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lundi 3 décembre 2012

Théâtre de marionnettes

Mary, de retour à l'appartement, entame une discussion qui ne s'est pas déroulée de cette manière :
« Hamil ? Je peux te dire quelque chose ?
— Hmmm ? Mais oui !
— J'ai vu Fabien hier soir, au Bar du Matin, et il m'a expliqué qu'il était tombé par hasard sur ton blog — déjà, il faudrait qu'on m'explique comment on peut tomber par hasard sur ton blog, mais passons !... "Tiens, Mary, tu t'es abonnée au Monde ?", m'a-t-il dit... En fait, il le savait parce qu'il lisait ton journal !
— Ha, oui, ha-ha ! Amusant...
— Et donc, je suis tout de même allée voir ce que tu y racontais, sur ce blog, même si j'avais pensé de prime abord ne jamais y aller, de peur d'y lire des choses que je n'avais pas envie de lire... Et je voulais te dire — mais je ne suis pas fâchée, hein ! — que tu simplifies quand même énormément ce que je raconte, que c'est tout de même bien plus complexe que ça ! Aux yeux de personnes qui ne me connaissent pas, je passe presque pour une conne... Et cette histoire où je te dis que "tu parles comme Fabien", que "tu es beaucoup trop élitiste"... En fait, j'ai l'impression que c'est toi qui a exprimé cette pensée en tout premier lieu, et non moi ! »

Voilà qui est rectifié !

Ce journal n'a absolument rien à voir avec la vie. En doutiez-vous encore ? Tous les traits y sont exacerbés au point de ne plus rendre compte d'une quelconque réalité. Léandra s'y exclame (« Ha ! Hamil ! J'ai une idée ! ») ou y soupire (« Pfff, rien ne va ! »), mais ce n'est pas la vraie Léandra, ou si peu. Andrew n'y parle que de Mao, de Tsé, de Tung ou d'émissions culturelles, mais ce n'est pas le vrai Andrew, ou si peu. Mary y possède constamment un air confiant et péremptoire, mais ce n'est pas la vraie Mary, ou si peu...

Et quel rapport entre le Lionel bégayant et hésitant de tous les jours et cet Hamilton qui semble avoir réponse à tout, qui fait semblant de comprendre Schopenhauer, Nietzsche et Wittgenstein ? — Hamilton est la version papier, héroïque et imaginaire de ce Lionel somme toute banal. (Une sorte de Superman légèrement plus élaboré, quoique !)

Tout ce que je raconte de faux sur les gens dans ce journal est donc l'aveu de ma propre impuissance : c'est moi-même qui suis incapable de rendre la complexité d'une parole ; c'est moi-même qui, en dernier recours, ne comprends rien et suis à blâmer pour l'étroitesse de ma pensée ; c'est moi-même, encore, qui passe sous un prisme déformant toute la réalité qui arrive jusqu'à mes sens !

Que penser d'un spectacle de marionnettes quand le marionnettiste est un empoté ?

mercredi 31 octobre 2012

Archéologie

Après quelque dix ans de pas grand-chose, voilà donc cet étonnant état d'esprit dans lequel je me trouve aujourd'hui plongé : entre remise en question radicale et recherche d'autres mondes. Il m'aura fallu traverser deux océans — le couple et la solitude accompagnée — pour extirper ce vieil Hamilton de son long séjour en profondeur, piégé sous les multiples strates d'une inavouable débâcle.

Il est des voyages qui ne demandent aucun déplacement. Ce sont ceux que j'organise dans le petit jardin privé de mes pensées. Changer la configuration de ce parterre très particulier — remodeler entièrement son paysage — est la plus difficile et la plus dangereuse des tâches. (Si j'enlève l'une des plantes ornementales qui s'y trouvent, mieux vaut ne pas la remplacer par une mauvaise herbe camouflée en rose.)

Je dois mener simultanément plusieurs combats singuliers : contre l'idéalisme (au sens philosophique) qui risque de me percuter si je baisse la garde ; contre un certain pessimisme romantique qui me rend flou et passif ; contre ma propension à jouer constamment un rôle, à dire ce que je ne pense pas dans le simple but de passer pour « normal ».

Dans ce journal, j'arrive parfois à être parfaitement naturel et à laisser libre cours à mes réflexions, sans aucune entrave. Or, j'apparais rarement de cette manière en public. C'est en ce sens que je déclare jouer un rôle. — Curieusement, Lionel est moins réel qu'Hamilton. Et pourtant, dans la vie de tous les jours, seuls les amis très proches pourront repérer le second à l'intérieur du premier.

Lire Schopenhauer, le digérer et le transformer. — Lire Nietzsche ?

Lire rend-il plus intelligent ? Tout dépend, je suppose, des ouvrages que l'on daigne ouvrir. Car il est aussi des lectures — et c'est là une certitude — qui rendent plus bête.

Le fait de se croire plus intelligent qu'on ne l'est réellement permet quand même d'accomplir, dans une certaine mesure, quelques merveilles. Mais le petit miracle s'arrête dès qu'on ajoute à cette croyance le moindre soupçon de vantardise. — Alors, aux yeux du monde, on ne passe plus que pour un clown pédant ; le dindon de la farce en quelque sorte.

Là où le contentement s'installe, débute la médiocrité.

Une dernière note dissonante. — Toute la subtilité de l'avant-dernier album de Grizzly Bear (Veckatimest, 2009) est contenue dans la chanson « Ready, Able ». En moins de cinq minutes, cette dernière révèle les trésors d'inventivité dont sont capables les quatre musiciens new-yorkais. — Est-ce un steelpan que l'on entend au loin derrière chœurs, orgues et batterie au cours de la grande envolée céleste de la deuxième minute ?

jeudi 1 septembre 2011

Contre-journal

J'ai du retard dans l'écriture de ce journal, alors j'ai décidé de faire un contre-journal pour ce 1er septembre. Le concept : je reprends la partie du journal de mon amie Léandra où je suis présent et je décris les mêmes événements, mais à ma façon. Mon frère Lionel, qui regarde à l'instant (comme souvent) par-dessus mon épaule pour lire ce que je suis en train d'écrire, trouve que c'est vraiment une idée de gros flemmard, mais je l'emmerde.

* * *

Ce soir, je suis invité chez Léandra. J'arrive chez elle vers 19h avec des Chimay blanches (il n'y a plus d'Orval au Delhaize des Guillemins), que je mets directement au frigo (en fait, je le fais presque machinalement : je ne demande même plus). Léandra est encore sous antibiotiques et carbure donc au jus de clémentines. On mange, on discute, on sort évidemment l'ordinateur. Je dois gérer les commentaires de mon "Devinoscope". Léandra n'est toujours pas convaincue que modérer les réponses avant publication soit une bonne idée : elle trouve que ça enlève le côté palpitant du jeu. Mais comme elle semble être la seule ou presque à penser ça, elle écrase. Personnellement, je n'ai pas d'avis : j'ai juste envie de tester les deux systèmes (avec et sans modération), afin de faire un choix en fin de week-end...

Léandra fera un repas tout simple : du chili con carne, accompagné d'avocats. C'est une bonne idée. J'aime bien les avocats, mais là, ils sont vraiment immangeables car vraiment pas assez mûrs. Léandra les coupe en petits morceaux et essaie quand même de les manger, mais elle abandonne après quelques minutes. Je parle d'une technique pour les faire mûrir très rapidement, sans doute la réminiscence très lointaine d'une émission TV que j'ai dû entendre il y a des années... La technique consisterait à malaxer fortement les avocats dans ses mains pendant un quart d'heure environ, mais j'ai l'impression en en parlant que c'est du grand n'importe quoi. Plus tard, j'irai voir sur le Web. Si certains citent également cette technique, d'autres parlent de leur truc à eux : les faire rouler sur une table (ou à la main, sous les aisselles ?) ; les placer à côté d'un citron, d'une pomme ou d'une banane ; les sortir à température ambiante ; les mettre dans un sac papier ; les mixer ; les cuire au four à micro-ondes (!) ; les passer rapidement dans l'eau bouillante ; les acheter déjà mûrs chez le marchand (l'inventeur de cette technique ne s'est pas vraiment foulé) ; leur gueuler dessus ; les cajoler ; les soumettre à une salve de rayons gamma ; les faire manger par un chat innocent ; etc.

Léandra a également acheté des fraises pour le dessert. Elle me demandera si je veux les manger avec du sucre directement dessus ou si je préfère le sucre à part, "comme Andrew". Léandra est très prévenante avec ses invités. Je m'en fous un peu, mais je demande quand même une sous-tasse de sucre, pour ne pas que celui-ci baigne et fonde sur les fraises. Tout ça pour manger trois fraises en tout et pour tout (hé ouais, car, à ce moment-là, se prépare dans mon ventre une petite crise dont l'apogée sera atteinte vers 3 heures du matin).

Nous passons un long moment à inventer de nouvelles devinettes visuelles et nous amusons bien. Pour trouver de l'inspiration, Léandra sort un livre de peinture et son fameux "Lagarde et Michard" sur la littérature du XXe siècle. J'essaie d'utiliser son ordinateur à plusieurs reprises pour effectuer des recherches sur le Web, mais sa connexion rame. Faut dire que ce n'est pas vraiment sa connexion, mais celle qu'elle pique à l'un ou l'autre de ses voisins, et cela depuis des plombes. Je n'arrive toujours pas à comprendre comment elle arrive à vivre avec un Wi-Fi aussi instable, d'autant plus qu'avoir un accès au Web est totalement vital pour elle. La chose a sans doute un rapport avec sa phobie de payer les factures. Léandra m'explique que pour améliorer la connexion, il faut toucher la prise d'alimentation du PC. C'est du grand n'importe quoi à mon humble avis, mais ça m'amuse beaucoup de faire de d'humour en répétant ce bête geste à différents moments.

Durant la soirée, je reçois un courriel de Christelle. Le message me donnera le cafard pendant quelques minutes.
À un moment, on parle de Jonas et la soirée devient subitement plus tendue. La raison : cette bête histoire de running gag qui date de la soirée de samedi soir chez moi. On s'était dit, Emily et moi, qu'on allait inviter Jonas de 23h à 23h30, juste pour qu'il fasse la vaisselle. Léandra l'a très mal pris car ça l'irrite profondément que son amour blessé devienne un sujet anodin, dont on peut plaisanter. Elle trouve que c'est dévaloriser quelque chose d'important pour elle et en lequel elle a cru. Pourtant, ce n'est pas du tout ça, mais juste une gentille blague débile sur une manie, un peu comme si on rigolait de mes besoins de symétrie ou du fait que je passe beaucoup de temps dans ma baignoire, comme Marat. J'ai beau tenter de me mettre à la place de Léandra, imaginer une situation similaire, j'ai du mal à comprendre le malaise. Je finirai par comprendre ce qu'elle veut dire, mais vraiment avec beaucoup de mal. C'en est presque flippant.

On finit par discuter d'autre chose : de tout et de rien, de nos amis. Léandra ne me proposera pas de café. De toute façon, je n'en aurais pas pris (j'avais déjà du mal à terminer ma Chimay blanche – d'ailleurs, pourquoi a-t-il fallu que je la termine ?). Je quitte son appartement et reviens chez moi vers minuit. Je ne peux alors plus rien faire, si ce n'est me tordre dans mon lit pendant environ quatre heures. Je suppose que c'est toujours ce même problème de calculs à la vésicule biliaire. Je sais des heures à l'avance quand je dois me préparer à une mauvaise nuit. Par contre, à la fin de la crise, la douleur passe d'un seul coup. À certains moments, c'est difficilement tenable. J'essaie de penser à autre chose, de lire des BD, mais j'arrive à peine de me concentrer... Il faut vraiment que je me rende chez le médecin la semaine prochaine.

Je me demande si ces crises sont purement physiques ou si elles ont une quelconque relation avec mon état psychologique du moment. Autrement dit : les courriels que je reçois durant une soirée peuvent-ils influencer mon état physique ?