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mardi 7 mai 2013

Nerfs

Objet trouvé. — Début de soirée, sur le chemin de la salle de badminton, je reçois un coup de téléphone de ma fille : « Dis Papa, est-ce que tu as retrouvé tes écouteurs ?
— Tu veux parler de mon baladeur ? Non, je pense l'avoir oublié à la brasserie vendredi dernier.
— Ton baladeur, oui. Colombine l'a vu et l'a repris avec elle en partant. Elle te le redonnera vendredi prochain.
— Mais c'est fantastique, ça !
(Long silence.)
— Bon ben... à vendredi alors ?
— À vendredi Gaëlle ! », mais elle a déjà raccroché.

Crise. — Ce dont j'ai le plus peur, c'est que personne, absolument personne, ne comprenne pourquoi j'ai réagi de façon si énervée, impulsive et radicale ; que personne ne comprenne pourquoi je l'ai complètement supprimée de mon existence à ce moment précis. J'ai vraiment peur de me retrouver seul sur ce coup-là, seul à comprendre mon comportement ; de passer pour le fou psychorigide de l'histoire, pour le gamin qui fait une tempête dans un verre d'eau. — Puis je me ravise : NON, on ne gueule pas sur les gens, on ne rentre pas de manière désinvolte sur un terrain pendant un échange et surtout, surtout, on ne confisque pas un volant de manière autoritaire, quelle que soit la raison invoquée (en l'occurrence le fait qu'Amy et Zapata nous attendaient pour manger)... Si je laisse passer un comportement pareil, alors plus rien n'a d'importance et autant tout laisser passer. — Donc je m'énerve, je range mes affaires en marmonnant un « Je rentre chez moi », je quitte la salle de sport en poussant violemment la porte et je me dirige rapidement vers les vestiaires pour prendre une douche et changer de vêtements. Je suis vraiment remonté : quelle autorité a-t-elle pour nous confisquer ce volant ? Est-elle notre mère ? Sommes-nous de petits enfants irresponsables ? Puis je me souviens qu'elle est arrivée en retard à la séance de ce soir ; qu'elle arrive tout le temps en retard, en fait... et ça m'énerve encore plus ! J'ai le cœur qui bat très, très vite ; j'ai l'estomac noué et je suis incapable de penser à autre chose. — Je sors du bâtiment en compagnie de Pietro et de Don Camillo. Elle attend dehors. Je dis au revoir aux deux copains et je la nie complètement. Je ne veux plus la voir et il est évidemment hors de question que j'aille manger, comme prévu, chez Amy et Zapata. C'est con (et triste), mais c'est impossible ; c'est au-dessus de mes forces !

Au Corto. — Ce soir, le Corto est un désert. Au bar, une jeune serveuse que je n'ai jamais vue* discute avec deux copines. Je m'installe à l'une des tables de l'arrière-salle, commande une Westmalle Triple, sors mon ordinateur, m'en vais demander s'il y a le Wi-Fi dans le bar, reviens à ma table, m'en vais à nouveau demander quel est le code du Wi-Fi, reviens à ma table et bois ma Westmalle par à-coup, ressassant ce moment où elle a pris le volant de façon autoritaire : « Maintenant c'est fini ! » Quelle drôle de soirée ! Et pour couronner le tout, je pense que les deux copines du comptoir se foutent de ma poire... — Plus d'une heure plus tard, de retour à l'appartement après de nombreux détours en bus, je lâcherai à Mary, du fond du cœur : « J'ai vraiment perdu ma journée ! »

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* Faut dire que je n'y ai plus mis les pieds depuis (si l'on en croit ce journal) le 15 avril 2012.

mardi 28 février 2012

Pneumatologie & sérendipité

À la pause café, au boulot, je parle du dernier épisode de "Mauvais genres", l'émission de France Culture que je me suis enfin mis à écouter, sur les conseils répétés de Yama, Andrew et Jonas. Le sujet de samedi dernier : les fantômes et autres spectres, qui reviennent hanter le monde des vivants parce qu'ils y ont, très souvent, une tâche à achever. Mon chef Lodewijk, qui a rédigé un mémoire en histoire sur la notion de purgatoire aux Temps modernes, confirme : quand il est question d'âmes perdues, revient de manière récurrente l'idée que si un esprit se retrouve coincé dans les limbes, entre deux mondes, c'est qu'il doit terminer quelque chose "ici-bas"... 

L'invité de la première heure, Daniel Sangsue (un nom qui colle assez bien au thème du jour), est professeur de littérature française moderne à l'Université de Neuchâtel en Suisse. Il est l'auteur d'un pavé de 636 pages intitulé Fantômes, esprits et autres morts-vivants (éditions Corti, 2011) et est présenté comme un spécialiste de la "littérature pneumatologique". La pneumatologie (du radical "pneumato-" pour : air, souffle) est la "science" des esprits, celle qui s'intéresse aux fantômes et autres apparitions spectrales, discipline très féconde au sein du monde littéraire français au XIXe siècle. — Car si ce siècle est, en Europe, celui des machines et de la technique, du matérialisme et du scientisme, c'est aussi dans une certaine mesure celui de l'âge d'or du spiritisme et de la nécromancie.

Ma collègue Charlotte a, comme d'habitude, des anecdotes étranges à raconter. Elle devrait les coucher sur papier, ces anecdotes — après "Les histoires extraordinaires de Pierre Bellemarre", voici "Les étranges récits de Charlotte" ! —, d'autant qu'elle a un talent certain pour l'écriture, malgré ce qu'elle affirme à tout bout de champ. Parmi plusieurs anecdotes, j'ai retenu celle de son compagnon qui, enfant, dormait dans une chambre créant chez lui une sorte de malaise... Et pour cause : il avait l'impression que quelqu'un/quelque chose effleurait son corps de temps à autre durant la nuit... Bien des années plus tard, il a fait dormir un ami dans cette même chambre. Le lendemain, ledit ami lui a dit : "Je ne sais pas ce qu'elle a, ta chambre, mais en tout cas elle a quelque chose de très bizarre !" 

Autre terme que je découvre en écoutant l'émission : la "sérendipité", qui désigne le fait de trouver tout autre chose que ce que l'on cherchait, grâce à un certain "hasard objectif" (curieux terme). Toute recherche poussée sur un sujet donné contient son lot de hasards heureux, non quantifiables ; son lot de sérendipité.

J'ai en tête un souvenir lié à la rédaction de mon mémoire de licence, consacré à l'histoire économique et forestière d'une seigneurie du nom d'Orchimont au bas Moyen âge (oui, je sais, c'est passionnant). Je vérifiais, à la Bibliothèque royale, une référence en note de bas de page dans un livre de l'historien René Noël intitulé Quatre siècles de vie rurale entre la Semois et la Chiers (1050-1470). Sur la même page, une autre note qui ne m'intéressait pas de prime abord attira mon regard : l'auteur y faisait brièvement allusion à un compte des dépenses et recettes du duché de Luxembourg au tout début du XVe siècle, contenant une dizaine de folios consacrés à Orchimont... — Je me souviens m'être dit sur le moment : "Mais ça change tout !" — Le dépouillement en urgence de ce document comptable aux Archives de France à Paris a transformé de manière fondamentale la vision que je me faisais de mon sujet. C'est aussi, je m'en rends compte désormais, un exemple parfait de sérendipité appliquée à la recherche en sciences humaines. 

Un autre exemple de sérendipité : une guêpe en gros plan prise 
en photo par Flippo en 2008 alors qu'il voulait simplement 
photographier le morne stade olympique de Montréal.

* * *

Le sympathique patron du snack vietnamien à côté de mon travail est la caricature vivante de l'asiatique qui tient un snack asiatique. Il ressemble à Mister Twang du City Wok dans South Park. Quand il rigole, il lance constamment de petits "Hihi-hihi !" et quand il parle, c'est en prononçant les "R" comme des "L". 

C'est également un homme qui retient tout. Exemple : il y a environ un mois, dix étudiants entrent dans son snack plus ou moins au même moment. Chacun leur tour, ils commandent dix plats différents, comme : "Un sandwich vietnamien mais sans salade et avec une sauce aigre-douce à la place de la sauce piquante, s'il vous plaît" ou : "Un bœuf aux légumes mais serait-il possible de remplacer les nouilles par du riz cantonnais ?" Un quart d'heure plus tard, le gars sert tout le monde, dans l'ordre de la commande et sans aucune erreur ! Aujourd'hui, c'est le calme avant la tempête (le rush, c'est à 12h30, à la sortie des cours). Il a donc le temps de parler un peu avec moi :

« Ha ! Vous êtes toujours en tee-shirt... Vous n'avez pas froid ?
— Non car dehors, il fait bon pour le moment.
— Oui mais il y a quatre semaines, vous étiez aussi en tee-shirt et il faisait beaucoup plus froid !
— Je travaille à deux pas...   
Et vous faites quoi dans la vie, comme ça ?
— Je suis historien, euh, pour résumer...
— Ha ! Donc, vous devez être le collègue de la dame à la queue de cheval qui me commande souvent des scampis à la sauce piquante !
— Oui, je vois très bien de qui vous voulez parler...
— C'est bien elle qui habite près du parc automobile ?
— Euh... Je n'en ai aucune idée. »

Quand il discute avec un étudiant, ça donne à peu de choses près ceci :

« Alors, comment s'est passé l'examen de taxonomie ?
— Très bien, merci...
— C'était bien hier à 10 heures que vous le passiez, hein, hihi ?
— Euh... Oui, oui... C'est bien ça. »

* * *

À 20 heures, je fais office de quatrième joueur sur un terrain de badminton, à Ixelles. Sont présents Flippo, Pietro et Don Camillo. Je joue comme un pied et j'ai mal partout...

À 21h30, nous rejoignons Emily et Walter au Café de l'Université. Ils sont en train de jouer à un jeu sur le smartphone de Walter quand nous arrivons (une sorte de jeu de go simplifié ?). Walter tire une tronche jusque par terre et ne parle quasiment pas de la soirée. La raison : sa candidature pour un travail qu'il convoitait n'a pas été acceptée.

Je ne raconterai certainement pas ici mes divagations de fin de soirée sur l'attrait irrésistible de la prestance bourgeoise et sur le charme des nez altiers, ni mes calembours ridicules (du genre : "Il divague... et dix vagues, ça ne fera jamais un tsunami"). Pour donner simplement le ton de la soirée, je ne reprendrai qu'une seule des nombreuses sympathiques discussions...

« (...) D'un autre côté, pourquoi en serait-il autrement ? Ce n'est pas parce qu'on est en vacances au Canada qu'on a plus de chance de baiser qu'en Belgique...
Hé ouaip...
— Les mecs qui séduisent plein de femmes en Belgique, hé bien ils peuvent en séduire plein ailleurs...
— Et l'inverse est donc vrai aussi.
— Pourquoi aurait-on plus de chance de faire l'amour au Canada qu'en Belgique ? À cause de "l'attrait du touriste étranger" ? 
— Oui, ou alors simplement parce qu'il n'y a pas vraiment d'attaches, et que la fille sait pertinemment bien que tu repartiras bientôt.
— Ha oui, vu comme ça... »

Donc, pour le prochain voyage au Canada, faudra que j'achète à nouveau des préservatifs, comme la dernière fois, au cas où il pourrait peut-être éventuellement se passer quelque chose... (Et comme la  dernière fois, au retour, j'en ferai des ballons, histoire de ne pas les jeter !)

mardi 17 mai 2011

L'objectivation à outrance

Discussion avec ma collègue de bureau Wynka sur le rationnel et l'irrationnel, sur ce qu'elle appelle "l'objectivation à outrance" et aussi (rien à voir) sur Michel Foucault. Mon boulot n'est pas si ennuyant que ça tout compte fait. 

Le soir, juste un peu avant que je monte sur un terrain de badminton, Lewis me téléphone pour me parler entre autres de l'affaire DSK. Il tient vraiment des propos de gros connard machiste. Il dit que DSK est un priape qui n'aurait pas pu s'empêcher et que son seul problème a été de se trouver aux États-Unis quand il "s'est lâché" : "Tu sais, Hamilton, les Américains sont très puritains. En Italie, ça n'aurait posé aucun problème". Je m'engueule presque avec lui : je lui dis qu'un viol reste un viol, quelque soit le pays, et que, de toute façon, on n'est sûr de rien pour le moment ("laissez la police faire son travail", comme dirait Patrick Bialès). 

Badminton avec Zapata, Flippo, Pietro et Don Camillo. Souper avec Emily et Zapata, où le second essaye d'expliquer à la première pourquoi Alain Juppé est en fait un gros con et pourquoi la seule solution réside dans l'anarchisme et la gauche. Je ne peux pas lui donner tort. Je suis même entièrement d'accord avec lui mais je suis trop fatigué pour tenir une discussion. Deuxième jour sans CH3CH2OH. Pas d'effet de manque mais par contre, je suis dans mon état normal, c'est-à-dire beaucoup plus stressé, angoissé, triste et mal dans ma peau. Je continue l'expérience.