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dimanche 14 avril 2013

Latour-de-Carol

Fin de vacances. — Je reconduis ma fille jusqu'au palier de la maison où habitent Maïté et sa petite famille, dans la banlieue de Namur. C'est à nouveau l'heure des courts adieux dramatiques : « Tu me téléphoneras, hein, Papa ? Tu me téléphoneras ce soir, dis ? » Elle me fait un petit câlin d'au revoir, puis la porte d'entrée se referme déjà. Je ne reverrai plus Gaëlle avant douze jours.

Abonnement. — Gare de Bruxelles-Midi. « Mon ordinateur vient de planter en beauté, constate l'homme de la SNCB derrière son guichet. Je vous propose donc de passer chez mon collègue d'à côté, qui confectionnera directement votre nouvelle carte. » Avant de rabaisser son store, il me donne de plus amples informations : il faudra bientôt être détenteur d'une carte électronique de type « MoBIB » pour voyager sur le réseau ferroviaire belge. « Dans un mois, vous n'aurez plus le choix : en tant qu'abonné, vous devrez passer au nouveau système informatisé... Alors, autant le faire tout de suite ! » Deux guichets plus loin, un jeune gars sympathique m'accueille et s'occupe de mon nouvel abonnement. Il me tend un dépliant : « Voici un mémento qui explique comment fonctionne votre nouvelle carte. Dorénavant... » Il est interrompu par une femme qui s'impatiente derrière moi : « Excusez-moi... Vous en avez encore pour longtemps ?
— C'est un guichet "Abonnements", Madame : ici, ça prend toujours plus de temps qu'aux autres guichets », puis il se tourne à nouveau vers moi : « Dorénavant, disais-je, vous devrez donner cette carte électronique au contrôleur qui en vérifiera la validité à l'aide de sa machine... »
La dame peste avant de s'en aller vers un autre guichet.
« Qu'est-ce qui lui prend, à celle-là ? », lâche le guichetier, tout sourire, « Encore une qui ne sait pas attendre cinq minutes ? Peu importe... Donc, je disais que le contrôleur vérifiera la validité et pourra également vous demander votre carte d'identité... Mais c'est assez rare qu'il la demande, à moins que vous ne croisiez les équipes spéciales...
— Ha ! Vous parlez de la Ticket Control Team ? Il se fait justement que je suis tombé sur ces coupeurs de cheveux en quatre dernièrement.
— Oui, je parle bien d'eux ! Ce sont des malades... Un jour, ils ont voulu me mettre une amende dans un train alors que, comme vous l'avez sans doute remarqué, je travaille à la SNCB. J'avais demandé si je pouvais m'installer en première classe au contrôleur du train, qui avait accepté. C'est quelque chose qui se fait couramment. Puis débarquent ces quatre-là qui me déclarent que je n'ai pas le droit de rester en première, parce que je ne suis pas statutaire, et cetera, et que je risque une amende si je n'obtempère pas dans les plus brefs délais. Un grand moment de surréalisme ! »

(Presque) premier contact avec le printemps. — En terrasse de la Maison du Peuple. Le soleil se couche en douceur derrière l'église Saint-Gilles, l'air du soir est tiède. Je suis seul devant mon ordinateur. Je peaufine l'article de vendredi : je décide de diviser un paragraphe en trois pour le rendre plus lisible et j'en profite pour faire terminer tous les titres et sous-titres du jour par la lettre O. — Mary m'envoie un message : elle boit un verre à la Brasserie de l'Union, à environ cinquante mètres de ma table. Je termine tranquillement ma bière, poste mon article et la rejoins. Elle est attablée en terrasse avec Jerry et un ami que je ne connais pas : Augustin, un journaliste qui a — c'est marrant — des airs de Walter. Augustin me demande ce que je « fais dans la vie ». À chaque fois, c'est la même galère lorsque je dois raconter ma vie, mon travail, etc. Après quelques phrases, je déclare forfait : je travaille dans un institut d'histoire de la gauche, oui, et après ? Blocage. Celui qui veut en savoir plus peut toujours dépouiller le présent journal : il y est question de mon boulot, quelquefois.

La Toile de Doëlle, III.Monsieur le chef de gare... — Ce mois-ci, Doëlle me propose un exercice impossible : elle aimerait avoir mon avis sur Comme à la radio, l'album mythique que Brigitte Fontaine et Areski Belkacem ont composé en 1969-1970 avec l'Art Ensemble of Chicago. — ... Monsieur le chef de gare de Latour-de-Carol... — Doëlle est, dit-elle, obnubilée depuis deux semaines par Brigitte Fontaine. Brigitte est partout : dans chaque bouffée de cigarette, dans chaque rêve, dans chaque bouchée de nourriture, dans chaque boisson ingurgitée. — ... Vous étiez très pâle à sept heures du matin... — Il aurait été plus facile pour moi de rédiger seize paragraphes sur le lièvre-wallaby à lunettes que d'en pondre un seul sur cet album. — ... Vous aviez les paupières froissées... — J'aurais pu écrire, par exemple, que cette ribambelle de musiciens nous entraîne dans « un périple musical expérimental, exploratoire et révolutionnaire ; une redéfinition des paramètres musicaux qui, aujourd'hui encore, se dresse tel un somptueux phare rayonnant dans l'obscure abysse de cette musique à la lisière de l'inconnu », mais ça a déjà été plus ou moins écrit. Alors, à quoi bon se répéter, même si c'est vrai mais qu'on s'en fout un peu ? — ... Et ça n'avait d'importance pour personne au monde... — Reste cette chanson que je n'avais, dans mon absence crasse de culture, jamais entendue, si ce n'est peut-être noyée dans un brouhaha de discussions alcoolisées et vespérales chez Flippo ou Zapata : cette lettre au chef d'une gare des Pyrénées-Orientales qui a eu la gentillesse de récupérer un gilet de soie rouge. Pas la peine de chercher plus loin : cette chanson est un bel hommage aux anonymes ! — ... Ce qui est une chose horrible et normale. —

Lettre A Monsieur Le Chef De Gare De La Tour Carol by Brigitte Fontaine & Art Ensamble of Chicago on Grooveshark

mercredi 10 avril 2013

« Puis-je voir l'arme du crime ? »

Le retour de la nymphe. — Train du matin. Une voiture ferroviaire remplie d'humains se dirigeant vers Liège. Des os, du sang et des boyaux : un chaos grouillant, dont elle ne fait assurément pas partie, oh que non ! Elle, c'est une nymphe gracieuse qui lit tranquillement un livre et qui relève la tête de temps en temps pour regarder par la fenêtre d'un air triste, boudeur et tracassé. — Je ne l'ai jamais vue sourire une seule fois : elle est parfaite ! 

Les Sardaukars du rail. — Il existe deux types de contrôleurs sur le réseau ferroviaire belge : le groupe des contrôleurs traditionnels et les « troupes d'élite ». Le premier, celui dont font partie le jeune Flamand malingre et le moustachu bedonnant croisés ça et là, est plutôt bienveillant. Le second a un nom : « Ticket Control Team ». Il s'agit d'une brigade spéciale de contrôle des billets qui est beaucoup moins accommodante que la brigade ordinaire. — Aujourd'hui soir, ils sont quatre à parcourir les voitures et à éplucher chaque titre de transport. À un jeune homme exprimant son étonnement du fait qu'auparavant on ne lui avait jamais demandé de présenter sa carte d'étudiant, un de ces « ticket controllers » a répondu : « Si votre contrôleur habituel ne vérifie pas cela, c'est qu'il fait très mal son métier ! » Le même arrive à mon niveau et je lui montre mon « Rail Pass » dûment complété. Il le scrute pendant trente secondes sans ciller, puis : « Puis-je voir le feutre qui a servi à remplir ce "Rail Pass", Monsieur ? » (« Puis-je voir l'arme du crime ? », ai-je l'impression d'entendre.) Il examine alors mon stylo sous toutes les coutures pendant trente autres longues secondes, de nouveau sans ciller, puis effectue des tests de frottement sur mon « Rail Pass ». Il me rend enfin le tout, non sans ajouter : « Regardez Monsieur : je suis presque arrivé à effacer la gare de départ en frottant avec mon doigt. La prochaine fois, utilisez un stylo qui ne s'efface pas ! » Sir, yes Sir!

Dogs Playing Banjo. — Non contente de m'envoyer chaque mois un lien en vue de sa « Toile du quatorze », Doëlle m'a récemment fait découvrir cette vidéo de... euh... chiens... jouant « Feudin' Banjo », ce relativement vieux morceau de bluegrass qui sert de thème principal au film Deliverance dont je parlais tout récemment. On aura compris que ce ne sont pas vraiment les chiens qui jouent, mais simplement deux personnes cachées derrière les fauteuils. Détail : cette vidéo à l'allure anthropomorphique me fait penser à la célèbre série des Dogs Playing Poker de C.M. Coolidge.


Éducation. — Le soir, j'essaie d'éduquer un tant soit peu ma fille à l'humour en lui montrant quelques scènes parmi les plus hilarantes jamais tournées au cinéma ou à la télévision. Je commence par quelques extraits du film The Blues Brothers (1980) : celui où le groupe de blues se met à chanter « Rawhide » dans un bar sudiste ; celui où les deux frères foncent sur des nazis manifestant sur un pont (ci-dessous) et enfin celui, fameux, où ils se font poursuivre par tellement de voitures de police que tout comptage s'avère définitivement impossible. Je lui montre ensuite quelques sketchs parmi les plus expressifs du Monty Python's Flying Circus. Même sans comprendre l'anglais, Gaëlle rit aux éclats plusieurs fois : c'est prometteur !

« Illinois Nazis...
— I hate Illinois Nazis. »

« I'm sorry to have kept you waiting, but I'm afraid
my walk has become rather sillier recently, and
so it takes me rather longer to get to work. »

mercredi 3 avril 2013

Vaudou

Lavette souffrante. — Je suis une lavette ce matin, une lavette souffrante. Je suis malade. Incapable de parcourir les trop nombreux kilomètres qui séparent mon domicile de mon bureau, je ne bouge pas de chez moi. Comme hier, mon esprit est confus, mon nez coule, j'ai des difficultés à parler et ma gorge me fait très mal dès que je tousse ou que j'avale ma salive. Mes pensées sont morbides, macabres et cyniques. Pourquoi donc ? Je viens de l'écrire un peu plus haut, parbleu : parce que je suis malade. Par contre — ô joie ! —, grâce à ce stupide et récent poisson d'avril qui a mis en émoi des dizaines de milliers de personnes parmi mon immense parterre de lecteurs quotidiens, je suis parfaitement à jour dans mon journal. J'ai vaincu le temps qui passe, pour un temps du moins.

Hamilton's Diary's Voodoo. — Le mercredi 6 mars 2013, je poste en prélude de l'article du jour une chanson de Songs: Ohia, l'ancien groupe de Jason Molina. Dix jours plus tard, le samedi 16 mars, Jason Molina meurt. Le vendredi 22 mars 2013, j'échange des bandes dessinées de la série Philémon avec Doëlle et j'en parle dans ce blog. Onze jours plus tard, le mardi 2 avril, le dessinateur Fred meurt à son tour. — Bon sang, si j'avais su que je disposais de pouvoirs aussi sombres, je me serais clairement abstenu de mentionner dans mon journal ces sympathiques humains dont j'admirais le talent ! Mais, j'y pense, ai-je déjà mentionné ici-même les noms de Margaret Thatcher, Henry Kissinger, Marine Le Pen, André Léonard, Bono, Phil Collins, Marc Levy, Alain Delon, Christian Clavier, Dora l'exploratrice, Peter Griffin et Dudley Puppy* ? Non, je ne pense pas, ou alors pas assez souvent ! Voilà qui fera office de rappel ! Ne reste plus qu'à invoquer le Baron Samedi et à patienter encore une dizaine de jours...

Tisane. — « 16/10 de tension, Monsieur Evenvel ! Et 117 pulsations par minute ! Votre tension et votre pouls sont beaucoup trop élevés. Cela ne va pas du tout, Monsieur Evenvel ! Vous devriez manger la moitié de ce qui est bon, et le double de légumes ! Et aussi boire de la tisane. C'est bon pour ce que vous avez, de la tisane, vous savez, Monsieur Evenvel, hmmm ? » — De la... tisane ? Si je suis les conseils de mon médecin généraliste, c'est moi que le Baron Samedi enterrera dans dix jours !

To the fiery deeps. — Lorsque je suis malade, le meilleur remède pour me réchauffer un tant soit peu les tripes n'est certainement pas une infusion aux huit plantes mais plutôt de la bonne vieille musique nord-américaine, celle qui plonge ses racines en Irlande et en Afrique de l'Ouest. Old-time music, bluegrass, folk, country... Peu importe le nom qu'on lui donne : je fais référence à cette musique qui semble toujours être jouée dans un relais de camionneurs enfumé ou dans une fête de village au milieu du désert ; cette musique qui parle de femmes et de whisky, de Satan et de perdition, de Bible et de rédemption, de meurtres et d'amours déchus, de voyage et de retour au pays. De trains aussi. De trains et de wagons... Un machin qui sent bon la grange et la boue — qui sent bon le Sud profond, avec juste ce qu'il faut d'écriture, de talent et d'auto-ironie. Pour tout dire, j'ai des exemples très concrets en tête, des exemples de musique que j'écoute pour me remettre d'aplomb quand mon corps me laisse tomber comme une vieille chaussette. Je n'ai jamais vraiment réussi à partager ce goût avec qui que ce soit, mais ce n'est pas une raison pour ne pas le partager dans mon journal. 




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* Je sais que les trois derniers sont des personnages imaginaires et qu'ils ne peuvent donc techniquement pas mourir, mais je tente tout de même ma chance.

mercredi 27 mars 2013

Bazinga!

« Tu devrais regarder The Big Bang Theory », m'avait conseillé Zapata il y a de cela trois ou quatre ans. « Quand j'ai vu les premiers épisodes, j'ai tout de suite pensé à toi : "Ça, c'est une série qui plairait à Hamilton !" » Et Zapata de me raconter cette scène au cours de laquelle Sheldon Cooper explique à son ami et colocataire Leonard Hofstadter ses dernières réflexions sur le voyage temporel : s'il avait fabriqué une machine à voyager dans le temps, il serait revenu dans le passé pour se la donner, éliminant de la sorte la nécessité de l'inventer en premier lieu ! (Début du quatrième épisode de la première saison, « The Luminous Fish Effect », 2007.)

Oui, le contenu semblait très alléchant, mais j'ai toujours eu quelques difficultés à adhérer au format de la sitcom : une vingtaine de minutes destinées à s'intercaler entre de nombreuses pauses publicitaires ; des saynètes à l'humour immédiat acceptant mal les longs développements... Un argument que Yama détaillait tout récemment dans le train de retour vers Bruxelles : les sitcoms ne permettent que très rarement la mise en place d'une histoire suivie et transversale. Elle ajoutait néanmoins : « À part Seinfeld, évidemment. » — À part Seinfeld, oui, évidemment, mais... mais... je n'ai jamais vu un seul épisode de Seinfeld ! (Une confession qui avait fait sursauter Flippo environ un an plus tôt dans le même train de retour vers Bruxelles : « Comment ? Tu n'as jamais vu un seul épisode de Seinfeld ? ») Terriblement gêné, j'ai donc préféré taire mon ignorance devant Yama afin qu'elle découvre par elle-même en différé l'horrible vérité via mon blog : non, je n'ai jamais vu un seul épisode de Seinfeld... mais je ne demande qu'à apprendre, n'est-ce pas ?

Depuis des semaines, j'étais à la recherche d'une simple série (par « simple série », comprendre : une série constituée de courts épisodes faciles à digérer et non une histoire de très longue haleine « à la The Wire »). Depuis des semaines, pour me détendre la nuit, je regardais en boucle de vieux épisodes de South Park déjà vus des dizaines de fois. Mais un statut de Doëlle dans lequel elle affirmait vouloir devenir la meilleure amie de Sheldon Cooper m'a remis en mémoire The Big Bang Theory. — Doëlle sera-t-elle contente d'apprendre qu'elle a légèrement modifié le cours de ma vie en me rappelant indirectement l'existence de cette sitcom qui était depuis des années sur ma liste d'attente virtuelle des « choses à découvrir » ? Je suppose que oui.

The Big Bang Theory est sans doute la chose la plus diablement comique que j'aie vue depuis très, très longtemps. Je crois même que je n'ai pas été sujet à de pareils fous rires depuis l'époque où je visionnais l'intégrale du Monty Python's Flying Circus. C'est dire ! Il faut préciser que le personnage de Sheldon Cooper, interprété par Jim Parsons, est particulièrement bien conçu et que ce dernier porte presque toute la série à bras-le-corps : physicien surdoué spécialiste de la théorie des cordes, doté d'une mémoire exceptionnelle et d'une culture hors norme, sociopathe, vénérant le personnage de Spock dans Star Trek, conscient de son génie, un brin hypocondriaque, détestant l'inattendu (par exemple, il a un emplacement de prédilection dans chaque appartement qu'il fréquente et ne veut/peut s'asseoir nulle part ailleurs), cultivant l'analogie et l'ironie, il est parfait. Et en plus — ça fera plaisir à Léandra —, il est grand et effilé.

Et ces rires que l'on entend constamment en arrière-plan, est-ce grave docteur ? — Non, ça fait partie du jeu. D'ailleurs, les brillants Monty Python utilisaient ce même procédé dans leur cirque, sans que cela ne nuise en quoi que ce soit à la qualité du show... De même que Seinfeld, apparemment. Amen !

« Why hast thou forsaken me, O deity whose existence I doubt? » :
voilà ce qui arrive quand Sheldon Cooper, alias Sheldor, elfe de sang niveau 85,
se fait pirater son compte sur World of Warcraft.

vendredi 22 mars 2013

Si mon manteau connaissait mon plan...

En réunion à Bruxelles ce matin. Doëlle m'échange deux numéros de la série de BD Philémon, « Le Naufragé du "A" » et « Le Piano sauvage », contre Fredissimo, le meilleur de Fred (ou presque), un album retrouvé dans ma bibliothèque. — Solomon et Luc-Olivier peuvent oublier le format MARC 21 au profit du Dublin Core, et tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. — Deux consœurs historiennes/archivistes/documentalistes sont présentes, ainsi que ce cher Pieter, qui possède la particularité assez rare d'être à la fois historien et informaticien : après un renseignement pareil, allez encore me demander pourquoi je m'entends bien avec ce type !

Début d'après-midi à Namur. — À la sortie de l'école, Gaëlle me donne plus de détails sur cette histoire de reine Paola racontée hier au téléphone : « Il pleuvait et nous étions obligés de rester dehors pendant que les institutrices attendaient sous la tente. Je tremblais et je pleurais. C'est pour cette raison que la reine s'est avancée et m'a donné son bouquet de fleurs. » Un peu plus tard : « Il y avait une madame sous la tente qui nous regardait en riant alors que nous étions sous la pluie. J'avais envie de la tuer ! Ça ne se fait pas, tu ne trouves pas ? Ce n'était pas respectueux de rire sous une tente alors que nous, les enfants, nous attendions dans le froid. » — Ma fille a le sens de la justice (une bonne chose) mais elle parle une nouvelle fois comme dans The Village of the Damned.

Au café « Le Flandre », comme chaque vendredi ou presque (routine, routine), Gaëlle retrouve sa Nintendo 3DS. Le vieux monsieur de la dernière fois est à nouveau là. Il ne parle plus des « Dutroux et compagnie » mais tient un discours incohérent. Il me salue : « Bonjour Monsieur le Baron ! », me serre la main puis fait la bise à Gaëlle qui, étonnée, me demande si je le connais. « Nous nous sommes vus la dernière fois, vous vous souvenez ? me déclare-t-il.
— Oui, je m'en souviens très bien. Vous m'aviez parlé des bus qui klaxonnaient trop fort...
— Là, je dois y aller, mais la prochaine fois, on boira un verre ensemble !
— Ha bon ?
— Tic-tac ! Tic-tac ! Ah là là ! Moi je n'y connais rien à ces nouvelles technologies ! »

« Tout le monde m'offre des collations quand je suis dans la cour de récréation.
— Ha ?
— Oui... Surtout les garçons, si tu vois ce que je veux dire. »
(Ma fille est plus au courant que moi sur comment ça se passe.)

Sur le quai de la gare, en attendant le train, Gaëlle murmure quelques-unes des mélodies d'Ocarina of Time : la Berceuse de Zelda, le Chant de Saria, le Chant d'Epona, le Chant des Tempêtes, le Boléro du Feu, etc. Le train arrive. Avant d'y monter, un gars se tourne vers moi : « Excusez-moi... Votre fille est bien en train de chanter des musiques de Zelda, non ?
— Mais oui, tout à fait !
— Je suis un grand fan de Zelda !
— Eh bien, vous avez de très bons goûts !
— Mais comment connaît-elle Zelda aussi jeune ? »
La réponse « Il se fait que son père a lui aussi de très bons goûts » aurait fait belle impression, mais l'homme était déjà bien loin lorsque cette phrase m'a traversé l'esprit.

Dans le train bondé, je montre à Gaëlle le chiffre de Dorabella et lui explique en quoi consiste l'enjeu/le jeu : qu'il faut arriver à déchiffrer les symboles curvilignes qui équivalent sans doute chacun à une lettre. Ma fille me demande : « Peux-tu m'expliquer tes plans [sic] pour tenter de comprendre le message ? » Je lui résume donc le plus sérieusement du monde une partie de ce qui a déjà été entrepris (pas par moi spécialement) : la substitution de lettres, l'étude des points, l'analyse fréquentielle (expliquée de cette manière : « Si tu écris une phrase en français, est-ce que tu auras plus de "A" ou de "Z" ? ») et la question des roues éventuellement pivotantes. L'on pourrait croire que le plus drôle dans cette histoire réside dans le fait que Gaëlle me pose des questions très pertinentes, ou tente par elle-même de dessiner les roues que je viens de lui montrer, ou encore me sort des réflexions dignes d'une adulte (« Si je te donne des idées, Papa, si nous travaillons à deux, nous aurons de meilleurs résultats ! »), mais non : le plus drôle dans cette histoire, c'est le regard de plus en plus rond des deux adolescentes en face de nous. J'imagine presque leurs pensées : « Mais qui sont ces deux tarés ? » et ça me fait plaisir. Sans doute ma fille et moi avons joué une sorte de jeu de rôle, mais un jeu de rôle tellement crédible qu'il serait difficile, même pour nous, de le différencier de la réalité.

— Et puis, à la maison familiale en début de nuit, après que Gaëlle est partie au lit, ma mère m'apprend une des nouvelles les plus surréalistes de mon existence. —

jeudi 14 mars 2013

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Administratif versus créatif. — L'administratif aime se limiter à la règle, à la cloison, à son univers connu : il est systématique et ordonné, travaille à l'intérieur d'un créneau horaire fixe, est très fort pour les routines, possède le sens du rangement, est terriblement stable. Le créatif, au contraire, est effrayé par la règle, la contrainte et le canevas : il a constamment besoin d'un espace de liberté pour s'épanouir, est capable de tout remettre en question à chaque instant, peut être improductif à midi et extrêmement productif à minuit, et quand il range, c'est pour mieux déranger ! Malheur s'il est demandé à l'administratif de créer et au créatif d'administrer ! Le premier se demandera quelle est la tâche à accomplir quand le second remettra constamment à plus tard cette horrible besogne consistant à compartimenter l'information dans ces abominables chemises vertes fluo qu'affectionnent tant les vendeurs en bureautique ! — L'art subtil de la coordination : pour qu'un administratif fasse son boulot, donnez-lui des règles précises ; pour qu'un créatif travaille, donnez-lui-en le moins possible !

De la survie en librairie. — Gare des Guillemins, sept heures du soir. Mon libraire attitré est fatigué. Il a, m'explique-t-il, quatorze heures de travail derrière lui : « Deux librairies ferment par jour ! Je ne gagne rien mais je suis bien obligé de faire ces horaires si je veux survivre ! » Il est aigri et s'enflamme contre les grévistes (c'est un libraire de droite, un tantinet populiste aussi, mais c'est mon libraire quand même) : « On parle constamment de l'ère de la mobilité mais on devrait plutôt parler de l'ère de l'immobilité... Aujourd'hui, ce sont les bus ; un autre jour, ce sont les trains qui ne circulent pas ! Et après on s'étonne que les patrons délocalisent ! » Il réfléchit un instant avant d'ajouter : « Mais les travailleurs ne sont pas plus responsables que les autres. Nous sommes tous responsables ! »

La Toile de Doëlle, II. — « Quatre mystères irrésolus de la cryptologie » : avant que Doëlle ne m'envoie le lien vers cet article écrit par un certain Jean-Baptiste Pettit, scientifique thésard et geek à ses heures, j'avais presque oublié jusqu'à l'existence de la cryptologie, cette science du secret composée de deux facettes qui se soutiennent l'une l'autre : la cryptographie (l'art de rendre un message inintelligible pour qui ne doit pas y avoir accès) et la cryptanalyse (l'art de rendre ce message intelligible malgré les efforts du cryptographe). Si j'avais le temps — en fait, je l'ai ! —, je m'adonnerais au plus évident de ces deux passe-temps, à savoir celui de chiffrer des messages à l'intérieur du présent journal ; et si j'en avais encore plus, je me lancerais à corps perdu dans des tentatives de déchiffrement. — Les quatre énigmes proposées dans cet article font partie des insolubles mystères de la cryptanalyse : personne à ce jour n'a réussi à les percer. Elles ne paraissent pourtant pas si compliquées que ça ! Erreur, erreur ! Nombreux sont ceux qui ont essayé... et échoué ! Le premier cas dont il est question dans l'article, celui du manuscrit de Voynich, est un fantastique exemple du : « On ne sait pas ce que c'est ! » Est-ce vraiment un herbier richement illustré datant du début du XVe siècle ou bien une supercherie très élaborée et bien plus tardive ? L'écriture utilisée au fil des pages forme-t-elle un langage chiffré ayant du sens ou bien est-ce une suite de symboles sans queue ni tête ? Pour ceux qui désireraient s'y casser les dents, de nombreuses pages de cet étrange manuscrit, actuellement conservé à la bibliothèque Beinecke de l'université de Yale, ont été numérisées et sont disponibles ici. — Contrairement au manuscrit de Voynich, qui compte beaucoup de caractères (plus de 170 000), les trois autres exemples cités dans l'article sont compliqués à déchiffrer parce qu'ils n'en comptent justement pas assez. Comment, en effet, déchiffrer un texte secret aussi bref que celui de Dorabella (87 caractères d'un alphabet qui en compte 24), écrit pas le compositeur Edward Elgar à destination de sa jeune amie Dora Penny ? Comment, encore, trouver la signification de ce petit message chiffré écrit à l'arrière d'un livre retrouvé par hasard dans une voiture, qui n'aurait sans doute pas fait autant de foin s'il n'avait été en rapport avec le meurtre non élucidé de l'affaire « Taman Shud » ? (On se croirait dans Le Secret de La Licorne ou encore, comme dirait l'auteur de l'article, dans un roman d'Agatha Christie.) Comment, enfin, comprendre ce qu'a voulu exprimer le tueur du Zodiaque dans le message de 340 caractères et de 63 (!) symboles qu'il a envoyé au San Francisco Chronicle ? Résoudre définitivement ne fût-ce que l'une de ces quatre énigmes suffirait, si ce n'est à devenir célèbre, tout au moins à se voir décorer d'un galon de cinq étoiles dans le petit monde de la cryptologie.

Le chiffre de Dorabella (1897) n'a toujours pas été déchiffré,
malgré son apparente simplicité.

samedi 9 mars 2013

Le tardigrade

Le tardigrade, I. — Le tardigrade, ou ourson d'eau, est tout de même assez petit : sa taille fluctue à peu près entre un dixième de millimètre et un millimètre et demi. Mais qu'importe la taille : le tardigrade est un animal fantastique, peut-être même plus fantastique encore que le poulpe, l'araignée ou le paresseux. Les prouesses actuelles des microscopes électroniques permettent de l'observer sous toutes ses facettes, avec une multitude de détails fascinants. — C'est la fameuse page de la NASA « Astronomy Picture of the Day », « APOD » pour les intimes, qui m'a donné l'occasion de découvrir cette photographie d'une extraordinaire précision, aux couleurs rehaussées : celle d'un ourson d'eau au milieu de cette mousse qu'il affectionne tant. Cette photo — c'est Doëlle qui va être contente ! — n'est qu'un exemple parmi des dizaines d'autres tout aussi fabuleux, consultables sur ce site ou bien sur celui-ci (ce dernier ayant l'avantage de proposer de très gros plans de chaque partie de l'animal).

Est-ce un alien ? Est-ce un sac d'aspirateur ? Non, c'est un tardigrade !

Le tardigrade, II.Si la NASA et d'autres agences spatiales s'intéressent au métabolisme de cette curieuse petite bestiole, c'est notamment parce que celle-ci se révèle extrêmement robuste et dispose d'une faculté assez unique appelée « cryptobiose » qui lui permet, à la rencontre d'un milieu hostile, d'entrer dans une sorte de mort presque totale (pour autant que cette expression ait un sens). Le tardigrade est un animal de l'extrême, à tel point qu'Ingemar Jönsson, chercheur à l'Université de Kristianstad en Suède, a lancé en collaboration avec l'ESA le projet TARDIS, pour « TARDigrades In Space » (Jönsson est-il un fan de Doctor Who ?) : le 14 septembre 2007, quelques-uns de ces aspirateurs de poche ont été embarqués à bord du module spatial russe FOTON M-3 pour une expérience en orbite. Celle-ci avait pour objectif d'étudier comment ces animaux réagiraient « à l'impact potentiellement très contraignant des paramètres spatiaux », ces organismes extrêmement résistants constituant une « importante source de savoir quant à la production des écosystèmes nécessaires à l'établissement durable de l'humanité dans l'espace, tel qu'il est aujourd'hui envisagé. » De retour sur Terre, plus de la moitié des tardigrades ont survécu au vide spatial. — À la lecture de cet épisode, je ne peux m'empêcher de penser à ce vieux thème de science-fiction qu'est la panthropie, que je mentionnais déjà dans le second paragraphe de la deuxième partie de cet article : dans l'éventualité où l'humanité devrait survivre loin de la Terre, dans le « Grand Extérieur » pour citer Cordwainer Smith, ne serait-il pas préférable qu'elle s'acclimate directement aux sévères conditions de l'espace plutôt qu'elle ne transforme cet espace à sa condition ?

Le tardigrade, III. — « C'est quoi, ça ?
— Ça, Gaëlle, c'est un tardigrade !
— C'est quoi, un tardigrade ?
— C'est un très petit animal qui vit dans plein d'endroits différents.
— On dirait un sac !
— Oui, un sac d'aspirateur plus exactement ! »

Découverte. — « Papa, je peux jouer à Warcraft ?
— Attends un peu Gaëlle, je suis en train d'écrire !
— D'écrire ? Mais qu'est-ce que tu écris ? »
Je lui explique le principe de ce journal, puis mets en valeur quelques fragments choisis : ceux dans lesquels elle est citée. Ma fille est amusée et glousse même par moment. Je lui lis le premier paragraphe de la journée du 27 janvier 2013 : « Lucas était puni ce vendredi. Il était dans le coin et ne pouvait pas bouger. Il m'a posé cette question : "Qu'est-ce qu'on peut faire quand il n'y a rien à faire ?" » Gaëlle s'insurge : « Mais Lucas n'était pas du tout puni ! Il pleurait dans son coin, c'est tout ! Tu comprends tout de travers !... Dis Papa, je peux jouer à Warcraft, maintenant ? »

mercredi 27 février 2013

« I'm afraid, Dave »

3-1-5. — J'aperçois Elven dans son bureau, qui est la première à m'accueillir : « Tiens, tiens, mais qui est-ce donc ? Ha mais qui voilà ! Mais c'est Hamilton ! » Elle me conduit jusqu'au bureau que Doëlle partage avec l'une de ses collègues. Je dis bonjour à Anouk en passant, aussi. Quant aux deux hommes qui participent à la réunion, je ne leur ai pas encore donné de prénom d'emprunt. Exercice délicat car je sais désormais que ce journal est « le plus vieux roman de la vie » de certaines. Hum... Le premier, je l'appellerais bien Solomon, comme David Elliot Hanneth Solomon, alias « Soda » dans la bande dessinée du même nom... (T'en penses quoi ?) Le second, un prénom composé évidemment, mais lequel ? Luc-Olivier ? (Une demi-heure rien que pour trouver deux surnoms et je n'en suis même pas satisfait !)

Doëlle, Solomon et Luc-Olivier me font découvrir tout le processus de numérisation et de valorisation patrimoniales qui a été mis en place au sein de leur institution. Au troisième étage, Luc-Olivier commence par me montrer la « fin du processus » : ce qui deviendra à terme un portail de valorisation du patrimoine accessible à tous. Au premier étage, Solomon me révèle comment il gère l'archivage des données numérisées depuis son ordinateur. Au cinquième étage enfin, nous visitons le sanctum sanctorum : la salle des serveurs. L'archivage numérique se fait en deux temps : la journée, les nouvelles données sont stockées dans un tampon (une rangée de disques durs) et la nuit, elles sont transférées sur des bandes LTO qui peuvent être connectées et éjectées automatiquement grâce à un bras mécanique... Tout a bien changé depuis 2001 : à cette époque lointaine, l'enlèvement des mémoires de stockage se faisait encore manuellement et il fallait s'équiper d'une combinaison spatiale pour se charger de l'opération.

« I'm afraid. I'm afraid, Dave.
Dave, my mind is going. I can feel it. »

Rien.Rien, il ne se passe strictement rien durant le reste de la journée. Je travaille chez moi l'après-midi et le soir, je me disperse : je lis mais pas vraiment, je surfe sur le Web mais pas vraiment, je regarde des films mais pas vraiment, je joue mais pas vraiment. Le temps passe et il ne se passe rien. Je finis tout de même par m'endormir, vers deux heures du matin, pour me réveiller à trois, me rendormir à quatre, me réveiller à cinq, etc.

Kraus et Dollfuß. — (Quand je parlais de ceux qui ne se pliaient pas à la moindre bourrasque idéologique, je ne pensais pourtant pas faire de l'ironie...) Mais qu'est-ce qu'il lui a pris, à Karl Kraus, de cautionner, dans les années 1930, le régime dictatorial d'Engelbert Dollfuß, entraînant par cette prise de position pour le moins choquante la déception de nombreux intellectuels et écrivains, comme par exemple Georges Canetti qui lui a envoyé une très belle lettre d'indignation ? Certes, Kraus n'a jamais vraiment été convaincu (ou alors que très partiellement) par la démocratie parlementaire et a eu tout au long de sa vie une série d'opinions que l'on pourrait qualifier de « réactionnaires », mais était-ce une raison pour soutenir l'austrofascisme et ses dérives totalitaires, alors qu'il s'était opposé au même moment et de manière acharnée au national-socialisme ? Dans sa préface à Troisième nuit de Walpurgis, Jacques Bouveresse donne l'explication suivante, qui n'excuse en rien le comportement du satiriste : c'est justement parce que Kraus considérait le national-socialisme comme le mal absolu (« Tout sauf Hitler ») et parce qu'il voulait par-dessus tout empêcher que l'Autriche ne devienne une simple annexe du Reich qu'il a défendu la dictature de Dollfuß : pour lui, seul un régime fort de ce type était capable d'empêcher l'Anschluß et de préserver l'Autriche — sorte de dernier grand bastion de la culture germanique — de l'indicible barbarie nazie. L'histoire lui donnera tort : tout au plus l'austrofascisme (et la relativement bonne entente qu'il a entretenue avec Mussolini) aura-t-il sans doute retardé l'Anschluß de quelques années.

jeudi 14 février 2013

88

Vieux carnets, I. — Sur le temps de midi, je feuillette rapidement les six vieux carnets qu'une lectrice nous a confiés cette semaine. Les quatre premiers sont des cahiers de voyage datant de la dernière décennie du XIXe siècle. Le touriste inconnu qui les a tenus jouissait d'une belle plume et s'intéressait de près à la culture et à la société des pays qu'il visitait (la Suisse, la Grèce...). Je lis à voix haute l'histoire de cet ancien condamné à mort vivant à l'écart d'un village, abhorré des habitants de la région, que les autorités grecques ont mis devant ce terrible choix : ou bien mourir, ou bien devenir lui-même bourreau ! — Les deux derniers sont des carnets de guerre. S'y trouve consignée la vie d'un soldat de la Première Guerre mondiale : son quotidien de combattant, sa permission à Paris (« Quelle joie de retrouver des gens civilisés ! »), les tranchées, les longues marches avec de la boue jusqu'aux genoux... Les carnets courent jusqu'en avril 1916 : ennemis se rapprochant de leur position dans la matinée, retour au calme dans la soirée, et puis plus rien !

Vieux carnets, II. « J'adore ce genre de carnets !
— C'est vrai ? me demande Rolande.
— Oui, oui ! On y trouve des idées brutes, enregistrées au jour le jour. On est au plus proche de la pensée de celui qui les a écrits ! Il n'y a pas de censure, pas de filtre !
— Tu en tiens un ?
— Un quoi ?
— Tu tiens un carnet de voyage ?
— Un carnet de voyage ? Oh non, non... Pas vraiment... »
(Mes collègues savent que je rédige un journal, non ?)

La Toile de Doëlle*, I. — « 88 Constellations for Wittgenstein » est un méticuleux projet artistique interactif autour de la vie et de l'œuvre de Ludwig Wittgenstein, débordant d'analogies en tous genres : « 88 » comme le nombre de constellations composant le ciel selon l'Union astronomique internationale, mais aussi comme le nombre de touches de la plupart des pianos modernes, ou encore comme dans la date de naissance de Wittgenstein, de Hitler et de Chaplin, tous trois nés en avril 1889. Ce projet est une tentative « non-linéaire » et « tentaculaire » d'aborder, à travers les 88 constellations, tout un monde fait de liens déstructurés, en rapport plus ou moins étroit avec Wittgenstein : Weininger, Russell, Turing, le Cercle de Vienne, le Tractatus, les jeux de langages, mais aussi (assez curieusement de prime abord) le 11 septembre 2001, le film 2001, l'Odyssée de l'espace (quand on retourne « 2001 », ça fait « LOOS », comme le nom du célèbre architecte autrichien) et son monolithe, ou encore Jean-Luc Godard et son film Deux ou trois choses que je sais d'elle. Le sujet « Wittgenstein » se prête particulièrement bien à cette vision éclatée constellée d'informations hétérogènes, à ces points reliés entre eux par de très nombreuses associations d'idées, parfois assez tordues. L'auteur, un Canadien du nom de David Clark, est un talentueux qui a le sens du détail !

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* Chaque quatorzième jour du mois, un paragraphe consacré à un lien Web qui m'est envoyé par Doëlle. Merci à elle de jouer le jeu !

lundi 14 janvier 2013

Trois paragraphes sinon rien - II

« L’esprit quitte l’eau du corps lorsque se lève la première lune, dit Stilgar. Ainsi est-il dit. Lorsque se lèvera la première lune, cette nuit, qui appellera-t-elle ? » (Frank Herbert, Dune.)

Funérailles « à la fremen ». — Loin, tellement loin de ces funérailles récemment observées : l'adieu à Jamis dans le roman Dune de Frank Herbert. Les Fremen, habitants du désert, récupèrent l'eau de la dépouille de Jamis avant de procéder à la cérémonie funèbre proprement dite : ils forment un cercle autour d'un amas d'accessoires appartenant au défunt. À tour de rôle, un ami marche vers le centre, s'empare d'un objet et prononce un très court discours, comme celui-ci : « J’étais un ami de Jamis. Lorsque notre eau vint à manquer au siège des Deux Oiseaux, Jamis sut partager. » — Quelle belle façon de rendre un dernier hommage ! Je la verrais bien se dérouler de cette manière, ma propre cérémonie funèbre (puisque apparemment il en faut absolument une) : quelques amis et quelques parents disposés en cercle dans le cadre intimiste d'une grotte, chacun marchant vers le centre de la réunion pour récupérer un de mes rares objets personnels : ma vieille lunette astronomique ; Chronic Town, le premier vinyle « à la gargouille pensive » de R.E.M., et Spiderland de Slint ; Au carrefour des étoiles de Simak et L'Incal de Mœbius et Jodo ; une raquette de badminton et cette toute nouvelle boule de bowling ; des ouvrages d'histoire et des livres de ou sur Wittgenstein... « J'étais un ami d'Hamilton », diraient-ils, mais quelle raison avanceraient-ils ?

Cigarettes. — Petite librairie de la gare des Guillemins. La jeune dame devant moi demande un paquet de « Camel beiges ». Le libraire barbu et bourru s'exclame, pince-sans-rire : « Des Camel beiges ? Des Camel jaunes, vous voulez dire ? » Il semble réellement surpris. La dame partie, il m'explique, en me montrant le paquet : « Elle voulait des Camel beiges. Vous trouvez ça beige, vous ? Enfin bon ! Je n'allais pas la contredire plus que de raison... » Puis il continue sur sa lancée : « C'est la galère avec Camel en ce moment. Pour leur centième anniversaire, ils ont sorti cinq paquets de couleur différente. Mais les gens veulent seulement les paquets habituels, les jaunes... Quand je leur dis que c'est exactement la même chose, que ce sont simplement des éditions "collector", ils ne veulent rien entendre... » Gros silence, puis il fait demi-tour et regarde, les mains posées sur la taille, la publicité proposée par la marque pour l'occasion : « "Fait avec de l'eau, du tabac et du soleil"... Pfff, c'est pas possible ! Ils ne savent vraiment plus quoi inventer ! »

La routine s'installe dans les deux sens. — Lire ce blog aux aurores devant une bonne tasse de café, comme on lirait un journal en papier : aurais-je créé malgré moi une habitude, voire une addiction ? — Prochaine étape : lancer une gamme de tee-shirts « Hamilton's Diary » pour les aficionados ? (L'idée est de Doëlle.)

vendredi 1 juin 2012

Psilocybine

L'écrit électronique pour les nuls. — À chaque fois que j'assiste à ce genre de journées d'étude, j'ai comme l'impression d'écouter les mêmes personnes réciter les mêmes communications sur les mêmes sujets, à savoir : les métadonnées, la numérisation de documents anciens, la légalité d'une signature électronique, les techniques de tri au sein d'une circonscription judiciaire de Haute-Alsace, le Web 2.0, le Dublin Core (qui est l'avenir de l'Homme, à ce qu'il paraît) et l'apport des Zéta-Réticuliens à la civilisation technologique états-unienne entre mars 1996 et septembre 1998, période durant laquelle ces extraterrestres — en orbite autour de la Lune et cachés à des centaines de kilomètres de profondeur à l'intérieur des bases secrètes qu'ils ont construites au Pôle Nord il y de cela très, très longtemps, alors que l'être humain n'était encore qu'un couillon s'essayant lamentablement à percuter un ridicule silex contre une roche ferreuse afin de créer une minuscule étincelle — ont été le plus actifs en matière de communication technoscientifique.

Donc voilà : ce matin et cet après-midi, dans une des salles de conférence de la Fondation universitaire, à Bruxelles, j'écoute avec attention huit orateurs expliquer, en gros, que nous avons encore énormément de travail à effectuer avant d'arriver à la perfection en termes de sauvegarde, de conservation et d'indexation d'un écrit électronique. Parce que, nous dit-on à différents moments, toutes nos techniques de stockage (sur disque, sur bande...) sont de la merde en barre très mauvaises, sauf peut-être la technique du gravage sur verre, mais personne ou presque ne l'a jamais utilisée et c'est bien dommage d'ailleurs — du moins c'est ce qu'on dit, je crois, dans les milieux autorisés.

Comme souvent en pareille occasion, je passe une partie de la journée en compagnie d'Adélaïde-Anne, une consœur historienne qui s'amuse également à participer de temps à autre à ce genre de colloque. (Par contre, Doëlle n'est pas là.) Je croise en outre de nombreuses connaissances (historiens, archivistes, infodociens), car ce monde est un très petit monde. « Hé ! Hamil, ça va ? », « Salut Hamilton ! », « Ha, je me doutais que tu serais là ! », « Et alors, comme ça, tu quittes l'association ? », etc. Comme d'habitude, il me faut toujours un petit moment pour être à l'aise, pour redevenir moi-même et pour dire bonjour d'un air qui ne suscite pas l'interrogation.

Je n'ai pas l'impression d'apprendre grand-chose mais je ne m'ennuie pas pour autant... Je me rends compte durant cette journée qu'il est possible d'expliquer une jurisprudence en matière de signature numérique de façon à la fois simple et comique (communication n°2) ; qu'il existe une exposition intitulée « Futur antérieur » qui mériterait un article à elle toute seule et dont il sera par conséquent peut-être question une autre fois (communication n°4) ; que l'on peut utiliser (ou ne pas utiliser) la cryptographie à des fins de signature électronique (communication n°7)...

Discussions. — À la colocation, chez Mary. J'y rencontre pour la première fois Béatrice, la compagne de Kevin l'Australien (qui n'est pas là ce soir), ainsi que Lívia, une copine hongroise de Mary. Présents également, deux autres colocataires bien connus de nos services : Jerry et Fabien...

Béatrice est une très vieille amie de Mary. Elles ont presque le même âge, se connaissent depuis l'école primaire mais ne s'appréciaient pas tellement lorsqu'elles étaient enfants : il semblerait que Mary, petite fille, était assez autoritaire (hem)... Béatrice étudie la psychologie à Louvain-la-Neuve...
« Ha ? Et quelle spécialisation ? demandé-je. Psychologie clinique ? Logopédie ?
— Tu t'y connais en psychologie ?
— Pas vraiment. Enfin, un peu...
— En fait, je voudrais me spécialiser dans la psychologie cognitive et comportementale...
(Je me rappelle l'échange dans le train avec César II...)
— Ha, tu te spécialises dans le post-béhaviorisme ?
— Euh... Oui, c'est ça... »

Lívia ne parle pas beaucoup de la soirée. Elle paraît extrêmement fatiguée. Pendant un long moment, après le repas, elle disparaît je ne sais où avec Mary. Quand elle revient dans la salle à manger, je suis en train d'essayer de convaincre les trois convives restants qu'Alan Turing était un putain de génie, un des mathématiciens des forces alliées qui a le plus contribué à casser cette saloperie de code Enigma, et qu'il a raccourci la Seconde Guerre mondiale de plusieurs années bla-bla-bla. Lívia me lance : « Ha ! Tu devrais visiter Bletchley Park, en Angleterre... 
— Ha bah oui, en effet, faudrait que j'y aille un jour...
— C'est quoi, Bletchley Park ? demande Fabien.
— Un... comment dit-on ? A mansion ?
— Un manoir...
— Un manoir où ils ont essayé de... euh... déchiffrer le code secret allemand, Enigma...
Ils ont regroupé plein de gens différents là-bas, des mathématiciens, des philologues, des cruciverbistes, des joueurs d'échecs, pour essayer de percer Enigma, la machine de guerre cryptographique allemande...
J'y suis allée avec mon copain, il n'y a pas longtemps... J'ai vu les bombs... Les bombes...
—  Les bombes ?
(Tout le monde a l'air intrigué, c'est sympa...)
— Ce sont les... euh... les ancêtres des computers... Des machines qui donnaient le cipher allemand du jour...  
— C'étaient grosso modo des ordinateurs archaïques qui pouvaient tester des millions de séquences de code par jour, afin de trouver la clé...
— Tu n'es pas obligé d'aller à Bletchley, conclut Lívia, tu connais déjà toute l'histoire ! »
(C'est quand même passionnant !)

Lívia et Béatrice sont rentrées chez elles. Mary et Jerry fument dehors. Je me retrouve seul avec Fabien et la discussion part en roue libre... J'adore quand ça se passe de cette manière. Ça me fait penser à Léandra... Je crois d'ailleurs qu'elle s'entendrait bien avec ce gars, tout compte fait. Et je pense que le Fabien en question, de prime abord très difficile d'accès, vaut la peine d'être connu. Il lit en ce moment une biographie de Nietzsche et raconte : « Ce qui est très intéressant chez ces philosophes, c'est qu'ils arrivent à vivre entièrement dans leur système de pensée... ». Je lui dis qu'il devrait lire la biographie de Wittgenstein.

Pourquoi en venons-nous à parler des pensions privées, je n'en sais rien. Toujours est-il que je lui annonce que, par principe, je refuse de cotiser à ce genre de système parce que la retraite devrait être payée de la même manière par tous et pour tous, et puis c'est tout... Mais j'ajoute par ailleurs (et c'est là que ça devient marrant) : « De toute façon, dans l'improbable éventualité où je voudrais souscrire à une pension privée, je me dis que je n'arriverai jamais à l'âge de la retraite : je mourrai bien avant !
— Pourquoi ? Tu as des raisons de penser que tu vas mourir bientôt ?
— Non, une simple intuition...
— C'est curieux.
— De toute façon, ça ne sert à rien de traîner son corps des années durant et de le voir s'amenuiser peu à peu...
Quelle drôle de façon de voir les choses. La plupart des gens ont tendance à vouloir vivre le plus longtemps possible...
— Quel intérêt ? Le fait que nous vivons ici et maintenant et que nous pouvons discuter de telles choses est extrêmement intéressant mais c'est totalement absurde. Sur l'échelle de l'Univers, ça n'a aucun sens... Alors, rallonger sa vie de trente ou quarante ans n'a aucun sens non plus.
— Je connais de vieilles personnes très heureuses... Et elles ont acquis une certaine sagesse au fil du temps...
— Une sagesse ? Qu'importe la sagesse... C'est quand on est jeune qu'on révolutionne le monde. Avec la vieillesse vient la paralysie de la pensée... Je ne veux pas être vieux... »
(C'est quelque chose qui me terrifie, bien plus que le néant : non pas la vieillesse de corps, mais bien la vieillesse de l'esprit.)

Fin de soirée. Jerry parle de l'expérience fabuleuse qu'il a eue à plusieurs reprises en absorbant des champignons hallucinogènes : « C'est incroyable. Quand tu vis ça pour la première fois, tu regardes le Monde avec de grands yeux émerveillés... Et quand tu en prends les fois suivantes, tu reconnais la sensation et tu te dis : "Chouette, ça y est, ça recommence !" Quand tu es sous l'effet des champis, tu regardes, tu entends, tu goûtes, tu sens tout de manière exacerbée. Tu es capable de t'extasier sur chaque brin d'herbe pris séparément. Tout ce que tu manges possède beaucoup plus de goût que d'habitude. Et tu développes une logique parallèle que jamais tu ne développerais en temps normal. »

Mais c'est qu'il donnerait envie d'en prendre, le salopiaud ! Je mets une option sur le projet, tout en redoutant les pensées qui pourraient se libérer si je venais à ingérer un tel désinhibiteur.

mercredi 14 décembre 2011

Seymour le chien

Gare de Bruxelles-Midi. Aujourd'hui, je prends le train en compagnie de mon ami Fred Jr, qui doit se rendre à Liège pour une réunion de travail. Le train est annoncé avec une dizaine de minutes de retard. Comme d'habitude, quoi.

Durant le trajet, nous discutons évidemment de ce qui s'est passé hier à Liège, Place Saint-Lambert, de ce fou qui s'en est pris à la foule avec des grenades et un fusil mitrailleur, avant de se donner la mort. Pour être exact, notre discussion tourne plus autour des réactions à l'événement qu'autour de l'événement lui-même (dont il n'y a pas grand chose à dire) : ce fait tragique a en effet été l'occasion rêvée pour les extrémistes de droite qui peuplent le Web d'établir des relations qui n'existent que dans leur tête et de cracher leur haine pour, en vrac, l'Islam, les étrangers, la justice "trop molle" et "trop laxiste", les socialistes, le réchauffement climatique, le massacre des dauphins et la nouvelle coiffure de Lady Gaga. 

Fred fait un rapprochement avec le site de Laurent Louis, premier député du Parti populaire (parti très à droite sur l'échiquier politique, fondé par Mischaël Modrikamen), qui a été exclu de ce parti et qui a créé le sien, le Mouvement pour la liberté et la démocratie (MLD), une copie presque conforme au point de vue des idées. Fred me dit d'aller voir le site Web du gaillard, simplement pour y découvrir son discours populiste à deux centimes.

En effet, c'est assez "marrant". Plus c'est gros, mieux ça passe... Dans un petit cadre du site, en bas à droite, défilent des photos résumant la pensée politique du mouvement. On y trouve notamment un très beau "Stop à l'assistanat. Au travail !" montrant les pieds d'un chômeur (rien ne dit que c'est un chômeur mais c'est sous-entendu) couché devant sa télévision (tsss, salauds de chômeurs qui profitent et qui regardent la télévision pendant que les autres triment) et "La sécurité partout, pour tous" montrant une vieille dame dans un tunnel sombre, en train de se retourner avec inquiétude car... deux hommes sont en train de descendre l'escalier du tunnel dans lequel elle se trouve (on ne voit que leurs jambes mais ils sont là pour la tabasser, c'est évident. L'insécurité est partout, mon bon Monsieur !).

* * *

Il y a de moins en moins de monde au boulot. La fin de l'année approche et certains collègues sont en congé, quand d'autres sont en réunion. La journée se passe tranquillement. Je bois toujours principalement du... hem... thé à la place du café. Je commence à m'habituer au goût de ce "machin" : ce n'est pas si répugnant que ça, tout compte fait, le... hem... thé.

Durant ma matinée de travail, je termine la mise en page de notre carte de vœux 2012. Il nous a fallu, comme chaque année, un temps conséquent pour nous mettre d'accord sur l'illustration qui ornerait ladite carte. Au départ, nous avions pensé à une superbe affiche issue de nos collections, datant de 1946, sur laquelle il est écrit : "Contre les puissances de l'argent, votez communiste". Sur l'affiche, à gauche et sur fond rouge, on voyait des travailleurs démolir à coup de masse un monument à l'effigie des trusts et des banquiers. À droite, sur fond vert, les forces du "néo-fascisme" nourries par le grand capital, en train de crouler sous le poids des forces du progrès.

L'affiche constitue clairement un sujet d'actualité et montre par ailleurs que le discours critique sur l'oligarchie financière est plus ancien qu'il n'y paraît de prime abord. Rien ne change. Par contre, après mure réflexion, ça ne le faisait hélas pas trop pour une carte de vœux. Exit donc la belle affiche communiste, remplacée par un truc plus consensuel. Pour faire rigoler mes collègues, j'effectue quand même avec Photoshop une dernière manipulation sur l'image : je remplace "Votez communiste" par "Votez Hamilton"... On s'amuse comme on peut, au boulot. 

Et dire que, la semaine dernière, j'avais demandé à Doëlle (qui avait alors en sa possession le disque dur contenant nos affiches numérisées) de m'envoyer l'image en urgence... Elle l'aura fait pour rien... Pour rien ? Non, car aujourd'hui, grâce à cet envoi, elle sait utiliser un FTP pour uploader des fichiers s'il vous plaît !

À midi, seuls Aurèle et moi mangeons au travail. L'après-midi, je bosse tranquillement sur la correction (ou plutôt la réécriture complète, hum...) d'un article qu'il faut absolument rendre avant la fin de l'année. Nous ne sommes que trois dans les locaux. C'est calme, c'est sympa, c'est décontracté, c'est l'ambiance de pré-Noël... Une climat comme je les aime et propice au travail (je déteste le stress).

* * *

Le soir, je passe au supermarché en prévision de la soirée de ce jeudi, durant laquelle Léandra viendra manger chez moi. J'ai décidé de faire très simple : des rigatoni à la sauce bolognaise. Je rentre à mon appartement, je fais un peu de rangement, je prépare la sauce en musique et dans la bonne humeur,  je fais la vaisselle. Demain, je n'aurai plus qu'à mettre la table, cuire les pâtes et réchauffer la sauce.

Ayant fini le visionnage des Cités d'Or et n'étant pas encore prêt pour Ulysse 31, je passe ma fin de soirée à regarder des épisodes de Futurama. Certains passages me font rire aux éclats, d'autres par contre me laissent de marbre. Cette série est assez particulière, bourrée de références parfois assez subtiles (voir ICI par exemple). Bref, Matt Groening et
David X. Cohen, les créateurs, se sont vraiment lâchés.

Le dernier épisode que je visionne, "Jurassic Bark" (le septième de la quatrième saison) est très bien foutu au niveau du scénario, constitué de multiples flashbacks explicatifs. Il est aussi assez étrange car la fin n'est pas comique du tout. Elle est tellement touchante que je me mets même à chialer... C'est l'histoire toute bête d'un jeune chien abandonné, du nom de Seymour (comme le proviseur dans Les Simpson), que Fry (le "héros" de la série) recueille et nourrit au XXe siècle alors qu'il est livreur dans une pizzeria. Fry est cryogénisé à l'aube de l'an 2000, alors que le chien n'a que trois ans. Un millénaire passe et Fry, sorti de sa capsule, finit par retrouver son chien, fossilisé. Le professeur
Farnsworth propose de le ressusciter, avec tous ses souvenirs, grâce à une de ses inventions... Mais au tout dernier moment, Fry refuse de lui redonner la vie. La raison invoquée  ? Le chien est mort à quinze ans, soit bien après la disparition de Fry. Ce dernier pense alors que ça ne vaut pas la peine de le ressusciter car l'animal doit avoir fait sa vie par après et totalement oublié son ancien maître. Erreur, erreur ! La dernière scène, extrêmement poignante, est constituée d'un ultime flashback : Seymour le chien, pendant environ douze ans, attend Fry devant la pizzeria, sans jamais bouger, sur l'air de "I Will Wait For You" des Parapluies de Cherbourg (version Connie Francis). Cette séquence est un petit chef-d'œuvre, raison pour laquelle elle clôturera cette journée somme toute très ordinaire.


jeudi 24 novembre 2011

"Smoking/no smoking ?"

De bon matin au boulot, réunion à huis clos dans un des bureaux pour remettre les choses à plat (cf. la journée d'hier). Les tensions s'apaisent et c'est bien mieux comme ça. Lui comme moi en étions malades toute la journée d'hier. Nous devons travailler dans l'harmonie : working free in harmony (à moins que ce ne soit "walking free" ?)...

Ce matin, Doëlle, Miss "Numérisation des patrimoines", nous rend visite. Elle ne serait sans doute pas très contente si elle savait que je la présente de cette manière ici-même, mais fort heureusement elle ne lit sans doute pas ce blog. De toute façon, personne ne lit ce blog (c'est pas bientôt fini de se plaindre, ici ?).

Je ne savais même pas que Doëlle devait passer aujourd'hui : je ne suis au courant de rien, comme d'habitude... Ou alors, plus vraisemblablement, j'ai encore oublié d'écouter/prendre note à la réunion d'équipe de ce lundi. Que je sois maudit jusqu'à la septième génération de ma race pour avoir lancé un tel affront au glorieux monde du travail ! Malgré le fait qu'elle débarque sans que j'en sois informé, Doëlle arrive quand même à attraper un café. Une chance quand on connaît la vitesse vertigineuse à laquelle descend le niveau du thermos dans cette petite institution de caféinomanes... Tout va bien donc. Je me rends même utile en donnant à Doëlle le nom d'un logiciel "magique" qui permet de réaliser en quelques clics des renommages de fichiers : ça s'appelle Ant Renamer (Entrenémeur ?), c'est gratuit et ça
a changé sa vie et "celle de nombreuses institutions", paraît-il.

Ce matin encore, j'abats toujours une masse conséquente de travail. Ça veut dire que d'habitude, je ne fous rien ? Non, ça veut dire que d'habitude, je n'ai pas à travailler sur dix projets en même temps, que je dois clôturer pour cette fin d'année (qui s'approche dangereusement, mazette !). Ma collègue de bureau Wynka est encore beaucoup plus sous pression que moi : comparé à elle, je suis presque peinard, je me la coule douce... Elle doit actuellement gérer la dernière ligne droite de la publication d'un livre dont elle est la "rédactrice en chef" (ce n'est sans doute pas le bon terme), sauf qu'elle endosse la responsabilité d'une série de tâches dont elle ne doit normalement pas du tout s'occuper. Elle récupère une partie conséquente du travail d'acteurs extérieurs qui font mal leur job (Wynka est un peu dans la même situation que Léandra en ce moment !) : elle doit prendre des contacts avec l'imprimeur alors qu'il y a une infographiste attitrée, elle doit faire office de secrétaire en redistribuant des courriels, etc. Wynka est stressée, elle est à bout de nerf, elle s'active dans tous les sens. J'essaie de la faire rire de temps en temps : ça marche, mais ça ne la calme pas. À midi, elle dit : "Ha ! il y a du vin à table. Hé ben ce n'est vraiment pas de refus !".

Wynka a été entre autres éduquée par une mère fan de programmation neuro-linguistique (PNL en abrégé). Elle en rigole souvent et je ne sais pas si elle y croit réellement. À de nombreuses reprises, Wynka a déjà explicité les propos de sa maman : en PNL, il faut exprimer ses pensées de manière positive et avoir le moins souvent recours à la négation. Par exemple, en résumé, il vaut mieux dire : "Il y a du soleil" plutôt que : "Il ne pleut pas". Les deux phrases désignent le même fait sauf que la seconde est construite en référence à une pensée négative (pô bien !). Autre détail cocasse : toujours d'après la maman de Wynka, quand on veut que quelque chose se réalise, il faut regarder en haut à droite, signe d'avancement et de prise de hauteur. En haut à droite ? Ben oui : en haut à droite ! C'est-à-dire diriger ses yeux vers le coin du plafond qui se trouve à notre droite. Et quand il n'y a pas de plafond ? Hé bien on l'imagine, pardi ! Je ne peux m'empêcher de penser au ridicule de la situation si tout le monde se mettait à tourner les yeux en haut à droite, tout le temps et de manière frénétique.

Ce petit préambule pour amener le fait que Wynka, parlant brièvement des textes d'un militant communiste qu'elle a relus il y a peu, a sorti ce merveilleux commentaire : "C'est normal que ce qu'il proposait ne s'est jamais concrétisé car il construit systématiquement toutes ses phrases sur le mode négatif, sur l'opposition". La remarque me fait penser à... euh... quelqu'un... Je lui pose donc la question : "Et moi, je m'exprime comment ? J'écris comment ? De manière négative ou positive ?". Elle me répond, sans aucune hésitation : "Toi ? Tu es extrêmement positif en tout !". (Faut dire qu'au boulot, la très grande majorité du temps, mes collègues ne voient que ma version diurne : le type très confiant en ses capacités intellectuelles, trop sans doute. J'espère pour l'image que je leur donne qu'ils ne verront jamais la version nocturne.)

* * *

Ce soir, je suis invité chez Léandra. L'idée : me rendre d'abord à la Porte de Hal pour acheter des frites ("Yes Sir !"), qu'on mangera chez elle. Alors que je suis encore en réunion dans la banlieue de Liège (17h30, déjà ?), coup de téléphone d'Emily. Recontactée plus tard, elle veut savoir si je vais à la Maison du Peuple ce soir. Réponse :


– Non, je vais chez Léandra manger des frites, mais je lui ai posé la question et tu es la bienvenue !
– C'est qu'il y aura Walter aussi.
Arf. C'était censé être une soirée à deux au départ et ça va commencer à faire beaucoup... Je pense que ça ne va pas le faire.
– Pas de problème, je comprends.

Comme me le fera remarquer Léandra, nous allons encore passer pour de vieux acariâtres auprès de ces deux "jeunes gens" mais tant pis. Le but n'était nullement de faire une soirée "dream team".

À la friterie de la Porte de Hal, là où les vendeuses ne sourient pas, la faune est parfois très bizarre (ça explique sans doute justement la froideur des vendeuses). Alors que je commande nos deux paquets de frites, débarque un grand black à chapeau tout droit sorti de The Wire

Yo, tu me fais un sandwich à 2,50 !
– Désolé, c'est 3 euros, le sandwich...
– Hé, yo ! 2,90 !
– C'est 3 euros, le sandwich.
– Avec de la mayo, tu me connais ! Je prends toujours la même chose.
– Hier, c'était de la tartare.
– Je te le demande gentiment et c'est comme ça que tu me réponds ?
  
Chez Léandra, nous discutons sur de nombreux sujets. J'ai pris la peine de noter quelques bribes de conversations :

Moi : Les mandarines, c'est bon, mais ça ne vaut pas les oranges.
Léandra : Ouais, mais les oranges, c'est ennuyant à couper. Alors que la peau de la mandarine s'enlève toute seule !
Moi : C'est vrai.
Léandra : En quelque sorte, la mandarine, c'est le vélo à quatre roues des oranges...
Moi : Elle est très belle, celle-là, je prends note...

Léandra : C'est quand même génial de travailler près de la Bourse.
Moi : beurk, c'est le Centre-ville !
Léandra : La journée, ça va. C'est le soir que l'ambiance change. Dans le Centre-ville, le soir, même les touristes sont chiants.
Moi : Ah, je la note aussi celle-là : "Centre-ville, le soir, même les touristes sont chiants".
Léandra : Surtout les touristes ! Tu peux le noter, ça aussi.

Léandra : La semaine dernière, comme toi aujourd'hui, Jonas a été convoqué par son grand chef, celui qu'il appelle n+2, le chef de son chef.
Moi : "n+2", marrant...
Léandra : C'est très fréquent dans les boîtes. Emily dit ça aussi, non ?
Moi : Non, je ne crois pas... Elle dit "boss" et "big boss", je pense.
Léandra : En tout cas, c'est très fréquent.
Moi : On pourrait faire ça pour toute la société. n+11 : le premier ministre ; n+12 : le roi ; n+13 : Dieu !

Moi : Je vais vraiment passer pour un taré. Peut-être même que des amis vont me téléphoner pour savoir si je vais bien...
Léandra : En fait, tout ça me fait penser à Mr. Nobody de Jaco van Dormael. C'est un peu le même principe : une vie avec des histoires parallèles, des embranchements et des choix différents...
Moi : Ah, je ne connais pas. Je n'y connais rien en cinéma mais ça a l'air bien. En fait, je pensais plutôt à un autre film : le film français, là, avec Pierre Arditi... Raaah, comment ça s'appelle ? Blanc/Noir ? Non.
(Après recherche sur le Web...)
Léandra : Smoking/No smoking ?
Moi : Oui, c'est ça ! Smoking/No smoking ! Deux films qui proposent des fins différentes selon les choix effectués...
Léandra : Sinon, dans un autre genre, il y a aussi la Trilogie de Lucas Belvaux. Tu pourrais t'en inspirer pour de prochains articles...
Moi : Ha ?
Léandra : Oui ! Ce sont trois films qui racontent la même histoire mais vue d'un point de vue différent... Les personnages principaux de l'un deviennent les personnages secondaires de l'autre, etc. Après les avoir vus tous les trois, c'est génial !
Moi : Ha oui, ça pourrait être une belle idée d'article aussi...