Affichage des articles dont le libellé est Tom. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Tom. Afficher tous les articles

vendredi 15 mars 2013

« Sangdieu ! »

« Eh bien ! Voyez maintenant combien peu de cas vous faites de moi. Vous voulez jouer de moi ; vous voulez avoir l'air de connaître mes trous ; vous voulez arracher l'âme de mon secret ; vous voulez me faire résonner tout entier, depuis la note la plus basse jusqu'au sommet de la gamme. Et pourtant, ce petit instrument qui est plein de musique, qui a une voix excellente, vous ne pouvez pas le faire parler. Sangdieu ! Croyez-vous qu'il soit plus aisé de jouer de moi que d'une flûte ? Prenez-moi pour l'instrument que vous voudrez, vous pourrez bien me froisser, mais vous ne saurez jamais jouer de moi. » (Hamlet, scène IX.)

Hamlet au Varia. — « Serais-tu un puriste ? », me demandera Inger en fin de soirée, chez Ophely et Tom, devant une bouteille de délicieux Calvados hors d'âge, ouverte depuis à peine une demi-heure. Il y a peut-être un peu de cela : en allant voir Hamlet ce soir, je m'attendais à une très (peut-être même trop) longue pièce portée par le souffle de la tragédie et je me suis retrouvé face à des acteurs qui n'ont cessé de briser le quatrième mur pour plaisanter ou converser avec moi. — J'exagère, évidemment !

Je dois être, quoi que j'en dise à d'autres moments, assez imperméable à l'innovation : j'ai du mal à regarder une pièce de théâtre — à plus forte raison une tragédie de Shakespeare — au cours de laquelle les acteurs s'adressent au public en lançant de petites feintes, comme si de rien n'était, comme pour casser l'effet dramatique... Pourquoi font-ils cela ? Pourquoi sortent-ils de leur bulle, de leur... globe (ha !) ? Pourquoi cassent-ils cette barrière entre eux et nous ? Nous ne devrions même pas exister : nous ne devrions qu'être les spectateurs d'un drame qui se joue malgré nous ! — Autre avis, celui d'un Tom lui aussi à moitié déçu : « Il y a un moment où il faut aller jusqu'au fond des choses... Où l'on doit arrêter de rigoler et continuer sur sa lancée, sans coupure dans la tragédie... Dire : "Voilà ! On est dedans et on n'en sort plus !" » Bien sûr, le moment tragique finira coûte que coûte par arriver : à la fin, et ce n'est une surprise pour personne (la licence a ses limites), tout le monde meurt.

Il est très facile, n'est-ce pas, de critiquer depuis son fauteuil ? Aurais-tu aimé, mon petit Hamilton, te taper les quatre heures de dialogues ? Aurais-tu aimé entendre ces acteurs réciter Hamlet, seconde version, dans son intégralité ? — Je suis partial et je me dois de rétablir l'équilibre : Hamlet/Karim Barras est fantastique lorsqu'il joue la folie : ses veines, sa sueur, ses muscles sont pleinement dédiés à son tiraillement ; le parti pris de se concentrer avant tout sur le drame familial, sur l'incompréhension des proches face à la folie (feinte ou non feinte) du prince, en oubliant de nombreux protagonistes propres au château et à l'intrigue secondaire, tient parfaitement la route ; le décor labyrinthique en arrière-plan où les acteurs errent de temps à autre en attendant de ressurgir sur le devant de la scène est très bien pensé ; le petit groupe de jazz/blues (batterie, saxophone, clavier) donne du dynamisme à la pièce ; quant à la modernité affichée de ce décor qui ressemble beaucoup plus à un appartement branché qu'à une pièce du château d'Elseneur, pourquoi pas ? Hamlet est intemporel.

Après Hamlet.Tom et moi buvons de l'Orval, Jyl de la Duvel et les autres... je ne m'en rappelle plus. Tom me parle de cette pièce complètement déjantée signée Raoul collectif et intitulée Le signal du promeneur : « Ça commence avec des gars en parka qui débarquent sur scène, dans l'obscurité, avec une lampe sur le front... » La suite : des histoires entrelacées, un procès, un surréalisme à la Monty Python... Ça donne envie.

Jyl se souvient d'une représentation très marquante de Coriolan de Shakespeare durant laquelle le personnage principal, le patricien Caius Martius Coriolanus, était interprété par Jean-Claude Drouot. Ce dernier récitait semble-t-il son texte tellement à la hâte qu'un homme a osé crier depuis le public : « Caius, articule ! » Le drame : Drouot quitte aussitôt la scène, le rideau tombe et un membre du personnel du théâtre arrive finalement pour donner des nouvelles de l'acteur blessé : « Monsieur Drouot ne reviendra sur scène que lorsque la personne qui a proféré ces paroles aura quitté la salle. » Le monsieur obtempère et le spectacle reprend. Ambiance !

« Tiens, j'ai découvert ton blog, me lâche Tom.
— Ha bon ! Je me demandais justement si...
— C'est Carmela qui m'en a parlé.
— Oui, je m'en doutais.
— Je dois t'avouer que je suis allé regarder les articles dans lesquels j'apparaissais...
— Et ça va ? Tu n'es pas fâché par ce que j'ai écrit à ton sujet ?
— Non, pas du tout... Sinon, ça fait combien de temps que tu tiens ce journal ? »
Etc.

samedi 15 décembre 2012

Don stepped outside...

Évidemment, je sais d'avance qu'il y a un risque ; qu'à partir d'une certaine densité d'inconnus partageant la même pièce que moi, je suis susceptible de me sentir mal. En début de soirée à la Maison du Peuple, lorsque j'explique à Léandra que j'ai peur de me retrouver, seul, coincé dans cette nouvelle salle en compagnie de nouvelles personnes, elle me rassure : « Mais non, tu ne seras pas du tout coincé ! Tu pourras toujours sortir si tu en ressens le besoin ! »

Léandra a parfaitement raison : je pourrai toujours m'échapper en cas de problème.

Donc, en seconde partie de soirée, prenant mon courage à deux mains (c'est ridicule, oui, oui...), je me rends à la fête d'anniversaire de Carmela, en plein cœur de la capitale. J'arrive en même temps que deux gars qui attendaient qu'on leur ouvre la porte : un ancien collègue prof de gym et un de ses potes qui, si j'ai bien compris, s'est auto-invité. Je suis parmi les tout premiers arrivants. Je parle un peu avec Carmela, lui offre son cadeau, puis discute quelques secondes avec son ancienne professeur de morale : « Oh, je suis ici parce que Carmela était vraiment une élève extraaaoooordinaire ! »

Puis arrivent les autres : des profs de français, des profs de morale, des profs, des profs à n'en plus finir, qui parlent de l'année scolaire et de leurs étudiants ; des couples aussi, des couples, des couples qui se connaissent et dont la conversation épouse une mécanique parfaitement huilée... Ophely est là et je discute un instant avec elle : « T'as vu ? Leur bébé est né ! », « Tom n'a pas pu venir ? » (Non, car il doit garder la petite). Etc.

Ensuite, me sentant à la fois trop près (physiquement parlant) et trop éloigné de la plupart de ces gens (à des années-lumières de leurs cours et de leur discours aucune critique, juste un constat), je m'éloigne, m'assieds à l'une des chaises hautes du bar et commande une Duvel. En attitude, je dois ressembler à ce type dont on ne voit que le dos dans le magnifique Nighthawks d'Edward Hopper. Pendant une petite heure, j'écoute les conversations en jouant avec huit sous-bocks : j'essaie de les positionner de la manière la plus parfaite et élégante possible, à équidistance des bords du comptoir. Personne ne me parle, personne ne semble me remarquer... Tant mieux !

Puis c'est l'heure du concert. Tout le monde se rend dans la salle contiguë. J'en profite pour récupérer mon manteau et fuir dans la nuit froide et humide.

Je suis beaucoup trop morose pour rentrer directement chez moi. J'ai besoin d'une autre atmosphère pour me régénérer un tant soit peu, alors je décide de faire un crochet par le Moeder Lambic tout proche. Hasard du programme : Léandra, qui rentre elle aussi d'une soirée dans le centre-ville, me rejoint. — Ouf ! De l'oxygène, de l'oxygène !

samedi 14 juillet 2012

Le Centre sous la pluie

Le ciel est gris lorsque je descends du train, en gare de La Louvière-Sud. Zapata a loué une voiture pour la journée et doit passer me chercher d'un instant à l'autre. Il est le joyeux organisateur d'une excursion d'un jour dans la région du Centre... Un événement plus que réussi malgré le mauvais temps puisqu'il réunira treize personnes réparties au sein de trois véhicules : Zapata, Amy, Tom, Ophely, leur bébé Sophia, Ophely II, Bastien, Pietro, Ismerie, Sandro & Sandra (un couple d'Espagnols que je ne connaissais pas) et moi.

Il est avant tout question de montrer à ce groupe un des fleurons du patrimoine industriel de la région du Centre reconverti en Écomusée, à savoir le charbonnage et la cité du Bois-du-Luc, dans la périphérie de La Louvière. Le site vient d'être inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco. Il s'agit d'un exemple unique et extrêmement bien conservé d'habitat ouvrier qui fonctionnait en autarcie sous la direction d'un patron paternaliste. À Bois-du-Luc, les gueules noires et leurs familles n'avaient nul besoin de sortir de leur environnement clos, car ils avaient absolument tout ou presque à portée de la main : leur (petit) logement, une épicerie, une salle des fêtes, une école, un hôpital, un hospice, une église, etc.

J'ai travaillé plus d'un an et demi comme guide dans cet écomusée et, se disent mes amis, je vais pouvoir leur faire une visite personnalisée de l'ancien site charbonnier. Ils se trompent et c'est tant mieux ! Car nous sommes accueillis par mon ancien collègue Alan, qui se fera un plaisir de nous guider à travers l'ancien charbonnage, en compagnie de Florentin, son fils de huit ans, qui connaît la visite par cœur (le pauvre). Alan est le meilleur des guides. Il exerce ce métier depuis tellement d'années qu'il connaît tout sur le bout des doigts : la législation sociale, l'histoire de la société charbonnière (qui s'étale sur plus de trois siècles) ainsi que des milliers d'anecdotes...

Alan nous explique que la visite ne durera qu'un peu plus d'une heure, car « une partie du parcours a été réquisitionnée pour une exposition réalisée par la ville ». Je ris intérieurement : une visite de seulement une heure avec Alan, c'est impossible ! De fait, deux heures plus tard, nous sommes toujours en sa compagnie à l'intérieur du puits d'extraction : « Cette partie de la visite ne durera qu'un petit quart d'heure », nous lance-t-il à nouveau. Tu parles ! (Comment diantre fait-il pour parler aussi longtemps devant la lampisterie ?) À plusieurs moments de la visite, il lâche au groupe : « Mais Hamilton vous expliquera sans doute tout cela mieux que moi ! » ou bien : « Hamilton, tu confirmes ? », alors qu'il est vachement plus calé que je ne le serai jamais. (C'est son côté humble à l'excès.)

« Dis donc, Hamil, il a l'air de bien t'aimer, ton ancien collègue... » (Bastien)
« Les visites sont toujours aussi bien ou c'est parce que t'es là ? » (Ophely)
« "Hamilton, tu confirmes ?" Haha ! » (Bastien)

Je serre chaleureusement la main d'Alan en guise d'au revoir. Je lui donne un bon pourboire — « Pour ton professionnalisme ! », lui dis-je — qu'il refuse plusieurs fois (évidemment), avant de le donner à son fils vu mon obstination. Sur le chemin du parking, je croise mes anciens collègues Giuseppe, qui a l'air très content de me voir (« La fifille va bien ? », « T'es séparé, c'est ça ? T'as retrouvé quelqu'un ? »), et Fatima (« Alors ? Ça va bien ? T'es revenu parce qu'on a eu la reconnaissance Unesco ? Haha ! »). Quoiqu'on en dise et malgré les anciennes petites tensions, le courant passe toujours aussi bien avec elle, je trouve...

Il est presque deux heures de l'après-midi lorsque je rejoins les douze autres au kiosque à musique pour le pique-nique. Ils ont emmené de quoi très bien manger : Sandro a préparé une délicieuse tortilla ; il y a de la baguette à volonté, de l'houmous, de la charcuterie, du fromage ; et pour le dessert, Bastien a même apporté des petits chocolats et de la compote. Pendant le repas, je reçois un coup de téléphone de Fred Jr : « Il paraît que t'es à Bois-du-Luc ? Je voulais y aller cet après-midi, j'ai téléphoné à Giuseppe et il m'a dit que tu venais de passer ! » (Les nouvelles vont vite dans cette région.)

Le pique-nique terminé, direction la brasserie Saint-Feuillien au Roeulx. Alan nous a gardé trop longtemps et il n'est hélas plus possible d'en faire la visite. Nous décidons donc d'aller nous poser dans un café du village. Oui, mais lequel ? Tous les bars sont curieusement fermés. Après avoir tourné un quart d'heure, nous finissons par trouver, à deux pas de la brasserie, un petit bistrot de quartier, avec ses éternels jeux d'argent et ses quatre ou cinq habitués.

« Hamilton, tu confirmes ? »

L'excursion dans la région du Centre se termine par la visite des ascenseurs à bateaux. Nous faisons tout d'abord un crochet par le nouvel ascenseur de Strépy-Thieu — le plus grand ascenseur à bateaux du Monde s'il vous plaît, avec ses 73,15 mètres de dénivelé ! — qui permet de relier le bassin de la Meuse à celui de l'Escaut en une seule fois.

« Hamilton, tu confirmes ? »

Nous sortons de la voiture éclairés par un timide soleil.
Nous observons le transfert de deux bateaux sous la pluie drue.
Nous revenons à la voiture éclairés par un timide soleil.
(Impression d'être à la page 54 des Sept boules de Cristal.) 

Après ce passage par Strépy-Thieu-le-léviathan, nous rendons visite aux quatre anciens ascenseurs à bateaux. Ces derniers, construits entre 1888 et 1917, ont exactement la même fonction que le nouvel ascenseur (à savoir relier les deux bassins fluviaux), tout en s'avérant évidemment beaucoup moins performants. Ils sont néanmoins beaucoup plus jolis et pittoresques que leur homologue moderne. Alors que ce dernier ressemble à un bâtiment LEGO très (trop) propret, entouré d'arbustes ridicules plantés avec une linéarité consternante, les vieux ascenseurs donnent ce sentiment de château fort abandonné recouvert de végétation. (C'est d'un romantique !)

« Hamilton, tu confirmes ? »

De retour à la gare de La Louvière-Sud, j'observe à nouveau la pluie remplir mon champ de vision. Il pleut tellement que les personnes sur le quai se montrent très réticentes à monter dans le train. Le contrôleur descend du wagon et crie à la cantonade : « Il pleut beaucoup pour un mois de novembre, hein ? » — Un classique qui fait toujours sourire !

« Hamilton, tu confirmes ? »

vendredi 4 mai 2012

« Il était une fois un navire... »

Pneus à crampons. — Ce matin, je travaille à Bruxelles, en bibliothèque. Dans le tram vers le Centre-ville, deux gars discutent. Le premier (très excité et recouvert de la tête aux pieds d'un treillis militaire) explique au second (crâne rasé, piercings, béquille et regard sombre) sa rencontre de la semaine.

« J'marche dans la rue, t'vois, et cette putain de bagnole s'arrête juste devant moi...
— Elle était belle ?
— P'tain, mon gars, jamais vu ça ! Une Toyota... Les pneus arrivaient à hauteur de mon cou !
— P'tain !
— Alors j'parle au propriétaire, moi. T'sais comment j'suis. Sans-gêne, hein, héhé !
— Ouais.
— Ni une, ni deux... Je lui ai demandé, comme ça, si j'pouvais monter dans sa caisse.
— Et il a bien voulu ?
— Ouais, mon gars ! Et je m'suis retrouvé au volant. P'tain, tu vois le monde différemment dans c'te bête.
— J'veux bien croire.
— J'lui demande plus d'informations sur ses pneus. Il me dit que ce sont des pneus à crampons, qui viennent directement des États-Unis !
— Des pneus à crampons ? Hé, c'est une voiture de foot ou quoi ?
— P'tain, mais t'fous pas d'ma gueuuuuleuh ! Il m'a dit que c'était des pneus à crampons... Moi j'fais que répéter, BORDEL !
— OK, OK... Te fâche pas. J'te crois !
— Des États-Unis, mon vieux, quoi... Et tu sais ce qu'il paie par an pour avoir l'autorisation de circuler avec ce tank ?
— Sais pas... Quinze cents euros ?
— Tu divises au moins par dix. Par DIX, p'tain ! 
— Pas possible !
125 euros de taxe de roulage par an, qu'il paie, le salaud !
— Ha, p'tain !
— Ouais. P'tain quoi... 
— Lemonnier... C'est pas ici que tu dois descendre ?
— Non, je dois prendre le 82. 
— Ben tu dois le prendre ici. Il bifurque sur la gauche, là...
— T'es sûr, couillon ?
— Ouais, ben ouais. 
— Ha p'tain ! Bon, allez, t'as intérêt à ne pas te tromper. Salut p'tite bite !
— P'tain, t'es irrécupérable... »

Les collègues de Léandra. — Étant dans le Centre-ville de Bruxelles ce vendredi, je propose à Léandra de prendre le repas de midi avec moi. Elle me rejoint au nouvel EXKi situé en face de la Bourse, qui a l'avantage de se trouver à cent mètres à peine de son bureau. Léandra prend un sandwich au pain de viande ainsi qu'une eau pétillante spéciale (un truc bio, je crois). Je prends un petit sandwich rond aux saumon et œufs mimosa, une salade de pâtes au thon, un waterzooï, une Ramée ambrée et trois cafés (dont deux en avant que Léandra n'arrive). — Et de nouveau ce constat : ici, c'est hors de prix quand on a faim.

Chez EXKi, j'ai vraiment beaucoup de mal avec la clientèle bobo-chic, un concentré d'individus (voire d'individualismes) qui ne semblent pas connaître les concepts de file d'attente et de goulet d'étranglement. Exemple : Léandra et moi attendons notre tour pour accéder au très convoité espace sandwiches ; une dame déboule de l'arrière en nous bousculant... « Excusez-moi, excusez-moi, c'est juste pour prendre un sandwich... » Et nous, tu crois que nous sommes là pour quoi ? Pour écouter le discours du pape ?

Nous sommes très vite rejoints à table par deux collègues de Léandra, Eulalie et Halima. « Vous voulez rester à deux ? On vous dérange ? », demanderont-elles à plusieurs reprises. Je m'amuse à leur faire croire que oui mais ça ne marche pas... Elles sont sympas, les collègues, mais elles parlent beaucoup de boulot, forcément. Je suis submergé par les nouveaux prénoms et leur mise en relation : qui sort avec qui ; qui n'aime pas qui ; qui est idiote ; etc. Elles essaient ensuite de me caser...

« On devrait te présenter Mimi, la jeune stagiaire...
— Non, non, pas Mimi pour Hamilton ! s'exclame Léandra. 
— Il faut pourtant quelqu'un pour la dévergonder, voire peut-être pour la violer, propose Halima...
— Euh... La dévergonder, à la limite, je veux bien essayer... Mais pour le viol, ce sera sans moi ! 
— Elle est vraiment coincée, tu sais... 
— Euh... Ouais mais non. »

« Notre collègue flamande, elle est célibataire et en plus elle est très, très jolie. Et elle a clairement fait savoir qu'elle cherchait quelqu'un...
— Ouais... Euh... 
— Attends. Je vais te la montrer, me dit Halima en sortant son smartphone. Tu vois celle-là qui danse ? Ben c'est elle... 
— D'accord. »

Les trois collègues retournent à leur bureau en même temps. Je reste seul debout devant la table pendant quelques secondes. Il fait très calme, tout d'un coup. Je vais partir, moi aussi. Un grand blond arrive et me demande si la table est libre...

« Oui, oui. Vous pouvez prendre la place...
— Oulala, mais attention, vous alliez oublier un sac par terre !
— Ha... Oui, c'est un sac EXKi. Je vais l'utiliser pour débarrasser la table.
— Mettez ces jolies tasses à café dedans et partez avec, non ?
— Mais ce serait du vol...
— Oui, mais ne sont-elles pas belles, ces tasses ?
— Si, si, mais je ne fais pas ça...
— Allez, mettez ces tasses dans ce sac et on n'en parle plus.
— Mais non !
— Elles seraient pourtant du plus bel effet chez vous, non ?
— Oui, mais je ne fais pas ça...
— Bon, eh bien tant pis alors... »

Soirée à Berchem. — Ce soir, Gaëlle et moi sommes invités à manger une lasagne chez Tom et Ophely (et la petite Sophia), dans la périphérie bruxelloise, en compagnie d'Amy et Zapata. Depuis leur retour d'Amérique, il est écrit dans le labyrinthe du temps que lorsque ces deux-ci sont invités chez un ami commun, j'y suis également : « On invite Amy et Zapata ? Bah, invitons aussi Hamilton, en passant... Il n'est pas méchant, il est propre et il ne fait pas trop de bruit... » Ophely et Tom n'ont plus vu Amy et Zapata depuis très longtemps. La dernière fois, c'était apparemment dans le cadre d'une chasse aux œufs.

Concernant le souvenir d'un week-end à la campagne entre amis, Zapata dira : « Ouais, je m'en souviens bien, de ce week-end. C'était un des seuls moments de ma vie où j'étais célibataire, alors je m'en rappelle... » Je ne peux m'empêcher : « Ha ? Moi, c'est l'inverse : bientôt je pourrai parler de ma relation passée comme un des seuls moments où je n'étais pas célibataire... » Rires. — Et en plus, c'est vrai !

Sophia a du mal à s'endormir ce soir, sans doute parce qu'elle est excitée par la présence de tout ce monde. Gaëlle n'arrête pas de jouer avec elle, de la toucher, de la caresser, de s'en occuper à la manière d'une institutrice ou d'une grande sœur. Apparemment, le bébé aime bien et lui fait de grands sourires...

La phrase enfantine du jour. — Dans la rue, marchant vers l'arrêt de bus, Gaëlle lance à Amy : « Tu ressembles fort à Léandra ! » (L'amour est-il un éternel recommencement ? — Mais non !)

La Nef des fous. — Sur le trajet de retour, dans le bus nous conduisant vers la station de métro Beekkant, Zapata mentionne brièvement La Nef des fous, une très courte nouvelle écrite en prison par Ted Kaczynski, alias « Unabomber »... Activiste et terroriste anarchiste néo-luddite (c'est-à-dire opposé au progrès technologique actuel, vu comme une forme moderne d'aliénation de l'humanité), Kaczynski est incarcéré à vie dans une prison de très haute sécurité à Florence (Colorado) pour avoir envoyé une série de colis piégés à des personnes considérées par lui comme des acteurs nuisibles apparentés au technosystème (universitaires, propriétaires de magasin informatique, lobbyistes...), causant la mort de trois personnes et en blessant vingt-trois autres.

La Nef des fous (Ship of Fools, 1999) est disponible en ligne et en français ICI. La nouvelle commence comme un conte :
« Il était une fois un navire commandé par un capitaine et des seconds, si vaniteux de leur habileté à la manœuvre, si pleins d’hybris et tellement imbus d’eux-mêmes, qu’ils en devinrent fous. Ils mirent le cap au nord, naviguèrent si loin qu’ils rencontrèrent des icebergs et des morceaux de banquise, mais continuèrent de naviguer plein nord, dans des eaux de plus en plus périlleuses, dans le seul but de se procurer des occasions d’exploits maritimes toujours plus brillants. »
L'histoire est celle d'un bateau piloté par des officiers fous et « conservateurs », menant les passagers vers des conditions de vie de plus en plus difficiles, glaciales. Chaque passager se plaint d'un mal particulier : les uns d'être mal payés ; les autres d'être victimes de racisme, de sexisme ou d'homophobie... Une passagère critique aussi la cruauté envers les animaux. Un seul membre de l'équipage, un simple mousse, adopte un discours différent : même si les problèmes mentionnés par les passagers sont importants, ce qui importe le plus en l'occurrence est de faire demi-tour. Les passagers et membres de l'équipage ne l'écoutent pas et ne mettent jamais en doute la trajectoire du navire voulue par les seuls officiers. À plusieurs reprises, ils demandent simplement une série de mini-réformes, que les officiers accordent en ricanant. De son côté, le mousse continue d'affirmer qu'il faut avant tout faire demi-tour, puis s'inquiéter des autres problèmes. Il propose d'attaquer la dunette et de jeter les officiers par-dessus bord, mais tout le monde est contre cet accès de violence. À la fin, le mousse est vraiment énervé :
« Bande d’imbéciles ! cria-t-il, Vous ne voyez pas ce que le capitaine et les officiers sont en train de faire ? Ils vous occupent l’esprit avec vos réclamations dérisoires — les couvertures, les salaires, les coups de pied au chien, etc. — et ainsi vous ne réfléchissez pas à ce qui ne va vraiment pas sur ce navire : il fonce toujours plus vers le nord et nous allons tous sombrer. Si seulement quelques-uns d’entre vous revenaient à la raison, se réunissaient et attaquaient la dunette, nous pourrions virer de bord et sauver nos vies. Mais vous ne faites rien d’autre que de geindre à propos de petits problèmes mesquins, comme les conditions de travail, les parties de dés et le droit de sucer des bites. »
La nouvelle se termine abruptement par la mort de tout l'équipage :
« Et l’un après l’autre, tous les passagers et membres de l’équipage firent chorus, traitant le mousse de fasciste et de contre-révolutionnaire. Ils le repoussèrent et se remirent à maugréer à propos des salaires, des couvertures à donner aux femmes, du droit de sucer des bites et de la manière dont on traitait le chien.
Le navire continua sa route vers le nord, au bout d’un moment il fut broyé entre deux icebergs. Tout le monde se noya. 
»
(La suite demain...)

samedi 28 janvier 2012

Budililili... Bwidi... Budilili... Wibidi...

Ce soir, Fred Jr, sa femme et leurs deux filles (ma filleule Anouchka et la petite dernière Mado) viennent manger chez moi. Ils arriveront tôt car ils devront repartir tôt aussi. Je passe l'après-midi à diverses occupations : débarrasser un tant soit peu l'appartement du (très léger) bordel de la veille, passer l'aspirateur, mettre Gaëlle au bain (qui dure deux heures — tel père, telle fille, sauf que moi, je ne joue pas avec des jouets dans l'eau), faire quelques courses au supermarché du coin, préparer la nourriture... Au programme : de simples penne à la ricotta et à la pancetta...

Fred et sa famille arrivent un peu après 17h30... Les deux filles grandissent. Anouchka me montre quatre doigts et me dit : "Parrain, j'ai quatre ans. Qua-tre ans, parrain !" Mado court partout : paraît qu'il faut la surveiller constamment sous peine de la perdre très rapidement. Gaëlle, quant à elle, est contente de voir d'autres enfants. 

J'arrive à intriguer Mado et à la faire rire ou à tout le moins sourire en imitant le jouet-robot avec lequel elle joue. Ce bidule émet des bruits ridicules en se cognant aux obstacles et en faisant demi-tour constamment : "Budililili... Bwidi... Budilili... Wibidi...". J'émets donc des bruits ridicules en me cognant aux murs de mon appartement et en faisant demi-tour constamment. Faire rire/sourire un enfant est sans doute un de mes plus grands plaisirs actuellement dans la vie (c'est toujours mieux que rien).

Organiser une soirée à Bruxelles est apparemment quelque chose d'assez difficile à gérer quand on doit trimballer deux enfants en bas âge avec tout le matériel associé. Chacun gère cela à sa façon. Avec Gaëlle, je me souviens que ce fut la galère les deux premières années, dans la mesure où elle était assez insupportable et pleurait presque tout le temps. Tom et Ophely, à l'inverse, promènent leur bébé de quelques mois partout sans que ça ne semble poser le moindre problème (le dernier exemple en date fut celui de la Porte noire).

"Peut-être est-ce nous qui sommes un peu trop stressés ?", lancera Fred, à un moment. Aucune idée... Toujours est-il qu'ils m'ont dit à plusieurs reprises avoir passé une agréable soirée, avec Anouchka qui jouait avec Gaëlle et les enfants qui leur laissaient un peu de répit. Ils s'en iront aux alentours de 20h30.

Et puis après ? Et puis après, Gaëlle n'a pas sommeil, évidemment. Vers 22 heures, elle veut regarder un film. Je lui propose Big Fish de Tim Burton, ou du moins la première moitié. Gaëlle aime bien mais, comme d'habitude, elle pose une série de questions : "Elle est méchante, la sorcière ?", "Il est méchant, le géant ?", "Pourquoi ils sont tous à pieds nus ?", "Pourquoi il est fâché ?", etc. Gaëlle fait également une comparaison sensée : "L'anneau et le poisson, c'est comme dans l'histoire que tu m'as racontée ?" (Elle fait référence à la légende d'Orval !)

jeudi 20 octobre 2011

"Choro Original"

Ce soir, comme tous les jeudis jusqu'au 15 décembre, à différents endroits de la capitale belge, des musées ouvrent leurs portes pour une "Nocturne" (comprendre : "On ouvre jusqu'à 22h, plus rarement jusque minuit, woaw !"). Aujourd'hui, c'est le cas du Musée du costume et de la dentelle (définitivement hors de question que j'y mette les pieds), du Musée de la Ville de Bruxelles (ça pourrait être intéressant), du Musée d'Art fantastique (oh !), du Musée Constantin Meunier (ah ?), du Musée bruxellois du moulin et de l'alimentation ("Bonbons, caramels, gâteaux et pâtes de fruit" : merde, ça donne envie !), ainsi que du Palais des Beaux-Arts et du Musée des instruments de musique (le MIM), qui centrent tous deux leurs activités autour du Brésil. L'idée, lancée par Mademoiselle Léandra Courbet – lointaine descendante en ligne très indirecte du peintre du même nom – a toujours été d'aller au MIM, notamment pour voir, dans une des salles du musée, la représentation musicale du "Choro Original", groupe de quatre musiciens au sein duquel joue mon ami Tom, guitariste, musicologue et mélomane, celui-là même qui a été jusqu'à Prague pour s'acheter un luth (et qui compte d'ailleurs en commander un second, auprès du même artisan !).

Léandra et moi rejoignons Andrew à l'entrée du MIM. Emily est malade et reste donc chez elle. Jonas devait peut-être nous rejoindre mais tout compte fait ne vient pas. Quant à Walter, il a aussi été question durant un bref moment qu'il nous rejoigne, et puis non : il passera la soirée chez lui avec Mary. De toute façon, je ne l'imaginais que trop bien dans ce musée, contemplant sans passion un instrument de l'époque baroque ou jouant avec son smartphone durant le concert de musique brésilienne... Ceci étant dit, peut-être est-ce que je me trompe lourdement ? Peu importe. Nous ne serons donc que trois pour cette soirée musicale.

Nous commençons par une visite de quelques unes des salles du musée : la salle des instruments traditionnels puis celle consacrée à l'époque classique. On notera en passant qu'ils ont changé leur système d'audioguides. Auparavant, il s'agissait d'un système automatique qui se mettait en marche lors du passage devant une vitrine d'instruments, permettant d'écouter le son desdits instruments. Aujourd'hui, c'est un système un peu plus bancal : à l'entrée, on nous distribue un casque qu'il faut brancher à chaque fois dans une des quatre prises mini-jack placées sur une borne devant les vitrines. Lorsque quatre personnes sont connectées simultanément à une même borne, le signal sonore est dillué et on n'entend plus grand chose. Bref, ce n'est pas terrible, mais je suppose que l'ancien système d'audioguides par infrarouge était devenu défectueux. Ayant travaillé moi-même dans un musée utilisant de vieux audioguides pourris qui fonctionnaient une fois sur deux, je ne vais pas leur jeter la pierre. Ça devient vite obsolète, ces petites choses, ma brave dame !

À un moment, je ne peux m'empêcher d'appuyer sur la touche d'un piano sur lequel il n'est pas écrit "Ne pas toucher". Et en plus, il n'est même pas accordé, ce salaupiaud !

À l'entrée de la salle des instruments classiques, nous finissons par croiser Tom, accompagné d'Ophely et de leur bébé Sophia. Carmela est là également, accompagnée d'un gars taciturne. "Je ne sais pas si vous vous connaissez", lance Tom. Elle ne se souvient apparemment plus de moi (j'ai l'habitude), mais je me souviens d'elle, évidemment : "Mais oui, on a même fait un bowling ensemble...". Ou plutôt : elle nous avait regardés jouer au bowling... C'était il y a presque six mois, avec Christelle, pour l'anniversaire de Tom. Je peux même retrouver le jour exact, le tout premier jour jamais écrit dans l'ancêtre de ce journal : le 22 avril 2011. (Ha ! Le présent journal s'avère utile, contre toute attente. Dans 10 ans, non seulement je pourrai peut-être concourir pour le Livre des records mais aussi – plus important encore – faire le malin en retrouvant une occurrence très précise enfouie dans un lointain et glorieux passé.)

Le concert va bientôt commencer : nous allons donc nous installer sur un des bancs improvisés de la petite salle. Le groupe est composé de Tom (guitare et cavaquinho), de Guy Buyse (guitare, cavaquinho et cistre), de Pierre Gevaerts (guitare et bandolim) et, en guest star, du percussionniste Osvaldo Hernandez (pandeiro une sorte de tambourin brésilien et maracas). Pour autant que je puisse en juger, le groupe est bon et Osvaldo Hernandez tout bonnement impressionnant : je l'avais déjà vu il y a deux ans, pour une représentation en solo. Ce type, on devrait l'appeler "Mr. Tambourine Man", comme dans la chanson de Dylan, ou plutôt "Mr. Pandeiro Man", tant il semble ne faire qu'un avec son instrument. Autre façon de voir les choses, le point de vue de Léandra : on a l'impression que son tambourin est doté d'une vie propre. Avant d'avoir vu joué ce gars, jamais je n'aurais cru qu'on pouvait faire autant de sons et de rythmes différents avec un "bête" tambourin. Mention spéciale à cette technique qui consiste à effleurer la peau du pandeiro avec un doigt pour lui donner un son saccadé si particulier. Le gars sait qu'il est bon et il en surjoue même un peu. C'est aussi le seul musicien à avoir droit à un vrai solo (avec applaudissement durant le morceau, comme dans les concerts de jazz). Hé oui, on a pu le voir : il est d'une dextérité inouïe.

Et en plus, il chante, parfois : Osvaldo, l'homme multifonction.

Le concert se termine d'une manière abrupte car il est l'heure et l'heure c'est l'heure ! Une dame du musée se pointe une première fois vers 21h30 et fait de grands gestes destinés à arrêter les musiciens, qui ne la voient pas. Elle revient cinq minutes plus tard et interrompt la musique en parlant. Et elle travaille dans un musée des instruments de musique ? Pfff... Andrew la comprend, "ayant déjà travaillé dans un musée durant une nocturne". Ben moi je ne la comprends pas. S'il y a bien un truc que je ne supporte pas, c'est quand on interrompt des artistes (d'autant plus qu'ils allaient vraiment terminer, qu'ils n'en avaient plus que pour une ou deux minutes).

* * *

Nous finissons la soirée au café "La Fleur en papier doré". Léandra comptait y manger une soupe à l'oignons. Pas de chance : le cuisinier vient de partir. Léandra, désespérée : "Vous n'avez même pas une soupe en sachet ?". Non, même pas : nous devrons nous contenter d'une assiette mixte. Et pour ma part, je comptais y boire deux Orval, mais je n'aurai droit qu'à un seul, car le serveur m'oubliera à deux reprises. Ce n'est pas notre soirée.

Durant cet après-concert, Andrew parle d'encre de Chine. Andrew n'est jamais arrivé à utiliser correctement un stylo à l'encre de Chine. Andrew est traumatisé par l'encre de Chine. Il a eu à subir deux examens de passage pour son cours de dessin (!), en première et deuxième secondaires, parce qu'il n'arrivait pas à faire quelque chose de correct avec son Rotring (Andrew m'a appris en passant que le fameux stylo allemand était rempli de véritable encre de Chine).

Mes deux amis parlent également beaucoup de leur cours d'impro débutants, qu'ils suivent avec assiduité (avec assiduiqui ?) tous les mercredis soir. Ils doivent y faire une série d'échauffements physiques, puis intellectuels, du genre : être couchés dans le noir et se mettre à compter tout haut ; si deux personnes lancent le prochain nombre en même temps, on recommence à zéro. Ou encore : se lancer des sorts imaginaires ; si quelqu'un dans la salle lance "FREAK OUT !" (littéralement "paniquer", "péter les plombs"), tout le monde doit courir frénétiquement dans tous les sens, en faisant plein de gestes et en se cognant. Léandra me dit que je devrais aussi faire de l'impro. C'est totalement hors de question : déjà, c'est trop cher pour moi ; ensuite, le théâtre, le jeu d'acteur, l'improvisation, ça n'a jamais été trop mon truc. Plus tard, elle me dira que je devrais participer à des ateliers "Jeux de société", ce qui me plaît déjà beaucoup plus !

Constat, à la sortie de La Fleur en papier doré : le bus 48 passe à l'arrêt juste devant le café. Il dépose Léandra près de chez elle, à la Porte de Hal, et me dépose à... 28 secondes du pas de ma porte. Quant à Andrew, il pourra happer le bus 95 qui passe aussi à deux pas de chez lui. C'est magique !

vendredi 7 octobre 2011

Unité 410

Aujourd'hui, c'est un journal un peu spécial : fruit du miracle technologique, ce message est posté alors que je suis selon toute vraisemblance profondément endormi dans un des blocs opératoires du CHU Saint-Pierre à Bruxelles, en train de me faire triturer le ventre par un chirurgien italien hilare. Je suis intubé (et non entubé : ne pas confondre les deux !), j'ai un cocktail anesthésique qui coule dans mes veines, fait d'analgésiques (pour faire moins mal), d'hypnotiques (pour faire dodo) et de curare (pour me paralyser). Hier soir, avec Tom et ma mère, en parlant de cette histoire de curare, nous étions morts de rire en imaginant que l'anesthésiste serait peut-être un Indien d'Amazonie, en costume traditionnel, venant m'endormir avec sa sarbacane.

Bref, si je suis encore en vie après cette bête opération, je viendrai écrire ci-dessous comment tout ça s'est déroulé. Si je suis mort, ça va être beaucoup plus difficile d'écrire quoi que ce soit, forcément. 

Allez, salut, et encore merci pour le poisson.

* * *

Il semblerait que ma famille, mes amis et mes collègues vont encore devoir me supporter un petit peu car je suis toujours bel et bien en vie (ben évidemment, ducon !). Ce n'est que partie remise cela dit : la mort n'est qu'une question de temps, de patience... Sinon, la journée de ce vendredi s'est déroulée comme se déroule une journée à l'hôpital. Ci-dessous un compte rendu en bonne et due forme de mon passage sur le billard.

Je rentre à l'hôpital vers 8h du matin. Ma mère m'accompagne. Après mon admission et la découverte de ma chambre (une chambre simple car il n 'y a plus de chambre double disponible : je ne vais pas m'en plaindre !), ma mère me propose de rester. Je décline : elle est gentille et attentionnée envers son fils unique mais je n'ai plus huit ans, bordel ! Je veux être "seul" (pour autant qu'on puisse vraiment l'être dans un hôpital). Je n'ai vraiment pas envie de l'avoir dans les pattes toute la matinée, pendant que je me rase le ventre, qu'on vient prendre ma tension, etc. Ma maman s'en va donc (plus tard, j'apprendrai qu'elle en a profité pour nettoyer tout mon appartement !).

La partie de l'énorme bâtiment dans lequel je me trouve s'appelle l'Unité 410 (comprendre : bloc 4, 10e étage). "Unité 410", ça en jette à donf : le nom pourrait même servir de titre pour une série d'horreur américaine : "[Voix off caverneuse] Bienvenue à l'Unité 410 ! Cet endroit maudit où des chirurgiens italiens fous enlèvent des vésicules à vif par pur plaisir sadique !".

Une infirmière m'identifie à l'aide d'un petit bracelet portant mon nom (le genre de bracelet en plastique que l'on se met au poignet dans les festivals de musique). Une pensée me traverse l'esprit : ha ouais, pas con ! Comme ça, à la morgue, ils pourront m'identifier directement ! L'infirmière me demande aussi d'enfiler des bas anti-thrombose ridicules et un habit d'hôpital dévoilant une partie du dos ainsi que la raie des fesses. C'est d'un chic ! Quand je lui demande s'il faut que je garde autre chose comme vêtement, elle me lance avec un grand sourire, un peu à la manière d'une sorcière vaudou : "Naaaan, vous devez être nuuuu comme un veeeer !". Elle m'apporte enfin un Xanax, à prendre un peu avant l'opération, pour me calmer (JE SUIS TRÈS CALME POURTANT !).

Pour passer le temps, je regarde la télévision. Dans La Clef des Champs, l'émission pastorale de Philippe Soreil, j'aperçois une dame qui gère une sorte de gîte tout confort. Elle porte le même nom de famille que Perrette et, bien que plus vieille, possède indubitablement un air de ressemblance avec cette dernière (la bouche un peu pincée, notamment). Elle doit sans doute être de sa famille : faudra que je demande à Léandra. Sur une autre chaîne, une émission sur un projet de préservation de graines végétales (une "Arche de Noé" pour le monde des plantes). L'idée : placer dans un bunker, dans le froid de la Norvège, de nombreux germes de plantes, afin de sauver la biodiversité et permettre à des populations soumises à la sécheresse et à la famine de survivre en leur fournissant des graines en cas de besoin. Plusieurs huiles sont là : une Prix Nobel de la Paix qui se les gèle ainsi que Barroso, le président de la Commission européenne... En arrière-plan, des Norvégiens qui chantent un chant patriotique débile, vantant le retour au pays froid. Plus tard, toujours à la télévision, un reportage sur le "Château de la Tomate" : une superbe propriété domaniale possédée par un certain prince Louis Albert de Broglie, dit le "Prince jardinier", qui est tout fier de son projet : cultiver 650 types de tomates différentes dans ses jardins. Et c'est vrai qu'elles sont belles, ses tomates. Elles me donnent l'eau à la bouche, d'autant plus que j'ai faim (je suis obligé d'être à jeun pour mon opération). Le prince a un look d'aristo pur jus : quand il bêche la terre, il porte un superbe costume d'un blanc immaculé (m'enfin !) ; quand il va dire bonjour à son jardinier, il est en costume trois pièces, avec cravate et tout le toutim. Enfin, c'est toujours mieux de cultiver ses tomates au soleil que d'enfourcher son canasson pour partir en croisades...

À 11h15, plus tôt que prévu, une dame sympa et décidée vient me chercher : "Voilà, on vous emmène au bloc !". Elle trimballe mon lit au travers de nombreux couloirs de l'hôpital, prend un ascenseur et me parque dans un couloir, en faisant une sorte de créneau : "Une infirmière va passer vous chercher". Une autre dame patiente dans son lit à côté de moi. Après une demi-heure d'attente, on vient effectivement me chercher, direction la salle d'opération. J'adore les salles d'opération, je suis tout excité ! J'adore observer et aussi me retrouver dans des situations peu fréquentes, voire inconnues ! Dommage que je n'ai pas mes lunettes. Mon chirurgien est là et m'accueille : "Ha, Hamiltono, on y est, ici c'est le bloc opératoire !". Une radio posée au fond de la pièce passe une petite musique joyeuse. Le chirurgien : "C'est pour nous détendre durant le travail : on est là toute la journée, nous, hein". Puis, il rigole : "Mais rassure-toi, je ne vais pas me mettre à danser !". J'adore ce gars. Le sympathique anesthésiste au bandana de la dernière fois est là aussi, ainsi que deux jeunes assistantes gentilles et attentionnées. On dirait une bande de copains : ça met en confiance. L'anesthésiste me lance : "Regardez-le. Vous allez vous faire opérer par un professeur de chirurgie, s'il vous plaît ! Et il prépare ses instruments tout seul, comme un grand [et il a même un site Web !]. Si on était à l'hôpital Érasme, le chirurgien serait déjà en train d'engueuler son personnel !"


* * *

– Voilà Monsieur, on commence à mettre le produit, ça va piquer sans doute un peu à la main et... allez... sans... dou... a...

(...)

Sommeil sans rêve...

(...)


Je pense que je me suis brièvement réveillé durant l'opération. Pas de douleur, pas de vision (impossible d'ouvrir les yeux) mais l'ouïe fonctionnant parfaitement ("Petit problème, là..." ; long silence ; "Ah voilà, c'est reparti..."). Et surtout : cette impossibilité (ou cette sensation d'impossibilité) d'aspirer le moindre centimètre cube d'air, avec l'impression d'étouffer sans vraiment étouffer. Je ne sais pas si je me suis réellement réveillé à cause d'un manque d'hypnotiques (je ne sais même pas si c'est possible) ou si j'ai rêvé de ce truc de bout en bout (peut-on rêver sous anesthésie ?). N'empêche, j'ai ce souvenir-là en mémoire...


(...)

On m'appelle en salle de réveil. Comme d'habitude, je passe du statut de sommeil régulier à celui d'éveil total, presque d'un coup : "Ha mais vous êtes déjà très bien réveillé, c'est bien !".


* * *

Quand je reviens dans ma chambre, ma mère est de nouveau là. Lewis me téléphone peu après, en utilisant le numéro de téléphone de ma chambre. C'est, dit-il, la dixième fois qu'il essaie ! Extraits de son discours : "Ah, je suis rassuré : je vais pouvoir enfin sortir de chez moi" ; "Tu sais, mon grand, tu n'es pas seul !"... C'est gentil à lui, mais c'est quand même dingue qu'autant de personnes ne se rendent pas compte que je n'ai pas besoin de soutien ou de réconfort de ce type (c'est-à-dire du genre "mielleux protecteur"). Et, sinon, oui, je sais que je ne suis pas seul.

Vers 18h30, Léandra et Andrew viennent me rendre visite, avant d'aller manger dans un "restaurant surprise" choisi par Andrew. Alors, ça, ça me fait plaisir ! Léandra a apporté des galettes Jules Destrooper. Hé merde, comble de malchance : je ne peux toujours rien manger ni boire... Andrew m'offre un recueil de poèmes sur la mémoire (vu que c'est mon dada, pour le moment). Faudra que j'en reparle une autre fois.

Une fois que tout le monde est reparti, j'écris rapidement ce texte (j'espère qu'il n'y a pas trop de fautes), je joue un peu à Spelunky (le seul jeu installé sur ce petit PC) puis je glande devant la télévision (ça change de mon habituelle vie sans petit écran !). Vers minuit, je décide de m'endormir du mieux que je peux, malgré la perfusion qui me gène légèrement au niveau de la main gauche...

jeudi 6 octobre 2011

Larves

J'ai un peu trop bu hier soir avec Mary et je le ressens au lever, tôt ce matin. Dans le train, la sensation passe, fort heureusement... Plus tard, j'apprendrai que Mary trouve qu'elle a, elle aussi, un peu trop forcé sur la boisson hier...

Aujourd'hui, j'apprends que Steve Jobs est mort. La nouvelle fait le tour de la planète et tout le monde vante depuis lors les mérites de cet "esprit visionnaire". Merde alors ! Maintenant que ce couillon est mort, on va devoir se taper des apologies de son système à la con, machine à fric fermée et pur produit capitaliste ? Le jour où Richard Stallman, gourou du libre, passera de vie à trépas, en parlera-t-on autant dans les journaux ? Ce qu'il propose (le copyleft, le GNU, les logiciels libres et la philosophie qui les accompagne) est éminemment plus sympathique. Donc voilà : j'emmerde Steve Jobs. Dis-donc, Hamilton, ça te sert à quoi de critiquer un cadavre, à part de faire comme "les autres" ? Oh mais je ne critique pas vraiment le gars : plutôt l'hagiographie (pour reprendre un terme à propos utilisé par un pote sur Facebook) que certains journaux lui font, maintenant qu'il est décédé...

Une rude journée s'annonce au boulot aujourd'hui. La raison : je dois terminer en huit heures à peine, en raison de mon opération chirurgicale avancée à demain, une série de tâches qui auraient dû me prendre encore deux ou trois jours. C'est dans ce genre de circonstances que je me rends compte que le travail est "élastique" : sous pression, je travaille mieux, plus vite et je suis plus concentré. Je n'aimerais néanmoins pas travailler comme ça tous les jours (de la journée, je n'ai pas arrêté de me ronger les ongles et de boire des tasses de café). Parmi les travaux que je dois finaliser, il y a entre autres un article sur la mémoire orale ; apprendre à mon chef comment intégrer une nouvelle publication sur notre site Web ; expliquer comment réaliser, gérer et envoyer une lettre d'information ; et aussi et surtout : faire rire mes collègues une dernière fois au cas où mon opération de demain se passerait très mal et où je rejoindrais Steve Jobs... euh... où ça ? Hé bien nulle part en fait.

Durant le trajet de retour à la gare, en voiture, j'ai une discussion intéressante avec mes collègues Lodewijk et Wynka sur la résistance à l'oppression, avec cette question subsidiaire : une existence "trop facile" (comme c'est dans une certaine mesure le cas dans une démocratie en temps de paix) rend-elle les gens plus mous ? Je repense à L'Armée des ombres de Melville : ce sont les circonstances difficiles qui forgent les destins extraordinaires. Trop de confort tue-t-il toute forme exacerbée de lutte et de remise en question d'un système donné ? Prisonniers d'une technologie confortable (on en revient à Steve Jobs !), entourés de luxe (façon de parler) comme nous le sommes, la remise en question du système dans lequel nous vivons en devient-elle larvée ? Le débat est complexe car, d'un autre côté, le système dans lequel nous vivons permet justement la critique. L'idée rappelle aussi (et encore une fois) celle contenue dans le cycle de Dune de Frank Herbert. Les fremens, au départ peuple féroce et guerrier régenté par des règles démesurément strictes à cause du climat exagérément hostile dans lequel ils vivent (une planète qui n'est qu'un immense désert de sable), perdent cette radicalité dans le courant des millénaires, au fur et à mesure que leur planète devient... un jardin.

* * *

Ce soir, ma mère vient dormir chez moi pour deux jours. La raison : être là pendant que je me fais opérer. Ce soir également, Tom passe chez moi pour voir mon vélo pliable. Le deal : il me l'échange contre son VTT. Plus tard, nous allons boire un verre au Moeder Lambic, avec Emily. Réunion bizarre et rare : Tom, Emily, ma maman et moi assis à une même table, dans un café bruxellois. Emily et ma mère boivent du jus de pomme-fraise bio. Tom et moi buvons deux bières (les deux dernières avant qu'on m'enlève une partie de mon corps : les deux dernières tout court peut-être !). Léandra me téléphone pour me souhaiter bonne merde pour demain. En fin de soirée, ma mère paie toutes les consommations (c'est de famille).

Aujourd'hui, beaucoup d'amis et de collègues m'ont demandé si j'étais stressé pour mon opération. Pas le moins du monde (je n'ai aucune prise sur ce genre de chose, alors pourquoi stresser ?) : en fait, pour tout dire, je suis plutôt excité à l'idée de passer sur le billard (je ne dois pas être tout à fait normal).

jeudi 29 septembre 2011

Logotypes

Depuis peu, la Communauté française de Belgique a changé d'appellation : il faut désormais parler de "Fédération Wallonie-Bruxelles". Paraît que c'est plus clair comme ça... De fait, oui, c'est plus clair, ou en tout cas un peu moins ambigu : "Communauté française de Belgique", ça donnait l'impression qu'on avait affaire à une petite communauté d'expatriés français vivant sur le territoire belge (au point même, d'après La Libre Belgique, que François Mitterrand, apparemment mal renseigné, s'était gravement gouré, demandant à Valmy Féaux, alors président de la Communauté, combien de membres comptait son association de Français – Quand ? Où ? On ne sait pas... L'éditorialiste reste nébuleux, se contentant de l'action et se foutant royalement du temps et du lieu ; cette information lacunaire est sujette à caution, du coup !).

Fédération au lieu de Communauté... Peu importe après tout : c'est simplement un nom qui change... Un nom, c'est juste un nom : ça ne modifie pas grand chose à la personnalité, au fonctionnement d'une personne ou d'une institution... Si – simple exemple ! – je m'appelais Lionel au lieu d'Hamilton, ça ne modifierait aucunement ma façon d'écrire... 

Juste un nom donc sauf que, plus pragmatiquement, à mon boulot subventionné de façon non négligeable par ladite Communauté Fédération, nous allons devoir prendre acte de ce changement pour la création de nos papiers en-tête, nos dépliants, nos brochures, nos affiches, notre site Web, nos lettres d'information, etc. En gros, ce sont plusieurs dizaines d'endroits qu'il faudra changer, là où ce putain de terme périmé de "Communauté française de Belgique" apparaît. Quand je dis "nous", je suis un petit comique (haha !) car dans les faits, c'est moi qui vais devoir m'occuper de la majorité de ces modifications. Holy shit ! Et encore je reste poli...

Ce n’est pas tout : dans la lancée des modifications infographiques, en plus de changer la dénomination de cette entité politique dans tous les médias utilisés par mon institution pour communiquer avec l’extérieur, je vais devoir également remplacer son logotype. Car oui, depuis le 27 septembre 2011, la Communauté française Fédération Wallonie-Bruxelles a également dévoilé un nouveau logo pour marquer le coup : trois lignes courbes séparées, schématisant plusieurs concepts à diverses échelles de grandeur : les première et deuxième lignes (rouge et jaune) représentent le "W" de Wallonie, les deuxième et troisième (jaune et bleue) le "B" de Bruxelles ; le tout forme un coq extrêmement stylisé (un peu comme le logo "TGV", qui, retourné, prend la forme d’un escargot : hé oui, c'est épatant !)... Et il paraîtrait même – mais faut avoir l’œil ! – que la ligne jaune du milieu, associée au bleu, symboliserait l’Iris bruxellois. 


Sur le Web comme dans la presse, ce logo suscite beaucoup de railleries. J'ai lu sur la Toile des commentaires réussissant l'exploit d'être à la fois épiques et stupides (je ne peux pas m'empêcher d'aller les lire, pour me faire peur)... Simples exemples : le classique "Et combien ça a coûté aux contribuables ?" ou le très con "Où est le coq ? C'est scandaleux !". Il y en a même qui vont jusqu'à rapprocher ce logo à l'alphabet arabe : c'est dans l'air du temps chez les fachos paranoïaques (ceux du genre : "Le nouvel ennemi, c'est l'Islam" ou "Tous des islamo-gauchistes, au P$" – Mais qui sont ces gens ?). En parallèle, un sondage Web organisé par SudPresse donne les résultats suivants : 53% trouvent ce logo "affreux", 20% le trouvent "magnifique" et 28% répondent par "C'est quoi cette fédération ?". On ne leur a proposé que ces trois choix-là, à ces 101% (sic) de sondés ? (Du grand n'importe quoi.)

L'avis de Tonton Hamilton : ce n’est sans doute pas le plus beau logo de tous les temps, mais faut pas exagérer dans l'autre sens... Ce n’est pas non plus le plus moche. Au-delà de la question du logo en lui-même, toutes ces discussions mettent surtout en avant un fait beaucoup plus fondamental : la propension des humains à râler sur tout ce qui présente un caractère nouveau ou inconnu.

Je ne voulais pas faire aussi long (d'un autre côté, j'écris ce que je veux) mais les logotypes me passionnent. Donc tant qu'à parler de logos, j'en profite pour en poster deux autres que je trouve à la fois simples et extraordinaires, presque magiques même...


Pourquoi ces deux logos sont-ils géniaux ? Pour le premier, celui de FedEx : tout simplement parce qu'il cache une flèche (symbolisant l'expédition, le déplacement...) entre le second "E" et le "x" ; et peut-être même une deuxième, plus difficile à voir car incomplète, entre le "F" et le premier "e" ! Pour le second logo, c'est encore plus terrifiant : c'est l'ancien logo – mais pourquoi diantre ont-ils changé ? – de Northwest Airlines. Il est d'une simplicité diabolique : en quelques traits, on y retrouve le "N" de "North" et le "W" de "West", mais aussi une flèche de boussole, pointant vers le Nord-Ouest ! Certains y ont également vu le long-courrier venant de Stockholm mais je crois qu'ils bluffent.

* * *

Si je parle de la Communauté française Fédération Wallonie-Bruxelles aujourd’hui, c’est pour une raison particulière : en ce début d’après-midi, j'ai assisté dans un auditoire situé dans les locaux de la Communauté Fédération à la présentation d’un prototype de portail Web exposant de manière transversale un pan du patrimoine numérisé en Belgique francophone.

Arrivé sur place, je reconnais quelques personnes dont : Anouk, qui me lance comme phrase de bienvenue : "Tiens, voilà Monsieur Orval !" (ma réputation me précède) ; Doëlle, qui est alors en train de discuter avec Inger (qu'est-ce qu'elle fait là, Inger ? C'est marrant : c'est en fait la copine d'un certain Jyl – pas le même que celui que connaît Léandra, qui s'appelle de toute façon Daniel dans ce blog : ça devient compliqué, tout ça –, des potes de Tom et Ophely) ; Adélaïde-Anne, une consœur archiviste qui travaille dans un centre d'archives à Bois-du-Luc (sur le lieu de mon premier boulot). C'est elle qu'on a croisée par hasard au carnaval de La Louvière : elle était déguisée en sorcière et voulait nous refiler une pauvre tortue trijambiste (aujourd'hui, pas de déguisement ni même de tortue).

La présentation se passe bien : la première partie (un portail esthétiquement bien foutu) est très jolie à regarder ; la seconde (la présentation de l'architecture informatique complexe qui se trouve en "arrière-plan" de ce portail) est plus aride mais intéressante.

Après moult questions, nous sortons tous enfin dans le petit hall qui jouxte l'auditoire : il y a du café (hahaaa !) et des mini-pâtisseries. Parmi celles-ci : un gâteau au chocolat et à la crème fraîche totalement immangeable sans que ça ne dégouline partout de manière dégoûtante. Je reste une petite heure à parler, principalement avec Adélaïde-Anne. 

À la sortie, Doëlle et Anouk fument leur cigarette en compagnie d'autres personnes. Doëlle me demande si elle peut de nouveau avoir accès au journal de Léandra. Je lui dis que peu importe, car Léandra n'écrira plus ! (Renseignements pris : si Doëlle veut avoir accès à ce blog un peu mort, elle doit créer un compte Blogger ; à ce moment, Léandra pourra ouvrir le mode lecture pour ce compte-là – enfin, si Léandra le veut bien, mais il n'y a pas de raisons qu'elle ne le veuille pas). Je discute encore un peu avec Doëlle ainsi qu'avec une de ses copines/collègues (?) qui, travaillant à Bruxelles, fait en train presque le trajet inverse du mien. La seule différence : elle doit parfois rester debout, car dans le sens Liège-Bruxelles le matin, les trains sont remplis et c'est l'horreur (j'ai déjà fait quelques fois ce genre d'expérience). Vers 17h, je reprends le métro vers mon bureau officiel (comprendre : vers la Maison du Peuple de Saint-Gilles).

* * *

Je passe une grosse heure à ladite Maison du Peuple, pour écrire un peu avant le squash. De passage, par hasard : Georges, un des ex de Léandra. Dans la vie, Georges réalise des sites Web et des bandes dessinées (en résumé). Il est à Saint-Gilles pour emporter la machine à laver d'une copine. Un plan foireux car jamais la copine en question ne le rappellera. Georges reste donc une petite heure en ma compagnie. Il commande un thé. Quant à moi, je "sirote" un Orval (j'ai une réputation à tenir).

À un moment, on parle de Maïté, bizarrement. Ça va bientôt faire quatre ans (Ach, quatre ans... Quatre ans !) qu'elle m'a quitté. Georges me dit : "C'est quand même bizarre que tu n'aies jamais retrouvé personne depuis lors". Oui, c'est bizarre, bizarre... On parle de séries aussi. Apparemment, je lui ai donné l'envie de revoir Homicide et, en parallèle, de visionner la série The Wire (il ne l'a jamais vue ! Pauvre de lui !). Pour le moment, il regarde Mad Men (il faut absolument que je la visionne un jour, celle-là). Georges me parle également de Lexx, une série de science-fiction un peu kitsch et en dessous de la ceinture. Jamais vu mais ça a l'air sympa... Le vaisseau spatial Lexx ressemble à une libellule, mais des esprits mal tournés y voient aussi apparemment l'appareil génital masculin au complet et en érection. Le débat reste ouvert !

* * *

J'ai beaucoup de choses à raconter aujourd'hui. C'est laborieux...

Je vais jouer au squash avec Fred Jr ce soir. Il me faut longtemps pour rejoindre le Centre ADEPS d'Auderghem, à la frontière de la ville, perdu à la lisière de la forêt de Soignes. Je suis en retard et Fred est obligé de venir me chercher en voiture. On se change en vitesse directement dans la salle de squash. Je perds encore et toujours contre Fred (3 sets contre 4), mais, selon ses propres dires, il a eu plus de mal cette fois-ci. Durant la partie, j'essaie presque instinctivement et comme à chaque fois de placer des coups de badminton. Au squash, ça fonctionne... euh... beaucoup moins bien. (De retour chez moi, je regarderai une vidéo de squash professionnel : comme pour les autres sports de raquette, les joueurs professionnels donnent l'impression de se balader sans problème sur le terrain et font des revers avec une facilité déconcertante.)

Après le squash, Fred doit se rendre en vitesse à Etterbeek pour acheter une NES (Nintendo Entertainment System : la vieille console de jeu signée Nintendo) chez un type habitant le coin. Le principe un peu tordu, si j'ai bien compris : Fred possède déjà une NES en bon état mais n'a plus la boîte d'origine. Donc : il va prendre la boîte de la NES nouvellement achetée pour son ancienne NES et revendre directement la console toute seule. Typiquement un tic de collectionneur... Mais le gars qui doit la lui vendre est énervant : il annule par sms parce qu'il n'a pas envie de voir débarquer Fred trop tard, puis il téléphone des dizaines de fois, puis il décide enfin de lui apporter la console environ une heure après, alors qu'on boit un verre au Corto près du Cimetière d'Ixelles, en compagnie de Léandra et de Walter, et aussi d'Andrew qui nous rejoindra en compagnie de sa colocataire russe du moment.

Fred a encore une petite heure de route avant de revenir dans son village. Puisqu'il nous reconduit en voiture, Léandra et moi, nous partons un peu avant 23h. Et puis c'est tout... (C'est déjà assez long comme ça !)

jeudi 22 septembre 2011

Premier souvenir

Ce soir, je me rends chez Tom et Ophely. Ils habitent une maison nouvellement achetée pas loin de la Basilique de Koekelberg... L'objet premier de ma visite : voir enfin leur petite fille Sophia, qui vient de naître en août dernier. Ophely a accouché à domicile, en présence d'une seule sage-femme (la deuxième est arrivée trop tard !), sans complication d'aucune sorte. À mon arrivée, le bébé dort sur sa maman mais se réveillera assez vite. Elle reste tranquille dans son landau, puis braille un peu, demande à manger, braille à nouveau, fait caca, regarde son jouet-spirale avec étonnement, pleure, braille, écoute de la musique et se calme, demande à manger, braille, crie, s'endort dans son porte-bébé, etc. En trois mots : un bébé normal. 

Le chat est un peu dérangé par la présence de ce nouvel occupant et les parents s'en méfient. L'animal occupe constamment les lieux de vie de Sophia et cherche la caresse de ses maîtres. Le chat est-il capable de ressentir une forme primaire de jalousie ? Cette question me rappelle l'histoire de Zoé, la chatte qui habitait avec mes grands-parents maternels quand j'étais gamin. Zoé cohabitait avec un canari. Mon grand-père avait en effet construit dans le jardin une volière avec une centaine de canaris, dont un seul avait le privilège d'occuper une cage personnelle dans la maison. Zoé se couchait sur la cage, jouait tranquillement avec l'oiseau, sans jamais lui faire de mal. Un jour, Zoé a mis bas une portée. Comme d'habitude, mon grand-père a tué tous les chatons d'un coup, utilisant une technique assez barbare mais efficace : il les mettait tous dans un sac en tissu et tapait le sac d'un coup sec contre le mur de briques d'une des remises. La nuit suivant la mise à mort, Zoé a ouvert la porte de la cage du canari et a bouffé l'oiseau. Vengeance ? Colère ? Mise en place d'une justice féline ("tu as tué mes enfants, je tue le tien") ? Coïncidence ? Le mystère reste entier.

* * *

Chez Tom et Ophely ce soir, la musique provient d'une petite chaîne portable située dans la cuisine. Au début de la soirée, occupé à cuisiner un délicieux poulet au curry et noix de cajou, Tom met un CD d'Alela Diane. Je ne savais pas que le couple aimait bien cette chanteuse. Apparemment, si : ils ont même été la voir en concert. Son premier album est assez minimaliste (deux-trois accords de guitare, des mélodies très simples) mais, dira Tom, on sent déjà chez elle une certaine aisance musicale, un sens de la mélodie et de l'harmonie... Ophely rajoutera que cette dame dévoile réellement son talent lorsqu'elle est toute seule avec sa guitare, sans aucun orchestre... 

Plus tard, ce sera au tour du dernier album de Radiohead, The King of Limbs de passer "sur la platine". C'est assez incroyable, mais depuis Hail to the Thief (qui m'avait bien énervé à l'époque avec son "Copy control" m'empêchant de l'écouter convenablement sur mon discman – le monde à l'envers : j'avais été obligé de graver sur un CD vierge cet album que j'avais acheté, afin supprimer un son parasite au début de chaque piste), je ne suis plus du tout au courant de leur production. Du coup, je demande à Tom si ce qu'on entend est le dernier album solo de Thom Yorke. Pauvre de moi : ben nan, c'est Radiohead, tout simplement. 

Ces musiciens-là n'aiment pas les longues mélodies, ils sont toujours dans l'urgence, à l'opposé des longues plages – parfois magnifiques mais parfois chiantes aussi, faut bien le dire – du post-rock. Le résultat : un album fabuleux. Exemple avec "Feral", en live (la vidéo est montée avec un effet de miroir horizontal, pour une raison que j'ignore) :


Musique toujours... En début de soirée, Tom me présente son superbe luth, qu'il a acheté à un artisan tchèque installé dans un village de la banlieue praguoise, sur les conseils de son professeur. Tom et Ophely ont fait le voyage jusqu'à Prague pour aller le chercher et en ont profité pour visiter la région. Tom ne m'a pas donné le nom du facteur mais je crois avoir retrouvé le bonhomme (merci Google) : un certain Jiří Čepelák. Le gars est un vrai passionné qui fabrique ses instruments à l'ancienne (si on parlait de nourriture, on parlerait de "bio"), en respectant les contraintes des artisans de l'époque baroque ou classique, utilisant des produits naturels comme des huiles de poissons. Tom m'explique : la table est en épicéa (le meilleur bois pour conduire le son), la touche en ébène (un bois dur qui supporte les nombreuses manipulations), les frettes sont en boyau... Seules les cordes sont en nylon (elles peuvent être remplacées par des cordes en boyau mais c'est très cher !). L'instrument est superbe, jusqu'au moindre détail : les chevilles sont taillées à la main et l'ouïe est finement ciselée, comme on peut le voir sur cette page. Tom m'explique enfin que l'instrument est en quelque sorte vivant et que pour qu'il atteigne sa perfection mélodique, il doit être joué souvent, pendant de nombreuses années. C'est définitivement passionnant.

* * *


Durant la soirée, on parle de souvenirs d'enfance. Quel est notre premier souvenir ? Ophely ne s'en souvient pas. Tom en a par contre une vision très nette : en Suisse, vers deux ans et demi, il est émerveillé à la vue d'un lichen sur une roche. Pour ma part, mon premier souvenir est le suivant : à deux ans et demi aussi, sur les épaules de mon tonton Tino qui avait les pieds dans la mer Tyrrhénienne, sur une plage italienne (je sais que c'était là par reconstitution, car c'est la seule possibilité), la vue d'un torchon sale qui bougeait dans l'eau et qui me terrorisait... L'inverse donc de l'émerveillement de Tom pour le lichen... Nos premiers souvenirs respectifs ont néanmoins deux points communs : dans les deux cas, il s'agit d'un souvenir dont la dominante est clairement visuelle et qui par ailleurs est en rapport avec un événement totalement anodin. Freud parlerait de souvenirs-écrans, cachant un souvenir plus important mais refoulé. D'accord, mais lequel ?

En fin de soirée, Tom sort le pousse-café et le dessert. Le digestif : un alcool à base de pommes, ressemblant à du Calvados, distillé par un pote qui possède un alambic. On se resservira à deux reprises. La dessert : deux glaces délicieuses provenant d'un glacier de Wépion du nom de "La Fleur de Lait". 

Je pars juste après le dessert. Je happe un tram. Je happe un métro. Je happe un second tram. Je happe mon lit. Et, rapidement, je happe mon sommeil.

Et pendant ce temps (et sans aucun lien ni transition), des chercheurs du CERN ébranlent nos certitudes en mesurant un neutrino se déplaçant légèrement plus vite que la lumière. Misère !