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vendredi 12 avril 2013

Cosmo

Revolutio. — À chaque fois que je découvre un jeu vidéo de plates-formes original, je pense que ce sera le dernier : le genre est tellement ancien ! Comment peut-on encore faire la révolution à l'intérieur d'un monde en apparence aussi rouillé que celui des jeux de plates-formes ? La réponse est contenue dans la question : c'est parce que le monde est vieux que la révolution y est possible. 

A Mundo Condito. — Avec Another World, sorti dans sa version finale en 1992, Éric Chahi n'avait-il pas déjà atteint un indépassable plafond d'intelligence et de graphismes ? Il a mis la barre très haut, certes, mais, plutôt que de plafond, cette barre a servi de plancher pour vingt ans de jeux de plates-formes riches en rebondissements et en dépassements ! Une vingtaine d'années après Another World, les jeux en deux dimensions appartenant à la vieille école n'ont rien perdu de leur superbe. Pour s'en convaincre, il suffit par exemple de jouer à Braid (2009), chef-d'œuvre poétique signé Jonathan Blow, intégrant une troisième dimension (le temps) à la traditionnelle 2D. (De ma découverte de Braid en juillet 2011, curieusement, ce journal ne garde qu'une simple et laconique mention.)

Limbo. — Aujourd'hui, je joue à Limbo. Une pure merveille. Aucune parole, aucun texte : dès le départ, on est plongé dans cet univers expressionniste en noir et blanc rappelant les films de Murnau ou de Fritz Lang. On dirige un pauvre petit garçon (une ombre noire tachetée de deux points blancs en guise d'yeux) qui se réveille au milieu des arbres et se met à courir.  Mais pourquoi diable court-il ? — Il traverse une forêt, une ville abandonnée et une usine. Un environnement très hostile : à chaque pas, il risque de se faire décapiter par des pièges dentés, perforer par la patte d'une araignée géante, électrocuter, déchiqueter par des scies circulaires, écrabouiller par des engrenages, etc. La fin est mystérieuse, mais le titre (Limbo pour « Limbes ») permet de se faire une idée. (À suivre.)

La mort ne se montre pas dans cet extrait,
bien qu'elle ne soit jamais bien loin.
Pour les intrépides sadiques : une compilation.

Cosmo. — Dans la sitcom Seinfeld, que je découvre avec plus de vingt ans de retard (mais où étais-je donc dans les années 1990 ? Dans une caverne de Morlocks ?), le personnage de Cosmo Kramer est librement inspiré de l'humoriste américain Kenny Kramer. Jusque là, rien de drôle, me dira-t-on. Mais Cosmo partage également de nombreux points communs avec mon ami Vinge, et quand on remarque cela, c'est tout de suite beaucoup plus poilant, du moins pour qui connaît Vinge. — Cette façon de débarquer sans prévenir chez son ami et voisin (voir la courte vidéo ci-dessous) ; les cheveux hirsutes et les yeux grand ouverts ; les plans foireux qu'il échafaude à tout bout de champ... pour tout aussi vite les abandonner ; les tirades absurdes ; les grognements et les mimiques pour exprimer chacune de ses humeurs ; les lubies changeantes (manger les meilleurs melons de la ville, élever des oiseaux...), etc. C'est Vinge !

Cosmo Kramer fait son entrée à la sixième seconde.
J'ai beau regarder cette scène en boucle depuis dix minutes,
elle n'a toujours rien perdu de son potentiel comique.
(Ouverture éclair de la porte, glissade, et... retour au naturel.)

mercredi 20 février 2013

Dendermonde

Contre un des murs du Potemkine, à l'une des tables du fond, une Chimay bleue posée devant lui, l'air sombre et concentré, il a le nez plongé dans un magazine de sport et la tête prisonnière de ses deux grosses mains.
« Salut biloute ! »
Il sursaute.
« Ha, putain, tu m'as fait peur ! Ça va toi ? »

Vinge a l'air beaucoup plus sérieux et stable que d'habitude. Mais il n'a pas changé, m'explique-t-il. C'est simplement un comportement qu'il s'est imposé : « Je ne fais plus n'importe quoi. Je n'ai pas envie de devenir un clochard buvant des Cara Pils du matin au soir ! » Et puis, il habite dans une petite ville de province désormais, en compagnie d'une femme qui place de sérieuses barrières à ses beuveries et qui fixe des horaires assez stricts : deux soirées par semaine en dehors de la maison, retour à dix heures et demie maximum, etc.
« Tu l'as rencontrée où, ta compagne ?
— À un guichet de banque !
— À un guichet de banque ?
— Ouais, ouais, à un guichet de banque.
— Elle était dans la file ou au guichet ?
— Dans la file. Je faisais le mariole, elle s'est énervée, alors je lui ai proposé d'aller boire un verre. Tu vois ? Faut jamais désespérer dans la vie ! »

Il s'est acheté, sur un coup de tête, un tout petit terrain sur lequel il cultivera des patates et plantera des arbres fruitiers (framboisiers, noisetiers...). « Je fume et je bois toujours un peu trop, même si je me mets des limites. Ce matin, j'ai dû courir pour avoir mon train. J'ai cru que j'allais crever ! Deux heures qu'il m'a fallu pour m'en remettre... Au boulot, je soufflais encore ! Alors je me suis acheté un terrain pour jardiner et me remettre en forme, et pour me calmer aussi, ouais... Je pourrai toujours le revendre, de toute façon ! »

À la Porteuse d'Eau. Il me parle de personnes qu'il ne connaît pas, qu'il n'a même jamais vues mais dont il note les comportements sur Facebook... « Je ne suis pas si bourrin que ça, tu sais, me déclare-t-il. Je suis plus malin que j'en ai l'air ! J'observe ! Et puis, je note tout ! Je tiens des fiches ! »

Dans le cerveau de Vinge subsistent, très bien conservés, les vestiges d'une droite belgicaine d'un autre temps : un libéralisme à l'ancienne auquel il n'a jamais cru bon d'ajouter le préfixe « néo ». Vinge est un nostalgique de la Belgique unitaire, de la Banque de Bruxelles et de la figure de l'honnête petit épargnant qui prend part à l'économie nationale. L'avenir, il le voit constellé de coopératives : il me tend son magazine et me fait lire un article consacré à des supporters qui ont sauvé leur club de football de la faillite en réunissant lentement la somme nécessaire à sa préservation. « Moi, je crois à ce système ! J'aime un projet ? Je le soutiens financièrement, ouais, ouais ! C'est comme ça qu'on devrait faire pour ArcelorMittal ! Que ceux qui veulent que la sidérurgie wallonne survive payent pour sa sauvegarde ! Tu ne crois pas ? C'est vrai, non ? J'ai tort ? »

Je le raccompagne jusqu'à la gare. Pas de train en vue avant quarante minutes. « Merde, je me suis gouré. Elle ne va pas apprécier ! » D'ailleurs, alors que nous buvons un dernier verre (une pils) au très triste Café de la Gare (où est diffusé le match Milan-Barcelone, qu'un contrôleur de train solitaire regarde attentivement sans dire un mot), « elle » lui envoie un message de remontrance : « Je ne vais pas t'attendre pendant des heures comme une débile à la gare ! » Il me raconte ce grand moment de solitude où, revenant d'une soirée, il s'était endormi dans le train, avait loupé son arrêt et s'était réveillé environ cinq heures plus tard, à Dendermonde, alors qu'une équipe de la SNCB débarquait dans la rame pour la nettoyer. Elle n'était pas contente, paraît-il. Depuis lors, il se tient à carreau.

samedi 27 octobre 2012

Question de méthode

Le soir, à mon appartement, c'est l'anniversaire de ma fille, en très petit comité... Fred Jr est stressé à l'idée de ne pas pouvoir gérer ses deux gamines Mado et Anouchka ; Léandra est triste et malade ; Andrew semble fatigué ; Vinge a l'air curieusement calme ; Gaëlle est contente. Quant à moi, malgré une certaine fatigue liée à ce qui ressemble fort à une hausse de tension, eh bien, ma foi, ça va !

Excepté deux verres de vin rouge durant le repas, je cartonne à la bière sans alcool et au café. En début de soirée, je montre mon verre de bière à Léandra : « C'est de la bière sans alcool ! » Je suis obligé de me justifier auprès de mon amie, comme un petit enfant... T'as vu, Léandra ? Je tiens ma promesse, je ne bois quasiment pas ! C'est bien, hein ? C'est bien ? — À noter que je fais exactement la même chose dans mon journal.

Gaëlle reçoit son cadeau, accompagné de deux jeux vidéo : Mario Kart 7 et The Legend of Zelda: Ocarina of Time.
« C'est quoi, c'est un GSM ?
— Mais non, regarde bien...
— C'est une console de jeu ?
— Oui. C'est une Nintendo 3DS...
— Ha. »
De prime abord, elle ne semble pas très enthousiaste... Ce qui ne l'empêchera pas, par la suite, de jouer jusqu'à épuisement complet de la batterie.

Dans mes bras, la petite Mado est totalement obnubilée par le petit levier d'éclairage de la hotte aspirante de ma cuisine... Vers la gauche : lampe éteinte ; vers la droite : lampe allumée ; vers la gauche : lampe éteinte ; vers la droite : lampe allumée. C'est incroyable comme cette simple manœuvre peut concentrer toute son énergie et toute son attention pendant de très nombreuses minutes !

« Faudrait que je te passe un livre qui s'appelle La méthode Schopenhauer, me dit Andrew.
— Ha ?
— Je l'ai acheté sans savoir de quoi ça parlait, parce que je trouvais le titre joli.
— En effet, ça intrigue. C'est sur Schopenhauer ?
— En partie. C'est l'histoire d'un gars qui entame une psychothérapie en lisant de la philosophie...
— Ha-ha ! C'est de circonstance ! »
(Andrew a le chic pour trouver des livres susceptibles de m'intéresser.)
La méthode Schopenhauer d'Irvin D. Yalom (2005) : l'histoire d'un psychiatre qui apprend qu'il est atteint d'un cancer incurable. Il décide alors de recontacter son plus grand échec : un ancien patient qu'il n'avait jamais réussi à guérir de sa sévère addiction au sexe. Or, entretemps, il s'avère que ce patient a résolu son problème tout seul, grâce à la lecture quasi-compulsive de... Schopenhauer !

« Alors, tu vas voir de temps en temps les statistiques de ton blog ? me demande Léandra.
— Euh... Pas vraiment.
— Tu ne sais pas où tu en es, niveau fréquentation ?
— Non... Enfin, je sais via le panneau d'administration que ça fluctue plus ou moins entre trente et cinquante pages vues par jour, mais c'est difficile de savoir exactement à quoi ça correspond en matière de lecture réelle.
— Ça va... C'est pas si mal... »
Et pourtant, inconsciemment, je fais tout pour décourager et énerver mes lecteurs ! (Élitisme, phrases bateau, philosophie de comptoir, événements personnels sans aucun intérêt...)

mercredi 13 juin 2012

Pièges à dahus

Allo, fusée lunaire ? Ici la Terre ! — Souterrain de la gare du Midi, vers 7h15 du matin. Vinge m'aperçoit cette fois-ci. Il n'a pas l'air très éveillé, mais semble néanmoins en bonne forme. Il discute avec moi pendant que se prépare mon café, à l'endroit habituel.

« Qu'est-ce que tu fous là à c't'heure-ci, toi ? me demande-t-il.
(Je m'en vais, de bon matin, poser des pièges à dahus place de Bethléem.)
« Euh... À ton avis ? Je pars travailler, tout simplement.
— Et tu dois être ici aussi tôt ?
(Absolument pas : je me comporte ainsi tous les jours par pur masochisme.)
— Ben oui, parce que je dois prendre le train... Pour aller à Liège...
Toudi à Lîdje*, toi ?
— Eh bien, euh... Oui, il semblerait. » 

Vinge a l'air de remonter la pente et ça fait plaisir à voir. Il a un travail qui lui convient dans l'administration judiciaire, parle de payer un pot en terrasse pour son anniversaire, quand il fera bon dehors. Il me lâche : « J'ai déjà eu à en payer un au boulot. Là, j'ai pas pu y couper, j'étais obligé, ouais... C'est comme ça, fieu ! Cinquante euros que ça m'a coûté, ouais, ouais, putain ! » Il remonte la pente, mais n'a pas tellement changé, et c'est tant mieux : ce gars est un extraterrestre, que je préfère, soit dit en passant, à nombreux de mes compatriotes terriens.

Massage New Age. — Au travail, la discussion de la pause café tourne en grande partie autour du monde des centres de massage, que mes trois collègues présentes semblent particulièrement bien connaître. Charlotte explique ses déboires : « Celle chez qui j'allais auparavant me racontait tous ses problèmes avant de me masser. Question détente, j'ai connu mieux ! », « La dernière chez qui je suis allée était meilleure mais en me massant le cou, elle m'a dit : "Il y a énormément de peurs en vous !" » Cette masseuse a également apparemment la fâcheuse tendance de mettre durant le massage des musiques New Age et des huiles essentielles qui donnent la nausée à Charlotte.

Question massage, je n'ai pas grand-chose à ajouter à la présente discussion. La seule fois où je me suis fait masser (en dehors d'une relation de couple), c'était aux thermes de Spa et je n'en ai pas gardé un souvenir extraordinaire. Lors de ce week-end de cure thermale (en 2005), Maïté et moi avions d'ailleurs eu droit à notre lot d'ambiance New Age et de détente obligatoire (« Tu vas te détendre maintenant, Hamilton, OUI OU MERDE ? »)... Un des soins en dehors du massage a en effet consisté à nous coucher sur un matelas d'eau en nous posant un casque sur les oreilles. Pendant une demi-heure, des bruits d'océan, de dauphin et de vent dans les arbres, accompagnés d'une petite musique gnangnan censée me relaxer, tarir le flot des pensées, bla-bla-bla... Mais c'était beaucoup trop artificiel pour avoir une chance de fonctionner. (Si je veux entendre le vent dans les arbres, je me rends en forêt et si je veux entendre le cri d'un dauphin, je regarde Flipper à la télévision.)
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* « Toujours à Liège » en wallon.

vendredi 8 juin 2012

« I got lots of friends in Floridaaaaa! »

Hurlements pop. Lorsqu'un chanteur de death metal hurle comme un taré dans son microphone, produisant ce fameux son guttural semblant venir d'outre-tombe que les amateurs nomment « grunt » ou « death growl », personne ne s'en émeut... Par là, je veux dire que c'est tellement fréquent et naturel que le cri se noie dans le morceau... Ce qui semblerait curieux, dans ce cas précis, c'est que le chanteur arrête de hurler et se mette tout d'un coup à fredonner une mélodie tranquille... (Si une violente tempête souffle en permanence dans la forêt, l'ermite qui y vit ne remarquera ni les rafales, ni les éclairs, mais seulement les rares périodes d'accalmie et de silence.)

Le paragraphe ci-dessus servait simplement d'accroche, car ce vendredi, j'aimerais plutôt mentionner quelques exemples inverses, à savoir des chanteurs venant de la musique pop ou bien du rock « traditionnel » qui pètent soudainement un câble, autrement dit qui passent en quelques secondes de la mélodie sympathique aux hurlements incontrôlés. Et si j'ai envie de traiter de ce sujet aujourd'hui, c'est parce que je n'ai rien d'autre à raconter viens d'écouter une chanson du groupe The National qui se prête merveilleusement bien à la description. Elle s'appelle « Slipping Husband » (Sad Songs for Dirty Lovers, 2003)...

Slipping Husband by The National on Grooveshark

La chanson s'écoute comme une jolie petite mélodie pop bien ficelée, sauf qu'à la fin du morceau, le chanteur s'énerve réellement pendant un très court instant et que ça change tout, absolument tout. 

Ce hurlement subit donne du relief à l'ensemble.

En résumé, les paroles consistent en une sorte de sermon qu'un gars fait à l'un de ses amis concernant la vie qu'il mène, avant que celle-ci ne parte vraiment en vrille... (« Sit down dear we gotta talk, you're acting like a kid. We don't wanna hear about the things you never did... ») L'ami en question a des enfants, mais ne s'en rend pas vraiment compte (« You coulda been a legend, but you became a father. That's what you are today, that's what you are today... ») ; au contraire, il a créé une sorte d'univers personnel (« Spending all your time somewhere inside your head, haunted by the important life you coulda lead »). Après le sermon, le narrateur propose à l'ami paumé de le « remplir d'alcool » avant qu'il ne devienne réellement une plaie pour son entourage, à ressasser le passé, à parler de choses qu'il n'a jamais réalisées. On sent l'énervement du narrateur monter jusqu'au trop-plein (et c'est là que le chanteur explose) : « DEAR WE BETTER GET A DRINK IN YOU BEFORE YOU START TO BORE US! » Ce qui est terrible dans cette chanson, c'est que l'éclatement vocal final s'inscrit dans un scénario facilement compréhensible d'énervement incontrôlable face au comportement d'un ami. (Pourquoi ai-je l'impression de comprendre cette situation, tant du point de vue du paumé, que de celui du donneur de leçon ?)

La chanson m'en rappelle une autre, de feu Grandaddy : « Florida » (Excerpts From the Diary of Todd Zilla EP, 2005). Là aussi, la mélodie commence gentiment (dans le style « Beach Boys »), quoique assez speedée... Cependant, très rapidement, la schizophrénie pointe son nez : on sent en effet que le chanteur n'est pas net et se trouve très près de griller un sacré fusible. D'un coup, il se met à gueuler : « I GOT PRIDE, IT DOESN'T HIDE NOOOOOW! I CAN LIVE AT THE RIVER, FUCK YOUUUUUU! MY EX-GIRLFRIEND'S A MODEL IN FLORIDAAAAAA! SHE WANTS ME BACK BUT I DON'T TAKE NO SHIT! » Puis vient l'harmonica, suivi de cette question, lancinante, de la part de l'auditeur : « Mon dieu, mais qui est ce malade ? », question accentuée quand on a en tête d'autres morceaux chantés par le doux et sensible Jason Lytle. 

Florida by Grandaddy on Grooveshark

On l'aura compris, j'adore ce genre de cassure musicale bien spécifique, que je rapproche des moments de pure folie présents chez — du moins je suppose — tout être humain à un moment ou à un autre : hurler en public, se mettre à courir sans raison, prendre une assiette et la lancer contre un mur dans un moment de colère, quitter un groupe sans aucune explication, renverser une table, tuer un chat, etc., etc.

Le cauchemar de Gaëlle. — « La nuit dernière, j'ai rêvé que je devais faire pipi, mais en fait, je devais vraiment faire pipi, dans la réalité aussi ! Mais à chaque fois que je me levais et que je marchais vers les toilettes, il y avait un croque-mitaine à l'intérieur des WC, qui m'attendait pour me manger. Alors je retournais dans ma chambre et j'attendais que le croque-mitaine s'en aille. Mais à chaque fois que j'y retournais, le croque-mitaine était dedans et il grognait de plus en plus fort. À la fin, j'avais tellement besoin de faire pipi que je suis rentrée quand même dans les toilettes... Et là, le croque-mitaine a voulu me manger. Mais heureusement, j'ai compris à ce moment que c'était un cauchemar et j'ai réussi à me réveiller... Et je suis vraiment partie faire pipi...
— Et le croque-mitaine était là ?
— Ben non, t'es bête ou quoi, papa ? Les croque-mitaines, ça n'existe pas ! »

mercredi 23 mai 2012

Rencontre du troisième type

Rêve extérieur. — Aujourd'hui matin, c'est au tour de ma collègue Wynka de décrire les rêves qu'elle a faits cette nuit. Elle a rêvé que je l'engueulais de manière extrêmement virulente, en lui criant : « Tu ne fais jamais rien comme il faut ! Tu as un comportement totalement irrationnel ! » (À noter que c'est quelque chose qu'elle projette de manière récurrente en moi, à tort ou à raison : que je suis « scientiste », « rationnel », « logique »... Donc : que je l'engueule dans un rêve parce qu'elle est irrationnelle est vraiment intéressant quant à l'idée qu'elle se fait de moi, et d'elle-même aussi.) Autre partie du rêve : elle remarque que des légumes ont poussé dans les interstices des carrelages de notre bureau. Elle en parle à Lodewijk et ce dernier l'engueule à son tour, mais de façon moins violente.

Pompage-turbinage. — Temps de midi. Lodewijk raconte qu'il est allé se promener récemment du côté de Coo. « Ha ! », dis-je, « tu as sans doute dû passer le long du barrage inférieur de la station hydroélectrique... » Non, il n'est pas passé le long du barrage inférieur de la station hydroélectrique... « Dommage, c'est vraiment joli et en plus c'est un bel exemple de station électrique d'un genre spécial : ils font descendre de l'eau de la journée depuis deux réservoirs supérieurs pour créer de l'électricité... Et la nuit, quand la demande est faible, ils remontent l'eau à l'aide de pompes. » La technique, que je mentionnais déjà dans ce blog en juillet 2011, s'appelle le pompage-turbinage et n'a rien à voir avec une quelconque pratique sexuelle. Et il a la cote en ce moment, ce pompage-turbinage, dans la mesure où c'est une des meilleures façons, assez écologique en plus, de stocker de l'énergie dormante.

Durant la discussion, Lodewijk et Sylvette ont bizarrement le plus grand mal à concevoir le principe selon lequel ce genre de procédé entraîne fatalement une perte d'énergie (environ 25% dans le cas de la centrale de Coo). Ils pensent tous les deux que l'électricité créée par le turbinage est plus importante que celle utilisée pour remonter l'eau durant le pompage. J'explique (mais beaucoup moins bien que par écrit) que ce n'est hélas pas possible, que cela contreviendrait aux lois de la physique, et que si c'était le cas, on pourrait faire tourner en permanence les turbines et utiliser une partie de l'énergie créée pour remonter l'eau une sorte d'énergie perpétuelle et gratuite... « Mais si on perd de l'énergie dans le processus, à quoi est-ce que ça sert alors ? », demande Lodewijk. Simplement à créer un stock d'électricité pour les périodes de pics énergétiques, ni plus, ni moins. (Et compte tenu des fluctuations du prix de l'énergie, ça rapporte pas mal d'argent.) 

Rencontre du troisième type. Le troisième type, c'est Vinge. Je ne l'ai plus vu depuis... euh... le 3 août 2011, apparemment. Il me rejoint au Starbucks de la gare de Bruxelles-Central et, comme il fait délicieusement bon dehors, nous laissons tomber l'idée de nous enfermer à la Porte Noire et nous dirigeons à pied vers la terrasse du Potemkine : « Y a plein de mes collègues là-bas... Travaillent à la justice... Ouaip... Elles sont top biches... Ouais... Quoi ? » (Le « Quoi ? » en fin de phrase est un de ses plus ou moins nouveaux tics de langage.) Arrivés à la terrasse en question, nous buvons de la Volga forte. Curieux : cette bière est bien meilleure que la Volga classique. Je regarde l'étiquette : normal, elle est brassée à Le Roeulx par la brasserie Saint-Feuillen ! (Bizarre...)

Vinge travaille toujours dans les appels d'offres, mais pour la Justice cette fois-ci : « J'suis presque un collègue de Flippo maintenant... Hé ouais ! » Il travaille sous la tutelle de la ministre Annemie Turtelboom, qu'il appelle « Tarte al'pomme ». Cette semaine, il a reçu une agente commerciale de chez Coca-Cola qui venait négocier la vente des canettes à redistribuer dans tous les palais de justice de Belgique, s'il vous plaît. Elle avait un joli décolleté, se penchait vers lui et tout et tout, mais Vinge a compris que c'était une vile manœuvre pour le faire plier et a donc tenu bon : il a ainsi réussi à obtenir un achat massif de canettes à 55 centimes l'unité au lieu de 60. « J'ai fait économiser plus d'un million à l'État... Ouais, ouais... Quoi ? » 

« Putain, mais tu notes tout sur ton vieux téléphone ! Tu devrais t'acheter un carnet ! » (J'en ai un, que Jonas m'a donné, mais il est trop voyant.)

Vinge m'explique qu'il n'a rien à voir avec les spéculateurs néolibéraux actuels. Lui fait partie de la droite traditionnelle, sociale, tendance « bon père de famille ». Il me dit : « Moi, c'est simple, je suis du genre "droite bourgeoise flamande" ! » (Ha bon ?) « On ne peut pas laisser les gens dans la merde... C'est malhonnête, non ?... Quoi ? On ne crée pas une société en engendrant de la pauvreté, non Monsieur ! » Il me conseille de regarder le reportage consacré à John Law sur Arte : « Il avait tout compris, lui : il disait qu'un système monétaire est toujours basé sur la confiance. C'est lui qui est à l'origine du billet de banque en France, hé ouais ! La confiance... Voilà... C'est à la base de tout. Quoi ? »

« Dis, t'as pas un paquet de clopes sur toi ?
— Si, mais elles sont très vieilles, vu que je ne fume pas.
(Je lui passe le paquet, il allume une cigarette.)
— Ha ouais... Putain, c'est de la paille !
— Je t'avais prévenu ! Ils devraient mettre une date de péremption sur les paquets...
— Ouais mais le gars qui fume, il ne laisse pas traîner un paquet pendant des mois, hein. »
(Conclusion : je suis le seul couillon à avoir des cigarettes sur moi sans presque jamais en fumer une seule.)

Je raccompagne Vinge à la gare de Bruxelles-Midi aux alentours de 22h30. Il doit prendre un train car il loge en province chez sa copine. Quand il reviendra à Bruxelles, ce sera pour acheter un appartement, « parce que je ne veux pas perdre de l'argent en louant... »

mardi 15 mai 2012

Le fantôme de la gare du Midi

Spectre. — 7h20 du matin. Sur un des quatre escalators reliant la station de métro au grand hall de la gare de Bruxelles-Midi, j'aperçois un fantôme. Je monte vers le monde des vivants quand lui descend vers son univers souterrain... C'est Vinge ! (Ou alors son sosie.) Il regarde droit devant lui, les yeux tristes, l'air hagard, comme d'habitude... Il ne me voit pas. — Mais qu'est-ce qu'il fout là, celui-là ? Est-ce vraiment lui ? J'ai comme un doute. Je me rappelle par ailleurs que j'avais promis de l'appeler, un de ces jours.

La souffrance des hauts QI. — « Si vous avez une grosse... mémoire [ouf, j'ai eu peur !], si vous avez une intelligence fulgurante, alors vous devriez tester votre quotient intellectuel. Au-delà de 130, vous serez considéré comme un surdoué... » C'est de cette manière qu'est introduit au JT d'hier soir, sur France 2, un reportage sur « la vie compliquée des surdoués », que Charlotte mentionne durant notre matinée de travail hebdomadaire dans les dépôts d'archives...

« Vous allez le voir, ce n'est pas un ticket pour une vie réussie », conclut le présentateur, David Pujadas... Au début du reportage, la caméra s'appesantit longuement sur un adolescent à lunettes, archétype du surdoué introverti victime de TOC, qui tente d'aligner avec une minutie extrême une petite pile de DVD sur son étagère. Le gamin se retourne : « Si vous filmez ça, ça va durer deux heures, hein... » — Je me demande comment cette scène a été tournée... J'imagine le caméraman expliquer au jeune homme : « Bon alors là, on va te filmer pendant que tu mimes un de ces fameux TOC dont tu nous as parlé, pour que le téléspectateur puisse comprendre que tu es différent, et aussi le calvaire que tu vis au jour le jour. » J'ai l'impression de regarder un reportage animalier... La narratrice : « Il ajuste, il compte, il range... Ce geste le rassure, alors Sacha le répète, imperturbable. » Elle aurait pu parler avec le même ton de voix de la reproduction du gnou en période de rut. — Mais passons ! Ce jeune homme décrit dans le reportage comme étant un surdoué (et qui semble en faire une marque de fabrique) ne paraît pas avoir une vie très funky : il est constamment montré du doigt, a raté de nombreuses fois ses études, est sous antidépresseurs, dans une famille d'accueil, etc.

Plus loin dans le reportage, une mère à côté de la plaque explique face à la caméra : « Leur cerveau traite des millions d'informations tout le temps, tout le temps, tout le temps... Sans arrêt... C'est-à-dire qu'il n'y a pas de pause... Dans leur tête, il n'y a pas de pause... » — Est-ce à dire que dans le cerveau des « gens normaux », il y a des pauses ? 

Plus loin encore, le reportage vire à la réunion des surdoués anonymes (du genre : « Bonjour, je m'appelle Timmy et j'ai un gros cerveau. Aujourd'hui, c'est mon troisième jour sans réfléchir... »). En scène : un petit comité de surdoués qui se sont regroupés pour parler de leurs angoisses. L'un, architecte, raconte qu'il est incapable de mentir ou de faire des compromis : la relation avec les autres doit être « honnête, franche, profonde, intense ». Une autre a quant à elle pratiquement laissé tomber toute forme de relation amicale : « La solitude me va bien... »

Retour à la discussion avec Charlotte. Celle-ci ne comprend pas le rapport entre le fait d'être surdoué et celui d'être honnête et/ou incapable de faire des compromis : « L'honnêteté, c'est un concept moral, ça n'a rien à voir avec l'intelligence... » Et Wynka de rajouter : « La preuve, c'est qu'il paraît que j'ai un QI très bas... Et pourtant je suis très honnête ! » (Sacrée Wynka !) — Par ailleurs, au cours de ma vie, j'ai connu un certain nombre de personnes à la fois très intelligentes et malhonnêtes, menteuses, manipulatrices... Somme toute, l'honnêteté ou la malhonnêteté ne sont rien d'autre qu'une mise en équation morale qui dépend de la réponse et de l'importance que l'on donne à la question : « Pourquoi dire la vérité si le mensonge semble a priori plus profitable ? » — L'honnêteté et la franchise sont des plantes rares, qu'il conviendrait d'arroser beaucoup plus amoureusement que ces concepts flous et hautains d'intelligence et de sur-don... Car quand j'y réfléchis un tant soit peu, être surdoué (soit encore plus doué que ceux qui sont doués), ça ne veut pas dire grand-chose.

Je comprends et partage cependant les propos de l'architecte interviewé : tout doit être pleinement ou ne pas être ; le juste milieu est une triste farce : soit c'est blanc, soit c'est noir, mais par pitié ne me parlez pas de gris ! S'il s'agit de vivre une relation humaine fadasse, alors mieux vaut ne rien vivre du tout. Le rapport de cette façon de voir les choses avec l'honnêteté et à la franchise est évident. Par contre, celui avec les surdoués est plus que ténu. — Ce reportage mélange des choses qui ne peuvent pas être mélangées.

Niquage de reliure. Salle de lecture, fin d'après-midi. Je feuillette, à la recherche d'horribles fautes, les mémoires que viennent de remettre deux de nos stagiaires en bibliothéconomie. J'en fais tomber un maladroitement sur la table, détachant une partie de la reliure...

« Mais tu es en train de niquer toute la reliure ! crie Sylvette.
— Mais non, mais non, elle n'est pas cassée... Regarde... Je ne nique jamais rien, tu le sais bien... »
Après quelques secondes de réflexion, je ne peux m'empêcher de rajouter :
« ... ni personne, d'ailleurs. »
(Et je me rends compte après coup que cette saillie verbale est, pour tout dire, d'une très grande vulgarité.)

Blog de Fred Jr. — C'est nouveau, ça vient de sortir : mon grand ami Fred Jr se lance dans le blogging. Son journal s'intitule « Je n'aime pas les blogs » ou comment s'inscrire dès le début dans le paradoxe le plus retentissant ! et, pour autant que je puisse en juger, reprend dans les grandes lignes le même principe que celui qui prévaut ici, à savoir décrire des pans de vie, mettre en scène des passions, avancer des idées...

Sur la forme néanmoins, son blog, en phase de lancement, diffère beaucoup du mien : alors que je suis un maniaque du contrôle au point d'aller vérifier pour la huitième fois l'orthographe et le style d'un article quatre mois après sa parution (il y a encore beaucoup de boulot à ce niveau), Fred, lui, est exactement à l'opposé de cette démarche... Toute personne le connaissant comprendra aisément où je veux en venir : Fred Jr est du genre à brûler le syllabus d'un cours après avoir réussi l'examen ou à écrire un article et ne plus jamais y revenir. Il ne se relit pas. Il est impulsif. Du coup, même ses titres d'articles contiennent des fautes... — Comment donc arrive-t-il à dormir voire à survivre en sachant pertinemment qu'il y a encore des erreurs quelque part dans ce qu'il a écrit ?

C'est mon ami Fred tout craché. Quand nous travaillions ensemble, nous avions une manière tellement différente de fonctionner que nous étions au final d'une très rare complémentarité. Mais c'est une autre histoire, qui sera etc. etc.

mercredi 14 mars 2012

"Cométoutapal ?"

Dès les toutes premières secondes où elle a posé son regard sur moi, depuis une table contiguë à la nôtre, au Supra Bailly, j'ai su qu'elle allait m'emmerder et que j'aurais le plus grand mal à m'en dépêtrer. Espagnole, la cinquantaine, une Leffe blonde devant elle. Saoule, pour autant que je puisse en juger. Et, à moins que mon "radar" soit complètement bousillé — ce qui est tout à fait possible —, à la recherche d'un homme. Elle me regarde de biais. Je ne la regarde pas mais je sais qu'elle me regarde. Curieuse impression que celle de se sentir observé par quelqu'un qui se trouve à la limite de son angle de vision. Elle profite que Mary est partie aux toilettes pour tenter une approche. Elle me dit quelque chose comme :

« Comé... hé... Toutapal
—  Pardon ?
Cométoutapal ?
— Je suis désolé, je ne comprends pas.
Ta... ... nom ?
— Ha ! Je m'appelle Hamilton.
Anébo. Anébo.
— Je suis vraiment désolé, je ne comprends pas...
A-né-bo. 
— Euh...
Onébo ?
— Ha ? "On est beau" ? C'est ça ?
Onébo, si ! 
— Excusez-moi, Madame, mais je ne comprends rien, même quand je comprends tous les mots de la phrase. 
Sitouveu canarette, tou dis stop et onnarette. Papobrème. »

Elle me touche le bras. Je déteste quand on me touche le bras — du moins dans une circonstance pareille. Je lui dis : "D'accord ! Hé bien alors je vous dis stop !" Elle fait un geste de recul mais ne semble pas fâchée. Elle me montre ses mains comme pour me prouver qu'elle est au-dessus de tout soupçon. J'ai l'impression de voir une copie féminine de Vinge. "Papobrème. Onébo. Soiré !" Entretemps, Mary est revenue de sa pause pipi. Je lui fais comprendre mon exaspération à l'aide de mimiques dont moi seul ai le secret. C'est là que la dame repasse à l'attaque. Elle s'adresse à Mary désormais et répète sans cesse : "J'ai escantroisan. En Belgique doupui quotran !" Mary est sans pitié. Elle a une idée : "Hamil, je sais que c'est moche mais la seule manière de nous en débarrasser, c'est de faire comme si elle n'existait pas !" Je suis incapable d'agir comme cela.

La situation m'en rappelle une autre : une discussion avec Lewis à la terrasse du club de badminton. Un homme s'approche de notre table avec en main une cigarette éteinte. Il demande du feu. Je lui prête un briquet. Lewis me demande : "Hamilton, tu fumes ?" Je lui réponds : "Non, tu le sais bien, Lewis, que je ne fume pas, mais j'ai quand même toujours un briquet sur moi." Le gars qui a demandé le briquet s'insère alors dans la discussion et parle de sa vie : "Moi, je fume depuis que j'ai quinze ans..." Il n'a pas le temps de développer, le bougre, car Lewis se tourne vers lui, le regarde droit dans les yeux et lui lance, l'air très docte : "Pourriez-vous nous laisser à deux, s'il vous plaît, Monsieur ?" Le mec est reparti illico presto, sans broncher. 

Dans le cas présent, je dois choisir entre la négation pure et simple (je fais comme si elle n'existait pas), l'acceptation (je continue à l'écouter) et la franchise (je lui dis à nouveau d'arrêter). La troisième solution me semble la meilleure. Après cinq minutes, je lâche donc à la dame : "S'il vous plaît, pourriez-vous arrêter ça ? Je voudrais parler avec elle maintenant...", en désignant Mary.

* * *

Aujourd'hui donc, je passe la soirée avec Mary. Elle me propose de manger chez elle pour le souper puis d'aller boire un verre dans le coin. Deux de ses colocataires sont là : Jerry (dont l'humeur semble assez sombre ce soir) et Fabien. Au menu : des saucisses et une salade de pâtes aux concombres (!) et autres légumes.

Durant le souper, Mary et Jerry s'en vont fumer à intervalle régulier, dans le jardin. Fabien, qui ne fume pas, en profite pour développer son avis sur la cigarette : "C'est très curieux, quand on y réfléchit. On voit des gens fumer et on se dit que c'est normal, car ça fait partie de notre société. Pourtant, on sait qu'en fumant, on réduit son espérance de vie. La cigarette est nocive, mais les gens s'en foutent parce que les fabricants de cigarettes ont réussi à la rendre cool, à la rendre sympa..." (Le pouvoir de la propagande pro-tabac — je ne peux que le rejoindre sur ce point.)

Fabien finit par dire, sous forme de boutade, que "si les fumeurs étaient vraiment intelligents, ils ne fumeraient pas." J'ai un avis différent : "Ça n'a rien à voir avec l'intelligence. C'est une question de mise en balance. Les fumeurs mettent en balance l'instant présent, où ils sont en bonne santé et fument [parce ça leur fait plaisir, parce que ça les rend cool ou parce qu'ils sont intoxiqués] et l'éventualité d'une mort précoce dans l'avenir." Autrement dit : très peu de personnes réfléchissent en termes "rationnels" quand il s'agit de plaisir ; ils se disent : "Ce n'est pas parce que ma tante fumeuse a eu un cancer du poumon que je vais en avoir un..." Si je posais tous mes actes de manière rationnelle (pour autant que ce terme ait un sens), j'arrêterais de boire... Et je m'achèterais un appartement à la mer... Et je promènerais mon chihuahua sur la digue... Et je ferais tout plein de choses toutes aussi fun les unes que les autres.

* * *

Toutes ces péripéties ne m'empêchent pas de discuter avec Mary, que ce soit au Supra Bailly en compagnie de l'Espagnole collante ou au Bistro des Restos, où j'ai l'occasion de voir Ivanovic marquer un quatrième goal contre Naples à la 105e minute. Tout le café saute et gueule car Chelsea est qualifié. C'est chouette. J'en ai rien à foutre.

Une question de Mary pour terminer : quelle est la différence entre "persister" et "subsister" ? Les éventuelles réponses à cette épineuse question ne peuvent dépasser huit pages, merci.

mardi 1 novembre 2011

"Tintin" de Spielberg ou l'art de transformer l'or en plomb

Une question : qu'a donc fumé Hugues Dayez, tintinophile et critique de cinéma, avant la projection du premier épisode de la trilogie "Tintin" de Steven Spielberg (Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne), pour voir en ce film une "réussite exceptionnelle" ? Ou, à défaut d'avoir fumé une quelconque moquette de piètre qualité, que lui a-t-on donné en échange d'un tel éloge dithyrambique ? Peut-être n'a-t-il rien fumé ni reçu ? Peut-être a-t-il réellement adoré ce film ? Alors c'est à n'y rien comprendre car ce premier "Tintin" de Spielberg a tout – absolument tout de la véritable daube.

Le film commence pourtant bien : après un générique en ombres chinoises finement réalisé, nous avons droit à une première scène assez réussie au marché aux puces, avec en prime une jolie référence à Hergé et à la ligne claire. Hélas ! Si les premières minutes tiennent la route et si la technique de la "performance capture" permet parfois de très beaux rendus, le film plonge ensuite très vite dans de l'action "à la Spielberg"... Ce n'est plus Tintin que l'on regarde mais Indiana Jones ! Ou plutôt, comme dirait mon ami Vinge qui est allé voir ce film avant moi (et qui ne dit pas que des conneries), "un mélange d'Indiana Jones et du Seigneur des Anneaux".

Le scénario de ce "Tintin" s'inspire principalement de deux albums : Le Crabe aux pinces d'or et Le Secret de la Licorne. Presque aucun élément du Trésor de Rackham le Rouge ici, si ce n'est la découverte, dans les dernières minutes du film, d'une partie du trésor dans un globe terrestre au pied de la statue de saint Jean l'Évangéliste, dans les caves du château de Moulinsart. La raison de ce choix d'albums à été expliquée en long et en large : le capitaine Haddock ne pouvait pas débarquer dans le film comme par enchantement, sans aucune racine, car le public (surtout américain) n'aurait rien pigé (ha bon ? Pourquoi ?) ; il fallait donc prendre le temps d'expliquer la genèse de l'amitié entre lui et le jeune reporter, amitié qui débute effectivement dans Le Crabe aux pinces d'or.

En entrant dans la salle, je n'ai pas trop d'inquiétude : la plupart des critiques que j'ai lues affirment que la trame des deux bandes dessinées a été respectée et que les scénaristes ont créé une histoire qui tient la route. Avant la séance, je me demandais néanmoins par quelle magie ils avaient réussi à assembler ces deux récits qui n'ont somme tout que des liens très ténus (l'un traite du trafic d'opium ; l'autre de la recherche d'un trésor de pirate), mais je leur faisais globalement confiance. J'imaginais que la première moitié du film serait consacrée à la rencontre Haddock-Tintin dans Le Crabe au pince d'or, puis qu'on n'entendrait plus du tout parler du Maroc, d'Alan, du Karaboudjan ou d'Omar Ben Salaad, afin de se concentrer sur l'intrigue du Secret de la Licorne. Force est de constater que je n'avais rien compris ! Dans ce film, la chronologie des albums n'est pas du tout respectée ; au contraire, elle est entièrement démantibulée et reconstruite... Un peu comme si des scénaristes fous avaient arraché chacune des pages des deux albums, les avaient mélangées de manière aléatoire et pondu une histoire sur base du résultat... 

C'est bien joli de tout mélanger mais c'est oublier que, derrière une simplicité apparente, les scénarios d'Hergé (à l'exception des premiers) sont tous de petites merveilles de construction épurée. C'est aussi oublier que chaque album contient son univers propre, son ambiance particulière. Dès lors, je ne comprends pas comment un tintinophile peut ressortir de ce film et dire qu'il l'a adoré, car Spielberg n'a a priori strictement rien compris à une BD de Tintin.

L'intrigue : un patchwork surréaliste

L'histoire proposée ici est la suivante : Tintin achète sur une brocante la maquette d'un bateau ("La Licorne") que deux collectionneurs veulent immédiatement lui racheter. Il se rendra vite compte, après le cambriolage de son appartement, que La Licorne renferme un secret dans un de ses mâts : un parchemin qui – Tintin le comprendra plus tard – mène à la cachette du trésor du pirate Rackham Le Rouge. Jusque là, rien de neuf. 

Après, ça se complique : Spielberg a besoin d'un grand méchant (c'est plus fort que lui, il ne peut pas s'en empêcher). Il décide donc de donner ce rôle à Monsieur Sakharine, un collectionneur qui dans la BD n'a qu'une importance secondaire. Dans le film, Sakharine devient le "méchant pas beau" attitré, qui fera tout pour récupérer les trois parchemins. Plus fort encore : il s'avérera que Sakharine est le descendant de Rackham le Rouge (oui, oui !) et que toutes les actions qu'il pose sont en fait liées à une sombre histoire de vengeance contre le descendant du chevalier de Hadoque (le capitaine Haddock donc). 

Et le troisième parchemin, où se trouve-t-il ? Chez les Frères Loiseau à Moulinsart ? Que nenni ! Ces deux-là, pourtant essentiels à l'intrigue dans la BD, ne sont même pas mentionnés une seule fois dans le film. À la place, nous avons droit à une histoire tirée par les cheveux : la troisième Licorne et son parchemin sont détenus par... Omar Ben Salaad (!), dans une glace sécurisée, au sein d'un palais marocain de pacotille qui ressemble à un décor hollywoodien.

La rencontre avec le capitaine Haddock ? Elle se fait bien dans le bateau "Karaboudjan", comme dans Le Crabe aux pinces d'or. Haddock est le capitaine de ce navire mais le véritable maître à bord est Sakharine (le méchant machiavélique) aidé par Alan, le second du capitaine. La façon dont Tintin arrive à déduire que le Karaboudjan a un quelconque rapport avec son histoire de parchemin de La Licorne est rocambolesque... Barnabé (l'homme de main des Frères Loiseau dans la BD) est mitraillé devant la porte d'entrée de l'immeuble où habite Tintin. Dans la BD, gravement touché, il a juste le temps de montrer des oiseaux dans la rue (pour désigner les Frères Loiseau, mais Tintin ne comprend pas sur le coup) ; dans le film, il utilise son sang, un peu à la manière de "Omar m'a tuer" (haha !) pour marquer, une à une, les lettres "Karaboudjan" sur un journal. Bigre ! Tintin est très fort et comprend tout de suite. Ce passage, comme tant d'autres dans le film, est d'une absence complète de crédibilité. On a l'impression que Tintin avance grâce à des indices qui lui tombent du ciel juste quand il le faut : à chaque blocage, un deus ex machina... Tout le film, linéaire comme une borne d'arcade, est construit sur ce principe.

Dois-je continuer la liste des stupidités scénaristiques ? Oh oui, rigolons encore un bon coup ! (Personnellement, j'étais plié en deux dans mon siège tellement je trouvais certaines scènes totalement ridicules.) Un capitaine Haddock au regard à la limite de l'idiotie rotant de l'alcool dans un réservoir (!) pour faire redémarrer le moteur d'un avion (gné ?)... Un abordage survitaminé avec un bateau pirate en feu, en posture horizontale, faisant un "salto arrière" au-dessus de La Licorne... Plus tard, chez Omar Ben Salaad, un récital de la Castafiore (mais qu'est-ce qu'elle vient faire là, celle-là ? Passons...). Sa voix extrêmement aiguë casse la vitre sécurisée contenant La Licorne tant convoitée (une référence inversée au Sceptre d'Ottokar ?)... À ce moment, Sakharine, en hauteur, lance un oiseau domestiqué perché sur son épaule (pffff...) casser le mât du bateau et récupérer le précieux parchemin... Une scène de démolition totale de la ville de Bagghar, démolition dont Tintin se fout royalement (encore un rappel d'Indiana Jones)... Plus tard encore, Tintin fuyant en side-car, avec un capitaine Haddock armé d'un... bazooka (re-pffff). Ridicule ? Oui, mais il y a pire encore : à la toute fin, nous retrouvons Haddock en plein combat de grues (!) avec Sakharine (mais où vont-ils chercher tout ça ?)

Peut-on encore après cela, en toute honnêteté, oser ne fut-ce que mentionner le respect de l'œuvre originale ? Non, on ne peut pas. Ce bidule n'a plus rien à voir avec Tintin. Mais je vais être gentil et tolérant et rectifier la phrase : ce bidule n'a plus rien à voir avec mon Tintin (celui qui a bercé mon enfance). Peut-être ceux ne connaissant pas bien l'univers d'Hergé apprécieront bien mieux que moi ce déluge d'effets spéciaux ?

Et Hergé dans tout ça ?


Que reste-t-il, dès lors, de l'esprit "Hergé" dans ce mélange indigeste ? Hé bien pas grand chose, si ce n'est quelques "tableaux" plus authentiques que les autres : la scène du marché aux puces, celle du capitaine Haddock et de Tintin dans le désert, ou encore les passages avec Aristide le cleptomane, clairement réussis.

Pour le reste, Spielberg, tout au long du film, essaiera de nous montrer : 1) qu'il a bien lu tout Tintin (c'est bien, gamin, t'auras un caramel mou !), en mettant dès que c'est possible des références lourdingues aux autres albums, extérieures au contexte narratif général (un exemple : la scène où le capitaine Haddock tente de boire dans un avion en chute libre une bulle de whisky en apesanteur, comme dans On a marché sur la Lune) ; 2) qu'il maîtrise à donf la technique de la "performance capture" : regardez les gars, la caméra bouge dans tous les sens, je filme des contre-plongées de la mort qui tue et je n'ai même pas peur !

Quel gâchis de ne pas avoir exploité ce procédé au service d'une intrigue qui tienne la route ! Au regard de la réussite de certaines rares scènes, je me dis, à la sortie du film, qu'un autre long métrage que celui-ci était possible. Le génie d'Hergé dans Le Secret de la Licorne a été de captiver (ou pas ?) son lectorat avec une histoire qui se déroule en grande partie à Bruxelles et à Moulinsart, de le faire voyager avec une grande économie de moyens. En lisant cette BD, j'étais pourtant transporté ailleurs... Spielberg, quant à lui, ne m'a transporté nulle part...

À la sortie de la séance, Walter nous demande : "Alors, vous avez trouvé ça comment ?" (Walter adore ce "Tintin" : c'est la seconde fois qu'il le voit). Moi : "Ben écoute, franchement, les deux premiers mots qui me viennent à l'esprit sont : bouse infâme. C'est dire !". Léandra : "Je n'aime pas trop les histoires de Tintin, je n'ai donc pas un avis de tintinophile sur le respect ou non des albums, que je ne connais pas vraiment. Mais j'ai trouvé que c'était un navet !". Quant à Andrew, il n'a pas aimé non plus. Misère !

Une idée pour le prochain film de Spielberg : reprendre Johan et Pirlouit de Peyo et remplacer biquette par un T-Rex, le vieux roi par Aragorn et réaliser une scène finale où le mage Omnibus détruit l'armée du méchant avec un sort contenant au moins quatre minutes d'effets spéciaux non-stop. Si on ne fait pas ça, les Américains ne vont rien comprendre, voyons ! Ouais, ouais, c'est ça, Steven, c'est ça ! (Gros soupir.)

lundi 24 octobre 2011

Reprise du travail : fragments

                              "Tiens qui voilà ! Toujours en vie ?" (Wynka)
                                  Ben faut croire, vu que je suis là...

             "Tu sais, sans toi, Aurèle ne rigolait plus du tout. Rolande 
               a essayé quelques blagues, mais ça ne fonctionnait
              pas aussi bien..." (Sylvette)

                            "Alors, ça va ? Rétabli ?" (Lodewijk)

     "Camarade Hamilton ! Alors, tu
       as pu à nouveau tester l'Orval ?" (Rolande) 
        Ouais, il n'y a au-cu-ne différence, en fait !

                                                              "Salut !" (Aurèle)
                                                                 Salut !

              "Sans toi, en deux semaines, ça a moins rigolé." (Christiane) 
                  Ha ben oui, que voulez-vous, ma bonne dame ? 

          "C'était comment, cette opération ?" (Charlotte, par téléphone)
         Ben en fait, ils font un trou dans le nombril, 
           et ils plantent une caméra dedans, si j'ai bien pigé...

* * *

Je suis fatigué. Ce soir, je n'ai pas envie d'être dérangé. Je reste chez moi, tranquillement, avec une bière et des vinyles. Mais ne pas être dérangé en soirée est un exercice périlleux. Lewis essaie de me téléphoner, comme d'habitude. Je ne lui réponds pas, comme d'habitude. Il me laisse un message vocal, comme d'habitude. Je l'imagine dans son petit appartement : "Hamilton ne me répond pas. Peut-être est-il à l'agonie ?". Non, il n'a juste pas envie de décrocher et d'entendre une phrase-bateau du genre "Tu n'es pas seul, mon grand, tu sais...".

Plus tard, coup de fil de Vinge. Je ne réponds pas. Re-coup de fil de Vinge. Je mange ; je ne réponds pas. Vinge me contacte donc sur Facebook. J'avais déjà du mal avec Wittgenstein, mais avec Vinge, c'est encore plus compliqué. Je ne pige que des bribes de conversation. Exemples : "J'attends la signature de Didier pour le boulot" ; "Au pire, je bosse en janvier. On va faire Zébulon dans mon appart. Tournicoton ! Sans clope, sans canette..." ; "Sinon, j'ai vu Tintin. Pas terrible... Un peu Indiana Jones, avec des bouts de Gollum"... Il propose de me téléphoner mais j'élude : "Tu peux me téléphoner demain s'il te plaît ? Je suis fatigué, je bois une bière devant South Park et je vais bientôt aller dormir...". C'est la stricte vérité.

Je vais en effet me coucher très tôt (23h). Je n'ai rien écrit aujourd'hui. Il faudra que je me rattrape demain (et demain, c'est aujourd'hui : paradoxe).

vendredi 30 septembre 2011

Pique-nique Spelunky

Après une courte matinée de boulot dans la banlieue industrielle de Liège, je fais un crochet en train jusqu'à Namur afin de récupérer ma fille à son école, pour repartir ensuite directement vers Bruxelles. Dans la rue, dans le train, partout, Gaëlle n'arrête pas de parler : elle a "toujours quelque chose à dire", comme le Professeur Rollin ! Elle invente trois histoires à la minute. Elle est mignonne, elle a de l'imagination, mais elle est très fatigante, surtout pour un vendredi soir.

Dans le vieux train pourri vers la capitale, Vinge me téléphone à quatre reprises. Présageant une longue discussion éreintante dans le boucan causé à moitié par le déplacement du train, à moitié par les étudiants remplissant le wagon, je ne décroche pas (en plus, les coups de fil rapprochés et à répétition "à la Lewis" ont toujours eu tendance à me mettre de mauvaise humeur). Vinge me laisse deux messages vocaux. Retranscrit, le premier message donne exactement ça : "Ouais ouais, Hamilton... Ben figure-toi qu'j'viens d'me faire nommer à Liège, quoi ! Putain, quoi... La plus mauvaise passe de ma vie, quoi... Je déteste cette région de merde. Enfin voilà... Mais je suis content, je viens de trouver un boulot, quoi. Je vais prendre le train avec toi ! [Rire sadique] Donc voilà... OK ? Bon allez...". Il va... prendre le train avec moi ? Mon dieu, il faut absolument que je change de boulot (ou alors de créneau horaire). Un peu plus tard, toujours dans le train, je reçois un coup de fil d'Emily. Cette fois-ci, je décroche et, à cause du boucan susmentionné, je ne pige rien à ce qu'elle raconte, si ce n'est qu'il est question d'un pique-nique au Bois de la Cambre.

Recontactée un peu plus tard dans un endroit plus calme (la gare), Emily propose en effet d'aller pique-niquer au Bois de la Cambre, avec sans doute Andrew, peut-être Walter, mais pas Léandra car cette dernière est à son fameux rendez-vous avec Daily. Il fait 25 degrés dehors, il fait délicieux : c'est une très bonne idée. Emily s'occupe du pain français, de la charcuterie, du fromage et de la salade. Je m'occupe des boissons (vin blanc, bière, eau et café) et de quelques accompagnements (comme des petits saucissons). Prévoyant que Gaëlle risquerait de s'ennuyer, j'installe au préalable sur le mini-PC que m'a prêté Léandra un "bête" jeu de plate-formes indépendant (et gratuit) du nom de Spelunky : c'est pixelisé et ça ressemble à un vieux machin des années 90, voire des années 80, dans le genre de "Lode Runner", mais en plus sophistiqué... (Il faudra que je reparle de ce jeu, quand je n'aurai pas grand chose d'autre à écrire.)

Nous arrivons au Bois de la Cambre assez tard, vers 19h40. Il fait tellement bon, en cette toute fin du mois de septembre, qu'on en oublie presque que le soleil ne se couche plus à 22h : lorsque nous nous installons dans la grande prairie entre le Théâtre de Poche et les Jeux d'Hiver, le crépuscule tombe déjà sur la ville. Nous mangeons dans la pénombre et nous continuons à discuter dans le noir, avec pour seules lampes celles des GSM et des smartphones. Pas très loin de nous, nous avons droit aux faibles lumières et surtout à la musique insupportable (faite de "Boum ! Boum ! Boum !") des Jeux d'Hiver. Andrew nous rejoint vers 20h30, Walter plus tard encore. Quant à ma fille, elle est très sage, plongée durant toute la soirée (comme je l'avais prédit) sur Spelunky. Dans le ciel, seulement quelques étoiles parmi les plus brillantes sont visibles (saleté de pollution lumineuse !).

Emily et Walter ont pour objectif de se rendre à la Nuit Blanche, à l'ULB ; Andrew est fatigué. Quant à moi, je dois retourner chez moi pour mettre ma fille au lit. Quand je dis à Gaëlle : "On raconte quoi comme histoire ce soir avant de s'endormir ?", elle me répond : "Oh, pas d'histoire. Par contre, est-ce que je peux encore jouer un tout petit peu à Spelunky, s'il te plaît, papa ?". Pourquoi pas ? Je me dis que les jeux vidéos aident, tout autant que les contes, au développement intellectuel d'un enfant...

lundi 19 septembre 2011

Mes amis sont des étoiles

J'ai fait un court cauchemar pour le moins bizarre cette nuit, dont l'idée principale est à la fois simple et terrifiante... Devant le miroir de ma salle de bain, à l'aide de ciseaux, je me découpe méticuleusement les paupières, qui sont bizarrement plus carrées que la normale (elles forment presque deux angles droits le long de l'arcade sourcilière). Je n'ai pas du tout mal en pratiquant cette opération à vif. Après avoir fini le travail, je me dis que ce n'est pas grave car mes paupières vont repousser. Le rêve me reste en mémoire bien après le réveil, au moins jusqu'au quai de la gare. Sur ce dernier, la navetteuse brune qui lit toujours des trucs intéressants me parle pour la première fois depuis des années pour me demander un bic, que je ne trouve d'ailleurs pas sur le moment – j'en retrouverai trois plus tard dans le fond de mon sac. Si on continue de prendre le même train pendant encore dix ans, peut-être aurai-je avec elle une conversation de plus de six mots ("Euh...", "Je vais regarder...", "Désolé, non...") ?

* * *

Dans La Recherche de ce mois de septembre, à la rubrique "Curiosités" (page 106), ce court article intitulé "Nos enfants sont des planètes", dont voici le début : "Le physicien et astrophysicien israélien Alon Retter a remarqué l'existence d'une analogie entre l'organisation de l'Univers et celle des sociétés humaines. Il associe ainsi : célibataires et étoiles seules ; couples et étoiles doubles ; villes et amas d'étoiles ; pays et galaxies, etc. Les planètes sont la progéniture des étoiles. Les planètes gazeuses représentent les garçons et les planètes rocheuses les filles [...]".

Apparemment, Alon Retter (dont, soit dit en passant, le site Web est ignoble) s'emmerdait ferme ce jour-là (on lui avait peut-être interdit l'accès au télescope ?). L'idée est somme toute marrante (même si l'astrophysicien ne doit certes pas être le premier à avoir imaginé une telle analogie) et m'en rappelle une autre que j'aime assez bien, celle de l'univers sous forme de (fausse) fractale : il est possible (et assez facile) de trouver des similitudes, à différents niveaux de grandeur, entre des éléments de l'Univers qui n'ont a priori aucun rapport. Exemple avec la sphère, que l'on retrouve forcément un peu partout, sous forme imparfaite : la goutte d'eau sur une surface hydrophobe ou en train de tomber, mais aussi une planète ou une étoile... Un autre exemple est celui de la spirale : spirale d'un escargot mais aussi d'une galaxie ; hélice d'ADN... Je n'arrive pas à tirer grand chose de ce genre de constats, si ce n'est la satisfaction de trouver des structures identiques dans une nature par essence très diversifiée et de me dire que je ne suis pas totalement paumé dans cet univers ; qu'il y a moyen de le déchiffrer.

Bref, toujours est-il que je trouve l'analogie étoiles-humains assez sympathique. Et si j'appliquais le même principe avec mon univers ? Et si Saint-Gilles était un groupe local d'étoiles dans l'amas stellaire Bruxelles ? Et si la Belgique était une galaxie dans l'amas galactique Europe ? Et si mes amis étaient des étoiles ?

À une époque, durant mes premières années d'université, je formais avec deux amis un triangle d'été : Altaïr, An-Nasr Al-tâ'ir ("le vautour qui vole") en arabe, c'était Hamilton II ; la supergéante Deneb du Cygne, Dhanab ad-Dajājah ("la queue de la poule"), c'était Fred Jr ; la proche Vega, An-Nasr Al-Wâqi' ("le vautour qui tombe"), c'était moi. D'après Alon Retter, les étoiles doubles symbolisent les couples ; les étoiles seules les célibataires. Là, ça se complique car depuis que nous nous connaissons, nous avons tous été en couple et tous été célibataires à un moment ou à un autre. Fred Jr est depuis un bon bout de temps l'une des deux étoiles d'un système double autour duquel gravitent deux petites planètes rocheuses. Hamilton II, c'est plus compliqué... Depuis dix ans environ, il est une des étoiles majeures d'une nébuleuse amicale et amoureuse. Quant à moi, c'est plus simple : j'ai été une étoile seule pendant des années, partie d'une étoile double pendant sept ans, puis de nouveau une étoile seule, autour de laquelle gravite de manière irrégulière, depuis bientôt six ans, une petite planète tellurique.

Il y a un peu plus de deux ans, c'était le début de ma "période française" : à cette époque, je me suis créé toute une série de nouveaux potes et je sortais beaucoup avec eux. J'étais presque le seul belge (encore une étoile seule !) au sein d'une nébuleuse de Français. Avant, je trainais beaucoup avec Vinge : lui, c'était à certains moments de la matière sombre à l'état brut, à d'autres moments une planète (il a un côté enfantin) gazeuse dans le style de Saturne, avec son cortège de satellites (des filles pas très sures d'elles qui voyaient en lui un gros nounours à choyer).

Actuellement, mon groupe d'amis proches ressemble plus aux Pléiades, un amas ouvert d'étoiles qui porte le nom donné aux sept filles de Pléioné dans la mythologie grecque. Cependant, nous ne sommes que cinq dans la "dream team". Alcyone/Eta Tauri, l'étoile la plus brillante de l'amas, une binaire à éclipses, c'est Léandra (les éclipses, ça rappelle un peu les dents de scie de mon amie). Atlas, c'est trop facile : c'est Walter (il veut porter le monde sur ses épaules, mais la charge est trop lourde). Électre, c'est Emily. Andrew, c'est Astérope. Pourquoi ? Parce que. Et moi, je ne sais pas... De toute façon, je suis Véga, le "vautour qui tombe".

Le vieux Lewis du badminton est un trou noir. C'est une évidence. C'était autrefois une étoile supermassive, une géante rouge mais pas trop, parfois double, autour de laquelle gravitaient deux planètes gazeuses : une très proche (son second fils, qu'il appelle encore aujourd'hui tout le temps) et une très éloignée (son premier fils, qu'il ne voit quasiment plus). Depuis quelques temps, l'étoile massive s'est effondrée sur elle-même et s'est mise à absorber la lumière des autres étoiles, plus petites, qui s'approchent trop près de son horizon.

Certaines amies sont des comètes : elles font une révolution pas loin du centre de mon système solaire puis s'en vont rejoindre la ceinture de Kuiper (comme Annabelle). Certaines comètes restent plus longtemps, mais finissent quand même par s'en aller faire leur vie ailleurs (comme Christelle). Et que dire des étoiles filantes ? Ces personnes qui arrivent dans mon atmosphère et qui s'y brûlent presque instantanément ? Si j'en ai connues, je les ai oubliées.

* * *

Ce soir, je retrouve Emily... Plus besoin de dire où. Nous sommes avec nos ordinateurs portables. J'ai décidé de ne pas boire d'alcool aujourd'hui (je carbure au thé et au café), alors je suis beaucoup plus stressé, nerveux, énervé même, que d'habitude. Nous parlons un moment de Disneyland® Paris (nous allons essayer de fêter l'anniversaire de ma fille deux jours là-bas : j'ai déjà acheté mes médicaments contre le mal Disney) et de rugby : Emily est une grande fan de ce sport (c'est de famille, dit-elle). Je l'écoute religieusement vu que je n'y connais strictement rien. Elle parle de l'émotion qui se dégage d'un match lors des hymnes nationaux ou lors du fameux Haka des All Blacks, avant le jeu.

Emily me reconduit chez moi en voiture (comme d'habitude). Sur le chemin du parking, devant l'Union, je croise par hasard Lodewijk As Himslf, le compagnon d'une ancienne amie de Maïté (je ne sais pas si elles sont encore en contact). Lodo (c'est son diminutif attitré) me demande si je "sors de mon bureau". Je lui dis que non, pas du tout, que j'étais à la Maison du Peuple avec Emily. Il me répond : "C'est bien ce que je disais !" Il suit ma vie, rajoutera-t-il. On discute dix minutes, en grande partie d'idées qu'on a en commun : certaines utopies sur (ou plutôt contre) le travail... De musique aussi. Lodo a de très bons goûts musicaux. À une époque, si mes souvenirs sont bons, un de ses potes lui passait des disques durs entiers de musique indépendante. Des centaines et des centaines d'heures d'écoute... Je lui dis que je découvre de bons groupes grâce à lui, sur Facebook, et il me renvoie le compliment.