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samedi 4 mai 2013

Barbecue printanier

Le périple autoroutier. — Gaëlle et moi sommes invités, en fin d'après-midi, chez Donna et Fred Jr, à trente-cinq kilomètres environ de la maison familiale. Malgré ce que l'on pourrait appeler au bas mot les « péripéties parentales » (dont il faudra absolument que j'écrive l'histoire noir sur blanc un jour prochain), rien ne change : ma mère refuse que Gaëlle et moi prenions le train ; pour elle, il est évident qu'elle va nous y conduire en voiture, accompagnée par mon père qui, assis à la place du mort, lui servira de copilote.

L'arrivée. — À peine sommes-nous arrivés chez Fred que Gaëlle, Anouchka et Mado se précipitent sur le trampoline pour enfants installé dans le jardin. Elles se mettent à bondir en rigolant ; elles font des cumulets* ; elles se tiennent par la main pour faire une ronde ; etc. Pendant qu'elles s'amusent tranquillement, je discute avec Fred, qui tente avec succès d'allumer le barbecue. On parle du cas « Derrick » et de l'affaire « Trullemans ». — Car y a-t-il en ce moment dans le monde, mon cher Monsieur, des sujets plus sérieux, plus importants, plus graves que le cas « Derrick » ou que l'affaire « Trullemans » ? Pauvre Allemagne, pauvre Belgique ! Mais où va-t-on ?

Le technique de cuisson. — Fred a une façon très particulière de cuire la viande au barbecue. Il pose cinq saucisses ou brochettes sur le grill et, dès qu'apparaissent les premières hautes flammes provoquées par la graisse chaude tombant sur les braises rougeoyantes, il réserve les morceaux de viande dans un saladier et les remplace par cinq autres morceaux. Cela demande une concentration et une dextérité de tous les instants. Je m'inquiète : cette activité ne risque-t-elle pas de perturber notre fabuleuse discussion sur le cas « Derrick » et sur l'affaire « Trullemans » ? Le suspense est insoutenable.

L'éducation. — J'ai déjà remarqué, et ce sans poser le moindre jugement de valeur, qu'Anouchka et Mado n'étaient pas du tout éduquées de la même manière que Gaëlle. Sans doute dois-je souvent passer, aux yeux de Donna, pour un père dangereusement permissif, voire complètement inconscient ! — Exemples : il ne me viendrait pas à l'idée d'imposer à ma fille de terminer à tout prix son assiette lors d'un repas, ni de mettre en place des horaires rigides de jeu, de télévision, etc. — Ma façon de concevoir l'éducation est en fait directement héritée de celle que j'ai reçue au sein d'une famille qui, globalement, considérait très tôt les enfants comme des interlocuteurs dignes d'intérêt, sur un pied d'égalité avec les adultes, sans imposition d'une hiérarchie et d'une règle comportementale stricte. 

Le juron.  Gaëlle se fait mal en tombant d'un vélo et lâche, sans réfléchir : « Aïe ! Putain ! » Un peu plus tard, alors qu'elle joue à nouveau, seule cette fois-ci, sur le trampoline, je lui explique que ce n'est pas bien de prononcer ce genre de juron. Si je lui dis cela, ce n'est pas parce que je trouve que c'est mal de jurer dans l'absolu, mais plutôt parce que je trouve que c'est mal de jurer dans cet environnement-ci. Elle ne comprend pas, évidemment, et se perd dans des justifications sans fin alors que ce n'est nullement nécessaire : « Si j'ai dit cela, Papa, c'est parce que j'ai vraiment eu très mal ! »

Le jeu. — Donna aime la compétition et les jeux de stratégie, contrairement à Fred, qui n'est pas particulièrement intéressé par ce monde-là. Avec elle, je joue à Okiya, un nouveau petit jeu d'alignement de tuiles japonaises signé Bruno Cathala. C'est à la fois simple et subtil. Donna gagne quatre parties sur les six que nous jouons et, si je remporte la dernière manche, c'est simplement parce qu'elle est trop pressée de gagner.

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* Je viens d'apprendre à l'instant que le terme « cumulet » n'est pas utilisé dans toute la francophonie : c'est un belgicisme, synonyme de culbute ou de roulade. « Cumulet » est tellement courant en Belgique qu'il ne m'était même pas venu à l'esprit qu'il pouvait s'agir d'un régionalisme. (Un doute s'installe : tout ce que j'écris ne fleure-t-il pas le régionalisme pimpant ?)

samedi 2 février 2013

Tranches - III

Andrew, encore un peu malade, me téléphone en début d'après-midi : cette nuit, malgré le vent, le froid et les intempéries hivernales, il s'apprête, en compagnie de Pietro, de Zapata et de deux Russes, à traverser une forêt des Hautes Fagnes à l'occasion d'une... marche scoute !... Une sorte de joyeuse randonnée masochiste à la lumière des lampes frontales (mais en moins extrême qu'il y a cinquante ans, dixit les organisateurs).

Donna et Fred Jr doivent arriver chez moi avec leurs deux enfants vers quinze heures. Message de Fred : « Ça te va si on vient à 19h ? » Sans problème. Cependant, ils arrivent à seize heures tapantes : Fred a inversé le « 6 » et le « 9 », comme dans La Grande Vadrouille ! (Léandra doit arriver, elle aussi. Mais Léandra n'a pas la forme. Et puis, elle suit un régime. Et puis, tout compte fait, elle doit voir Jonas. Donc Léandra ne fera que croiser la famille au complet dans la rue, alors qu'ils retournent à leur voiture, vers neuf heures du soir.)

Au menu de ce soir : une soupe aux lentilles relevée au cumin, au curry, au paprika et à la coriandre, à laquelle j'ai ajouté — pour m'écarter de la recette diront les uns, pour faire le malin diront les autres — une touche fleurie de safran ; un gratin de rigatoni aux petits pois et dés de jambon ; et enfin des crêpes préparées par mes invités car « c'est la Chandeleur ».

Donna me fait implicitement comprendre, à plusieurs moments de la soirée, qu'elle me trouve presque dangereusement permissif avec Gaëlle : alors que sa propre fille ne peut regarder une console de jeux que pendant un quart d'heure à peine, je laisse la mienne s'amuser des heures entières devant son écran si elle en a envie. — Qu'est-ce qu'un jeu ? Comment le jeu nous éduque-t-il ? Quel est le rôle de la liberté dans l'éducation d'un enfant ? C'est parce qu'elle et moi avons des réponses complètement différentes — voire même diamétralement opposées (ceci dit sans aucun jugement) — à ces questions que nous ne serons sans doute jamais d'accord.

Léandra (enfin) arrivée, nous regardons Les Bronzés font du ski, un DVD que Fred m'a offert cet après-midi sans raison. Tous les « héros » de ce film — et c'est ça qui est particulièrement marrant — constituent des parodies de bourgeois profondément égoïstes, dont les marques d'amitié ne sont qu'une succession de masques plus ou moins grossiers... sauf peut-être en ce qui concerne le dénommé Gilbert, incarné par Bruno Moynot (l'acteur qui jouait Preskovic dans Le père Noël est une ordure)... Lui endosse au contraire le rôle du « brave gars » un peu paumé, assez décalé, un rien vicelard aussi, qui ne demande rien à personne mais qui se fait constamment marcher sur les pieds. — Quoique... Non... Laissons tomber ! Tout cela ne tient absolument pas la route. C'est seulement un film comique, et puis c'est tout !

samedi 19 janvier 2013

Un paragraphe et puis c'est tout ! - I

(Oui ! Un seul paragraphe parce que je suis en retard de publication et que j'en ai plus que marre, justement, d'être en retard de publication ! Considérons donc ce qui suit comme la substantifique moelle de ma journée de samedi. Et considérons sur la même lancée l'article de « demain » comme ce à quoi je réfléchis quand je suis seul chez moi et m'ennuie — un ennui nécessaire, comme dirait l'autre.)Chez Donna & Fred Jr. — En cette fin d'après-midi, je suis invité chez Donna et Fred, à Écaussinnes, en compagnie de leurs deux enfants, la taciturne petite Mado et sa grande sœur, l'énergique et prolixe Anouchka (ma filleule) : « Tu t'es coupé les cheveux, Hamilton ? », « Gaëlle n'est pas là ? Elle est où ? Et sa maman, elle habite où ? Et Gaëlle, est-ce qu'elle a une chambre chez sa maman, aussi ? » — Digression : avais-je déjà mentionné dans ce journal que j'avais été jusqu'à tenir un cierge pascal et écrire mon nom au bas de son acte de baptême ? Par contre, le curé, un très vieil abbé un rien désabusé, avait expliqué à Fred (à mon grand soulagement d'ailleurs) qu'il n'était pas absolument nécessaire que je réponde « oui » à la question de mon engagement d'élever ma filleule dans la foi du Christ : il suffisait que... je ne dise rien (Amen !). Tout bien réfléchi, ce curé était tout de même assez débonnaire : « Laissez venir à moi les petits enfants », lut-il lors du sacrement, mais voyant que quelques « petits enfants » s'amusaient au fond de cette jolie chapelle de village, il soupira, du moins si mes souvenirs sont bons : « Oh, laissez les courir ! » (Mes souvenirs ne sont sans doute pas bons, auquel cas Fred me corrigera en temps voulu.) Fin de la digression. — Fred me montre fièrement sa dernière (?) acquisition vidéoludique, une Xbox 360 (re-?) et le jeu auquel il joue en ce moment, FIFA 2013 : « Tu veux essayer ? », me demande-t-il. « Euh... Non, non ! » (Fred et moi... hem... ne sommes pas exactement sur la même longueur d'onde en ce qui concerne les jeux — voir en date d'après-demain). Ensuite, je joue avec Anouchka à divers jeux de société, comme l'antique Qui est-ce ? ou encore Labyrinthe 3D, une version simplifiée du célèbre Labyrinthe du non moins célèbre éditeur de jeux Ravensburger (Le hamburger du corbeau ?). Anouchka n'aime pas perdre : fort heureusement, elle gagne deux fois à Qui est-ce ? Puis nous mangeons une (très bonne) raclette, tout ça parce que, dixit Donna, « Fred n'a pas eu le courage de cuisiner une lasagne. » Quant au chat de la maison, il se métamorphose à plusieurs reprises ; il passe d'un état à un autre : extérieur, frigorifié collé à la baie vitrée ; intérieur, dormant confortablement sur le chauffage. Et c'est moi qui le fais rentrer la première fois (mais où va le monde ?). Voilà : c'est fini, nous pouvons enfin respirer !

dimanche 25 novembre 2012

Miaou miaou !

De nouveau chez Amy et Zapata, pour un brunch : c'est plus ou moins la même chose qu'un dîner (au sens belge du terme), sauf que c'est plus élastique quant à l'horaire et qu'il y a des viennoiseries, du café et du jus d'orange en plus des tartines, du fromage, de la charcuterie, des bouchées au chèvre et de la quiche aux légumes. Je n'ai pas assez dormi, j'ai beaucoup trop bu hier, je n'ai plus l'habitude des mélanges, j'ai la tête... dans le cul (oui, oui), mais je ne suis pas le seul. Comble de l'horreur : de temps en temps, les entêtants « Capitalism! » et « Money! » me reviennent en mémoire... « Get out of my mind! », comme dirait la Révérende Mère Gaius Helen Mohiam.

Rapidement, Fred Jr, Donna et leurs filles Anouchka et Mado arrivent. Ces dernières sont adorables, calmes comme peuvent l'être tous les enfants de leur âge, comiques, souriantes... Non, non, vraiment, il n'y a qu'un unique problème et il se résume en un seul mot : chat. Ce chaton (Coati pour ne pas le nommer) n'arrête pas de sauter là où il (ou plutôt elle) ne peut pas sauter, de manger là où elle ne peut pas manger, de miauler quand elle ne doit pas miauler. — Ce paragraphe ne s'adresse pas du tout à Amy et Zapata mais bien à tous ceux — et surtout à TOUTES CELLES — qui réfléchissent SÉRIEUSEMENT à prendre chez eux/ELLES un PUTAIN DE CHAT DE MES DEUX tellement énervant que dès que j'en vois un, j'ai envie de le prendre par la queue (celle de derrière quoique !) et de le lancer de toutes mes forces vers la fenêtre, qu'elle soit ouverte ou fermée, NOMDED'JEU JE M'EN VAIS T'EN DONNER MOI, DES MIAOU MIAOU !

Mais je m'égare.

Amy a une idée : créer une version « spécial Bruxelles » du jeu de société Les Aventuriers du Rail. Le « spécial Belgique » existe déjà (à imprimer chez soi), mais pas le « spécial Bruxelles », qui serait plutôt un Aventuriers du tram, du métro et du bus, voire du MOBIB. Mais j'entends déjà au loin l'ironie primesautière du voyageur mécontent : « Ha ! En effet ! Voyager dans Bruxelles est une véritable aventure ! » Mais je me fous pas mal du voyageur mécontent (seul compte le voyageur tout court, et encore !). — De mon côté, si je devais créer un jeu en ce moment, ce serait Philosophy!, une sorte de Destins-Jeu de la vie amélioré où l'on pourrait choisir différentes voies : l'idéalisme ou le matérialisme ; la phénoménologie ; l'existentialisme ; bref, ce genre de choses... Et l'on tomberait parfois sur des cartes ou des cases comme : « Pauvreté ! La lecture de Tolstoï vous a particulièrement marqué. Distribuez un milliard de couronnes à vos frères et sœurs ! » ou encore : « Montagne ! Cette montagne enneigée où souffle l'air vif de la science vous subjugue par sa majesté intemporelle. Abandonnez le tumulte du monde pour réfléchir dans la solitude ! » — Mazette, ça le ferait !

Le temps passe... — Mais c'est que nous arrivons à nous asseoir à la table, en cette fin de soirée ; la table fétiche d'Andrew au Verschueren ! Il a une révélation à nous faire — il doit nous faire une révélation, parce qu'il est assis à la table ! Et Andrew nous propose donc un énorme dilemme ce soir : que fera-t-il de Mao, de Tsé et de Tung, ses trois poissons-mascottes, pendant les vacances de Nouvel An à Chiny, dans la Gaume profonde ? Devra-t-il les emmener avec lui, avec tous les risques que cette aventure comporte ? Devra-t-il les laisser seuls ? Devra-t-il les déposer chez un ami ? Ou enfin devra-t-il les relâcher dans la rivière ? — Qui ose traverser les petits ruisseaux ne craint pas les aquariums. Oui, mais l'inverse est-il vrai ?

Ha que Léandra semble fatiguée ! Qu'elle a petite mine ! Ne le sommes-nous pas tous, fatigués, devant nos trois verveines du dimanche soir ? Qu'importe ! Cela n'empêchera pas la bonne humeur de poindre, car nous sommes au Verschueren, et nous sommes à la table, et surtout : nous sommes en novembre, pardi !

samedi 27 octobre 2012

Question de méthode

Le soir, à mon appartement, c'est l'anniversaire de ma fille, en très petit comité... Fred Jr est stressé à l'idée de ne pas pouvoir gérer ses deux gamines Mado et Anouchka ; Léandra est triste et malade ; Andrew semble fatigué ; Vinge a l'air curieusement calme ; Gaëlle est contente. Quant à moi, malgré une certaine fatigue liée à ce qui ressemble fort à une hausse de tension, eh bien, ma foi, ça va !

Excepté deux verres de vin rouge durant le repas, je cartonne à la bière sans alcool et au café. En début de soirée, je montre mon verre de bière à Léandra : « C'est de la bière sans alcool ! » Je suis obligé de me justifier auprès de mon amie, comme un petit enfant... T'as vu, Léandra ? Je tiens ma promesse, je ne bois quasiment pas ! C'est bien, hein ? C'est bien ? — À noter que je fais exactement la même chose dans mon journal.

Gaëlle reçoit son cadeau, accompagné de deux jeux vidéo : Mario Kart 7 et The Legend of Zelda: Ocarina of Time.
« C'est quoi, c'est un GSM ?
— Mais non, regarde bien...
— C'est une console de jeu ?
— Oui. C'est une Nintendo 3DS...
— Ha. »
De prime abord, elle ne semble pas très enthousiaste... Ce qui ne l'empêchera pas, par la suite, de jouer jusqu'à épuisement complet de la batterie.

Dans mes bras, la petite Mado est totalement obnubilée par le petit levier d'éclairage de la hotte aspirante de ma cuisine... Vers la gauche : lampe éteinte ; vers la droite : lampe allumée ; vers la gauche : lampe éteinte ; vers la droite : lampe allumée. C'est incroyable comme cette simple manœuvre peut concentrer toute son énergie et toute son attention pendant de très nombreuses minutes !

« Faudrait que je te passe un livre qui s'appelle La méthode Schopenhauer, me dit Andrew.
— Ha ?
— Je l'ai acheté sans savoir de quoi ça parlait, parce que je trouvais le titre joli.
— En effet, ça intrigue. C'est sur Schopenhauer ?
— En partie. C'est l'histoire d'un gars qui entame une psychothérapie en lisant de la philosophie...
— Ha-ha ! C'est de circonstance ! »
(Andrew a le chic pour trouver des livres susceptibles de m'intéresser.)
La méthode Schopenhauer d'Irvin D. Yalom (2005) : l'histoire d'un psychiatre qui apprend qu'il est atteint d'un cancer incurable. Il décide alors de recontacter son plus grand échec : un ancien patient qu'il n'avait jamais réussi à guérir de sa sévère addiction au sexe. Or, entretemps, il s'avère que ce patient a résolu son problème tout seul, grâce à la lecture quasi-compulsive de... Schopenhauer !

« Alors, tu vas voir de temps en temps les statistiques de ton blog ? me demande Léandra.
— Euh... Pas vraiment.
— Tu ne sais pas où tu en es, niveau fréquentation ?
— Non... Enfin, je sais via le panneau d'administration que ça fluctue plus ou moins entre trente et cinquante pages vues par jour, mais c'est difficile de savoir exactement à quoi ça correspond en matière de lecture réelle.
— Ça va... C'est pas si mal... »
Et pourtant, inconsciemment, je fais tout pour décourager et énerver mes lecteurs ! (Élitisme, phrases bateau, philosophie de comptoir, événements personnels sans aucun intérêt...)

dimanche 21 octobre 2012

Anouchka

Ce dimanche après-midi, à l'occasion des cinq ans de leur fille Anouchka, Donna et Fred Jr ont convié les « habituels » : parents, tantes, marraine (Pippa — qui vient d'accoucher, mais ça ne se voit pas) et parrain (moi). Enzo, le compagnon de la maman de Fred, se présente mais je l'arrête net : « Mais oui, nous nous sommes déjà rencontrés, à Villers-la-Ville ! » Et j'aurais pu ajouter : « C'était le samedi 26 mai 2012, un peu avant 18 heures, dans la nef en ruine de l'ancienne abbatiale... Même que j'étais en train de noter des informations dans le carnet à dessins de ma fille et que deux équilibristes, dont un en béquilles, répétaient leur numéro au milieu du transept ! » (La grande question du jour étant : si je ne l'avais pas écrit dans ce journal, m'en serais-je seulement souvenu ?)

Anouchka est toute fière de me raconter qu'elle va désormais dormir dans un « lit à étage »... Comme cadeaux, je lui offre le « Bassin des pingouins » PLAYMOBIL® ainsi qu'un livre pour enfants intitulé La porte ! (l'histoire d'une petite fille qui veut prendre son bain tranquillement mais qui est constamment dérangée dans son intimité par sa famille ; à la fin de l'histoire, en colère, elle crie : « La porte ! », et ce sera la seule parole de tout le récit). Anouchka laisse le livre de côté pour se précipiter sur le bassin en plastique. Parmi les autres cadeaux, elle recevra également un petit appareil photo numérique.

Les deux filles de Donna et Fred sont très différentes, tant au niveau du physique que du caractère : Anouchka, blonde aux yeux bleus, est plutôt du genre bavarde et souriante ; Mado, brune aux yeux bruns, ne parle quasiment pas (mais elle est plus jeune) et fluctue entre rires francs et crises de pleurs à chaque contrariété.

Les invités s'en vont rapidement en fin d'après-midi (c'était déjà le cas l'année dernière) et je suis donc le seul qui reste pour manger des frites avec la petite famille. « Tu vas manger avec nous, Hamilton ? Tu vas manger avec nous ? », demande Anouchka. Elle paraît démesurément contente quand je lui réponds par l'affirmative. « Et tu vas rester dormir ici cette nuit ? » Non, quand même pas. Elle ne me quitte plus d'une semelle. Elle me fait de grands câlins, me lance des « Je t'aime vraiment très fort, Hamilton ! »

Il y a un an, je quittais la maison de Fred en soirée pour rejoindre Andrew et Walter à la Maison du Peuple, Léandra s'étant éclipsée pour accourir au chevet de Jonas. Ce soir, je quitte la maison de Fred en soirée pour rejoindre Léandra et Andrew à la Maison du Peuple. (Il y a du changement dans l'air !) Ces deux-là reviennent d'un petit week-end à Chevetogne organisé avec des amis de l'impro, dans la maison de campagne de l'un d'eux. Ils ont fait de belles promenades bucoliques et visité une jolie église d'aspect oriental, au caractère œcuménique.

Lorsque je retrouve mon appartement, Mary est installée à la table de la salle à manger en compagnie de Cyrus et de Martin (deux potes du club de badminton d'Ixelles). Devant chacun d'eux sont empilés des jetons de différentes couleurs. Ils jouent au poker depuis environ cinq heures de l'après-midi. Mary m'explique : les trois autres joueurs ont perdu la partie et sont partis. Je m'installe au bout de la table et observe. Les parties défilent à coup de « Check », de « J'me couche », de doubles coups sur la table, de regards faussement sérieux, de rires jaunes, de petites intimidations... Et moi, je ne pige strictement rien, si ce n'est que Mary dispose d'un réservoir de jetons beaucoup plus conséquent que ses deux adversaires. Cyrus se refait une santé mais finit par perdre la partie contre Mary, aux alentours de minuit.

De mon côté, je suis entretemps retourné à mon ordinateur. Avant de partir, Martin se dirige vers moi, curieux :
« Qu'est-ce que tu fais ?
— J'écris...
— Pour ton travail ?
— Pas vraiment. Je tiens un blog quotidien... Je rédige un article par jour...
— C'est en rapport avec ton métier d'historien, c'est ça ?
— Oh non ! Je ne suis pas assez cultivé pour écrire un article historique par jour ! Non, non, j'écris un peu n'importe quoi. Ça peut être sur ce que je lis ou bien sur ce que je fais...
— Une sorte de journal de bord ?
— Oui, c'est ça ! D'ailleurs, il y a des chances pour que je parle de vous dans l'article de ce dimanche... Toutes les personnes que je croise, je leur donne un prénom d'emprunt dans mon blog. Par exemple, Lewis, je ne l'appelle pas "Lewis" mais "Lewis"... Là, tu vois, il apparaît 48 fois...
— Lewis ?
— Oui, Lewis du badminton.
— Et tu tiens ce blog depuis quand ?
— Depuis un peu plus d'un an... »
Il n'a pas l'air plus intéressé que ça.

jeudi 26 juillet 2012

Vols de chauves-souris en double-stéréo

« Hamilton en une phrase ».Souvenirs, souvenirs... En cherchant, en vain (et pour cause !), mon passeport dans les moindres recoins de mon appartement, je suis tombé sur cette vieille feuille A4 dactylographiée contenant une série d'aphorismes et de courtes phrases me décrivant, signés Zapata & Léandra, Maïté et FBsr. Tout cela fut écrit il y a un peu moins de neuf ans, à une époque où j'étais, pour la seconde fois, rédacteur en chef de La Colonne, le journal du Cercle d'histoire de l'ULB. Afin de présenter le nouveau comité dans les premières pages du numéro d'octobre 2003, j'avais demandé à chaque membre de me fournir des descriptions d'eux-mêmes rédigées par quelques uns de leurs meilleurs amis... J'avais fait la même chose de mon côté. Léandra et Zapata avaient alors cherché ensemble une flopée de descriptions (qui me correspondent aujourd'hui encore très bien, mises à part celles concernant ma coupe de cheveux) ; Maïté en avait écrite une qui passe désormais pour bien plus amère qu'elle ne l'était à l'origine ; FBsr, enfin, avait rédigé un paragraphe rempli de sous-entendus (c'était l'époque où nous étions de très proches amis, à tel point que Maïté en était presque jalouse... sans raison, évidemment). Extraits :
« Hippie psychédélique, son dernier coiffeur, il l'a vu en 1969 avant d'être téléporté à notre époque, pour un voyage jusqu'au bout de la nuit. » (Zapata & Léandra)

« Gourou chevelu d'une secte qui se réunit la nuit à l'Atelier et qui prône le respect du vent et de la pression atmosphérique : "Restez couchés et ne bougez plus... sauf pour lever votre verre de Chimay" » (Zapata & Léandra) [Référence à une photo de moi qui avait fait rire tout le monde à l'époque.]

« Je ne vais pas le noyer sous les compliments : ce n'est pas l'inspiration qui me manque, mais il ne sait pas nager. » (Zapata & Léandra)

« Fan de musique avec des hurlements de chiens et des vols de chauves-souris, il n'apprécie les animaux que dans leurs exploitations artistiques et culinaires. » (Zapata & Léandra) [Référence à Seamus, le bluesdog des Pink Floyd, et aussi au moins connu Zaireeka des Flaming Lips, avec ses fameux vols de chauves-souris en « double-stéréo ».]

« Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué. » (Zapata & Léandra) [Ma préférée !]

« Cheveux courts à la brosse toujours bien coiffés, fan de techno, la drogue non merci, grand bigot belliqueux, adepte de la chasteté avant le mariage : tout l'inverse de lui. » (Zapata & Léandra)

« La seigneurie d'Orchimont est sa seule passion, si on excepte R.E.M., Radiohead, les Flamings Lips, la BD, les belles pochettes de vinyles, Maïté, les bières spéciales, la science-fiction, le bon vin, la bouffe italienne, les échecs, les nouvelles technologies, son papa, sa maman et Jean-Claude Van Damme (cherchez l'intrus). »

« Il a les qualités et les défauts qu'on associe aux génies (vous placez la coupe de cheveux dans la catégorie de votre choix). Ça le rend parfois insupportable mais, vous verrez, rapidement vous ne pourrez plus vous en passer. » (Maïté)

« La première fois que j'ai vu Hamilton, c'était de dos. Sa naturelle amabilité ainsi que son charisme congénital m'ont tout de suite sauté aux yeux. Très vite, une intense amitié s'est forgée, nous rapprochant sans cesse sur des sujets divers. Nos positions s'avèrent souvent communes, ce qui semble indiquer que rien ne pourra jamais faire capoter notre fraternelle relation. Et c'est ainsi que, petit à petit, au gré de moult échanges verbaux, j'ai découvert chez Hamilton, derrière la crinière dorée qui chapeaute un charpenté cerveau, non seulement une constance de principes (chose rare dans notre société) mais surtout un altruisme et un dévouement à faire pâlir notre regretté Allende. Qu'au revers de doriques colonnes, les dieux accélèrent ton bel empire, Hamilton ! » (FBsr)
Au Vieux Moulin. — Rejoindre Fred Jr à Écaussinnes relève du parcours du combattant. En gare de Liège-Guillemins, le train vers La Louvière est supprimé. J'en prends donc un autre, vers Bruxelles. À Bruxelles-Nord, le train vers Braine-le-Comte est annoncé avec 25 minutes de retard. On dirait bien que c'est un jour noir pour la SNCB. — Ha bon ? Parce qu'il y a déjà eu des « jours blancs » ?

Mais tout le monde s'en fout, des retards de trains, non ?

Fred Jr m'attend sur le quai de la gare en compagnie de la petite Mado et d'Anouchka, qui pour m'accueillir me fait un attendrissant câlin. Elle m'appelle toujours par mon statut (« Parrain »). J'ai difficile à m'y habituer car c'est bien la seule personne à m'appeler de cette manière, à l'exception de ma fille, qui m'appelle parfois « Hamil », parfois « Papa », sans qu'il semble y avoir de raison particulière à l'emploi de l'un ou de l'autre.

Donna, l'épouse de Fred, et les deux enfants nous accompagnent une demi-heure au Vieux Moulin. Le serveur nous accueille : « Vous avez réservé ? (...) Pour deux personnes ? Ha, mais c'est pour 20 heures et il n'est que 19h30 ! Il va falloir attendre... » En attendant, nous observons les deux filles jouer dans la petite plaine de jeux jouxtant la brasserie. Les filles reparties avec leur maman, nous nous installons à la table réservée en terrasse. Fred Jr commande comme d'habitude son assiette de dix brochettes intitulée « LA TOTALE ». Quant à moi, j'opte pour un filet américain.

Fred me raconte son nouveau travail de coordinateur de bibliothèques publiques. Il est très content car il y a « plein de choses à mettre en place ». Fred n'est pas un administratif, c'est un créateur de nouveaux projets : il arrive dans un endroit et lance plein d'idées, de nouveaux services, de nouvelles manières de fonctionner, sans trop se soucier de la manière dont ça tournera une fois les grandes lignes mises en place. C'est sans doute la raison pour laquelle il enchaîne les boulots de manière beaucoup plus rapide que moi. Il m'explique qu'il y a des bibliothécaires qui sont très conservateurs : « Dans un rayon, un Guide du Routard 1998. Quel intérêt de garder ça ? Allez, hop, déclassé ! » Par ailleurs, des employés doivent être pris par la main : « Il travaille mais il faut toujours être derrière lui. Il ne prend jamais aucune initiative ! »

Fred Jr m'invite chez lui pour un dernier verre. Donna est en train de rafistoler les vêtements de ses enfants sur la terrasse. Fred parle de The Wire : « T'as déjà vu cette série ?
— Tu te fous de ma gueule ou quoi ? Je suis un fan absolu de ce chef-d'œuvre...
— Ouais bon, ne la vante pas trop quand même, cette série, me dit Donna, parce qu'il y passe déjà ses soirées pour le moment, alors...
— Non, mais The Wire, c'est fantastique, hein... 
— Ça veut dire quoi, d'ailleurs, The Wire ? demande Donna.
— "Sur écoute" en français, lance Fred.
— Oui, mais le titre anglais est plus subtil... "The wire", c'est "le fil"... Le fil des écoutes téléphoniques, mais aussi le fil qui relie les différentes structures sociales et les différents arcs de la série... C'est terrible, terrible. Tout a été pensé jusqu'au moindre petit détail, jusqu'à la moindre relation entre les différents acteurs...
— Ha bon ! »

lundi 9 avril 2012

Fred Jr & Anouchka

J'arrive en gare d'Écaussinnes à 11h45, sans aucun problème de train. Sur le quai, m'attend Fred Jr accompagné de ses deux filles, Anouchka (4 ans et demi) et Mado (environ 2 ans). Anouchka est contente de me voir : "Hamilton ? Tu sais, j'ai eu des patins à roulettes pour mes cloches... Et je roule sur la terrasse !" Mado, quant à elle, ne dit rien : elle observe, est souvent joyeuse, mais ne parle pas. Plus tard dans l'après-midi, j'expliquerai à Fred et à sa femme Donna qu'en ce qui me concerne, je n'ai commencé à parler que vers l'âge de 2 ans et demi (il paraît que la pédiatre m'appelait "le taiseux")... et que Ludwig Wittgenstein lui-même affirmait à ses amis n'avoir parlé que très tard, après avoir fêté ses quatre ans — est-ce rassurant ?

De retour dans sa maison, Fred Jr se précipite sur son tout nouveau objet fétiche, qu'il me présente fièrement : une PSP2, ou plutôt "NGP", la console PlayStation portable seconde génération. Un défaut : "la batterie est intégrée et lorsqu'elle est usée, on ne peut pas la retirer ni donc la remplacer." Encore un exemple d'obsolescence programmée... Si je veux rejouer sur mon ancienne Game Boy, je n'ai qu'à la déterrer d'un vieux tiroir et y placer quatre nouvelles piles AA. Si Fred a dans l'intention de rejouer sur sa PSP2 dans vingt ans, il peut d'ores et déjà laisser tomber l'idée : la batterie inamovible sera alors sans doute K.O. — Mais de toute manière, Fred aura revendu son gadget bien avant cette date !

Je teste la console portable dans le divan du salon. Pendant une vingtaine de minutes, je joue à Uncharted (décidément, ce jeu est partout : ici, ...). Le scénario débute dans les environs d'une sorte de temple au milieu de la jungle... J'escalade — à l'aide de l'écran tactile, s'il vous plaît ! — une des murailles du grand bâtiment, fais tomber un garde dans le ravin et récupère une mitrailleuse pour abattre les ennemis qui déboulent... Je ne suis pas très à l'aise avec les commandes et je me fais descendre à plusieurs reprises avant de gérer plus ou moins la situation... Anouchka, blottie contre moi, regarde l'écran avec attention et commente : "Attention de ne pas tomber en bas, parrain !", "C'est qui le Monsieur ?", "Hé ! Ils te tirent dessus... Pourquoi ?"

C'est à cet instant qu'Amy et Zapata débarquent chez Fred, qu'Anouchka court vers eux pour les accueillir et que j'arrête de jouer pour faire de même. De retour d'Amérique du Sud depuis presque un mois, ils passent actuellement une partie de ce qui leur reste de congés à parcourir la Belgique afin de faire "le tour des amis". C'est, je pense, la première fois qu'ils revoient Fred et sa famille depuis leur long voyage dans l'hémisphère austral. 

Les deux enfants sont très excités et foncent dans tous les sens. Anouchka veut que je la mette sur mes épaules, que je lui fasse faire l'avion ou que je joue avec elle à un jeu de société un peu ridicule qui consiste à cacher un loup en-dessous ou derrière des meubles. Donna lui demandera à plusieurs reprises d'arrêter de m'embêter... Pourtant, Anouchka ne m'ennuie pas le moins du monde, que du contraire !

Après le dîner (des lasagnes aux aubergines), nous jouons à quelques jeux de société : d'abord "Timeline", dont l'objectif est de placer des découvertes — l'Amérique, le vaccin, la planète Uranus, etc. — par ordre chronologique. Ce jeu est terriblement européocentré : ce dont il est question ici en premier lieu, c'est de la découverte du Monde par les Occidentaux ! Nous jouons ensuite une partie de Time's Up, un jeu que je ne présente plus. Je fais équipe avec Amy ; Donna fait équipe avec Zapata ; Fred ne joue pas (il donne son bain à Mado). Constat : j'aime particulièrement les deux premières manches durant lesquelles il faut deviner ou faire deviner des personnalités à l'aide de phrases ou d'un mot, mais je suis beaucoup plus réticent quant à la partie consacrées aux mimes — Au secours, je ne comprends rien !

Retour en train en fin d'après-midi, en compagnie d'Amy et Zapata. À Bruxelles, la STIB n'a toujours pas repris le travail. Je rentre donc chez moi à pied, non sans faire une petite escale de... euh... cinq heures environ à la Maison du Peuple de Saint-Gilles (pile sur mon chemin). Aucune de mes connaissances ne s'y trouve. Je passe donc ma soirée à écrire.

samedi 28 janvier 2012

Budililili... Bwidi... Budilili... Wibidi...

Ce soir, Fred Jr, sa femme et leurs deux filles (ma filleule Anouchka et la petite dernière Mado) viennent manger chez moi. Ils arriveront tôt car ils devront repartir tôt aussi. Je passe l'après-midi à diverses occupations : débarrasser un tant soit peu l'appartement du (très léger) bordel de la veille, passer l'aspirateur, mettre Gaëlle au bain (qui dure deux heures — tel père, telle fille, sauf que moi, je ne joue pas avec des jouets dans l'eau), faire quelques courses au supermarché du coin, préparer la nourriture... Au programme : de simples penne à la ricotta et à la pancetta...

Fred et sa famille arrivent un peu après 17h30... Les deux filles grandissent. Anouchka me montre quatre doigts et me dit : "Parrain, j'ai quatre ans. Qua-tre ans, parrain !" Mado court partout : paraît qu'il faut la surveiller constamment sous peine de la perdre très rapidement. Gaëlle, quant à elle, est contente de voir d'autres enfants. 

J'arrive à intriguer Mado et à la faire rire ou à tout le moins sourire en imitant le jouet-robot avec lequel elle joue. Ce bidule émet des bruits ridicules en se cognant aux obstacles et en faisant demi-tour constamment : "Budililili... Bwidi... Budilili... Wibidi...". J'émets donc des bruits ridicules en me cognant aux murs de mon appartement et en faisant demi-tour constamment. Faire rire/sourire un enfant est sans doute un de mes plus grands plaisirs actuellement dans la vie (c'est toujours mieux que rien).

Organiser une soirée à Bruxelles est apparemment quelque chose d'assez difficile à gérer quand on doit trimballer deux enfants en bas âge avec tout le matériel associé. Chacun gère cela à sa façon. Avec Gaëlle, je me souviens que ce fut la galère les deux premières années, dans la mesure où elle était assez insupportable et pleurait presque tout le temps. Tom et Ophely, à l'inverse, promènent leur bébé de quelques mois partout sans que ça ne semble poser le moindre problème (le dernier exemple en date fut celui de la Porte noire).

"Peut-être est-ce nous qui sommes un peu trop stressés ?", lancera Fred, à un moment. Aucune idée... Toujours est-il qu'ils m'ont dit à plusieurs reprises avoir passé une agréable soirée, avec Anouchka qui jouait avec Gaëlle et les enfants qui leur laissaient un peu de répit. Ils s'en iront aux alentours de 20h30.

Et puis après ? Et puis après, Gaëlle n'a pas sommeil, évidemment. Vers 22 heures, elle veut regarder un film. Je lui propose Big Fish de Tim Burton, ou du moins la première moitié. Gaëlle aime bien mais, comme d'habitude, elle pose une série de questions : "Elle est méchante, la sorcière ?", "Il est méchant, le géant ?", "Pourquoi ils sont tous à pieds nus ?", "Pourquoi il est fâché ?", etc. Gaëlle fait également une comparaison sensée : "L'anneau et le poisson, c'est comme dans l'histoire que tu m'as racontée ?" (Elle fait référence à la légende d'Orval !)

dimanche 23 octobre 2011

Frères ennemis

J'ai tellement de choses à raconter que j'ai envie de les écrire sur deux journées successives, d'autant plus qu'il est déjà assez tard, que je recommence le labeur demain et que le présent "travail" d'écriture va me prendre un temps certain... Mais je ne peux pas écrire sur deux journées des pensées ou des événements qui se sont articulés sur une seule, pour la simple et bonne raison que ce qui s'est passé aujourd'hui doit être écrit aujourd'hui (ou tout au moins à la date d'aujourd'hui). Je me fais donc couler un bain, je m'ouvre un Orval et je commence le présent texte à 23h40, montre (façon de parler) en main, sans vraiment savoir si j'arriverai jusqu'au bout de la tâche...

* * *

Je commence par le plus ennuyant (ou par le plus intéressant – tout dépend du point de vue) : dans mon lit ce matin et dans le train me conduisant vers La Louvière cet après-midi (voir plus loin), je termine la lecture du Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein. Il m'aura fallu un temps démesurément long pour achever ces 80 pages d'aphorismes numérotés : j'ai en effet, sauf exception, dû relire chaque proposition au moins deux fois pour la comprendre, avec plus ou moins de succès (il faut croire que je n'ai pas pensé a priori toutes les pensées qui s'y trouvaient exprimées). 

Au cours de cette fin de lecture, j'ai retenu une proposition plus que toute autre (pour une raison toute bête, expliquée un peu plus loin) : "5.153 – Une proposition n'est, en elle-même, ni probable ni improbable. Un événement se produit ou ne se produit pas, il n'y a pas de milieu". Ha ! Comment ne pas voir une référence tardive (1965) à cet aphorisme dans Dune de Frank Herbert, lorsque Liet Kynes, l'écologiste (ou plutôt "planétologiste") impérial, répond à une remarque du Duc Leto sur la probabilité qu'un événement (à savoir le fait de se poser en plein désert avec un engin aérien) se produise : "On ne parle jamais de probabilités, sur Arrakis. On ne parle que de possibilités." ? Je vois peut-être des analogies où il n'y en a pas, mais l'analogie est à prendre pour ce qu'elle est : une analogie, justement.

Plus loin, sur le solipsisme (ce livre répond – ou plutôt ne répond pas ! – à plein de questions que je me pose depuis très longtemps) : "5.64 – On voit ici que le solipsisme, développé en toute rigueur, coïncide avec le réalisme pur. Le je du solipsisme se réduit à un point sans extension, et il reste la réalité qui lui est coordonnée". Ceci nécessite une explication : "5.641 – Il y a donc réellement un sens selon lequel il peut être question en philosophie d'un je, non psychologiquement. Le je fait son entrée dans la philosophie grâce à ceci : que 'le monde est mon monde'. Le je philosophique n'est ni l'être humain, ni le corps humain, ni l'âme humaine dont s'occupe la psychologie, mais c'est le sujet métaphysique, qui est frontière – et non partie – du monde". Tout est dit, et rien n'est dit !

Oui, rien n'est dit et je ne peux que me demander, devant ce qui n'est – précision importante – qu'une traduction de l'œuvre originale, jusqu'à quel point l'auteur ne se joue pas de nous, considérant, en premier lieu, la devise de Kürnberger qui ouvre le traité ("... et tout ce que l'on sait, qu'on n'a pas seulement entendu comme un bruissement ou un grondement, se laisse dire en trois mots.") et, en second lieu, la propension fondamentalement contradictoire de Wittgenstein à multiplier les exemples, les explications (qui n'en sont pas vraiment), les tautologies et les démonstrations logiques... Ainsi, durant des pages et des pages, Wittgenstein (dé?)montre qu'en logique, tout est nécessaire (ou autrement dit : que rien n'est contingent, que rien n'est laissé au hasard) car la logique (et, par-delà, le langage) contient (doit contenir) en substance l'image complète du monde : une démonstration logique n'est dès lors qu'une extension d'une proposition logique initiale, plus simple, qui peut s'exprimer en quelques symboles. À un endroit du Tractatus, on retrouvera d'ailleurs la maxime "Simplex sigillum veri" (la simplicité est le sceau de la vérité), à d'autres des références au rasoir d'Occam.

(Il y a beaucoup trop de parenthèses dans mon texte.)

Dans son avant-propos, Wittgenstein considère que le but de son Tractatus serait atteint "s'il se trouvait quelqu'un qui, l'ayant lu et compris, en retirait du plaisir". À la toute fin (juste avant la proposition 7 finale), il écrit que le lecteur qui aurait compris toutes ces propositions doit "jeter l'échelle après y être monté" ; en d'autres termes qu'il doit au final dépasser, surmonter les propositions que l'auteur a étalées sur 80 pages. Comment ne pas y voir une forme subtile d'ironie ? Vous avez bouffé à n'en plus finir mes aphorismes ? Fallait que vous le fassiez pour vous élever intellectuellement, pour comprendre le sens de ma pensée ; mais, au bout du compte, tout cela n'a pas de sens... Sacré Ludwig, va ! La démarche prend alors l'allure d'une tautologie géante... Ou bien d'une fraction mathématique complexe dont on pourrait éliminer en cours de route la plupart des numérateurs et des dénominateurs.

Le pire dans l'histoire, c'est que j'en ai retiré du plaisir.
J'ai tout lu.
Par contre, je n'ai pas tout compris.
Mais Russell non plus, apparemment.
Morale bancale : ne jamais sous-estimer sa propre capacité d'homme du commun à mécomprendre une œuvre, car même des génies comme Russell y arrivent très bien tout seuls.

* * * 

Si je prends le train jusque La Louvière, c'est parce que je me rends à l'anniversaire (4 ans) de ma filleule Anouchka, la fille ainée de mon ami Fred Jr. La sœur cadette de Fred vient me chercher en voiture avec son compagnon à la gare de La Louvière-Sud, direction le village d'Écaussinnes.

Sont invités une kyrielle de monde... Par rapport à Fred : sa maman ; ses deux sœurs et ses deux beaux-frères ; ses grands-parents paternels ; ses beaux-parents. Par rapport à Anouchka : sa marraine Pippa et son compagnon Julien. Et puis, il y avait aussi le parrain de Mado (la seconde fille de Fred), avec sa femme, leur fils, leur fille et le compagnon de cette dernière. Bref, beaucoup de monde. Mais tout ce monde part assez vite : quand on invite les gens pour un goûter vers 15h, ceux-ci se sentent obligés de partir avant le souper, soit avant 18h. Reste Pippa et Julien, qui s'en iront un peu plus tard. Puis ne reste plus que moi (comprendre : comme invité, évidemment).

Pippa et Julien sont partis en vacances à Madagascar. La conclusion de Julien : de superbes souvenirs mais un voyage assez cher, à moins de parcourir le pays en taxi-brousse (ce qui prend beaucoup plus de temps) et de dormir dans des hôtels "où l'on est couché à cent mètres des animaux sauvages". En ce qui les concerne, ils ont pris la confortable option 4x4, avec chauffeur car il est déconseillé, voire interdit, de louer une voiture par soi-même sur place, à cause de l'état des routes et de la nécessité de bien connaître le pays. Je parle également avec eux de Disneyland®, qu'ils connaissent bien. Ils me vantent les attractions aux décors hyper-soignés et me conseillent tous deux une attraction parmi toutes les autres : la "Tour de la Terreur", sorte de faux hôtel abandonné (genre Shining de Kubrick) dans lequel les visiteurs sont piégés à l'intérieur d'un ascenseur fou.

Anouchka déballe ses cadeaux mais ça ne l'intéresse pas plus que ça, à l'exception d'un simple ballon de gymnastique sur lequel elle peut se contorsionner. Constat éternel : donnez un jouet en or à un enfant, il jouera avec l'emballage. Les invités partis, Anouchka se "recentre" sur moi. Elle veut (dans le désordre) : que je joue avec elle avec le fameux ballon, que je la pousse à la balançoire, que je la prenne sur mes épaules... Elle accepte difficilement la contrariété (aller prendre son bain, perdre à un jeu, ne pas pouvoir me reconduire jusqu'à la gare, partager ses jouets avec sa petite sœur...). Un enfant de quatre ans, quoi.

Avant de me reconduire à la gare, Fred me montre en vitesse ses deux jeux du moment sur Playstation 3 : "Uncharted 2: Among Thieves" et "FIFA 12". Qu'est-ce que ça a changé, ces jeux sur console... Je n'aime pas le football, mais "FIFA 12" est un monstre de réalisme : commentaires "en direct" hallucinants, supporters, bouille et manies de chaque footballeur, ombres, terrain, possibilités étendues niveau gameplay, etc.

* * *

(J'ai triché, comme souvent : cette dernière partie, je l'ai écrite dans le train le lundi 24 octobre. Faut dire qu'il commençait à être vachement tard.) De retour à Bruxelles, je suis censé retrouver Léandra et Andrew, qui assistent à un concert totalement improvisé au Verschueren. Léger changement de programme : Léandra doit se casser en urgence pour rejoindre Jonas, "qui ne va pas bien". Léandra accourt, vole à son secours, avec (du moins je l'imagine) beaucoup d'entrain. 

Pas de Léandra ce soir donc, mais un Walter et un Andrew qui se sont retranchés à la Maison du Peuple. Vendredi dernier, Walter s'est fait viré de son boulot de "cadre à l'essai" dans la jungle immobilière néolibérale. Une des raisons invoquées : le fait qu'il n'arrive jamais le matin avant 8 heures et qu'il ne reparte jamais le soir à 22 heures. Son chef de service lui a sorti un truc débile du genre : "Dans le privé, on est des fighters ; si tu veux travailler moins, va dans le public !" Du grand n'importe quoi : comme si le nombre d'heures passées au travail avait un quelconque rapport avec le rendement et l'efficacité... On se croirait revenu aux manufactures du XIXe siècle, sauf que ce que les patrons d'alors réclamaient aux prolétaires (12 heures de travail minimum pour un salaire de misère), c'est désormais aux cadres nouvellement sortis de l'université qu'ils le demandent. Ce système se renouvelle et fonctionne sur base d'une promesse, à la manière d'un rite initiatique : "Travaille dur pendant quelques années. On l'a tous fait avant toi, on y est tous passé et c'est comme ça que ça fonctionne ici-bas. Plus tard, tu pourras peut-être avoir un beau salaire et beaucoup d'avantages". La stratégie de l'âne et de la carotte... En attendant le beau salaire qui miroite au loin, le quotidien de ces jeunes fraîchement sortis des écoles d'économie est plutôt fait de stages mal rémunérés et de contrats précaires... La nouvelle exploitation au service de la flexibilité. Woaw !

Je continue à penser, à la suite de Bertrand Russell (encore lui), que c'est une manière absurde et compulsive de considérer le travail. Celui-ci est sans doute nécessaire à toute société (on ne peut être oisif tout le temps – bien qu'avec l'informatisation des tâches et la robotisation, ce ne soit pas impossible à concevoir) mais son optimisation permettrait à tous de travailler beaucoup moins. Travailler moins, c'est plus de liberté. Plus de liberté, c'est plus de bonheur. Plus de bonheur, c'est une société plus belle. Oh, comme il est naïf de penser ça ! Oui, de la même manière qu'il est naïf de penser que travailler énormément sauvera "notre" monde.

Quand Andrew et moi parlons d'autre chose, Walter entre dans un mutisme dont il est coutumier quand il est obnubilé par une idée, son idée. Il se contrebalance complètement de cette conversation qui bifurque vers Lévi-Strauss, la révolution néolithique et les premiers échanges commerciaux. Il part donc fumer ses cigarettes ou passe le temps en jouant sur son smartphone (toujours ce même jeu où il faut monter le plus haut possible !). La discussion était pourtant très intéressante, à mon sens.

Lors d'une des pauses cigarette de Walter, une des serveuses les plus gentilles de la Maison du Peuple (celle qui a parfois une salopette, et que je vais appeler Clémentine – pourquoi Clémentine ? Parce que !), vient débarrasser la table et nous demande, à Andrew et à moi :

– En fait, vous êtes frères ?
– Euh, non. Celle-là, on ne nous l'avait encore jamais faite. Pourquoi cette question ? On se ressemble ?
– Non, mais vous êtes très souvent là ensemble, donc...
– Ben non, non, on n'est pas frères. Juste amis. Ou plutôt ennemis, justement.

Pourquoi cette question ? Plein d'interprétations sont possibles. L'anecdote m'en rappelle une autre : cette jeune femme qui, en nous voyant Andrew et moi avec Gaëlle, le 3 juin 2011 au premier Apéro saint-gillois de l'été, a cru que Gaëlle était notre fille à tous les deux. Donc, après avoir été pendant un bref instant pris pour un couple gay, nous voilà maintenant dans le rôle des deux frères ennemis. Et la prochaine fois, ce sera quoi ? Seul l'avenir nous le dira !