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jeudi 21 février 2013

« Comment ? Y aura pas de barbaque ? »

Je prépare le même repas que la dernière fois, mais en enlevant ce qu'il contenait de viande. Flippo est indigné : « Comment ? Y aura pas de barbaque ? Mais c'est le seul végétarien de la soirée, bordel ! », me lance-t-il en pointant Zapata du doigt. J'avais pensé cuire des lardons ou des dés de jambon sur le côté et puis j'ai oublié. Dans le même état d'esprit sans doute, j'ai à nouveau oublié le cadeau d'anniversaire de Flippo (anniversaire qui a eu lieu en... octobre) : j'avais une idée en tête et je pensais avoir concrétisé l'achat, mais tout compte fait... non. (Qui croirait à une pareille excuse ?) Cerise sur le gâteau : j'apprends qu'Ismerie déteste les lentilles (un odieux souvenir de colonie de vacances), ce qui est embêtant lorsque l'entrée est... une soupe aux lentilles. Diem perdidi !

Alors que je peux facilement me souvenir d'une conversation en tête à tête, l'opération me semble beaucoup plus compliquée au fur et à mesure que le nombre de protagonistes augmente. De quoi avons-nous discuté ? De quoi ont parlé les sept personnes présentes à cette petite soirée organisée chez nous ? Entre deux fumigations de cannabis, Zapata a tenté de définir sa vision de l'anarchisme auprès d'une Mary plus que dubitative. Amy a mentionné son nouveau boulot et le fait qu'elle est obligée de travailler tard le soir afin de terminer ce qu'on lui demande (un paradoxe quand on sait qu'elle se positionne clairement en faveur d'une forte réduction du temps de travail). Nous avons également discuté du projet d'auberge de Zapata : « Oui, moi aussi j'aimerais bien organiser des soirées vinyles post-rock en fumant des joints avec des gens sympas, ai-je alors déclaré, mais comment est-ce que je ferais pratiquement ? » Je leur explique par ailleurs que si je devais mener un projet personnel pour l'instant, ce serait celui d'avoir une idée, mais personne ne comprend vraiment ce que je veux dire — ce qui est normal, dans la mesure où je ne me comprends même pas vraiment moi-même.

Pietro veut absolument expérimenter ma lunette astronomique, mais il n'observe que du noir, jusqu'au moment où j'arrive à lui montrer à travers l'oculaire, à défaut de Saturne ou de Jupiter, les stores à la fenêtre d'un appartement, au loin : « Ha ouais, je peux voir une machine à café ! Une machine à café ! Putain, y a une machine à café sur le rebord de la fenêtre ! » (Je crois qu'il se fout gentiment de ma pomme).

J'ai un problème avec la vaisselle : je ne veux ne peux pas la voir traîner et je dois m'en occuper à plusieurs moments-clés de la soirée. Je me rends bien compte que mon comportement frôle l'obsession : propre, propre, il faut que tout soit propre ! Impossible d'aller me coucher sans avoir une cuisine propre, propre, PROPRE... Ma stratégie est couronnée de succès : peu après minuit, alors que nos cinq invités viennent de quitter l'appartement, tout est lavé, rincé, essuyé ! Propre, propre, PROPRE !

dimanche 30 septembre 2012

Princesses & vampires

Princesses & vampires. — Gaëlle a un nouveau passe-temps : réaliser, en agrafant ensemble plusieurs pages, des mini-albums dessinés racontant chacun une histoire particulière. Les deux premiers sont consacrés aux princesses, le troisième aux vampires. (Elle déteste écrire lorsqu'elle fait ses devoirs mais dès qu'il s'agit d'un projet personnel, curieusement, elle s'en donne à cœur joie.)

Dans la première histoire, une petite princesse demande à sa maman si elle peut aller dehors. « Non », répond la mère qui montre du doigt la pluie qui tambourine à la fenêtre. Au retour du soleil, un oiseau transportant une enveloppe dans son bec lâche celle-ci dans un arbre. La princesse récupère l'enveloppe, qui contient une lettre de sa copine Aline lui expliquant qu'une vilaine sorcière volant sur un balai s'attaque à sa maison. Alors la jeune princesse se rend sur place et piège la sorcière à l'intérieur d'un bouclier destructeur.

Dans la deuxième histoire, il est toujours question d'un oiseau livrant une enveloppe dans un arbre. Cette fois-ci, il s'agit d'une lettre d'une autre copine de la princesse, une fée qui porte le nom d'Alane. Cette dernière lui écrit qu'elle va passer lui dire bonjour. La princesse montre son château à Alane puis l'invite à manger. « Où elle est ton amie ? », demande Alane, et la princesse de répondre : « Elle est dans mon pays. » Puis elles se disent au revoir et Alane retourne chez elle en s'envolant.

Dans la troisième histoire (celle des vampires), ma fille utilise un marqueur rouge pour dessiner le sang. Deux vampires discutent. L'un tend un verre à l'autre : « Tu veux un peu de sang ? », lui demande-t-il. À la page suivante, le même mord un petit enfant au cou en criant : « Hé ! J'en ai mordu un ! » puis, à la troisième page, lui dit : « Salut ! Maintenant, tu es un vampire ! »

Dîner. — Vers midi, Gaëlle accueille Léandra dans l'escalier de mon immeuble : « Papa m'a dit que tu avais un peu pleuré à cause de ton ami. Moi je fais des livres de princesses moi-même. Tu veux voir ? »

Léandra a « un peu pleuré » parce qu'elle s'est plus ou moins rendu compte que c'était vraiment fini avec Jonas. Mais elle reprend du poil de la bête, dirait-on.

Revenant. — Dans le tram, un revenant : Lyric. Rien n'a changé : il est toujours aussi grand. Une Jupiler à la main, il vient vers moi et me sort : « Et alors grand, comment ça va ? » Le reste de la discussion est en grande partie composé de « Ça va, ça va... Et toi, ça va ? » À un moment, il me lâche : « Ça fait un petit temps qu'on ne t'a plus vu à la coloc ! Qu'est-ce qui s'est passé ? Y a sans doute des trucs que j'ai pas compris ou que je ne veux pas comprendre... » — Je le rassure : il n'y a de toute façon pas grand-chose à comprendre.

Souper. — Première soirée que je passe dans le nouvel appartement d'Amy et Zapata depuis qu'ils y ont emménagé. Je suis le premier à arriver (à l'heure), comme souvent. Les autres débarquent au compte-gouttes : Yama, Flippo, Pietro et Ismerie...

« Et alors, le Canada ?
— Quoi ? Flippo ne vous a pas déjà un peu raconté ?
— Non. Il a juste parlé de l'Espagnole.
— Ha bon. »

Un nouveau petit chat (Coati) court partout dans l'appartement. Flippo n'est pas à l'aise. « Tu n'aimes pas les animaux ? », lui demande-t-on. Sa réponse : « Non. Ni les chats, ni les chiens... Ni les humains d'ailleurs. »

Schmilblick. — « Tout cela ne fait pas avancer le schmilblick ! » (dixit Andrew). — Mais faut-il forcément que le schmilblick avance ? (Un concept qu'il conviendrait de développer, une autre fois.)

samedi 14 juillet 2012

Le Centre sous la pluie

Le ciel est gris lorsque je descends du train, en gare de La Louvière-Sud. Zapata a loué une voiture pour la journée et doit passer me chercher d'un instant à l'autre. Il est le joyeux organisateur d'une excursion d'un jour dans la région du Centre... Un événement plus que réussi malgré le mauvais temps puisqu'il réunira treize personnes réparties au sein de trois véhicules : Zapata, Amy, Tom, Ophely, leur bébé Sophia, Ophely II, Bastien, Pietro, Ismerie, Sandro & Sandra (un couple d'Espagnols que je ne connaissais pas) et moi.

Il est avant tout question de montrer à ce groupe un des fleurons du patrimoine industriel de la région du Centre reconverti en Écomusée, à savoir le charbonnage et la cité du Bois-du-Luc, dans la périphérie de La Louvière. Le site vient d'être inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco. Il s'agit d'un exemple unique et extrêmement bien conservé d'habitat ouvrier qui fonctionnait en autarcie sous la direction d'un patron paternaliste. À Bois-du-Luc, les gueules noires et leurs familles n'avaient nul besoin de sortir de leur environnement clos, car ils avaient absolument tout ou presque à portée de la main : leur (petit) logement, une épicerie, une salle des fêtes, une école, un hôpital, un hospice, une église, etc.

J'ai travaillé plus d'un an et demi comme guide dans cet écomusée et, se disent mes amis, je vais pouvoir leur faire une visite personnalisée de l'ancien site charbonnier. Ils se trompent et c'est tant mieux ! Car nous sommes accueillis par mon ancien collègue Alan, qui se fera un plaisir de nous guider à travers l'ancien charbonnage, en compagnie de Florentin, son fils de huit ans, qui connaît la visite par cœur (le pauvre). Alan est le meilleur des guides. Il exerce ce métier depuis tellement d'années qu'il connaît tout sur le bout des doigts : la législation sociale, l'histoire de la société charbonnière (qui s'étale sur plus de trois siècles) ainsi que des milliers d'anecdotes...

Alan nous explique que la visite ne durera qu'un peu plus d'une heure, car « une partie du parcours a été réquisitionnée pour une exposition réalisée par la ville ». Je ris intérieurement : une visite de seulement une heure avec Alan, c'est impossible ! De fait, deux heures plus tard, nous sommes toujours en sa compagnie à l'intérieur du puits d'extraction : « Cette partie de la visite ne durera qu'un petit quart d'heure », nous lance-t-il à nouveau. Tu parles ! (Comment diantre fait-il pour parler aussi longtemps devant la lampisterie ?) À plusieurs moments de la visite, il lâche au groupe : « Mais Hamilton vous expliquera sans doute tout cela mieux que moi ! » ou bien : « Hamilton, tu confirmes ? », alors qu'il est vachement plus calé que je ne le serai jamais. (C'est son côté humble à l'excès.)

« Dis donc, Hamil, il a l'air de bien t'aimer, ton ancien collègue... » (Bastien)
« Les visites sont toujours aussi bien ou c'est parce que t'es là ? » (Ophely)
« "Hamilton, tu confirmes ?" Haha ! » (Bastien)

Je serre chaleureusement la main d'Alan en guise d'au revoir. Je lui donne un bon pourboire — « Pour ton professionnalisme ! », lui dis-je — qu'il refuse plusieurs fois (évidemment), avant de le donner à son fils vu mon obstination. Sur le chemin du parking, je croise mes anciens collègues Giuseppe, qui a l'air très content de me voir (« La fifille va bien ? », « T'es séparé, c'est ça ? T'as retrouvé quelqu'un ? »), et Fatima (« Alors ? Ça va bien ? T'es revenu parce qu'on a eu la reconnaissance Unesco ? Haha ! »). Quoiqu'on en dise et malgré les anciennes petites tensions, le courant passe toujours aussi bien avec elle, je trouve...

Il est presque deux heures de l'après-midi lorsque je rejoins les douze autres au kiosque à musique pour le pique-nique. Ils ont emmené de quoi très bien manger : Sandro a préparé une délicieuse tortilla ; il y a de la baguette à volonté, de l'houmous, de la charcuterie, du fromage ; et pour le dessert, Bastien a même apporté des petits chocolats et de la compote. Pendant le repas, je reçois un coup de téléphone de Fred Jr : « Il paraît que t'es à Bois-du-Luc ? Je voulais y aller cet après-midi, j'ai téléphoné à Giuseppe et il m'a dit que tu venais de passer ! » (Les nouvelles vont vite dans cette région.)

Le pique-nique terminé, direction la brasserie Saint-Feuillien au Roeulx. Alan nous a gardé trop longtemps et il n'est hélas plus possible d'en faire la visite. Nous décidons donc d'aller nous poser dans un café du village. Oui, mais lequel ? Tous les bars sont curieusement fermés. Après avoir tourné un quart d'heure, nous finissons par trouver, à deux pas de la brasserie, un petit bistrot de quartier, avec ses éternels jeux d'argent et ses quatre ou cinq habitués.

« Hamilton, tu confirmes ? »

L'excursion dans la région du Centre se termine par la visite des ascenseurs à bateaux. Nous faisons tout d'abord un crochet par le nouvel ascenseur de Strépy-Thieu — le plus grand ascenseur à bateaux du Monde s'il vous plaît, avec ses 73,15 mètres de dénivelé ! — qui permet de relier le bassin de la Meuse à celui de l'Escaut en une seule fois.

« Hamilton, tu confirmes ? »

Nous sortons de la voiture éclairés par un timide soleil.
Nous observons le transfert de deux bateaux sous la pluie drue.
Nous revenons à la voiture éclairés par un timide soleil.
(Impression d'être à la page 54 des Sept boules de Cristal.) 

Après ce passage par Strépy-Thieu-le-léviathan, nous rendons visite aux quatre anciens ascenseurs à bateaux. Ces derniers, construits entre 1888 et 1917, ont exactement la même fonction que le nouvel ascenseur (à savoir relier les deux bassins fluviaux), tout en s'avérant évidemment beaucoup moins performants. Ils sont néanmoins beaucoup plus jolis et pittoresques que leur homologue moderne. Alors que ce dernier ressemble à un bâtiment LEGO très (trop) propret, entouré d'arbustes ridicules plantés avec une linéarité consternante, les vieux ascenseurs donnent ce sentiment de château fort abandonné recouvert de végétation. (C'est d'un romantique !)

« Hamilton, tu confirmes ? »

De retour à la gare de La Louvière-Sud, j'observe à nouveau la pluie remplir mon champ de vision. Il pleut tellement que les personnes sur le quai se montrent très réticentes à monter dans le train. Le contrôleur descend du wagon et crie à la cantonade : « Il pleut beaucoup pour un mois de novembre, hein ? » — Un classique qui fait toujours sourire !

« Hamilton, tu confirmes ? »

mardi 24 avril 2012

Le réel qui suinte

Légère révision de mon questionnaire de Proust. — Après réflexion, je me rends compte que « l'écoute » n'est certainement pas une des réponses correctes à la question de la qualité que je préfère chez un être humain. Il faut que je change cette réponse par « l'investissement ». L'investissement... Voilà une qualité que j'adore : s'investir pleinement et sérieusement dans quelque chose (relation humaine, projet, idée...), ne pas le faire avec je-m'en-foutisme, et ce même si le projet peut paraître de l'extérieur totalement ridicule. (Pour en finir avec la superficialité.)  

Déjà-vu & rêve combinés. — Aujourd'hui, je me relève en pleine nuit, vers quatre heures du matin, assez agité. J'ai fait un cauchemar très réaliste dont j'ai hélas oublié la teneur deux heures plus tard à mon second réveil. J'aurais bien voulu m'en souvenir car, sur le coup, je me suis dit que je devais absolument m'en souvenir. Tant pis... Mais il y a autre chose : quand je me suis dit que je devais m'en souvenir, j'ai eu une sensation de déjà-vu assez étrange... L'impression que j'avais déjà vécu cette situation particulière (jusque là, rien de plus « classique »), à savoir entre autres : revenir de la Maison du Peuple où la gentille serveuse m'a offert un verre, me poser plein de questions sur moi-même avant de m'endormir et me réveiller quelques heures plus tard en pleine nuit à cause d'un cauchemar dont je devais me souvenir et... avoir une sensation de déjà-vu. Car — et c'est là que ça devient d'une certaine manière original — dans cette fugace sensation de déjà-vu était contenue ma sensation de déjà-vu. Curieux : cela forme comme un sorte de cycle sans fin... — En fait, à y réfléchir, non, ça ne forme rien de ce genre.

Prise de contact. — Sous-sol de la gare de Bruxelles-Midi. Je prends un café à mon endroit habituel. Le vendeur : « Salut, M'sieur ! Un café noir à emporter, comme d'habitude ? ». Ouaip. (Le besoin de repères.) La jeune femme au sac Quechua rouge que j'ai mentionnée hier soir est là, justement, en compagnie d'une autre dame que je ne connais pas. (Note : je l'appelle de cette manière alors qu'elle ne porte plus de sac Quechua rouge depuis longtemps, que je sache...) Elle me salue, et j'en profite pour lui demander :

« Vous étiez à la Maison du Peuple hier soir, non ?
— Ha. Euh. Mais oui ! C'est pas loin. On habite le même quartier, je crois. Toi aussi, tu habites Saint-Gilles, non ?
— Oui ! Enfin, non : Forest. À la lisière entre Forest et Saint-Gilles, en fait. 
— Et comme Fríðr et moi, tu fais la navette Bruxelles-Liège tous les jours...
— Hé oui... Depuis six ans...
— Six ans ! Moi ça n'en fait que trois...  Enfin, là, j'ai de la chance, je ne travaille pas à Liège aujourd'hui.
— Il en a fallu du temps pour qu'on s'adresse la parole.
— Oui, en effet.
Fríðr, c'est celle avec ses longs cheveux châtains, à qui je dis bonjour aussi et qui prend son tram à Albert ?
— Oui, c'est elle. À force de prendre le même train, on a fini par faire la navette ensemble, parfois...
— Et tu travailles dans quoi ?
— Dans les archives audiovisuelles.
— Ha ! Marrant. Moi, c'est les archives tout court.
— Ha tiens...
— Et Fríðr, elle travaille où ? Dans les archives audiovisuelles aussi ?
— Non, rien à voir. Elle est dans l'écologie, elle.
— OK. Moi, c'est Hamilton. Et toi ?
— Epiphany. »

Son café et le mien sont prêts. Je lui souhaite une bonne journée et la laisse avec sa collègue car mon train va bientôt arriver en gare. Sur le quai, je dis bonjour à la petite dame un peu ronchonne, dont je parlais ICI notamment. Elle répond, comme souvent, par un sourire et un clin d'œil.  

Gare de Liège-Guillemins. Je vois un inconnu monter dans mon train en correspondance, le premier tome du roman Dune en main. J'ai la fibre sociale aujourd'hui, et je ne peux m'empêcher de lui lancer, souriant : « Un des plus grands romans de tous les temps... Dune. » Il me répond par un simple oui entre l'enthousiasme et la surprise.Fin de la partie consacrée au microcosme ferroviaire. 

Constat. Je me trouve dans un de ces jours durant lesquels, sans raison, « le réel suinte ». J'ai l'impression de réintégrer momentanément le giron de l'humanité. Je suis vivant. Je pourrais m'émerveiller devant, au hasard, quelque chose d'aussi banal (du moins en apparence) qu'un bourdon butinant une fleur ou bien la trajectoire d'un groupe d'oiseaux dans le ciel. J'ai le (faux) sentiment de tout comprendre, beaucoup plus rapidement que d'habitude, et je souris béatement dans le tram qui me ramène chez moi. (Je dois passer pour un taré.)

Chez Flippo et Bastien. — J'arrive chez eux vers 21h10. Seules présentes, dans la cuisine : Amy, qui prépare des boulettes de poulet à la ricotta (miam !) et Ismerie, assise sur un tabouret près de la fenêtre ouverte, au bord de laquelle elle fume de temps à autre. Flippo, Zapata et Pietro sont encore au badminton ; Bastien est à une soirée « football » (hein ?). Amy et Ismerie me demandent comment je vais et je leur réponds : « La routine... Mais ça me fait plaisir de vous voir... » Ce qui est vrai, sauf que d'habitude, je ne le dis pas. Aujourd'hui, je suis dans une journée où tout va bien, où je souris aux gens et où je lance tout ce qui me passe par la tête...

Les trois badistes reviennent vers 21h30. Zapata reparle de Seashack, mais aussi de différents projets qui consisteraient, l'un à habiter une maison à plusieurs pendant un temps, l'autre, plus vaste, à fonder une auberge alternative à la campagne. Il s'est déjà renseigné à ce sujet auprès de banques. C'est une constante chez lui : le travail de salarié l'emmerde et il se voit mal passer le restant de sa vie dans un schéma de type métro-boulot-dodo. (Moi aussi, mais contrairement à lui, je n'essaie pas de m'en sortir : je suis piégé et regarde passer les jours, les semaines, les années...) De leur côté, Pietro et Ismerie sont à la recherche d'un appartement à acheter. 

Amy déteste l'utilisation spéciale qui est faite, par les Français principalement, de la préposition « sur » quand elle est utilisée pour remplacer « à » : « Je vais sur Paris » au lieu de « Je vais à Paris »... Les Belges de la Capitale commencent à l'utiliser aussi, par pur mimétisme. « Pourtant, dit Amy, il n'y a aucune raison d'utiliser un "sur" dans ce cas... On ne marche pas dessus quand on s'y rend ! »

La soirée a commencé tard et se termine donc assez vite. Après le souper (soupe, riz, boulettes et gâteau), pas le temps de jouer à un jeu de société. Il est minuit. Avant que je m'en aille, Zapata me propose de partager un joint. — Ce dernier, combiné au vin rouge que j'ai bu un peu plus tôt, passe mal : je ne suis pas malade, mais la clarté intellectuelle dont je me vantais ci-dessus n'est plus qu'un lointain souvenir. Un peu plus tard, à la Porte de Namur, j'ai mal aux yeux et j'ai la plus grande difficulté à prononcer ma destination au taximan. Je vais être frais demain, tiens !

mardi 20 mars 2012

Amy & Zapata

Dans le train, je continue la lecture des notes de L.W. (Remarques mêlées). Je suis loin de partager son trip mystique sur Jésus et le christianisme, même si je trouve très intelligente et sensible sa manière d'aborder le sujet, comme d'habitude. (Intéressant de voir à quel point L.W. est très éloigné de Russell sur ce point, comme sur plein d'autres d'ailleurs.) Par contre, parfois, je me sens terriblement en phase, et ce jusqu'à me poser la question de ma propre perméabilité : ce qu'il a écrit a-t-il eu un effet tel que je me suis mis à rédiger moi-même des choses que je n'aurais pas écrites auparavant ? Suis-je à ce point si peu original que je me mets à copier béatement la façon de penser de quelqu'un d'autre ? (Suis-je un simple mécanisme ? — Et dans cette éventualité, qui ne l'est pas ?) Lu aujourd'hui, un paragraphe sur la "pensée bourgeoise" : 
« Ramsey [jeune mathématicien traducteur de la première version du Tractatus] était un penseur bourgeois. Ce qui veut dire que ses idées avaient pour but de mettre de l'ordre dans les affaires d'une communauté donnée. L'objet de sa pensée n'était pas l'essence de l'État — du moins, pas volontiers — mais de savoir comment l'on pourrait organiser rationnellement cet État-ci. L'idée que cet État-ci ne soit pas le seul possible parfois l'inquiétait, parfois l'importunait. Il voulait en venir aussi rapidement que possible à réfléchir sur les fondements — les fondements de cet État-ci. C'est à cela qu'il était bon, et c'est cela qui l'intéressait en propre, tandis que la réflexion authentiquement philosophique le dérangeait, jusqu'à ce qu'il ait réussi à en mettre le résultat de côté (à supposer qu'elle eût un résultat) comme quelque chose de trivial. »
* * *

Soirée de retrouvailles. Amy et Zapata sont réapparus. Ils sont en Belgique. Ils sont devant moi, bien vivants, dans l'appartement de Flippo et Bastien... Comme si de rien n'était... On raconte qu'ils sont partis dans des contrées situées au-delà de l'Atlantique. Ils auraient démarré au Québec et poussé l'aventure jusqu'en Argentine, dit-on encore. Six mois d'absence... Je leur dis simplement bonjour en arrivant. (Ces histoires de vieux amis qui se rencontrent à nouveau dans l'émotion la plus complète, ça n'existe que dans les films hollywoodiens, non ?)

Flippo, assis dans son fauteuil, joue à Uncharted 3 sur PlayStation 3 : il est à Londres, dans un dépôt de trains. Il tue des méchants. (Tout cela me rappelle Fred Jr, Uncharted 2 et les scènes de montagne.) Bastien nous montre sur son MacBook les gestes de François Hollande décryptés dans le Petit journal de Canal+ (un geste pour signaler qu'il n'est pas content, un autre pour désigner quelqu'un, un autre encore pour dire au revoir, etc.). D'accord, c'est vrai : c'est marrant. N'empêche : je n'aime pas le Petit journal et je n'aime pas Yann Barthès. J'ai vraiment du mal avec le côté show-biz de l'émission et de manière plus générale avec ces présentateurs cool qui portent une cravate "décontractée" et qui hésitent constamment entre un pseudo-journalisme d'investigation et les mises en scène humoristiques. Tu n'aimes rien, de toute façon, hein, Hamilton ? C'est ta façon à toi de montrer que tu existes : en critiquant tout ce qui passe sous tes yeux... 

Zapata s'absente une grosse heure pour jouer au badminton. Amy cuisine des quiches et des mille-feuilles, qu'elle croit avoir ratés. Je discute avec elle un moment dans la cuisine. Pietro et Ismerie arrivent un peu plus tard.

Zapata et Amy m'ont offert un jeu d'échecs péruvien, où les blancs sont représentés par les conquistadors ("Blanc, qui envahit et qui détruit l'Amérique en quelques nuits...", chantait Julien Clerc) et les noirs par les Incas. Ils m'ont également rapporté un paquet de cigarettes de la marque "Hamilton", dans lequel ils ont laissé une seule clope.

Il est environ une heure du matin quand je reprends le chemin du retour. Je comptais faire le trajet à pied, mais je cède à la tentation du taxi au dernier moment. Il est tard, j'ai un peu trop bu et j'ai surestimé mes forces.