Affichage des articles dont le libellé est Fabien. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Fabien. Afficher tous les articles

mardi 23 avril 2013

Épuisement

De l'épuisement : voilà ce que j'ai ressenti à la fin de ce souper chez Fabien en compagnie de Mary, Jerry et Augustin. Un épuisement en rapport avec les diverses discussions, pourtant intéressantes ; plus précisément avec la forme que ces discussions ont prise au bout d'un moment.

La plupart des thèmes abordés lors de cette soirée ont été initiés par Augustin et ont petit à petit pris l'allure de discours culturels à la rhétorique bien huilée. Comme je ne suis pas très cultivé et que je suis incapable d'exprimer oralement ce que ce je pense sans être confus ou bien sans m'énerver, j'ai dû passer au mieux pour un taciturne, au pire pour un idiot.

* * *

Une conversation sur la terrasse de l'appartement de Fabien tourne autour de la pornographie : « Je suis un pornographe ! », déclare Augustin. Puis : « Il faudrait étudier la sociologie du porno ! » Je suis bien d'accord avec lui et je pense que, tant qu'on y est, il faudrait aussi en écrire l'histoire complète et non censurée, de la Préhistoire à nos jours. Augustin, en tant que journaliste, voudrait aussi interviewer des porn addicts, des hommes très dépendants à la pornographie. Tout le monde autour de moi semble considérer qu'un film pornographique ne se regarde pas pendant des heures entières, que tout « se termine assez vite dans un mouchoir » (l'expression est à nouveau d'Augustin). — Je souris mais ne dis rien. Je pense que j'ai bien fait de me taire.

De la pornographie, nous bifurquons vers la circoncision, avec cette terrible question : comment un homme se masturbe-t-il lorsqu'il est circoncis ? Le plaisir est-il le même ? — Dans le cas présent, je suis content de pouvoir éclairer mon entourage en répondant à la deuxième question : « Ayant subi l'opération alors que j'étais déjà un adulte accompli, je peux vous assurer que ça ne change pas grand-chose au niveau du plaisir... Du moins en ce qui me concerne. » Ils prennent un air un peu étonné. Je pense que j'aurais mieux fait de me taire.

Je me demande pourquoi je réagis de cette manière. Somme toute, je ne suis pas du tout contre le fait qu'un artiste ou un écrivain reçoive des subsides... Je me fâche sans raison : « Mais pourquoi faudrait-il absolument qu'il y ait des subsides ? L'art pour l'art, et non l'art pour l'argent !
— Ça, c'est la conception du XIXe siècle ! »
(J'ai une conception du XIXe siècle !)

Sur la philosophie et le savoir : « Il n'existe plus de généralistes : désormais, on ne traite plus de la folie, par exemple, mais d'objets beaucoup plus spécialisés, comme le burnout. » Je ne dis rien, mais je pense : « Quel dommage que les généralistes soient en voie de disparition ! » Des hommes comme de Vinci ou comme Goethe — s'intéressant à l'art comme à la science, à la politique comme à la philosophie, capables de tisser des liens entre des savoirs très différents — manquent cruellement à l'humanité (sont-ils encore seulement possibles ?).

lundi 3 décembre 2012

Théâtre de marionnettes

Mary, de retour à l'appartement, entame une discussion qui ne s'est pas déroulée de cette manière :
« Hamil ? Je peux te dire quelque chose ?
— Hmmm ? Mais oui !
— J'ai vu Fabien hier soir, au Bar du Matin, et il m'a expliqué qu'il était tombé par hasard sur ton blog — déjà, il faudrait qu'on m'explique comment on peut tomber par hasard sur ton blog, mais passons !... "Tiens, Mary, tu t'es abonnée au Monde ?", m'a-t-il dit... En fait, il le savait parce qu'il lisait ton journal !
— Ha, oui, ha-ha ! Amusant...
— Et donc, je suis tout de même allée voir ce que tu y racontais, sur ce blog, même si j'avais pensé de prime abord ne jamais y aller, de peur d'y lire des choses que je n'avais pas envie de lire... Et je voulais te dire — mais je ne suis pas fâchée, hein ! — que tu simplifies quand même énormément ce que je raconte, que c'est tout de même bien plus complexe que ça ! Aux yeux de personnes qui ne me connaissent pas, je passe presque pour une conne... Et cette histoire où je te dis que "tu parles comme Fabien", que "tu es beaucoup trop élitiste"... En fait, j'ai l'impression que c'est toi qui a exprimé cette pensée en tout premier lieu, et non moi ! »

Voilà qui est rectifié !

Ce journal n'a absolument rien à voir avec la vie. En doutiez-vous encore ? Tous les traits y sont exacerbés au point de ne plus rendre compte d'une quelconque réalité. Léandra s'y exclame (« Ha ! Hamil ! J'ai une idée ! ») ou y soupire (« Pfff, rien ne va ! »), mais ce n'est pas la vraie Léandra, ou si peu. Andrew n'y parle que de Mao, de Tsé, de Tung ou d'émissions culturelles, mais ce n'est pas le vrai Andrew, ou si peu. Mary y possède constamment un air confiant et péremptoire, mais ce n'est pas la vraie Mary, ou si peu...

Et quel rapport entre le Lionel bégayant et hésitant de tous les jours et cet Hamilton qui semble avoir réponse à tout, qui fait semblant de comprendre Schopenhauer, Nietzsche et Wittgenstein ? — Hamilton est la version papier, héroïque et imaginaire de ce Lionel somme toute banal. (Une sorte de Superman légèrement plus élaboré, quoique !)

Tout ce que je raconte de faux sur les gens dans ce journal est donc l'aveu de ma propre impuissance : c'est moi-même qui suis incapable de rendre la complexité d'une parole ; c'est moi-même qui, en dernier recours, ne comprends rien et suis à blâmer pour l'étroitesse de ma pensée ; c'est moi-même, encore, qui passe sous un prisme déformant toute la réalité qui arrive jusqu'à mes sens !

Que penser d'un spectacle de marionnettes quand le marionnettiste est un empoté ?

mardi 27 novembre 2012

L'homme qui suivait les rails

Chronologie d'une journée ordinaire. — Je croise Flippo, de bon matin, à l'intérieur de la gare de Liège. « Tiens ? Tu étais dans le train ? », lui demandé-je. « Ha mais pas du tout, me répond-il, je le suivais à pied ! » — À question stupide, réponse stupide.

Mes collègues me questionnent à la pause café : « Tout va bien, Hamilton ? Tu as une petite mine... Tu ne dis rien du tout. Pour tout dire, tu n'as pas l'air d'être parmi nous... » Lodewijk finit par trouver une des causes possibles de ce spleen de début de semaine : notre livre étant désormais sous presse, je suis victime d'un baby blues ! — Il y a du vrai dans ce diagnostic, même si le bébé n'est pas encore sorti du ventre de la bête (je veux parler des rotatives).

Sous presse ? Pas tout à fait ! Jipé, notre correspondant chez l'imprimeur, me téléphone, catastrophé : « Hamilton ! Bon dieu, qu'est-ce que c'est que ces deux lignes plus sombres, à droite sur la couverture ? Nous venons de lancer l'impression et ça se voit ! » Réponse : un problème dans cet aplat de gris qui n'en est pas vraiment un ; une grossière erreur de ma part qui nous coûtera quelques centaines d'euros... Le travail dans l'extrême urgence aura fini par avoir raison de ma vigilance maniaque ! (J'ai le moral dans les chaussettes : j'ai fait une faute.)

Dans le train de retour, avec Yama. « J'ai vu ton actuelle photo de profil, me dit-elle, celle de toi enfant devant un jeu vidéo [Prince of Persia]. Ta fille te ressemble, c'est incroyable ! Son visage a-t-il pris un seul trait de sa mère ? » — Réponse : « Non, pas que je sache, si ce n'est peut-être le nez en trompette, et encore ! »

Dans le tram vers le Parvis, un revenant de l'époque universitaire ! Je lui lance, assez fort : « Hé, Beber ! » et je le vois sursauter. « Désolé, je t'ai fait peur... », m'excusé-je. « Non, non, ce n'est pas grave. J'étais dans mes pensées... » Je le trouve encore plus fébrile que par le passé. Il m'explique qu'il n'a pas de travail pour l'instant ; alors, pour ne pas se laisser aller, il passe ses journées aux archives ! Il a écrit un livre aussi. Il m'explique, sourire aux lèvres : « Le tirage est directement proportionnel à l'hyperspécialisation du sujet. »

À la Maison du Peuple, une nouvelle édition de ces ridicules quiz... « Question numéro 2 : qui a écrit Le Meilleur des mondes ? Je répète : qui a écrit Le Meilleur des mondes ? » — Milton Friedman ! À moins que je ne confonde ?

À la table d'à côté, une jeune femme est vraiment remontée contre son ami/compagnon/époux/ex (?). En quelques minutes, celui-ci entre dans un cycle infernal : il se fait engueuler (« Casse-toi, mais casse-toi, connard ! »), se lève, s'en va faire un petit tour rapide, revient comme si de rien n'était, se rassied, se fait engueuler à nouveau (« Casse-toi, mais casse-toi ! Merde ! »), se lève, s'en va faire un petit tour rapide, revient, etc. (Compter encore trois cycles avant que les deux ne disparaissent, mais pas en même temps.)

Mary me dit ne pas croire en l'horoscope mais le lire quand même : « Quand je rencontre une nouvelle personne, je regarde ce qui est lié à son signe et je découvre souvent au moins 10 % de traits qui lui correspondent et que je n'aurais pas remarqués sans cela. » Quand je lui demande pourquoi elle ne lit pas directement des ouvrages de psychologie, elle me répond que c'est par manque de temps. Et quand je lui déclare que tout ça — astrologie et, jusqu'à un certain point, psychologie —, c'est enfermer un être humain aux pensées complexes dans un canevas plus ou moins grossier (créer un faux mythe personnel pour mieux le comprendre), elle me rétorque que, de toute façon, je ne change que très rarement d'avis. — Les capricornes sont bornés, à ce qu'il paraît.

« À quoi cela me sert-il de parler à Untel ou à Unetelle ? Ils ne m'apprendront jamais rien !
— C'est là que tu te trompes, Hamil : tout le monde peut t'apprendre quelque chose !
— Non. Le temps est précieux : pourquoi le passer avec des gens qui ne m'apportent rien, alors que des amis sincères ou des livres me seront de bien meilleure compagnie ?
— Tu parles comme Fabien. Tu es beaucoup trop élitiste ! »
(Et encore une fois, je campe sur mes positions.)
 
Réflexions sans queue ni tête. — Ce qui est amusant quand je cite Amy et Zapata, c'est que je fais à chaque fois le tour de l'alphabet : A&Z, le début et la fin, l'alpha et l'omega.

Si l'on veut être changé par un livre, la nage ne suffit pas ; il faut pratiquer le plongeon. — Pour quelqu'un qui coule dès qu'on le met à l'eau, fallait oser !

La tendance à l'autoflagellation est inversement proportionnelle à sa nécessité.

Le « mariage pour tous » est un combat d'arrière-garde. Hé ! Il s'agit seulement de mariage, ce verrou social à l'aide duquel l'État cadenasse l'amour !

Je lis quelques éléments biographiques sur Nietzsche. À peine ai-je commencé à m'intéresser à sa vie que je décèle déjà deux des pires ironies qui aient jamais secoué une existence de génie, et ce, pour l'une d'entre elles, jusqu'à son lointain héritage : 1) avoir passé les dix dernières années de sa vie dans un état végétatif alors que, esprit particulièrement alerte et lucide, N. prônait la « libre mort » (autrement dit le suicide au bon moment) ; 2) avoir été, bien après son décès en 1900, récupéré par le régime nazi alors que son œuvre témoigne de la haine à la fois de l'État (qu'il nomme « nouvelle idole » dans Zarathoustra) et des croyances de la foule.

mercredi 7 novembre 2012

Tournevis

Mike Moya et son fidèle tournevis sont de retour ! Il est assis sur une chaise rudimentaire, à l'avant de la scène, et ne quitte pas sa guitare des yeux. Derrière lui, Efrim Menuck, dont le visage est caché par une chevelure bouclée toujours aussi abondante, et sur la droite, presque dos au public, le troisième guitariste, David Bryant, celui qui s'occupe des petites mélodies épurées quand les deux autres noient chaque corde dans la distorsion. Et puis, il y a Sophie Trudeau la violoniste, évidemment, celle qui se balade toujours pieds nus sur scène — l'était-elle cette fois-ci encore ? Étant petit et dans la fosse, je n'ai pu vérifier ! —, Aidan Girt et Timothy Herzog les deux batteurs, Mauro Pezzente à la basse et Thierry Amar à la contrebasse. On l'aura compris (ou pas) : ce soir, je suis au concert de Godspeed You! Black Emperor (GY!BE) au Cirque royal à Bruxelles, en compagnie de Fabien (l'ancien colocataire de Mary), qui m'a gentiment revendu la place d'un ami démissionnaire.

Comme pour saluer le retour de Mike, le collectif joue durant la première heure (après un long début hypnotique et leur « nouveau » morceau « Mladic ») « Moya », avec son bref duo guitare/glockenspiel qui réussirait sans doute à tirer quelques larmes au pire des psychopathes.

Moya by Godspeed You! Black Emperor on Grooveshark

À l'écoute de cet air, joué en direct, je me retrouve projeté plus de dix ans en arrière et, comme pour mieux savourer cet instant de pure nostalgie, je ferme les yeux pendant quelques minutes. Mais l'expérience sera hélas de courte durée, car dans l'ensemble je ne tremble plus du tout comme avant sur cette musique. Je trouve les interludes bruitistes beaucoup trop longs et, pour tout dire, pas très intéressants. Est-ce un signe de vieillesse ? De la leur ? De la mienne ? Des deux ? 

Dans le public, quelques personnes crient de temps en temps « Godspeed ! » comme s'ils étaient en train de contempler un mythe. Je déteste cela. Je déteste quand des contestataires talentueux et indépendants se transforment en mythe malgré eux. Car quand un mythe est institué autour d'un groupe (comme d'un individu d'ailleurs), que peut encore faire ce dernier si ce n'est s'engluer dans sa propre figure légendaire et jouer le rôle qui lui a été assigné de force par la horde de ses adorateurs béats ? — Et ce sera, déjà, le mot de la fin !

mardi 23 octobre 2012

Serviettes

Hier soir, je lâchais à Mary : « C'est génial, tu as presque tout acheté pour demain !
— Oui, t'as vu ça ?
— Mais les pâtes, ce sont lesquelles ?
— Les coquillettes, dans le fond de l'armoire...
— Les coquillettes de la marque Cora ?
— Oui, je crois que c'est ça...
— Ha.
— J'ai longtemps hésité avec d'autres coquillettes...
— Ç'aurait été mieux de prendre des De Cecco ou des Barilla...
— Putain, Hamil, en les achetant, je me suis dit que tu me dirais ça, en plus !
— Oui, parce qu'elles sont meilleures et tiennent mieux à la cuisson...
— Mais ça ira quand même, non ?
— Non. Demain, je retournerai acheter des De Cecco ou des Barilla... »
(Réminiscence d'une vieille séance de courses de Nouvel An qui avait prodigieusement énervé Léandra : « Non, non, ce jus de citron concentré n'ira pas du tout. Il faut absolument retourner au Delhaize pour acheter du Pulco... Du Pulco jaune, avec de la pulpe. C'est absolument nécessaire. »)

Aujourd'hui soir : « Merde, il nous manque quelque chose d'essentiel !
— Quoi ?
— Des serviettes !
— C'est pas grave, Hamil, on mettra des essuie-tout !
— On n'a plus d'essuie-tout !
— Tu sais, moi, quand je vais manger chez des amis, je n'ai jamais droit à une serviette...
— Ce n'est pas une raison !
— Ce que je veux dire, c'est qu'ils ne s'en rendront pas compte.
Moi, je m'en rendrai compte !
— C'est pas grave, vraiment.
— J'irai en acheter au "Paki" tout à l'heure... »

« J'ai été en demander un à la voisine d'en bas.
— Un quoi ? Ha, tu veux dire un éplucheur ?
— Oui, sinon ce serait vraiment trop la galère pour les patates...
— Tu aurais dû lui demander en même temps si elle n'avait pas des serviettes.
— Ha oui, zut, j'y ai pas pensé. »

« Elle est super sympa, la vieille voisine du bas. À la fin, c'est elle qui m'a remerciée quand je lui rendu son éplucheur... J'ai trouvé ça un peu "exage" ! Et elle m'a passé six jolies serviettes en papier. Regarde, Hamil, comme elles sont belles ! Six jolies serviettes rouges ! »
(Énorme soupir de soulagement.)

— Les serviettes sont l'essence du Monde. (Ce soir, du moins.) —

Les quatre invités arrivent : d'abord Fabien et sa copine Hermeline (jamais vue auparavant) puis Béatrice, la vieille copine de Mary, et Kevin l'Australien. Ce dernier ayant toujours les plus grandes difficultés à manier le français, Mary demande à ce que nous fassions un effort et parlions tous dans la langue de Shakespeare. Cela engendre parfois, au cours de la soirée, quelques situations surréalistes durant lesquelles deux francophones se parlent en anglais alors que Kevin est en train de discuter avec quelqu'un d'autre...

« C'est vraiment délicieux et bien présenté, ces machins ! lance Béatrice.
— Hé ! C'est Hamilton ! », répond Mary, comme si ceci expliquait forcément cela.

« I like the music. Very good playlist! s'exclame Kevin, un peu plus tard.
— Hey! That's Hamilton! », répond à nouveau Mary.

À un moment, j'hésite à déclarer, pince-sans-rire : « Yeah! I know: I am the perfect man! », mais je me retiens. À la place, je baragouine une phrase en anglais mal construite, dont le sens profond — pour autant qu'il y en ait jamais eu un — se perd dans le reste de la discussion.

Je ne parle pas beaucoup. J'ai plein de remarques en tête, mais elles sont trop complexes et précises pour être formulées dans une autre langue que la seule et unique que je maîtrise plus ou moins. C'est là que je me rends compte que je suis incapable de penser quelque chose autrement que de manière alambiquée, ce qui n'aide absolument pas quand il s'agit de traduire cette pensée dans une langue étrangère.

« That was delicious! Do you have some other special recipes like this one?
— Yes! I have a speciality that we call, here in Belgium, "Carbonnades flamandes". That's...
— Kevin is a vegetarian...
— Well, hum... Forget the "carbonnades flamandes" then... »

Les invités repartis chez eux, Mary me dit que c'est-pas-du-tout-une-critique-hein-mais j'ai un peu exagéré sur les différents plats, surtout qu'on est un jour de la semaine et que les quatre invités se seraient contentés de beaucoup plus simple. — Cette tendance à l'exagération est liée à un trait de caractère qui se répète dans la plupart des aspects de ma vie et que l'on pourrait résumer par ces quelques mots : refus catégorique du juste milieu. Soit je fais quelque chose pleinement, soit je ne le fais pas du tout. Je ne peux pas m'investir un petit peu mais pas trop.

vendredi 1 juin 2012

Psilocybine

L'écrit électronique pour les nuls. — À chaque fois que j'assiste à ce genre de journées d'étude, j'ai comme l'impression d'écouter les mêmes personnes réciter les mêmes communications sur les mêmes sujets, à savoir : les métadonnées, la numérisation de documents anciens, la légalité d'une signature électronique, les techniques de tri au sein d'une circonscription judiciaire de Haute-Alsace, le Web 2.0, le Dublin Core (qui est l'avenir de l'Homme, à ce qu'il paraît) et l'apport des Zéta-Réticuliens à la civilisation technologique états-unienne entre mars 1996 et septembre 1998, période durant laquelle ces extraterrestres — en orbite autour de la Lune et cachés à des centaines de kilomètres de profondeur à l'intérieur des bases secrètes qu'ils ont construites au Pôle Nord il y de cela très, très longtemps, alors que l'être humain n'était encore qu'un couillon s'essayant lamentablement à percuter un ridicule silex contre une roche ferreuse afin de créer une minuscule étincelle — ont été le plus actifs en matière de communication technoscientifique.

Donc voilà : ce matin et cet après-midi, dans une des salles de conférence de la Fondation universitaire, à Bruxelles, j'écoute avec attention huit orateurs expliquer, en gros, que nous avons encore énormément de travail à effectuer avant d'arriver à la perfection en termes de sauvegarde, de conservation et d'indexation d'un écrit électronique. Parce que, nous dit-on à différents moments, toutes nos techniques de stockage (sur disque, sur bande...) sont de la merde en barre très mauvaises, sauf peut-être la technique du gravage sur verre, mais personne ou presque ne l'a jamais utilisée et c'est bien dommage d'ailleurs — du moins c'est ce qu'on dit, je crois, dans les milieux autorisés.

Comme souvent en pareille occasion, je passe une partie de la journée en compagnie d'Adélaïde-Anne, une consœur historienne qui s'amuse également à participer de temps à autre à ce genre de colloque. (Par contre, Doëlle n'est pas là.) Je croise en outre de nombreuses connaissances (historiens, archivistes, infodociens), car ce monde est un très petit monde. « Hé ! Hamil, ça va ? », « Salut Hamilton ! », « Ha, je me doutais que tu serais là ! », « Et alors, comme ça, tu quittes l'association ? », etc. Comme d'habitude, il me faut toujours un petit moment pour être à l'aise, pour redevenir moi-même et pour dire bonjour d'un air qui ne suscite pas l'interrogation.

Je n'ai pas l'impression d'apprendre grand-chose mais je ne m'ennuie pas pour autant... Je me rends compte durant cette journée qu'il est possible d'expliquer une jurisprudence en matière de signature numérique de façon à la fois simple et comique (communication n°2) ; qu'il existe une exposition intitulée « Futur antérieur » qui mériterait un article à elle toute seule et dont il sera par conséquent peut-être question une autre fois (communication n°4) ; que l'on peut utiliser (ou ne pas utiliser) la cryptographie à des fins de signature électronique (communication n°7)...

Discussions. — À la colocation, chez Mary. J'y rencontre pour la première fois Béatrice, la compagne de Kevin l'Australien (qui n'est pas là ce soir), ainsi que Lívia, une copine hongroise de Mary. Présents également, deux autres colocataires bien connus de nos services : Jerry et Fabien...

Béatrice est une très vieille amie de Mary. Elles ont presque le même âge, se connaissent depuis l'école primaire mais ne s'appréciaient pas tellement lorsqu'elles étaient enfants : il semblerait que Mary, petite fille, était assez autoritaire (hem)... Béatrice étudie la psychologie à Louvain-la-Neuve...
« Ha ? Et quelle spécialisation ? demandé-je. Psychologie clinique ? Logopédie ?
— Tu t'y connais en psychologie ?
— Pas vraiment. Enfin, un peu...
— En fait, je voudrais me spécialiser dans la psychologie cognitive et comportementale...
(Je me rappelle l'échange dans le train avec César II...)
— Ha, tu te spécialises dans le post-béhaviorisme ?
— Euh... Oui, c'est ça... »

Lívia ne parle pas beaucoup de la soirée. Elle paraît extrêmement fatiguée. Pendant un long moment, après le repas, elle disparaît je ne sais où avec Mary. Quand elle revient dans la salle à manger, je suis en train d'essayer de convaincre les trois convives restants qu'Alan Turing était un putain de génie, un des mathématiciens des forces alliées qui a le plus contribué à casser cette saloperie de code Enigma, et qu'il a raccourci la Seconde Guerre mondiale de plusieurs années bla-bla-bla. Lívia me lance : « Ha ! Tu devrais visiter Bletchley Park, en Angleterre... 
— Ha bah oui, en effet, faudrait que j'y aille un jour...
— C'est quoi, Bletchley Park ? demande Fabien.
— Un... comment dit-on ? A mansion ?
— Un manoir...
— Un manoir où ils ont essayé de... euh... déchiffrer le code secret allemand, Enigma...
Ils ont regroupé plein de gens différents là-bas, des mathématiciens, des philologues, des cruciverbistes, des joueurs d'échecs, pour essayer de percer Enigma, la machine de guerre cryptographique allemande...
J'y suis allée avec mon copain, il n'y a pas longtemps... J'ai vu les bombs... Les bombes...
—  Les bombes ?
(Tout le monde a l'air intrigué, c'est sympa...)
— Ce sont les... euh... les ancêtres des computers... Des machines qui donnaient le cipher allemand du jour...  
— C'étaient grosso modo des ordinateurs archaïques qui pouvaient tester des millions de séquences de code par jour, afin de trouver la clé...
— Tu n'es pas obligé d'aller à Bletchley, conclut Lívia, tu connais déjà toute l'histoire ! »
(C'est quand même passionnant !)

Lívia et Béatrice sont rentrées chez elles. Mary et Jerry fument dehors. Je me retrouve seul avec Fabien et la discussion part en roue libre... J'adore quand ça se passe de cette manière. Ça me fait penser à Léandra... Je crois d'ailleurs qu'elle s'entendrait bien avec ce gars, tout compte fait. Et je pense que le Fabien en question, de prime abord très difficile d'accès, vaut la peine d'être connu. Il lit en ce moment une biographie de Nietzsche et raconte : « Ce qui est très intéressant chez ces philosophes, c'est qu'ils arrivent à vivre entièrement dans leur système de pensée... ». Je lui dis qu'il devrait lire la biographie de Wittgenstein.

Pourquoi en venons-nous à parler des pensions privées, je n'en sais rien. Toujours est-il que je lui annonce que, par principe, je refuse de cotiser à ce genre de système parce que la retraite devrait être payée de la même manière par tous et pour tous, et puis c'est tout... Mais j'ajoute par ailleurs (et c'est là que ça devient marrant) : « De toute façon, dans l'improbable éventualité où je voudrais souscrire à une pension privée, je me dis que je n'arriverai jamais à l'âge de la retraite : je mourrai bien avant !
— Pourquoi ? Tu as des raisons de penser que tu vas mourir bientôt ?
— Non, une simple intuition...
— C'est curieux.
— De toute façon, ça ne sert à rien de traîner son corps des années durant et de le voir s'amenuiser peu à peu...
Quelle drôle de façon de voir les choses. La plupart des gens ont tendance à vouloir vivre le plus longtemps possible...
— Quel intérêt ? Le fait que nous vivons ici et maintenant et que nous pouvons discuter de telles choses est extrêmement intéressant mais c'est totalement absurde. Sur l'échelle de l'Univers, ça n'a aucun sens... Alors, rallonger sa vie de trente ou quarante ans n'a aucun sens non plus.
— Je connais de vieilles personnes très heureuses... Et elles ont acquis une certaine sagesse au fil du temps...
— Une sagesse ? Qu'importe la sagesse... C'est quand on est jeune qu'on révolutionne le monde. Avec la vieillesse vient la paralysie de la pensée... Je ne veux pas être vieux... »
(C'est quelque chose qui me terrifie, bien plus que le néant : non pas la vieillesse de corps, mais bien la vieillesse de l'esprit.)

Fin de soirée. Jerry parle de l'expérience fabuleuse qu'il a eue à plusieurs reprises en absorbant des champignons hallucinogènes : « C'est incroyable. Quand tu vis ça pour la première fois, tu regardes le Monde avec de grands yeux émerveillés... Et quand tu en prends les fois suivantes, tu reconnais la sensation et tu te dis : "Chouette, ça y est, ça recommence !" Quand tu es sous l'effet des champis, tu regardes, tu entends, tu goûtes, tu sens tout de manière exacerbée. Tu es capable de t'extasier sur chaque brin d'herbe pris séparément. Tout ce que tu manges possède beaucoup plus de goût que d'habitude. Et tu développes une logique parallèle que jamais tu ne développerais en temps normal. »

Mais c'est qu'il donnerait envie d'en prendre, le salopiaud ! Je mets une option sur le projet, tout en redoutant les pensées qui pourraient se libérer si je venais à ingérer un tel désinhibiteur.

mercredi 14 mars 2012

"Cométoutapal ?"

Dès les toutes premières secondes où elle a posé son regard sur moi, depuis une table contiguë à la nôtre, au Supra Bailly, j'ai su qu'elle allait m'emmerder et que j'aurais le plus grand mal à m'en dépêtrer. Espagnole, la cinquantaine, une Leffe blonde devant elle. Saoule, pour autant que je puisse en juger. Et, à moins que mon "radar" soit complètement bousillé — ce qui est tout à fait possible —, à la recherche d'un homme. Elle me regarde de biais. Je ne la regarde pas mais je sais qu'elle me regarde. Curieuse impression que celle de se sentir observé par quelqu'un qui se trouve à la limite de son angle de vision. Elle profite que Mary est partie aux toilettes pour tenter une approche. Elle me dit quelque chose comme :

« Comé... hé... Toutapal
—  Pardon ?
Cométoutapal ?
— Je suis désolé, je ne comprends pas.
Ta... ... nom ?
— Ha ! Je m'appelle Hamilton.
Anébo. Anébo.
— Je suis vraiment désolé, je ne comprends pas...
A-né-bo. 
— Euh...
Onébo ?
— Ha ? "On est beau" ? C'est ça ?
Onébo, si ! 
— Excusez-moi, Madame, mais je ne comprends rien, même quand je comprends tous les mots de la phrase. 
Sitouveu canarette, tou dis stop et onnarette. Papobrème. »

Elle me touche le bras. Je déteste quand on me touche le bras — du moins dans une circonstance pareille. Je lui dis : "D'accord ! Hé bien alors je vous dis stop !" Elle fait un geste de recul mais ne semble pas fâchée. Elle me montre ses mains comme pour me prouver qu'elle est au-dessus de tout soupçon. J'ai l'impression de voir une copie féminine de Vinge. "Papobrème. Onébo. Soiré !" Entretemps, Mary est revenue de sa pause pipi. Je lui fais comprendre mon exaspération à l'aide de mimiques dont moi seul ai le secret. C'est là que la dame repasse à l'attaque. Elle s'adresse à Mary désormais et répète sans cesse : "J'ai escantroisan. En Belgique doupui quotran !" Mary est sans pitié. Elle a une idée : "Hamil, je sais que c'est moche mais la seule manière de nous en débarrasser, c'est de faire comme si elle n'existait pas !" Je suis incapable d'agir comme cela.

La situation m'en rappelle une autre : une discussion avec Lewis à la terrasse du club de badminton. Un homme s'approche de notre table avec en main une cigarette éteinte. Il demande du feu. Je lui prête un briquet. Lewis me demande : "Hamilton, tu fumes ?" Je lui réponds : "Non, tu le sais bien, Lewis, que je ne fume pas, mais j'ai quand même toujours un briquet sur moi." Le gars qui a demandé le briquet s'insère alors dans la discussion et parle de sa vie : "Moi, je fume depuis que j'ai quinze ans..." Il n'a pas le temps de développer, le bougre, car Lewis se tourne vers lui, le regarde droit dans les yeux et lui lance, l'air très docte : "Pourriez-vous nous laisser à deux, s'il vous plaît, Monsieur ?" Le mec est reparti illico presto, sans broncher. 

Dans le cas présent, je dois choisir entre la négation pure et simple (je fais comme si elle n'existait pas), l'acceptation (je continue à l'écouter) et la franchise (je lui dis à nouveau d'arrêter). La troisième solution me semble la meilleure. Après cinq minutes, je lâche donc à la dame : "S'il vous plaît, pourriez-vous arrêter ça ? Je voudrais parler avec elle maintenant...", en désignant Mary.

* * *

Aujourd'hui donc, je passe la soirée avec Mary. Elle me propose de manger chez elle pour le souper puis d'aller boire un verre dans le coin. Deux de ses colocataires sont là : Jerry (dont l'humeur semble assez sombre ce soir) et Fabien. Au menu : des saucisses et une salade de pâtes aux concombres (!) et autres légumes.

Durant le souper, Mary et Jerry s'en vont fumer à intervalle régulier, dans le jardin. Fabien, qui ne fume pas, en profite pour développer son avis sur la cigarette : "C'est très curieux, quand on y réfléchit. On voit des gens fumer et on se dit que c'est normal, car ça fait partie de notre société. Pourtant, on sait qu'en fumant, on réduit son espérance de vie. La cigarette est nocive, mais les gens s'en foutent parce que les fabricants de cigarettes ont réussi à la rendre cool, à la rendre sympa..." (Le pouvoir de la propagande pro-tabac — je ne peux que le rejoindre sur ce point.)

Fabien finit par dire, sous forme de boutade, que "si les fumeurs étaient vraiment intelligents, ils ne fumeraient pas." J'ai un avis différent : "Ça n'a rien à voir avec l'intelligence. C'est une question de mise en balance. Les fumeurs mettent en balance l'instant présent, où ils sont en bonne santé et fument [parce ça leur fait plaisir, parce que ça les rend cool ou parce qu'ils sont intoxiqués] et l'éventualité d'une mort précoce dans l'avenir." Autrement dit : très peu de personnes réfléchissent en termes "rationnels" quand il s'agit de plaisir ; ils se disent : "Ce n'est pas parce que ma tante fumeuse a eu un cancer du poumon que je vais en avoir un..." Si je posais tous mes actes de manière rationnelle (pour autant que ce terme ait un sens), j'arrêterais de boire... Et je m'achèterais un appartement à la mer... Et je promènerais mon chihuahua sur la digue... Et je ferais tout plein de choses toutes aussi fun les unes que les autres.

* * *

Toutes ces péripéties ne m'empêchent pas de discuter avec Mary, que ce soit au Supra Bailly en compagnie de l'Espagnole collante ou au Bistro des Restos, où j'ai l'occasion de voir Ivanovic marquer un quatrième goal contre Naples à la 105e minute. Tout le café saute et gueule car Chelsea est qualifié. C'est chouette. J'en ai rien à foutre.

Une question de Mary pour terminer : quelle est la différence entre "persister" et "subsister" ? Les éventuelles réponses à cette épineuse question ne peuvent dépasser huit pages, merci.