mardi 26 février 2013

Walpurgis

Balises. — Tant qu'à me réfugier dans la philosophie et la littérature, autant lire directement les bons ouvrages et ne pas perdre mon temps entouré d'idées superficielles, convenues, qui ne m'apprendront rien. En d'autres termes : il me faut trouver des auteurs qui pourront me servir de balises fiables ; qui, malgré peut-être mille autres défauts, n'auront en tout cas pas celui de courber l'échine à la moindre bourrasque idéologique, ne se plieront en aucune manière à la pensée fugace de leur temps et resteront au contraire debout comme un phare dans la nuit (encore une métaphore maritime à deux francs cinquante, sacrebleu !). Nietzsche et Wittgenstein : ces philosophes — ces radicaux ! — sont, chacun d'une manière qui leur est très personnelle, des balises... et des rémouleurs aussi : en leur compagnie, la pensée et le style s'aiguisent, l'esprit critique se développe et... la modestie est en rade ! — Oui, mais, totalement absente du terrain, au moins n'a-t-elle pas le travers d'être fausse !

Karl Kraus. — Dernière balise en date : le satiriste autrichien Karl Kraus (1874-1936). Je m'intéresse à sa vie, à ses écrits (du moins ceux traduits en français, ne maîtrisant pas du tout l'allemand) et je lis en ce moment deux essais du philosophe Jacques Bouveresse qui lui sont consacrés : Schmock ou le triomphe du journalisme. La grande bataille de Karl Kraus (2001), ainsi que sa longue préface à Troisième nuit de Walpurgis intitulée « Et Satan conduit le bal... » Kraus, Hitler et le nazisme (2004). Le premier texte de Bouveresse s'intéresse — on l'aura compris — à la très virulente critique du journalisme menée par Kraus, principalement à travers Die Fackel Le Flambeau », revue publiée à Vienne de 1899 à 1936 et dont il fut quasiment le seul auteur [!] à partir de 1911) ; le second à Troisième nuit de Walpurgis (1933), une froide et méticuleuse analyse de la corruption du langage que la propagande nazie a insidieusement occasionnée dans les esprits de son temps.

Dans Troisième nuit de Walpurgis, Karl Kraus fait presque office de Cassandre : il avait dès le départ à proprement parler tout compris, à tel point qu'à la lecture de ce texte précurseur, l'argument du « À l'époque, personne ne savait véritablement de quelles atrocités était capable le national-socialisme » ne tient plus la route. Y est mentionnée et détaillée la barbarie nazie dès son installation au pouvoir en 1933 : les affres de la déportation dans les premiers camps de concentration (Dachau est ouvert en mars 1933) ; l'antisémitisme patent ; le musellement musclé des opposants ; les discours faisant passer les persécuteurs pour des persécutés et vice versa ; la déformation généralisée de la réalité (pour une vérité, mille mensonges) ; la sous-évaluation des crimes du régime et l'accentuation des crimes (supposés) de ses ennemis ; l'abandon de l'esprit critique de la part de certains intellectuels — comme Heidegger, qui en prend pour son grade ! — au profit d'une idéologie creuse de la civilisation ; le rôle de la presse dans la dégradation généralisée de la langue et, par voie de conséquence, de la pensée ; l'incapacité de la République de Weimar et de la démocratie parlementaire d'empêcher l'ascension de Hitler ; etc. Cependant, dans un premier temps, personne ne semble s'être rendu compte de l'existence de cette œuvre de près de trois cents pages : il faudra en effet attendre 1952, soit quelque seize ans après la mort de son auteur, pour voir le texte intégral publié en allemand et... 2005 pour la (apparemment très complexe et de longue haleine) traduction française signée Pierre Deshusses ! Et comme pour encore en compliquer l'accès et la promotion, de nombreux critiques se sont, pendant des décennies entières, arrêtés à la toute première ligne : « Mir fällt zu Hitler nichts ein » (« Je n'ai aucune idée sur Hitler »), la prenant assez stupidement au premier degré et considérant dès lors que Kraus n'avait rien à dire sur le sujet !

Comme le montre Jacques Bouveresse à plusieurs reprises dans les deux essais mentionnés ci-dessus, Karl Kraus est d'une contemporanéité à toute épreuve et d'une grande aide pour décrypter le présent, que ce soit en ce qui concerne son analyse de l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir ou bien du rôle de la presse et des médias dans la déliquescence d'une certaine pensée froide, posée, réfléchie et en quête de vérité au profit d'une « vérité du jour », d'une illusion modulable au gré des vents et des besoins de l'opinion. Il est difficile, à la lecture de Kraus (et de l'éclairage qu'en fait Bouveresse), de ne pas déceler de sérieuses similitudes entre cette analyse de la situation catastrophique de l'Allemagne dans les années 1930 et la percée de l'extrême droite aujourd'hui en Europe (voir ce qui se passe actuellement en Grèce) ou encore la façon particulièrement désinvolte qu'ont de nombreux journalistes de publier des opinions peu ou pas du tout vérifiées, de surfer sur la vague du populisme ou de mélanger des concepts qui n'entretiennent aucun rapport entre eux — bref d'écrire n'importe quoi et, qui plus est, bien évidemment, de l'écrire mal !

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