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lundi 26 août 2013

Esculape I

Et voilà qu'il observe et palpe pendant quelques secondes la petite boule dure et légèrement bleuâtre qui constitue pour toi, depuis une semaine environ, une gêne à la jambe droite. Et voilà qu'il prend ta tension artérielle et que tu observes sur son tensiomètre des extrêmes pas très nets (194/108 et 136 pulsations par minute). Et voilà enfin qu'il mesure ton poids et que tu constates que tu as grossi de vingt kilos en trois ans : 95 kg pour 172 cm, bigre !

« Je ne vais pas vous mentir, monsieur Evenvel : vous augmentez pour l'instant les facteurs de risque cardiovasculaire », qu'il te dit, puis : « Vous connaissez la remarque de la bonne sœur dans La Grande Vadrouille, hmmm ?
— Exactement ! »

Tu ressors de chez lui avec une semaine de repos forcé, un formulaire pour une prise de sang, une feuille de demande de rendez-vous chez le cardiologue où il a écrit et souligné « URGENT » et une prescription pour de l'ASAFLOW®, un antiagrégant plaquettaire à base d'acide acétylsalicylique utilisé notamment pour la prévention des accidents vasculaires.

Sur le chemin du retour, tu penses à nouveau à la proximité de la mort : allez hop ! Un petit infarctus foudroyant et on (Mary ? La femme de ménage ?) te retrouve, le lendemain ou le surlendemain, étendu sans vie dans ton lit. Du coup, tu t'imagines tous les détails de l'événement... Léandra se chargeant de prévenir ton travail (en l'entendant se présenter au bout du fil, ils sauraient directement qu'il t'est arrivé quelque chose de grave) ; quelques amis prenant la parole à la cérémonie d'incinération entre deux morceaux de folk ou de post-rock ; ta mère effondrée ; Gaëlle en pleurs lui tenant la main, déposant un dessin de toi avec un « Au revoir, Papa ! » mal orthographié sur ton cercueil...Ce qui te rend triste et te fait peur, ce n'est pas de mourir, mais bien d'imaginer la détresse des autres (en particulier celle de ta fille) face à un tel phénomène.

Et puis, tu reviens à toi et te dis que ce genre de pensées n'a aucun sens, dans la mesure où si tu es capable de les avoir, c'est que tu es toujours en vie et où, pour reprendre les mots d'Épicure dans sa Lettre à Ménécée, « la mort n’est rien pour nous puisque, tant que nous existons nous-mêmes, la mort n’est pas, et que, quand la mort existe, nous ne sommes plus. »

lundi 24 juin 2013

Jupiter

Vingt heures trente-deux. Court trajet de retour en tram vers l'appartement. Je lis, debout, cette lettre que Nietzsche a adressée à Carl von Gersdorff le 7 avril 1866* — et ce passage :
« Trois choses me servent de réconfort, mais de trop rare réconfort : mon Schopenhauer, la musique de Schumann, enfin les promenades solitaires. Hier le ciel laissait présager un orage de première grandeur, je gravis en toute hâte un sommet voisin, qu'on appelle le "Leusch" (tu pourras peut-être m'expliquer le sens de cette nomination), trouvai là-haut une hutte, un homme en train d'abattre deux chevreaux, et son garçon. L'orage éclata sur le mode le plus violent, avec tempête de grêle, j'éprouvai une incomparable exaltation et saisis à quel point nous ne comprenons bien la nature que lorsque nos soucis et nos tracas nous contraignent à trouver refuge auprès d'elle. Qu'était-ce alors pour moi que l'être humain et son indécise volonté ? Qu'avais-je à faire de l'éternel : "Tu dois", "Tu ne dois pas" ? Comme c'était autre chose, l'éclair, l'ouragan, la grêle, libres forces sans éthique ! Comme elles ont de la chance, comme elles sont puissantes, pur vouloir que ne vient point troubler l'intellect ! »
Un plaisir à double titre car j'y trouve non seulement une belle description de la liberté que seul un orage peut procurer, mais également la confirmation que Nietzsche — même Nietzsche ! — a été balbutiant (fabuleusement balbutiant tout de même) et presque romantique dans le développement de sa pensée de jeunesse (il avait vingt-et-un ans). Je pense, un sourire aux lèvres : peut-être n'est-il pas le psychopathe décelé par Léandra ?

Ensuite, il y a ce jeune gars à casquette qui fumait un joint, attendant le tram au Parvis de Saint-Gilles. Il sort en même temps que moi, me dépasse sur l'escalator de la station Albert et me parle tout de go : « Nietzsche. Nietzsche... Un grand ! Un grand auteur !
— Vous l'avez lu ?
— "Je pense donc je suis", c'est lui ? Ha non, c'est Descartes, c'est ça ? 
— Oui, c'est plutôt Descartes. »
Il continue son chemin puis, arrivé sur l'esplanade, il se tourne à nouveau vers moi :
« Mais Nietzsche, c'est quel courant philosophique ?
— Ce n'est pas vraiment un courant... C'est... Nietzsche. Des aphorismes...
— Mais il faut aussi se rapprocher de Dieu... Lire la Bible ou le Coran ? »
Je tends mon livre de poche d'un air presque peiné :
« Je crains, au contraire, que ce genre de lecture, plutôt que de rapprocher, éloigne définitivement de Dieu... »
Nous partons chacun de notre côté non sans avoir échangé auparavant un salut amical : moi vers la chaussée d'Alsemberg, lui vers l'avenue Jupiter. — Jupiter ! Un dieu romain : quelle belle ironie !

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* Nietzsche, Lettres choisies. Choix et présentation de Marc de Launay, Paris, Gallimard, 2008, p. 59-60. (Traduction de Henri-Alexis Baatsch.)

lundi 3 juin 2013

Antépénultième

— D'un coup, cette pensée : il faut que j'écrive ; que j'écrive tout cela en une seule journée !

Maison du Peuple de Saint-Gilles, lundi, avec Léandra — et cette discussion : que nous apporte donc le romantisme, et plus particulièrement cette aile morbide du romantisme qui ne voit dans le jeune bourgeon florissant que le présage d'un végétal déjà mort, c'est-à-dire mort dans l'avenir ? Que nous apporte donc le romantisme noir ? Que nous apporte cet arbre qui plonge ses racines dans la mélancolie, dans la nostalgie d'un passé qui n'a jamais existé et qui tend ses branches vers un futur (forcément sombre et pessimiste) qui n'existe pas encore ? — Il n'apporte rien, ni à nous-mêmes, ni à l'humanité, et il nous faut à tout prix nous en débarrasser.

Je lui dis, mais non en ces termes évidemment, que les textes de Nietzsche (en l'occurrence la Généalogie de la morale) constituent un excellent antidote contre le mal romantique. De manière générale, la philosophie classique (comprendre antiromantique) allemande est une fabuleuse machine d'extraction, un châssis à molettes des sentiments ! — Rayonner par et pour soi-même, voilà ce que Nietzsche propose : être un soleil et non une planète, et encore moins une lune ! Être un génie créateur et non un moine copiste !

Je ne m'exprime pas de cette manière, mais Léandra devine la pensée derrière les mots, car c'est Léandra* : « Il veut un retour à l'aristocratie romaine : peu importe la violence des forts sur les faibles... Il conchie le christianisme, l'égalitarisme, le socialisme, la démocratie... Pour lui, le fait d'enfermer un fort, un "noble", un créateur de valeurs à l'intérieur d'une norme est un non-sens. Le fauve de Nietzsche a besoin d'espace. » Ce à quoi elle répond : « Il n'a aucune empathie. Il écrit comme un psychopathe. »

Mon amour/amitié pour les psychopathes ne date pas d'hier. Peut-être est-ce parce que, par définition, je suis un antipsychopathe ou bien, plus précisément, un psychopathe abandonné en chemin ? (Je ne suis même pas certain de comprendre moi-même ce que je veux exprimer ici.) — Mais peut-être est-ce aussi parce que les psychopathes m'apprennent quelque chose ? (Ils ont au moins, très souvent, la bonne idée de ne pas être idiots.)

* * *

Ensemble d'images du monde axées autour d'un moyeu tellement rouillé qu'il est impossible de le faire tourner — ma maman.

Celui-là est trop sérieux : il ne laisse aucune place à l'humour perpétuel, et il rit quand il ne faut pas rire.

L'intelligence peut-elle simplement naître de l'absence d'abandon ? Peut-elle naître de la persévérance ? Si j'avais abandonné toute entreprise dès le commencement, serais-je plus bête aujourd'hui ? (Oui.)

Lester Freamon est, comme beaucoup d'autres personnages de The Wire, un parfait exemple d'économie de mouvement : il ne se déplace que lorsqu'il doit se déplacer. — Il est donc, malgré les apparences, un roi dans un royaume de pions. 

L'extrême droite prolifère en Europe comme les pyrales dans ma cuisine. Ha, si je pouvais écrabouiller ces têtes creuses d'un simple frottement de mains !

Décrire sans juger : voilà ce à quoi j'aurais voulu, à terme, arriver dans ce journal. — Mais je suis humain, pour le meilleur et pour le pire.

Dans le train du matin, un jour de la semaine à venir. — Je la regarde dormir, cette parfaite (dans tous les sens du terme) inconnue, peut-être de manière trop insistante. Au réveil, au lieu du traditionnel regard de mépris, elle m'adresse un joli sourire auquel j'essayerai de répondre tant bien que mal. (Les répercussions d'un tel sourire sont presque infinies... et les sourires entraînent les sourires.) 

Neuf jours après ce lundi 3 juin, je sentirai sur le chemin du retour une odeur d'humus propre à un ciel d'orage mais sans orage : aucune pluie, même infime ; aucun tonnerre, même lointain ; aucun éclair déchirant le ciel... Et pourtant, cette odeur pénètre mes narines et me donne un bel aperçu de ce que la vie, avec ses petites surprises quotidiennes, peut me réserver (ici donc, une odeur d'humus caractéristique, ni plus, ni moins).

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* Ils feront de Léandra une muse ou une sainte, mais ils se tromperont benoîtement, car Léandra, c'est Cassandre !

jeudi 30 mai 2013

Des vertus de l'insularité

À la question du philosophe : « Comprenez-vous cela ? », ils répondent à l'unisson : « Oui, nous comprenons, et nous allons le prouver ! »

Bien caché derrière les bons vœux du modérateur (« débat ouvert à tous », qu'il espère « libre », « fécond », etc., etc.), quel est le motif premier de l'organisation de toutes ces conférences philosophiques au théâtre Marni ? C'est Léandra qui, quatre jours plus tard, a extrait la réponse — nette, précise, tranchante, aiguisée comme la lame d'un couteau Tojiro — du fouillis désorganisé de mes paroles : ces soirées constituent un prétexte pour discuter en bonne compagnie ; une énième manifestation de l'esprit de club. La raison de ces réunions, c'est surtout de montrer qu'on a compris : ceux qui, après la conférence proprement dite, commentent, affirment et contredisent à tout-va font partie du groupe de ceux qui comprennent, du moins le pensent-ils. Et chacun de ces étalages de profonde compréhension est suivi de bien pire encore : de bourgeoises qui gobent, gloussent et acquiescent en lançant des « Ha oui ! » et des « Oh, très subtil ! ». (Elles boivent notamment l'agaçant commentaire de Jacques Sojcher débutant par : « Je dois t'avouer que ta conférence m'a prodigieusement énervé. »)

Au milieu de tout ce verbiage, une exception : la conférence d'aujourd'hui consacrée aux peintres Francis Bacon et Mark Rothko, que j'ai trouvée fascinante d'un bout à l'autre. Peut-être est-ce parce que l'orateur du jour, Jean-Claude Encalado, a eu le bon goût de rester en repli, de ne jamais discourir, mettant en avant les actes et les écrits des deux artistes ? Car les actes de ces deux-là montrent beaucoup plus que n'importe quel discours, et la meilleure façon de ne pas les trahir, c'est de ne pas interpréter, de ne pas dire quelque chose sur eux et sur leur œuvre, mais seulement de le montrer, par les anecdotes, les expériences de vie, les actes et ce qu'ils en ont dit (c'est-à-dire, parfois, pas grand-chose : Rothko était un adepte du silence, comme L.W. !).

— Lorsque l'une de ses toiles était utilisée comme décoration, Rothko ressentait une immense déception, proche du sentiment de trahison, et préférait la racheter. Cela, ajouté à d'autres actes et textes de l'artiste entendus lors de la conférence, me donne envie d'en savoir plus. Je pense que je vais commencer par ses rares textes publiés comme : Écrits sur l'art. 1934-1969 et La réalité de l'artiste. (À suivre donc.) 

Après le « débat », Alizé, Pat et moi nous installons à trois pour manger. La vingtaine d'autres convives s'installent quant à eux, ensemble, le long d'une longue table qu'ils viennent de créer. Remarquant notre isolation (comment ne pas la remarquer ?), je lance : « Ils sont la Grèce et nous sommes la Crète ! », ce à quoi Pat répond : « Bah ! C'est un joli pays, la Crète, non ? »

lundi 20 mai 2013

Traumatisme félin

« On peut s'imaginer un animal en colère, craintif, triste, joyeux, effrayé. Mais un animal qui espère ? Et pourquoi pas ?
Le chien croit que son maître est à la porte. Mais peut-il aussi croire que son maître viendra après-demain ? — Que ne peut-il donc pas faire ? — Comment est-ce que je le fais, moi ? — Que devrais-je répondre à cette question ?
Seul peut espérer celui qui sait parler ? Seul le peut qui maîtrise l'emploi du langage. Ce qui veut dire que les manifestations de l'espoir sont des modifications de cette forme de vie complexe. (Si un concept fait référence à un caractère de l'écriture humaine, il n'est pas applicable à des êtres qui n'écrivent pas.) »

(Ludwig Wittgenstein, Recherches philosophiques, II-i.)

Début d'après-midi, sous un ciel gris, presque menaçant, en terrasse de la Maison du Peuple de Saint-GillesJe tente, avec énormément de difficulté, de rédiger un paragraphe sur Zweig. Un homme et une femme, la trentaine, s'installent en périphérie de ma table. « N'est-ce pas trop compliqué de travailler ici ? », me demande l'homme. « Non, pas du tout », lui réponds-je, « j'ai au contraire beaucoup de mal à me concentrer lorsque le monde autour de moi est silencieux. Je préfère un brouhaha permanent à un silence pesant ! » Il me dit : « Nous allons essayer de parler de choses intéressantes, tout de même ! ». Lui, au moins, se rend compte que les murs ont des oreilles. Lors de la conversation, ils aborderont les sujets suivants : les pèlerins permanents de Saint-Jacques-de-Compostelle ; la véracité des équations de Sheldon Cooper sur les tableaux en arrière-plan dans The Big Bang Theory et la localisation corporelle des différents chakras. (Cherchez l'intrus.) — Début de soirée, toujours en terrasse de ladite Maison. Andrew revient de chez Léandra où, comme chaque jour depuis que celle-ci est partie en vacances, il a nourri Quid et lui a apporté un peu de chaleur humaine. L'adorable petit chaton a récemment été traumatisé par des travaux dans l'immeuble qui ont fait trembler les murs de l'appartement. Il semble par ailleurs tester l'autorité en ce moment, par exemple en montant sur la table alors qu'il sait qu'il ne peut pas monter sur la table. D'où cette question : comment un animal dépourvu de langage a-t-il conscience de ce qu'il peut et ne peut pas faire ? Comment sait-il quelque chose ? Peut-il se souvenir ? Peut-il projeter ? Peut-il se représenter autre chose que ce que son cerveau lui dicte ici et maintenant ? Vite, vite, il faut se replonger dans l'œuvre de Wittgenstein !

samedi 18 mai 2013

Désenchaîné

Gaëlle passe le week-end de la Pentecôte chez sa maman ; Mary s'en est allée à Barcelone, pour une semaine, afin d'assister avec des amis au grand festival musical alternatif Primavera Sound ; Léandra, elle aussi, est partie en vacances aujourd'hui (sur l'île d'Oléron), laissant à Andrew le soin de s'occuper de Quid, l'adorable chaton aux coussinets moelleux et à la petite langue râpeuse. Quant à moi, je n'ai rien de prévu... Strictement rien : je peux faire ce que je veux, comme je veux, où je veux, et ce pendant trois jours, seul dans mon appartement en compagnie de mes amies les pyrales au « petit vol mal assuré » (l'expression n'est pas de moi). — Las ! Sans aucune structure (travail, soirées entre amis, entourage familial, gouvernement dictatorial, présence d'une femme dans ma vie, abduction par des Zéta-réticuliens...*) pour me dicter un tant soit peu ma conduite, je suis une véritable larve et il me faut donc quatre fois plus de temps pour tout faire : pour me lever, pour prendre un bain, pour écrire, pour avoir l'idée de m'habiller dans l'éventualité de sortir et de faire quelques provisions de nourriture... — Ces journées durant lesquelles je n'ai rien à faire (et, par conséquent, je peux tout faire) pourraient devenir un véritable enchantement, mais ce n'est pas comme cela que je fonctionne : pour que je sois libre, il faut que je sois un minimum enchaîné. (Voilà un véritable paradoxe !)

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* Classement par ordre de vraisemblance.

mercredi 8 mai 2013

Lex Leandrae

Il semble de plus en plus évident que je suis incapable pour l'instant de tenir un blog journalier, du moins en procédant de la « manière habituelle » (pour autant qu'il y en ait une). Je postpose sans cesse le moment de la journée qui consiste à m'asseoir, chez moi ou dans un café, pour rédiger quelque chose. Je postpose ce moment non pas par manque d'idées, ni par manque de temps, ni par lassitude. Pour tout dire, je ne sais même pas pourquoi je le postpose... Quoi qu'il en soit, le retard s'accumule sans que j'y fasse réellement attention, ni que je me réfère, en me rongeant les ongles jusqu'au sang, à ma nouvelle échelle de retard qui stipule qu'aujourd'hui, à J-7, je me dirige inéluctablement vers l'Apocalypse et que, par conséquent, je devrais être en train de me suicider ou, à tout le moins, d'abandonner tout espoir de retour à la normale. — Si le retard ne me tracasse ni ne m'émeut curieusement pas, c'est parce que j'ai trouvé une solution, que j'ai appelée (en latin pour me la péter) la Lex Leandrae. Mon amie Léandra ne m'a-t-elle pas déclaré un jour : « Si jamais tu ne t'en sors plus ou si tu trouves le format de ton blog beaucoup trop lourd, plutôt que d'écrire sur trois ou quatre sujets par jour, tu pourras toujours n'écrire que sur un seul ; limiter ton journal à un paragraphe ! » ? J'ai toujours été réticent à utiliser ce procédé, le considérant comme une forme de tricherie. Aujourd'hui, mes principes se sont assouplis et j'ai fini par considérer qu'il s'agissait d'une solution honorable au problème actuel : après tout, c'est mon journal et j'en fais ce que je veux. — Par le présent article, j'instaure donc au sein de cet Hamilton's Diary en perdition, et ce jusqu'à nouvel ordre, la loi martiale ! Les mots n'y sortiront quotidiennement que par petits groupes accompagnés : un unique paragraphe, voire un simple aphorisme décriront l'observation ou la pensée du jour. Amen !

lundi 6 mai 2013

Quid novi? Leandra cattum habet!

« Petit chat,
Gentil petit chat,
Auras-tu la gentillesse de ne pas me croquer ?
Auras-tu la sagesse de ne pas me manger ?
Pourrai-je vivre en paix dans ma petite cage,
Sans craindre les assauts de ton instinct sauvage ?

Petit canari,
Gentil petit canari,
Le lion s'interroge-t-il lorsqu'il chasse la gazelle ?
Un félin se soucie-t-il du contenu de sa gamelle ?
Prie pour que chaque jour soit synonyme de croquettes ;
Prie pour éviter, de mes griffes, la mortelle pichenette ! »

(Hector-Antonin Serin, Les canaris :
mille et un poèmes pour enfants
, 1918.)

Quid. — Léandra a désormais un petit chat chez elle et je dois absolument le voir, sous peine d'excommunication. Mon entourage commence d'ailleurs à se poser des questions : « Comment ? Tu n'as pas encore vu Quid ? » ; « Tu n'as toujours pas caressé son jeune poil soyeux ? » ; « Tu ne l'as jamais vu se démener sur son arbre à chat ? » ; « Te rends-tu compte, Hamilton, que ce chat est très intelligent ? Il est intrigué par son reflet ! Par son reflet, bordel ! Te rends-tu compte de ce que cela signifie, Hamilton ? Par son reflet, nom de dieu ! » — Aujourd'hui, le grand jour est enfin arrivé : Léandra m'a invité chez elle afin que je puisse rendre hommage à Sa Majesté des Chatons. Je ne me suis pas gavé d'antihistaminique, mais il paraît que l'allergie est moins forte au contact d'un jeune chat... Puisse la rumeur s'avérer exacte ! — Arrivé chez Léandra, c'est le choc : je tombe immédiatement sous le charme du félin et je ne peux plus détacher mes yeux de son petit corps plein de vie et de grâce. Je passe mon temps à jouer avec lui, à me faire gentiment griffer et mordre... Gentiment, oui, car ce chat est tellement sympathique qu'il rentre ses griffes lorsqu'il tente d'attraper ma main et ne resserre pas ses mâchoires lorsqu'il place l'un de mes doigts entre ses crocs. « Ce chat est un génie ! », s'exclame Léandra qui, pourtant, ne croit pas au génie. — (En me relisant, je suis bien content que Quid ne soit pas une femelle, auquel cas mon article aurait presque pu paraître obscène auprès de certains esprits particulièrement mal tournés.)

dimanche 5 mai 2013

Train en folie

Absence d'humour. — Cette vieille grand-tante (une des sœurs de feu mon grand-père) ne possède aucun second degré, ni même, maintenant que j'y pense, aucun sens de l'humour. Elle accepte chaque information avec un sérieux frôlant le ridicule : tout ce que je lui raconte, y compris les choses les plus incongrues, loufoques, surréalistes, est directement ingurgité comme étant la vérité et ne lui arrache pas le moindre sourire. La situation me fatigue et m'amuse à la fois.

Le train s'immobilisera trois fois. — Arrivé en périphérie de la capitale, le train Charleroi-Bruxelles s'immobilise complètement. À partir de ce moment, et ce pendant presque une heure, la contrôleuse nous informe de l'évolution de la situation. (Je prends note des phrases au fur et à mesure : la retranscription est donc beaucoup plus fidèle que d'habitude.)
Premier message : « Mesdames et messieurs, en raison d'une personne couchée sur les voies, notre train est immobilisé pour le moment. »
Deuxième message : « Mesdames et messieurs, votre attention s'il vous plaît. La personne est toujours sur les voies. Nous attendons qu'elle s'en aille pour repartir. »
De petits rires nerveux se font entendre dans la voiture.
Troisième message : « Nous attendons l'intervention des secours. La personne est couchée sur les voies. Merci de votre patience. »
Quatrième message : « Mesdames et messieurs, la police est arrivée sur place. Elle est occupée à libérer la voie. Merci de votre compréhension. »
Cinquième message : « Mesdames et messieurs, votre attention s'il vous plaît. La police est maintenant sur place. Nous attendons l'autorisation d'Infrabel pour repartir. »
Une alarme stridente retentit juste avant que la contrôleuse ne reprenne la parole pour délivrer un sixième message : « Avis à la personne qui a utilisé l'Help Assistance dans la quatrième, cinquième ou sixième voiture : je ne peux hélas pas accéder à cette voiture pour l'instant ! »
Regard intrigué des passagers et, à nouveau, rires nerveux.
Septième message : « Mesdames et messieurs, votre attention s'il vous plaît, nous allons bientôt redémarrer, merci pour votre patience ! »
Le train redémarre. Les gens crient quelques « Ouais ! » enthousiastes, mais le train s'arrête à nouveau, puis redémarre, puis s'arrête une nouvelle fois. Huitième message : « Mesdames et messieurs, nous sommes à l'arrêt car quelqu'un a ouvert la porte du train. Nous remercions cette personne ! »
Toute la voiture éclate de rire et, à travers la fenêtre, j'observe la contrôleuse, suivie de deux techniciens, courir vers l'arrière du véhicule. (Voilà une situation dans l'ensemble très comique, mais je suis certain que ma grand-tante n'aurait pas rigolé une seule fois !)

Les lépidoptères. — Coup de téléphone de Mary alors que je suis au Parvis de Saint-Gilles : elle a trouvé par hasard, en rangeant en profondeur les armoires de la cuisine, plusieurs nids de « mites »* à l'intérieur de verres à Champagne retournés (!). Elle m'explique que ces petits lépidoptères avaient eu le temps d'y produire de la soie et d'y pondre des larves en abondance. Elle les a annihilés, non sans un haut-le-cœur. — On a donc fini par le dénicher, ce foyer dont je parlais déjà dans cet article... en espérant qu'il n'y en ait pas d'autres.

Consultations de neurologie. — Andrew et Nanash me rejoignent en seconde partie de soirée. « Alors, comment ça va, en neurologie ? » Nanash me répond qu'il passe sa journée à traiter des cas inintéressants au possible : « Non mais parfois, c'est surréaliste quoi ! J'ai eu un patient dernièrement qui m'a expliqué avoir mal à la tête à chaque fois qu'il brûlait de l'encens dans son appartement. Je lui ai posé la question : "Vous avez déjà essayé d'arrêter l'encens ?" Et il m'a répondu : "Ha bon ? Vous croyez que c'est lié ?" »

Trullemans, Trullemans... — Nanash déclare suivre de près l'affaire « Trullemans » (pour en savoir plus, taper ce nom dans un moteur de recherche) qui prend en ce moment une place totalement disproportionnée dans le paysage médiatique belge francophone, au point de donner lieu à de nombreux débats sur... du vide. Nanash scrute sans relâche la presse et s'indigne de la bassesse de certains chroniqueurs de journaux. Il a été particulièrement choqué par la récente « opinion » de Dorian de Meeûs dans Lalibre.be, intitulée « Ce que Luc Trullemans et Véronique Genest révèlent sur notre société... » Nanash veut absolument que j'en prenne connaissance. Il commente le texte en direct : « C'est vraiment n'importe quoi cet article, n'importe quoi ! J'étais tellement choqué que je leur ai écrit un courrier d'indignation. Ce type mélange tout ! Mais qu'est-ce que le mariage pour tous vient faire dans cette histoire ? Et puis, cette phrase : "En s’empêchant d’aborder des sujets sensibles tels que l’islamisme radical..." : mais on ne parle que de ça, justement ! On n'arrête pas de parler de l'islamisme radical ! L'islamisme radical fait tout le temps la une des journaux ! » — Voilà qui est bien dit ; pas besoin d'en dire plus. Au revoir donc, stupide affaire « Trullemans » !

Le chat. — Je n'ai toujours pas vu Quid, le nouveau chaton de Léandra, et c'est très grave. Si ce chat est là, me disent-ils, c'est pour qu'on aille le voir. Il faut donc que j'aille dire bonjour à Quid au plus vite, sinon Léandra pensera que je n'aime pas son chat, que je l'évite... (Quelle idée !)
  
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* Après plusieurs observations attentives et recherches sur Internet, je gagne en précision : il s'agit sans aucun doute de « teignes des grains ».

mardi 30 avril 2013

Moutarde de Dijon

Intérim. — Liège, au matin. De jeunes vendeurs ambulants de l'agence d'intérim Adecco, tout de rouge vêtus, pullulent dans le hall de la gare des Guillemins et ses alentours immédiats pour vanter les mérites du travail temporaire chez les jeunes chômeurs. Comme d'habitude, je tente de les fuir, mais ils sont très nombreux et certains s'accrochent à moi comme des sangsues. Ai-je l'air d'un jeune chômeur ? Je les vois arriver de loin et pense pendant un bref instant utiliser la célèbre et hilarante méthode musclée du capitaine Rex Kramer dans le film Y a-t-il un pilote dans l'avion ? (Airplane, 1980.) Je renonce cependant assez vite au combat physique, d'autant plus que je ne suis pas certain d'en sortir vainqueur, et opte pour ma stratégie personnelle n° 3 : le mépris total. Autrement dit, je fais comme s'ils n'existaient pas, comme s'ils ne tapissaient pas une partie importante de mon champ de vision avec leur combinaison rouge irritante et leur faux sourire. Je sais que mon comportement est très laid, mais il est proportionnel à un autre comportement tout aussi laid, qui s'appelle au mieux « publicité », au pire « endoctrinement ». Oh, comme je les déteste, ces commerciaux et autres propagandistes qui s'agglutinent autour de moi pour me convaincre de l'efficacité d'un produit ou de l'intérêt d'une cause, quelle qu'elle soit, et me faire signer leur contrat bidon, leur sempiternelle pétition ! — Cela dit, l'expérience sonore est très intéressante : leur voix prend du volume jusqu'à la rencontre, puis décroît lorsque je continue mon chemin comme si de rien n'était...
« Bonjour ! Adecco organise une campagne à destination des jeunes chô...
Bonjour Monsieur ! Adecco organise une campa...
Bonjour ! Adecco organise une campagne à destina... »

Repos pour l'esprit. — En congé cet après-midi. Il y a deux phases dans la préparation d'un repas : la première (les courses) est extrêmement épuisante car il faut que je n'oublie rien, que je vérifie que je n'ai rien oublié et que je trouve à chaque fois le bon produit ; la seconde (la cuisine) est la récompense de la première : tous les bons ingrédients sont là, étalés devant moi, et je n'ai plus qu'à les préparer, les découper, les transformer, les cuire... — La cuisine, comme beaucoup d'actes techniques, permet de ne plus penser à autre chose. La cuisine est un abandon : c'est un repos pour l'esprit.

(Il n'y a plus de moutarde de Dijon ! Je vais être obligé d'acheter de la moutarde Bister ! Que faire ? — Et je reste quelque deux minutes planté comme un idiot devant le rayon « Condiments » du supermarché, sans trouver de solution satisfaisante à mon problème.)

2+4=4. — Mary et moi accueillons quatre invités ce soir à l'appartement : Léandra et Andrew. (Ou : quand la décision de ne plus parler du tout de deux amis entraîne des erreurs d'arithmétique.)

Les carbonnades flamandes de papy Hamilton. — Le secret, c'est un pain au miel grassement tartiné de moutarde de Dijon Bister que l'on place dans la cocotte en début de cuisson. Et la bière, c'est une grande bouteille de Chimay bleue « Grande réserve » : j'ai essayé avec de nombreuses autres, mais ça n'a jamais aussi bien marché.

À propos du mariage. — Dans une discussion en début de soirée, cette question : pourquoi suis-je contre le mariage, à titre personnel ? — C'est très simple : mes relations, tant amoureuses qu'amicales d'ailleurs, n'ont pas à être approuvées ou régies par quoi ou qui que ce soit d'autre que moi-même et la (ou les) personne(s) avec qui j'ai noué ladite relation. L'État, l'Église, la société, etc. sont totalement extérieurs à la chose. Par ailleurs, je réfute l'idée qu'un lien humain soit gravé dans l'airain jusqu'à la mort d'un des protagonistes, ce que semble parfois encore sous-entendre aujourd'hui, malgré les nombreux divorces, l'idée même de mariage. — En une phrase : je ne désire ni reconnaissance d'une relation amoureuse par un tiers, ni projection de cette relation dans un futur qui n'existe pas encore. Voilà qui est dit ! (En ces années de célibat, le dire n'engage pas à grand-chose, soit dit en passant.)

dimanche 21 avril 2013

Rien

A show about nothing. — La quatrième saison de Seinfeld contient une très belle mise en abyme qui débute avec l'épisode « The Pitch » et continue ensuite selon la formule du comique de répétition : Jerry Seinfeld, le « héros » de la série (qui est déjà une mise en abyme à lui tout seul dans la mesure où il joue son propre personnage) est abordé dans un bar par des cadres de la NBC qui lui donnent l'opportunité de développer son propre show télévisé. Son ami George Costanza s'en mêle et, plus tard, lors d'une discussion avec Jerry au Monk's Café, développe un concept original : proposer un show qui ne raconte rien (a show about nothing), dans lequel les situations et les personnages seraient tirés de la vie de tous les jours. Autrement dit, George est en train de parler de créer une série qui ne raconte rien à l'intérieur d'une série qui elle-même ne raconte rien... Et George de défendre son idée en prenant justement pour exemple leur mésaventure au restaurant chinois, qui a déjà fait l'objet d'un épisode entier de la deuxième saison appelé « The Chinese Restaurant ». — C'est désormais certain : les scénaristes de cette sitcom n'étaient pas des manchots.


A blog about nothing. — Je fais soudain le lien : on pourrait dire de mon journal qu'il est lui aussi un blog « à propos de rien » dont l'auteur ne poursuit aucun objectif particulier, si ce n'est celui d'écrire un article par jour en respectant une certaine contrainte formelle. — Je voudrais, et j'y arrive sans doute parfois, que toutes ces pages ne soient qu'une simple description de ce qui me passe par la tête, de ce que j'observe, vis ou écoute, sans jugement, ni thèse, ni scénario préétabli : avec un concept pareil, mon blog risque paradoxalement de devenir, si ce n'est déjà le cas, un journal à propos de tout.

Question sur l'italique. — Si je termine une phrase par des caractères en italique, le point qui suit doit-il lui aussi être en italique ? Cette question a-t-elle un sens ?  La réponse la plus originale donnera droit à un ticket gratuit pour visiter les locaux bruxellois du journal.

Jardin clos. — Maison du Peuple, en soirée. Je viens à peine de publier l'article consacré à la journée de jeudi dernier (dans lequel je donne l'impression de me plaindre parce que je ne vois plus personne, mais en fait pas du tout, non, non, non, pom, pom, pom, la, la, la) que je reçois un coup de fil d'Andrew. Il revient d'une excursion au parc Pairi Daiza où, en compagnie de Léandra et de Nanash, il a pu resserrer les liens avec ses « frères les animaux ». Fatiguée, Léandra est rentrée tout de suite chez elle et Andrew me rejoint donc seul pour quatre tournées de Chouffe. Peut-être le dernier verre était-il celui de trop ? Il sera obligé de prendre un taxi pour rejoindre ses pénates. Quant à moi, il faudra que je me précipite dans les escaliers de la station de prémétro du Parvis pour attraper l'un des derniers trams de ce début de nuit.

vendredi 19 avril 2013

Éolienne rouillée

Accumulation d'archivistes. — De neuf heures douze du matin à quatre heures trente-quatre de l'après-midi, j'assiste à une journée internationale francophone des archives à Louvain-la-Neuve. (Oui : ce genre d'événement existe et attire même pas mal de monde, du Québec à la Suisse, en passant par Haïti.) Comme d'habitude, je serre des pinces, je donne des bises, je me présente et je me dis « enchanté », d'un air jovial, en regardant la personne plus ou moins dans les yeux et en essayant de ne pas avoir l'air trop idiot. Je tente même quelquefois de faire de l'humour ! « Et toi, tu travailles où, au fait ? », me demande-t-on à plusieurs reprises. À chaque fois, c'est la même litanie expéditive : « Je-suis-historien-dans-un-centre-d'archives-privées ! », puis : « Une-institution-qui-s'intéresse-à-l'histoire-de-la-gauche ! », et enfin : « Voilà, voilà, c'est tout ! » Soupir contenu, et ces pensées : va-t-il falloir que je fasse de la représentation toute la journée ? Pourquoi m'interroge-t-on sur mon travail ? Sont-ils vraiment intéressés ? Faut-il que je leur pose des questions à mon tour ? — Le thème du jour est la conservation : conservation préventive, conservation curative, restauration, création de métadonnées, externalisation de la numérisation, intervention d'urgence lors d'une catastrophe naturelle ou d'un attentat : tout y passe. J'y apprends entre autres que le nouveau dépôt des Archives de l'État à Mons a été construit sur une nappe phréatique : tout a été prévu pour que le bâtiment soit complètement étanche, mais je ne peux m'empêcher d'imaginer un déluge ravageant le reste des trésors historiques montois, déjà aux deux tiers détruits durant le bombardement du 14 mai 1940. J'y apprends aussi, un peu plus tard, qu'il faut être intraitable envers les ateliers de restauration : le cuir du registre restitué est légèrement gondolé ? Une seule des pages est mal  restaurée ? Hop, hop, hop ! On ne lésine pas : on renvoie à l'expéditeur, nom de dieu !

Manger la même chose. — Je suis dans une de mes périodes obsessionnelles. Depuis quelques années, ça allait mieux, mais ces derniers mois, ça revient à la charge. Sur le temps de midi, en compagnie de huit autres archivistes, dans une crêperie bretonne proposant des centaines de crêpes salées différentes, voilà donc qu'un confrère en bout de table décide de commander cette crêpe à la tartiflette que j'avais moi aussi en tête depuis un bout de temps ! Qu'à cela ne tienne : comme souvent dans ce genre de cas, lorsque je ne veux pas prendre la même chose qu'une autre personne, j'ai un plan de rechange, ha-ha ! J'ai tout prévu : je commande donc la crêpe à la mozzarella, au salami et aux épinards... Mais voilà maintenant que ce confrère à ma droite (celui qui a fait du théâtre avec Léandra — elle le reconnaîtra sans peine) me lâche : « Ha, très bonne idée, ça, Hamilton ! Je vais prendre la même chose ! » Je ne dis rien pour ne pas passer pour un branque et suis donc obligé de manger une crêpe qui bénéficie de son double à table. — Suis-je le seul à déceler un problème ? Je pense que oui et, plus que tout, la pensée m'inquiète.

Banjo barré. — Cette chanson, « The Cellar Song » de Palace Brothers, alias Will Oldham, alias (plus tard) Bonnie « Prince » Billy, m'a fasciné pendant des années, alors que je n'étais encore qu'un frêle étudiant tentant de se frayer un chemin à travers les corridors de la grande université. — Il s'agit du quatrième morceau du tout premier album d'Oldham, There Is No-One What Will Take Care of You (encore un titre très joyeux !), sorti en 1993, un chef-d'œuvre auquel ont participé trois (trois !) membres de feu le groupe Slint : le guitariste Brian McMahan, le bassiste Todd Brashear (qui y joue un peu de tout) et le génial batteur Britt Walford. — Sans raison, je ressors la chanson du grenier où elle a stagné pendant des années. Elle est tordue. Les paroles sont tordues, et les instruments aussi : un curieux mélange de guitare électrique, de basse et de banjo (yeah !) qui donne constamment une impression de faux. C'est cela qui est fabuleux : la constante impression de faux. Tout y est déphasé, jusqu'au son Lo-fi, jusqu'à la voix éraillée d'Oldham qui se contrefout de sonner juste. — Un peu comme les rotors d'une vieille éolienne rouillée qui bloqueraient à chaque rotation mais qui conserveraient tout de même un certain charme, à cause de la rouille et du blocage, justement.

The Cellar Song by Palace Brothers on Grooveshark

jeudi 18 avril 2013

Dictionnaire du futur

« Hamilton's Diary. — [fr.] Le journal d'Hamilton. — (Quotidien, 2011-2018 ; annuel, 2019-2038). — Blog/journal intime publié quotidiennement puis annuellement par Hamilton L. Evenvel du 22 avril 2011 au 18 octobre 2038. Il est disponible sur l'ancienne Toile numérique de l'Internet 1.0 à travers l'URL www.hamiltonsdiary.com. — Du 22 avril 2011 au 16 octobre 2018, soit pendant sept ans, cinq mois et vingt-quatre jours, la publication d'articles y adopta un format strictement quotidien, suivant la formule devenue aujourd'hui célèbre : "Chaque jour, un article ; chaque article, un jour." — Ce journal peut être artificiellement découpé en plusieurs périodes, de celle dite "fruste" des débuts à celle dite "compulsive paranoïaque" des années 2017-2018 (cf. à ce sujet la somme théorique signée Prosper-Constant Jiménez, Le journal d'Hamilton : la frénésie derrière la banalité, Paris IV, 2043, p. 76-109). De manière générale, et selon les dires d'Evenvel lui-même, ce blog était une démarcation, de par sa volonté de décrire la vie "par morceaux" (ce qui expliquerait, d'après certains critiques, les diverses périodes aphoristiques) et d'éviter à tout prix une adaptation à l'esprit du temps. Il traitait de sujets divers : la philosophie, l'histoire, la politique, la science-fiction, la bande dessinée, la musique, mais aussi, plus simplement, les détails de la vie quotidienne. — Le journal Hamilton's Diary acquit une certaine notoriété après la mort de son auteur (survenue brutalement le 19 octobre 2018), dans la mesure où il continua d'être alimenté jusqu'en 2038, à raison d'un article par an, recevant assez ironiquement de la part de plusieurs médias influents le prix du "meilleur blog post mortem de tous les temps". Il semblerait aujourd'hui qu'aucun nouveau message ne soit à l'ordre du jour (cf. l'article de Léandra Courbet, "Hamilton s'est éteint à jamais", paru le 19 octobre 2039, qui n'a jamais été démenti). »

Les autres. — Je passe la soirée avec Léandra à la Maison du Peuple. Le fait que je la vois beaucoup moins souvent ces derniers temps s'intègre dans une évolution générale de mes relations aux autres qui a débuté avec la « débâcle française » d'il y a plus ou moins deux ans. Viendra bientôt le moment où je ne verrai plus personne, si ce n'est ma fille à peine deux jours par semaine, mes collègues pendant les heures de bureau, quelques amis de temps à autre, et ces gens qui viendront s'asseoir à ma table « parce qu'il n'y a plus de chaises autre part dans le café, vous comprenez ? » — Oh-oh ? Serait-ce du ressentiment ? Serais-je capable d'éprouver une certaine forme de déception ? Resterait-il quelques reliques d'humanité à l'intérieur de ces conduits de robot rouillés et sans âme ?

José González. — Le musicien suédois d'origine argentine José González se décrit comme un athée fortement influencé par le livre du biologiste Richard Dawkins The God Delusion (2006) (Pour en finir avec Dieu en français). Nombre de ses chansons constituent de douces critiques de la croyance religieuse, comme la minimaliste « Abram », sur l'album In Our Nature (2007), dans laquelle González propose très gentiment au vieux patriarche biblique de se rendormir une bonne fois pour toute et d'arrêter d'embêter l'humanité avec ses illusions d'un autre temps. González est également membre d'un groupe du nom de Junip, qui joue sur les mêmes thèmes, avec une musique tout aussi minimaliste (une guitare, une batterie, un peu de synthétiseur...).

mardi 2 avril 2013

... thanks for all the fish!

« Il est un fait important (et bien connu) que les choses ne sont pas toujours conformes aux apparences. Par exemple, sur la planète Terre, l'homme a toujours considéré qu'il était plus intelligent que les dauphins sous prétexte qu'il avait inventé toutes sortes de choses — la roue, New York, les guerres, etc. — tandis que les dauphins quant à eux n'avaient jamais rien su faire d'autre que déconner dans l'eau et plus généralement prendre du bon temps. Mais, réciproquement, les dauphins s'étaient toujours crus bien plus intelligents que les hommes — et précisément pour les mêmes raisons. »
(Douglas Adams, Le Guide du voyageur galactique, 1979.)

Poisson. — Je pensais que personne ne goberait mon article d'hier : posté en date du premier avril, avec une référence appuyée aux trois premiers mots du titre du quatrième volume de la série du Guide du voyageur galactique de Douglas Adams, So Long, and Thanks for All the Fish (Salut, et encore merci pour le poisson en français), le morceau me paraissait par trop indigeste pour avoir la moindre chance de passer. Et pourtant, il faut croire que cet article était assez crédible pour être pris au sérieux par ces quelques lecteurs et lectrices qui m'ont envoyé de courts messages d'adieu ou de remerciement !Peut-être est-ce en partie parce que Léandra et Andrew ont eu la bonne idée, hier soir, de me conseiller de rédiger rapidement trois petits articles d'affilée : deux pour préparer le clou, le dernier pour l'enfoncer. En plus de donner un squelette au poisson, l'idée avait un autre grand mérite : celui de me permettre de rattraper ce retard de publication qui, tel un dauphin, avait recommencé à pointer le bout de son museau.


Malade. — Ceci n'est pas un poisson : je suis à nouveau malade depuis la nuit de vendredi à samedi. Ce mardi matin, au réveil, la situation s'est empirée : mes pensées sont confuses, j'ai le nez qui coule, je suis au bord de l'aphonie et j'ai la gorge qui me fait mal lorsque je tousse ou lorsque j'avale. Je me rends tout de même au boulot mais mon état décline encore dans la journée. Si j'étais médecin, je jurerais que j'ai un début d'angine... Mais je ne suis pas médecin. — En tout cas, je suis presque tout le temps malade : c'est une abomination. Si je disposais d'un calendrier mural, il serait plus aisé d'apposer une croix aux jours durant lesquels je suis bien portant : ça userait moins d'encre... Mais je n'ai pas de calendrier mural.

Scooby-Doo Layton. — Le Professeur Layton partage avec Scooby-Doo et ses quatre compagnons du gang Mystère la même curieuse aptitude à vivre des histoires tordues, voire carrément tirées par les cheveux. Gamin, lorsque je regardais un épisode de Scooby-Doo, où es-tu ?, j'étais déjà marqué par le côté totalement saugrenu du traditionnel dénouement final, cette fameuse scène où l'on voit Fred Jones enlever le masque du méchant et l'astucieuse Véra Dinkley expliquer de manière très rationnelle l'illusion qui est à l'origine de l'apparition des spectres, momies et autres zombies qui peuplent ce dessin (mal) animé... C'est lors de ce dénouement que l'on s'aperçoit que le méchant fantôme plus vrai que nature qui a poursuivi cet idiot de Sammy pendant la majeure partie de l'épisode, sur fond de décor répété à l'infini, n'était en fait qu'un bête jeu d'ombres et de lumières, ou bien encore que le balai de la terrifiante sorcière ne volait pas vraiment, non, non, pas du tout : il était dirigé par un système très complexe de câbles transparents, oui, oui !... Tout cela parce que le propriétaire du terrain voulait continuer à avoir accès à cette vieille mine remplie d'or, mais oui, tout s'explique désormais ! — Avec le Professeur Layton, c'est un peu le même principe qui est à l'œuvre : à la fin de l'histoire, le grand archéologue-énigmologue a parfaitement dénoué tous les fils et compris que tout cela n'était qu'un très subtil jeu d'apparences : cette petite fille n'était pas vraiment une petite fille mais un homme déguisé en petite fille, tellement bien déguisé que tout le monde n'y voyait que du feu ; cette charmante ville dans laquelle ils se baladaient depuis des heures n'était pas vraiment une charmante ville mais le fruit d'hallucinations causées par des gaz s'échappant d'anciennes excavations ; ce monstre n'était pas vraiment un monstre mais deux créatures distinctes, l'une organique, l'autre mécanique, qui, en se battant, donnaient l'impression d'être une seule et unique entité ; etc. Ça ne tient pas du tout la route, mais merci quand même, professeur Layton !

lundi 1 avril 2013

... and...

« J’adore les dates limites. J’aime le son qu'elles font lorsqu'on les dépasse à toute allure. »
(Douglas Adams)

J'avais prévu un long message d'adieu, mais ce soir, Léandra et Andrew m'en ont dissuadé autour de plusieurs morceaux de pizza (!) : renoncer et s'en aller sans plus de cérémonie, voilà un comportement des plus nobles ! — « Tu n'as qu'à écrire le plus simplement du monde que tu arrêtes, et puis c'est tout ! », m'a conseillé Léandra. « Tes lecteurs comprendront, j'en suis sûre... »

Donc voilà : après presque deux ans d'écriture quotidienne, j'ai décidé d'arrêter ce journal. Peut-être reviendrai-je dans les prochains mois avec un nouveau projet. Peut-être pas. (Une partie de mon esprit me chuchote : « À quoi bon ? »)

Avant de « rendre l'antenne », je tenais à remercier tous ceux et celles qui m'ont suivi assidûment. Le nombre de lecteurs importe peu ; seule importe la qualité de ceux qui lisent !

— Merci, merci, merci ! —

mercredi 27 mars 2013

Bazinga!

« Tu devrais regarder The Big Bang Theory », m'avait conseillé Zapata il y a de cela trois ou quatre ans. « Quand j'ai vu les premiers épisodes, j'ai tout de suite pensé à toi : "Ça, c'est une série qui plairait à Hamilton !" » Et Zapata de me raconter cette scène au cours de laquelle Sheldon Cooper explique à son ami et colocataire Leonard Hofstadter ses dernières réflexions sur le voyage temporel : s'il avait fabriqué une machine à voyager dans le temps, il serait revenu dans le passé pour se la donner, éliminant de la sorte la nécessité de l'inventer en premier lieu ! (Début du quatrième épisode de la première saison, « The Luminous Fish Effect », 2007.)

Oui, le contenu semblait très alléchant, mais j'ai toujours eu quelques difficultés à adhérer au format de la sitcom : une vingtaine de minutes destinées à s'intercaler entre de nombreuses pauses publicitaires ; des saynètes à l'humour immédiat acceptant mal les longs développements... Un argument que Yama détaillait tout récemment dans le train de retour vers Bruxelles : les sitcoms ne permettent que très rarement la mise en place d'une histoire suivie et transversale. Elle ajoutait néanmoins : « À part Seinfeld, évidemment. » — À part Seinfeld, oui, évidemment, mais... mais... je n'ai jamais vu un seul épisode de Seinfeld ! (Une confession qui avait fait sursauter Flippo environ un an plus tôt dans le même train de retour vers Bruxelles : « Comment ? Tu n'as jamais vu un seul épisode de Seinfeld ? ») Terriblement gêné, j'ai donc préféré taire mon ignorance devant Yama afin qu'elle découvre par elle-même en différé l'horrible vérité via mon blog : non, je n'ai jamais vu un seul épisode de Seinfeld... mais je ne demande qu'à apprendre, n'est-ce pas ?

Depuis des semaines, j'étais à la recherche d'une simple série (par « simple série », comprendre : une série constituée de courts épisodes faciles à digérer et non une histoire de très longue haleine « à la The Wire »). Depuis des semaines, pour me détendre la nuit, je regardais en boucle de vieux épisodes de South Park déjà vus des dizaines de fois. Mais un statut de Doëlle dans lequel elle affirmait vouloir devenir la meilleure amie de Sheldon Cooper m'a remis en mémoire The Big Bang Theory. — Doëlle sera-t-elle contente d'apprendre qu'elle a légèrement modifié le cours de ma vie en me rappelant indirectement l'existence de cette sitcom qui était depuis des années sur ma liste d'attente virtuelle des « choses à découvrir » ? Je suppose que oui.

The Big Bang Theory est sans doute la chose la plus diablement comique que j'aie vue depuis très, très longtemps. Je crois même que je n'ai pas été sujet à de pareils fous rires depuis l'époque où je visionnais l'intégrale du Monty Python's Flying Circus. C'est dire ! Il faut préciser que le personnage de Sheldon Cooper, interprété par Jim Parsons, est particulièrement bien conçu et que ce dernier porte presque toute la série à bras-le-corps : physicien surdoué spécialiste de la théorie des cordes, doté d'une mémoire exceptionnelle et d'une culture hors norme, sociopathe, vénérant le personnage de Spock dans Star Trek, conscient de son génie, un brin hypocondriaque, détestant l'inattendu (par exemple, il a un emplacement de prédilection dans chaque appartement qu'il fréquente et ne veut/peut s'asseoir nulle part ailleurs), cultivant l'analogie et l'ironie, il est parfait. Et en plus — ça fera plaisir à Léandra —, il est grand et effilé.

Et ces rires que l'on entend constamment en arrière-plan, est-ce grave docteur ? — Non, ça fait partie du jeu. D'ailleurs, les brillants Monty Python utilisaient ce même procédé dans leur cirque, sans que cela ne nuise en quoi que ce soit à la qualité du show... De même que Seinfeld, apparemment. Amen !

« Why hast thou forsaken me, O deity whose existence I doubt? » :
voilà ce qui arrive quand Sheldon Cooper, alias Sheldor, elfe de sang niveau 85,
se fait pirater son compte sur World of Warcraft.

dimanche 24 mars 2013

« Departure and worry »

« Les paroles d'Halleck lui revinrent : "On se bat quand il le faut, et pas lorsqu'on en a le cœur ! Garde donc ton cœur pour l'amour ou pour jouer de la balisette. Ne le mêle pas au combat !" »
(Frank Herbert, Dune.)

Choqué ? — Dois-je être triste ? Dois-je pleurer ? Dois-je être bouleversé par ce que je viens d'apprendre ? Dois-je ressentir quoi que ce soit d'autre qu'un certain dégoût au regard de ce cruel manque d'honnêteté, de cette flagrante tromperie de la part d'une personne en qui ma mère avait toute confiance ? Apparemment, la norme « voudrait » que oui ; la norme voudrait que je sois triste et sous le choc. Il paraît d'ailleurs qu'une de mes cousines a pleuré en apprenant la nouvelle, non pas à cause de la nouvelle en tant que telle, mais à cause du choc que celle-ci aurait dû me causer. — J'ai beau remuer le moindre recoin de ma conscience, je n'y trouve nul choc, ni quoi que ce soit allant dans ce sens. Comme je l'écrivais à Andrew tout dernièrement, j'hésite constamment entre l'analyse froide, la consternation et l'ironie. De toute façon, être estomaqué, réagir avec ses tripes, ne servirait strictement à rien et nuirait gravement à la réflexion. (Désolé d'être si circonspect à ce sujet. Des explications plus complètes finiront bien par arriver un jour ou l'autre.) 

Zombies et éthique. — Je rejoins Léandra et Andrew en début de soirée à la Maison du Peuple, puis nous allons tous les trois chez la première pour un repas improvisé. Léandra parle entre autres de ce Parisien avec qui elle est en contact en ce moment : « D'habitude, il passe son temps dans les expositions ou les sorties culturelles mais, en ce moment, il me dit qu'il n'y a rien d'intéressant à voir. Alors il s'est rabattu sur un jeu vidéo : The Walking Dead... » Elle attrape son smartphone et retrouve le message de son correspondant : « Un pur chef-d’œuvre qui questionne l'éthique dans nos relations aux autres. » — Et moi qui croyais qu'il suffisait de s'armer d'un riot gun et de leur dégommer la cervelle, à ces saloperies de zombies !

Quid novi? Leandra cattum habebit! — Elle ira le chercher dans un mois environ et l'appellera « Quid », comme le célèbre jeu Ravensburger mais aussi comme ce pronom interrogatif latin utilisé dans la très belle « Quid non mortalia pectora cogis, auri sacra fames? » de Virgile (« À quels forfaits pousses-tu les cœurs des hommes, soif sacrée de l'or ? »). Mais qu'importe le nom ! Avant de me rendre chez Léandra, il faudra désormais que je me gave encore une fois de cétirizine pour ne pas passer mon temps à me gratter ou à renifler. Il semblerait que Léandra déteste les personnes qui reniflent.

Jason Molina (1973-2013).Farewell, Jason! Ta voix, tes textes, ta musique — ta simplicité et ta sincérité ! — manqueront terriblement au monde (même si le monde, dans son ensemble, ne s'en est pas encore rendu compte).

  Captain Badass by Songs: Ohia on Grooveshark

« We get no second chance in this life
We get no second chance in this life
You won't have to think twice
If it's love, you will know »

dimanche 17 mars 2013

Œufs Spinoza

Je pourrais profiter de ce dimanche sans Gaëlle pour lire, écrire, sortir, mais je suis une loque : il me faut trois heures pour m'extirper de ce lit confortable dans le creux duquel je visionne pour la trente-troisième fois de ma vie Starvin' Marvin in Space et Trapper Keeper ; deux heures pour prendre un bain bouillant ; une heure pour me traîner jusqu'à la Maison du Peuple où j'arrive — ô miracle ! — à me concentrer assez longtemps pour terminer un article, celui sur, entre autres, le radiotélescope Alma.

Concentré. — Talya, Poulain Perspicace et leur bébé Lilas s'installent à quelques tables de la mienne et sont assez vite rejoints par Andrew. Cependant, je ne les remarquerai qu'au moment où Léandra viendra, une heure plus tard environ, me révéler leur présence. « Tu avais l'air tellement concentré devant ton écran d'ordinateur quand nous sommes arrivés que nous n'avons pas voulu te déranger ! », me donneront-ils comme explication. Comme c'est chic de leur part !
 
Les « bobors ». — Léandra suit actuellement des cours à l'ICHEC mais elle n'y aime pas l'ambiance : la plupart des gens qui fréquentent cette école de gestion, professeurs comme étudiants, sont, d'après elle, des « bourgeois bornés ». Je croise le regard amusé d'Andrew... Nous avons, je pense, la même idée en même temps : ce ne sont plus des bobos mais des « bobors » ! Léandra continue son explication : « On a eu un cours consacré à Linkedin... Le prof n'a pas été jusqu'au fond des choses, il n'a fait qu'effleurer le sujet. Pour lui, Linkedin, c'est un réseau qui permet avant tout de "rester entre nous", entre cadres, entre gens du même monde, sans être dérangés par la plèbe ! Pfff... »

Restaurant philosophique. — Sur la route du « Vert de Gris » où nous allons manger ce soir dans le cadre des « RestoDays », j'explique à Léandra et Andrew mon nouveau concept de restaurant philosophique. Chaque mur serait une bibliothèque et chaque plat porterait le nom d'un philosophe : la salade Wittgenstein, les œufs Spinoza, le ragoût Schopenhauer, etc. Sur l'addition serait imprimée la phrase : « Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence » et en guise d'au revoir, les serveurs lanceraient aux clients : « À jamais reviendriez-vous pour cette même et identique recette, pour à nouveau de toutes cuisines goûter le retour éternel ? »

Restaurant quantique. — Plus tard, lors du délicieux repas (cannelloni de homard et canette rôtie pour eux ; carpaccio aux copeaux de foie gras et filet de bar pour moi), nous discutons de cuisine moléculaire. — Il faudrait dépasser le stade de la molécule et s'aventurer jusqu'aux quantas ! Andrew imite le serveur d'un restaurant de cuisine quantique au sein duquel l'incertitude régnerait : « Désolé, Monsieur, vous ne pouvez pas connaître à la fois l'assaisonnement et la cuisson de votre viande ! » Ou bien la viande serait servie dans une boîte à chats de Schrödinger : tant que l'intérieur de la boîte n'aurait pas été observé, la viande se trouverait dans deux états superposés, à la fois crue et cuite.

lundi 25 février 2013

Erreurs

Erreur 503.Toujours pas de chauffage au boulot ce lundi matin. De plus, une partie du vieux système électrique est hors service et les bureaux ne sont donc pas correctement alimentés en courant. Après la traditionnelle réunion d'équipe matinale, le chef nous propose par conséquent de quitter les locaux et de travailler chez nous... Nous sommes sur le départ lorsque les électriciens débarquent in extremis pour régler le problème et nous annoncer par ailleurs que la chaudière vient de redémarrer. Changement de programme : demi-tour et au revoir le télétravail !

Erreur 508. — Repas diététique en soirée chez Léandra. À nouveau, Jonas est au centre de la discussion. Cette histoire d'amour qui « finit constamment sans jamais véritablement finir », je n'ai plus besoin de la décrire avec de nouveaux mots. Il me suffit simplement d'extraire les bons morceaux de phrase, parsemés par-ci, par-là au milieu d'une multitude de pages de mon journal (journal qui, soit dit en passant, par un hasard du calendrier, a été fondé seulement quatre jours après le foudroyant début de leur relation le 18 avril 2011). En résumé, cela donne : « [Léandra] ne va pas très bien, à cause de Jonas (elle sent que ça ne va pas) [6/5/2011]. Elle est anxieuse en attendant Jonas [15/5] [et] se pose beaucoup de questions par rapport à [lui] [24/5]. Sa "vie de couple" ne ressemble pas vraiment à une vie de couple [13/6]. Elle ne va pas bien (c'est le moins qu'on puisse dire et j'ai un peu l'impression de me répéter pour le moment, tristement) [16/6]. Elle est littéralement malade de n'avoir aucune nouvelle de Jonas [19/7]. Elle parle beaucoup de Jonas (la vie est-elle un éternel recommencement ?) [14/10]. Elle n'a apparemment que Jonas en tête. Son humeur (bonne ou mauvaise) tourne tellement autour de ce type que ça devient flippant [27/11]. Elle m'explique qu'elle en a un peu marre, qu'elle tourne en rond avec Jonas [27/3/2012]. Il ne fait aucun effort et se contente de la voir une ou deux fois par semaine. Elle pense qu'il rate quelque chose [3/4]. Ce n'est pas facile tous les jours — c'est le moins qu'on puisse dire ! — avec Jonas (avec qui elle sort/ne sort pas — biffer la mention inutile) [19/8]. Elle en a vraiment marre de Jonas et a vraiment décidé de ne plus entrer dans son jeu [21/8]. Elle s'est plus ou moins rendu compte que c'était vraiment fini avec Jonas. Mais elle reprend du poil de la bête, dirait-on [30/9]. » — Quand, aujourd'hui soir, elle me jure que ce garçon est ce qui lui est arrivé de mieux dans la vie au cours de ces deux dernières années et que c'est pour cette raison qu'elle s'y accroche, à savoir parce qu'elle n'imagine pas comment elle pourrait trouver mieux, je pense qu'elle est sincère, évidemment, mais je sourcille tant la déclaration me paraît étrange et paradoxale : comment est-il sérieusement possible de ne pas arriver ne fût-ce qu'à entrevoir l'éventualité d'une plus belle relation que cette relation-là (déséquilibrée, malsaine, destructrice) ?

Erreur 417. — Quand on ne parle pas d'elle et de lui, on parle aussi un peu de moi. J'expose ma « profession de foi » du moment, qui est presque à l'opposé de la sienne : je ne suis pas à la recherche de cette vie de couple que tant de personnes semblent envier, voire dans le pire des cas jalouser ; je ne veux pas planifier les prochaines vacances au soleil, le prêt de la nouvelle voiture et la prochaine sortie chez IKEA ; je ne veux pas être installé avec une femme dans le sofa d'un joli appartement devant le journal télévisé de 19 heures, pendant que Wolfy le gentil labrador se gratte le cou à côté du feu de bois qui crépite ! Mieux vaut être un solitaire entouré de livres, de musique et d'idées que de vivre cette vie de dormeur ! À vrai dire, malgré les misères du temps, et s'il n'y avait pas l'épineux problème de ma frustration sexuelle, mon épanouissement personnel serait presque à son comble.