En ce moment, par la force des choses, je passe une partie de mon temps libre à réfléchir sur ma famille proche. Il y a matière à réflexion : mon père ne cache même plus sa nouvelle idylle et ma mère doit entièrement revoir le schéma de son existence alors qu'elle est à un an et un mois de la soixantaine. — Parmi les réflexions périphériques, celle-ci : comment sont réparties, au sein même de ma personnalité, les différentes influences parentales ? Hier, dans le train de retour vers Bruxelles, alors que je regardais le paysage coutumier défiler, la réflexion, à peine commencée, a très vite abouti à toute une théorie... Une théorie échafaudée bien trop rapidement pour être autre chose qu'une construction mythique, voire mythologique, de mes racines. — De mon père, et plus certainement encore de mon grand-père paternel, Hildebrand Evenvel, j'ai hérité du radicalisme et de cette pointe d'autoritarisme et de colère qui est à l'origine de certains comportements cruels dont il a pu faire preuve au cours de sa vie. Une anecdote racontée par mon père, il y a longtemps : Mamy, Papy et leurs sept enfants, tous sapés en tenue du dimanche, sont fin prêts pour se rendre à une fête familiale. Au moment de partir, papy Hildebrand s'assied dans son fauteuil et déclare, péremptoire, sans aucune explication : « On n'y va pas ! » La question est directement réglée : malgré la matinée prise par ma grand-mère pour habiller, avec une patience d'ange, ses sept enfants, personne n'est sorti ce jour-là. — De ma mère, et surtout de la famille de ma grand-mère maternelle (la famille Delarose), j'ai hérité de tout autre chose. Cette branche-là est plus littéraire et intellectuelle bien que, tout comme la famille de mon père, d'extraction ouvrière. Un des frères de ma grand-mère a donné naissance à deux débiles mentaux et... à Bertrand, un génie timide et asocial qui a fini sa vie tristement, obèse, dans son petit appartement délabré de la banlieue carolorégienne. Il écrivait des poèmes, faisait des jeux de mots et inventait des objets, dont un piège à souris d'un genre nouveau. Ma mère est d'une honnêteté sans faille ; elle est aussi une maniaque qui traque la moindre poussière, qui déteste tout changement de plan dans sa journée et compte les carrelages ou les lettres d'un mot dès qu'elle en a l'occasion. Ma tante dévore un livre par jour, écrit et récite des contes. Quant à la petite dernière, ma cousine Chelsea qui s'apprête à entrer à l'université, elle s'est toujours posé beaucoup de questions originales... — Tous ces traits que je retrouve au sein de la famille de ma mère, je ne les observe jamais dans la famille de mon père, où les livres sont terriblement absents, de même d'ailleurs que les pensées singulières. Deux mondes donc : du côté maternel, une certaine forme de romantisme littéraire et une tendance à l'idéalisme ; de l'autre, un matérialisme radical et pragmatique, un « C'est comme ça et pas autrement ! » qui peut s'avérer déroutant de prime abord. Et au carrefour de ces deux mondes : H.L.E.
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vendredi 17 mai 2013
jeudi 3 janvier 2013
Chiny, sixième jour
Ce jeudi, vers trois heures du matin. Léandra et Andrew sont depuis longtemps partis se coucher. De mon côté, comme d'habitude, je veille. Comment dormir de toute façon ? Il y a dix heures à peine, nous avons vu nos noms gravés sur trois pierres tombales dans un des coins du cimetière. — C'est vrai que la plupart des tombes chiniennes sont occupées par les mêmes familles, à l'exception notable de cette « zone réservée » comprenant vingt-quatre pierres tombales grossièrement taillées... Sur les trois dernières pierres de la quatrième rangée de cet étrange parterre, se trouvent nos noms ainsi que nos présumés lieux et dates de naissance et de mort. Alors que les vingt-et-une premières tombes sont aujourd'hui scellées, les trois dernières sont béantes, attendant encore un occupant.
« N'y a-t-il pas un épisode plus ou moins similaire dans Les Cigares du Pharaon, sauf qu'il s'agit de sarcophages ? » avait demandé Andrew, en voyant pour la première fois les tombes vides.
« Ce qui est amusant, avait constaté Léandra peu après, c'est que sur ces vingt-quatre pierres tombales, il est à chaque fois inscrit "Bruxelles" comme lieu de naissance.
— Amusant ?
— Oui, c'est amusant ! D'après ces pierres, nous sommes tous Bruxellois de naissance ! »
« Hé ? Vous avez vu ? "Hamilton L. Evenvel. Bruxelles, 10 janvier 1980-Chiny, 1er janvier 2013". Ils connaissent ma date de naissance ; par contre, ils se sont gourés non seulement sur mon lieu de naissance mais aussi sur ma date de mort !
— Espérons qu'ils se soient également trompés pour Andrew et moi. Notre décès est prévu pour après-demain, le 4 janvier 2013 ! »
* * *
Vers trois heures du matin donc, seul, dans la salle à manger du gîte. Sur la table, sont étalées les trois photographies et la lettre anonyme ; sur mon ordinateur, les clichés pris aujourd'hui par Léandra au cimetière. À partir des indices dont je dispose, j'essaie de placer chaque élément dans de jolis petits tiroirs mentaux bien compartimentés. — Nous avons subi ces péripéties depuis le début ; cette nuit, je veux devenir maître des événements, trouver une logique à tout cela, reconstruire une partie du puzzle.
Je récapitule. — Mercredi 26 décembre 2012, soit trois jours avant notre départ pour Chiny, Andrew reçoit le premier indice. Y sont mentionnés un lieu précis (l'hôtel des Comtes de Chiny) et une menace (« Vos jours seront comptés »). C'est un paradoxe : d'un côté, la photo nous attire mais de l'autre, le message nous repousse ; autrement dit : l'expéditeur désire que nous venions à Chiny mais nous met dès le début en garde contre les dangers qui nous attendent.
Cet indice nous conduit de manière évidente à l'hôtel des Comtes de Chiny, où nous recevons la deuxième photo, celle du pont Saint-Nicolas. La nuit suivante, sur ce dernier, au niveau de la stèle, un "agent" (un homme en habit de moine cistercien) nous attend et donne à Andrew une troisième photographie représentant la chapelle Notre-Dame, non sans avoir auparavant fait référence à de mystérieux « Omonoks ». Trois conclusions s'imposent : 1) plusieurs individus sont impliqués dans la distribution des indices-photographies (au moins ce « moine » et le serveur de l'hôtel) ; 2) ils ne semblent pas malintentionnés ; 3) ils ont le sens de la mise en scène (pourquoi cet épisode du pont si ce n'est pour nous impressionner ?).
Peut-être aurions-nous dû directement enquêter sur le site de la chapelle Notre-Dame, comme le suggérait la troisième photographie, mais nous avions alors d'autres chats à fouetter (ou plutôt : ils avaient une biche à préparer) et avons donc laissé cet indice de côté.
Dans la nuit du Nouvel An, Monsieur Cailloutard mentionne à nouveau ce bâtiment ecclésial autour duquel toute l'intrigue semble graviter. Et comme tous les habitants cette nuit-là, notre propriétaire paraît complètement paniqué à l'idée qu'une lumière puisse ne fût-ce que voler au-dessus de la chapelle Notre-Dame. Le lendemain, il nous rend visite pour s'expliquer. Durant la petite discussion qui s'ensuit, nous apprenons qu'il est au courant des indices que nous avons reçus et que nous ne sommes pas les premiers Bruxellois à recevoir ces photographies (le cimetière lui donnera raison). Pour finir, il nous propose d'oublier cette affaire et nous donne quelques idées de promenades. Est-ce une coïncidence si, le même jour, un « moine noir » essaie de me précipiter dans le vide, du haut de ce rocher du Hat que Monsieur Cailloutard nous avait hautement conseillé ?
Je suis convaincu qu'il y a au moins deux forces en présence dans cette ville — deux clans antagonistes : d'un côté celui à l'origine des photographies et des indices, qui semble avoir besoin de nous ; de l'autre, celui des mystérieux Omonoks, qui sont sans aucun doute à l'origine de la tentative d'assassinat du rocher du Hat et qui, selon toute vraisemblance, occupent la chapelle Notre-Dame. Est-ce l'entrée de leur repère que nous avons découverte hier soir derrière la Pietà ?
* * *
Aujourd'hui, aux alentours de midi, mes parents, ma grand-mère et ma petite cousine Chelsea débarquent à Chiny pour une courte journée en notre compagnie. Pour le dîner, nous mangeons des pipes gaumaises et un délicieux pâté provenant de la boucherie Quintin, accompagnés de fromage et de salade. Début d'après-midi, nous nous rendons au bar de l'hôtel des Comtes de Chiny. Là, le groupe se sépare : ma grand-mère et moi restons au bar tandis que tous les autres partent en balade le long de la Semois.
Le serveur se trouve dans une autre pièce du grand bâtiment hôtelier. Nous sommes les seuls clients. Je profite de la présence de ma vieille grand-mère pour lui poser une question qui me trotte dans la tête :
« Bobonne, as-tu déjà entendu parler des Omonoks ?
— Les Omonoks ? Tu veux parler des moines noirs ?
— Oui ! Tu les connais ?
— Pardon ?
— Tu connais les Omonoks ?
— Les Omonoks... Les moines noirs... Oui, oui, bien sûr.
— Ha ben ça...
— Feu ton grand-père a eu affaire à eux, dans le temps, à la carrière d'Aisemont.
— Hein ?
— Je t'ai déjà raconté l'épisode où ton grand-père a failli mourir broyé par un concasseur, lorsqu'il travaillait à la carrière à chaux d'Aisemont ? Qu'il a eu la vie sauve uniquement parce ce qu'il s'est cramponné à l'une des chaînes de la machine ?
— Oui, je connais cette histoire.
— Et celle où un camion lui a foncé dessus, lui écrabouillant une partie de la trachée ?
— Oui, je la connais aussi. À chaque fois, il a eu une sacrée chance de rester en vie !
— C'est à chaque fois un Omonok qui a fait le coup.
— Quoi ?
— Pardon ?
— Tu viens de dire que "c'est à chaque fois un Omonok qui a fait le coup".
— Pardon ?
— Tu viens de dire que "c'est à chaque fois un Omonok qui a fait le coup".
— Oui, les Omonoks ont essayé de tuer à plusieurs reprises ton grand-père.
— Mais Bobonne, c'est quoi, un Omonok ? »
Plutôt que de répondre directement à la question, elle continue son histoire :
« Ton grand-père avait eu la très mauvaise idée de vouloir se mêler de leurs affaires, tu vois. Alors, comme toujours dans un cas pareil, ils essaient de te tuer, hein, mais sans qu'on puisse remonter jusqu'à eux. Ils te foncent dessus en voiture ou bien te poussent dans un concasseur ou dans un ravin...
— Mais...
— Hamilton, mon petit-fils préféré, jure-moi que jamais tu ne te mettras en travers du chemin d'un Omonok !
— Euh, d'accord !
— Juré ?
— Juré ! »
Au coucher du soleil, le bar se remplit de Flamands revenant de leur randonnée journalière. Ma grand-mère reprend alors une conversation beaucoup plus routinière : « Il paraît qu'en Gaume, le microclimat est très favorable par rapport au reste du pays... » Notre groupe de promeneurs revient au bar après une balade d'une heure environ et c'en est définitivement fini de la discussion sur les Omonoks...
* * *
Le soir, Léandra, Andrew et moi sommes de retour à l'hôtel des Comtes de Chiny, cette fois-ci pour un repas dans le restaurant gastronomique : nous optons tous les trois pour le délicieux « Menu du Marché » : crème de panais en amuse-bouche, quiche au Cantal ou terrine de chevreuil en entrée, civet de marcassin en plat principal, le tout arrosé par un très bon Minervois rouge. Ensuite, ils mangent un dessert pendant que je déguste un plat de fromages.
Je prends un café puis nous payons l'addition. Nous nous apprêtons à prendre le chemin du gîte lorsque la serveuse nous intercepte : « Excusez-moi... L'un de vous s'appelle-t-il Hamilton ?
— Oui, c'est moi.
— L'un de vos amis m'a demandé de vous remettre ceci. »
Elle me tend une photographie.
« Ha non ! »
Je repousse sa main d'un geste brusque.
Hamilton, mon petit-fils préféré...
« Il a insisté pour que vous la preniez, Monsieur... »
... jure-moi que jamais tu ne te mettras...
... jure-moi que jamais tu ne te mettras...
« Qu'il aille se faire voir ! »
... en travers du chemin d'un Omonok !
« Mais... »
Juré ? Juré !
« Laissez-nous tranquilles, merde ! »
« Laissez-nous tranquilles, merde ! »
Je la bouscule et sors de l'hôtel, énervé, suivi par mes deux amis.
« Pourquoi n'as-tu pas pris la photo ? me lance Andrew, intrigué.
— Parce que je n'ai pas envie de finir écrabouillé.
— La statue en haut de la grange, sur cette photo jaunie que tu n'as pas prise, c'était saint Martin, non ? »
dimanche 2 décembre 2012
Devinette n°69bis
Parents adolescents. — Chez ma grand-mère, à la pause café de l'après-midi. Quand Lyric (le gentil copain calme et posé de ma petite-cousine Chelsea) parle de ses parents, j'ai l'impression d'assister à une inversion des rôles ; d'entendre un père parler de ses deux enfants insupportables en pleine crise d'adolescence : la mère déprime, se morfond et pleure comme une petite fille dès le moindre problème avec son compagnon (un sculpteur taciturne) ; quant au père, il se déguise en jeune motard cool et se vante auprès de son fils de ses très nombreuses conquêtes féminines. Chouette famille !
Hantés par les devinettes. — Je suis à la Maison du Peuple de Saint-Gilles, comme tous les dimanches soirs ou presque, en compagnie de Léandra et d'Andrew. Léandra nous offre un verre puis les deux se rendent pour la troisième fois au Centre culturel Bruegel, rue Haute (voir ICI et LÀ), afin cette fois-ci d'assister à une session de contes québecois. Deux heures plus tard environ, ils me retrouvent à la même place. Nous parlons des devinettes visuelles. Andrew est très bon à ce petit jeu et il a aussi d'excellentes idées de réalisation : « Tu mets Bernard-Henri Lévy en train d'attendre sur un quai de gare, et ça donne "Léviathan" !
— Ooooh, bravo ! Celle-là est vraiment très, très jolie ! »
Mais Léandra, véritable vétérane des devinettes visuelles, n'est pas en reste : « J'en ai une très belle : tu prends George Bush (par exemple) et tu lui mets un flingue dans les mains, ça fait "Georges Braque" !
Mais Léandra, véritable vétérane des devinettes visuelles, n'est pas en reste : « J'en ai une très belle : tu prends George Bush (par exemple) et tu lui mets un flingue dans les mains, ça fait "Georges Braque" !
— Ha-ha ! Oui, elle est géniale aussi, celle-là !
— Je ne sais vraiment pas expliquer comment toutes ces idées me viennent à l'esprit. »
Je ne sais pas non plus. Tout au plus puis-je dire — et je pense que Léandra serait d'accord — qu'il existe une sorte de « mode de pensée "Devinettes visuelles" » durant lequel le cerveau (quel magnifique organe tout de même !) est particulièrement alerte à toute forme de jeux de mots et d'images. Pas besoin de s'attabler à un bureau avec un crayon et une feuille car ce mode peut atteindre sa pleine puissance dans de nombreux endroits insolites : dans un tram, dans un restaurant, dans un lit et j'en passe...
dimanche 3 juin 2012
Les petits paragraphes dominicaux (4)
Le vilain petit poney. — À l'anniversaire de mon petit-cousin Roberto, dans la maison de Fridric et de son épouse, ma cousine Chelsea (17 ans) : « Pour mes dix-huit ans, j'aimerais avoir un poney. Pas un cheval... Non. Je n'aime pas les chevaux... Non, vraiment, je voudrais un petit poney... C'est pas plus haut qu'un gros chien, un poney... Et ce poney, j'en ai une idée très précise : il serait très, très moche, mais ce serait mon poney... Un poney que j'aimerais malgré sa laideur, en quelque sorte. »
Le/la dulciné(e), le retour. — Au même anniversaire, mon oncle Tino, s'adressant à moi : « Et le mariage, c'est pour quand ? » (Ils sont tous à l'affût d'une compagne, c'est prodigieusement énervant.) Réponse : « Jamais, je suppose. Je suis contre le mariage... Déjà que pour la petite copine, c'est pas gagné alors... » Chelsea : « Et un petit copain, ça n'irait pas ? » « Non, mais c'est pas possible, vous en avez parlé en réunion de famille ou quoi ? » Il semblerait que rester aussi longtemps sans personne est socialement perçu comme anormal et qu'il leur faille donc trouver une sorte de circonstance atténuante.
Monstre. — Roberto a reçu des armes de guerre en plastique pour son anniversaire et joue en compagnie des deux autres enfants de la maisonnée : son voisin (muni d'une mitraillette) et Gaëlle (armée d'un couteau « à la Rambo »). Le voisin tire sur moi avec sa mitraillette... Comme je ne sais pas faire les choses à moitié (c'est tout ou rien), je mime ma mort tragique d'une manière très théâtrale, avec moult convulsions et hoquets réalistes, en tombant de ma chaise et tout et tout. Ensuite, je ne bouge plus et reste les yeux fermés pendant une bonne minute. Les trois enfants s'approchent de moi et j'en profite pour me réveiller et me relever d'un coup en gueulant : « Je être monstre ! Moi manger chair fraîche ! Moi manger petits enfants ! » Entre la peur et l'amusement, ils s'enfuient dans l'escalier. Je réitère l'expérience à de nombreuses reprises, à la grande satisfaction des trois gosses. La belle-mère de mon cousin : « C'est Hamilton qui s'amuse le plus dans cette histoire ! » — En effet, je m'amuse comme un gamin !
Monstre. — Roberto a reçu des armes de guerre en plastique pour son anniversaire et joue en compagnie des deux autres enfants de la maisonnée : son voisin (muni d'une mitraillette) et Gaëlle (armée d'un couteau « à la Rambo »). Le voisin tire sur moi avec sa mitraillette... Comme je ne sais pas faire les choses à moitié (c'est tout ou rien), je mime ma mort tragique d'une manière très théâtrale, avec moult convulsions et hoquets réalistes, en tombant de ma chaise et tout et tout. Ensuite, je ne bouge plus et reste les yeux fermés pendant une bonne minute. Les trois enfants s'approchent de moi et j'en profite pour me réveiller et me relever d'un coup en gueulant : « Je être monstre ! Moi manger chair fraîche ! Moi manger petits enfants ! » Entre la peur et l'amusement, ils s'enfuient dans l'escalier. Je réitère l'expérience à de nombreuses reprises, à la grande satisfaction des trois gosses. La belle-mère de mon cousin : « C'est Hamilton qui s'amuse le plus dans cette histoire ! » — En effet, je m'amuse comme un gamin !
Immigration flamande. — Mon papa explique à ma famille maternelle : « Mon grand-père est venu s'installer en Wallonie vers l'âge de vingt ans. Il était électricien et a marié une paysanne, chose que sa famille n'a jamais accepté. Alors, par amour, il a renié ses parents, est parti s'installer dans le Hainaut et a complètement oublié ses racines flamandes. Il a eu treize enfants et leur a tous appris le français, mais pas un seul mot de flamand. C'est la raison pour laquelle mon père ne connaissait pas le néerlandais et que ça s'est perdu depuis lors... » Dommage !
Pleurs. — Gaëlle pleure à chaudes larmes :
« Je ne veux pas rentrer chez maman, noooon ! Je m'amuse bien ici ! Je ne veux pas, je ne veux pas ! » — C'est déchirant mais c'est le lot des enfants de la plupart des couples séparés, du moins je suppose...
Résolution de la crampe mentale par métaphore ferroviaire. — À lire ce que j'ai écrit sur l'existence du Monde extérieur dimanche dernier, c'est à croire qu'étudier Wittgenstein pendant des mois ne m'a pas servi à grand-chose... (Tsss, tu n'avais pas écrit que tu n'en parlerais plus ? Si, mais je fais ce que je veux !) Dans De la certitude, le philosophe réfute de manière très subtile les arguments en faveur d'une telle pensée. Par exemple : « 339. Image-toi quelqu'un qui doit aller chercher son ami à la gare mais qui, plutôt que de simplement consulter l'horaire et, à une certaine heure, se mettre en route pour la gare, dise : "Je ne crois pas que le train va réellement arriver, mais je vais tout de même aller à la gare." Il fait tout ce que ferait une personne ordinaire, mais l'accompagne de doutes et de mauvaise volonté, etc. » Ce livre est sans doute un des meilleurs remèdes pour soigner le solipsisme. Néanmoins, il faut constamment que j'en relise des passages pour chasser ces vilaines pensées de mon esprit, un peu à l'exemple d'un médicament que l'on doit prendre à vie.
Îlot de normalité. — Léandra : « Quand je suis chez eux, j'ai l'impression d'observer un îlot de normalité dans un monde de plus en plus désespérant de méchanceté et d'individualisme. » — C'est la joie, ce soir, chez Léandra !
You're so free, you can buy the lie... — Léandra toujours : « Pour la majorité des gens, tu n'existes que si tu consommes... » Nouvelle voiture, nouvelle télévision, nouveau mobilier, nouvelle cuisine, etc. Projeter d'acheter une nouveauté technologique est presque devenu chez certains un véritable moteur d'existence, une raison de vie à part entière. « Et, dit-elle, chez ceux qui ne peuvent pas suivre financièrement et consommer comme les autres, cela crée de la frustration... » Je souris et elle me demande pourquoi. C'est parce que son discours me rappelle directement une très belle chanson du groupe punk néerlandais The Ex intitulée « Prism Song » (Turn, 2004), qui résume à la perfection cette mode du consumérisme forcené. Extraits : « Here's the soap that will set you free, cleaning up your visions of reality, and all the salesmen will agree: surround sound DVD is ecstacy! » La batteuse et chanteuse Katherina Bornefeld récite ensuite sur un ton monocorde une série de mensonges et de banalités que les publicitaires tentent de nous faire gober (avec un succès certain) : « Life can be sweet with those candy-bars. Increase your ego with that brand new car. Insure your safety, buy the lie, and buy and buy and buy and buy. (...) Fast food burgers slim your time. Send a present to your Valentine. Get your airmiles travel free. In September start your Christmas shopping spree. It's in the stars, be a millionaire. Conquer the world with new underwear. (...) Keep on track with the digital fun. Book in time for the winter sun. Get a free cell-phone, call all day. The next great prey is on its way. »
Enterrements. — « S'il venait à mourir, irais-tu à son enterrement ? », me demande Léandra. Réponse : « Non, absolument pas. Je trouve que c'est très faux cul d'aller à l'enterrement de quelqu'un avec qui on n'a plus aucun contact. » « Et si c'était celui-là et non celui-ci qui mourrait, tu n'irais pas non plus ? » « Ha, dans ce cas, c'est un peu différent. C'est un vieil ami. J'ai vraiment été très proche, donc j'irais à son enterrement quand même... » Puis je rajoute : « D'ailleurs, si c'est moi qui venais à décéder, je suis presque certain qu'il viendrait lui aussi à mon enterrement... Enfin, si ça arrive, je compte sur toi pour me tenir au courant, hein... » (Rires.)
Enterrements. — « S'il venait à mourir, irais-tu à son enterrement ? », me demande Léandra. Réponse : « Non, absolument pas. Je trouve que c'est très faux cul d'aller à l'enterrement de quelqu'un avec qui on n'a plus aucun contact. » « Et si c'était celui-là et non celui-ci qui mourrait, tu n'irais pas non plus ? » « Ha, dans ce cas, c'est un peu différent. C'est un vieil ami. J'ai vraiment été très proche, donc j'irais à son enterrement quand même... » Puis je rajoute : « D'ailleurs, si c'est moi qui venais à décéder, je suis presque certain qu'il viendrait lui aussi à mon enterrement... Enfin, si ça arrive, je compte sur toi pour me tenir au courant, hein... » (Rires.)
dimanche 13 mai 2012
Les petits paragraphes dominicaux (1)
Rêve de foie. — Un rêve au milieu de la nuit de samedi à dimanche : je suis devant un médecin généraliste inconnu (une femme, je pense) et me plains d'élancements au niveau du côté droit du ventre. Je demande au médecin : « C'est le foie ? » Elle soulève mon tee-shirt et enfonce vivement son index dans un repli de peau, exactement comme Panoramix (et d'autres) sur le pauvre Abraracourcix dans Le Bouclier arverne. Je hurle de douleur. Elle me dit : « C'est la vésicule biliaire ! » Je lui réponds (car je manque de fantaisie, même dans mes rêves) : « Impossible ! Je n'ai plus de vésicule biliaire ! On me l'a enlevée en octobre ! » Elle insiste : « C'est à coup sûr la vésicule biliaire ! » Je lui redemande si ça ne peut pas être le foie, mais elle est catégorique : « Non, c'est la vésicule biliaire ! Regardez ! », et elle appuie à nouveau au même endroit... et je me remets à hurler... C'est à ce moment que je me réveille... Je touche mon ventre pour me rassurer... Pas la moindre douleur... (Détail amusant : entre « foie » et « folie », il n'y a qu'une lettre de différence.)
Rami. — Ma mère et moi-même apprenons le rami (version simplifiée) à Gaëlle. Il était temps ! Il est impératif qu'elle sache jouer aux cartes, au moins au rami et à la belote. Ces deux jeux-là font partie de la vie familiale depuis longtemps. Franchement, à quoi seraient vouées les nuits chaudes du mois d'août à la campagne sans la belote avec l'oncle, le cousin et l'un ou l'autre parent ?
Kerokko Demetan. — Non, mais v'là-t-y pas qu'il demande un vin blanc à ma mère, comme si de rien n'était. Chez moi. Dans le jardin de la maison familiale. Je reste en retrait avec ma grand-mère, ma tante, ma cousine et son compagnon, en l'ignorant complètement. (Plus tard, au moment d'écrire ce texte, j'y réfléchis et je me dis que c'est moi qui ai clairement un problème.)
Dialectique muette. — Jamais je n'oserais exprimer dans un blog, ni même dans un journal intime cadenassé, les pensées qui parfois me traversent l'esprit. Certaines dialectiques (ici un choix entre telle et telle action) me semblent tellement radicales qu'elles ne peuvent que rester sous silence. — Mais alors, pourquoi l'écris-je ici à demi-mot ?
Mur. — Vus aujourd'hui (et presque tous les jours, de plus en plus souvent) dans les stations de la STIB : des gens qui montent sur le portail d'entrée et l'enjambent pour éviter de payer leur trajet. — Conclusion : construis un mur et tu créeras par la même occasion la population de ceux qui voudront le franchir. Ceci est valable dans de nombreux domaines : militaire, informatique, médiatique, mental, etc. (Idée à creuser, pour une prochaine fois.)
Mur. — Vus aujourd'hui (et presque tous les jours, de plus en plus souvent) dans les stations de la STIB : des gens qui montent sur le portail d'entrée et l'enjambent pour éviter de payer leur trajet. — Conclusion : construis un mur et tu créeras par la même occasion la population de ceux qui voudront le franchir. Ceci est valable dans de nombreux domaines : militaire, informatique, médiatique, mental, etc. (Idée à creuser, pour une prochaine fois.)
Libre-service. — Jeudi dernier, je donnais à la propriété intellectuelle la définition suivante : « absurdité sans nom ». La question qui suit presque directement cette définition est (du moins me semble-t-il) : « Et toi ? Tu aimerais que quelqu'un vienne sur ton blog, en pique tout ou partie de son contenu et le publie "autre part", sans mentionner que tu en es l'auteur ? » — À moins de me contredire sur toute la ligne, il ne peut y avoir qu'une seule réponse à cette question : je n'en ai strictement rien à battre que quelqu'un reprenne mes textes et les recopie pour sa propre pomme. Les deux seules opérations qui me mettraient vraiment en rage sont : 1) que quelqu'un en tire du fric (même si je ne sais trop comment) ; 2) que quelqu'un modifie ou raccourcisse mon propos tout en continuant à m'en attribuer le sens. (Dans les autres cas, je regarderais sans doute la démarche d'un air moqueur, en me disant que celui ou celle qui publie mon texte en s'en attribuant tout le mérite manque cruellement de personnalité.)
lundi 8 août 2011
Gaëlle dessine l'univers
Cette nuit, dans mon lit de fortune, chez mes parents, j'ai une pensée émue et presque gênée pour les trois amis que j'ai abandonnés hier soir avec leur vélo et leur pauvre petite tente dans un champ de blé. Il pleuvra une grande partie de la nuit. Pas du genre "petite bruine ridicule" mais plutôt "grosse pluie orageuse qui dure". Lorsque j'envoie un message à Tom cet après-midi pour lui demander si la nuit n'a pas été trop pluvieuse, il me répond : "Que nenni ! Juste vachement très très humide... Mais on sèche au grand vent". C'est lui tout craché, ça : un sportif tout-terrain, qui a déjà fait (en mécréant) le pèlerinage de Lourdes et les montagnes du Ladakh. Il faudra bien plus qu'un "petit crachin" pour qu'il arrête son "fietstrip"... Les deux autres sont plus ou moins de la même trempe (sans mauvais jeu de mots).
Aujourd'hui, pas grand chose à raconter. Je passe la journée en compagnie de ma fille Gaëlle. Je joue avec elle au jeu de dames : elle s'améliore vite au niveau de la stratégie, du style : "Je t'oblige à me manger un pion à reculons pour que tu ne fasses pas de dame" (elle a apparemment appris ça toute seule). Je lui montre "Google Earth" et "Google Sky". Elle dessine le soleil, Saturne (avec les anneaux et tout et tout...), et répertorie sur une feuille chaque galaxie et chaque étoile de haute magnitude (Bételgeuse, Rigel, Véga...) qu'elle rencontre. Elle joue une grande partie de la journée toute seule à créer des maisons pour ses schtroumpfs.
Sinon, il fait moche, moche, moche dehors. Je m'oblige néanmoins à sortir, en tee-shirt pour me faire croire qu'on est en été (ça ne marche pas). Gaëlle passe son temps dans la pelouse, tenant en main un plateau de jeu de société schtroumpf (encore eux !) que ma maman vient de lui offrir, jouant à chercher le village schtroumpf (elle a vraiment l'air d'y croire, elle est mignonne). Toute la famille prend le café dehors. La pluie tombe par intermittence, le vent souffle en rafale. Et dire que c'est bientôt la nuit des étoiles, merde ! Ma petite-cousine Chelsea et son copain (qui s'appelle Lyric comme l'autre) sont là. Ils ont passé trois jours complets ensemble. Ils sont assez mielleux et s'envoient des "Je t'aime" et des petits cœurs sur Facebook. Des adolescents... Ils s'entendent bien : souvent, ils n'ont pas besoin de se parler pour savoir ce que pense l'autre.
La nuit, retour à mon PC, à mon Orval pour recommencer à écrire (que faire d'autre de toute façon ?).
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