samedi 8 octobre 2011

Douleurs & astrologie

Beaucoup moins d'événements à raconter qu'hier...

Je passe la nuit dans ma chambre d'hôpital. Toutes les deux ou trois heures, une infirmière d'une très grande gentillesse vient prendre ma tension, ma température et vérifier le gros pansement qui m'entoure le nombril. Et surtout elle vient ajouter à ma perfusion intraveineuse une pochette magique de Tradonal ou d'un autre produit analgésique. Le matin, j'ai enfin droit à un déjeuner, ainsi qu'à un café ! Curieusement, alors que je n'ai plus rien dans le ventre depuis plus de 35 heures, il faudra que je me force à manger.

Vers 9h, un jeune docteur signe mon autorisation de sortie. Je dois juste attendre mon chirurgien, qui doit arriver vers 10h, pour les "dernières explications" et les "papiers". Ma mère arrive et attend avec moi. Elle a un début de migraine (heureusement, elle a avec elle son "produit miracle" : de l'Imitrex – le Sumatriptan : une molécule qui lui a changé la vie !). Le chirurgien arrive à 11h30, en costume de ville, et me libère une bonne fois pour toute.

Ma maman doit absolument boire un café et manger quelque chose. Vers midi, je l'emmène donc à la Maison du Peuple de Saint-Gilles, à cinq minutes de l'hôpital (on ne se refait pas !). J'en profite pour poster le texte d'hier. Un peu plus tard, direction la voiture et la maison de famille, où ma fille m'attend, avec mon père. Dis-donc, Hamilton, il est vraiment passionnant ton journal aujourd'hui !

Le chirurgien m'a dit tout à l'heure : "Pas de régime particulier ; juste éviter les graisses superflues dans un premier temps". Arrivé à la maison, j'ai faim et je tente donc le test ultime : manger des toasts tartinés de steak tartare "à l'italienne" que j'ai préparé avec amour (bœuf cru, parmigiano reggiano, huile d'olive à l'ail, jus de citron, sel, poivre noir et basilic). Ça passe sans problème. Pour la bière, par contre, je vais attendre un peu (faut pas déconner, non plus).

Une constatation : les antidouleurs sous forme de perfusion intraveineuse fonctionnent bien mieux que le Dafalgan par voie orale que mon docteur m'a prescrit. Pour la première fois depuis la salle de réveil, en fin d'après-midi, une douleur sourde et continue me tiraille le ventre. Durant la majeure partie de la soirée, je devrai ainsi me coucher sur un sofa-relax emprunté à ma bobonne. Gaëlle est triste : "Je n'aime pas quand tu as mal", me dit-elle. Ne pouvant rien faire d'autre ou presque que de rester allongé, j'en profiterai pour travailler sur un projet urgent de devinettes commandées par Léandra et pour commencer la réalisation de la première des nombreuses cartes schématisant le voyage de Zapata et d'Amy (un grand projet qui me tient à cœur et qui me passera le temps).

* * *

À la télévision, le soir, ma mère regarde encore et toujours On n'est pas couché, cette putain d'émission à la con de Ruquier. Certains invités, comme Nicolas Dupont-Aignan (applaudi toutes les deux minutes par le public pour son discours populiste à deux balles) et Ivan Levaï (défendant corps et âme DSK en racontant tout et n'importe quoi sur le métier de journaliste), m'énervent déjà prodigieusement... Mais la palme d'or revient à l'astrologue Élizabeth Teissier... En fait, pour tout dire, je me contrebalance pas mal qu'elle écrive des thèmes astrologiques à destination de gens assez crédules pour croire que les positions d'une planète ou d'une constellation quelque part dans le ciel puissent avoir une quelconque influence sur leur vie. C'est leur problème. 

Par contre, ce que je ne supporte pas, c'est qu'elle ramène son discours de charlatan à de la science. Car, oui, Messieurs-dames, "pour faire un thème astrologique, on se réfère à des données ob-jec-ti-ves", à savoir des informations fournies par la NASA. Quel rapport ? Se baser sur des données scientifiques suffit-il pour être scientifique soi-même ? Ben nan. Personne sur le plateau n'était là pour lui rappeler la définition d'une science et c'est bien dommage, parce que c'est fondamental : une science est soumise à l'épreuve constante de l'observation et de la vérification. Par exemple, la théorie de la gravitation de Newton est une théorie qui, soumise à des observations de plus en plus précises, a montré ses limites au XXe siècle, pour être remplacée par une autre qui décrivait mieux la réalité (la relativité générale). Même en sciences humaines, on ne peut pas raconter n'importe quoi : si, en histoire, un gugusse s'amuse à affabuler sur un sujet donné, il va vite se faire démolir par ses pairs. 

Henri Poincaré : "On fait la science avec des faits, comme on fait une maison avec des pierres ; mais une accumulation de faits n'est pas plus une science qu'un tas de pierres n'est une maison."

Bref, c'est comme ça qu'on avance en sciences : par la confrontation des théories au réel. Dire que l'astrologie est une science signifierait que tous les événements prédits a priori devraient avoir eu lieu a posteriori, ce qui est loin d'être le cas, évidemment (c'est juste du hasard). Mais Élizabeth est forte : elle a trouvé une parade, elle travaille maintenant également à l'envers : quand un événement est passé, elle l'explique a posteriori par l'astrologie. Le 11 septembre 2001 et les récentes "révolutions arabes", c'était à cause de l'activité solaire, oui Monsieur ! Au secours !

Bon, tout compte fait, malgré ma prédiction du début, j'aurai tout de même réussi à écrire une petite tartine aujourd'hui... Tout ça grâce à Élizabeth Teissier.

vendredi 7 octobre 2011

Unité 410

Aujourd'hui, c'est un journal un peu spécial : fruit du miracle technologique, ce message est posté alors que je suis selon toute vraisemblance profondément endormi dans un des blocs opératoires du CHU Saint-Pierre à Bruxelles, en train de me faire triturer le ventre par un chirurgien italien hilare. Je suis intubé (et non entubé : ne pas confondre les deux !), j'ai un cocktail anesthésique qui coule dans mes veines, fait d'analgésiques (pour faire moins mal), d'hypnotiques (pour faire dodo) et de curare (pour me paralyser). Hier soir, avec Tom et ma mère, en parlant de cette histoire de curare, nous étions morts de rire en imaginant que l'anesthésiste serait peut-être un Indien d'Amazonie, en costume traditionnel, venant m'endormir avec sa sarbacane.

Bref, si je suis encore en vie après cette bête opération, je viendrai écrire ci-dessous comment tout ça s'est déroulé. Si je suis mort, ça va être beaucoup plus difficile d'écrire quoi que ce soit, forcément. 

Allez, salut, et encore merci pour le poisson.

* * *

Il semblerait que ma famille, mes amis et mes collègues vont encore devoir me supporter un petit peu car je suis toujours bel et bien en vie (ben évidemment, ducon !). Ce n'est que partie remise cela dit : la mort n'est qu'une question de temps, de patience... Sinon, la journée de ce vendredi s'est déroulée comme se déroule une journée à l'hôpital. Ci-dessous un compte rendu en bonne et due forme de mon passage sur le billard.

Je rentre à l'hôpital vers 8h du matin. Ma mère m'accompagne. Après mon admission et la découverte de ma chambre (une chambre simple car il n 'y a plus de chambre double disponible : je ne vais pas m'en plaindre !), ma mère me propose de rester. Je décline : elle est gentille et attentionnée envers son fils unique mais je n'ai plus huit ans, bordel ! Je veux être "seul" (pour autant qu'on puisse vraiment l'être dans un hôpital). Je n'ai vraiment pas envie de l'avoir dans les pattes toute la matinée, pendant que je me rase le ventre, qu'on vient prendre ma tension, etc. Ma maman s'en va donc (plus tard, j'apprendrai qu'elle en a profité pour nettoyer tout mon appartement !).

La partie de l'énorme bâtiment dans lequel je me trouve s'appelle l'Unité 410 (comprendre : bloc 4, 10e étage). "Unité 410", ça en jette à donf : le nom pourrait même servir de titre pour une série d'horreur américaine : "[Voix off caverneuse] Bienvenue à l'Unité 410 ! Cet endroit maudit où des chirurgiens italiens fous enlèvent des vésicules à vif par pur plaisir sadique !".

Une infirmière m'identifie à l'aide d'un petit bracelet portant mon nom (le genre de bracelet en plastique que l'on se met au poignet dans les festivals de musique). Une pensée me traverse l'esprit : ha ouais, pas con ! Comme ça, à la morgue, ils pourront m'identifier directement ! L'infirmière me demande aussi d'enfiler des bas anti-thrombose ridicules et un habit d'hôpital dévoilant une partie du dos ainsi que la raie des fesses. C'est d'un chic ! Quand je lui demande s'il faut que je garde autre chose comme vêtement, elle me lance avec un grand sourire, un peu à la manière d'une sorcière vaudou : "Naaaan, vous devez être nuuuu comme un veeeer !". Elle m'apporte enfin un Xanax, à prendre un peu avant l'opération, pour me calmer (JE SUIS TRÈS CALME POURTANT !).

Pour passer le temps, je regarde la télévision. Dans La Clef des Champs, l'émission pastorale de Philippe Soreil, j'aperçois une dame qui gère une sorte de gîte tout confort. Elle porte le même nom de famille que Perrette et, bien que plus vieille, possède indubitablement un air de ressemblance avec cette dernière (la bouche un peu pincée, notamment). Elle doit sans doute être de sa famille : faudra que je demande à Léandra. Sur une autre chaîne, une émission sur un projet de préservation de graines végétales (une "Arche de Noé" pour le monde des plantes). L'idée : placer dans un bunker, dans le froid de la Norvège, de nombreux germes de plantes, afin de sauver la biodiversité et permettre à des populations soumises à la sécheresse et à la famine de survivre en leur fournissant des graines en cas de besoin. Plusieurs huiles sont là : une Prix Nobel de la Paix qui se les gèle ainsi que Barroso, le président de la Commission européenne... En arrière-plan, des Norvégiens qui chantent un chant patriotique débile, vantant le retour au pays froid. Plus tard, toujours à la télévision, un reportage sur le "Château de la Tomate" : une superbe propriété domaniale possédée par un certain prince Louis Albert de Broglie, dit le "Prince jardinier", qui est tout fier de son projet : cultiver 650 types de tomates différentes dans ses jardins. Et c'est vrai qu'elles sont belles, ses tomates. Elles me donnent l'eau à la bouche, d'autant plus que j'ai faim (je suis obligé d'être à jeun pour mon opération). Le prince a un look d'aristo pur jus : quand il bêche la terre, il porte un superbe costume d'un blanc immaculé (m'enfin !) ; quand il va dire bonjour à son jardinier, il est en costume trois pièces, avec cravate et tout le toutim. Enfin, c'est toujours mieux de cultiver ses tomates au soleil que d'enfourcher son canasson pour partir en croisades...

À 11h15, plus tôt que prévu, une dame sympa et décidée vient me chercher : "Voilà, on vous emmène au bloc !". Elle trimballe mon lit au travers de nombreux couloirs de l'hôpital, prend un ascenseur et me parque dans un couloir, en faisant une sorte de créneau : "Une infirmière va passer vous chercher". Une autre dame patiente dans son lit à côté de moi. Après une demi-heure d'attente, on vient effectivement me chercher, direction la salle d'opération. J'adore les salles d'opération, je suis tout excité ! J'adore observer et aussi me retrouver dans des situations peu fréquentes, voire inconnues ! Dommage que je n'ai pas mes lunettes. Mon chirurgien est là et m'accueille : "Ha, Hamiltono, on y est, ici c'est le bloc opératoire !". Une radio posée au fond de la pièce passe une petite musique joyeuse. Le chirurgien : "C'est pour nous détendre durant le travail : on est là toute la journée, nous, hein". Puis, il rigole : "Mais rassure-toi, je ne vais pas me mettre à danser !". J'adore ce gars. Le sympathique anesthésiste au bandana de la dernière fois est là aussi, ainsi que deux jeunes assistantes gentilles et attentionnées. On dirait une bande de copains : ça met en confiance. L'anesthésiste me lance : "Regardez-le. Vous allez vous faire opérer par un professeur de chirurgie, s'il vous plaît ! Et il prépare ses instruments tout seul, comme un grand [et il a même un site Web !]. Si on était à l'hôpital Érasme, le chirurgien serait déjà en train d'engueuler son personnel !"


* * *

– Voilà Monsieur, on commence à mettre le produit, ça va piquer sans doute un peu à la main et... allez... sans... dou... a...

(...)

Sommeil sans rêve...

(...)


Je pense que je me suis brièvement réveillé durant l'opération. Pas de douleur, pas de vision (impossible d'ouvrir les yeux) mais l'ouïe fonctionnant parfaitement ("Petit problème, là..." ; long silence ; "Ah voilà, c'est reparti..."). Et surtout : cette impossibilité (ou cette sensation d'impossibilité) d'aspirer le moindre centimètre cube d'air, avec l'impression d'étouffer sans vraiment étouffer. Je ne sais pas si je me suis réellement réveillé à cause d'un manque d'hypnotiques (je ne sais même pas si c'est possible) ou si j'ai rêvé de ce truc de bout en bout (peut-on rêver sous anesthésie ?). N'empêche, j'ai ce souvenir-là en mémoire...


(...)

On m'appelle en salle de réveil. Comme d'habitude, je passe du statut de sommeil régulier à celui d'éveil total, presque d'un coup : "Ha mais vous êtes déjà très bien réveillé, c'est bien !".


* * *

Quand je reviens dans ma chambre, ma mère est de nouveau là. Lewis me téléphone peu après, en utilisant le numéro de téléphone de ma chambre. C'est, dit-il, la dixième fois qu'il essaie ! Extraits de son discours : "Ah, je suis rassuré : je vais pouvoir enfin sortir de chez moi" ; "Tu sais, mon grand, tu n'es pas seul !"... C'est gentil à lui, mais c'est quand même dingue qu'autant de personnes ne se rendent pas compte que je n'ai pas besoin de soutien ou de réconfort de ce type (c'est-à-dire du genre "mielleux protecteur"). Et, sinon, oui, je sais que je ne suis pas seul.

Vers 18h30, Léandra et Andrew viennent me rendre visite, avant d'aller manger dans un "restaurant surprise" choisi par Andrew. Alors, ça, ça me fait plaisir ! Léandra a apporté des galettes Jules Destrooper. Hé merde, comble de malchance : je ne peux toujours rien manger ni boire... Andrew m'offre un recueil de poèmes sur la mémoire (vu que c'est mon dada, pour le moment). Faudra que j'en reparle une autre fois.

Une fois que tout le monde est reparti, j'écris rapidement ce texte (j'espère qu'il n'y a pas trop de fautes), je joue un peu à Spelunky (le seul jeu installé sur ce petit PC) puis je glande devant la télévision (ça change de mon habituelle vie sans petit écran !). Vers minuit, je décide de m'endormir du mieux que je peux, malgré la perfusion qui me gène légèrement au niveau de la main gauche...

jeudi 6 octobre 2011

Larves

J'ai un peu trop bu hier soir avec Mary et je le ressens au lever, tôt ce matin. Dans le train, la sensation passe, fort heureusement... Plus tard, j'apprendrai que Mary trouve qu'elle a, elle aussi, un peu trop forcé sur la boisson hier...

Aujourd'hui, j'apprends que Steve Jobs est mort. La nouvelle fait le tour de la planète et tout le monde vante depuis lors les mérites de cet "esprit visionnaire". Merde alors ! Maintenant que ce couillon est mort, on va devoir se taper des apologies de son système à la con, machine à fric fermée et pur produit capitaliste ? Le jour où Richard Stallman, gourou du libre, passera de vie à trépas, en parlera-t-on autant dans les journaux ? Ce qu'il propose (le copyleft, le GNU, les logiciels libres et la philosophie qui les accompagne) est éminemment plus sympathique. Donc voilà : j'emmerde Steve Jobs. Dis-donc, Hamilton, ça te sert à quoi de critiquer un cadavre, à part de faire comme "les autres" ? Oh mais je ne critique pas vraiment le gars : plutôt l'hagiographie (pour reprendre un terme à propos utilisé par un pote sur Facebook) que certains journaux lui font, maintenant qu'il est décédé...

Une rude journée s'annonce au boulot aujourd'hui. La raison : je dois terminer en huit heures à peine, en raison de mon opération chirurgicale avancée à demain, une série de tâches qui auraient dû me prendre encore deux ou trois jours. C'est dans ce genre de circonstances que je me rends compte que le travail est "élastique" : sous pression, je travaille mieux, plus vite et je suis plus concentré. Je n'aimerais néanmoins pas travailler comme ça tous les jours (de la journée, je n'ai pas arrêté de me ronger les ongles et de boire des tasses de café). Parmi les travaux que je dois finaliser, il y a entre autres un article sur la mémoire orale ; apprendre à mon chef comment intégrer une nouvelle publication sur notre site Web ; expliquer comment réaliser, gérer et envoyer une lettre d'information ; et aussi et surtout : faire rire mes collègues une dernière fois au cas où mon opération de demain se passerait très mal et où je rejoindrais Steve Jobs... euh... où ça ? Hé bien nulle part en fait.

Durant le trajet de retour à la gare, en voiture, j'ai une discussion intéressante avec mes collègues Lodewijk et Wynka sur la résistance à l'oppression, avec cette question subsidiaire : une existence "trop facile" (comme c'est dans une certaine mesure le cas dans une démocratie en temps de paix) rend-elle les gens plus mous ? Je repense à L'Armée des ombres de Melville : ce sont les circonstances difficiles qui forgent les destins extraordinaires. Trop de confort tue-t-il toute forme exacerbée de lutte et de remise en question d'un système donné ? Prisonniers d'une technologie confortable (on en revient à Steve Jobs !), entourés de luxe (façon de parler) comme nous le sommes, la remise en question du système dans lequel nous vivons en devient-elle larvée ? Le débat est complexe car, d'un autre côté, le système dans lequel nous vivons permet justement la critique. L'idée rappelle aussi (et encore une fois) celle contenue dans le cycle de Dune de Frank Herbert. Les fremens, au départ peuple féroce et guerrier régenté par des règles démesurément strictes à cause du climat exagérément hostile dans lequel ils vivent (une planète qui n'est qu'un immense désert de sable), perdent cette radicalité dans le courant des millénaires, au fur et à mesure que leur planète devient... un jardin.

* * *

Ce soir, ma mère vient dormir chez moi pour deux jours. La raison : être là pendant que je me fais opérer. Ce soir également, Tom passe chez moi pour voir mon vélo pliable. Le deal : il me l'échange contre son VTT. Plus tard, nous allons boire un verre au Moeder Lambic, avec Emily. Réunion bizarre et rare : Tom, Emily, ma maman et moi assis à une même table, dans un café bruxellois. Emily et ma mère boivent du jus de pomme-fraise bio. Tom et moi buvons deux bières (les deux dernières avant qu'on m'enlève une partie de mon corps : les deux dernières tout court peut-être !). Léandra me téléphone pour me souhaiter bonne merde pour demain. En fin de soirée, ma mère paie toutes les consommations (c'est de famille).

Aujourd'hui, beaucoup d'amis et de collègues m'ont demandé si j'étais stressé pour mon opération. Pas le moins du monde (je n'ai aucune prise sur ce genre de chose, alors pourquoi stresser ?) : en fait, pour tout dire, je suis plutôt excité à l'idée de passer sur le billard (je ne dois pas être tout à fait normal).

mercredi 5 octobre 2011

Analyse ? Analyse ? Est-ce que j'ai une gueule d'analyse ?

Ce matin, je suis de nouveau à l'hôpital : avant ma petite opération, je dois voir un anesthésiste et donner un peu de mon sang pour analyse. Quand j'arrive dans les locaux du service post-opératoire, un patient qui a visiblement le plus grand mal avec la langue française s'excite devant une secrétaire débonnaire. Toutes ses phrases ne sont constituées que de trois termes mâchouillés : "Analyse", "Cardiogramme" et "Rendez-vous". La secrétaire a pourtant l'air de parfaitement le comprendre. Extrait :

– Analyse ? Analyse !
– Il faut patienter pour la prise de sang, Monsieur. Nous avons du retard.
– Cardiogramme ! Analyse ?
- L'électrocardiogramme, c'est un autre jour et vous devez vous rendre au service Cardiologie pour le faire. Cardiologie. Cardiologie !
– Rendez-vous ! Cardiogramme ?
– Je ne peux pas changer la date de rendez-vous pour l'ECG, vous devez vous rendre en Car-dio-lo-gie pour ça.
– Rendez-vous ! Analyse !
– L'analyse de sang, c'est aujourd'hui et ici. Mais vous devez patienter.

Le gars patiente un peu puis se casse. Il revient une demi-heure plus tard et c'est rebelote :

– Où étiez-vous passé, Monsieur ? on vous a appelé pour l'analyse sanguine...
– Analyse ? Analyse !
– Vous n'étiez pas là quand on vous a appelé. Va falloir de nouveau patienter.
– Cardiogramme ?
(Au secours !)

Juste avant que ce ne soit mon tour, l'anesthésiste sort de son bureau avec sa petite mallette et dit à la secrétaire : "Désolé, je dois partir. On m'appelle au bloc... Une urgence." La secrétaire se lève et lance à l'assemblée de patients : "Comme vous avez pu le remarquer, nous avons perdu notre anesthésiste. Je vais essayer de nous trouver un remplaçant, mais les anesthésistes sont une denrée rare". Le remplaçant arrive quand même une grosse demi-heure plus tard et m'appelle directement dans son bureau. C'est un grand black sympa avec un bandana autour de la tête. Il pose ses questions d'anesthésiste : "Avez-vous des allergies au latex ?" (Euh...), "Prenez-vous des médicaments ?", "Est-ce que vous avez tendance à saigner plus que la normale ? Est-ce que ça éclabousse quand vous vous coupez ?" (Naaan, pas que je sache, pourquoi ?). ("Et dis-moi, Joey, as-tu déjà vu des films de gladiateurs ?") À la fin de l'entretien, il veut voir mon menton. Il me dit : "Vous avez un menton assez renfoncé" ; il m'a même donné le terme exact pour cette "tare" mais je ne m'en souviens plus... "C'est un truc qui fait peur aux anesthésistes", rajoute-t-il, "car ils ont plus de difficultés à vous mettre un tube dans la gorge". La dernière fois, ça n'avait pourtant pas posé de problème (enfin, je n'en sais rien en fait : je dormais d'un sommeil sans rêve, comme Cthulhu !).


* * *

L'après-midi, je travaille chez moi, sur la mémoire orale (ça avance !). Au soir, je me rends à Saint-Gilles pour y retrouver Mary du badminton. Un peu avant que Mary n'arrive, à la Maison du Peuple, coup de fil de l'hôpital : "Hamilton ! C'est moi, c'est le chirurgien !". Il me lance ça comme si on se connaissait depuis dix ans, puis crie : "Dis, tu pourrais aller dans un endroit plus calme ? J'entends plein de gens qui parlent à l'arrière, là..." Résumé : à la suite d'une annulation, il peut avancer mon opération de cinq jours et donc m'opérer après-demain. Cool ! Ce type est un peu taré, comme tous les chirurgiens en fait... Il pourrait sans problème doubler Roberto Benigni dans un film burlesque. Curieusement, cette façon d'être me rassure. Je serais sans doute beaucoup moins à l'aise avec un médecin pince-sans-rire.

Quand Mary arrive, nous allons nous installer au Verschueren, en changeant plusieurs fois de table (un peu en terrasse, un peu à l'intérieur, de nouveau en terrasse...). Mary me parle de musique : il faut paraît-il que j'écoute Anna Calvi ainsi qu'une certaine EMA... Par ailleurs, en regardant l'agenda du Botanique que Mary a ramassé sur un présentoir du café, je découvre que Low, Pinback et Bill Callahan viennent en concert le même jour (le 24 novembre), dans le cadre de l'Autumn Falls ! Fichtre ! Le lendemain, c'est au tour d'Okkervil River ! Il me faut des tickets ! il me faut des tickets ! Y a aussi Death in Vegas qui passe, fin octobre, mais je serai à DisneyLand ce jour-là. Ha ben zut alors !





Dehors, à la table d'à côté, un groupe de jeunes copains (style début d'université) discutent vivement. L'un parle du 11 septembre : "Y avait des explosifs dans les tours, c'est évident ! Un avion ne peut pas à lui tout seul provoquer l'effondrement d'une tour de cette taille !" (Ha bon ? T'as fait ingénieur polytechnicien, spécialisation "résistance des matériaux" ?). "Mêmes certaines autorités officielles américaines le reconnaissent !" (Ha ben merde, c'est que ça doit être vrai alors ?). La seule fille du groupe a un petit chien ridicule à la queue retroussée. Mary adore les chiens (elle en veut plein plus tard, et plein d'enfants aussi : pour une raison inconnue, je l'imagine dans une scène bucolique, en tenue de chasse, au milieu d'une propriété forestière, les cheveux bouclés flottant au vent, un peu comme la Venus de Botticelli, lançant son épagneul à la poursuite d'un daim – non, la Venus de Botticelli n'a jamais lancé d'épagneul à la poursuite d'un daim !) : elle caresse le toutou, s'informe de son nom et de son pedigree auprès de la propriétaire...

Dans les parages, un gars habillé en militaire, avec un béret de para-commando et un sac à dos, fait les cent pas. Le gaillard est assez flippant. Il a l'air à la fois décidé et très énervé. Il tourne en rond devant l'église. J'espère que ce n'était pas réellement un militaire, car il y aurait vraiment de quoi s'inquiéter si ce type était armé de couteaux, de grenades ou d'armes à feu...

Mary est un peu comme Léandra, en fait. Elle me dit qu'elle me considère comme une sorte d'ami honnête à qui elle peut tout dire, sans jamais qu'il y ait la moindre tension. Et justement, Mary parle à un moment de tension... De tension amoureuse et de sa dernière grande relation sentimentale (qui est finie aujourd'hui) : elle dit que vivre une histoire d'amour où deux personnes connaissent la même tension, la même intensité de désir, est une chose rarissime. Je comprends parfaitement ce qu'elle veut dire et je confirme : c'est très rare. Mary dit aussi que ça ne lui arrivera jamais plus. Je suis moins pessimiste qu'elle : ce genre d'amour réciproque, ça n'arrive pas souvent mais il peut quand même y en avoir plusieurs dans une vie (deux ou trois ?). Elle me dit : "Tu sais, Hamilton, il y a des gens qui, dans leur existence, n'ont jamais connu ce genre de relation et ne la connaîtront jamais !". C'est vrai aussi et c'est assez triste. Toujours sur l'amour, un constat de Mary : quand on est fou amoureux d'une personne, on la trouve exceptionnelle, on ne lui voit aucun défaut, à tel point qu'on croit, par ce miroir déformant, que les autres trouvent cette personne tout aussi exceptionnelle... Ce qui est totalement faux, évidemment. Souvenirs (peut-être en partie imaginés) de discussions loufoques avec Léandra :

– Elle est formidable, hein ?
– Euh ben... Bof. Tu sais, moi, les filles...
– Elle n'a pas de défaut, elle est parfaite !
– Si tu le dis, Hamilton... Mais tu devrais surtout arrêter de te casser la tête et le lui dire, à elle !
(Soupir.)

À la fin de la soirée, justement, Léandra arrive, en compagnie d'Andrew. Mary s'en va. Nous restons encore le temps d'un verre. Léandra et Andrew reviennent de leur premier cours d'impro. Ils vont y aller tous les mercredis jusqu'en décembre. Paraît que c'était sympa : la prof leur a notamment fait imiter des légumes ("Léandra, maintenant, tu fais le concombre" : j'aurais bien voulu voir ça, tiens !).

Je voulais rentrer tôt, mais il est passé minuit et demi quand j'arrive chez moi. Damned !

mardi 4 octobre 2011

Hello Kitty est partout, même dans les gares

Sur le toit en verre de la gare de Liège-Guillemins ce matin : un ballon géant d'Hello Kitty (encore et toujours elle !). De l'autre côté du toit, et sans aucun rapport a priori avec le ballon, un ouvrier attaché par un jeu complexe de cordes tente de s'en dépêtrer avec la plus grande difficulté et gesticule dans les airs. Mon train en correspondance arrive à ce moment là et je n'aurai donc pas le fin mot de l'histoire : l'ouvrier était-il là pour s'occuper du ballon ? Qu'est devenu ce dernier ? Dans mon wagon, je ne peux m'empêcher d'imaginer un scénario catastrophe : l'ouvrier fait une fausse manœuvre, détache par erreur un mousqueton et s'écrase vingt mètres plus bas, éclaboussant de son sang une vieille dame et son caniche, qui prenaient pour la première fois le train depuis des années.

* * *

Le soir, Léandra devait voir Jonas, mais le rendez-vous est annulé car Jonas est malade et doit se rendre chez un médecin généraliste (Léandra lui conseillera mon – depuis peu notre – médecin espagnol près de la place Albert, mais c'est trop loin du Centre-ville pour lui). Conséquence : Léandra me propose de venir manger chez elle ce soir, une pizza surgelée ou des frites... J'opte pour les frites. C'est même moi qui vais les chercher, à la friterie de la Porte de Hal, où les vendeuses (des Polonaises ?) rivalisent de gentillesse (c'est ironique ; elles tirent toutes une tronche jusque par terre – peut-être y a-t-il une bonne raison ?). Je prends des frites sauce andalouse et une "fricandelle" (beurk !) pour Léandra mais rien pour moi (je lui piquerai quand même quelques frites). Léandra a deux Orval et une Westmalle Triple dans son frigo : c'est suffisant. Je me rends compte qu'écrit de cette manière (je ne bouffe pas, je ne fais que boire), ce paragraphe me donne un peu une image d'alcoolo. Tant pis. 

Léandra est assez contente pour le moment. Je suis en forme aussi. Sans avoir noté la moindre conversation, j'ai beaucoup de mal à en dire plus. De quoi avons-nous parlé ? Je ne sais plus. À un moment de la soirée, long coup de fil de Jonas. Léandra rigole au téléphone, est toute heureuse de l'entendre. Ils ont l'air d'avoir fait la paix, ces deux-là. De mon côté, pendant la conversation téléphonique, je vais me poster à l'une des fenêtres donnant sur la rue, avec ma bière (comme d'autres amis de Léandra le font avec leur clope). J'observe le carrefour. Deux gars font le piquet à deux coins opposés (ils seront encore là quand je repartirai de chez Léandra). De temps en temps, une voiture s'arrête et le chauffeur "parle" à l'un des gars. La scène me fait penser aux échanges de drogue dans The Wire, mais en moins discret.

* * *

De retour chez moi, je passe un temps non négligeable à regarder des extraits de films dont Yama a parlé la veille dans le train. Vers minuit, je commence à écrire ma journée d'hier, d'abord sur la mémoire orale (je croyais faire un paragraphe mais c'est raté car je m'emballe sur la mémoire et les souvenirs), puis sur les films en question (idem : je m'emballe). Conclusion : je me couche à 4 heures du matin. Heureusement, le lendemain, je peux me lever plus tard car je ne travaille pas (à cause d'un énième rendez-vous à l'hôpital).

Voilà, c'est tout ! Hé, je ne vais pas écrire des pages à chaque fois, faut pas déconner !

lundi 3 octobre 2011

Souvenir de neige qui tombe

"Pourquoi le présent est-il souvent peint de couleurs plus sombres qu'un passé pourtant difficile et qui devient presque chatoyant dans la parole-source ?" (Danièle Voldman)
Donc voilà : depuis ce matin, à mon travail, j'essaie (entre une réunion, un appel d'offre à finaliser et une demande de renfort – tombée à l'eau – pour démonter/transporter de vieilles étagères déglinguées) de me concentrer sur la réécriture d'un texte à rendre pour l'année dernière, voire même pour l'année d'avant (très gros soupir). Sans entrer dans les détails techniques, le texte en question traite de sources orales, de maisons du peuple (pour une fois pas celle de Saint-Gilles – qui n'en est plus une, d'ailleurs) et de portail Web consacré à la mémoire orale. Un sujet intéressant mais... je suis en retard, en retard, en retard ! Si ça continue, on va me couper la tête.

Peu importe. Je me replonge donc dans le monde encore en partie à défricher des sources orales, ces documents sonores un peu à part, souvent mésestimés, en marge des sources écrites "traditionnelles". Dans le cas présent, il s'agit d'une série d'interviews historiques ou anthropologiques, plus ou moins cadrées, de témoins d'une époque, d'un lieu, d'un événement. Chose amusante, que l'on retrouve dans beaucoup d'études basées en tout ou en partie sur l'oralité : les témoins sont plus ou moins conscients d'être acteurs ou spectateurs des événements qu'ils vivent. Ainsi l'historienne Danièle Voldman – toujours elle – fait-elle la différence entre un "grand témoin" et un "petit témoin" (ce n'est pas moi qui le dis : c'est dans les notes qu'on m'a transmises). Le premier, dit aussi "témoin-sujet", a pleinement conscience d’avoir joué un rôle dans une structure donnée, d’avoir laisser son empreinte personnelle dans les événements qu’il décrit ; le second, au contraire, est un "témoin-objet" et considère n’avoir été qu’un spectateur (et non un acteur), un pion parmi tant d’autres des événements qu’il narre.

En outre, en compulsant les quelques notes qui sont à ma disposition, je tombe sur des réflexions intéressantes concernant la mémoire, cette petite fée espiègle qui nous joue constamment des tours. Ainsi, quand un témoin raconte un événement plus ou moins ancien, il faut avoir à l'esprit que ce qu'il raconte n'est pas la vérité (c'est presque une évidence, certes) mais bien la façon dont il a vécu l'événement, avec ses espérances du moment, sa propre logique, ses propres structures de pensée. Pire : avec le temps, la mémoire déforme l'événement de manière à réadapter celui-ci au présent. Seul compte le présent : la mémoire est un instrument de survie, pas un élément au service de l'Histoire. Pour faire une dernière analogie, la mémoire ne fonctionne pas comme un disque dur : elle ne stocke pas simplement une suite d'informations sans les modifier. Au contraire, elle réinterprète constamment les observations, elle les passe au travers d'un prisme déformant. On en revient presque à la résilience : la mémoire peut déformer un souvenir traumatisant de manière à ce qu'il soit pleinement accepté ; mais elle peut aussi tout simplement déformer un souvenir banal pour donner plus ou moins d'importance à une action personnelle à un moment donné (ha, cette putain d'estime de soi !).

En creusant encore un peu plus, la mémoire pose la question de ce qu'est le passé, en opposition avec ce qu'est le présent. Le passé n'est que le souvenir qu'on en garde ; le présent est aussi impalpable que des grains de sable s'échappant d'une paume... Entre les deux, où nous situons-nous ? Et où se situe l'historien, censé être le plus "vrai", le plus "juste" possible ? (Et comment s'est-il débrouillé, Thucydide ? Merde !) Chaque lettre que je tape sur ce clavier appartient déjà au passé... Et le "Carpe diem" cuisiné à toutes les sauces et lâché à la va-vite sur Facebook est sans doute beaucoup plus difficile à atteindre qu'il n'y paraît de prime abord. Souvenir : une nuit, seul, revenant d'une soirée dont j'ai tout oublié (encore cette fichue mémoire), marchant dans une rue de Bruxelles, Like Spinning Plates en boucle dans les oreilles, de gros flocons tapissant le paysage : là, pendant un court moment, le temps s'est réellement arrêté ; je me suis assis sur un banc couvert de neige et j'en ai vraiment profité. Mais ce n'est encore qu'un souvenir, un simple souvenir...

Dommage que je ne puisse pas aligner tout cela tel quel dans un article "scientifique", sans la vérification constante de quelques collègues scrutant la moindre faille dans mon argumentation.

* * *

Dans le train vers Bruxelles, avec Yama, nous parlons de cinéma. Yama est un "rouleau-compresseur" en ce qui concerne le septième art (pas que pour le septième art, d'ailleurs)... Autrement dit : elle connaît tout. J'exagère sans doute, mais je la considère, avec Flippo (qui a fait ELICIT – Arts du spectacle, orientation écriture et analyse cinématographiques) et mon chef Lodewijk (qui a travaillé plus de dix ans à la Cinémathèque royale), comme mes trois références en matière de cinéma. (Je sais que Flippo et Yama lisent de temps en temps – voire tout le temps – ce blog, du coup je suppose qu'ils vont s'indigner de la réputation que je leur fais ici, mais tant pis !)

Yama me demande si j'ai vu de bons films récemment (elle demande ça à tout le monde pour le moment, me dira-t-elle). Réponse : non, je n'ai rien vu qui en vaille la peine (faut dire que ça fait très longtemps que je n'ai pas vécu une phase "cinéma" intensive). Dernièrement, pour sa part, Yama a (re)vu Éclipse d'Antonioni et Stalker de Tarkovski. Éclipse : un film d'actualité (rien ne change !), quand on connaît la frénésie de certaines personnes (même parmi les proches amis) quant à l'activité boursière. Stalker : c'est un chef-d'œuvre ; il faut le voir, point. Ci-dessous le superbe final en noir et blanc d'Éclipse et celui, non moins superbe, de Stalker, juste pour le plaisir des yeux (il n'y a pas ici de "spoiler", ni de révélation finale : juste une esthétique hors du commun).



Ce n'est pas la première fois que nous en parlons, mais nous en parlons quand même : le fantastique Blade Runner de Ridley Scott, un des films dans le top 3 de Yama (jamais je n'ai eu l'idée de lui demander quels étaient les deux autres films du top). Blade Runner : un mélange de mélancolie et de perfectionnisme. 

La mélancolie d'abord : aucun humain dans ce film n'est heureux. Rick Deckard (Descartes ?), le chasseur de réplicants, est forcé de reprendre du service, sans entrain : il arbore ainsi toujours une moue soit mélancolique, soit cynique par rapport à sa quête ; Elron Tyrell est un génie solitaire, magnat gouvernant de très haut son empire technologique ; J.F. Sebastian, designer souffrant du syndrome de Mathusalem, est un nerd qui vit seul, en dehors du monde, avec pour seule compagnie ses jouets... Les seules personnes qui essaient de vivre leur vie coûte que coûte sont les réplicants eux-mêmes, ces androïdes plus vrais que nature, à la durée de vie limitée, qui passent pour les vilains méchants au début du film. À la fin, retournement de situation lorsque Roy Batty, le dernier réplicant renégat en vie, sur le point de mourir, sauve Deckard (censé être son ennemi), lui déclamant la célèbre phrase : "J'ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l'épaule d'Orion. J'ai vu des rayons fabuleux, des rayons C, briller dans l'ombre de la porte de Tannhäuser. Tous ces moments se perdront dans l'oubli comme les larmes dans la pluie. Il est temps de mourir". La citation est presque un équivalent futuriste du Bateau Ivre de Rimbaud : "J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur (...)". Une réminiscence de Cordwainer Smith, aussi.

Des non-humains doués d'empathie... Qui est humain et qui ne l'est pas ?


Ensuite, le perfectionnisme : dans Blade Runner, d'après Yama, tous les objets du film, y compris les plus insignifiants – c'est-à-dire présents ne fut-ce qu'une seconde à l'écran – ont été choisis avec le plus grand soin, parmi les plus avant-gardistes de l'époque. Cette volonté perfectionniste, on la retrouve jusqu'à l'art des origamis laissés par Gaff tout au long du film...

Faudra que je reparle de Blade Runner un de ces jours... Si aujourd'hui je continuais sur ma lancée, non seulement mes rares lecteurs me diraient à nouveau que c'est trop long blablabla, mais en plus je finirais par m'endormir sur mon clavier, laissant une série de "zertfgyiokpomlkiujygfrtvdc" (c'est ce qu'écrit toute seule ma tête lorsque je la pose aléatoirement sur mon ordinateur portable).

Comme dirait l'autre : il est temps de dormir.

dimanche 2 octobre 2011

Un coup de dés, etc.

Hem...
Ça suffit.
Gaëlle est fan...
Mais faut pas exagérer.
J'ai d'autres sujets à traiter.
Bref : pas de Spelunky aujourd'hui.

Quand je rends ma fille à Maïté, il est 16h26.
Après, je m'assieds à la terrasse d'un café pour écrire.
Léandra arrive et, avec Andrew, nous décidons d'aller au Potemkine.

Le Potemkine : là où coule la répugnante Volga et passe l'insouciante musique made in sixties des bobos heureux et fiers de l'être... Bah !

Arrivés en terrasse, nous assistons aux toutes dernières minutes du concert d'un groupe de free-jazz (?). Un peu plus tard, à la sono : encore et toujours "I Heard It Through The Grapevine", mais dans une version alternative, chantée par The Slits, un éphémère groupe punk majoritairement féminin qui a officié au tournant des années 70 et 80. Pourquoi pas ? Cette version est éminemment sympathique.

Comme tous les dimanches, sans raison (ou peut-être parce que je sais que je n'aurai rien d'autre à raconter), je note pour plus tard quelques sujets de conversation. La mémoire (ma mémoire surtout) est ainsi faite : sans note, impossible de retrouver le moindre thème abordé durant une soirée. Par contre, à l'aide de notes lacunaires – quelques rares mots-clés gribouillés ou encodés –, tout un pan de la conversation me revient d'un seul coup. Ça fonctionne de la même façon pour les rêves : il me faut une simple clé d'entrée (une ID, dirait-on dans le monde des bases de données), un mot-souvenir qui, une fois invoqué, éclairera cette minuscule zone de souvenirs située sur la gigantesque face cachée de ma mémoire. Nous n'oublions rien : nous enfouissons, simplement.


* * *

Durant la discussion, Andrew mentionne à nouveau la conjecture de Poincaré... Il la remet de temps en temps sur le tapis, celle-là, car c'est passionnant. Passionnant non pas à cause de la conjecture en elle-même (quoique !) mais surtout en raison du mathématicien russe qui en 2002-2003 a démontré son exactitude : Grigori Perelman.

Cette conjecture (une conjecture : une affirmation mathématique qui n'a pas encore été démontrée), formulée pour la première fois par le mathématicien français Henri Poincaré en 1904 (merci Wikipédia), est la suivante : "Soit une variété compacte V simplement connexe, à 3 dimensions, sans bord. Alors V est homéomorphe à une hypersphère de dimension 3". Je n'ai même pas envie de définir le moindre terme de cette conjecture, tant j'ai la trouille de me planter lamentablement la gueule dans ce domaine que je ne maîtrise absolument pas.

Donc Grigori Perelman a démontré la conjecture de Poincaré (qui n'en est plus vraiment une, du coup). En 2006, pour couronner ses travaux, Perelman est nommé lauréat de la médaille Fields, une des plus hautes distinctions dans le domaine des mathématiques, attribuée tous les quatre ans par l'Union mathématique internationale à quelques "jeunes" mathématiciens de moins de quarante ans. Perelman refuse la médaille (c'est le seul à l'avoir déclinée depuis la création du prix, en 1936). Plus fou encore : plus tard, en 2010, le mathématicien refusera le prix Clay. Décerné par le Clay Mathematics Institute, ce prix récompense d'un million de dollars la première personne qui arrivera à démontrer un problème mathématique complexe. Sur une liste de sept problèmes, seule la conjecture de Poincaré a été démontrée et Perelman a donc refusé la récompense. Dans une rarissime interview parue dans le tabloïde  Komsomolskaïa Pravda (Комсомо́льская пра́вда), le génie reclus dans un petit appartement de Saint-Petersbourg explique comment il a trouvé la solution de la conjecture (à savoir grâce au fait que dès sa jeunesse, il a essayé de trouver des réponses à des questions complexes, du genre : calculer la vitesse à laquelle aurait dû marcher Jésus Christ sur l'eau afin de ne pas tomber dedans, oui, oui !) et pourquoi il a refusé le prix ("Je sais comment gouverner l'Univers. Pourquoi devrais-je courir après un million ?") : c'est entre autres expliqué ici. Ce gars me fait penser à un autre génie, des échecs cette fois-ci : Bobby Fischer. Un type hors norme, à la logique différente, refusant lui aussi des sommes astronomiques (par simple caprice), annulant des tournois, disparaissant de la circulation... Mais ceci est une autre histoire.

* * *

De son côté, Léandra chante. Enfin, pas toujours. Juste un morceau en fait : "Octobre" de Francis Cabrel. Une des chansons préférées de ma mère – normal car c'est aussi son mois préféré –, une de celle qu'elle voudrait à son enterrement (enfin, je crois). J'adore également le mois d'octobre pour ses couleurs, ses odeurs... Léandra dira – et je suis fondamentalement d'accord avec elle, mais pas Andrew – que seul le mois de novembre est horrible : il est moche, froid, venteux et sans aucune magie... En tout cas, pour le moment, octobre ne ressemble absolument pas au mois d'octobre de l'ami Francis : pas de feuilles partout, pas de nuages pris aux antennes, pas d'écharpes pour deux...

Autre sujet de discussion, lancé par Léandra : l'anniversaire prochain de Jonas. Jonas est informaticien et est né un 10.10 : un nombre "binaire". De mon côté, je suis né un 10.01 : un nombre binaire aussi. Question : combien de jours de l'année sont binaires ? Facile : seuls les mois de janvier (01), octobre (10) et novembre (11) peuvent concourir. Pour les jours, c'est seulement le cas des 01, 10 et 11 aussi... Conclusion : 9 jours sur 365 ne sont pas hors-jeu : ça fait un peu moins d'une chance sur 40 de tomber juste. C'est pas mal je trouve... Par contre, si l'on ajoute les années à la donne, il va falloir attendre longtemps avant de voir la naissance d'un "bébé binaire", à savoir l'année 10000 après Jésus-Christ. Entre 1111 et 10000, un "grand vide binaire" s'étale dans toute sa splendeur, à moins de calculer avec un autre calendrier que le calendrier chrétien ou bien de tricher et de ne compter que les deux derniers chiffres de l'année (dans ce cas, 2011 fonctionne mais c'est le dernier avant 2100)...

Une dernière question : pourquoi la plupart des célibataires (éventuellement frustrés) d'Adopteunmec.com, le site de rencontre préféré de Léandra, sont-ils des inconditionnels de Dune de Frank Herbert ? Exemple : un des derniers en date que Léandra a rencontré virtuellement a pour surnom... Duncan Idaho ! Léandra ne savait même pas qui c'était avant que je ne le lui dise ! M'enfin ! Duncan Idaho : le fidèle lieutenant de la Maison des Atréides, celui qui bloquera la route aux Harkonnens assez longtemps pour que Paul et sa mère puissent s'enfuir dans le désert ! Hum... Peu importe. J'en suis arrivé à une théorie beaucoup plus générale : lire Dune nuit gravement à la vie conjugale. Pire : les fans de Dune sont destinés à être des éternels célibataires. En fait, je suis bien conscient que c'est souvent exactement l'inverse : ceux qui lisent ce genre de romans sont déjà dans un monde à part et le fait qu'ils aiment Dune n'est qu'un révélateur parmi d'autres d'une forme de rêverie, voire d'échappatoire...

Un peu comme la fantasy, le rock, les bandes dessinées, les jeux vidéo ou encore l'astronomie...

* * *

Avec tout cela, je n'aurai même pas mentionné le fameux poème de Mallarmé.
À la suite d'une phrase de Vincent le jour où nous l'avons rencontré,
Andrew a eu l'idée de retrouver une vieille édition du poème
D'après Andrew, ce poème typographique
échappe à toute vaine tentative
de compréhension frontale.
C'est mieux ainsi,
sans doute.
Non ?

samedi 1 octobre 2011

Samedi Spelunky

– Gaëlle, tu veux aller faire un tour dehors ?
– Non, merci.
– Gaëlle, ça te dirait d'aller jouer une heure au parc ?
– Non, merci.
– Gaëlle, tu veux dessiner ? Regarder un dessin animé ?   
– Non, merci.
– Et sinon, ça va ? Tu ne t'ennuies pas ?
– Oh, non je m'amuse super-bien avec Spelunky !
Voilà : après le "pique-nique Spelunky" d'hier soir, place au... "samedi Spelunky" ! Ma fille ne joue plus qu'à ça : c'en est presque devenu compulsif ! Parfois, lorsqu'elle en a marre de mourir, loin de vouloir arrêter le jeu, elle me demande de prendre le clavier et de jouer à sa place. "Pendant que tu joues", me lance-t-elle, "je te dirai ce qu'il faut faire pour éviter les serpents, les flèches et les pics".

Spelunky, c'est donc ce "bête" jeu indépendant, gratuit, créé par Derek Yu (un des développeurs derrière le très beau "Aquaria" – dont il faudra que je reparle un de ces jours aussi) et qui aurait pu sortir à la fin des années 80, mais non : le jeu date de 2008. Le but : explorer des cavernes remplies d'or, de pierres précieuses et de monstres, en prenant les commandes d'un aventurier dans le pur style d'Indiana Jones... En effet, comme ce dernier, le héros a un beau chapeau, un fouet et ne supporte pas les serpents (il a également un nez rouge, comme le remarquera Gaëlle, mais ça n'a rien à voir). La référence à Indiana Jones est plus subtile encore : le surnom du célèbre archéologue est "Indy", comme dans... "indie game". Oui, oui : derrière le gros pixel, se cache la subtilité et l'humour. 


Ce jeu a ceci de particulier que chaque nouvelle partie est différente, car les plateaux sont créés de manière aléatoire. Ainsi, à l'intérieur d'une zone de difficulté donnée, on retrouvera le même genre de monstres, de structures, de trésors, de marchands, mais jamais disposés de la même manière. Il s'agit là d'une différence de taille avec les jeux de type "Super Mario Bros" (pour ne citer que le plus connu), dans lesquels un joueur expérimenté, connaissant le monde comme sa poche, peut avancer les yeux fermés ou presque.

En découvrant ce jeu la semaine dernière, je me suis dit : "Ouais, bon, Hamilton, c'est un jeu de plate-formes comme plein d'autres, qui n'est a priori pas très addictif". Mais après en avoir pris les commandes bien en main ce week-end (simplement pour faire plaisir à ma fille), je suis revenu sur mon jugement... Ce jeu est dans une certaine mesure addictif : il est extrêmement bien équilibré et, comme beaucoup de bons jeux, il contient des secrets, des mystères ainsi que des niveaux et des personnages cachés dont l'obtention me demandera sans doute des heures et des heures de pratique. Ha ben merde alors !

Créer un jeu de cette trempe est donc bien plus complexe qu'on ne le pense... C'est ce que décrit très bien cet article détaillé (en anglais), montrant notamment en quoi la dynamique équilibrée de Spelunky en fait un très bon jeu.

* * *

En plus de jouer à Spelunky, ma fille mange de temps en temps. Ce soir, il a donc bien fallu sortir de notre caverne de Morlocks pour aller chercher de la nourriture. Gaëlle voudra que je lui cuisine de la chipolata et de la compote de pommes. C'est très simple à faire : ça me change des carbonnades flamandes.

Nous sortirons même une seconde fois, en fin de soirée, pour rejoindre Léandra et Andrew, "en transit" au Bar du Matin. Ces deux-là ont décidé de se rendre ensuite dans le Centre-ville afin de participer aux Nuits blanches bruxelloises, avec Emily et Walter. Pour ma part, je passe forcément mon tour car je me vois mal me trimballer jusqu'à deux heures du matin du côté de la Bourse avec ma fille de six ans sur les épaules. Gaëlle boit une eau-grenadine. Léandra offre un verre et je boirai un Orval (pour changer). On reste une grosse heure puis Emily embarque tout le monde (sauf Gaëlle et moi) devant la porte de mon appartement.

Pour endormir ma fille (tu parles !), je lui lis une série d'histoires de Schtroumpfs intitulée "Roméos et Schtroumpfette" (troisième et dernier récit de L'Apprenti Schtroumpf, 1971). En résumé : c'est le printemps, la sève monte dans les arbres et tous les Schtroumpfs – y compris le Grand Schtroumpf, ce vieux pervers de 542 ans – ont envie de se taper sortir avec la Schtroumpfette. Les petits Schtroumpfs sont tous un peu dans le genre "amoureux niais" ou "chevalier servant". Le Grand Schtroumpf, lui, drague la Schtroumpfette en ces termes : "Je ne suis plus un bleu, mais je suis encore très vert, malgré mes cheveux blancs ! Et puis, vous deviendriez Grande Schtroumpfette !". Mais la Schtroumpfette s'en fout : elle est très réticente. À la fin de l'histoire, elle ne sortira donc avec personne. Tous les Schtroumpfs seront juste bons pour rentrer se masturber dans leurs petits champignons ridicules. Mais ça, l'histoire ne le dit pas (c'est un livre pour enfants).

Quand je lis cette histoire à Gaëlle (sans lui raconter toutes les hypothèses scabreuses ci-dessus), elle est capable de se souvenir, presque mot pour mot, de ce que certains phylactères contiennent, avant même que je ne les lise. Niveau "mémoire", elle m'impressionne toujours autant.