Affichage des articles dont le libellé est Aurèle. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Aurèle. Afficher tous les articles

mardi 19 juin 2012

Tagada tsoin tsoin !

Avignon, nous voilà ! — Un délire que je développe en ce moment avec ma collègue Sylvette, durant les pauses café et les temps de midi au boulot : compte tenu de ma capacité naturelle à faire rire les gens (souvent sans le vouloir, il est vrai), elle et moi irions participer au 66e Festival d'Avignon (fondé par Jean Vilar s'il vous plaît !). 

Je serais seul à l'avant de la scène, à balancer mes jeux de mots tellement drôles qu'ils font rire une fois sur quatre une personne et demie (soit 0,375 personne en moyenne tout de même). Sylvette se situerait un peu en retrait et s'occuperait du petit rythme de batterie qui accompagne chaque chute. Clou du spectacle : nous placerions notre ancien collègue Aurèle dans le public afin d'augmenter l'intensité des rires... Car Aurèle rigolait à chacune de mes blagues, voire même à chacune de mes phrases... Je n'ai jamais compris pourquoi... Peut-être, tout bien réfléchi, se foutait-il de ma gueule ?

Sur scène...
Hamilton : « L'étudiant a mal fait son travail de fin d'étude sur la houille. Lors de sa défense, il se dira sans doute : "Ouille !" »
Sylvette : « Tchic, tchic, tchic, boum ! Tagada tsoin tsoin ! »
Aurèle : « Hahahahaha ! »
(Un plan à devenir millionnaire, ça...)

Un adieu. Je n'ai jamais vu une personne aussi stressée avant sa défense de mémoire... Pourtant, à l'université, j'ai observé un jour Pat courir en rond dans les couloirs de la section d'histoire (le fameux cinquième étage qui se trouve en réalité au deuxième) avant ce bête examen de critique de textes médiévaux qu'il a pourtant réussi avec brio. (Avec qui ? Tchic, tchic, tchic, boum ! Tagada tsoin tsoin !Hahahahaha !)

Cette fille n'arrive pas à « gérer son stress » je hais cette expression !, à cacher quoi que ce soit... C'est justement cet aspect de sa personnalité qui la rend craquante... Son côté très naturel en quelque sorte...

Elle revient après sa défense, sautant dans tous les sens, exultant de bonheur. Elle a fait 85%. Elle enlace chaleureusement ma collègue Wynka et fait de même avec moi. Elle nous dit au revoir, « à la prochaine peut-être », avec son joli accent allemand...

Je ne la reverrai plus jamais !

mardi 22 mai 2012

Voirie en fête

Matinée bancale. — Tout va de travers ! Dès mon réveil à 6h32 et durant l'entièreté de la matinée, j'ai l'impression que mon muscle cardiaque tente désespérément d'imiter un morceau expérimental de King Crimson... Battements rapides, rythmes syncopés à cinq temps, ralentissements, hoquettements, silences... Mon dernier cardiologue en date a beau m'avoir confirmé qu'il ne fallait pas que je m'en inquiète outre mesure, que cette tachycardie passagère entrecoupée d'extrasystoles n'était pas dangereuse, c'est tout de même très désagréable, d'autant plus que ça m'arrive de plus en plus fréquemment (la dernière fois, c'était le 5 mai). J'essaie de me calmer, de respirer profondément : rien n'y fait.

8h27. Je rate de quelques secondes mon train en correspondance à Liège-Guillemins. Pour me consoler, je commande un « grand café de la semaine à emporter siouplaît » à l'Espress « Oh ! » Juice (quel drôle de nom) de la gare avant de happer un bus. La boisson est très chaude et remplie jusqu'à ras bord. À peine le véhicule a-t-il démarré que j'en renverse partout, sur mon sac à bandoulière, sur mon tout nouveau baladeur MP3 (heureusement protégé de l'humidité par une housse en plastique), sur mon pantalon noir... Curieusement, aucune goutte n'est parvenue à tâcher mon tee-shirt marin : une chance !

Je souris de mon infortune et la dame en face de moi, d'un geste compatissant, me donne un mouchoir en papier chiffonné. De l'autre côté du couloir central, une autre dame à la limite de l'hilarité me conseille : « Le petit trou dans le couvercle de votre café à emporter, c'est justement pour éviter ce genre de désagréments ! » Je lui réponds : « Je sais, mais il est inconcevable que je boive mon café par ce trou ! Question de principe ! » Les autres passagers commencent à sourire, eux aussi. Je pense entrevoir clairement sur certains visages une expression qui signifie à peu de chose près : « Quel drôle de type ! »

Le bus arrive à destination. Mon gobelet de café est encore à moitié plein. Je dois descendre du transport avec dans les mains mon sac, mon manteau et ce maudit café. Je ne renverse plus de liquide ; par contre je laisse tomber mon sac, qui se fracasse bruyamment sur le sol. Un gentil monsieur me le ramasse. Je lance à la cantonade, d'une manière sans doute un peu trop enthousiaste : « Ha flûte, c'est vraiment pas ma journée ! » Et tout le monde rigole. Diem perdidi...

En fin de matinée, Aurèle, un ancien collègue, débarque pour dire bonjour à l'équipe et manger avec nous. Arrivant dans mon bureau, il me lance, sans aucune moquerie : « Ha, t'as l'air d'avoir la pêche, comme d'habitude ! C'est bien... T'es toujours aussi en forme apparemment ! » Mais c'est qu'il est désagréable en plus !

Un blog, peut-être ? — Pendant le temps de midi, nous reparlons de la discussion sur l'avenir et l'advenu, mais aussi de ce que percevrait un extraterrestre qui braquerait un télescope extrêmement puissant sur la Terre depuis une planète se trouvant à des dizaines d'années-lumières de nous. (Il verrait le passé, forcément. Il pourrait peut-être me voir marcher dans la rue alors que je n'ai que 9 ans. Il verrait vivre des humains pourtant morts depuis longtemps... Il aurait la possibilité de voir en temps réel des événements qui, pour nous, sont du domaine de l'histoire.)

À l'écoute de ces sujets de discussion, Sylvette se tient la tête entre les mains puis propose, résignée : « Franchement, il faudrait écrire ces conversations dans un carnet... Ou bien dans un blog. » Je réponds : « Dans un blog, c'est déjà le cas. » Mais personne ne tique... — De temps en temps, j'en viens cependant à me demander si certains de mes collègues ne me lisent pas régulièrement en « cachette »... Car c'est une manie récurrente des lecteurs de ce blog que d'essayer de me cacher qu'ils me lisent. Peut-être d'aucuns sont-ils quelque peu honteux de regarder à l'intérieur de la vie de quelqu'un d'autre ? Ou bien, plus sûrement, trouvent-ils que mon écriture perdrait de sa franchise si je savais qu'ils me lisent ?

Terrasse improvisée. — Je suis invité chez Mary pour le souper, en compagnie de ses quatre colocataires. La rue dans laquelle ils habitent, pas loin de Ma Campagne, est complètement fermée à la circulation en raison d'importants travaux de voirie touchant aux conduites d'eau. Sur la route, du sable partout, deux petits bulldozers et un profond trou juste en face de la porte d'entrée de la coloc.

Il fait délicieusement bon et, plutôt que de s'installer dans le petit jardin privé derrière l'habitation, les colocataires décident de placer des chaises devant la maison, à même la rue, entre le trou béant et un des bulldozers. Au programme : des grandes bouteilles de Jupiler, des bières spéciales, des cigarettes et un joint.

C'est plus fort qu'elle : Mary ne peut s'empêcher de monter sur le bulldozer... « J'ai toujours rêvé de faire ça ! » (C'est bien : elle a des rêves accessibles. Moi, un de mes rêves, ce serait de voir la Terre depuis l'Espace, ce qui est déjà beaucoup moins facile à réaliser, on en conviendra.) Une dame de septante ans environ sort sur son balcon et nous prend en photo. Un des colocataires, Jerry, lui crie : « Vous voulez venir boire un verre avec nous ? » Il disait ça pour rire, mais la dame répond : « J'arrive ! » Est-elle sérieuse ? Oui ! Cinq minutes plus tard, elle débarque au milieu de la terrasse improvisée, avec dans une main un transat et dans l'autre une bouteille de vin, un verre et un tire-bouchon. Elle est d'origine néerlandaise, s'appelle Jeanne et ça fait plus de vingt-cinq ans qu'elle vit dans le quartier.

Nous restons plus de deux heures dehors. Certains voisins, intrigués, nous regardent ; d'autres engagent la conversation. Du coup, Jerry a une idée : faire une méga-fête de quartier dans la rue ce jeudi ou ce vendredi, « avec barbecue et tout »... Certains autres sont assez emballés. 

Plus tard, durant une heure environ, Bob et sa copine viendront nous faire un petit coucou. Cette dernière, psychologue de formation, vient de démissionner d'une maison d'accueil pour enfants tenue par une sorte de psychopathe qui, entre autres sévices, fait dormir les gamins sur l'escalier lorsqu'ils font pipi au lit. « Une plainte est en cours », nous rassure-t-elle.

La soirée se termine un peu avant minuit... Je suis très fatigué, je n'ai pas envie de marcher. En attendant mon bus, les extrasystoles recommencent. Ambiance !

jeudi 8 mars 2012

Histoires de cadres

Dîner d'équipe ce midi au restaurant italien "La Capannina" à Boncelles. Treize personnes : les sept membres actuels de l'équipe, notre ancien collègue Aurèle et cinq bénévoles. Je suis du "bon côté de la table" : celui qui ne parle pas (et ne veut pas) parler de travail. L'apéritif est payé par mon boulot : c'est toujours mieux que rien. Le vin au pichet est tellement léger que j'en viens à croire qu'ils l'ont coupé à l'eau. En face de moi : Sylvette, Christiane, Aurèle ; à ma gauche, une des bénévoles ; à ma droite, Charlotte ; au coin de la table, Rolande.

Une discussion sur la campagne présidentielle en France :
« Tu n'as pas la télévision, hein, c'est ça ? me demande Charlotte.
— En effet... Enfin, si ! J'ai une petite télévision, mais pas la télédistribution.
Tu n'as donc pas vu le journal de France 2 hier avec François Hollande...
— Ha non...
— J'étais choquée...
Ha ? Que s'est-il passé ?
— Le journaliste lui a demandé : "Pensez-vous qu'il y a trop d'étrangers en France ?" et Hollande n'a jamais répondu.
Haha ! Il a éludé la question... 
— Il a évité d'y répondre trois ou quatre fois. C'était surréaliste ! 
D'un autre côté, la question est floue et un peu débile. Quel intérêt de la poser ? Qu'attend-on comme réponse à une telle question ?
— C'était en rapport avec les récents dérapages de Claude Guéant...
— Ha oui... Je suis cette actualité de très loin, j'avoue... 
Hollande aurait pu donner son avis. Il aurait pu dire : "La question est mal posée parce que...", ou bien répondre par "Oui" ou par "Non" et argumenter. Là, il n'a rien dit du tout. Il a totalement esquivé le sujet.
— Je suppose que son service de communication lui a dit quelque chose du genre : "Sujet glissant. Tu esquives coûte que coûte, mon vieux !" Ils ont sans doute peur de perdre des électeurs en se positionnant de manière nette.
— Mais ne pas répondre alimente le fantasme, justement ! Ça donne l'impression que le sujet est tabou. Et pendant ce temps, la droite occupe le débat... »

Sur les élections en général :
« Souvent, quand je dis que les élections ne servent pas à grand chose, voire à rien du tout, on m'engueule.
— On te dit quoi, par exemple ?
— Que c'est incivique de sortir une chose pareille, que "ça fait le jeu de l'extrême droite".
— Ceux qui te disent cela ont raison de te le dire, me lance Aurèle.
— Pourquoi ?
Tu rigoles, là, Hamilton ? Parce que le vote est un droit essentiel à la démocratie... Parce que des gens se sont battus pour avoir ce droit, pour avoir accès au suffrage universel pur et simple.
— Ha mais justement ! Pour moi, c'est la lutte pour avoir ce droit qui a radicalement changé les choses, pas les élections qui ont suivi !
— Je ne comprends pas... C'est totalement lié.
(C'est vrai que je ne suis pas clair...)
— Ce que je veux dire, c'est que l'arrivée du suffrage universel a suffi à changer la donne en signifiant que, désormais, il fallait prendre en compte l'avis de "tout le monde" et non plus seulement des privilégiés. C'est ce changement de cadre qui est important, plus que le fait de s'exprimer au sein de celui-ci.
— Donc le vote est important...
— Pas vraiment, car le changement de société est déjà en quelque sorte contenu dans la modification du système de vote...
Hein ?
(Force est de constater que je n'arrive pas à m'exprimer...)
Une fois le changement de système validé, le vote en tant que tel s'inscrit dans un cadre bien défini, une logique qu'il est difficile voire impossible d'outrepasser : celle des jeux d'alliance, des partis, des luttes pour le pouvoir, etc. Dans ce genre de système, le vote est une sorte de leurre sans grande importance.
— Mouais.
Mais si ! Et il y a autre chose : nous sommes dans un cadre que nous ne pouvons changer par le simple vote. Ce cadre est économique. Tout découle de lui. La politique actuelle des états est rattachée au système économique international, d'essence néolibérale, qui n'a strictement rien de démocratique. Nous ne votons que pour des choses somme toute très annexes. Que nous votions à droite ou à gauche ne change en rien le fait que le gouvernement élu devra, dans la configuration actuelle, tenir compte de contraintes économiques purement extérieures... »

Conclusion personnelle non exprimée : la gauche est dans la rue et dans la tête des gens ; pas dans les urnes ni au sein des partis qui s'en revendiquent.
Amen.

* * *

J'attends Fred Jr au-dessus des escaliers du grand hall de la Gare centrale. Il passe à Bruxelles pour la soirée. Nous allons manger en vitesse au Quick de la rue du Marché aux Herbes avant de nous balader quelques minutes sur la Grand-Place. Nous passons le restant de la soirée au Bon Vieux Temps, un café très calme situé dans une impasse du vieux Bruxelles. Ils y servent de la Westvleteren (10 € le verre). Je prends deux Orval pendant que Fred carbure à la kriek et au thé.

« Au départ, elle n'avait pas l'air dans le trip du tout, mais depuis quelque temps, elle a l'air de se prêter au jeu. Il l'a vraiment entraînée dans ses délires militaires. Haaaa, qu'est-ce qu'on ne ferait pas par amour !
— Ce type est fou...
— Ils sont quelques uns comme ça... Ils se déguisent en soldats américains et vont à toutes sortes de commémorations.
Mmmmh...
— C'est assez bizarre. J'ai comme l'impression qu'ils mettent ces uniformes pour défendre une idée bien précise, presque fantasmée, de la défense du Monde libre par les États-Unis. Ils arborent fièrement leurs faux costumes comme s'ils arboraient une idéologie... Je ne suis pas certain de me faire comprendre, là... »
(Décidément, aujourd'hui, j'ai clairement du mal à m'exprimer.)

« Oh, franchement, j'en ai un peu marre de certains archivistes... Je ne me présenterai sans doute plus jamais.
— Ils sont parfois un peu vieux jeu ?
— Ils sont corporatistes jusqu'au bout des ongles !
— Ha oui, le corporatisme...
— Ne rien donner pour rien. Tout contrôler. Accès Web restreint, tout ça... 
— Oui, tu m'en avais déjà parlé. C'est clairement une erreur d'être comme cela aujourd'hui...
— Et puis, ils sont dans le monde des détails, du genre : "Ne faudrait-il pas utiliser le verbe pouvoir au lieu de devoir au 17e alinéa de l'article 45ter de la troisième version corrigée des statuts ?" Je ne me sens pas à ma place là-dedans... »

jeudi 9 février 2012

Rush

Vers 8h05, le train en direction de Liège, un peu après la gare de Leuven, hoquette à plusieurs reprises, puis recule de quelques mètres, puis n'avance plus du tout. Le chauffage souffle de l'air froid. C'est le schéma classique de la locomotive qui a un problème technique au début de la ligne grande vitesse. Je sors mon PC pour écrire au fur et à mesure un compte rendu détaillé. ("Au moins", me dis-je, "c'est une histoire qui, sans être palpitante, aura le mérite d'être très proche des faits.")

Le contrôleur et la contrôleuse font des annonces régulières afin de nous rassurer : le personnel du train fait tout son possible pour trouver une solution... Le conducteur effectue en outre des appels de service répétés (on reconnaît ces derniers au quadruple "tût-tût" caractéristique qui résonne dans les wagons). 

De temps en temps, un membre du personnel (la contrôleuse ou un technicien en habit jaune fluorescent) ouvre la porte du wagon et traverse ce dernier en courant à toute allure. Une pensée me traverse l'esprit : "C'est comme à Buizingen ! Un train nous fonce dessus, il va y avoir un crash frontal imminent et le personnel fuit vers l'arrière du véhicule !" Ce n'est pas très marrant mais ça me fait rire. J'imagine les pompiers extraire des décombres fumantes mon cadavre ainsi que — ô miracle ! — mon ordinateur en état de marche. Ils se serviraient alors du présent article comme d'une "boîte noire", afin de reconstituer les moments-clés du drame. À la RTBF,
François de Brigode déclarerait : "Grâce à un homme qui retraçait compulsivement et quotidiennement sa journée dans un blog, les enquêteurs ont pu reconstituer la chronologie des événements qui ont conduit à cette catastrophe majeure de l'histoire ferroviaire belge. Le blogueur a même eu le temps de laisser un dernier message énigmatique avant de succomber à ses blessures : Si tu sais que ceci est une main, nous t'accordons tout le reste. Les meilleurs cryptanalystes de la police de Tirlemont sont actuellement en train d'essayer de déchiffrer cet ultime appel au secours."

Un passager emmitouflé (il ressemble un peu à Mr Mohra dans Fargo) s'arrête à ma hauteur :
« Ils vont nous faire descendre pour pousser le train.
— Haha ! Oui, c'est une possibilité !
— En fait, c'est la locomotive qui a un problème.
— Oui, et je dirais même qu'il y a des chances pour qu'une locomotive de secours vienne de Leuven et nous tire dans l'autre sens. C'est déjà arrivé l'année dernière.
— Il y a deux jours, ils nous ont tous fait descendre à Waremme et on a dû tirer notre plan.
— Ha, c'est cool, ça... »

8h50. La contrôleuse au parlophone : "Mesdames et messieurs, nous attendons une décision de continuer éventuellement notre parcours. Nous vous tiendrons informés". Encore un quadruple "tût-tût", puis le train recule et, à 8h55, redémarre enfin, au rythme d'un escargot. Toujours la contrôleuse : "Mesdames et messieurs, notre train... peut poursuivre son parcours. Nous espérons arriver vers 9h30 en gare de Liège-Guillemins. (...)" À 8h59, après une distance d'un kilomètre (à la grosse louche car c'est très difficile à estimer), le train s'arrête à nouveau en faisant un drôle de son ("Bwoïng !"), puis redémarre et accélère. J'arrive à Liège-Guillemins avec un retard de 69 minutes exactement (une chose pareille, ça ne s'invente pas).
 

* * *

Dans le bus que je prends en face de la gare des Guillemins, une coïncidence : je me retrouve nez à nez avec la stagiaire en bibliothéconomie originaire des cantons de l'Est, au léger accent allemand, qui se rend à son stage à mon boulot justement. Nous arrivons sur les lieux du travail aux alentours de 10 heures du matin. 

C'est le rush : il s'agit d'apporter les dernières corrections et ajouts de photos à un ouvrage scientifique, avant de remettre le texte final à ceux qui nous l'ont commandé. Écrit entièrement par un de mes collègues, Aurèle  — il a été engagé rien que pour ça pendant un an environ —, le texte a été corrigé, re-corrigé, re-re-corrigé, jusqu'à donner une version qui semble plus ou moins convenir aux maniaques de la phrase correcte qui grouillent au sein mon institution. J'ai apporté ma (minuscule) pierre à l'édifice en effectuant une sorte de mise en page intermédiaire entre le texte brut et le bouquin tel qu'il sera au final : un truc qui ne sert strictement à rien si ce n'est à faire joli, en attendant la mise en page finale, dont je ne m'occupe pas — j'imagine même que l'infographiste aurait préféré se passer de cette phase intermédiaire. À 18h50, mes collègues ne sont toujours pas contents du résultat mais décident de remettre la touche finale au lendemain... Mon chef Lodewijk propose de me reconduire à la gare en voiture : "Désolé", me dit-il, "tu as raté ton train de 19h". Cela me semble indubitable : je suis bon pour attendre celui de 20h.

C'était donc le dernier jour de notre collègue Aurèle, le seul parmi nous engagé à durée déterminée. Un gars sympa, pas trop prise de tête, qui ne parle pas beaucoup et qui a beaucoup d'humour. Pour marquer le coup, mardi, nous lui avons offert un cadeau de départ : quatre albums de rock. Vu qu'Aurèle a grosso modo les mêmes goûts que moi en la matière, c'est bibi qui a été chargé de la tâche difficile de choisir et d'acheter les albums. Au final, ce fut : Trans-Love Energies de Death in Vegas, Sometimes I Wish We Were an Eagle du grand Bill Callahan, Gloss Drop de Battles et All of a Sudden, I Miss Everyone d'Explosions in the Sky (qu'il avait déjà damned !).

Come Ride With Me by Death in Vegas on Grooveshark

Eid Ma Clack Shaw by Callahan, Bill on Grooveshark

So Long, Lonesome by Explosions in the Sky on Grooveshark

* * *

Je rejoins Léandra au Potemkine vers 21h20. Comme cela arrive parfois avec elle, la soirée sera placée sous le signe de la réflexion croisée. Je crois que Léandra serait d'accord avec moi si je disais que c'est très rare d'arriver à un tel résultat : aucun énervement, un partage d'idées, une expression des doutes, une construction mutuelle, etc. Un peu comme si nos cerveaux fonctionnaient en roue libre, sans aucune volonté de prouver quoi que ce soit. Quelques extraits... (Je n'avais pas de magnétophone pour enregistrer la conversation, donc il s'agit d'une reconstruction en partie imaginaire, qui vaut ce qu'elle vaut.)

Chahut à l'Université libre de Bruxelles

Je lui demande :
« Tu as entendu parler de cette histoire de "chahut" à l'ULB, mardi soir ? 
— Oui et franchement, je ne sais pas comment me positionner par rapport à ça.
— Après avoir beaucoup lu sur le sujet [dont énormément de conneries sans nom], je crois m'être fait une opinion assez nette.
— Ce qui m'embête dans cette histoire, c'est le consensus. Tout le monde semble d'accord sur le fait que chahuter un débat, c'est le mal, c'est la fin de la liberté d'expression...
— D'un autre côté, faut dire qu'ils n'avaient pas l'air très intelligent non plus, ces chahuteurs... Quand Hasquin leur a demandé quels étaient leurs arguments, certains ont juste crié "Ouaaaais !" ou "Burqa-bla-bla !". C'est un peu con. Ils ont raté totalement leur objectif, qui était apparemment de critiquer la position de Caroline Fourest sur l'Islam, la burqa, le voile... Ils sont passés pour des abrutis et des extrémistes en gueulant et en lui coupant la parole.
— Il paraît que quand le meneur a voulu s'expliquer, ils lui ont coupé le micro.
Qui croire ? 
— Il y a aussi autre chose : je suis sûre que parmi tous ceux qui s'offusquent de ce genre de procédé, certains seraient les premiers à approuver les actions de Noël Godin entartant quelqu'un, par exemple... Ou à valoriser un autre type de chahut, au nom du folklore estudiantin ou du libre examen, justement... »

Mon opinion sur le sujet tient en trois petits points (car ça intéresse qui de toute façon, "mon opinion sur le sujet" ?) :
1) censurer une parole (quelle qu'elle soit) en chahutant est d'une médiocrité confondante ;
2) parler d'extrémisme, de péril islamiste, de "fascisme au sens large" (© Marcel Sel), de menace pour la démocratie ou pour la liberté d'expression, tout ça parce qu'un groupe de zozos chahute dans un auditoire, est totalement disproportionné ;
3) Caroline Fourest en tant que telle est insupportable : elle coupe constamment la parole et n'écoute jamais ce qu'on lui dit. Cependant, c'est quelque chose qui n'a pas grand chose à voir avec un quelconque débat. Si l'on devait chahuter tous ceux que je trouve énervants au sein du monde des médias, il ne resterait plus grand monde pour ouvrir la bouche.
Pour clore ce sujet, je renvoie vers le texte qui est implicitement à l'origine — du moins je suppose — du "Burqa-bla-bla !" scandé par les chahuteurs : un petit article de Serge Halimi paru dans Le Monde diplomatique (qui n'a certes pas demandé une telle publicité). L'auteur met en avant le fait que le débat sur la burqa en France a occulté des décisions économiques importantes. Peut-être est-ce cet état des choses que les chahuteurs ont voulu critiquer, très maladroitement ? Halimi précise en outre (et c'est tout à son honneur) que "riposter à cette manœuvre n’impose certainement pas de s’enfoncer sur son terrain boueux en donnant le sentiment de défendre un symbole obscurantiste". 

La chaise

Installé sur la banquette d'une des tables du Verschueren, je dis à Léandra :
« Tu vois la chaise qui est là ? Eh bien qu'est-ce qui me dit qu'elle est encore là, qu'elle existe encore, qu'elle ne disparaît pas quand je ne l'ai plus dans mon champ visuel ?
(Je tourne la tête vers la gauche pour joindre l'acte à la parole et me rends compte en faisant ce mouvement du ridicule de la situation.)
M'enfin, me lance Léandra, qui pense sérieusement une chose pareille ?
— Justement ! Personne ne pense cela. On dirait sans doute de quelqu'un qui affirme une chose pareille qu'il est complètement fou. Là est le point : je ne peux démontrer que la chaise continue d'exister quand je ne la regarde pas mais je considère ce fait comme acquis. C'est une évidence pour moi, que j'ai depuis l'enfance.
— Je me demande si quelqu'un a déjà essayé cela avec un enfant.
— Pardon ?
— Si quelqu'un a déjà essayé d'éduquer un enfant en lui faisant croire que lorsqu'il ferme les yeux, la chaise disparaît. C'est un peu ce qu'on fait avec les tout petits enfants quand on leur dit : "Il est là ! Il n'est plus là !" et qu'on leur cache les yeux.
— Je pense — mais qu'est-ce que j'en sais au fond ? qu'aucune civilisation au Monde n'a jamais pris ce genre de concept bizarre comme modèle d'existence.
— En fait, je ne pensais pas à une civilisation mais plutôt à un homme isolé, à un psychopathe qui essayerait d'éduquer son enfant dans ce sens...
— Bigre ! Et est-ce que ça pourrait fonctionner ?
— Aucune idée...
— C'est glauque en tout cas... »

L'honnêteté & la gentillesse

« On en revient toujours au même débat, Léandra ! Tu penses que la gentillesse est beaucoup plus importante que l'honnêteté alors que je pense exactement l'inverse.
— Oui ! Je n'en ai pas grand chose à cirer qu'on soit honnête avec moi. Je veux surtout qu'on soit gentil !
— Allons bon ! Franchement, je préfère mille fois avoir affaire à quelqu'un qui me dit que je suis un con fini et qui le pense qu'à un autre qui me lance des fleurs en toute gentillesse mais qui, dans mon dos, affirme le contraire.
Boarf. S'il pense le contraire et que tu ne le sais pas, quelle importance ?
— Mais comment peut-on avoir confiance en quelqu'un de malhonnête ?
— Ce n'est pas si grave d'être malhonnête, à partir du moment où l'on fait le bien autour de soi...
— Oui, mais le bien que l'on fait est une forme d'illusion alors... En fait, on en revient au débat entre la réalité et l'illusion. L'honnêteté voudrait que l'on dise aux autres ce qu'on pense d'eux réellement... »

Pfff... Tout en disant cela, j'en viens à penser qu'arriver à de telles attitudes absolues dans la vie (être honnête en tout ; être gentil en tout) est une conduite totalement impossible à réaliser. Bye bye le vieux rêve d'adolescent de la vie honnête en tout point...

jeudi 29 décembre 2011

Planning

6h16 : réveil.
6h32 : départ de l'appartement.
6h41 : arrivée du tram (station Albert).
6h57 : départ du train (gare de Bruxelles-Midi).
8h02 : arrivée du train (gare de Liège-Guillemins).
8h09 : arrivée du bus (devant la gare).
8h27 : arrivée au boulot (Jemeppe-sur-Meuse).
8h28 : préparation du café.
8h31-12h20 : travail.
10h04 : Aurèle passe pour se prendre un café et remonte directement dans son bureau.
12h21 : arrivée du livreur de Pizza.
12h24-13h14 : repas.
13h15-17h10 : travail, mise en ligne d'un article qui ne ressemble toujours à rien.
17h19 : départ du bus pour le centre de Liège.
17h47 : départ du train pour Namur-Charleroi.
18h47 : arrivée à la gare, où ma mère m'attend, en voiture.
19h01 : arrivée chez mes parents.
19h45 : souper.
21h44 : Gaëlle au lit. Histoire de Schtroumpfs et de bateau fantôme pour l'endormir.
Vers 22h : devant la télévision, avec ma maman, film Jo, avec de Funès et Blier.
0h44 : épisodes de Futurama dans mon lit.
2h17 : dodo.

(Et ouais : je rattrape le retard comme je peux, et je n'ai pas envie de me fouler pour une journée où il ne se passe pas grand chose.)

mercredi 28 décembre 2011

"Hamilton & le Temple du Conformisme"

Qu'est-ce que je vais bien pouvoir raconter aujourd'hui ? Si j'avais été un tantinet malin, j'aurais divisé le sujet d'hier en deux parts plus ou moins égales et gardé le morceau sur la psychologie comportementale pour ma journée de mercredi. J'aurais alors procédé comme dans un double album de Tintin : à la fin de la première partie, j'aurais tenté de garder le lecteur en haleine grâce à une série de questions ridicules :
La violoniste du Parvis de Saint-Gilles est-elle totalement dingue ? Combien d'argent Joshua Bell a-t-il récolté durant son expérience dans le métro de Washington ? Quels résultats Solomon Asch arrivera-t-il à tirer de son test de vision ? Asch est-il ophtalmologue ? Les humains ont-ils du caca dans les yeux ? Tout ça, vous le saurez dans le prochain épisode des aventures d'Hamilton, "Le Temple du Conformisme" !  
Hé bien non, c'est raté. Je vais être obligé d'écrire ma journée "passionnante" de ce mercredi.

Je me lève à 6h16, je pars de mon appartement à 6H32 et j'arrive à la Gare de Bruxelles-Midi à 6h47. À la sortie du prémétro, je prends un café et une bouteille de Coca-Cola dans un des commerces adjacents. Mon train de 6h57 est à l'heure. Le voyage se passe sans problème. 

Arrivé à la gare de Liège-Guillemins, avant d'aller chercher mon bus, je reprends un café à l'Espress "Oh" Juice. Le gars est un passionné du café : chaque semaine, il propose un café différent, ainsi que de délicieux "Macchiato". Il fait aussi des Smoothies, que je n'ai jamais goûtés. (Je pourrais sans doute écrire plusieurs articles sur le café, mais je garde ça pour une prochaine fois.)

J'arrive au boulot à 8h22 (en avance donc). Seul mon collègue Aurèle et une des stagiaires en bibliothéconomie sont présents aujourd'hui. C'est le calme absolu. Sans succube collègue pour me distraire, je travaille sans discontinuer. Je termine la réécriture d'un article sur les partis politiques sur le Web qui doit être en ligne demain. Notre vie (institutionnelle du moins) en dépend. Si cet article n'est pas en ligne, nous allons à l'encontre de très graves ennuis, etc., etc.

Et puis, je reprends mon train dans l'autre sens, je passe ma soirée seul à la Maison du Peuple. Je ne parle à personne, si ce n'est aux serveurs pour leur demander à boire. Et puis je rentre chez moi. Tout ceci est terriblement passionnant.

mercredi 21 décembre 2011

Eyskens-Van Quick, même combat ?

Aujourd'hui, je décide d'arriver tôt (comprendre : à l'heure) à mon travail. Je me lève à 6h16 afin de ne pas rater le train de 6h57 en direction de Liège-Guillemins. Arrivé en gare de Bruxelles-Midi, je constate que le train n'a aucun retard : jusque là, rien de drôle ! Cependant, alors que je suis à Bruxelles-Nord, Fred m'envoie un message d'avertissement, pour me signaler que le chemin de fer wallon est totalement immobilisé à cause d'un arrêt de travail généralisé. Je lui réponds que "mais non, voyons, le train pour Liège roule sans problème".

Le début du trajet se déroule sans encombre. Le train sort de Bruxelles et file à toute allure à travers les villes et villages flamands, jusqu'à Leuven. Cette histoire de train à l'heure, sans incident, sans ralentissement, c'était trop beau pour être vrai. À Leuven, le contrôleur nous apprend que le train n'ira pas plus loin, à cause d'un mouvement de grève à Liège et un peu partout ailleurs en Wallonie. Je descends donc du train et rencontre Flippo sur les quais. Plus aucun train ne roule jusqu'à la Cité ardente et nous décidons donc de faire demi-tour pour rentrer à Bruxelles.

Nous prenons un train pas direct du tout en direction de la capitale, celui qui longe la ligne 53 Leuven-Mechelen, avant de bifurquer sur la ligne 25 pour revenir à Bruxelles. Tout cela prend des plombes. Ma vie est terriblement passionnante. Durant le trajet, Flippo téléphone à une série de collègues pour les prévenir qu'il ne pourra pas être là aujourd'hui. De mon côté, je préviens ma collègue Rolande qui, ayant écouté les informations à la radio, se doutait bien que je ne pourrais pas venir.

Je retourne donc chez moi et travaille à domicile. Dans l'absolu, ça ne change strictement rien, dans la mesure où je n'ai nullement besoin d'être au boulot pour faire ce que j'ai à faire pour l'instant (à savoir écrire un article et travailler sur un site Web) et où je suis de fait plus productif chez moi qu'à mon bureau. Un paradoxe : comme je travaille dans un institut d'histoire du mouvement ouvrier, je suis plus "utile" à la gauche en travaillant qu'en faisant grève... À cela, ma collègue Wynka répondrait sans doute : "Ouais, c'est ce qu'on veut te faire croire !" (En fait, je suis un suppôt du Grand Capital.)

* * *

Cette grève "sauvage" des cheminots a apporté de l'eau au moulin de tous ceux qui critiquent les syndicats et le droit de grève : "En période de Noël, quelle honte !", "Une bande de paresseux : ils allongent leur week-end pendant que d'autres triment au travail", "Aucune solidarité par rapport à ceux qui bossent", peut-on lire sur sur les médias sociaux ou les forums de presse.

Curieux commentaires car, à voir le contenu de la réforme contre laquelle les syndicats s'insurgent, il est presque incroyable que la réaction n'ait pas été encore plus vive, tant ladite réforme a été pensée sans presque aucune concertation avec les partenaires sociaux et change entièrement la donne en matière de pension et de prépension dans le service public (en résumé : il faudra travailler beaucoup plus pour recevoir la même chose)...

Il est toujours intéressant de prendre un peu de recul par rapport aux événements... Cette situation de malaise social en période de fêtes rappelle un autre conflit historique, vieux de plus de cinquante ans : la grande grève générale de 1960-61 en Belgique. Le contexte : le pays vient de perdre le Congo, la dette publique est élevée et le Gouvernement Eyskens IV, en fonction depuis le 3 septembre 1960 et composé de sociaux-chrétiens et de libéraux, décide de mettre en place un plan d'austérité connu sous le nom de "Loi unique", plan qui sera débattu au Parlement à partir du 20 décembre 1960. À l'époque cependant, le premier ministre n'était pas estampillé "socialiste".

En 1960-61, les mouvements de grèves sont spontanés et échappent en partie à l'organisation syndicale ; le Nord part en grève assez rapidement (les dockers à Anvers, notamment), mais c'est surtout en Wallonie que le mouvement perdurera ; les syndicats, d'abord dépassés par leur base, sont obligés d'accepter le mouvement de gronde ; les cheminots sont très virulents ; la grève devient rapidement générale en Wallonie et bloque toute la région pendant de nombreuses semaines ; la gare de Liège-Guillemins est saccagée... À terme, la Loi unique sera votée mais le gouvernement Eyskens, épuisé par ces grèves massives, finira par tomber le 25 avril 1961. Mon collègue Aurèle en parlerait sans doute de manière moins caricaturale que moi : il a travaillé au moins six mois sur le sujet.

Un message que je passerais bien à tous les râleurs anti-syndicalistes de 2011-2012 : "Préparez-vous à râler pendant un petit temps encore car ça ne va sans doute pas aller en s'améliorant."

* * *

En soirée, Emily, Walter et moi allons manger à la Porteuse d'Eau à Saint-Gilles. Walter est bien décidé à partir pendant six mois au Congo pour le compte de l'ONG Acted. Il semble assommé par les six vaccins qu'il a reçus aujourd'hui et ramène constamment la conversation aux quelques thématiques qui l'intéressent. Emily, quant à elle, s'est coincé l'épaule gauche. Emily mange un chicon au gratin, Walter un demi-poulet et moi un américain "maison". Nous buvons un dernier verre au Potemkine puis rentrons tranquillement chez nous (Emily me reconduit, comme d'habitude).

jeudi 8 décembre 2011

Le marbre des possibles

J'ai sans doute avalé trop de barbaque – délicieuse au demeurant – hier soir ou alors j'ai pris un peu froid sous le vent glacé. Ou peut-être les deux ? Toujours est-il que je suis malade. Vraiment. Ce matin, ça allait encore. Ce midi, j'ai eu la mauvaise idée de commander une pizza au jambon (avec un supplément d'ail et d'huile piquante – rien qu'à y repenser, j'en ai la nausée !) et cet après-midi de boire beaucoup de café. Quel idiot je fais ! Je suis donc actuellement dans mon lit, il est 21h17 et j'ai envie de dormir. D'un autre côté, je suis presque à jour sur mon blog... Encore un petit effort et je ne devrai pas passer les nuits de ce week-end à rattraper mon retard.

Quand j'y réfléchis, ce journal est vraiment une très grosse contrainte. Je passe une partie de ma journée à observer tout plein de situations différentes, à réfléchir comment je vais les "mettre en scène", puis une autre partie (plus conséquente) à l'écrire dans ce blog. Et c'est un peu comme en physique quantique : l'observation modifie l'objet observé. Depuis que je tiens ce blog, je modifie ma réalité pour la faire entrer dans ce ridicule canevas Web. Mais il ne faut pas que je réfléchisse trop. Si je réfléchis, je m'arrête d'écrire. Toujours de l'avant, Camarade, toujours plus haut, toujours plus loin ! (La fièvre, sans doute...)

* * *

Ce matin, dans le train m'amenant à Liège, des écouteurs vissés dans les oreilles (je redécouvre pour l'instant tous les albums de Pinback, et ce depuis une discussion avec mon collègue Aurèle), je repense assez curieusement à cette histoire de David de Michel-Ange et de son bloc de marbre. Qui m'avait parlé de cela ? Andrew ? Oui, c'est sans doute Andrew... Ou Lewis, qui vénère Michel-Ange le sculpteur ? Non, je pense que c'est Andrew... Je suis fatigué. Qu'est-ce que je racontais ? Ha oui ! Une question existentielle sur ce bloc de marbre, avec lequel le jeune artiste a réalisé ce chef-d'œuvre intemporel qu'est le David. La question est la suivante : "Michel-Ange a-t-il sculpté le David ou bien n'a-t-il fait qu'extraire quelque chose qui existait déjà dans le marbre ?". Posée de cette manière, la question n'a presque aucun sens et tout le monde répondra assez logiquement : "Mais bien sûr que c'est lui qui l'a sculpté. D'ailleurs, un mauvais sculpteur, avec le même bloc, aurait sans doute donné naissance à un horrible volume informe !"

C'est vrai mais la question de départ (absurde) est nécessaire pour amener à quelque chose de plus fondamental (il faut "jeter l'échelle après y être monté", comme dirait Wittgenstein, première période), à savoir le fait qu'un bloc de marbre contient dès le départ une infinité (ou une quasi-infinité ?) d'états possibles et que l'artiste, somme toute, ne fait que révéler un de ces états. Si l'artiste est un génie, la forme extraite de la masse n'en sera que plus grandiose. L'exemple de Michel-Ange est parfait car celui-ci a laissé une galerie de sculptures non terminées (même si c'était non voulu au départ), telle une partie de la série des Esclaves, dont certains corps resteront bloqués à jamais dans le marbre, à moins qu'un fou ne les attaque au burin ou avec un marteau de géologue...

Mais pourquoi est-ce que je développe tout cela ici ? Simplement parce que je n'ai rien d'autre à dire aujourd'hui j'y ai pensé dans le train ce matin. Et pourquoi y ai-je pensé dans le train ce matin, en écoutant Pinback ? Car je me suis dit que cette histoire de David caché au sein du marbre était valable pour absolument tout : pour la musique, pour la littérature, la peinture, les idées, la science, la technologie, les relations humaines (!), pour tout : l'univers contient déjà l'ensemble de tous les possibles, mais seuls certains seront dévoilés. Dans cette optique précise, le génie n'est en fait que la faculté, à un moment donné, d'exhumer ce qui est caché aux yeux des autres. 

Je me dis que je réfléchis toujours plus à ce genre de concept un rien alambiqué quand je suis saoul ou quand je suis malade. Si je veux vraiment me dépasser, il faut que je boive et que je sois malade au même moment.

* * *

Normalement, ce soir, Emily va voir Intouchables au cinéma avec Lytle et peut-être Charles-Henri. Dès ce mercredi, je n'étais pas très motivé pour aller voir ce film avec eux. Aujourd'hui, étant malade, je le suis encore moins. Léandra m'a gentiment donné hier soir une invitation pour une place de cinéma qu'elle a reçue à son boulot, estampillée "Brightfish" (l'agence publicitaire). Rien ne presse et je l'utiliserai donc une autre fois...

Je suis en train d'écrire ma journée alors qu'elle se déroule, en temps réel ou presque (c'est une expérience intéressante). Je suis dans mon lit, toujours malade, évidemment. Je suis en train de discuter sur Facebook avec Claire (à son tour de se présenter un tout petit peu !). 

Un numéro de téléphone inconnu m'appelle. D'habitude, je ne décroche pas, mais vu l'heure, je sens qu'il faut que je réponde. C'est Léandra : quelqu'un vient de lui piquer son smartphone à la station de prémétro Anneessens. Non pas en loucedé, non : on lui a arraché des mains, bordel ! (Je profite par ailleurs de ce post pour dire à ceux qui s'inquiéteraient que Léandra est rentrée chez elle et qu'elle va bien !)

mercredi 30 novembre 2011

Tilt ! #0

Mon collègue Aurèle et moi sommes dans le bus qui nous reconduit, lui dans le Centre-ville, moi à la gare TGV. La nuit est tombée, le bus est désert. 

Aurèle est batteur dans un groupe de rock liégeois et prend part à un collectif qui organise des concerts dans la Cité ardente. La conversation tourne donc autour de groupes musicaux. Il me parle d'un concert auquel il a assisté dernièrement, à Bruxelles, au Cirque royal.

– Ha oui ? C'était quoi ?
– Pinback.
(Tilt !)
– Ha, bordel de merde ! J'ai oublié d'y aller !
– Comment ça ?
– Je suis allé sur le site Web du Botanique pour réserver ma place mais leur système de réservation est tellement mal fichu que j'ai abandonné sur le moment et me suis dit que j'y retournerais plus tard.
– Ha, c'est con.
– Ha merde... Pinback, Low et Bill Callahan dans une même soirée, ça ne se reproduira plus jamais !


En fait, la discussion ne s'est pas du tout passée comme ça, mais je m'en balance : maintenant que je me suis mis à inventer des histoires abracadabrantes, je ne peux plus m'arrêter...

Pour me consoler de ma non-présence à ce concert mythique, je me replonge dans les deux derniers albums de Pinback, Summer in Abaddon et Autumn of the Seraphs (et sa pochette luxuriante), que je n'ai plus écoutés depuis longtemps et qui contiennent quelques perles.



J'arrive à la gare des Guillemins. Flippo est à l'intérieur de la gare, Yama est sur les quais :
– Je suis allée voir ton blog aujourd'hui.
Haaa ?
– J'ai eu la confirmation que t'es vraiment un grand taré.
– Ha...
– Non, mais vraiment, je n'ai même pas été jusqu'au bout d'une seule histoire. Y a combien d'embranchements en tout ?
– Quatre au minimum, parfois cinq et il y a même une histoire qui en possède un sixième. En tout, ça fait 24 fins différentes.
– T'es vraiment un taré. Ça a dû te prendre un temps de dingue...
(Oh non, quelques heures tout au plus...)

Le train arrive en gare.

Choix #0.
1 : je monte dedans.
Choix #0.2 : je monte dedans.

lundi 24 octobre 2011

Reprise du travail : fragments

                              "Tiens qui voilà ! Toujours en vie ?" (Wynka)
                                  Ben faut croire, vu que je suis là...

             "Tu sais, sans toi, Aurèle ne rigolait plus du tout. Rolande 
               a essayé quelques blagues, mais ça ne fonctionnait
              pas aussi bien..." (Sylvette)

                            "Alors, ça va ? Rétabli ?" (Lodewijk)

     "Camarade Hamilton ! Alors, tu
       as pu à nouveau tester l'Orval ?" (Rolande) 
        Ouais, il n'y a au-cu-ne différence, en fait !

                                                              "Salut !" (Aurèle)
                                                                 Salut !

              "Sans toi, en deux semaines, ça a moins rigolé." (Christiane) 
                  Ha ben oui, que voulez-vous, ma bonne dame ? 

          "C'était comment, cette opération ?" (Charlotte, par téléphone)
         Ben en fait, ils font un trou dans le nombril, 
           et ils plantent une caméra dedans, si j'ai bien pigé...

* * *

Je suis fatigué. Ce soir, je n'ai pas envie d'être dérangé. Je reste chez moi, tranquillement, avec une bière et des vinyles. Mais ne pas être dérangé en soirée est un exercice périlleux. Lewis essaie de me téléphoner, comme d'habitude. Je ne lui réponds pas, comme d'habitude. Il me laisse un message vocal, comme d'habitude. Je l'imagine dans son petit appartement : "Hamilton ne me répond pas. Peut-être est-il à l'agonie ?". Non, il n'a juste pas envie de décrocher et d'entendre une phrase-bateau du genre "Tu n'es pas seul, mon grand, tu sais...".

Plus tard, coup de fil de Vinge. Je ne réponds pas. Re-coup de fil de Vinge. Je mange ; je ne réponds pas. Vinge me contacte donc sur Facebook. J'avais déjà du mal avec Wittgenstein, mais avec Vinge, c'est encore plus compliqué. Je ne pige que des bribes de conversation. Exemples : "J'attends la signature de Didier pour le boulot" ; "Au pire, je bosse en janvier. On va faire Zébulon dans mon appart. Tournicoton ! Sans clope, sans canette..." ; "Sinon, j'ai vu Tintin. Pas terrible... Un peu Indiana Jones, avec des bouts de Gollum"... Il propose de me téléphoner mais j'élude : "Tu peux me téléphoner demain s'il te plaît ? Je suis fatigué, je bois une bière devant South Park et je vais bientôt aller dormir...". C'est la stricte vérité.

Je vais en effet me coucher très tôt (23h). Je n'ai rien écrit aujourd'hui. Il faudra que je me rattrape demain (et demain, c'est aujourd'hui : paradoxe).

mercredi 24 août 2011

La malédiction "Melancholia"

Les temps de midi à mon boulot sont autant d'occasions de discuter de sujets divers et variés. À l'arrivée de ma collègue Charlotte, absente le matin, qui contourne la table et fait poliment la bise à tout le monde en guise de salut, une interrogation me vient soudain à l'esprit (et ce n'est certes pas la première fois que je me la pose) : pourquoi se fait-on la bise quand on se dit bonjour ou au revoir ? Le geste n'est pas du tout universel et change profondément de signification selon les pays. Parfois, l'idée même de s'embrasser est absente culturellement. En Belgique, la bise est très courante, même dans le milieu professionnel : je fais la bise à mes collègues et à mon directeur et il ne me viendrait pas à l'esprit de leur serrer la main. J'ai déjà remarqué que c'était beaucoup moins naturel chez certains Français par exemple, du moins entre hommes, même entre amis proches parfois. Pour compliquer la chose, il y a des dizaines de façon d'embrasser amicalement et chaque personne possède ses tics propres, sa propre gestuelle. Certains prennent leur distance en présentant leur menton, d'autres au contraire embrassent très proche de la bouche (j'ai en tête une série d'exemples pour les deux cas). Bref, c'est un sujet passionnant, contre tout attente.

Toutes ces réflexions s'entremêlent rapidement dans mon cerveau, plus ou moins dans cet ordre, et je finis par dire tout haut que s'embrasser sur la joue en faisant un "smoutch" plus ou moins bruyant n'a pas beaucoup de sens et qu'on applique cette coutume simplement parce qu'on nous l'a apprise depuis notre plus tendre enfance. C'est une norme sociale très ancrée, une des plus habituelles de notre vie. 

Pourquoi une bise ? On montre par là qu'on accepte le contact corporel, qu'on est amical envers l'interlocuteur et qu'on le considère comme plus ou moins proche... Mais après ? Y a-t-il d'autres explications ? Intervention d'une collègue, Sylvette : "Mais pourquoi faut-il toujours que tu te poses des questions pareilles ?". Ben je sais pas... Heureusement, on n'a pas parlé de l'autre baiser, le baiser amoureux. Celui-là est sans doute plus complexe encore, car il est forcément plus chargé d'émotions. Cela dit, il sous-tend la même question : pourquoi fait-on cela ? Et pourquoi sa pratique est-elle excitante en elle-même ? C'est un débat que je lancerai une autre fois.

Un autre sujet de conversation : la haine viscérale que mon collègue Aurèle et moi-même vouons à Queen. Je suis bien content d'avoir parmi mes collègues quelqu'un, musicien de surcroît, qui déteste la musique de ce groupe : je me sens moins seul. "Bohemian Rhapsody" est à mes yeux la plus ignoble création musicale de tous les temps, pire encore qu'une chanson de Florent Pagny (c'est dire !). Notre collègue Sylvette adore Queen. Ça nous est égal, évidemment (chacun ses goûts) mais vu que c'est un sujet sensible, on en rajoute une couche, voire plusieurs. Je me dis que c'est à ce moment que je suis le plus naturel : quand je me fous (gentiment) de la poire des gens. Je devrais creuser ce type de contacts, ça crée des liens insoupçonnés.

Courant de l'après-midi, je reçois un coup de fil de Lewis. Il a eu deux semaines de travail intense et se retrouve seul ce week-end, sans rien à faire. Je comprends son désarroi : quand on abat du boulot, on n'a pas le temps de se sentir seul, on est entraîné dans une routine. Une fois seul, sans rien à faire, l'introspection revient au galop. Lewis me parle également de son anniversaire, qui a lieu demain : non pas son vrai anniversaire en janvier, mais son anniversaire tel qu'il a l'habitude de le fêter depuis sa petite enfance : le 25 août, jour de la Saint-Lewis. Je trouve ça original voire curieux, mais je ne commente pas.

* * *

Ce soir, deuxième tentative pour aller voir Melancholia de Lars Von Trier au cinéma, mais nous reportons à nouveau. Aujourd'hui, ce n'est pas moi qui ai un empêchement mais Andrew. Une malédiction pèse sur ce film. Conséquence : Léandra, Emily et moi remplaçons le cinéma par... un verre à la Maison du Peuple de Saint-Gilles (on ne change pas les habitudes).

Aujourd'hui, j'ai acheté un cahier, pour noter les événements et les discussions de la journée. Il m'est en effet assez difficile de me souvenir des conversations de café. La preuve encore aujourd'hui : on a parlé de tellement de choses différentes que je ne me rappelle pas de l'évolution de la conversation. J'ai donc bien fait de noter quelques mots-clés dans ce nouveau cahier.

Ainsi, parmi les questions posées et notées, celle du cursus scolaire. En Belgique, dans la plupart des cas, c'est facile à comprendre : il y 3 années maternelles (de la première à troisième), 6 années primaires (de la première à la sixième) et 6 années secondaires (de la première à la sixième aussi). En France, c'est vachement plus compliqué : à l'école élémentaire, déjà, les petits Français ont droit aux CP, CE1, CE2, CM1, CM2, puis, au collège et au lycée, à un curieux compte à rebours : ils commencent par la sixième et finissent par la première et enfin la terminale. Question : pourquoi compte-t-on à l'envers ? Il est trop tard pour que je cherche la solution aujourd'hui.

On parle aussi de Lewis et de sa fête "anniversaire" le jour de la Saint-Lewis (voir plus haut). Emily raconte que dans sa famille, ses grands-parents préfèrent qu'un nouveau-né porte le prénom d'un saint existant au calendrier, pour qu'il ait sa fête propre. Du coup, je stresse et me demande quel aurait été mon prénom si mes parents avaient décidé de me nommer selon le saint du jour de ma naissance. Résultat : Guillaume ! Amusant : c'est le prénom que mes parents voulaient me donner au départ, avant de choisir Hamilton ; c'est aussi le prénom que j'aurais voulu donner à mon enfant s'il avait été un garçon !

J'essaye de m'endormir mais la chose va encore prendre du temps : depuis une semaine, la nuit, mon cœur joue aux extrasystoles en rafale et, sans raison, bat la chamade. Je pense si souvent à toi que ma raison en chavire ; comme feraient des barques bleues et même les plus grands navires... Oui, je déteste Queen, mais j'adore Julien Clerc, c'est comme ça.

mardi 2 août 2011

Le travail, c'est la santé (ou pas)

Premier jour de vrai beau temps depuis... longtemps. À midi, mes collègues (équipe réduite, vacances obligent) et moi décidons d'aller manger à la terrasse d'un restaurant pas loin du boulot. Je commande deux toasts cannibales doubles, soit l'équivalent d'un quadruple toast cannibale. Je termine l'escalope milanaise de Charlotte et les boulets à la liégeoise de notre bénévole. Je suis une véritable poubelle de table humaine. Durant le repas, Charlotte raconte toujours des histoires abracadabrantes qu'elle a lues ou qui lui sont arrivées personnellement, ou tout au moins à son entourage. Hier, c'était l'histoire d'une pomme de terre qui avait fermenté dans son tiroir de cuisine et dont le germe avait atteint la longueur parfaitement surréaliste (du moins pour une patate dans un tiroir) de deux mètres de long.  Aujourd'hui, c'est celle d'un de ses potes qui possède un tatouage en forme de fleur sur le bras et qui a été piqué par une guêpe juste à cet endroit-là. Question de Charlotte : la guêpe a-t-elle confondu le tatouage avec une vraie fleur ? Non, dira-t-elle, car pourquoi dès lors l'aurait-elle piqué ? (En effet, les guêpes ne piquent pas les fleurs.) Charlotte réfléchit beaucoup, mais réfléchit différemment.

Si je n'ai jamais vraiment parlé de mon boulot dans ce journal, c'est que je m'en fous un peu. Dès que je sors du travail, je n'y pense plus. Je n'ai en effet aucun problème à créer une cloison entre ma vie professionnelle et mon... euh... semblant de vie privée. On ne peut pas en dire autant de tout le monde (que ce soit dans le groupe de mes collègues ou de mes amis).

Lorsque j'ai été engagé comme historien/archiviste/attaché scientifique/porteur de caisses/Web designer/infographiste/homme à tout faire/préposé au café à mon boulot, il y a de cela plus de cinq ans (fichtre !), l'équipe, moi y compris, n'était composée que de cinq personnes. Le fondateur de l'institution, détenteur du savoir suprême (du moins en ce qui concernait les collections historiques), venait de mourir d'un cancer. Je ne l'ai jamais rencontré une seule fois. De toute façon, c'est peut-être mieux comme ça car sa personnalité de communiste sectaire semblait difficilement conciliable avec la mienne, plutôt (voire carrément) anarchiste.

Quand j'ai débarqué à ce boulot, mon ami Fred Jr y travaillait. On a toujours bien bossé ensemble : lui plutôt généraliste pas prise de tête ni donneur d'ordre, moi plutôt technicien dans l'âme (ça n'a pas changé). Cependant, Fred Jr n'est pas resté longtemps (le job se situait très loin de chez lui). Dans l'équipe, à l'époque, il y avait déjà aussi Rolande, la secrétaire (ou plutôt la "responsable administrative"), une femme très élégante (c'est le premier mot qui me vient à l'esprit), la plus ancienne de l'équipe aussi ; Christiane, la bibliothécaire : si tous les bibliothécaires de Belgique étaient aussi perfectionnistes et systématiques qu'elle, la Bibliothèque royale serait le paradis des chercheurs (ce n'est hélas pas le cas) ; enfin, Lodewijk, à l'époque mon collègue mais actuellement mon chef. Un chic type, très honnête et droit (comme Clyde ?), et aussi un abatteur de travail (il me fait peur, souvent).

Quand Fred Jr est parti pour d'autres contrées moins intéressantes (un service de documentation sur le marché de l'emploi), nous n'étions plus que quatre. C'est alors que Charlotte a été engagée. Historienne de l'art, moitié Française, moitié Canadienne, elle adore la littérature du XIXe siècle, les crânes phrénologiques et les histoires bizarres. Son compagnon, informaticien, fan de science-fiction, de fantasy et de la Seconde Guerre mondiale, est du genre à lui faire des énigmes tordues pour les cadeaux d'anniversaire. Ils se sont trouvés, ces deux-là...

Plus tard, Wynka a rejoint l'équipe. Wynka est un cas particulier : historienne, elle a terminé un doctorat sur l'Agence spatiale européenne alors qu'elle n'a pas spécialement l'air d'adorer la technologie (c'est même plutôt l'inverse). Elle est homéopathe, fait du Taï chi, participe à un groupe d'achat commun (de fruits et légumes)... Elle se pose une centaine de questions à la minute (elle a, dit-elle, "un surmoi très développé" [sic]). C'est aussi mon actuelle collègue de bureau. Elle me reproche souvent d'être trop rationaliste, voire scientiste. Je lui reproche exactement l'inverse, mais on s'entend très bien quand même. Elle possède l'énorme qualité à mes yeux de toujours dire ce qu'elle pense, sans jamais réfléchir aux conséquences (une bouffée d'air frais...).

Les deux derniers arrivés à mon boulot sont Sylvette et Aurèle. Sylvette est une bibliothécaire. Elle adore Queen (hein ?). Aurèle est un historien. Il déteste Queen (ha !). Il travaille comme un malade pour des échéances de malade, tout ça pour un contrat à durée déterminée (m'enfin !).

Avec tout ça, je n'ai toujours pas parlé de ma soirée d'aujourd'hui. Je l'ai passée à la Maison du peuple de Saint-Gilles, seul puis avec Léandra. Matys est juste venue dire bonjour subrepticement avec son nouveau  petit chien. (Digression : on commence à connaître un des patrons. Ou plutôt : un des patrons commence à nous reconnaître. On se dit d'abord qu'on va l'appeler "Hadrien", avec-un-H-siouplaît, sur nos journaux respectifs mais Léandra me laisse un message vocal plus tard dans la soirée pour me dire que "Térence", ce ne serait pas mal non plus. "Comme Térence d'Arabie", me dit-elle. Je pense qu'elle confond avec Lawrence, mais qu'importe : appelons le Térence quand même.) Térence, donc, me propose une bouteille d'un litre de vin au prix du demi-litre. Quand je le remercie, il me lance : "C'est moi qui te remercie". On est des clients fidèles, c'est pour ça...

La soirée avec Léandra se passe bien. Déjà, je suis en forme. Je rigole beaucoup et je la fais rire de temps en temps (enfin, je crois). Ensuite, on parle de plein de choses (comme d'habitude quand on est seulement tous les deux à la Maison du Peuple). De Jonas bien sûr, mais aussi de Lyric ou de Charles-Henri, pour ne citer que ceux-là. Elle m'apprend qu'elle discute de ma situation quand je ne suis pas là, avec Matys ou d'autres amies : "pourquoi Hamilton est-il toujours célibataire ? Parce qu'il ne supporte pas se prendre des râteaux" (c'est bien vu, c'est la stricte vérité). En fond sonore, nous avons droit à la violoniste à la voix kamikaze, qui traîne de temps en temps au Parvis.

De retour chez moi, je remarque sur mon GSM déchargé en charge que Lewis a essayé de m'appeler ("Hamilton, c'est Lewis ; quand tu sais, appelle-moi"), ainsi qu'Emily. Cette dernière m'a laissé un message pour savoir si j'allais boire un verre ce soir. C'est un peu tard, c'est dommage.