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jeudi 2 mai 2013

En chaussettes

La disparition. — Cinq heures de l'après-midi, au travail. Je regarde sous mon bureau, là où elles se trouvent la plupart du temps : rien. Je vais jeter un œil dans la salle de lecture, avant que le conseil d'administration ne débute : rien. Je retourne dans mon bureau, cherche partout, y compris dans les endroits les plus improbables (comme au-dessous du percolateur) : rien.
Je me tourne vers Wynka : « Je ne retrouve plus mes chaussures !
— N'importe quoi !
— Non, je te jure : mes chaussures ont disparu ! »
Je me mets à paniquer : si quelqu'un les a volées, comment vais-je faire pour retourner jusqu'à mon appartement, à Bruxelles ? Vais-je devoir marcher en chaussettes sur le trottoir jusqu'à l'arrêt de bus, puis jusqu'à mon train, puis jusqu'à mon tram, puis jusque chez moi ? J'imagine la discussion, sur le quai de la gare : « Pourquoi vous promenez-vous en chaussettes, Monsieur ?
— Laissez-moi vous expliquer : dès que j'arrive au bureau, j'enlève mes chaussures et je passe ma journée en chaussettes. Mais aujourd'hui, au moment de récupérer mes chaussures, je me suis rendu compte qu'elles s'étaient envolées. Pfiut ! Envolées ! C'est cocasse, n'est-ce pas ? »
Je retourne dans la salle de lecture, où j'explique à d'autres collègues, entourés de membres du conseil d'administration, que je ne retrouve plus mes chaussures. C'est fantastique : tout le monde sait maintenant que je me balade en chaussettes au bureau. Prise de pitié, Christiane finit par me rassurer : « Okay, c'est bon Hamilton, je vais te montrer où nous les avons cachées !
Quoi ? Vous avez caché mes chaussures ?
— Hé ! C'était une idée de Lodewijk ! C'est lui qui les a vues sous ton bureau et qui m'a dit : "Oh, allez, cache-les, cache-les" ! »
Voilà pourquoi j'aime ce boulot : pour l'atmosphère !

Aura. — En début de soirée, avec Alizé et Pat, j'assiste à nouveau à une conférence-débat « Philo » au théâtre Marni. Le sujet tourne toujours, mais de manière plus lointaine cette fois-ci, autour du même aphorisme de Nietzsche : « Nous avons l'art pour ne pas mourir de la vérité » (voir ici). Le conférencier s'intéresse entre autres au concept d'aura développé par le philosophe allemand Walter Benjamin, notamment dans son essai L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique (1936). L'aura, d'après Benjamin, est ce qui fait qu'une œuvre d'art est unique, authentique : c'est un « ici et maintenant » dont seul l'original est pourvu. L'arrivée de techniques permettant la reproduction massive d'œuvres (comme la photographie et, surtout, le cinéma) marque l'affaiblissement de l'aura et transforme radicalement la façon dont l'art peut être perçu : après une dimension religieuse et culturelle, l'œuvre d'art a acquis, avec la reproductibilité, une dimension politique. (J'ai résumé, trop sans doute.)

Petit monde. — C'est vraiment un tout petit monde que ces conférences « Philo ». Elles sont ouvertes à tous mais ne touchent, par la force des choses, qu'un public très restreint. La plupart des gens présents dans la salle semblent se connaître, s'apprécier et partager de nombreux points de vue communs sur le monde. J'ai l'impression d'être déphasé avec le milieu, comme souvent.

Au Pantin. — Seconde partie de soirée, seul au café « Le Pantin », à quelques mètres de la place Flagey. Je lis, pour passer le temps, le chapitre 41 du tome II du Monde comme volonté et représentation d'Arthur Schopenhauer intitulé « Sur la mort et son rapport à l'indestructibilité de notre essence en soi » (tout un programme !). Schopenhauer est un excellent observateur désabusé : je lis sa métaphysique en soupirant, mais j'aime ses observations. (Il faudra que j'en reparle une autre fois.) — Amy et Zapata arrivent vers onze heures du soir. Ils reviennent d'un concert de ska-punk progressif canadien qui se tenait au Magasin 4. Flippo ne les accompagne pas : il a tout récemment « marché sur une vis placée malencontreusement verticalement sur le trottoir... La vis a traversé sa godasse et on a dû l'emmener aux urgences. » — Nous prenons quatre tournées, discutons de plein de choses (je ne me souviens plus des sujets de conversation), puis je prends un taxi. Je ne sais pas quelle heure il est. Deux heures du matin ? Je pense que... euh... je suis un peu saoul.

lundi 22 avril 2013

731

Bougies. — Juste avant le 22 avril 2012, j'avais fêté le premier anniversaire de mon journal en publiant coup sur coup un adieu à Wittgenstein et un questionnaire de Proust augmenté dûment rempli. Aujourd'hui, 22 avril 2013, à l'occasion du deuxième anniversaire du même journal, qu'ai-je fait ? Rien. Aujourd'hui, je suis, comme toujours, dépassé par les événements ! J'avais réfléchi à une forme de célébration, mais je ne l'ai pas concrétisée, faute de temps. Faisons donc comme si de rien n'était : de toute façon, les anniversaires sont là pour nous rappeler que nous nous éloignons de plus en plus de l'enfance ; que nous devenons nuls, réactionnaires, rigides, vieux, vides, sans idée, sans vie et sans intérêt. — Si je bois autant à chaque anniversaire, n'est-ce pas pour oublier que je deviens de plus en plus con ? À moins que ce ne soit l'inverse ? (« Tu es certain que tout va bien, Hamil ? »)

Relecture. — Les débuts de mon journal sont faciles à résumer. J'écrivais quelques lignes et je m'en contentais : « Christelle revient de Lyon », « Je suis malade », « Je prends le train », « J'ai croisé le sosie d'Ernest Hemingway dans les toilettes du Metteko », etc. — Puis est venue la période dite « prolixe » durant laquelle je décrivais tout ce que je vivais, jusqu'au bout d'épinard que j'avais réussi, non sans mal, à extraire alors qu'il était implacablement coincé entre ma canine et ma prémolaire, ce jeudi de septembre où, assez curieusement, un merle battait des ailes beaucoup plus lentement que d'habitude au-dessus de ces deux bouleaux se dressant majestueusement dans la grande pelouse située au sud-ouest de la maison familiale. — Aujourd'hui, je suis beaucoup plus concis : j'essaye d'extraire l'essence de ma journée, sans entrer dans ces détails qui n'intéressent personne. Mais il y a un problème : l'essence ne se manifeste pas toujours et, à défaut de carburant performant, je suis obligé d'utiliser de la bagasse. Voilà une confession qui, pour le moins, fera plaisir aux écologistes !

Place réservée. — D'habitude, Wynka ne s'assied pas sur cette chaise-là pendant le repas de midi, parce qu'elle sait que c'est ma chaise depuis presque exactement sept ans. De la même manière, Christiane s'installe toujours à ma droite, en bout de table. Un esprit malveillant a-t-il eu envie, ne fût-ce qu'une seule fois, de déloger Christiane de son bout de table ? Non : l'événement n'a jamais eu lieu. Et quand Rolande mange avec nous, elle est toujours assise en face de moi : je n'ai jamais vu Rolande manger sur un autre siège que celui qui se trouve en face de moi. — Mais aujourd'hui, lorsque j'arrive, en retard, dans la salle de lecture pour le repas de midi, Wynka est installée à ma place ! Je sais qu'elle sait que c'est ma place... « Veux-tu que je change de chaise ? me demande-t-elle gentiment.
— Non, non, ça ira !
— En es-tu sûr ?
— Oui, oui, ça ira ! Sans problème, ha-ha-ha ! »
(Ils arborent tous leur petit sourire, mais je survis sans aucune difficulté.)

Rapport d'activités. — Toute cette énergie dépensée à pondre des rapports expliquant en quoi consiste notre travail, puis à les corriger, à les illustrer et à les mettre en page... Voilà encore une belle mise en abyme : bientôt, nous passerons l'année entière à préparer avec le plus grand soin des rapports d'activités décrivant la rédaction d'autres rapports d'activités. Dans ces rapports-là, nous expliquerons, un peu gênés, que notre seule activité de l'année précédente aura été d'écrire les rapports d'activités de l'année d'avant. La boucle sera alors bouclée, les responsables seront satisfaits et je pourrai enfin me consacrer à plein temps à mon passe-temps favori : mettre en page des rapports d'activités dans lesquels il sera dit que j'ai mis en page, de manière prioritaire, d'anciens rapports d'activités.  Voici l'homme qui, dans sa vie, ne fait qu'écrire sur ce qu'il a déjà écrit.

lundi 8 avril 2013

L'attaque du pigeon

De bon matin, dans la voiture de ma mère qui me conduit jusqu'à la gare, le journal radiophonique de sept heures s'ouvre sur une futilité : l'histoire d'un homme qui a reçu une amende de cinquante euros pour avoir écouté trop fort de la musique alors qu'il était au volant de son véhicule.
« Est-ce avec une actualité si insignifiante que l'on commence un journal, à une heure de très grande écoute, sur la première radio francophone du pays ?
— Ce n'est pas si insignifiant : le monde est de plus en plus incivique ! » me rétorque ma maman.
Je soupire mais je ne réponds pas : à quoi bon ? Le reportage continue. Le contrevenant a même droit à une interview dans laquelle il explique entre autres avoir passé l'âge de mettre la musique à fond dans sa voiture. Je me dis que ce monsieur doit avoir au moins un ami journaliste au sein de cette radio pour arriver à occuper l'antenne si longtemps avec son banal problème administratif. — Je réfléchis un instant et reviens, fort heureusement, assez rapidement sur ma première opinion : après une information d'un tel poids et d'une si grande qualité, j'espère de tout mon cœur qu'un important débat viendra secouer le pays, voire l'Europe tout entière : le monde est-il en train de devenir incivique ou bien l'homme était-il dans son droit ? Le policier a-t-il abusé de son autorité ? Jusqu'à quel volume sonore peut-on écouter la radio sur la voie publique ? Et surtout : pourquoi le lièvre-wallaby à lunettes préfère-t-il vivre seul la nuit dans la moiteur tropicale de l'Île de Barrow ? Et aussi : pourquoi ce dernier s'enfuit-il en zigzaguant ? — Ha, comme il me tarde d'enfin détenir les réponses à tous ces mystères de la nature qui, depuis tant de millénaires, tenaillent l'humanité en mal de savoir !

Au boulot. — Je déboule dans la salle de lecture. Mon air faussement affligé cache difficilement un méchant rictus de contentement :
« Margaret Thatcher est morte !
— Eh bien, il lui en aura fallu du temps ! », s'exclame Christiane.

Premier bureau du deuxième étage.
« Margaret Thatcher est morte !
— Ha bon ?
— Après Reagan et Friedman, encore une de moins ! »

Second bureau du deuxième étage.
« Margaret Thatcher est morte !
— Oh-oh ? »

Le décès de Thatcher représente une libération symbolique pour la gauche. — Si une personne encense Thatcher et sa façon de voir le monde, elle ne peut pas être de gauche : voilà un baromètre particulièrement fiable.

La politique néolibérale (privatisation de ce qui avait été nationalisé dans l'immédiat après-guerre, dérégulation, ouverture totale de l'économie aux capitaux étrangers...) que Thatcher a mise en place dans ce laboratoire économique qu'était la Grande-Bretagne des années 1980 est en ce moment une réalité plus vivace que jamais — et pas qu'en Angleterre ! Pas la peine de pleurer sa mort, mais pas la peine non plus de s'en réjouir outre mesure, car le thatchérisme sert aujourd'hui de mortier aux briques du mur européen — et pas qu'européen !

Cette fois-ci, il aura seulement fallu cinq petits jours pour que Thatcher, première sur ma liste des personnalités qui feraient bien de rejoindre au plus vite le Royaume des morts, ne décède réellement. — Idée lumineuse : et si je me reconvertissais en oracle et adressais des prophéties à destination de tous ces gobe-mouches qui croient au moindre signe ?

Le soir, de retour chez mes parents. — Ma mère me raconte cette curieuse anecdote : Gaëlle et elle sont allées boire une grenadine et un café à la terrasse chauffée d'une brasserie de la rue de la Monnaie, à Namur. Soudain, un pigeon a fondu sur elles pour piquer les quelques cacahuètes qui traînaient dans un petit bol au centre de la table. L'animal a renversé au passage la grenadine de ma fille qui s'est déversée partiellement dans le café de ma mère. — Va-t-il bientôt falloir se réfugier dans un restaurant de la Bodega Bay et barricader toutes les fenêtres ?

« Flûte, ça y est : je n'ai à nouveau plus de voix !
— Moi, j'ai ça tout le temps à l'école », répond Gaëlle dans le salon, « tellement je n'arrête pas de parler ! »

mardi 12 mars 2013

Blizzard

Lorsque, de très bon matin, le blizzard souffle, le chemin vers ce bureau très éloigné de mon domicile me semble encore plus parsemé d'embûches qu'en temps normal. J'atteins tout de même sans encombre la gare de Bruxelles-midi, où les panneaux d'affichage sont constellés de rouge et où les annonces de retard et de suppression de trains se succèdent.

Il aurait sans doute été plus sage de travailler chez moi aujourd'hui. Trop tard : je suis déjà dans un train qui roule à toute allure à travers la campagne flamande pour rattraper son retard. Après Leuven, le paysage est grandiose, proche du « blanc dehors » (whiteout), ce phénomène météorologique des régions froides du globe durant lequel l'horizon se noie complètement entre un sol d'un blanc immaculé et un ciel qui possède les mêmes tons laiteux.

Le train est évidemment plus chargé que d'habitude : toute personne sensée voulant tout de même parcourir de longues distances malgré le blizzard prendra le train et non la voiture. L'homme assis en face de moi, âgé d'environ soixante ans, semble vouloir faire un brin de causette. C'est un entrepreneur qui a rendez-vous chez un client à Liège : « Le client voulait annuler à cause du temps... "Hors de question !", lui ai-je répondu au téléphone, "Je suis déjà dans le train !" » ; « J'étais en France hier et j'ai vu trois chasses-neiges côte à côte sur l'autoroute ! Oui, oui, vous m'avez bien entendu : côte à côte ! Ils nettoyaient les trois bandes en même temps ! »

À la gare de Liège-Guillemins, un peu avant neuf heures du matin, les retards s'intensifient et atteignent parfois des proportions vertigineuses. Sur les quais, attendant ma correspondance (en retard donc), j'ai noté cette annonce, dont la ridicule précision horaire a provoqué chez moi un éclat de rire : « Attention. Suite à un problème à Trois-Pont, le train à destination de Herstal partira maintenant avec une heure et 54 minutes de retard. Veuillez nous en excuser. »

Finalement, je n'arriverai au bureau qu'avec quarante-cinq minutes de retard, ce qui n'est pas si mal compte tenu des conditions climatiques. Seules Sylvette et Christiane sont présentes. Mes autres collègues ne peuvent sortir de chez eux : leur voiture est bloquée et aucun bus ne circule. — Train ! Seigneur des neiges ! Héros de la glaciale et téméraire traversée ! Ce que tu as aujourd'hui accompli, aucun autre tas de ferraille n'en aurait été capable ! Georges-Jean Arnaud ne s'est pas trompé lorsqu'il t'a choisi comme moyen de transport privilégié de la nouvelle ère glaciaire qui recouvre la Terre dans La Compagnie des glaces ! Hourra ! Hourra ! Puisse ton règne durer jusqu'à ce que les pierres deviennent des roches recouvertes de mousse, comme ils disent par là-bas, dans l'Orient lointain.

Au soir, c'est la « panique sur le rail », écrivent les médias. Les navetteurs qui doivent rentrer chez eux se rongent les ongles, les panneaux d'affichage restent désespérément vides, etc. Je reste donc de longues heures à attendre qu'un train arrive ? Non, absolument pas : je réussis à en happer directement un et je suis de retour à mon appartement à dix-neuf heures, pour ne plus en sortir. — Train ! Seigneur des neiges ! Etc.

Cet article est à placer, comme souvent, dans la catégorie : « Qu'est-ce qu'on peut dire quand on a rien à dire ? »

mercredi 6 février 2013

« C'est vous l'historien ici, non ? »

Le serrurier. — Lorsque le serrurier de la commune surgit dans notre bureau en ce début d'après-midi (voir l'article d'hier pour le commencement de l'histoire), Wynka, feutre fluo en main, a le nez plongé dans ce gros rapport sur lequel elle travaille d'arrache-pied depuis des semaines ; quant à moi, je prépare un diaporama en vue d'une conférence que je donnerai demain à La Louvière. C'est moi qui m'occupe de la prise de contact avec le serrurier. Je lui donne mon trousseau de clés et il inspecte le mécanisme de la porte pendant quelques secondes avant de déclarer : « C'est juste un problème de huilage ! J'ai de l'huile dans ma camionnette. Je reviens dans un instant ! » Il s'apprête à quitter la pièce et à redescendre les escaliers, mais un ouvrage dans la bibliothèque attire son attention : « Tiens, c'est un livre sur Hitler que vous avez là ?
— Eh bien ! Oui... Nous étudions les phénomènes d'extrême droite, donc...
— Et sur Léon Degrelle, vous en avez, des livres sur Degrelle ?
— Oh oui, je pense... Christiane, on a des livres sur Degrelle ici, hein ?
— Oui, oui, bien sûr, me répond Christiane, qui range justement les rayons de la bibliothèque.
— Vous allez voir, me lance le serrurier, bientôt, on va le réhabiliter, celui-là !
— Réhabiliter Degrelle ?
— Pourquoi me regardez-vous avec des grands yeux ? C'est vous l'historien ici, non ?
— Euh...
— Pendant que Spaak et les socialistes fuyaient et laissaient tomber le peuple belge, Degrelle allait combattre les bolchéviques sur le front de l'Est ! Vous le savez, ça, au moins ?
(Ne pas s'énerver.)
(Wynka reste plongée dans ses feuilles.)
(Que répondre ?)
— Mais... euh... Degrelle était un collaborateur, proche du régime nazi !
— Oui, mais il n'a déporté personne, lui, à l'inverse des socialistes ! Il est allé courageusement combattre les rouges, à l'Est. Et je l'admire vraiment pour ça...
— Les socialistes ont déporté des gens ?
— Oui, Spaak et toute sa clique !
— Spaak ? Mais...
(Il était en exil, Spaak...)
(Christiane, qui se trouve dans le dos du serrurier, me regarde avec les sourcils froncés et un petit sourire.)
(Wynka ne bronche toujours pas.)
Je n'invente rien, j'ai vérifié mes sources : j'ai lu ça sur le Web !
— Sur le Web ?
— Je suis prêt à changer d'avis, hein...
— Euh... Eh bien, si vous voulez, nous pouvons vous montrer des exemplaires de Rex, le journal de Degrelle. C'est un brûlot d'extrême droite, antisémite et pro-nazi...
— Oui, antisémite, d'accord, mais ça n'est pas du tout la même chose !
— Ha bon !
— Mais oui, l'antisémitisme, ça n'a rien avoir avec la déportation ! C'est comme pour les Musulmans aujourd'hui.
(Les Musulmans ? Quel rapport ?)
(Silence.)
— Et les petites voitures du peuple ! Et les autoroutes ! Hitler n'a pas fait que des conneries, vous savez... Bon, c'est vrai qu'il y a eu les camps de concentration, tout ça... Ça, je ne cautionne pas... Bon, allez, c'est pas tout ça, je vais chercher l'huile ! »
Il sort du bureau. Et moi, je reste devant la porte d'entrée, les bras ballants. Somme toute, je n'ai rien pu lui opposer, à ce type : sans doute y avait-il trop de discours à déconstruire en une seule discussion ? Ou bien ne suis-je pas du tout armé pour ce genre de débat, tout simplement ?

La cliente du supermarché. — À la caisse du supermarché, au soir. La femme qui me suit dans la file dépose sur le tapis roulant de la charcuterie, une bouteille de vin, une bouteille de Coca-Cola et un flacon de DesTop. Je lorgne ses achats. Elle me lance, pince-sans-rire : « J'ai grand-soif !
— Je vois ça...
— Le DesTop, rien de tel dans cette situation !
— Ha oui, c'est clair que ça débouche !
— Oui... Il ne me restera même plus d'estomac, après ça !
— Ça, c'est sûr... »
(Est-ce une sorte de conversation codée ?)
(Je me suis demandé après coup — c'est-à-dire quatre heures plus tard — si c'était de la drague ou une déclaration de suicide, ou autre chose encore, mais je pense que c'était peut-être plus de la drague car en définitive, elle m'a lancé un « Salut ! » très enthousiaste quand je suis reparti avec mes courses.)

mercredi 16 janvier 2013

À rebrousse-temps

Archéologues malgré eux. — Je comble à rebrousse-temps (ce joli terme prend sa source à la traduction d'un titre de P.K. Dick) les cinq interstices localisés entre ta fête d'anniversaire et la mienne. Dans quelques jours, plus personne ne s'en apercevra mais pour le lecteur assidu, celui ou celle qui lit ce blog quotidiennement — et il semblerait que ce lecteur- existe bel et bien ! —, la lecture ressemblera à une descente dans les profondeurs de la page. — Pendant quelques jours, ce lecteur se transformera en archéologue malgré lui, lisant par strates successives les épisodes de ma vie... à moins qu'il n'utilise un agrégateur de contenus, auquel cas il ne goûtera nullement aux joies de la fouille.

Le plagiat en héritage. — Un titre opposé au reste du texte par un tiret cadratin pour structurer chaque paragraphe : Nietzsche utilisait le même procédé dans ses ouvrages aphoristiques (comme Humain, trop humain ou Le Gai savoir, que je viens de me procurer en ce lundi de congé). — Constat : j'employais cette technique avant de lire quoi que ce soit de Nietzsche, de la même manière d'ailleurs que j'abusais déjà du tiret cadratin avant de découvrir Wittgenstein. Cependant, je me considère comme bien trop bête pour avoir trouvé tout seul cette habile structuration. La question est donc avant tout de savoir qui j'ai bien pu copier en décidant de ponctuer mes paragraphes de la sorte : si ce n'est Nietzsche, aurais-je plagié à mon insu un plagiaire de Nietzsche ?

Thaumaturgie informatique. — Le clavier et la souris de cet antique ordinateur ne répondent plus depuis des semaines, me préviennent Christiane et Sylvette. De bon matin, assis devant la machine récalcitrante que je viens seulement d'allumer, je constate que les deux périphériques fonctionnent pourtant parfaitement. Conclusion rationaliste : la panne était temporaire ; conclusion mystique : par ma seule présence, je commande aux machines ! — J'ai raté une belle occasion de lancer devant la vieille carte-mère paralysée : « Lève-toi, prends tes circuits électroniques et marche ! »

Le syndrome de l'imposteur. — Je leur dis : « Je donne l'image de quelqu'un qui maîtrise parfaitement toutes ces matières (la mise en page, le Web, les métadonnées et, plus personnellement en ce moment, des morceaux de philosophie) mais en réalité, je n'y connais que dalle. Mon entourage finit lui-même par croire que je m'y connais et pense sans doute : "Ha, voilà quelqu'un qui s'y connaît !", mais en fait, c'est faux : j'usurpe complètement ma condition. » C'est comme si j'avais constamment besoin de faire mes preuves, de montrer que je suis capable de cerner un problème de la manière la plus parfaite et professionnelle possible. (J'ai les mêmes hésitations avec ce blog : tout ce que j'y écris est en quelque sorte une usurpation de mon identité ; rien ne m'appartient en propre ; je ne suis pas capable de ça — et ne pas constater que je suis foncièrement malhonnête serait encore plus malhonnête.) Lorsque j'explique que j'ai constamment l'impression d'être un usurpateur dans tout ce que j'entreprends, mon chef Lodewijk ne comprend pas (« Si tout le monde reconnaît ton savoir dans une discipline, en quoi es-tu un usurpateur ? ») tandis que Charlotte s'exclame : « C'est le syndrome de l'imposteur ! ». Elle-même en « souffre » apparemment. Conclusion de mon chef : « Bon, sur le temps de midi, on vous couchera sur la table et vous nous expliquerez clairement votre problème. » — J'imagine déjà le tableau !

jeudi 10 janvier 2013

Histoires de bières et de talents

Subjectivité. — Lors du repas de midi, au bureau, ça recommence ! Nous buvons le Champagne que j'ai apporté à l'occasion de mon anniversaire lorsque Sylvette ouvre les hostilités... « Tu n'y as pas été avec le dos de la cuiller avant-hier, me dit-elle.
— Pardon ?
— Delphine nous apporte gentiment une grande bouteille de bière et la première chose que tu lâches après l'avoir goûtée, c'est : "Ce n'est vraiment pas bon !"
— Oui, et alors ? C'était la stricte vérité ! Elle n'était vraiment pas bonne, cette bière...
— Mais ça ne se dit pas ! C'est impoli ! Et puis, le goût, c'est subjectif. Tu aurais dû dire : "Je ne la trouve pas bonne !"
— C'était une très mauvaise bière. Ce n'est pas si subjectif que ça.
— Si, c'est une question de goût personnel !
— Non. Elle était mal brassée et trop sucrée. Elle ressemblait à un soda. Ce n'était pas de la bière mais de la limonade. Un amateur de bières reconnaîtrait ce fait à la toute première dégustation.
— Oui, elle avait un goût bizarre. Comme si elle n'avait pas fermenté, approuve Charlotte.
— Ha ! Vous voyez ?
— Moi, pourtant, je la trouvais bonne, dit Lodewijk.
— Mais ce n'est pas possible ! Attends... Tu prends une bière trappiste, disons une Westmalle triple, et tu la compares avec cette bière ignoble mal fermentée : forcément, la Westmalle sera cent fois meilleure !
— Il y a des gens qui n'aiment pas la Westmalle et qui préféreraient sans doute l'autre bière.
— Mais ça n'a rien à voir avec le fait d'aimer ou de ne pas aimer ! Par exemple, je n'aime pas la Rochefort mais je reconnais que c'est une très bonne bière, bien équilibrée.
Tu reconnais que c'est une bonne bière. C'est donc subjectif. »
La discussion s'éloigne du goût de la bière pour s'ouvrir, curieusement, sur la question du talent artistique. Le talent, est-ce une valeur totalement subjective ou peut-on arriver à un certain consensus objectif ? Là encore, c'est Charlotte et moi versus le reste de l'équipe.

Repas d'anniversaire. — Pour changer d'environnement, j'ai proposé à Léandra et Andrew de fêter mon anniversaire au Restobières, dans le quartier des Marolles à Bruxelles. Nous sommes accueillis par le sympathique patron qui nous propose, avec son accent brusseleir, quelques nouveautés qui ne sont pas reprises sur la carte : « Y a de l'escavèche en plus dans le menu, ici... C'est de la truite... » (Miam !) — C'est pas cher, c'est délicieux, c'est original : ce Restobières, je le rajoute à ma liste des endroits où l'on mange très bien à Bruxelles. Seule ombre au tableau : l'unique bouteille d'Orval du restaurant est piégée dans un casse-tête infernal que nos voisins de table ont essayé d'ouvrir pendant presque deux heures, sans succès. — Léandra, Andrew et Hamilton arriveront-ils à débloquer la bouteille, en fin de soirée ? Suspense... Non.

« Le génie, ça n'existe pas ! » — Je leur explique la discussion de ce midi sur le talent.
« Le talent, c'est quelque chose qui est reconnu par tous à une époque et dans un contexte donnés, tranche Léandra.
— Tu parles comme Schopenhauer : les gens talentueux s'adaptent parfaitement à leur temps...
— Mais le talent, surtout, c'est quelque chose que tout le monde reconnaît d'office, directement.
— Ha bon ?
— Oui, oui... Pour reconnaître quelqu'un de talentueux, pas besoin d'être initié, ni même cultivé.
— Il y a aussi l'autre question, celle du génie...
— Oh, je ne crois pas au génie, conclut Léandra, très péremptoire. Le génie, ça n'existe pas ! »

mercredi 24 octobre 2012

Cairn

« Chacun qui est sorti de ses premiers rêves de jeunesse, qui considère son expérience propre et celle d'autrui, qui a promené son regard dans la vie, dans l'histoire du passé et de son époque, et enfin dans les œuvres des grands poètes, celui-là, à supposer qu'aucun préjugé profondément ancré et indélébile ne paralyse sa faculté de juger, admettra la conclusion que le monde des hommes est l'empire du hasard et de l'erreur qui y gouvernent sans pitié, à petite comme à grande échelle, épaulés par la bêtise et la méchanceté qui agitent leur fouet. » (A.S., Le Monde..., § 59.)

(Après l'austérité de Wittgenstein, Schopenhauer est comme une explosion !)

Quiconque me connaissant un tant soit peu, ne fût-ce qu'à travers ce journal, trouvera l'affirmation qui suit pour le moins étrange : je suis heureux. Heureux non pas de façon fugace et ponctuelle, comme ce fut le cas à diverses reprises au cours de ces quatre dernières années, mais de manière pleine et entière. Je l'étais hier, je le suis encore aujourd'hui et, pour la première fois depuis des années, je sais que je le serai toujours demain.

L'on pourrait croire que la lecture attentive de Schopenhauer-le-pessimiste, aux yeux duquel la vie terrestre ne permet aucune « authentique félicité », me plongerait dans la pire des dépressions. Or, c'est tout le contraire qui est en train de se passer, pour une raison qui tient sans doute en partie à ma façon de marcher à contre-sens : l'optimisme béat me désole tandis que le pessimisme véritable me soulage. Rencontrer, au hasard des lectures, un pessimiste génial et ironique qui conçoit le monde à la manière d'une immense tragédie me remplit littéralement de joie ! (Voilà donc le sens de ce que j'écrivais déjà ici, à savoir que « quand je suis heureux, j'aperçois tout aussi bien l'inanité de l'existence, mais plutôt que de m'en démonter, j'en ris de bon cœur ».)

Mais ce n'est qu'un des aspects, somme toute fort annexe, de mon bonheur actuel. Pour être exact, la lecture de Schopenhauer constitue même presque une conséquence de mon bonheur. Car si je lis des monuments de pessimisme et ne m'en porte pas plus mal, c'est déjà que tout va bien ! — Il y a donc autre chose, évidemment : pour la première fois depuis des années, j'ai réussi à me dépêtrer d'un fantôme pernicieux nommé alcool... Ce n'est pas que je ne boive plus du tout. Non. C'est surtout que je suis passé, en deux journées, d'une consommation excessive (comprendre : de 4 à 8 verres de bière ou de vin par soir) à une consommation normale (un verre, voire pas du tout). Pour une fois, la cure porte ses fruits depuis deux semaines et j'en ressens vraiment les résultats sur ma façon d'être et de vivre.

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Dans le train, ce matin, arrivant en gare de Liège, je me lève en même temps que cette nouvelle navetteuse qui, il y a quinze jours, lisait un gros ouvrage sur les nanoparticules. Elle me regarde longuement, sans sourire. Je la regarde aussi. Puis je détourne le regard. Puis je la regarde à nouveau : elle m'observe toujours en silence. Bizarre ! (Elle affiche constamment un petit air triste et sérieux, c'est très intrigant.)

(Non, non, non, non, NON !)

Au boulot, sur le temps de midi, une discussion sur l'amour. J'explique à mes collègues qu'à mes yeux, il ne peut y avoir qu'une seule façon de tomber amoureux, mais la plupart ne me comprennent pas. Je pense que Lodewijk me trouve puéril et que Wynka et Christiane sont totalement en désaccord avec ce que je raconte. Elles disent quelque chose comme : « Il peut y avoir une multitude d'expériences amoureuses différentes. » Et moi de répondre : « Nous ne décrivons pas du tout le même phénomène ! » En fait, je parle de ce mélange de pensées et de sensations physiques qui consiste à voir pour la première fois quelqu'un — le/la voir vraiment — et de se dire directement, avec la plus grande certitude, sur base du seul comportement général de cette personne : « Celle-là, je l'aime ! », sans pouvoir le moins du monde expliquer pourquoi. « Quand ça se passe de cette manière, expliqué-je, ma mémoire garde un souvenir extrêmement clair du moment ; de ce moment précis où, sans raison, je suis tombé amoureux. » Charlotte comprend parfaitement ce à quoi je fais allusion. Elle est la seule de l'équipe mais ça me rassure quand même !

(Et si tout cela n'était qu'une construction de l'esprit, un simulacre, un faux-semblant ?)

Et puis, il est question de couples qui se forment de manière « pragmatique » et d'amour « qui vient avec le temps ». J'énerve sans doute tout le monde en déclarant à nouveau, très péremptoire : « Non, non, non, on ne parle absolument pas de la même chose ! » et en affirmant haut et fort que je préfère de loin passer des années entières de célibat plutôt que de partager ma vie avec quelqu'un que je n'aime pas profondément.

« Mais tu risques de ne jamais retrouver personne !
— Parfaitement ! »
(... Et c'est le prix à payer si je veux, un jour peut-être, vivre quelque chose d'unique et de merveilleux.)

jeudi 2 août 2012

5. Spasmophilie

5.1. Durant le repas de midi, ma collègue Charlotte, à la suite des questions existentielles du fils de Christiane sur la peau [4.1], oppose la laideur du corps humain à la beauté animale : « Franchement, il n'y a rien de plus moche qu'un être humain... à part peut-être un ver de terre ! » (Celle-là, il fallait que je la note quelque part !)
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5.2. Au retour, dans le train entre Liège et Huy, une altercation. Au fond du wagon, un jeune couple ; à trois mètres de là, dans l'avant-dernière rangée, une jeune femme à l'allure gothique. (Hamilton, lui, est assis un peu plus loin et note placidement sur son ordinateur la moindre phrase échangée.)

5.2.1. La jeune femme arrive très fâchée devant le couple et dit à la fille : « T'arrêtes ça, maintenant ! T'arrêtes de mettre du parfum partout et de filmer avec ton smartphone. T'es dans un train public. Y a des gens qui n'ont pas envie que tu les filmes... Tu filmes pas les gens ! Tu filmes PAS les gens ! Et t'arrêtes avec ton parfum !
— Non, mais faut te calmer, hein !
— Non, je ne me calmerai pas. Vous faites chier tout le monde, là. Gamins de merde ! C'est pas notre problème, à nous, si vous n'avez aucune éducation !
— Ça va, c'est bon, elle a compris, elle ne le fera plus, tempère le compagnon. Retournez à votre place, maintenant, s'il vous plaît. »
Mais elle continue sur sa lancée :
« On n'en peut rien si ta mère ne t'a pas élevée...
Quoi ? Mais qu'est-ce que tu dis sur ma mère, toi ? Qu'est-ce que tu en sais ? Mais casse-toi, casse-TOI ! » 
Et elle fond en larmes...
« Pouvez-vous retourner à votre place, maintenant ? redemande le gars très calmement, tout en essayant de consoler sa compagne.
— Je vais m'asseoir... Je vais m'asseoir », assure la dame en levant les mains et en retournant lentement vers son siège tout proche.

5.2.2. La fille n'arrête pas de pleurer et son copain essaie tant bien que mal de la réconforter... Mais ses sanglots se transforment en hoquets, puis en une saloperie de crise d'angoisse. Elle commence à trembler et à respirer profondément, très rapidement, par saccades (elle nous fait une belle grosse crise d'hyperventilation ou je ne m'y connais pas).

5.2.3. Entretemps, je reçois un coup de fil de Zapata, afin de préparer le déménagement de ce samedi. Avant de raccrocher, mon interlocuteur me dit : « Attends, Flippo veut absolument te dire un truc ! » Ha ? Flippo : « J'ai vu un boxeur canadien aux Jeux olympiques hier... Il venait de Trois-Rivières et il avait l'air très sympa ! » (Depuis plus de trois mois, pour une raison inconnue, Flippo tente de me convaincre d'aller visiter Trois-Rivières pendant notre voyage au Québec. Pour le moment, j'ai tenu bon, mais je suppose que je vais finir par céder sous l'énorme pression psychologique.)

5.2.4. Retour à la fille en pleurs... En gare de Huy, elle est toujours en état de choc. L'autre dame, avant de sortir du train, s'avance à nouveau vers elle et revient à la charge, mais de manière presque attendrissante : « Je suis désolée, je suis désolée...
— Allez-vous-en, s'il vous plaît, lui répond le copain. Vous en avez déjà assez fait comme ça ! Elle est en train de faire une crise de spasmophilie...
— Ouais, c'est ça... Une crise de connerie surtout... [!] »
L'autre sort alors de ses gonds.
« Sale pute, je vais te tuer ! Ma mère est morte, elle est morte ! Ma mère est décédée, putain, tu n'as pas à traiter ma maman de cette façon, espèce de sale pute ! Je vais la tuer, JE VAIS LA TUER ! »
Le copain la retient du mieux qu'il peut...
« Ça ne sert à rien, allez, ça ne sert à rien...
— Je m'en fous ! Je vais descendre du train, je vais lui péter sa sale gueule, à cette pute, j'en ai rien à foutre ! »

5.2.5. Plus tard, le gars expliquera, toujours aussi calmement — il ne s'est pas départi de son calme une seule fois — à une dame plus âgée un rien psychologue venue soutenir la fille en pleurs : « Il y a des personnes dans ce monde qui ne se rendent pas du tout compte de ce qu'elles disent... »

5.2.6. Cette mode qui consiste à filmer les gens dans les espaces publics à l'aide de son smartphone est apparemment quelque chose de plus en plus répandu. J'ai tendance à condamner ce type de comportement, mais en même temps, qu'ai-je fait du §5.2.1 au §5.2.5 si ce n'est enregistrer à ma manière des paroles et des actions qui ne me regardaient en rien ? — Le rapport est ténu, mais il y a néanmoins dans les deux cas un petit côté « voyeur » assez désagréable.

mercredi 1 août 2012

4. L'anarchisme selon Léon

4.1. En ce moment, ma collègue Christiane parle fréquemment des comportements de son petit garçon de deux ans et demi, en les comparant à ceux d'Adrien Monk : « Dès qu'il voit un aspirateur, il veut l'utiliser pour enlever la poussière », ou bien : « Il a passé une demi-heure sur la pointe des pieds à essayer de remettre un DVD à la verticale dans l'étagère ». Par ailleurs, il est très perturbé quand les choses ou les gens ne sont pas à leur place : « Il est où, Hamilton ? Il est où ? »... Enfin, il pose des questions bizarres pour le moment, comme : « C'est quoi la peau ? », « Pourquoi est-ce qu'on a une peau ? » ou encore : « Pourquoi est-ce qu'on a besoin d'une peau ? »...

4.1.1. Moi : « Il est malin, ce petit gars. C'est vrai que quand on y réfléchit, toute cette histoire de peau est très bizarre. Bien lisse à l'extérieur ; une horreur grouillante de sang et d'organes à l'intérieur. » 

4.1.1.1. (Une bonne manière d'évoluer dans la vie est d'écouter les enfants, sans se moquer.)

4.1.2. Charlotte, se rappelant l'émission sur les surdoués : « Il est obsédé par le rangement ? C'est un génie ! » (Le pauvre...)
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4.2. C'est le 2 septembre 1914 que L.W. mentionne pour la première fois dans ses carnets de guerre (connus sous le nom de Carnets secrets) l'Abrégé de l'Évangile de Léon Tolstoï. Soldat autrichien durant la Première Guerre mondiale, L.W. se baladait partout en compagnie de ce petit livre, à tel point qu'il fut surnommé « l'homme à l'Évangile » par ses camarades. Dans ses courriers, il emmerdait conseillait ses amis : « Avez-vous lu l'Évangile de Tolstoï ? », « C'est un livre fabuleux », « Il faut absolument que vous le lisiez ! », etc. (Je cite ces extraits de mémoire car je n'ai pas la biographie du philosophe sous la main — je l'ai prêtée à Yama afin de la contaminer —, donc merci d'être indulgent.) Récemment, je me suis dit que toute cette histoire devait avoir un rapport avec l'idéal d'honnêteté qui caractérise tant la personnalité de L.W. que celle de Tolstoï. Du coup, je me suis un peu renseigné, tout d'abord en passant en revue le fameux Abrégé de l'Évangile (en version anglaise, car je n'ai pas trouvé la version française en ligne) ainsi qu'une petite biographie de l'auteur ; ensuite en lisant un article de Nicolas Weisbein consacré à ce texte ; enfin en compulsant un article faisant le lien entre l'Évangile de Tolstoï et le Tractatus de L.W.

4.2.1. Contexte : personnalité extrêmement sensible dès l'enfance — son père et sa mère sont morts avant qu'il n'atteigne l'âge de dix ans —, Léon Tolstoï (1828-1910) a très vite été touché par ce que l'on pourrait appeler, pour résumer, « l'absurdité de l'existence ». Il est tiraillé entre un désir de solitude et la volonté de fonder un foyer, chose qui n'est pas très évidente du fait de sa vision intransigeante de l'amour véritable. En 1862, il vit néanmoins une belle romance avec Sophie Behrs. Ils se marient, vivent heureux, jusqu'au moment où Tolstoï entre dans une nouvelle crise existentielle. Une nuit d'août 1869, de passage dans une auberge de la ville d'Arzamas (Russie), c'est la monumentale crise d'angoisse : « Brusquement, ma vie s'arrêta […] Je n'avais plus de désir ; je savais qu'il n'y avait rien à désirer. La vérité est que la vie était absurde. J'étais arrivé à l'abîme et je voyais que, devant moi, il n'y avait rien que la mort. Moi, l'homme bien portant et heureux, je sentais que je ne pouvais plus vivre. » S'ensuit une décennie faite de désarroi, traversée par des éclairs de créativité et de génie. C'est à cette époque qu'il lit Schopenhauer et qu'il rédige Anna Karénine (1877). — Faut-il être malheureux pour être intéressant ? (Non car, lorsque tout allait bien dans son couple, il a écrit Guerre et Paix.)

4.2.2. Pour sortir de cette crise amorcée en 1869 et essayer de trouver un sens à sa vie, Tolstoï décide de se plonger dans la religion chrétienne. Il lit dans son entièreté un manuel de théologie orthodoxe et n'y voit qu'un tissu de mensonges et de contradictions. Au fil des lectures, il est de plus en plus convaincu que s'il veut en quelque sorte s'abandonner corps et âme dans le christianisme, il ne doit pas passer par les écrits officiels de ses contemporains mais retourner aux sources : les quatre Évangiles (Matthieu, Marc, Luc et Jean). Problème : Tolstoï ne croit pas une seule seconde au surnaturel ; au contraire, il met en avant le pouvoir de la raison, autrement dit : comprendre pour croire. Il travaille donc assidûment sur les Évangiles, les corrige et les réinterprète selon ce qu'il pense être le message fondamental de Jésus. Ne croyant pas au miracle — n'y voyant qu'une volonté des évangélistes d'interpréter l'histoire dans un sens métaphysique, qui ne lui plaît guère —, il n'hésite pas à supprimer des passages entiers pour garder l'essentiel, à savoir une chronologie précise et commentée de la vie du Christ. De ce travail de synthèse, il écrit tout d'abord Réunion, traduction et examen des quatre Évangiles puis, face à la complexité de ce premier texte, en fera un condensé : son Abrégé de l'Évangile, plus connu comme l'Évangile de Tolstoï.

4.2.3. Pour Tolstoï, l'enseignement principal du Christ tourne autour de la non-résistance au mal. Étant un radical pur jus, l'écrivain russe va forcément appliquer ce concept — ne jamais rendre les coups — dans son sens le plus littéral, sur le plan de sa propre vie (il devient par exemple végétarien par acte de non-violence) mais aussi de la société en général. Il ira donc jusqu'à refuser de reconnaître des institutions étatiques comme la justice ou l'armée. Dans la même optique, il sera farouchement opposé au service militaire et à toute forme de sentiment patriotique. C'est là que se dessine, de manière évidente, la juxtaposition de deux concepts que tout semble opposer a priori, à savoir le christianisme et l'anarchisme. On retrouve ainsi, assez curieusement, des points communs entre Tolstoï (chrétien) et Bakounine (athée) : tous deux refusent l'autorité de l'État, mais là où Bakounine considère la religion chrétienne et l'appareil qui l'entoure comme une autre forme d'asservissement politique, Tolstoï y trouve son idéal de liberté, tout en refusant catégoriquement les Églises constituées. Enfin, Tolstoï met également de côté tous les éléments surnaturels pour se concentrer presque exclusivement sur la pratique : ce qui compte, c'est la manière de se comporter — quelle ressemblance avec L.W. ! — et ce comportement passe par cinq valeurs/commandements : l'humilité (ne pas se mettre en colère), la pureté (ne pas commettre l'adultère), la piété (ne pas prêter serment), la douceur (ne pas résister au mal) et la charité (ne pas faire la guerre).

4.2.4. Et moi dans tout ça ? Eh bien autant je suis fasciné par le personnage de Tolstoï (rien de nouveau), autant — et mes lecteurs réguliers, peut-être légèrement inquiets de me voir disserter pendant des paragraphes entiers sur les Évangiles, seront sans doute rassurés — je n'admets pas (même si je la comprends) cette volonté de donner absolument un sens à sa vie par la pratique fidèle et honnête d'une foi religieuse. Sans doute serais-je beaucoup plus heureux si j'arrivais à croire, comme Tolstoï, que pour arriver à la paix de l'esprit, il faut suivre dans la pratique « ce que nous a enseigné le Christ », mais je n'y arrive pas. Je n'arriverai jamais à changer mon comportement — car c'est bien de cela qu'il s'agit : de forcer un changement comportemental et non pas spécialement de croire en des éléments métaphysiques — pour me perdre dans la foi chrétienne (ou tout autre enseignement du même acabit).

4.2.4.1. Il est tout de même intéressant de relever les points communs entre ce type de pensée « chrétienne radicale » et celle — pourtant athée intransigeante — que je me suis forgée au fil des années, constituée, si ce n'est d'honnêteté, en tout cas d'une certaine forme de franchise : pour vivre en accord avec moi-même, il faut que je sois sincère avec les autres. Là s'arrête le point commun. Car quand le chrétien donne un sens à la vie par la mystique, je n'en donne strictement aucun. C'est peut-être bien là que réside le problème majeur de mon existence : le vide créé par cette absurdité débordante, je ne peux absolument pas le remplir à l'aide du moindre élément métaphysique, ni du moindre comportement religieux.

mardi 31 juillet 2012

3. « Ce n'est pas une femme, c'est une apparition »

3.1. Donc aujourd'hui, Charlotte, Christiane, Rolande, Sylvette et moi quittons le boulot un peu plus tôt pour nous rendre à l'exposition « Golden Sixties. J'avais 20 ans en 60 », qui prend ses quartiers jusqu'au 28 avril 2013 dans la gare de Liège-Guillemins.

3.1.1. Découvrant les premières salles intitulées « Prologue », j'ai très peur — façon de parler — car c'est vraiment du grand n'importe quoi. Charlotte ne peut réprimer des éclats de rire. Quant à moi, je suis littéralement plié en deux. La raison : les scénographes ont ponctué le début de la visite d'encarts historiques sous forme de slogans percutants, faisant le pont entre cette époque « révolutionnaire » et la nôtre. Cela donne lieu à des absurdités comme (de mémoire) : « 1960 : Nuclear Power / Today : Economic Power », ou bien à des raccourcis fulgurants, en quelques lignes, entre une crise politique et une autre qui a lieu cinquante ans plus tard.

3.1.1.1. Je range dans ma poche, dès les premières salles, cet audioguide qu'il faut constamment tenir auprès de l'une de ses oreilles. Je ne veux pas qu'un narrateur à la voix suave m'explique que je suis le tueur de John Fitzgerald Kennedy embusqué avec mon fusil Carcano dans un appartement surplombant Elm Street.

3.1.1.2. Sur un des murs du « Prologue », une série de très belles affiches de propagande pour la coopération européenne dans le cadre du plan Marshall (voir ici, notamment). — On peut être pour ou contre le programme, cela restera tout de même de très belles affiches. La fin de cette jolie série est hélas souillée par une ridicule page blanche sur laquelle a été imprimé à la va-vite le logo de... la Région wallonne ! — Quel est le rapport, s'il vous plaît ?

Reyn Dirksen, All our colours to the mast, 1950.
(Source : Wikimedia Commons.)

3.1.2. Mais je suis mauvaise langue car ce n'est que le début. Et la suite vaut tout de même le détour. L'exposition est un mélange de mises en scène (l'assassinat de JFK donc, un restaurant et une barricade durant les évènements de Mai 68, le module Eagle posé au milieu d'un paysage lunaire, l'Hôtel du Globe dans La Grande Vadrouille...) et d'espaces plus didactiques (objets divers, panneaux d'explication...).

3.1.3. L'exposition devient vraiment intéressante au moment où elle bifurque vers le culturel. Car de nombreuses salles sont consacrées à la musique, à la peinture, au cinéma... Les Beatles sont partout, mais aussi la génération Woodstock, les hippies de l'île de Wight, le Velvet Underground (et Adamo). Quand je les vois tous (ou presque), avec leurs longs cheveux, en train de fumer leurs pétards dans la nature des festivals sur fond de California Dreamin', je me fais évidemment la réflexion suivante : « Mais qu'est-ce que je fous ici ? »

3.1.4. Une des salles est consacrée au féminisme (un encart pour Simone — coucou Léandra !). Une salle plus loin, place aux icônes des années soixante... Bardot évidemment (dont une horrible statue [de cire ?] absolument pas ressemblante se dresse un peu plus loin dans l'exposition), Jeanne Moreau... Elles sont toutes balayées par ces photos en noir et blanc de Delphine Seyrig, la formidable et mystérieuse inconnue de L'Année dernière à Marienbad de Resnais. (« Ce n'est pas une femme, c'est une apparition », dira sept ans plus tard Antoine Doisnel/Jean-Pierre Léaud dans Baisers volés.)

Delphine Seyrig. (Source.)

3.1.4.1. Fin de la rêverie/Retour à la réalité : « Ouais, ce film, si tu veux un bon somnifère, c'est parfait ! » (Sylvette)

3.1.5. Sans aucun rapport avec la Nouvelle Vague, je visionne une dizaine de fois d'affilée en fin d'exposition — parce que ça me fascine — le mythique rouleau dorsal de Dick Fosbury aux Jeux olympiques de Mexico de 1968... Ce type était plutôt du genre « athlète amateur », mais lors de ces fameuses olympiades, il a bluffé tout le monde avec sa fameuse méthode de saut en hauteur renversé, qui est soit dit en passant aujourd'hui la seule utilisée dans les compétitions de haut niveau. — Le voir si concentré avant le saut et entendre le public l'acclamer dès qu'il se met à courir... L'ambiance a quelque chose de magique et d'attachant. (Ce paragraphe est en contradiction la plus totale avec tout ce que j'ai pu dire ou écrire précédemment sur les foules en délire.)

Fugace expression étonnée de l'arbitre à la fin de la vidéo :
« Mais qu'est-ce qu'il fout ? Est-ce légal ? »
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3.2. Dans le train de retour, devant moi, une dame d'environ soixante ans tente de résoudre tant bien que mal une grille de « mots mêlés ». L'anecdote vaut la peine d'être mentionnée car, de Liège à Tamines, soit en une heure de voyage, elle a fini par trouver en tout et pour tout... sept mots ! Qu'est-ce qu'elle est lente ! Elle passe son stylo le long d'un mot puis passe outre, puis y revient, etc. J'ai envie de lui en montrer plein — « , "ARBRE", et , "CRAYON" ! » — mais je me retiens.

jeudi 5 juillet 2012

Bowling à Liège

Rolande, à la pause café de ce matin, s'adressant principalement à Wynka et à moi, mais ciblant tout aussi bien Charlotte et Lodewijk (qui sont absents ce jeudi), nous lâche : « Franchement, les amis, vous êtes pénibles avec vos histoires de syndicalistes... Vous n'arrêtez pas d'en parler, au café comme au dîner... » Elle est rejointe dans son discours par Sylvette et Christiane : « Est-ce qu'on vous ennuie avec des histoires de bibliothéconomie toute la journée, nous ? » — « Mais c'est que nous n'avons pas moyen d'en parler à d'autres moments... » Nous sommes tellement pressés par ce temps qui fuit ! 

Sylvette : « Si vous mentionnez une seule fois le boulot au bowling ce soir, vous devrez payer une tournée ! »

La tentation est trop forte : ce sera le gag récurrent de la journée. À chaque fois que je croise Sylvette ou Christiane, je me mets à parler de syndicalisme : « Ton histoire me fait penser à cette fameuse lettre que Bastien Durrée a remise à Albert II lors de sa joyeuse entrée à Liège ! », « 1971 ! Comme la grève des cols blancs à Cockerill, bien sûr ! », « Mais tout cela ne nous dit pas pourquoi André Renard a procédé de cette manière en 1948, alors qu'il se positionnait clairement pour l'unité syndicale... Qu'en pensez-vous ? »

Le soir, au bowling, nous formons tout d'abord deux équipes : l'équipe « BEF » (pour « Bibliothécaires en folie », hé oui !), composée de Christiane et de Sylvette, et celle des historiens, composée de Wynka et de moi-même. J'avais fait (comme d'habitude) le malin toute la semaine en affirmant que je savais très bien jouer au bowling... Mes trois collègues sont donc très déçues (et surtout hilares) lors de ma première « rigole ». Wynka, quant à elle, s'amuse à lancer la boule le plus loin possible de la piste, c'est-à-dire dans la direction opposée des quilles. Elle et moi, nous formons une fine équipe ! Les « BEF » gagnent deux parties, mais de peu siouplaît.

Sur le tableau de bord de la piste, l'inscription suivante : « Consommations OBLIGATOIRES. Veuillez appuyer sur le bouton rouge pour commander. » — Est-ce légal ?

Lodewijk arrive alors que nous sommes occupés à jouer une troisième partie, individuelle cette fois-ci. En me regardant lancer ma boule, il pouffe : « Quoi ? C'est tout ? Tu lances fort et au milieu ? Et moi qui croyais que tu avais une technique particulièrement originale ! » Quant à Christiane et Sylvette, elles font tout ce qu'elles peuvent pour me déconcentrer : par exemple, elles crient « Pouet pouet ! » quand je m'élance. Tout le monde il est très très méchant avec moi M'dame !

« Tu as 65 points... 1965... Cette fameuse année où ils ont tenté de syndicaliser les cadres d'entreprise en embauchant des universitaires au sein des structures syndicales nationales... » 

Un groupe d'une quarantaine de jeunes (et moins jeunes) débarque dans le bowling. Ils sont apparemment là pour boire un verre et non pour jouer. Wynka : « C'est horrible, on dirait des étudiants d'HEC ! », puis : « Je me tais, je me tais, car on va dire que je fais du délit de sale gueule ! » Un peu plus tard, le serveur vient prendre une troisième commande de boissons (OBLIGATOIRES donc). Lodewijk tente de faire de l'humour avec le serveur, désignant le groupe de jeunes : « Nous avons un compte "boissons" à l'entrée, mais ne les comptez pas dans notre addition, hein... » Le serveur ne comprend pas le second degré et répond, presque choqué : « Ça n'a rien à voir avec vous, Monsieur... »

Après le bowling, nous passons en coup de vent au Village gaulois, place Saint-Paul. (Tout ce monde condensé, ça me donne le bourdon...) Nous n'y restons pas longtemps et allons manger dans une brasserie pas loin de la place Cathédrale. La pluie commence à tomber dru. Je commande des boulets à la liégeoise (c'est délicieux, vraiment). 

Voilà une journée globalement positive, sans cynisme ni pensées ténébreuses ! Comme quoi, tout peut arriver dans ce journal, même le meilleur !

mercredi 9 mai 2012

Comme un grain de sable dans le cours du temps

Retour sur interviews. — Pendant mon travail, je réécoute en arrière-plan les interviews de syndicalistes socialistes que Wynka et moi avons réalisées jeudi dernier. Je m'entends discuter, poser une série de questions ridiculement hors-sujet et, comme d'habitude, je hais ma voix : je cherche mes mots constamment, à la limite du bégaiement, parle beaucoup trop vite et surtout, surtout... je suis d'une pédanterie qui me laisse pantois. Je parle comme un Namurois qui aurait fait ses études universitaires à Bruxelles et qui aurait essayé, en vain, de prendre l'accent prétentieux des cénacles universitaires de la Capitale. (Aurait ?)

Comme si cela ne suffisait pas, je me rends compte que j'entraîne mon interlocuteur sur le terrain de l'opinion politique, sans doute parce que je trouve celle-ci plus intéressante que le simple étalage de mémoire factuelle. Wynka me dira que c'est globalement positif car, de cette manière, l'interviewé se sent en confiance et se lâche plus facilement sur des sujets sensibles. La médaille a néanmoins un revers : en jouant (inconsciemment) de la sorte, je crée une source brute beaucoup plus difficilement utilisable en termes d'enquête historique. Ci-dessous quelques extraits légèrement remis en forme, sans rapport direct avec l'objectif de l'interview...
Interviewé n°1. Parler en public, ça s'apprend avec l'expérience ! On faisait des assemblées en front commun... Plus de 2000 personnes... Quand vous avez des choses à dire et que vous ne racontez pas des couillonnades ce que Sarkozy a fait hier [au débat du mercredi 2 mai] —, eh bien vous n'êtes pas mal à l'aise. Quand vous ne racontez pas des mensonges, vous n'êtes jamais mal à l'aise... Et ça, les gens le voient !
Moi.
Ils voient l'honnêteté, c'est ça que vous voulez dire ?
Interviewé n°1.
Tout à fait. C'est ça qui a fait perdre le match hier à Sarkozy.
Moi
. Haha, oui ! Mais il est malhonnête depuis très longtemps, celui-là.
Interviewé n°1.Ouais... Enfin, pour moi, hein... Il y a sans doute des libéraux qui l'ont trouvé impeccable !

Interviewé n°1. On vit une grave menace en ce moment... La situation qu'on est en train de vivre au niveau international, c'est les années 30 ! Vous savez qu'en 1929, il y a eu une crise financière mondiale épouvantable... Et après la crise financière, une crise économique... Et une crise sociale avec une récession épouvantable dans la plupart des pays et notamment en Europe.
Moi.
Et le retour de l'extrême droite.
Interviewé n°1. Et le retour de l'extrême droite au pouvoir, oui ! On revit exactement la même chose ! Le problème c'est que ça s'est terminé par une guerre... C'est vrai que c'est un contexte différent, mais le phénomène est le même ! On part d'une crise financière qui engendre des problèmes économiques et sociaux ; on part de gens qui ont peur... Et quand les gens ont peur, ils votent extrême droite, ils votent pour des gens qui divisent, qui leur désignent le coupable : "il est , c'est les Juifs, c'est les Arabes..." Mais le coupable, ce n'est rien de tout ça : c'est le système... Et l'extrême droite s'est toujours bien entendue avec le système.
Moi.
Enfin, si on veut se rassurer, on peut se dire que, dans les années 30, il y a eu aussi le Front populaire, il y a eu la résistance à Franco... Il faudrait y penser si on doit nous mêmes un jour entrer en résistance !
Interviewé n°1. Exactement ! Exactement !
Moi. C'est vrai qu'on comprend pourquoi après la guerre, le Conseil national de la Résistance a proposé plein de choses qui étaient de nature très solidaire... C'est parce qu'ils ont connu la solidarité pendant la guerre...
Interviewé n°1. Oui. Quand on a vécu des moments comme ça et qu'on a lutté pour finalement rétablir une démocratie, on comprend pourquoi il faut y être attaché !
Interviewé n°2. J'ai mal au ventre quand je vois Di Rupo, par exemple... Mais qu'est-ce qu'il fout là ? Quel mandat est-il en train de remplir ? Moi, je ne sais pas... Je trouve qu'il est nuisible.
Moi.
En tant que Premier ministre socialiste ?
Interviewé n°2. Oui ! Parce qu'il est en train de nous charger de tous les défauts du capitalisme, que le national est en train d'avaler. Quand je vois le programme dirigé par Di Rupo, ça ne peut que nous faire du tort, à nous... Il me fait mal au ventre parce que, si je ferme les yeux et que j'écoute, je ne vois pas la différence entre le programme de ce gouvernement et le programme du PRL [parti libéral belge francophone, réuni aujourd'hui au sein du MR]. Oui mais demain, nous socialistes, quand nous irons aux élections, on va nous reprocher ce qu'a accepté Di Rupo !
Moi. Donc, la seule différence, c'est qu'il est estampillé socialiste et donc qu'on se dit que la pilule passera plus facilement... Mais, en gros ce que vous dites, c'est que c'est la même chose... Que c'est le même programme ; que c'est un programme d'austérité qui ne devrait pas être porté par un socialiste ?
Interviewé n°2. On n'a pas de raison... On n'a pas de raison... Il ne devait pas accepter cette place. Mais c'est l'exemple d'un homme qui a donné trop d'importance à son auréole et pas assez à sa fonction.

Interviewé n°2. (...) [Les pensions extra-légales], c'est très dangereux... Et vous avez beau répéter ça aux travailleurs, ils ne comprennent pas. En prenant des avances pour vivre mieux aujourd'hui, vous travaillez à avoir une mauvaise vieillesse...
Moi.
Vous hypothéquez votre futur, c'est ça que vous voulez dire ?
Interviewé n°2. — Oui, tout à fait !
Moi. Mais actuellement, même au gouvernement, on a presque l'impression qu'en réduisant les pensions légales, ils nous forcent à prendre des pensions qui sont justement extra-légales. C'est une volonté politique de mettre l'économie au privé.
Interviewé n°2. Tout à fait, ça c'est sûr ! Ça, c'est une certitude absolue ! C'est pour ça que j'en veux à un type comme Di Rupo qui a apporté sa caution de Premier ministre à toutes ces manœuvres... Qu'un libéral le fasse, eh bien je dis : c'est dans sa doctrine, c'est normal... Je ne critique pas les libéraux, ils défendent leur genre...
Moi.
Mais qu'un socialiste le fasse, c'est une forme de trahison, c'est ça ?
Interviewé n°2. Oui, tout à fait. Et ça, les gens ne le comprennent pas. Quand je vais défendre ce point de vue, j'ai sur le dos les délégations syndicales...
Moi. 
L'idée, c'est qu'on va vous dire que c'est dépassé, qu'il ne faut plus penser comme ça ?
Interviewé n°2. Oui.
Moi. Et c'est vraiment difficile d'aller contre cette tendance...
Interviewé n°2. Terrible ! Terrible !
L'avenir et l'advenu. — « Ça y est ! C'est reparti ! », lâche au début du temps de midi ma collègue Christiane, mi-résignée, mi-amusée... L'objet de sa gentille petite moquerie : un débat philosophique entre Charlotte et Lodewijk sur le statut qu'il conviendrait de donner à l'avenir. Résumé des positions : pour Charlotte, l'avenir n'a pas réellement d'existence propre ; il n'est rien d'autre qu'une projection mentale. Pour Lodewijk, au contraire, l'avenir n'est pas connu, mais il est en quelque sorte déjà là, quelque part.

Mes deux collègues n'arrivent pas à se mettre d'accord sur l'interprétation d'une phrase comme : « Dans les années 60, l'avenir était plus radieux qu'aujourd'hui. » Pour Lodewijk, c'est un non-sens : qu'on soit en 470 avant Jésus-Christ, en 1960 ou en 10191, un moment dans le temps reste immuable et objectif. Lodewijk dira donc à plusieurs reprises : « En 1960 ou aujourd'hui, 2017 n'est pas plus ou moins radieux. C'est simplement la vision qu'on s'en fait qui change. » Charlotte, au contraire, pense que l'avenir ne peut être considéré que comme une projection mouvante : « Non, 2017 n'a pas de consistance propre. Ce qu'on nomme 2017 n'est rien d'autre qu'une vision par rapport à un instant donné. » Lodewijk : « Pour ceux de 1960, 2010 était l'avenir. Et maintenant cet avenir s'est concrétisé ! » Charlotte : « Non, 2010, c'est l'advenu. Tu confonds l'avenir, qui est une idée, avec l'advenu, qui en est la concrétisation après coup... »

J'apporte mon eau au moulin et prends pour point de comparaison le passé : ce dernier n'a pas non plus stricto sensu d'existence propre et, selon les époques, les cultures et les civilisations, les penseurs ont présenté ce passé comme glorieux (cf. le concept d'Âge d'Or chez les anciens Grecs) ou au contraire miteux (cf. la façon dont certains érudits de la Renaissance considéraient le Moyen Âge, ou encore la vision progressiste de l'histoire mise en avant par les positivistes). Mais à cela, Lodewijk répondra : « Oui, mais là encore, il ne s'agit pas du passé mais d'une vision du passé. »

Voilà ce qui arrive quand on joue avec des mots comme « maintenant », « demain » et « hier » en les détournant de leur usage commun. Si je dis à Léandra : « Hier, je suis allé à la Maison du Peuple » ou « À l'avenir, j'essaierai d'être plus souriant », la phrase sera comprise directement, sans que j'aie besoin de l'expliciter... Mais dès que je place hier ou demain dans une discussion philosophique, je ne m'en sors plus et me tape la tête contre le mur de ma compréhension limitée : «  se trouve hier par rapport à aujourd'hui ? » ; « Demain est-il déjà contenu quelque part ? », « Quel est ce maintenant vécu à chaque instant de ma vie mais qui fuit tel l'impalpable grain de sable à l'intérieur d'un sablier ? » — Ces questions ne devraient même pas être posées. (J'avais pourtant clairement précisé : PLUS DE WITTGENSTEIN dans ce blog, bordel !)

Pieds de plomb. — Dans le train de retour vers Liège-Guillemins, en soirée, à exactement une semaine d'intervalle, je recroise les deux dames qui la dernière fois traitaient de l'usage anal d'un balai. Aujourd'hui, la plus jeune se plaint de son travail :

« Il faut que tu t'imagines ce que c'est de se rendre au boulot avec des pieds de plomb... Chaque matin, tu te lèves sans perspective et tu te dis que tu vas devoir faire ces conneries toute ta vie... Ça me donne envie de me pendre !
— Mais enfin ! Ne dis pas ça !
— Je n'aime pas ce que je vois pour le moment... Tout va mal !
— Tu devrais penser à toi !
— Ben oui... Mais je vais me retrouver toute seule, tu vas voir. 
— Mais non !
— Mon collègue, il a six ans d'expérience. Chaque fois que je vais le voir pour un problème, il s'en fout. Il ne restera pas plus d'un mois... Et puis je vais me retrouver au chômage...
— Tu vois tout en noir !
— Je trouverai un boulot où je devrai faire des sandwiches, tiens ! On me laissera tranquille comme ça... Et je ne me ferai pas chier !
— Des sandwiches ? »

Le train arrive en gare de Liège-Guillemins. Pour entendre (et retranscrire) la suite de la discussion, il m'aurait fallu continuer le trajet en compagnie de ces deux dames. J'y ai pensé sérieusement, afin d'alimenter un peu plus ce blog, puis je me suis dit que le jeu n'en valait pas la chandelle.

Delhaize & l'orthographe. — À la caisse du petit Delhaize jouxtant la gare de Liège-Guillemins, cette petite pancarte : « ATTENTION VOLEUR ! TOUT VOLS, QUEL QU'IL SOIT, FERA L'OBJET D UNE PLAINTE ! ». — Et si je corrige les fautes d'orthographe, aurai-je droit à une ristourne ?

Potemkine. — Un des problèmes récurrents de ce bar réside dans le fait que le personnel a parfois le plus grand mal à comprendre la langue française. Je demande une « Biolégère Dupont » au serveur, mais il n'a pas l'air de piger. Je recommence, à deux reprises, et le gars finit par me servir une... Volga (une « bière légère », avait-il compris, à mon grand dam). C'est à ce moment que je me rends compte qu'il parle principalement l'anglais... Mais qu'est-ce que je fous ici ? Et pourquoi ai-je commandé une bière, d'abord ?