredi 18 mai 2012

Odieux, insensible et paranoïaque (ou pas)

Rêve de philosophe. — J'ai dit ici même que je ne mentionnerais plus jamais Wittgenstein dans mon journal, mais la promesse tient-elle toujours s'il s'agit d'un rêve ? On va dire que non ! (De toute façon, je fais ce que je veux.)

Je suis à une conférence donnée par Ludwig Wittgenstein en personne, qui a lieu dans une salle coupée en deux par un mur percé d'une fenêtre sans vitre et d'une petite entrée (un peu comme dans une cuisine américaine). D'un côté du mur, une sorte de sas d'accueil des visiteurs ; de l'autre, la petite salle de conférence en tant que telle. Il ne s'agit pas d'un auditoire : le sol est horizontal et Wittgenstein reste debout au milieu de la salle, encerclé par un public restreint. Le visage rêvé est celui du Wittgenstein tardif, la cinquantaine bien entamée.

À la fin de la conférence, dont je ne me rappelle pas un traître mot, Wittgenstein reste pour répondre aux questions du public. Contre le mur en partie ouvert, se trouve un tréteau sur lequel sont exposées les dernières parutions du philosophe. Je feuillette un volume richement illustré, intitulé De la nouvelle géographie (ou quelque chose d'approchant). Je n'ai pas d'argent sur moi et me dis que je l'achèterai une autre fois. Par contre, je me souviens avoir pris les Recherches philosophiques dans mon sac à bandoulière.

Après quelques secondes d'hésitation, je prends mon courage à deux mains et décide de me diriger vers le philosophe, qui semble perdu dans ses pensées... Tout le monde a déserté la salle. « Professeur Wittgenstein ! Professeur Wittgenstein ! Excusez-moi, est-ce que je pourrais avoir un autographe ? » Et je lui tends les Recherches. « Mais très certainement », me répond-il, et il prend le livre pour y écrire quelques mots. Je lui dis : « J'ai fait l'histoire à l'université mais j'ai longtemps hésité avec la philo. Cependant, à vous lire, j'ai bien fait de ne pas avoir choisi la philo... » Il me regarde avec de grands yeux interloqués : « Mais non ! Pourquoi donc ? » Je ne sais pas ce que je dois lui répondre.

Après avoir signé mon exemplaire des Recherches, il sort une série de cartes de visite sur lesquelles sont inscrits les noms de diverses personnes qu'il a côtoyées. « À vous de m'aider maintenant ! », me lance-t-il, et il me tend une carte sur laquelle sont notées les coordonnées de Maurice Drury. Je comprends que je vais devoir signer toutes ces cartes en sa compagnie et que ça va durer très, très longtemps...

« Ça te pose un problème ? » — À l'une des deux seules caisses ouvertes du Match de la chaussée d'Alsemberg, en fin de matinée, la file se prolonge jusque dans les rayons. Un vieux monsieur portant des lunettes nasales arrive perpendiculairement à la file et reste planté devant moi avec son caddie. Veut-il passer avant tout le monde ? Un jeune homme derrière moi lui lâche : « La file commence là-bas dans le fond, Monsieur... » Et le vieux d'aboyer : « Je sais ! Mais moi je reste ici ! Ça te pose un problème ? Ça te pose un problème ?... Non ? Ça va alors ! » — Vieux, malade... et désagréable en plus...

Manipulation. — Et voilà qu'il faut que je recontacte Lewis en urgence ce soir. Après un mois de silence, il m'a téléphoné à deux reprises cet après-midi, mais j'avais coupé mon téléphone, comme de plus en plus souvent en ce moment. Voyant que l'appel ne menait à rien, il a téléphoné à Mary pour lui demander de me dire qu'il fallait absolument que je le recontacte. Tout ça pour quoi ? Pour me proposer, une fois au bout du fil, de le voir demain midi... Il sera seul toute la journée... Il a des choses à me dire... « J'ai eu de graves problèmes de santé pas chouettes du tout il y a peu, tu sais... Des neurones qui s'en vont... Ce n'est pas grave si on ne se voit pas, mais ça me ferait tellement plaisir... » Connaissant le spécimen, je sais pertinemment que j'ai devant moi un cas particulièrement appuyé de manipulation : il joue sur la corde sensible (« Je vais très mal ») pour m'apitoyer. Du coup, je me crispe et je n'ai pas envie de le voir. Demain, je ne lui téléphonerai pas. (Mais peut-être suis-je un odieux et insensible paranoïaque qui voit de la manipulation partout alors qu'il n'y a qu'un besoin humain très réel ? — Mais non !)

Potemkine-Cabraliego. — Mary me rejoint à la Maison du Peuple vers 20 heures. Nous partons directement prendre un verre à la terrasse du Potemkine. L'endroit est curieusement désert — de menaçants nuages couvrent l'entièreté du ciel, ceci explique sans doute cela — et le serveur, comme d'habitude, ne pige rien à ce que je lui raconte (j'ai l'impression d'être à Londres).

De la puissance de l'habillement : Mary porte un pull marin du plus bel effet, et force est de constater que ça lui va très bien. À côté des siens, mes vêtements noirs sans aucun style forment un contraste négatif. (Oui, oui, moi aussi je peux tenir un discours superficiel, en me forçant.)

Mary s'est beaucoup investie dernièrement dans une fulgurante relation d'amitié qui a très vite tourné au vinaigre. Pour résumer, et sans entrer dans les détails, elle avait mis beaucoup d'espoir en une femme rencontrée récemment : « Elle disait qu'elle voulait changer le Monde... Pas par petites couches successives mais en s'attaquant directement au sommet de la pyramide... » Samedi dernier, la dame en question est arrivée dans une soirée organisée par Mary et ses colocataires. Elle a fait bande à part avec des amis invités en dernière minute, s'est montrée très désagréable et a même failli passer à la bagarre... Mary est très déçue par toute cette histoire.

Plus tard, Mary m'explique qu'en amour, elle est souvent attirée par des individus qui, inconsciemment, lui font du mal car ils sont dans une phase d'autodestruction. Elle ne tombe jamais sur des personnes stables et équilibrées. Pourquoi les relations sont-elles toujours si compliquées ? — Parce que si ce n'était pas le cas, on s'emmerderait encore plus dans la vie, hé, couillon !

Nous terminons la soirée dans les Marolles, au Centro Cabraliego de Bruselas, une cantine servant de point de rencontre pour les Espagnols et un des seuls endroits de la Capitale où boire de l'alcool n'est vraiment pas un luxe (la Maes est à UN euro !).

« Et toi, de nouvelles rencontres ?
— Non.
— Et la stagiaire, là, à ton boulot ?
— Bof... Je n'essaierai jamais rien de toute façon...
— Pourquoi ?
— Bah !
— Et tu vois encore du monde ?
— Non.
— Léandra, ça va ?
— Je pense que ça peut aller, oui...
— Walter, des nouvelles ?
— Non.
— Emily ?
— Non, non...
— Andrew ?
— Non... En fait je ne vois plus personne, hein...
— Tu ne leur enverrais pas un message ?
— Non, non...
— Vu ta vie actuelle, tu ne risques pas de faire de nouvelles rencontres, en fait, ou alors par hasard, dans un bar... »

dimanche 6 mai 2012

Roses

Présidentielle 2012. — Je suis à la Maison du Peuple (pour ne pas changer) lors de la publication des premiers résultats fiables... Un secret de Polichinelle car peu après 18 heures, les sites Web du Soir et d'autres journaux belges annoncent clairement la couleur : le nouveau président de la République française sera François Hollande.

C'est là que je me rends compte de ce que c'est d'être émotionnellement de gauche. Car être d'un bord politique, quoi qu'on en dise, c'est avant tout une question de tripes : l'émotion d'abord, la raison ensuite. (Si je devais utiliser pour l'occasion un langage Western, je dirais : « On pend d'abord, on juge après. ») Donc, lorsque je vois la bouille joviale du candidat socialiste sur tous les sites de presse, ma première réaction est un accès de joie, voire de larmes de bonheur (je suis un grand sensible) : « Ha putain, mais c'est pas possible... Ils l'ont élu ! La droite est enfin éjectée de l'Elysée ! » Finies les dérives sécuritaires ! Finis les discours xénophobes à peine cachés !

« Bon, OK, me dis-je, le type n'est pas de gauche radicale, peut-être n'est-il même pas de gauche du tout, mais au moins ce président de la République-là aura un discours beaucoup plus tempéré, plus raisonné que l'opportuniste qui quitte la fonction... Et il sera à la tête d'un gouvernement social-démocrate. C'est toujours mieux que rien. »

Et puis... Et puis la raison reprend le dessus. Je me dis que, comme Elio Di Rupo en Belgique, ce président socialiste sera à coup sûr, à moins d'isoler l'Hexagone du reste du Monde, porteur de nombreuses réformes d'essence néolibérale, imposées par les marchés... Des réformes qui auraient dû être menées par un gouvernement de droite, et non par un socialiste, qui y perdra ses plumes et deviendra impopulaire. — À moins que... Mais non !

Et puis je me dis que ce n'est pas parce qu'une forme molle de socialisme* a repris le pouvoir exécutif en France que le jeu va forcément changer... La donne est la suivante : mesures d'austérité voulues par la Finance internationale, paupérisation de l'Europe, montée en flèche de l'extrême droite, qui brise de plus en plus le cordon sanitaire qui l'isolait de l'espace de décision depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. (Voir, et ce n'est qu'un exemple, la toute récente arrivée des néo-nazis de l'Aube dorée au Parlement grec. — Voilà ce qui se passe lorsque les seules solutions modérées proposées sont des mesures d'austérité ! — Voir aussi, en passant, la direction prise par l'Allemagne après la Première Guerre mondiale.)

En toute raison, et en dehors de la moindre émotion, dois-je vraiment me réjouir de voir François Hollande arriver au poste de président de la République au moment même où, à travers la fenêtre orientale de mon appartement, je vois l'Europe prendre feu ?

C'est toujours mieux que rien, oui, oui...

Soirée. — Ce dimanche, je passe la soirée en solitaire. Je prends tout mon temps pour écrire un article à rallonge, celui consacré à la journée de vendredi, sur les pneus à crampons, les collègues de Léandra, la soirée chez Tom, La Nef des fous, etc.

Seul contact : un coup de fil d'Emily. Il y a beaucoup de bruit dans le café et j'ai du mal à la comprendre. Condensé : elle est à la librairie Filigranes avec Andrew ; les deux cherchent des guides touristiques ; leur idée est de se rendre, durant le long week-end de l'Ascension, en Allemagne, « plutôt du côté de la Pologne Cologne »... Suis-je intéressé ? « Non, non, ça ne va pas être possible pour moi. » (Mon voyage au Canada sera a priori la seule incursion en dehors de la Belgique cette année.) Emily ne me rejoint pas ce soir, Andrew se rend apparemment à un drink électoral... Et moi, je continue à écrire...
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* Aucun rapport avec l'homme : c'est le socialisme du PS qui est mou, en général.

mercredi 2 mai 2012

Un problème avec les balais

Tartine. — « Dis donc, Hamilton, tu nous as écrit une tartine, hier soir !
— Oui, car nous avons abordé plein de sujets intéressants... Et je n'ai même pas mentionné ma lecture intensive du Marie Claire de Léandra, ni notre idée d'enregistrer une soirée à l'aide d'un dictaphone numérique...
— Bigre !
— En outre, je ne sais pas si tu as remarqué, mais j'aborde tout cela avec une certaine légèreté. Je fais de l'humour en mentionnant David Vincent ou bien le taux de pénétration, pour citer deux exemples qui n'ont strictement aucun rapport entre eux...
— Euh...
— Et tu en penses quoi, de mon nouveau système de présentation ? Le fait d'abandonner les trois astérisques au profit de paragraphes introduits par des sous-titres en gras suivis d'un tiret cadratin tout propret ?
— Hein ?
— Peu importe ! Tout ça pour dire que quand j'écris de cette manière, c'est que je suis bien dans ma peau, dans mon "état normal" en quelque sorte.
Mouais... Dans ton "état normal", sauf que tu recommences à discuter avec toi-même... 
Ça faisait longtemps, hein ?
— Et là, tu fais le malin en mettant en lien un vieil article de ce blog, pour te vanter : "Hé, regardez, ça fait un petit temps que je tiens le coup, quand même !" »

Balai. — Dans le train de retour vers Liège-Guillemins, en soirée, une discussion entre deux dames (la mère et sa fille ?) installées sur les banquettes de l'autre côte de l'allée centrale...

« (...) Ouais, ça fait une semaine qu'il loge chez moi. Et il fout que dalle...
— Quel feignant ! 
— Et il a un problème avec les balais...
— En plus du reste ?
— Ouais... À mon avis, son père lui a mis un balai dans le cul quand il était gamin, alors il est traumatisé.
— Il a quel âge ?
— Vingt ans.
— Et il reste combien de temps, encore ?
— Trois semaines environ... 
— Ha. Merde.
Mais bon, il est mignon. C'est pas ça le problème, hein... »

Le retour. — Maison du Peuple. Emily est revenue de son long week-end chez ses parents. Ça fait dix jours exactement que je ne l'ai plus vue. Elle s'est un peu maquillée et parfumée, présente une coupe de cheveux légèrement différente ainsi qu'un joli collier. Par ailleurs, elle porte de nouveau, en arrivant, ce manteau rouge confortable, plus pragmatique que le reste de son habillement.

Elle me donne des nouvelles de sa famille. Sa mère est toujours maniaque de la propreté et veut toujours tout contrôler (au point de critiquer le moindre bout de légume traînant dans la cuisine quand Emily fait à manger) ; son père a toujours l'air aussi sympathique (la cinquantaine l'a rendu cool) et son frère toujours aussi psychopathe (il a démoli psychologiquement une de ses collègues... et en est fier).

Bribe de discussion :
« Tu devrais lui téléphoner... Ça lui ferait plaisir.
— Tu sais, je ne téléphone pas souvent aux gens.
— Pourquoi ?
— J'ai l'impression que je les dérangerais.
— Mais non, tu ne les dérangerais pas...
— Si Léandra ne me téléphonait pas, par exemple, je pourrais rester des semaines sans la contacter. Je sais que ce n'est pas bien, mais ça ne veut rien dire.
— C'est bizarre.
— Ouais. Je n'aime pas contacter les gens. C'est comme ça. Et je n'ai, du coup, pas de nouvelle de grand monde en ce moment, à l'exception de Mary et de Léandra... » 

Je suppose que c'est lié à mon éducation... Mes parents ne sont pas du genre à me téléphoner pour rien et, à chaque fois que je téléphone à mon père, il est tout surpris : « Ouais, Hamilton, qu'est-ce qu'il y a ? Y a un truc qui ne va pas ? » Donc je ne téléphone que pour dire quelque chose. Si je n'ai rien à raconter, je garde le silence — au téléphone, tout au moins !

Emily a besoin de dormir (et moi aussi). Cependant, pour une fois, je reste seul à mon « quartier général », histoire d'écrire un peu...

dimanche 15 avril 2012

Parcourir un paysage de pensées étrangères

Filigranes. — Aujourd'hui, j'ai rendez-vous chez Walter pour un troisième après-midi consacré aux Colons de Catane (le vrai jeu de plateau, évidemment, et non son homologue en ligne). Avant de m'y rendre, je passe en vitesse chez Filigranes, la librairie dont Léandra et Andrew n'arrêtent pas de me dire le plus grand bien, située le long de la petite ceinture de la ville, à quelques centaines de mètres du métro Arts-Loi...

Sa devanture rouge et blanche est facilement reconnaissable. À l'intérieur, une profondeur que jamais je n'aurais soupçonnée si je m'étais contenté de rester dehors sous la pluie. Après avoir remis mon sac en bandoulière à un gentil garde très poli (ça existe), je pars à la recherche du coin "Philosophie". — Un jour, il faudra que j'y retourne pour jeter un œil aux rayons "Science-fiction", "Fantastique" et "Bandes dessinées". Aujourd'hui, je n'ai pas le temps... Ce sera la philo et puis c'est tout ! Je traverse donc sans m'y arrêter ce qu'ils appellent le "cafffé" : un endroit, plus ou moins central, où les familles peuvent s'asseoir pour déjeuner, et les solitaires se poser pour lire un livre...

Silence & hauteurs. — Partie "Philosophie" de la librairie : déserte, en retrait, loin de l'agitation et des enfants qui courent. Dans un coin, une vendeuse regarde son ordinateur et ne dit mot. Les étagères de livres sont hautes et demandent quelquefois l'utilisation d'un escabeau. 

Je regarde d'abord à "S" comme "Schopenhauer"... Ils ont Le monde comme volonté et représentation, dans deux éditions différentes : d'abord celle en un seul volume, couverture rouge, reprenant la traduction d'Auguste Burdeau, qui commence à dater (1885) ; ensuite celle, en deux volumes de poche, avec sa toute nouvelle traduction (Gallimard, 2009). La taille des caractères de la première traduction est minuscule, à tel point qu'il me faudrait presque une loupe pour arriver à déchiffrer le texte. Je choisis donc le premier des deux tomes de la nouvelle édition (1134 pages bien tassées, en comptant l'appareil critique).

Je regarde ensuite à "K" comme "Kierkegaard" (partie supérieure d'une étagère) et sélectionne un recueil de trois textes : Miettes philosophiques, Le concept de l'angoisse et Traité du désespoir. Lu en vitesse, dans le sommaire des Miettes, ce sous-titre énigmatique : "INTERMÈDE. Le passé est-il plus nécessaire que l'avenir ? ou Pour être devenu réel le possible en est-il devenu plus nécessaire qu'il ne l'était ?" (Kierkegaard se cognait-il lui aussi la tête contre les murs de sa cage en se posant des questions qu'il n'aurait pas dû se poser ?)

Enfin, je regarde à "W" comme "Wittgenstein", évidemment. Grands dieux, ils ont une rangée entière d'écrits de lui et sur lui : les textes majeurs (le Tractatus, les Recherches, De la certitude...) mais aussi, par exemple, ses "carnets secrets" (écrits en 1914-1916, durant sa participation à la Première Guerre mondiale) ainsi qu'une récente édition de sa correspondance avec l'architecte Paul Engelmann (1916-1937). Il faudra que je me procure tout cela petit à petit. En attendant, j'opte pour Ludwig Wittgenstein, une introduction de Chiara Pastorini, toujours dans mon optique de tout faire à l'envers : lire les modernes avant les anciens, me plonger dans les textes originaux avant de lire des introductions au sujet, etc.

Ces trois philosophes ont en commun de proposer un système de pensée fondamentalement différent du mien. En sortant de la librairie, je me suis posé la question suivante : pourquoi suis-je attiré actuellement par Wittgenstein et non plus par Russell (pourtant beaucoup plus proche de mes convictions) ? Pourquoi Arthur Schopenhauer et non, à ses antipodes, les néo-positivistes du Cercle de Vienne ? Pourquoi Kierkegaard, l'existentialiste chrétien ? La réponse est assez simple : en lisant des penseurs avec lesquels je suis en phase, je n'apprends strictement rien de nouveau ; je ne fais que conforter mon cadre de certitudes, de convictions... Par contre, en parcourant — et en essayant de comprendre — les paysages lointains et étrangers de la philosophie, je m'ouvre à d'autres formes de pensée : à défaut de sortir de mon cocon matériel (mon petit cercle d'amis, "ma" Maison du Peuple), au moins je sors de mon cocon intellectuel, et saute dans l'inconnu.

Et puis, il y a le fantôme de Goethe et la fureur rigoureusement analytique de la pensée allemande...

Catane chez Walter. — Lorsque j'arrive chez lui, un peu avant 14 heures, Walter m'apprend que Mary a fait faux bond. Elle devait venir jouer avec nous cet après-midi mais n'arrive pas à se lever à cause, si j'ai bien compris, d'un space cake qu'elle aurait ingurgité en trop grande quantité hier soir. Nous ne sommes donc que quatre pour ce troisième après-midi "Colons de Catane" : Emily, Walter, Frédéric et moi. — Frédéric : l'ami historien de Walter, que nous avions déjà aperçu lors de la pendaison de crémaillère (le samedi 17 septembre 2011) et la soirée d'anniversaire de ce dernier (le vendredi 14 octobre suivant). Walter a rempli son frigo de bières, de sushis, d'une tarte... Croyant que nous serions cinq, il a vu trop grand... En outre, il aurait bien aimé jouer avec l'extension pour cinq ou six joueurs. Moi aussi, mais ce sera pour une autre fois (le mois prochain ?).

Frédéric n'a jamais joué aux Colons de Catane de sa vie mais apprend vite. Nous lui expliquons comment se débrouiller avec l'extension "Villes et chevaliers" (qui n'est certainement pas la plus simple, surtout de prime abord) et il comprend rapidement le concept. Il s'en sort même sans problème lors de la première partie et gagne presque la deuxième. C'est parce qu'il possède "l'esprit jeu" : il a l'habitude des jeux de société, donc il appréhende plus facilement les règles d'un nouveau monde (la remarque vaut sans doute aussi, par exemple, pour Amy et Zapata).

Je gagne les deux premières parties. Frédéric s'en va vers six heures et nous en rejouons une dernière, très serrée, qui sera au final gagnée par Walter... Comme d'habitude, Walter propose d'aller boire un verre au Corto. Comme d'habitude, j'accepte. Comme d'habitude, Emily nous reconduit en voiture. Être au Corto, avec Walter, un dimanche soir : ce n'est pas le bon moment pour arrêter de boire des Chimay... Tant pis : le "régime" attendra demain.

samedi 14 avril 2012

En string dans une boîte à chat

Sortir ? Ne pas sortir ? — Je ne fais rien de ma journée, si ce n'est jouer, encore et toujours, aux Colons de Catane en ligne, ce qui a un effet néfaste sur mon humeur. Je sais que je suis en train de gâcher mon week-end "libre" (c'est-à-dire sans ma fille), mais je suis comme cloué sur place. J'enchaîne les parties, sans discontinuer. Et j'en gagne de plus en plus. — La drogue du jeu. 

L'après-midi, je passe deux coups de téléphone... Le premier à Léandra, que je n'ai plus vue depuis longtemps. Elle m'apprend que Jonas, en plus d'être dans les limbes de l'indécision, a un petit problème de santé : "On a cru que c'était grave... mais non." Le second à Emily car il est question, peut-être, de rejoindre Andrew et Walter en ville... Elle ne répond pas (j'apprendrai plus tard qu'elle dormait encore à l'heure de mon coup de fil). 

Digression temporelle... En début de soirée, Andrew et Walter assistent à une "performance" artistique techniquement orchestrée par Igor : une drôle d'histoire de "flamande en string" (la description est de Walter) faisant le tour d'un terrain vague, en courant, dans l'enceinte de Tour & Taxis. Après avoir couru, l'actrice se terre dans une petite maison, clin d'œil à la boîte à chat de Schrödinger. Est-elle vivante ? Est-elle morte ? Comment perçoit-on sa propre existence ?... Au final, la performance est un chouïa ratée : à cause d'un bête problème de micro, les spectateurs (une septantaine de personne, principalement des amis des artistes et des bobos à smartphone, parfois les deux à la fois) n'ont entendu que des bribes du monologue philosophique de la "performeuse"...

Emily me rappelle en fin d'après-midi et m'apprend qu'elle n'est pas disponible, du moins pas avant la seconde partie de soirée... Elle a en effet prévu de sortir avec "les autres" (Charles-Henri et compagnie). J'hésite. Est-ce que je rejoins Andrew et Walter ou est-ce que je reste chez moi ? Si je reste, peut-être pourrai-je voir Léandra ? Je suis indécis et je déteste ça. Je décide finalement de rester chez moi, confortablement affalé dans mon petit divan rouge, devant les Colons de Catane évidemment. J'apprends que Léandra restera "au chevet de Jonas" aujourd'hui. Puis Emily me téléphone à nouveau : tout compte fait, sa sortie est annulée et elle me propose d'aller manger en attendant Andrew et Walter. J'accepte. Le rendez-vous est fixé au Ellis Gourmet Burger, un snack de la place Sainte-Catherine.

Amblyopie sentimentale. — Chez Ellis Gourmet Burger. Pas de table disponible : le serveur nous installe au bar. Pour une fois, Emily n'est pas habillée "à l'aise" et porte un très joli dessus noir (un vêtement qu'elle a acheté à l'occasion d'un récent mariage dans sa famille), associé assez curieusement à un jeans et un manteau rouge... Au centre de la discussion : le strabisme. Emily m'explique que dans certains cas de strabisme non corrigé durant la petite enfance, il arrive qu'une personne perde totalement l'usage d'un œil, non parce que celui-ci est endommagé d'une quelconque manière mais parce que le cerveau ne peut analyser l'image qu'il reçoit. Le terme consacré est "amblyopie". Je trouve très curieuse et assez intéressante cette idée de cerveau incapable d'interpréter une donnée sensorielle provenant d'un organe sain : cela montre, pour ainsi dire, qu'une donnée visuelle n'est disponible qu'après interprétation, comparaison, classement... — Encore une Gestalt ?

Le hamburger au bacon est très bon mais le service très énervant. Chaque minute, un serveur vient nous demander si nous avons choisi. Les places sont chères et il faut choisir vite, mon gars... On se croirait dans un bar branché parisien. Je déteste.

« Et Charles-Henri, ça va ?
— Oui, ça va bien. Il fait toujours plein de trucs... Parfois, je me demande où il va chercher toute cette énergie.
Ça fait longtemps que je ne l'ai plus vu. 
— D'un côté, tu as tout fait pour...
Mmmmmh ?
— Tu ne répondais plus à aucune de ses invitations. Il a fini par se lasser. »
(Ça me demandait un trop grand effort de faire semblant d'être naturel... Très difficile de les voir, ces deux-là... Et surtout, très difficile de la voir. Il existe une zone morte dans mon cerveau lui correspondant : une amblyopie sentimentale, en quelque sorte... Nul sentiment en cet endroit où pourtant, à une époque pas si lointaine, il y avait beaucoup d'amour.)

Nous rejoignons Walter, Andrew, Eugenia (sa collègue russe), accompagnée d'une de ses amies, au café De Markten, une cantine au design aseptisé située à une centaine de mètres de notre snack à burgers. Nous buvons un verre, discutons de la performance de la "dame en string" (voir plus haut) et quittons assez rapidement l'endroit pour un des vieux cafés à impasse du Pentagone bruxellois...  Faute de place au Bon Vieux Temps, nous passerons la fin de la soirée à l'Imaige Nostre-Dame. Entretemps, les deux Russes sont parties.

I just wanna feel real love. — À l'Imaige, une playlist pour le moins bigarrée, puisqu'elle comprend à la fois "Close to Me" de The Cure et "Feel" de Robbie Williams. 

Close To Me by The Cure on Grooveshark

Feel by Robbie Williams on Grooveshark

Que j'aime "Close to Me" n'a rien d'étonnant. Même si ce succès commercial n'égale pas — et je ne fais ici que répéter, je pense, un avis largement partagé par de nombreux fans du groupe — les pépites de leur "trilogie noire" (Seventeen Seconds, 1980 ; Faith, 1981 ; Pornography, 1982), ça reste du très bon Cure. Par contre, pourquoi "Feel" de Robbie Williams me touche-t-il autant ? Pourquoi est-ce cette chanson que je garde en tête pour le restant de la soirée ? Parce que je l'écoutais jeune, sur MTV ? Impossible, car la chanson date de 2002... — Non : il faut croire que j'aime cette chanson parce qu'elle me parle, c'est tout. C'est un truc qui ne s'explique pas, un peu comme ma passion pour Julien Clerc ou les premières versions de Starmania... (À un moment, Robbie dit : "My head speaks a language I don't understand". Fait-il une référence à la critique du langage privé par Wittgenstein ? — Mais non !)

Après Batman et Retour vers le futur, Walter est désormais légèrement obnubilé par Apollo 13, ce film qui relate les mésaventures de trois astronautes obligés de rentrer sur Terre dans des conditions incroyablement difficiles et dangereuses, à la suite de l'explosion d'un réservoir d'hydrogène... Walter est fasciné par l'exploit réel des trois astronautes, mais également par une donnée technique du film (et il y a effectivement de quoi l'être) : "Pour simuler l'apesanteur propre à l'espace, ils ont dû faire environ 1500 vols paraboliques en avion lors du tournage !"

Andrew parle de la diffusion, la semaine dernière sur France Culture, de quatre émissions des Nouveaux chemins de la connaissance consacrées au "Rêve américain à l'écran". Dans la première, la présentatrice Adèle Van Reeth reçoit Yves Pedrono, un spécialiste et un puriste du Western, également intéressé par les liens entre ce genre et la Bible. Tout cela donne envie d'écouter le podcast de l'émission... La semaine prochaine sans doute...

Un peu après minuit, Andrew repart en voiture avec Emily et Walter se charge de me ramener chez moi. Pour une raison inconnue, le trajet de retour est ponctué d'embouteillages... — De retour chez moi, je fais fort : je joue aux Colons de Catane en ligne jusqu'à 7 heures du matin. Dans trois-quatre heures, faut que je me lève !

mardi 10 avril 2012

Dépendances

Alcool.Au commencement fut l'environnement social. C'est mon environnement social (universitaire) qui m'a poussé à boire (de la bière, principalement). Non pas que je buvais pour "faire comme les autres", mais plutôt pour me poser beaucoup moins de questions. Si dans une fête je restais sobre, j'étais forcément mal à l'aise... (Et si je n'avais pas bu la moitié d'une bouteille de Beaujolais nouveau lors d'une soirée universitaire, je serais peut-être encore puceau... — L'alcool n'a pas que des mauvais côtés. — Mais qu'est-ce que je raconte comme conneries, moi ?)

Problème : il m'a fallu boire de plus en plus pour arriver au même résultat (résultat qui peut être résumé comme suit : vivre l'instant présent et ne pas me poser de questions). À la fin de l'université, la boisson faisait ainsi partie intégrante de mon mode de vie. L'addiction était devenue psychologique, et peut-être même physique : je croyais dur comme fer que l'alcool avait un effet déstressant sur moi alors que c'était exactement l'inverse qui se passait, à savoir que j'étais stressé si je n'avais pas mon alcool journalier. — Un problème change du tout au tout quand je l'observe sous un autre angle.

Je bois désormais à la moindre occasion. Certains amis boivent pas mal et je bois donc avec eux. Mon père boit beaucoup, du moins en ma présence, donc je bois avez lui... (Ça devient presque de l'émulation.) Mais quel intérêt ai-je de boire chez moi ? — L'habitude, mon vieux, l'habitude !... L'habitude de considérer ta bière comme une récompense... et la deuxième comme sa continuité logique... et la troisième comme une obligation... Etc.

Aujourd'hui, revenu chez moi à pied de la gare faute de tram, je prends un très long bain bouillant et ne bois que de l'eau. Étant chez moi et — circonstance aggravante — n'ayant pas bu, je suis incapable d'écrire la moindre ligne de texte et passe donc ma soirée à jouer aux Colons de Catane en ligne. 

Catane. — Je viens en effet de découvrir qu'il existait une très belle version officielle en ligne (pour PC, Mac et smartphones) de ce formidable jeu et de ses extensions : Playcatan.com. L'esthétique n'est pas mal foutue, les règles sont respectées à la lettre et certains plateaux sont gratuits. (J'ai comme la désagréable et très rare impression d'être en train de faire de la publicité pour ce site Web.)

Pour bénéficier de toutes les fonctionnalités (jouer en ligne avec d'autres joueurs sans restriction, avoir accès à tous les plateaux de jeu), j'ai décidé de souscrire à un abonnement — $5,90/mois, je m'en remettrai ! Dans la mesure où, pour le moment, je joue beaucoup à ce jeu avec Walter, Emily et d'autres, je vais donc pouvoir m'exercer sur la plupart des extensions et également en apprendre un peu plus sur certaines règles (je pense notamment à l'utilisation des chevaliers, au sujet de laquelle nous avions certains doutes lors des dernières parties).

Ce soir, j'ai eu la très mauvaise idée de jouer directement avec d'autres joueurs et je me suis fait laminer en beauté, non pas parce que j'étais incompétent mais plutôt parce que je ne comprenais pas comment fonctionnait le plateau de jeu virtuel — Oui, c'est très con. J'ai donc passé le restant de ma soirée (et une partie de ma nuit) à tester le jeu avec des adversaires virtuels. Ce week-end, je retenterai les parties publiques !

dimanche 8 avril 2012

De la futilité de la rédaction d'un blog durant un conflit thermonucléaire et de l'extension de cette futilité à la vie de tous les jours

Contexte. — Une guerre mondiale au cours de laquelle pleuvent les bombes thermonucléaires, par millions. Les survivants se réfugient dans les caves, les égouts, etc. Parce qu'il n'y a plus de réseaux, plus de serveurs, plus d'électricité, Internet est mort et enterré. (Dans une contrée lointaine, dit-on, certains hackers ont réussi à restaurer un semblant de réseau local, mais ce n'est sans doute qu'un mythe, une légende urbaine.) Sauvés du carnage, quelques ordinateurs, mais de toute façon sans courant électrique les anciennes machines ne servent à rien. Et puis, tout le monde s'en fout un peu, car il faut empêcher Bobby de bouffer la jambe du voisin et grand-père de faire caca partout dans le bunker, etc. — La fin de la civilisation.

Je suis parmi un groupe de survivants et me demande comment continuer la diffusion de mon pseudo-journal intime. Que faire ? Écrire mes pensées, mes observations et mes actions dans un carnet ?... Les recopier sur les rares feuilles de papier qui n'ont pas brûlé, puis les distribuer aux rescapés, et ce afin de perpétuer, d'une manière beaucoup plus rustique et locale, l'exploitation de mon stupide blog ? J'imagine le résultat :
« Aujourd'hui, mardi 19 septembre 2017, j'ai cuisiné une casserole de limaces à la vase pour tous les survivants, à l'exception de Johnny, qui se replie de plus en plus sur lui-même. (Celui-là commence à faire peur à tout le monde, surtout lorsqu'il hurle la nuit — Étienne dit qu'il devient dangereux et que nous allons peut-être devoir le tuer.) Le groupe me considère de plus en plus comme la personne-ressource quand il s'agit de cuisiner un bon plat pour la communauté. Le rôle me plaît assez bien.

Gaëlle se plaint de ne pas avoir de balançoire. Elle ne sait pas attendre. Je lui ai pourtant clairement expliqué que la situation sera peut-être réglée lorsque nous récupérerons les ossements de Johnny, à condition qu'Étienne accepte qu'on le dépèce après son meurtre. »
Chaque jour, je distribuerais ces tranches de vie à la communauté, qui les lirait avec la plus grande attention. Je garderais le nom de "Hamilton's Diary", en mémoire de mon ancien journal en ligne. Les lecteurs ne comprendraient sans doute pas la référence, mais la filiation me ferait du bien.

C'est en imaginant ce genre de situation extrême que je me rends compte de l'inanité de tout ce que j'écris ici — et cela concerne de facto tout projet de journal intime sur le Web. On conçoit facilement, pour je ne sais quelle raison, que quelqu'un décrive jour après jour sa vie morne et inintéressante à l'aide d'un blog, qui sera noyé dans la masse des projets similaires (après tout, il le fait autant pour lui que pour les autres)... Pourtant, hors de tout contexte numérique, cette situation s'avère profondément ridicule

On imagine en effet beaucoup plus difficilement la même personne écrire tous les éléments sans importance de sa vie dans un journal papier qu'il distribuerait, soit au sein d'un bunker après un holocauste nucléaire, soit simplement dans la rue, avant l'arrivée des supports numériques et des réseaux... Dans pareil cas, tout le monde regarderait cette personne avec de grands yeux et demanderait, à raison, pourquoi elle passe son temps à partager de telles futilités : "Pourquoi nous distribues-tu des tranches de vie qui ne regardent que toi ?", "Pourquoi serions-nous intéressés par ton existence ?", "Pourquoi ne nous donnes-tu pas plutôt des nouvelles de l'extérieur ?", etc.

Écrire est vain.
Ne pas écrire l'est tout autant.
Ce qu'il me manque actuellement, c'est du sens.

* * *

Situation. — Je passe la matinée et l'après-midi chez mes parents, avec Gaëlle. J'ai contribué au diner en leur préparant des steaks à la sauce au poivre. Le bœuf a mariné vingt-quatre heures dans un mélange d'huile d'olive à l'ail, de basilic, de persil plat, de vin rouge et de sel. Pour la sauce au poivre, j'ai récupéré ma recette de la dernière fois et me rends compte que c'est toujours autant de complications pour pas grand-chose — mais c'est bon !

Retour à Bruxelles. Les transports en commun sont à l'arrêt au moins jusqu'à mardi, en raison du meurtre d'un agent de la STIB. Je rentre donc chez moi à pied depuis la gare du Midi, en effectuant un crochet par le Parvis de Saint-Gilles afin, peut-être, de faire une pause à la Maison du Peuple (ben voyons !). Surprise : Emily et Andrew sont là, à l'une des tables à banquette proches des grandes fenêtres. Je m'installe avec eux. Ils me parlent de leur journée.

À la librairie Filigranes, Andrew a flâné dans le rayon "Philosophie" (paraît que c'est dans l'air du temps de lire de la philo). Il me parle d'un livre de Bertrand Russell intitulé Histoire de la philosophie occidentale (1959)... Sacré Bertrand, va ! — Durant la seconde moitié de sa très longue vie (1872-1970), il n'a cessé de quitter sa logique et ses mathématiques pour tourner autour de la philosophie... Que je sache, il n'est à l'origine d'aucun concept novateur, ni d'aucune nouvelle "manière de penser". Par contre, c'est un très bon vulgarisateur. (C'est également un progressiste en ce qui concerne la révolution des mœurs et les questions sociales — note pour plus tard : commander les deux tomes de sa biographie, également signée Ray Monk, qui n'existent hélas qu'en anglais, je crois.)

Je leur parle de Mary, du fait qu'elle va peut-être venir loger chez moi pendant un an à partir de septembre (événement dont ils sont déjà au courant, à n'en pas douter) et de sa légère addiction pour "Tout le monde veut prendre sa place" en ligne. Je leur montre ledit jeu sur le petit ordinateur portable et nous faisons quelques manches, que nous gagnons à plusieurs reprises, en partie grâce au "flair" et à la culture d'Andrew.

L'air est vicié, la musique omniprésente. Je leur propose de terminer la soirée chez moi au calme. Arrivés à mon appartement, Andrew accepte même de jouer à une partie de Colons de Catane ("Pour voir..."), que je gagne. Une partie, pas deux, hein ("On range ?"). De toute manière, vu le degré de fatigue de tout le monde, ça vaut peut-être mieux comme ça. (Si Walter avait été là, ou Amy, ou Zapata, nulle doute que nous aurions recommencé une deuxième partie, puis une troisième.)

Pas de guerre thermonucléaire, pas de seconde partie, pas de folie : mes invités s'en vont sagement vers minuit.

samedi 31 mars 2012

Brave New World

Suite de l'histoire de l'éventuelle colocation avec Mary au semestre prochain : après avoir demandé à quelques rares personnes dont l'avis compte, pesé le pour et le contre, je suis arrivé à la conclusion — très curieuse — que c'était sans doute une bonne idée. Au registre des "contre" : l'idée très angoissante, avancée notamment par Emily, que je ne serai plus entièrement pour ainsi dire "chez moi chez moi", que je perdrai une partie de mon indépendance. Au registre des "pour" : le changement de routine, la rencontre de nouvelles personnes (on peut toujours rêver), ainsi que l'apport financier substantiel — ou plus exactement : le retardement de ma faillite personnelle.

Cependant, ce qui a fait pencher la balance en faveur du "oui" est plus que certainement l'avis positif de Léandra et de mes parents. Pour Léandra, rien de plus normal : elle pense depuis longtemps à ouvrir son propre appartement à la colocation. En ce qui concerne mes parents, je croyais au contraire qu'ils me déconseilleraient un tel programme, mais ce n'est pas le cas. Mon père : "À ta place, je l'aurais fait depuis longtemps... T'as vu le truc que tu loues pour toi tout seul ?" Ma mère, apprenant que Mary travaille dans une entreprise de titres-services et pourrait faire venir gratuitement une aide ménagère : "Et tu refuses cela ? M'enfin ! Accepte !" Quant à ma grand-mère, légèrement (hem !) sourde, elle n'a a priori pas compris grand-chose : "Ha ? Tu as retrouvé quelqu'un ?"

J'ai donc envoyé cet après-midi un message à Mary pour lui signaler que j'acceptais l'idée d'une colocation. Elle vient manger chez moi ce mercredi pour en discuter... (Trois paragraphes pour expliquer l'envoi d'un bête message ? — C'est que ce genre de décision portant sur un changement de mon mode de vie constitue un vrai calvaire pour moi.)

* * *

L'après-midi, à deux reprises, je vais faire des courses avec ma maman. (C'est passionnant, ton histoire, Hamilton, continue...) J'achète une paire de talkie-walkies comme cadeau de Pâques pour ma fille — mes parents et moi lui offrirons ses jouets dès demain car durant la semaine de Pâques, elle sera chez sa mère. (Oui, d'accord... C'est très intéressant...) Plus tard, je profite de ma présence dans un zoning commercial pour acheter un nouveau sac dans un magasin de sacs (logique) et de la nourriture italienne dans un mini-marché italien (si j'y avais acheté des nouilles chinoises, c'eût été plus surprenant) : penne artisanales, vinaigre balsamique en crème, tomates cerises pelées, vin rouge... (C'est vraiment incroyablement passionnant ce que tu nous racontes là, Hamilton.)

* * *

Ce soir, le WWF* propose au Monde entier de participer à son opération "Earth Hour 2012". Le concept : éteindre toutes les lumières pendant une heure, et ce afin de réduire notre consommation d'électricité — ou plus exactement de nous faire prendre conscience de l'intérêt pour la Planète de réduire notre consommation d'électricité. 

Même si je ne vois pas vraiment l'intérêt d'une telle opération en termes d'écologie politique, je serais presque tenté de dire que "ça ne fait de tort à personne, alors pourquoi pas ?" Mouais... Sauf que le WWF, qui est à l'origine de l'affaire, est un lobby "écolo-industriel" qui, depuis ses débuts, est en rapport étroit avec le monde des affaires et des grandes entreprises multinationales...  

Toujours la même rengaine, hein, Hamilton ? Les entreprises, c'est le diable, blablabla ? Change de disque, mon vieux ! — D'accord, je me répète, etc., mais n'y a-t-il pas un problème ? Comment avoir confiance en une structure qui est à ce point dépendante des grosses sociétés commerciales, qui vit avec elles, qui est en partie sponsorisée par elles ?

Le WWF prône — et a toujours prôné — un travail de l'intérieur : l'idée n'a jamais été de changer radicalement notre manière de vivre pour protéger la nature, mais de procéder par petites touches comme : demander à tout un chacun d'éteindre la lumière pendant une heure ou encore travailler gentiment avec les entreprises pour qu'elles fassent plus attention à l'environnement... Ainsi le WWF soutient-il Danone dans ses initiatives de supprimer les suremballages. Ainsi, peut-on lire dans leur rapport 2010 (page 29), la Coca-Cola Company réduit-elle son gaspillage d'eau potable, avec l'aide du WWF... (Pub, pub, pub.)

Et puis, il y a ces informations qui circulent selon lesquelles le WWF flirte avec de "vrais méchants pas beaux" comme Monsanto (un des leaders mondiaux des semences génétiquement modifiées) ou d'autres firmes du monde de l'agro-alimentaire (Unilever, Nestlé...) qui n'ont pas grand chose d'écologique.

Bref, bref... On l'aura compris : je n'ai aucune confiance en cette ONG. 

Sur le site Web de l'Earth Hour 2012 consacré à la Belgique, les premières actualités sont des publicités à peine déguisées. Ainsi, en haut de la page, un texte annonce la couleur : "(...) Il n'est pas trop tard pour contribuer davantage à cette action. Jusqu'au 15 avril inclus, vous pouvez passer à l'énergie verte. Nos partenaires ont préparé des offres intéressantes dans le cadre d'Earth Hour. Allez vite jeter un œil aux offres et faites le pas avant le 15 avril !" Le texte contient un lien vers une page présentant trois partenaires fournisseurs d'énergie verte. À chaque contrat signé, le WWF "recevra 25 euros". Tout le monde est content !

Un peu plus bas, une publicité pour Canon, où l'on apprend que "le 31 mars à partir de 20h30, Canon éteindra son enseigne sur le toit du bâtiment" mais ce n'est pas tout car Canon va beaucoup plus loin : "Chaque employé qui apporte deux vieilles ampoules à incandescence (qui fonctionnent encore) reçoit une ampoule écologique en échange." La Chine et les pays émergents auront de plus en plus besoin d'énergie dans les années à venir, mais ce n'est pas grave car les employés de Canon recyclent leurs vieilles ampoules désormais ! Youpie !
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* WWF : World Wide Fund for Nature et non World Wrestling Federation — une entreprise de catch qui a d'ailleurs été poursuivie en justice par le WWF et qui a été contrainte de remplacer son "F" par un "E" (pour "Entertainment"). 

mardi 27 mars 2012

Jeune & jolie

À la Maison du Peuple. Aujourd'hui, c'est Mary qui doit débarquer, je ne sais trop quand exactement. À l'intérieur, la soirée "MDP Quizz #3" bat son plein. Le concept : quatre équipes de 3 à 5 joueurs sont installées autour de leur table respective au fond de la salle. Au micro, un animateur pose des questions de culture générale. Les équipes doivent se concerter et répondre par écrit à l'aide d'un formulaire prévu à cet effet. L'utilisation d'un smartphone est sanctionnée par l'annulation du round pour les tricheurs. Personne aux alentours ne peut souffler les réponses, "même si vous en brûlez d'envie". Quelques exemples de questions : "Où est mort Léon Trotski ?", "Quand le Traité de Versailles a-t-il été signé ?", "Quel est l'acteur principal de Groundhog Day et quand ce film a-t-il été réalisé, à deux ans près ?" C'est bruyant et inintéressant pour qui ne joue pas. Vu qu'il fait toujours aussi bon dehors, je pars m'installer en terrasse et attends Mary en compagnie de Ray Monk.

Mary me rejoint une dizaine de minutes plus tard. La question de partager mon appartement avec elle refait surface (cf. mercredi 21 mars 2012). J'explique à Mary que Léandra est globalement positive quant à l'idée et qu'Emily, par contre, trouve que c'est un très mauvais plan...

« Pourquoi ? 
— Je crois que c'est lié à son expérience personnelle... Qu'elle ne supporterait pas, pour sa part, de partager son appartement. Et qu'elle considère que je dois être un peu comme elle...
— Oui, je me suis dit que ce serait sans doute le plus grand problème pour toi : ton besoin de solitude.
— En effet.
— J'en ai parlé à Walter et à Lewis et eux trouvent que c'est une bonne idée. 
— Ça ne m'étonne pas outre mesure... »

Mary essaie par ailleurs de me convaincre que vivre avec elle serait une très bonne chose pour ma réputation. Elle m'affirme que si je partageais mon appartement avec une jolie jeune femme elle même, en l'occurrence : elle est vraiment incroyablement peu modeste ! , cela aurait pour effet d'augmenter mes chances de nouvelles rencontres : 

« Il faut que tu comprennes un truc important, Hamilton : les gens avec qui tu apparais en public jouent un rôle non négligeable sur ta propre image. Si je vois un mec en apparence bien mais entouré de gros lourds, je n'aurai pas envie de m'y intéresser. Par contre, si je vois un mec banal entouré de canons, je me dirai peut-être qu'il en vaut la peine, tout compte fait, parce que ces gens-là lui ont trouvé quelque chose...
— Mary, pour moi, quelqu'un qui fait attention à ce genre de détails, à l'entourage, à l'apparence, n'est déjà pas digne d'intérêt.
— Tu devrais y réfléchir, je te jure ! C'est très important !
— Dans un sens, on en revient à ton trip sur les vêtements : c'est toujours une question d'extérieur. »

Coup de téléphone de Léandra, qui me semble très déprimée. Elle m'explique qu'elle en a un peu marre, qu'elle tourne en rond avec Jonas et que ce que je racontais sur eux dernièrement (à savoir qu'ils donnaient l'impression d'être bien ensemble) est loin d'être la vérité : "D'accord, jeudi, ça allait plus ou moins, mais vendredi, ça allait déjà beaucoup moins bien, tu ne trouves pas ?" (...) "On n'arrive jamais ensemble à un endroit. Il faut toujours qu'il arrive plus tard, tout seul." Elle en a marre. Je lui ressors ce jugement exprimé de nombreuses fois auparavant : que ce sera toujours comme ça, que toute tentative de changement des fondations d'un individu est définitivement vaine... Il faut s'y adapter. Ou pas.

Tous les gens que je fréquente sont-ils donc entraînés par une spirale infernale ? (Non.)

Mary et moi terminons la soirée à l'intérieur du café, à jouer à "Tout le monde veut prendre sa place" ("TLMVPSP" pour les intimes), l'équivalent en ligne du jeu télévisé présenté sur France 2 par l'horripilant Nagui, le présentateur qui utilise constamment les candidats comme faire-valoir, quand il ne les drague pas purement et simplement. (Patrice Laffont, reviens ! Ils sont devenus fous !)