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jeudi 10 novembre 2011

Rock français 5 étoiles (1)

Grève d'une partie du personnel d'entretien de la SNCB ce jeudi matin. Pour me rendre à mon boulot, à défaut d'autres choix, je monte dans le train à double étage de 7h31, celui qui emprunte "l'ancienne ligne", fait arrêt dans six gares et roule au rythme d'un escargot, augmentant le temps de trajet de quarante minutes environ...

J'ai donc plus de temps devant moi...
Oui, mais plus de temps pour faire quoi ?
Je n'ai pas envie de lire.
Je n'ai pas envie d'écrire.
Je n'arrive même pas à dormir, malgré la fatigue héritée de ma soirée solitaire d'hier, passée à rédiger jusqu'à pas d'heure – et avec curieusement beaucoup de motivation.
Je finis par écouter de la musique.

Michel Cloup (duo), Notre silence

Dans le train vide ou presque, je décide donc d'écouter un album nouvellement acquis à la suite d'une chronique extrêmement positive parue dans le RIFRAF du mois de novembre. L'album : Notre silence, de Michel Cloup (duo). Le style : du rock français intimiste et minimaliste. Les protagonistes : le guitariste et chanteur Michel Cloup, accompagné du batteur Patrick Cartier. J'en écoute assez rarement, de ce rock-là, obnubilé que je suis (un peu trop sans doute) par ce qui se passe outre-Atlantique, outre-Manche voire outre-Rhin... 

Cet album, Notre Silence donc, est une vraie tuerie... Pour comprendre l'émoi qui me submerge, seul ou presque, dans mon train-escargot, il conviendrait d'écouter en entier et en boucle un des morceaux-fleuves de l'album (plus de 11 minutes), celui intitulé "L'enfant" : des guitares anguleuses et saturées appuyant un texte déclamé plus que chanté. "C'est pertinent comme du Shellac", lit-on dans RIFRAF. C'est vrai, et j'aurais presque envie de rajouter, si je ne m'étais promis ici-même de ne plus parler de ce groupe, que c'est incisif comme du Slint (ce qui serait un très beau compliment)... 

"L'enfant" relate ce qui ressemble très fort aux limbes d'une rupture amoureuse : ce curieux court moment durant lequel un ancien couple partage encore le même foyer, les mêmes pièces, les mêmes gestes mécaniques, les mêmes repas ("Je suis en retard pour le dernier repas que tu as spécialement préparé pour moi")... Une chanson magnifiquement construite, fantastiquement écrite, faite de constantes oppositions père/enfant ("J'étais devenu le père, je suis redevenu l'enfant") ou chaud/froid ("Tes joues glaciales sur les miennes bouillonnantes"). Et puis, ces dernières paroles, marquantes : "Tu m'embrasses rapidement et me parle de mes enfants : ne t'inquiète surtout pas, je les embrasserai... pour toi !".

"Notre silence", le deuxième morceau-fleuve de l'album, est une pépite d'un autre genre, faite d'une (très) lente progression de guitares et de batterie glaciales, coupée brièvement par un chœur enfantin venu de nulle part, et se terminant par un véritable déluge sonore... Du post-rock à texte. Quant aux autres morceaux, ils possèdent la même intelligence, la même urgence, la même franchise.

À noter en passant – car ce blog est avant tout un journal personnel sans queue ni tête qui n'a nullement la vocation d'être un site de critique musicale à part entière – qu'une des chansons de l'album ("Plusieurs fois cet après-midi") me rappelle mon amie Léandra et sa façon de considérer les appels téléphoniques : "Plusieurs fois cet après-midi, j'ai eu envie de t'appeler, pour savoir comment tu allais aujourd'hui. Nous aurions parlé de tout et de rien... Une avalanche de banalités, comme nous le faisions quotidiennement... Et tu m'aurais sans doute rassuré sur des détails assez peu importants. J'aurais fait la même chose avec toi. Ça m'aurait fait du bien ; ça t'aurait fait du bien aussi, je crois... Et nous aurions raccroché, un peu mieux tous les deux."

Pas moyen de trouver pour l'instant sur le Web, en guise d'entrée en matière, une version en streaming de "Notre silence" ou de "L'enfant", alors je me rabats sur la première chanson de l'album, splendide aussi d'ailleurs (et sans doute un peu plus facile d'accès), "Cette colère"... Ça parle de deuil, de colère indomptable, c'est très beau et ça donne le ton.



Maison du Peuple avec Emily & Walter

Emily était malade en ce début de semaine (encore, oui)... Aujourd'hui, ça va mieux, alors elle propose de nous retrouver... à la Maison du Peuple de Saint-Gilles, avec Walter, qui arrivera plus tard. Bigre, j'y aurai vraiment passé toutes mes soirées, dans ce café !

Les serveuses et serveurs sont tellement habitués de me voir débarquer que je n'ai souvent plus besoin d'ouvrir la bouche pour commander à boire. On me sert directement un Orval, ou à défaut une Chimay blanche (l'Orval est une denrée rare pour l'instant : les serveurs me disent tous que c'est à cause des exports prioritaires vers les États-Unis – décidément, chaque café dispose de sa propre "version des faits"). Être connu pour la bière que je commande au bar... Je ne sais pas si je dois m'en féliciter ou m'en inquiéter... 

Je ne me rappelle plus très bien de quoi nous avons parlé. Je n'ai pas mangé, je bois beaucoup trop et j'en suis presque saoul. La Maison du Peuple est pleine à craquer, comme chaque jeudi soir, d'autant plus que nous sommes une veille de jour férié. Quelles conneries ai-je racontées ? Je préfère ne pas le savoir.

En fin de soirée, une de mes serveuses préférées (celle que j'appelle Clémentine, mais qui ne s'appelle sans doute pas Clémentine) arrive à notre table et ramasse les petits bouts de papier éparpillés un peu partout : "Ha mais ça y est, vous avez recommencé à tout déchirer !". Moi : "Hé mais ce n'est pas moi cette fois-ci, c'est elle, c'est Emily ! Je ne suis responsable que des petites cocottes en carton !". Alors, Clémentine prend une des cocottes en question et me la met sur ma tête. Pourquoi pas ? 

Un peu plus tard, une autre serveuse (la blonde que j'appelle... euh... comment je l'appelle, celle-là ? Ha ben elle n'a pas encore de surnom, en fait – je vais l'appeler Gwen) passe avec un plateau sur lequel est posé un verre rempli de bière. Maladroite, elle me le renverse carrément sur la tête, mon manteau et mon sac. Conséquence : je commence à puer la bière – manquait plus que ça ! Pour se faire pardonner, elle me lance : "Désolée, désolée, je t'offrirai la prochaine". Il n'y a pas eu de prochaine lors de cette soirée... J'espère qu'elle s'en souviendra la prochaine fois...

mercredi 26 octobre 2011

Alternatives

Ce matin, mes six collègues présents au boulot et moi-même nous rendons au grand rassemblement sur la place communale de Seraing, à moins d'un kilomètre de notre lieu de travail, en signe de protestation contre la fermeture par ArcelorMittal de la "phase à chaud" de la sidérurgie liégeoise. Sur la route comme sur place, c'est l'action commune, l'union de toute la gauche ou presque... Côté syndicats, beaucoup de rouges de la FGTB (de tendance socialiste), de nombreux verts de la CSC (de tendance chrétienne), des représentants étrangers (comme la CFDT française) et même quelques rares bleus égarés de la CGSLB (de tendance libérale). "Mais qu'est-ce qu'ils foutent là ?", nous demandons-nous, ma collègue Wynka et moi... À côté des syndicats, le PTB (Parti des travailleurs de Belgique) est également en force, ainsi que quelques altermondialistes et quelques anarchistes...

Sur la place communale, noire – ou plutôt rouge et verte – de monde (au micro, ils annoncent 10.000 personnes, puis "plus de 8000", puis "des milliers"...), nous écoutons les discours des représentants syndicaux (deux gars de la CSC et deux de la FGTB, aucun de la CGSLB – faut pas déconner non plus !). Un des types de la CSC est un peu mou : il lit son texte et n'a pas l'air d'y croire plus que ça... Wynka dira qu'on a l'impression qu'il fait un sermon. Elle exagère (elle est presque de mauvaise foi)... Remarque de Sylvette : "On voit que tu n'as pas assisté à beaucoup de sermons dans ta vie !". Les deux représentants FGTB sont plus convaincants (je suis clairement partial en affirmant cela car, mon père étant un délégué "métallo" FGTB et un "bouffeur de curés", il m'a inculqué, sans même le vouloir, certains codes). À la tribune, Marc Goblet (président de la FGTB Liège-Huy-Waremme) est remonté : c'est le plus radical de tous les intervenants, celui qui mentionnera clairement l'idée d'une nationalisation du secteur sidérurgique... Et pourquoi pas en effet ? 

Dans d'autres discours, certaines phrases sont proches du non-sens. On parle de Lakshmi Mittal comme d'une personne sans cœur, uniquement intéressée par le fric (mais c'est presque une évidence, non ? Une tautologie...) ; on montre du doigt le capitalisme, devenu immoral ("devenu" ?). On nous donne presque du : "Les capitalistes, ce sont des méchants pas beaux !". Oui, mais à quoi s'attendait-on ? Quand on joue avec des loups, il ne faut pas s'étonner quand ils montrent les crocs... C'est plus une question de permanence des structures que de méchanceté : une organisation capitaliste est là pour faire du fric et pour étendre sa domination ; elle est par essence amorale, voire immorale, dans la mesure où elle n'a pas pour but d'être morale et s'installe dans chaque "espace libre" qui lui est donné d'occuper (son "comportement" change selon le système politique – le cadre légal – dans lequel elle s'installe). Un holding, une multinationale (peu importe le nom qu'on lui donnera) qui peut s'installer partout sur Terre ira toujours, à un moment donné, s'implanter là où les conditions de profit sont au maximum, se contrefichant de l'éthique, non pas parce que "c'est comme ça" mais parce que tout capitaine d'entreprise qui prendrait des décisions à l'encontre de ce type de fonctionnement ne pourrait pas être capitaine d'entreprise dans un tel système, justement. Ne pas se rendre compte de l'immoralité intrinsèque du système capitaliste et de ses "agents" – dont Mittal n'est qu'un des nombreux représentants, avec pour seule particularité celle d'être tout en haut de la pyramide , c'est se prendre un mur dans la gueule tôt ou tard. 

On en revient toujours au même débat... Comment sortir de ce système ? Encore faut-il vouloir en sortir... Et quelle est la proportion de la population qui se pose réellement la question d'un changement de société et de ce qu'il conviendrait d'installer à la place ? Je n'ai évidemment pas de réponse toute faite à cette question (le contraire eût été étonnant).

À mon sens, la seule solution qui pourrait marcher est une idée ancienne mais toujours balayée d'un revers de la main (mais que faites-vous de la libre entreprise mon bon monsieur ?) ou, dans le pire des cas, d'une salve de mitrailleuses... Cette solution (prônée par le socialisme, initialement du moins) est d'absolument reprendre le contrôle démocratique des moyens de production, peu importe comment. La démocratie politique ne vaut rien si elle n'est pas accompagnée d'une démocratie économique. Autrement dit : pour que tout le monde s'en sorte (car c'est le nœud du problème), il faut produire non pas dans le but de faire du profit mais dans celui de créer/fabriquer/construire pour les besoins de tous. Pour un état, ça peut prendre la forme d'une nationalisation (mais pas dans le sens de "sauver et de revendre plus tard à une entreprise privée") ; dans une vision anarchiste (ou anarcho-syndicaliste), c'est, dans le cas d'ArcelorMittal, l'occupation sauvage d'une usine et la reprise en main coûte que coûte des outils, par ceux qui les utilisent vraiment, au profit de ceux qui en ont besoin.

Ouais, c'est bien beau, tout ça, mais on fait comment dans ce monde-ci ? Ha ben ça, c'est la grande question, qui mériterait à elle seule plusieurs des "soirées causerie" que nous voudrions mettre en place, Léandra et moi.

* * *

Simon & Garfunkel, les Doors, les Beach Boys, les Beatles, Bob Dylan, Fats Domino, le Velvet Underground, Marvin Gaye... Aujourd'hui soir, à la Maison du Peuple, ils ont sorti leur playlist "Oldies".

Je suis seul aujourd'hui. Emily se repose (d'après ce qu'elle m'a dit hier) ; Léandra et Andrew sont à leur cours d'impro, à se lancer des "FREAK OUT!" déjantés ; quant à Walter, je ne sais pas... Constat bizarre : à chaque fois que je parle de ceux qui ne sont pas là, je me limite à eux quatre. Ça aussi, c'est la "permanence des structures".

Je n'ai rien de plus à raconter... Je passe deux heures à écrire le texte ci-dessus (tout ça pour ça ?) et puis voilà ! Je ne pense pas que j'ajouterai un "addendum" aujourd'hui. Je m'en vais vers dix heures, non sans faire, de loin, un grand sourire et un signe à Clémentine, la serveuse sympa, qui me renvoie la pareille.

* * *

De retour à mon appartement, dans ma boîte aux lettres, se trouve une carte postale en provenance de New York ! C'est la première carte que je reçois de ma vie où le continent "Europe" doit être indiqué en toutes lettres après "Bruxelles, Belgium" ! Pas besoin de regarder l'expéditeur : il s'agit d'Amy et de Zapata ! Ils quittent actuellement San Francisco pour le Mexique. Le contenu de la carte postale : New York, une ville "consumériste à crever et qui joue à la loterie avec l'économie mondiale" (ça, c'est de Zapata) ; "ONUcrottes, Eurocrottes, même combat !" (ça c'est d'Amy). Mais bon, c'est les USA, c'est tout et son contraire et ils adorent (du moins, j'espère !).

Une bonne occasion pour enfin mentionner le blog de ces deux lascars : Mundus Novus. Très chouette journal narrant leur voyage, mais il faut un mot de passe pour le consulter : contre ça, je ne peux rien faire. Un jour, je publierai peut-être ici les cartes de leur long périple : ce sera toujours mieux que rien pour les curieux !

dimanche 23 octobre 2011

Frères ennemis

J'ai tellement de choses à raconter que j'ai envie de les écrire sur deux journées successives, d'autant plus qu'il est déjà assez tard, que je recommence le labeur demain et que le présent "travail" d'écriture va me prendre un temps certain... Mais je ne peux pas écrire sur deux journées des pensées ou des événements qui se sont articulés sur une seule, pour la simple et bonne raison que ce qui s'est passé aujourd'hui doit être écrit aujourd'hui (ou tout au moins à la date d'aujourd'hui). Je me fais donc couler un bain, je m'ouvre un Orval et je commence le présent texte à 23h40, montre (façon de parler) en main, sans vraiment savoir si j'arriverai jusqu'au bout de la tâche...

* * *

Je commence par le plus ennuyant (ou par le plus intéressant – tout dépend du point de vue) : dans mon lit ce matin et dans le train me conduisant vers La Louvière cet après-midi (voir plus loin), je termine la lecture du Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein. Il m'aura fallu un temps démesurément long pour achever ces 80 pages d'aphorismes numérotés : j'ai en effet, sauf exception, dû relire chaque proposition au moins deux fois pour la comprendre, avec plus ou moins de succès (il faut croire que je n'ai pas pensé a priori toutes les pensées qui s'y trouvaient exprimées). 

Au cours de cette fin de lecture, j'ai retenu une proposition plus que toute autre (pour une raison toute bête, expliquée un peu plus loin) : "5.153 – Une proposition n'est, en elle-même, ni probable ni improbable. Un événement se produit ou ne se produit pas, il n'y a pas de milieu". Ha ! Comment ne pas voir une référence tardive (1965) à cet aphorisme dans Dune de Frank Herbert, lorsque Liet Kynes, l'écologiste (ou plutôt "planétologiste") impérial, répond à une remarque du Duc Leto sur la probabilité qu'un événement (à savoir le fait de se poser en plein désert avec un engin aérien) se produise : "On ne parle jamais de probabilités, sur Arrakis. On ne parle que de possibilités." ? Je vois peut-être des analogies où il n'y en a pas, mais l'analogie est à prendre pour ce qu'elle est : une analogie, justement.

Plus loin, sur le solipsisme (ce livre répond – ou plutôt ne répond pas ! – à plein de questions que je me pose depuis très longtemps) : "5.64 – On voit ici que le solipsisme, développé en toute rigueur, coïncide avec le réalisme pur. Le je du solipsisme se réduit à un point sans extension, et il reste la réalité qui lui est coordonnée". Ceci nécessite une explication : "5.641 – Il y a donc réellement un sens selon lequel il peut être question en philosophie d'un je, non psychologiquement. Le je fait son entrée dans la philosophie grâce à ceci : que 'le monde est mon monde'. Le je philosophique n'est ni l'être humain, ni le corps humain, ni l'âme humaine dont s'occupe la psychologie, mais c'est le sujet métaphysique, qui est frontière – et non partie – du monde". Tout est dit, et rien n'est dit !

Oui, rien n'est dit et je ne peux que me demander, devant ce qui n'est – précision importante – qu'une traduction de l'œuvre originale, jusqu'à quel point l'auteur ne se joue pas de nous, considérant, en premier lieu, la devise de Kürnberger qui ouvre le traité ("... et tout ce que l'on sait, qu'on n'a pas seulement entendu comme un bruissement ou un grondement, se laisse dire en trois mots.") et, en second lieu, la propension fondamentalement contradictoire de Wittgenstein à multiplier les exemples, les explications (qui n'en sont pas vraiment), les tautologies et les démonstrations logiques... Ainsi, durant des pages et des pages, Wittgenstein (dé?)montre qu'en logique, tout est nécessaire (ou autrement dit : que rien n'est contingent, que rien n'est laissé au hasard) car la logique (et, par-delà, le langage) contient (doit contenir) en substance l'image complète du monde : une démonstration logique n'est dès lors qu'une extension d'une proposition logique initiale, plus simple, qui peut s'exprimer en quelques symboles. À un endroit du Tractatus, on retrouvera d'ailleurs la maxime "Simplex sigillum veri" (la simplicité est le sceau de la vérité), à d'autres des références au rasoir d'Occam.

(Il y a beaucoup trop de parenthèses dans mon texte.)

Dans son avant-propos, Wittgenstein considère que le but de son Tractatus serait atteint "s'il se trouvait quelqu'un qui, l'ayant lu et compris, en retirait du plaisir". À la toute fin (juste avant la proposition 7 finale), il écrit que le lecteur qui aurait compris toutes ces propositions doit "jeter l'échelle après y être monté" ; en d'autres termes qu'il doit au final dépasser, surmonter les propositions que l'auteur a étalées sur 80 pages. Comment ne pas y voir une forme subtile d'ironie ? Vous avez bouffé à n'en plus finir mes aphorismes ? Fallait que vous le fassiez pour vous élever intellectuellement, pour comprendre le sens de ma pensée ; mais, au bout du compte, tout cela n'a pas de sens... Sacré Ludwig, va ! La démarche prend alors l'allure d'une tautologie géante... Ou bien d'une fraction mathématique complexe dont on pourrait éliminer en cours de route la plupart des numérateurs et des dénominateurs.

Le pire dans l'histoire, c'est que j'en ai retiré du plaisir.
J'ai tout lu.
Par contre, je n'ai pas tout compris.
Mais Russell non plus, apparemment.
Morale bancale : ne jamais sous-estimer sa propre capacité d'homme du commun à mécomprendre une œuvre, car même des génies comme Russell y arrivent très bien tout seuls.

* * * 

Si je prends le train jusque La Louvière, c'est parce que je me rends à l'anniversaire (4 ans) de ma filleule Anouchka, la fille ainée de mon ami Fred Jr. La sœur cadette de Fred vient me chercher en voiture avec son compagnon à la gare de La Louvière-Sud, direction le village d'Écaussinnes.

Sont invités une kyrielle de monde... Par rapport à Fred : sa maman ; ses deux sœurs et ses deux beaux-frères ; ses grands-parents paternels ; ses beaux-parents. Par rapport à Anouchka : sa marraine Pippa et son compagnon Julien. Et puis, il y avait aussi le parrain de Mado (la seconde fille de Fred), avec sa femme, leur fils, leur fille et le compagnon de cette dernière. Bref, beaucoup de monde. Mais tout ce monde part assez vite : quand on invite les gens pour un goûter vers 15h, ceux-ci se sentent obligés de partir avant le souper, soit avant 18h. Reste Pippa et Julien, qui s'en iront un peu plus tard. Puis ne reste plus que moi (comprendre : comme invité, évidemment).

Pippa et Julien sont partis en vacances à Madagascar. La conclusion de Julien : de superbes souvenirs mais un voyage assez cher, à moins de parcourir le pays en taxi-brousse (ce qui prend beaucoup plus de temps) et de dormir dans des hôtels "où l'on est couché à cent mètres des animaux sauvages". En ce qui les concerne, ils ont pris la confortable option 4x4, avec chauffeur car il est déconseillé, voire interdit, de louer une voiture par soi-même sur place, à cause de l'état des routes et de la nécessité de bien connaître le pays. Je parle également avec eux de Disneyland®, qu'ils connaissent bien. Ils me vantent les attractions aux décors hyper-soignés et me conseillent tous deux une attraction parmi toutes les autres : la "Tour de la Terreur", sorte de faux hôtel abandonné (genre Shining de Kubrick) dans lequel les visiteurs sont piégés à l'intérieur d'un ascenseur fou.

Anouchka déballe ses cadeaux mais ça ne l'intéresse pas plus que ça, à l'exception d'un simple ballon de gymnastique sur lequel elle peut se contorsionner. Constat éternel : donnez un jouet en or à un enfant, il jouera avec l'emballage. Les invités partis, Anouchka se "recentre" sur moi. Elle veut (dans le désordre) : que je joue avec elle avec le fameux ballon, que je la pousse à la balançoire, que je la prenne sur mes épaules... Elle accepte difficilement la contrariété (aller prendre son bain, perdre à un jeu, ne pas pouvoir me reconduire jusqu'à la gare, partager ses jouets avec sa petite sœur...). Un enfant de quatre ans, quoi.

Avant de me reconduire à la gare, Fred me montre en vitesse ses deux jeux du moment sur Playstation 3 : "Uncharted 2: Among Thieves" et "FIFA 12". Qu'est-ce que ça a changé, ces jeux sur console... Je n'aime pas le football, mais "FIFA 12" est un monstre de réalisme : commentaires "en direct" hallucinants, supporters, bouille et manies de chaque footballeur, ombres, terrain, possibilités étendues niveau gameplay, etc.

* * *

(J'ai triché, comme souvent : cette dernière partie, je l'ai écrite dans le train le lundi 24 octobre. Faut dire qu'il commençait à être vachement tard.) De retour à Bruxelles, je suis censé retrouver Léandra et Andrew, qui assistent à un concert totalement improvisé au Verschueren. Léger changement de programme : Léandra doit se casser en urgence pour rejoindre Jonas, "qui ne va pas bien". Léandra accourt, vole à son secours, avec (du moins je l'imagine) beaucoup d'entrain. 

Pas de Léandra ce soir donc, mais un Walter et un Andrew qui se sont retranchés à la Maison du Peuple. Vendredi dernier, Walter s'est fait viré de son boulot de "cadre à l'essai" dans la jungle immobilière néolibérale. Une des raisons invoquées : le fait qu'il n'arrive jamais le matin avant 8 heures et qu'il ne reparte jamais le soir à 22 heures. Son chef de service lui a sorti un truc débile du genre : "Dans le privé, on est des fighters ; si tu veux travailler moins, va dans le public !" Du grand n'importe quoi : comme si le nombre d'heures passées au travail avait un quelconque rapport avec le rendement et l'efficacité... On se croirait revenu aux manufactures du XIXe siècle, sauf que ce que les patrons d'alors réclamaient aux prolétaires (12 heures de travail minimum pour un salaire de misère), c'est désormais aux cadres nouvellement sortis de l'université qu'ils le demandent. Ce système se renouvelle et fonctionne sur base d'une promesse, à la manière d'un rite initiatique : "Travaille dur pendant quelques années. On l'a tous fait avant toi, on y est tous passé et c'est comme ça que ça fonctionne ici-bas. Plus tard, tu pourras peut-être avoir un beau salaire et beaucoup d'avantages". La stratégie de l'âne et de la carotte... En attendant le beau salaire qui miroite au loin, le quotidien de ces jeunes fraîchement sortis des écoles d'économie est plutôt fait de stages mal rémunérés et de contrats précaires... La nouvelle exploitation au service de la flexibilité. Woaw !

Je continue à penser, à la suite de Bertrand Russell (encore lui), que c'est une manière absurde et compulsive de considérer le travail. Celui-ci est sans doute nécessaire à toute société (on ne peut être oisif tout le temps – bien qu'avec l'informatisation des tâches et la robotisation, ce ne soit pas impossible à concevoir) mais son optimisation permettrait à tous de travailler beaucoup moins. Travailler moins, c'est plus de liberté. Plus de liberté, c'est plus de bonheur. Plus de bonheur, c'est une société plus belle. Oh, comme il est naïf de penser ça ! Oui, de la même manière qu'il est naïf de penser que travailler énormément sauvera "notre" monde.

Quand Andrew et moi parlons d'autre chose, Walter entre dans un mutisme dont il est coutumier quand il est obnubilé par une idée, son idée. Il se contrebalance complètement de cette conversation qui bifurque vers Lévi-Strauss, la révolution néolithique et les premiers échanges commerciaux. Il part donc fumer ses cigarettes ou passe le temps en jouant sur son smartphone (toujours ce même jeu où il faut monter le plus haut possible !). La discussion était pourtant très intéressante, à mon sens.

Lors d'une des pauses cigarette de Walter, une des serveuses les plus gentilles de la Maison du Peuple (celle qui a parfois une salopette, et que je vais appeler Clémentine – pourquoi Clémentine ? Parce que !), vient débarrasser la table et nous demande, à Andrew et à moi :

– En fait, vous êtes frères ?
– Euh, non. Celle-là, on ne nous l'avait encore jamais faite. Pourquoi cette question ? On se ressemble ?
– Non, mais vous êtes très souvent là ensemble, donc...
– Ben non, non, on n'est pas frères. Juste amis. Ou plutôt ennemis, justement.

Pourquoi cette question ? Plein d'interprétations sont possibles. L'anecdote m'en rappelle une autre : cette jeune femme qui, en nous voyant Andrew et moi avec Gaëlle, le 3 juin 2011 au premier Apéro saint-gillois de l'été, a cru que Gaëlle était notre fille à tous les deux. Donc, après avoir été pendant un bref instant pris pour un couple gay, nous voilà maintenant dans le rôle des deux frères ennemis. Et la prochaine fois, ce sera quoi ? Seul l'avenir nous le dira !