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samedi 27 avril 2013

Voir Dinant et mourir

Je connais très bien Dinant pour y avoir passé, enfant, de nombreuses heures, accompagné de mes parents. C'est la porte de l'Ardenne, un passage presque obligé vers le sud de la Belgique si, comme ma mère, on déteste rouler sur l'autoroute. — À chaque fois que nous partions en vacances dans la verte province de Luxembourg, nous faisions systématiquement un arrêt à Dinant pour y manger ou nous y promener. Je la connais donc comme ma poche, cette ville coincée entre Meuse et falaises escarpées : la Citadelle, le Mont-Fat, le Rocher Bayard, la grotte « La Merveilleuse », la collégiale et, dans les proches environs, les ruines du château de Poilvache (oui, le nom est très poilant) et le parc escarpé de Furfooz, en bord de Lesse...

Ce samedi en fin de matinée, Gaëlle et moi faisons le voyage ferroviaire en compagnie d'Amy, Flippo, Zapata, Bastien et Thibaut. Entre Ottignies et Dinant, le train s'arrête assez régulièrement dans des bleds complètement paumés. Mon sac à dos est rempli de nourriture pour le pique-nique du midi, mais j'apprends assez rapidement que, en raison de la température extérieure, il n'est plus du tout question de pique-nique mais de restaurant. (Qu'à cela ne tienne !) Arrivés à destination, nous retrouvons des amis de Bastien, qui sont venus en voiture : Manon, Armand et leur fils Toinet. 

Officiellement, nous sommes à Dinant pour nous promener, mais il y a un objectif officieux, secret, caché, qui est au centre de ce voyage organisé de main de maître : aller visiter, dans les hauteurs de la campagne dinantaise, deux bâtisses entourées de terrains verdoyants et de bus-dortoirs, qui sont au cœur d'un des projets de Zapata : créer une auberge alternative qui permettrait, à terme, d'être indépendant, autrement dit d'échapper au dur monde du métro-boulot-dodo. Zapata cherche des gens motivés pour mettre avec lui des « parts ». — Oui, je serais volontiers coopérateur si j'avais autre chose sur mon compte bancaire qu'un nombre précédé d'un trait négatif. (Qu'est-ce que l'argent ? Si je le savais, je ne poserais peut-être pas la question.)

Pourquoi ai-je décidé de monter ces escaliers plutôt que de prendre ce téléphérique ?
Pourquoi ai-je refusé d'acheter cette fée en plastique à 3,10 euros dont Gaëlle est tombée éperdument amoureuse sur le chemin du retour vers la gare ?
Pourquoi est-ce que je m'obstine à écrire des articles journaliers alors qu'il est évident que je suis dépassé par les événements ?

samedi 9 février 2013

Le tour de la journée en 80 mots, épisode VI

« Il sortit de son abattement et, fébrile, s'enquit
Du sable écoulé depuis son tout dernier maquis.
Trois cent nonante-trois mille grains — un an et vingt-sept jours !
"Mes prochains récits seront radins !", tel fut son discours. »

Amy a trouvé un boulot et fête l'événement chez Flippo et Bastien. Elle travaillera dès lundi pour un groupe politique. Elle fera de l'entrisme, me dit-elle en rigolant. « L'entrisme, ça ne fonctionne pas, lui réponds-je. C'est le contraire qui arrive au final : on se fait dévorer par le système qu'on tente de changer. » On me compare gentiment à un « stalinien » (c'est une première). On joue à Time's Up. Tout le monde est fatigué.

samedi 4 août 2012

7. « Merde, t'as failli écraser Toots Thielemans ! »

7.1. Je fais partie de la première équipe ou de la deuxième, je ne sais plus... Celle qu'Amy nomme la « dream team » dans son courriel (marrant !). Ce dont je suis certain, c'est que j'entre en action lors de « l'étape 2 », qui débute ce samedi matin... La deuxième étape du déménagement d'Amy et Zapata.

7.1.1. J'arrive à neuf heures tapantes à l'appartement de Flippo et Bastien. Amy : « Tu es la ponctualité incarnée. C'est incroyable : on entend l'annonce du journal à la radio et une seconde plus tard, tu sonnes ! » Bah ! On me dit « neuf heures », alors j'arrive à 9 heures... Un déjeuner est prévu, à base de croissants, de pains au chocolat et d'un « 8 », cette délicieuse viennoiserie en forme de « 8 » (forcément) remplie de crème pâtissière — « Tu la partages avec moi ? », me demande Zapata, « Comme ça, ça nous fera deux "0" ! »

7.1.2. Zapata a loué une très grosse camionnette, que tout le monde appelle « le camion ». Le but de la matinée est d'aller jusqu'à la maison de campagne des parents d'Amy dans la région de Huy, où est entreposée la majorité de leurs caisses et de leurs meubles. Ils s'amusent tous à me faire peur : « Tu vas avec lui jusque là ? Ma parole, mais t'es complètement taré ! Il fait du nonante sur les petites routes et ne ralentit pas dans les tournants ! » ; « Rappelle-moi, Hamilton, tu as bien pris l'assurance "annulation" pour le voyage au Canada, hein ? Sais-tu comment je peux faire pour récupérer ton argent lorsque tu seras décédé ? » — Sachez, Messieurs les sarcastiques, qu'avec Zapata comme conducteur, j'ai déjà doublé une camionnette à pleine vitesse dans un tournant de montagne jouxtant un ravin escarpé et, pour autant que je sache, je n'en suis pas mort !
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7.2. Dans la camionnette. Nous partons en retard. Nous devons récupérer Alistair à la périphérie bruxelloise, pas loin de l'entrée de l'autoroute. Au milieu du trajet, Zapata se rappelle : « Merde ! Mais quel con ! J'ai oublié le sac avec les sangles pour le déménagement... Quel con ! Mais quel con ! » Nous devons revenir à la case départ. Je préviens Alistair que nous serons en retard. Il me répond : « Ouais, ouais. Bon, ben je vais aller boire un verre, hein... » (J'apprendrai plus tard qu'il était ironique, dans la mesure où il n'y a pas moyen d'aller boire un verre sous un pont d'entrée d'autoroute.)

7.2.1. « Euh... Zapa ? T'es certain qu'on passera avec la camionnette sous ce vieux pont ?
Meeeeerde ! Non, on ne passera pas ! On doit faire demi-tour ! »

7.2.2. Au téléphone : « Alistair ? On est là !
— Ouais. Je ne vous vois pas, mais on va faire comme si je vous faisais confiance... »
(Elle était ironique aussi, celle-là ?)

7.2.3. Sur l'autoroute, au niveau de l'échangeur de Daussoulx, Zapata s'apprête à prendre la bretelle de sortie quand la voiture devant nous diminue subitement de vitesse. Zapata crie : « Aaaargh ! Mais il est fou, ce con ! Il fait du cinquante sur l'autoroute ! Mais quel con ! » Nous le doublons sur la bretelle et, regardant par la fenêtre, nous observons subrepticement le parfait modèle de « papy à casquette et grosses lunettes ». Fou rire. Alistair : « Merde, Zapa, t'as failli écraser Toots Thielemans ! Toots Thielemans, quoi ! C'est pas la Police que t'aurais eue sur les bras mais l'Unesco !... Toots Thielemans... J'en reviens pas ! »

7.2.4. Sur la route toujours, une réflexion de Zapata concernant la vieillesse et l'embourgeoisement : « S'embourgeoiser, y a moyen d'éviter. Par contre, vieillir, on n'a pas trop le choix... » (C'était la minute philosophique du jour.)
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7.3. Nous arrivons à la maison de campagne et Fafa nous rejoint peu de temps après, à l'aide de sa propre voiture. Nous serons quatre pour mettre dans la camionnette les « quelques » (hem) caisses et les « quelques » (re-hem) morceaux d'étagère présents dans une des pièces du premier étage de la maison parentale. Zapata et Fafa s'occupent de donner par la fenêtre les objets à Alistair, debout sur une échelle, qui à son tour me les passe pour que je les range devant le garage avant l'ultime transfert dans la camionnette qui se remplit à une vitesse affolante. Dans un second temps, nous inversons les rôles et je monte sur l'échelle... C'est à ce moment que je me rends compte que je suis petit et aussi que, si jamais je tombais, je m'empalerais certainement sur les grilles délimitant le jardin.

7.3.1. La maman d'Amy nous propose quelque chose à boire, que nous refusons car nous avons du pain sur la planche (re-re-hem). — Elle a la même voix que sa fille (bien que ce soit tout bien réfléchi plutôt l'inverse) et un délicieux accent anglais. Si nous étions arrivés à quatre heures de l'après-midi, je suis sûr qu'elle nous aurait proposé un thé, comme dans Astérix chez les Bretons ou les histoires de Miss Marple à St. Mary Mead.

7.3.2. Incroyable tout ce que l'on peut entreposer dans une maison. — Depuis cette fameuse matinée, le concept de « Tonneau des Danaïdes » prend un sens beaucoup plus concret dans ma petite caboche et je comprends aussi la misère de ces marins des temps anciens qui devaient constamment vidanger l'intérieur de leur bateau.

7.3.3. « Un jus de pomme maison pour reprendre des forces ? [accent anglais] » Oui, merci. Oui, merci. Oui, merci. Oui, merci. « Un deuxième jus de pomme maison ? » Non, ça ira. Non, ça ira. Non, ça ira. Oh bah, volontiers ! « Vous voulez une bière pour vous désaltérer ? » Non, merci. Non, merci. Non, merci. Oh oui, bien volontiers ! — Suis-je le seul à avoir soif ?
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7.4. Je repars vers Bruxelles en compagnie de Fafa, qui tout en conduisant me raconte ses affreux déboires, y compris le moment où il a totalement « pété les plombs ». — Son histoire a le mérite de relativiser ce que l'on a trop facilement tendance à considérer comme étant le « trente-sixième dessous ».
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7.5. De retour à Bruxelles, au nouvel appartement d'Amy et Zapata, environ douze personnes attendent l'arrivée de la camionnette. Pendant que nous mangeons et nous désaltérons dans le petit jardin, le reste de la troupe prend la relève et décharge en deux temps trois mouvements ce que nous avons chargé. Ha bah oui, à douze, ça va beaucoup plus vite...

7.5.1. « Oh ! Vous avez de l'Orval !
— Mais oui ! C'est pour toi !
— Ooooh ! »

7.5.2. Dans le jardin, Capucine (une amie d'Amy ?) explique qu'elle travaille dans les « standards »... « Quoi ? Du genre "codes ISO" ?
— Oui, tout à fait. Mais je travaille surtout dans les RFID... Ces petites étiquettes ou puces qui permettent de tracer à distance des aliments ou des véhicules, voire des animaux ou même des êtres humains...
— Il ne risque pas d'y avoir des dérives ?
— Ce n'est pas de notre ressort. Nous, on est juste dans la certification.
— Mais vous faites partie du système... 
— Non. Nous, on fait juste en sorte que ce soit bien fait.
— Vous faites donc partie du système !
— Mais non... »
(Je fabrique des fusils mitrailleurs, mais je ne suis pas responsable de leur utilisation... — L'hyperspécialisation permet un peu trop facilement de se foutre du reste de la chaîne.)

samedi 14 juillet 2012

Le Centre sous la pluie

Le ciel est gris lorsque je descends du train, en gare de La Louvière-Sud. Zapata a loué une voiture pour la journée et doit passer me chercher d'un instant à l'autre. Il est le joyeux organisateur d'une excursion d'un jour dans la région du Centre... Un événement plus que réussi malgré le mauvais temps puisqu'il réunira treize personnes réparties au sein de trois véhicules : Zapata, Amy, Tom, Ophely, leur bébé Sophia, Ophely II, Bastien, Pietro, Ismerie, Sandro & Sandra (un couple d'Espagnols que je ne connaissais pas) et moi.

Il est avant tout question de montrer à ce groupe un des fleurons du patrimoine industriel de la région du Centre reconverti en Écomusée, à savoir le charbonnage et la cité du Bois-du-Luc, dans la périphérie de La Louvière. Le site vient d'être inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco. Il s'agit d'un exemple unique et extrêmement bien conservé d'habitat ouvrier qui fonctionnait en autarcie sous la direction d'un patron paternaliste. À Bois-du-Luc, les gueules noires et leurs familles n'avaient nul besoin de sortir de leur environnement clos, car ils avaient absolument tout ou presque à portée de la main : leur (petit) logement, une épicerie, une salle des fêtes, une école, un hôpital, un hospice, une église, etc.

J'ai travaillé plus d'un an et demi comme guide dans cet écomusée et, se disent mes amis, je vais pouvoir leur faire une visite personnalisée de l'ancien site charbonnier. Ils se trompent et c'est tant mieux ! Car nous sommes accueillis par mon ancien collègue Alan, qui se fera un plaisir de nous guider à travers l'ancien charbonnage, en compagnie de Florentin, son fils de huit ans, qui connaît la visite par cœur (le pauvre). Alan est le meilleur des guides. Il exerce ce métier depuis tellement d'années qu'il connaît tout sur le bout des doigts : la législation sociale, l'histoire de la société charbonnière (qui s'étale sur plus de trois siècles) ainsi que des milliers d'anecdotes...

Alan nous explique que la visite ne durera qu'un peu plus d'une heure, car « une partie du parcours a été réquisitionnée pour une exposition réalisée par la ville ». Je ris intérieurement : une visite de seulement une heure avec Alan, c'est impossible ! De fait, deux heures plus tard, nous sommes toujours en sa compagnie à l'intérieur du puits d'extraction : « Cette partie de la visite ne durera qu'un petit quart d'heure », nous lance-t-il à nouveau. Tu parles ! (Comment diantre fait-il pour parler aussi longtemps devant la lampisterie ?) À plusieurs moments de la visite, il lâche au groupe : « Mais Hamilton vous expliquera sans doute tout cela mieux que moi ! » ou bien : « Hamilton, tu confirmes ? », alors qu'il est vachement plus calé que je ne le serai jamais. (C'est son côté humble à l'excès.)

« Dis donc, Hamil, il a l'air de bien t'aimer, ton ancien collègue... » (Bastien)
« Les visites sont toujours aussi bien ou c'est parce que t'es là ? » (Ophely)
« "Hamilton, tu confirmes ?" Haha ! » (Bastien)

Je serre chaleureusement la main d'Alan en guise d'au revoir. Je lui donne un bon pourboire — « Pour ton professionnalisme ! », lui dis-je — qu'il refuse plusieurs fois (évidemment), avant de le donner à son fils vu mon obstination. Sur le chemin du parking, je croise mes anciens collègues Giuseppe, qui a l'air très content de me voir (« La fifille va bien ? », « T'es séparé, c'est ça ? T'as retrouvé quelqu'un ? »), et Fatima (« Alors ? Ça va bien ? T'es revenu parce qu'on a eu la reconnaissance Unesco ? Haha ! »). Quoiqu'on en dise et malgré les anciennes petites tensions, le courant passe toujours aussi bien avec elle, je trouve...

Il est presque deux heures de l'après-midi lorsque je rejoins les douze autres au kiosque à musique pour le pique-nique. Ils ont emmené de quoi très bien manger : Sandro a préparé une délicieuse tortilla ; il y a de la baguette à volonté, de l'houmous, de la charcuterie, du fromage ; et pour le dessert, Bastien a même apporté des petits chocolats et de la compote. Pendant le repas, je reçois un coup de téléphone de Fred Jr : « Il paraît que t'es à Bois-du-Luc ? Je voulais y aller cet après-midi, j'ai téléphoné à Giuseppe et il m'a dit que tu venais de passer ! » (Les nouvelles vont vite dans cette région.)

Le pique-nique terminé, direction la brasserie Saint-Feuillien au Roeulx. Alan nous a gardé trop longtemps et il n'est hélas plus possible d'en faire la visite. Nous décidons donc d'aller nous poser dans un café du village. Oui, mais lequel ? Tous les bars sont curieusement fermés. Après avoir tourné un quart d'heure, nous finissons par trouver, à deux pas de la brasserie, un petit bistrot de quartier, avec ses éternels jeux d'argent et ses quatre ou cinq habitués.

« Hamilton, tu confirmes ? »

L'excursion dans la région du Centre se termine par la visite des ascenseurs à bateaux. Nous faisons tout d'abord un crochet par le nouvel ascenseur de Strépy-Thieu — le plus grand ascenseur à bateaux du Monde s'il vous plaît, avec ses 73,15 mètres de dénivelé ! — qui permet de relier le bassin de la Meuse à celui de l'Escaut en une seule fois.

« Hamilton, tu confirmes ? »

Nous sortons de la voiture éclairés par un timide soleil.
Nous observons le transfert de deux bateaux sous la pluie drue.
Nous revenons à la voiture éclairés par un timide soleil.
(Impression d'être à la page 54 des Sept boules de Cristal.) 

Après ce passage par Strépy-Thieu-le-léviathan, nous rendons visite aux quatre anciens ascenseurs à bateaux. Ces derniers, construits entre 1888 et 1917, ont exactement la même fonction que le nouvel ascenseur (à savoir relier les deux bassins fluviaux), tout en s'avérant évidemment beaucoup moins performants. Ils sont néanmoins beaucoup plus jolis et pittoresques que leur homologue moderne. Alors que ce dernier ressemble à un bâtiment LEGO très (trop) propret, entouré d'arbustes ridicules plantés avec une linéarité consternante, les vieux ascenseurs donnent ce sentiment de château fort abandonné recouvert de végétation. (C'est d'un romantique !)

« Hamilton, tu confirmes ? »

De retour à la gare de La Louvière-Sud, j'observe à nouveau la pluie remplir mon champ de vision. Il pleut tellement que les personnes sur le quai se montrent très réticentes à monter dans le train. Le contrôleur descend du wagon et crie à la cantonade : « Il pleut beaucoup pour un mois de novembre, hein ? » — Un classique qui fait toujours sourire !

« Hamilton, tu confirmes ? »

mercredi 20 juin 2012

Campements de Nains scouts

Dans le train de retour vers Bruxelles, Flippo me propose de passer à son appartement : « Amy a prévu une petite soirée "Jeux de société"... » Il téléphone tout de même à Zapata pour s'assurer que ma présence ne pose pas de problème, qu'il y a assez de nourriture pour tout le monde... J'écoute Flippo répondre à Zapata : « Comment ça "Quel Hamilton ?"... Ben Hamilton Evenvel, tiens ! Tu croyais que j'allais inviter Hamilton McGian ? » Il raccroche : « J'ai pas tout pigé à ce qu'il me racontait... »

De retour chez lui, Flippo s'installe dans son fauteuil pour jouer à Assassin's Creed sur PS3. Zapata s'en va chez Pietro pour régler une sombre histoire de site Web. Pour patienter, je lis les règles de Small World, un jeu de société signé Days of Wonder... Bastien m'explique brièvement le concept : « Ce qui est marrant avec ce jeu, ce sont les nombreuses combinaisons possibles : un peuple se combine avec un pouvoir spécial, ce qui fait de chaque partie une partie différente...
— Punaise, tu le vends bien, ce jeu...
— C'est normal, c'est mon boulot... Je le vends à la boutique, à mon travail !
— Et ça fonctionne comment ?
— Ben par exemple, là, je prends au hasard une peuplade, celle des Nains en l'occurrence, et je l'associe à un pouvoir spécial... Euh... Ha ben ça, c'est amusant, tiens ! Un Nain scout ! Amy, t'as vu ? C'est dingue, j'explique le jeu à Hamilton, et par hasard on tombe sur un scout ! »
(Je suis mort de rire.)

Amy est en train de préparer une tarte aux trois tomates et à la ciboulette. Dans la cuisine suite logique de la conversation sur le Nain scout , elle me parle de sa détestation pour les mouvements de jeunesse et, de manière générale, pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à une organisation hiérarchique, avec ses donneurs d'ordres et ceux qui doivent les suivre : « Mes parents ont essayé de m'y envoyer, un été. Dès le premier jour, à mon retour, ils ont compris que ce n'était pas une bonne idée, et je n'y suis plus jamais retournée... »

Nous jouons une partie de Small World... Un jeu bien sympathique mais au plateau fort confus, constitué de territoires aux frontières sinueuses : des montagnes, des collines, des champs, des forêts... Selon certaines modalités, ces territoires donnent un ou plusieurs points de victoire au joueur qui les détient. La progression territoriale ressemble un peu à celle du jeu Risk, sauf qu'ici les simples troupes sont remplacées par des peuplades possédant chacune des caractéristiques propres (par exemple, les scouts sont capables d'établir un campement pour augmenter la défense de leur territoire saloperie de scouts !). Autre mécanisme original : chaque joueur a la possibilité à chaque instant d'abandonner sa peuplade active (la « mettre en déclin ») lorsqu'il se rend compte qu'il a atteint l'apogée de sa puissance et qu'il ne peut plus en tirer grand chose...

Flippo ne parle presque pas durant la partie. Est-il fatigué ? Est-il concentré ? « Un peu des deux. » La concentration donne ses fruits : il sortira vainqueur du choc des civilisations. Au moment de sa victoire, il est pas loin de minuit. Le temps pour moi de rentrer au bercail... Demain, métro, boulot, etc.

dimanche 17 juin 2012

Les petits paragraphes dominicaux (6)

Comportement. — En 1946, L.W. écrivait dans un carnet le commentaire suivant (Remarques mêlées, p. 118) : « Quand la vie devient difficilement supportable, on espère que la situation va changer. Mais le changement le plus important et le plus efficace, celui de notre propre comportement, c'est à peine s'il nous vient à l'esprit, et nous ne pouvons nous y résoudre qu'avec difficulté. » — La remarque tombe tel un couperet, tant elle semble en adéquation avec ce qui ne va pas chez moi mais aussi au sein d'une partie non négligeable de mon entourage immédiat.

Plaisir méchant. Un de mes plaisirs méchants dans la vie : écouter benoitement une personne qui, bien que se croyant très subtile, n'énonce que des banalités. (Mais c'est un comportement à double tranchant car on est toujours le banal de quelqu'un.)

Première classe. Comment cette aberration sociale a-t-elle pu traverser les âges et se montrer aujourd'hui encore au grand jour, dans tous les trains du pays ? On y croise des riches et des cadres supérieurs qui n'ont nullement envie de se mêler à la « plèbe » qui pullule dans cette deuxième classe si proche et pourtant si lointaine... Il faudrait supprimer cette horreur inégalitaire du monde ferroviaire. Ou plutôt : ne mettre dans les trains que des premières classes, au prix de l'actuel ticket standard ; loger tout le monde à la même enseigne ; obliger les patriciens à participer à la vie collective.

Le simple & le complexe. — Lu dans l'ouvrage de Murray Gell-Mann que Jonas m'a prêté : une belle réflexion sur la complexité... Prenons — simple exemple dix points que nous étalons au hasard sur une surface plane. Nous avons la possibilité de relier ou de ne pas relier deux de ces points à l'aide d'un segment, autrement dit de créer (ou de ne pas créer) des relations entre eux... Dans pareil exercice, où la complexité se situe-t-elle ? Sans réfléchir, nous pourrions penser que la figure la plus simple consiste à ne relier aucun point (0 segment) et la plus complexe à tous les relier (45 segments). Pourtant, ces deux cas sont les plus simples de tous. Car si nous devions les définir, nous pourrions y arriver en un seul mot (ou symbole) : « AUCUN » ou « TOUS ». Ainsi les figures sur lesquelles seulement certaines relations sont tissées sont-elles plus complexes que leurs équivalentes extrêmes. (Il serait intéressant et c'est peut-être d'ailleurs ce que fait Gell-Mann dans la suite de son livre, dont j'ai pour l'instant arrêté la lecture faute de temps — d'appliquer cette réflexion à divers domaines du savoir. Par exemple, sur le plan du langage, c'est la haute spécificité des agencements de lettres, de mots et de phrases qui rend une communication intelligible : nous sélectionnons des relations plutôt que d'autres pour établir un sens à ce que nous énonçons. Etc.)

Marc Levy. — Pourquoi ne puis-je me frayer un chemin en ce monde sans croiser quotidiennement des gens qui lisent des romans de Marc Levy ?

Grand désert. Chez Flippo et Bastien, Amy parle de la mer : « La mer, c'est un grand désert. » À chaque fois qu'elle prend le bateau, elle s'y sent prisonnière et n'attend qu'un seul événement : le retour de sa liberté que représente la sainte (?) délivrance de la terre ferme. — C'est amusant car un marin au long cours tiendrait sans aucun doute le raisonnement inverse : pour lui, la mer est la liberté, et la terre une prison...

Les Chevaliers de la Table Ronde. — Un jeu de société original dont l'objectif est de gagner contre le plateau ! Nous jouons les chevaliers assiégés par les forces du Mal et devons effectuer de nombreuses quêtes afin de juguler les démons (trouver le Graal, récupérer Excalibur, empêcher les Pictes et les Saxons de gagner les rives du royaume, etc.). La victoire peut être rendue plus difficile par l'éventuelle désignation d'un félon à l'intérieur du groupe. (Mais c'est là ma première partie... Dès lors mes camarades de jeu sont conciliants et n'intègrent pas ce vil individu dans la pile des cartes de personnage.)

Mozart & l'emmental. — Moi : « On dit que le silence qui suit une musique de Mozart est encore de Mozart... C'est un peu la même chose pour l'emmental : les trous qui le composent sont encore de l'emmental. » Zapata : « Ce qui est bien avec l'emmental, c'est qu'une personne qui n'a pas beaucoup d'argent peut s'en sortir à très bon compte à la fromagerie, en ne demandant que les trous... »

dimanche 29 avril 2012

« HOUit »

Intervention chirurgicale sur un tiers. — 16h55, gare de Tamines. Le train vers Charleroi ayant été supprimé, je prends celui en direction de Namur. À hauteur de la gare d'Auvelais, coup de fil de Léandra... 

Elle m'apprend que Jonas va se faire opérer beaucoup plus tôt que prévu, à savoir demain. Elle me dit aussi qu'il a mal, qu'il se plaint beaucoup et qu'il ne voit pas une intervention chirurgicale, même minime, de la même manière que moi : « Je lui ai parlé du fait que toi, tu trouvais l'expérience intéressante... Mais il n'a pas eu l'air rassuré. » C'est vrai que j'aime particulièrement les opérations chirurgicales lorsqu'elles sont pratiquées sur moi-même (un peu comme le sexe, haha ! Mon dieu, elle est vraiment nulle, celle-là). J'en parle d'ailleurs déjà dans ce blog, de manière presque émerveillée, en date du 7 octobre 2011.

L'expérience humaine a un début et une fin. Dans l'intervalle : plaisirs et découvertes, mais aussi douleurs et pertes. C'est la vie ! Mieux vaut regarder cette vérité en face plutôt que de l'enfouir sous le tapis. C'est comme ça : au cours de cette échelle de temps ridiculement courte (une absurdité) durant laquelle il semblerait que je sois en vie, la douleur (au même titre que le plaisir) et les expériences corporelles extrêmes (dont font partie l'anesthésie et l'opération chirurgicale) sont pour moi intéressantes à vivre en tant que telles. Nul enseignement on n'apprend pas à avoir mal ni morale dans cette histoire... Des expériences brutes, tout simplement, sur le tiraillement du corps.

Le retour du café brûlant avec glaçons. — Gare de Namur, AMT Coffee. Je commande un café noir à la préposée du jour. « Avec du lait ? — Ni lait, ni sucre ! — Vous voulez des glaçons pour refroidir votre café ? — Oui, mais UN seul glaçon s'il vous plaît ! » (Aujourd'hui, je gère comme un chef !) 

Un jour, j'écrirai un article entier sur la difficulté de commander un café dans ces enseignes modernes (Starbucks, AMT et autres). Vous y commandez un honnête café noir et vous vous retrouvez avec un café au lait avec glaçons, accompagné d'un brownie et d'une tarte... (Ça s'appelle avoir le sens des affaires !)

Gare de Bruxelles-Luxembourg. — Je suis pour ainsi dire en transit vers l'appartement de Flippo et Bastien, où je vais passer la soirée. Je suis en avance d'une heure et m'installe donc sur un des bancs à l'intérieur de la gare, profitant du réseau Wi-Fi pour publier l'article consacré à ma journée de vendredi. 

Cette gare est la plus aseptisée de toutes les gares que j'ai jamais visitées. Toute forme de vie a été bannie de ce lieu morne et blanc. À l'extérieur, même constat : de grands bâtiments froids et propres qui font penser au quartier de la Défense à Paris ; une esplanade traversée par quelques humains, écrabouillés par l'immense structure du Parlement européen... — Ont-ils voulu créer ici le même sentiment d'écrasement que celui voulu par Poelaert avec son Palais de justice mégalomane ?

Quelle place pour le grouillement ici-bas ? Aucune. Les cinq jeunes qui jouent au football sur l'esplanade ne semblent d'ailleurs pas à leur place, même s'ils s'amusent (car ils s'en foutent). Vus de l'extérieur, eux aussi semblent écrasés. Leurs cris résonnent puis se perdent le long des murs.

Prononciation. — Trois personnes sont présentes à la soirée chez Flippo et Bastien, en plus de ces deux-là et de moi-même : Thibaut (un ami français de Bastien), Amy et Zapatta... Le repas est végétarien : des légumes et des pommes de terre au curry, accompagnés de naans (pains indiens) de différentes natures : normaux, au beurre (à la demande de Flippo qui en a fait une fixation), à l'ail et au fromage.

« Comment prononcez-vous le nom du groupe de Freddie Mercury ? demande Thibaut en début de soirée.
— Queen, répond Flippo.
— Ben oui... Queen, surenchéris-je.
— Voilà ! Vous dites QOUeen alors que c'est Queen...
Queen... C'est ce que j'ai dit !
— Non, non, tu dis QOUeen à la place de Queen... Mais vous, les Belges, n'êtes pas capables de faire la différence entre "oui" et "ui".
— Ha ! C'est comme pour le chiffre "huit" qu'on prononce "HOUit" ? À force de fréquenter des Français, j'ai fini par comprendre la différence, mais je dis toujours "HOUit" quand même... »

Un peu plus tard...
« Quand vous dites : "J'aurai" au futur simple, vous le prononcez "J'auré" alors qu'il faut le prononcer "J'aurè", comme au conditionnel présent.
M'enfin, mais non !
— Les professeurs de français doivent rectifier le tir tout le temps.
— Non, non... Si je dis : "J'irai à Montréal en septembre", ça ne se prononce pas de la même façon que : "J'irais bien à Montréal en septembre". Et c'est tant mieux, d'ailleurs : ça permet de faire la distinction entre le futur simple et le conditionnel présent. Même chose avec le passé simple (j'allai) et l'imparfait (j'allais)...
— C'est une erreur... »

(L'attitude un rien paternaliste de la « métropole » française vis-à-vis de ses « frontières » : la Belgique mais aussi la Suisse et, plus loin, le Québec...)

Lu sur le site de l'Académie française : « [Grevisse] recommande la prononciation "é" pour le passé simple et le futur simple à cette même personne (je mangeai, je mangerai), afin d’éviter la confusion avec l’indicatif imparfait ou le conditionnel présent dont la terminaison se prononce "è" (je mangeais, je mangerais). » — Maurice Grevisse le grammairien était-il aussi dans l'erreur ? Il était Belge, soit dit en passant.

Aventuriers du Rail « Asie » et Colons de Catane. — En seconde partie de soirée, nous jouons aux Aventuriers du Rail « Asie », une des nombreuses extensions du jeu de société à succès d'Alan R. Moon. La différence majeure avec le jeu de base réside dans cette règle : nous jouons en équipe (Flippo et moi ; Amy et Bastien ; Zapata et Thibaut) et certains des objectifs-destinations à réaliser sont communs. Amy et Bastien nous atomisent, atteignant tous leurs objectifs et dépassant allègrement les deux cents points.

Un peu avant minuit, Thibaut repart chez lui et Flippo et Bastien s'en vont dormir. Amy, Zapata et moi continuons à jouer, aux Colons de Catane. J'ai envie de leur montrer un des scénarios les plus prenants, un de ceux qui comprennent les deux extensions (« Villes et chevaliers » et « Marins »). Dans ce scénario, déjà joué en partie chez Walter et de nombreuses fois en ligne, deux uniques petites îles sont visibles et une terre inconnue traverse le plateau de jeu en son centre, comme la Voie lactée dans un ciel sans lune. 

Je gagne la première partie ; Amy remporte la seconde. Lorsque nous rangeons les différents morceaux du plateau, il est presque cinq heures du matin... Mon retour se fait d'abord en métro, puis en tram, très rapidement. Sur le quai du métro, à l'arrêt « Trône », peu avant 6 heures du matin, déjà des centaines de personnes... Impression de décalage.

mardi 24 avril 2012

Le réel qui suinte

Légère révision de mon questionnaire de Proust. — Après réflexion, je me rends compte que « l'écoute » n'est certainement pas une des réponses correctes à la question de la qualité que je préfère chez un être humain. Il faut que je change cette réponse par « l'investissement ». L'investissement... Voilà une qualité que j'adore : s'investir pleinement et sérieusement dans quelque chose (relation humaine, projet, idée...), ne pas le faire avec je-m'en-foutisme, et ce même si le projet peut paraître de l'extérieur totalement ridicule. (Pour en finir avec la superficialité.)  

Déjà-vu & rêve combinés. — Aujourd'hui, je me relève en pleine nuit, vers quatre heures du matin, assez agité. J'ai fait un cauchemar très réaliste dont j'ai hélas oublié la teneur deux heures plus tard à mon second réveil. J'aurais bien voulu m'en souvenir car, sur le coup, je me suis dit que je devais absolument m'en souvenir. Tant pis... Mais il y a autre chose : quand je me suis dit que je devais m'en souvenir, j'ai eu une sensation de déjà-vu assez étrange... L'impression que j'avais déjà vécu cette situation particulière (jusque là, rien de plus « classique »), à savoir entre autres : revenir de la Maison du Peuple où la gentille serveuse m'a offert un verre, me poser plein de questions sur moi-même avant de m'endormir et me réveiller quelques heures plus tard en pleine nuit à cause d'un cauchemar dont je devais me souvenir et... avoir une sensation de déjà-vu. Car — et c'est là que ça devient d'une certaine manière original — dans cette fugace sensation de déjà-vu était contenue ma sensation de déjà-vu. Curieux : cela forme comme un sorte de cycle sans fin... — En fait, à y réfléchir, non, ça ne forme rien de ce genre.

Prise de contact. — Sous-sol de la gare de Bruxelles-Midi. Je prends un café à mon endroit habituel. Le vendeur : « Salut, M'sieur ! Un café noir à emporter, comme d'habitude ? ». Ouaip. (Le besoin de repères.) La jeune femme au sac Quechua rouge que j'ai mentionnée hier soir est là, justement, en compagnie d'une autre dame que je ne connais pas. (Note : je l'appelle de cette manière alors qu'elle ne porte plus de sac Quechua rouge depuis longtemps, que je sache...) Elle me salue, et j'en profite pour lui demander :

« Vous étiez à la Maison du Peuple hier soir, non ?
— Ha. Euh. Mais oui ! C'est pas loin. On habite le même quartier, je crois. Toi aussi, tu habites Saint-Gilles, non ?
— Oui ! Enfin, non : Forest. À la lisière entre Forest et Saint-Gilles, en fait. 
— Et comme Fríðr et moi, tu fais la navette Bruxelles-Liège tous les jours...
— Hé oui... Depuis six ans...
— Six ans ! Moi ça n'en fait que trois...  Enfin, là, j'ai de la chance, je ne travaille pas à Liège aujourd'hui.
— Il en a fallu du temps pour qu'on s'adresse la parole.
— Oui, en effet.
Fríðr, c'est celle avec ses longs cheveux châtains, à qui je dis bonjour aussi et qui prend son tram à Albert ?
— Oui, c'est elle. À force de prendre le même train, on a fini par faire la navette ensemble, parfois...
— Et tu travailles dans quoi ?
— Dans les archives audiovisuelles.
— Ha ! Marrant. Moi, c'est les archives tout court.
— Ha tiens...
— Et Fríðr, elle travaille où ? Dans les archives audiovisuelles aussi ?
— Non, rien à voir. Elle est dans l'écologie, elle.
— OK. Moi, c'est Hamilton. Et toi ?
— Epiphany. »

Son café et le mien sont prêts. Je lui souhaite une bonne journée et la laisse avec sa collègue car mon train va bientôt arriver en gare. Sur le quai, je dis bonjour à la petite dame un peu ronchonne, dont je parlais ICI notamment. Elle répond, comme souvent, par un sourire et un clin d'œil.  

Gare de Liège-Guillemins. Je vois un inconnu monter dans mon train en correspondance, le premier tome du roman Dune en main. J'ai la fibre sociale aujourd'hui, et je ne peux m'empêcher de lui lancer, souriant : « Un des plus grands romans de tous les temps... Dune. » Il me répond par un simple oui entre l'enthousiasme et la surprise.Fin de la partie consacrée au microcosme ferroviaire. 

Constat. Je me trouve dans un de ces jours durant lesquels, sans raison, « le réel suinte ». J'ai l'impression de réintégrer momentanément le giron de l'humanité. Je suis vivant. Je pourrais m'émerveiller devant, au hasard, quelque chose d'aussi banal (du moins en apparence) qu'un bourdon butinant une fleur ou bien la trajectoire d'un groupe d'oiseaux dans le ciel. J'ai le (faux) sentiment de tout comprendre, beaucoup plus rapidement que d'habitude, et je souris béatement dans le tram qui me ramène chez moi. (Je dois passer pour un taré.)

Chez Flippo et Bastien. — J'arrive chez eux vers 21h10. Seules présentes, dans la cuisine : Amy, qui prépare des boulettes de poulet à la ricotta (miam !) et Ismerie, assise sur un tabouret près de la fenêtre ouverte, au bord de laquelle elle fume de temps à autre. Flippo, Zapata et Pietro sont encore au badminton ; Bastien est à une soirée « football » (hein ?). Amy et Ismerie me demandent comment je vais et je leur réponds : « La routine... Mais ça me fait plaisir de vous voir... » Ce qui est vrai, sauf que d'habitude, je ne le dis pas. Aujourd'hui, je suis dans une journée où tout va bien, où je souris aux gens et où je lance tout ce qui me passe par la tête...

Les trois badistes reviennent vers 21h30. Zapata reparle de Seashack, mais aussi de différents projets qui consisteraient, l'un à habiter une maison à plusieurs pendant un temps, l'autre, plus vaste, à fonder une auberge alternative à la campagne. Il s'est déjà renseigné à ce sujet auprès de banques. C'est une constante chez lui : le travail de salarié l'emmerde et il se voit mal passer le restant de sa vie dans un schéma de type métro-boulot-dodo. (Moi aussi, mais contrairement à lui, je n'essaie pas de m'en sortir : je suis piégé et regarde passer les jours, les semaines, les années...) De leur côté, Pietro et Ismerie sont à la recherche d'un appartement à acheter. 

Amy déteste l'utilisation spéciale qui est faite, par les Français principalement, de la préposition « sur » quand elle est utilisée pour remplacer « à » : « Je vais sur Paris » au lieu de « Je vais à Paris »... Les Belges de la Capitale commencent à l'utiliser aussi, par pur mimétisme. « Pourtant, dit Amy, il n'y a aucune raison d'utiliser un "sur" dans ce cas... On ne marche pas dessus quand on s'y rend ! »

La soirée a commencé tard et se termine donc assez vite. Après le souper (soupe, riz, boulettes et gâteau), pas le temps de jouer à un jeu de société. Il est minuit. Avant que je m'en aille, Zapata me propose de partager un joint. — Ce dernier, combiné au vin rouge que j'ai bu un peu plus tôt, passe mal : je ne suis pas malade, mais la clarté intellectuelle dont je me vantais ci-dessus n'est plus qu'un lointain souvenir. Un peu plus tard, à la Porte de Namur, j'ai mal aux yeux et j'ai la plus grande difficulté à prononcer ma destination au taximan. Je vais être frais demain, tiens !

mardi 20 mars 2012

Amy & Zapata

Dans le train, je continue la lecture des notes de L.W. (Remarques mêlées). Je suis loin de partager son trip mystique sur Jésus et le christianisme, même si je trouve très intelligente et sensible sa manière d'aborder le sujet, comme d'habitude. (Intéressant de voir à quel point L.W. est très éloigné de Russell sur ce point, comme sur plein d'autres d'ailleurs.) Par contre, parfois, je me sens terriblement en phase, et ce jusqu'à me poser la question de ma propre perméabilité : ce qu'il a écrit a-t-il eu un effet tel que je me suis mis à rédiger moi-même des choses que je n'aurais pas écrites auparavant ? Suis-je à ce point si peu original que je me mets à copier béatement la façon de penser de quelqu'un d'autre ? (Suis-je un simple mécanisme ? — Et dans cette éventualité, qui ne l'est pas ?) Lu aujourd'hui, un paragraphe sur la "pensée bourgeoise" : 
« Ramsey [jeune mathématicien traducteur de la première version du Tractatus] était un penseur bourgeois. Ce qui veut dire que ses idées avaient pour but de mettre de l'ordre dans les affaires d'une communauté donnée. L'objet de sa pensée n'était pas l'essence de l'État — du moins, pas volontiers — mais de savoir comment l'on pourrait organiser rationnellement cet État-ci. L'idée que cet État-ci ne soit pas le seul possible parfois l'inquiétait, parfois l'importunait. Il voulait en venir aussi rapidement que possible à réfléchir sur les fondements — les fondements de cet État-ci. C'est à cela qu'il était bon, et c'est cela qui l'intéressait en propre, tandis que la réflexion authentiquement philosophique le dérangeait, jusqu'à ce qu'il ait réussi à en mettre le résultat de côté (à supposer qu'elle eût un résultat) comme quelque chose de trivial. »
* * *

Soirée de retrouvailles. Amy et Zapata sont réapparus. Ils sont en Belgique. Ils sont devant moi, bien vivants, dans l'appartement de Flippo et Bastien... Comme si de rien n'était... On raconte qu'ils sont partis dans des contrées situées au-delà de l'Atlantique. Ils auraient démarré au Québec et poussé l'aventure jusqu'en Argentine, dit-on encore. Six mois d'absence... Je leur dis simplement bonjour en arrivant. (Ces histoires de vieux amis qui se rencontrent à nouveau dans l'émotion la plus complète, ça n'existe que dans les films hollywoodiens, non ?)

Flippo, assis dans son fauteuil, joue à Uncharted 3 sur PlayStation 3 : il est à Londres, dans un dépôt de trains. Il tue des méchants. (Tout cela me rappelle Fred Jr, Uncharted 2 et les scènes de montagne.) Bastien nous montre sur son MacBook les gestes de François Hollande décryptés dans le Petit journal de Canal+ (un geste pour signaler qu'il n'est pas content, un autre pour désigner quelqu'un, un autre encore pour dire au revoir, etc.). D'accord, c'est vrai : c'est marrant. N'empêche : je n'aime pas le Petit journal et je n'aime pas Yann Barthès. J'ai vraiment du mal avec le côté show-biz de l'émission et de manière plus générale avec ces présentateurs cool qui portent une cravate "décontractée" et qui hésitent constamment entre un pseudo-journalisme d'investigation et les mises en scène humoristiques. Tu n'aimes rien, de toute façon, hein, Hamilton ? C'est ta façon à toi de montrer que tu existes : en critiquant tout ce qui passe sous tes yeux... 

Zapata s'absente une grosse heure pour jouer au badminton. Amy cuisine des quiches et des mille-feuilles, qu'elle croit avoir ratés. Je discute avec elle un moment dans la cuisine. Pietro et Ismerie arrivent un peu plus tard.

Zapata et Amy m'ont offert un jeu d'échecs péruvien, où les blancs sont représentés par les conquistadors ("Blanc, qui envahit et qui détruit l'Amérique en quelques nuits...", chantait Julien Clerc) et les noirs par les Incas. Ils m'ont également rapporté un paquet de cigarettes de la marque "Hamilton", dans lequel ils ont laissé une seule clope.

Il est environ une heure du matin quand je reprends le chemin du retour. Je comptais faire le trajet à pied, mais je cède à la tentation du taxi au dernier moment. Il est tard, j'ai un peu trop bu et j'ai surestimé mes forces.

samedi 17 décembre 2011

Audaces fortuna juvat

Ce samedi soir, je suis invité chez Flippo pour un souper improvisé. Atteindre le quartier en bus prend des allures de parcours du combattant : Flippo habite à deux pas de Matonge à Ixelles, où se sont déroulées d'assez violentes émeutes tout récemment. Des voitures blindées de Police arpentent les rues... Les transports en commun, par contre, sont beaucoup plus rares... Je finis par faire une partie du trajet jusque chez lui à pied et quand j'arrive, je suis trempé de la tête aux pieds.

C'est une soirée peinarde. Je suis le seul invité. Bastien, le colocataire de Flippo, est présent mais malade... Flippo a préparé des pâtes à la bolognaise (encore de la bolognaise !). J'ai apporté un Montepulciano d'Abruzzo. Flippo, dont la famille est originaire du Nord de l'Italie, ne supporte pas le vin français et ne boit que du vin italien. Il est d'une mauvaise foi crasse, mais je lui donne raison sur un point au moins : à prix identique, le vin italien de table fait moins mal au ventre que le vin français.

C'est Flippo qui s'occupe de la musique et, comme d'habitude, nous sommes catapultés dans les années soixante, en plein psychédélisme. Dans sa playlist, trônent toujours au moins un album des Who et un autre de Brigitte Fontaine. C'est obligatoire. Au début de la soirée, passe l'album Would You Believe (1968) de Billy Nicholls, mélange entre Syd Barett et les Beach Boys. Comme à chaque fois que je suis chez lui, je découvre...


En seconde partie de soirée, nous jouons tous les trois à un nouveau jeu de société que Bastien a reçu à son boulot. Le jeu s'appelle Fortuna. Le but semble simple de prime abord : partir de son petit village et se diriger vers la capitale de l'Empire, afin d'améliorer son cursus honorum. Pour ce faire, chaque joueur doit avancer vers Rome et effectuer une série d'actions qui lui permettront de gagner des points d'honneur : collecte de blé, vendange, mariage, commerce, achat de vestales...

Comme pour chaque jeu de société allemand qui se respecte, les règles de Fortuna sont mal traduites et confuses à l'extrême, à la limite de l'incompréhension. Comme dans Agricola, de nombreux éléments sont implicites et sont découverts au fur et à mesure... Après une dizaine de tours de jeu, nous comprenons enfin le principe général, mais certains point restent néanmoins très flous.

Après avoir gagné la partie (bah oui), il est temps de retourner chez moi ("durée du jeu : une heure", mon cul, oui !). J'attrape le bus Noctis qui passe pas loin de chez Flippo et qui me dépose à vingt mètres de mon appartement. Dans le bus, un couple éméché improvise un karaoké : le gars connaît par cœur la chanson "Dans mon HLM" de Renaud et réussit même l'exploit de chanter encore plus faux que lui. Je suis admiratif.