Affichage des articles dont le libellé est Rolande. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Rolande. Afficher tous les articles

lundi 29 avril 2013

Café, ô divin Café, je ferai de toi le sujet de ma joie et de mon allégresse !

Les filtres. — De bon matin, dans mon bureau. Je m'apprête, comme chaque jour, à préparer le café et... Je me rappelle du problème de vendredi dernier... Oh non ! Je monte rapidement d'un étage et déboule dans le bureau de Rolande, paniqué : « C'est horrible ! Il n'y a plus de filtre à café ! » La situation a quelque chose de très frustrant : malgré le percolateur en état de marche, malgré la présence d'eau claire et de café moulu, il est impossible de faire un bon café pour toute une équipe sans disposer du filtre adéquat. (C'est un peu comme d'avoir préparé méticuleusement sa valise pour un long voyage à l'étranger, en vérifiant trois fois que rien ne manquait, d'arriver devant le premier contrôle aéroportuaire et de se rendre compte tout à coup qu'on a oublié son passeport.) « Et si tu allais chercher à manger pour ce midi dès maintenant et que tu en profitais pour acheter, en plus, un paquet de filtres chez Aldi ? », me propose Rolande. Soulagement. « Mais oui, c'est vrai ! Pourquoi pas après tout ? »

Le hard-discount. — Ce n'était donc pas une légende urbaine : dès potron-minet, une armada de vieux prend d'assaut les commerces alimentaires ! Devant moi, à la caisse, une vieille femme et sa fille (?) occupent tout le tapis avec une montagne d'articles. Derrière moi, un vieux monsieur y a déposé dix-huit ampoules halogènes emballées dans des cartons séparés. Je m'apprête à partir lorsque la caissière demande à ce dernier : « Savez-vous combien il y en a en tout ? » Je me retourne, ouvre la bouche et m'apprête à crier : « Dix-huit ! », mais je me retiens au dernier moment et je m'en vais.

L'abonnement. — Au soir, dans la salle dédiée au trafic intérieur de la gare de Bruxelles-Midi, fidèle à la discussion que je viens d'avoir avec Flippo dans le train de retour vers la capitale, j'explique à l'un des guichetiers :
« J'ai une carte "Réseau" mais une fois sur trois environ, lorsqu'un contrôleur la vérifie, il me dit que l'abonnement n'est pas valide car il voit apparaître sur son appareil de contrôle "Bruxelles-Bruxelles". J'ai déjà failli avoir une amende à cause de cela !
— Oh-oh ?
— Oui, oui... Vous conviendrez que c'est un peu énervant.
(Il prend ma carte électronique et la pose sur son clavier pour la vérifier.)
— Aucun problème pour moi, Monsieur. C'est une carte "Réseau" parfaitement valide.
— Oui, ça, je le savais.
— Si un contrôleur vous donne une amende, ce n'est pas grave : vous venez avec le papier à un guichet et on vous l'annulera ! »
(J'ai presque envie de me retrouver dans la situation pour tester, et aussi pour avoir quelque chose à écrire dans mon journal.)

Le client lésé. — À la Maison du Peuple, le monsieur à la table derrière moi n'est pas content. Il intercepte plusieurs serveurs : « Votre collègue, là, au bar, il m'a volé vingt euros ! », « Vous trouvez ça normal, vous, qu'on me vole vingt euros ? », « Je vais appeler la police si ça continue ! » Les serveurs répondent à chaque fois qu'ils ne sont au courant de rien. Le client passe le reste de sa soirée scotché à son téléphone portable, puis s'en va. Était-ce du bluff ? En tout cas, la police n'est jamais apparue.

lundi 22 avril 2013

731

Bougies. — Juste avant le 22 avril 2012, j'avais fêté le premier anniversaire de mon journal en publiant coup sur coup un adieu à Wittgenstein et un questionnaire de Proust augmenté dûment rempli. Aujourd'hui, 22 avril 2013, à l'occasion du deuxième anniversaire du même journal, qu'ai-je fait ? Rien. Aujourd'hui, je suis, comme toujours, dépassé par les événements ! J'avais réfléchi à une forme de célébration, mais je ne l'ai pas concrétisée, faute de temps. Faisons donc comme si de rien n'était : de toute façon, les anniversaires sont là pour nous rappeler que nous nous éloignons de plus en plus de l'enfance ; que nous devenons nuls, réactionnaires, rigides, vieux, vides, sans idée, sans vie et sans intérêt. — Si je bois autant à chaque anniversaire, n'est-ce pas pour oublier que je deviens de plus en plus con ? À moins que ce ne soit l'inverse ? (« Tu es certain que tout va bien, Hamil ? »)

Relecture. — Les débuts de mon journal sont faciles à résumer. J'écrivais quelques lignes et je m'en contentais : « Christelle revient de Lyon », « Je suis malade », « Je prends le train », « J'ai croisé le sosie d'Ernest Hemingway dans les toilettes du Metteko », etc. — Puis est venue la période dite « prolixe » durant laquelle je décrivais tout ce que je vivais, jusqu'au bout d'épinard que j'avais réussi, non sans mal, à extraire alors qu'il était implacablement coincé entre ma canine et ma prémolaire, ce jeudi de septembre où, assez curieusement, un merle battait des ailes beaucoup plus lentement que d'habitude au-dessus de ces deux bouleaux se dressant majestueusement dans la grande pelouse située au sud-ouest de la maison familiale. — Aujourd'hui, je suis beaucoup plus concis : j'essaye d'extraire l'essence de ma journée, sans entrer dans ces détails qui n'intéressent personne. Mais il y a un problème : l'essence ne se manifeste pas toujours et, à défaut de carburant performant, je suis obligé d'utiliser de la bagasse. Voilà une confession qui, pour le moins, fera plaisir aux écologistes !

Place réservée. — D'habitude, Wynka ne s'assied pas sur cette chaise-là pendant le repas de midi, parce qu'elle sait que c'est ma chaise depuis presque exactement sept ans. De la même manière, Christiane s'installe toujours à ma droite, en bout de table. Un esprit malveillant a-t-il eu envie, ne fût-ce qu'une seule fois, de déloger Christiane de son bout de table ? Non : l'événement n'a jamais eu lieu. Et quand Rolande mange avec nous, elle est toujours assise en face de moi : je n'ai jamais vu Rolande manger sur un autre siège que celui qui se trouve en face de moi. — Mais aujourd'hui, lorsque j'arrive, en retard, dans la salle de lecture pour le repas de midi, Wynka est installée à ma place ! Je sais qu'elle sait que c'est ma place... « Veux-tu que je change de chaise ? me demande-t-elle gentiment.
— Non, non, ça ira !
— En es-tu sûr ?
— Oui, oui, ça ira ! Sans problème, ha-ha-ha ! »
(Ils arborent tous leur petit sourire, mais je survis sans aucune difficulté.)

Rapport d'activités. — Toute cette énergie dépensée à pondre des rapports expliquant en quoi consiste notre travail, puis à les corriger, à les illustrer et à les mettre en page... Voilà encore une belle mise en abyme : bientôt, nous passerons l'année entière à préparer avec le plus grand soin des rapports d'activités décrivant la rédaction d'autres rapports d'activités. Dans ces rapports-là, nous expliquerons, un peu gênés, que notre seule activité de l'année précédente aura été d'écrire les rapports d'activités de l'année d'avant. La boucle sera alors bouclée, les responsables seront satisfaits et je pourrai enfin me consacrer à plein temps à mon passe-temps favori : mettre en page des rapports d'activités dans lesquels il sera dit que j'ai mis en page, de manière prioritaire, d'anciens rapports d'activités. — Voici l'homme qui, dans sa vie, ne fait qu'écrire sur ce qu'il a déjà écrit.

jeudi 14 février 2013

88

Vieux carnets, I. — Sur le temps de midi, je feuillette rapidement les six vieux carnets qu'une lectrice nous a confiés cette semaine. Les quatre premiers sont des cahiers de voyage datant de la dernière décennie du XIXe siècle. Le touriste inconnu qui les a tenus jouissait d'une belle plume et s'intéressait de près à la culture et à la société des pays qu'il visitait (la Suisse, la Grèce...). Je lis à voix haute l'histoire de cet ancien condamné à mort vivant à l'écart d'un village, abhorré des habitants de la région, que les autorités grecques ont mis devant ce terrible choix : ou bien mourir, ou bien devenir lui-même bourreau ! — Les deux derniers sont des carnets de guerre. S'y trouve consignée la vie d'un soldat de la Première Guerre mondiale : son quotidien de combattant, sa permission à Paris (« Quelle joie de retrouver des gens civilisés ! »), les tranchées, les longues marches avec de la boue jusqu'aux genoux... Les carnets courent jusqu'en avril 1916 : ennemis se rapprochant de leur position dans la matinée, retour au calme dans la soirée, et puis plus rien !

Vieux carnets, II. — « J'adore ce genre de carnets !
— C'est vrai ? me demande Rolande.
— Oui, oui ! On y trouve des idées brutes, enregistrées au jour le jour. On est au plus proche de la pensée de celui qui les a écrits ! Il n'y a pas de censure, pas de filtre !
— Tu en tiens un ?
— Un quoi ?
— Tu tiens un carnet de voyage ?
— Un carnet de voyage ? Oh non, non... Pas vraiment... »
(Mes collègues savent que je rédige un journal, non ?)

La Toile de Doëlle*, I. — « 88 Constellations for Wittgenstein » est un méticuleux projet artistique interactif autour de la vie et de l'œuvre de Ludwig Wittgenstein, débordant d'analogies en tous genres : « 88 » comme le nombre de constellations composant le ciel selon l'Union astronomique internationale, mais aussi comme le nombre de touches de la plupart des pianos modernes, ou encore comme dans la date de naissance de Wittgenstein, de Hitler et de Chaplin, tous trois nés en avril 1889. Ce projet est une tentative « non-linéaire » et « tentaculaire » d'aborder, à travers les 88 constellations, tout un monde fait de liens déstructurés, en rapport plus ou moins étroit avec Wittgenstein : Weininger, Russell, Turing, le Cercle de Vienne, le Tractatus, les jeux de langages, mais aussi (assez curieusement de prime abord) le 11 septembre 2001, le film 2001, l'Odyssée de l'espace (quand on retourne « 2001 », ça fait « LOOS », comme le nom du célèbre architecte autrichien) et son monolithe, ou encore Jean-Luc Godard et son film Deux ou trois choses que je sais d'elle. Le sujet « Wittgenstein » se prête particulièrement bien à cette vision éclatée constellée d'informations hétérogènes, à ces points reliés entre eux par de très nombreuses associations d'idées, parfois assez tordues. L'auteur, un Canadien du nom de David Clark, est un talentueux qui a le sens du détail !

________________________________________
* Chaque quatorzième jour du mois, un paragraphe consacré à un lien Web qui m'est envoyé par Doëlle. Merci à elle de jouer le jeu !

lundi 15 octobre 2012

Idéal, idéal... Est-ce que j'ai une gueule d'idéal ?

Stagiaires. — Quatre nouvelles stagiaires en bibliothéconomie et une étudiante en histoire travaillent en ce moment, de manière ponctuelle, dans nos bureaux. Amusant : leur prénom se termine tous par « ine » : Martine, Sandrine, etc. À midi, ma collègue Rolande me demande : « Alors, y en a une qui te plaît ? » Je lui réponds, l'air faussement peiné, un léger sourire aux lèvres : « Oh, tu sais, moi, désormais, je suis dans le monde des idées ! Les relations charnelles ne m'intéressent absolument plus ! »

Christine : « Celle qu'Hamilton préfère, c'est l'universitaire ! » Et Sylvette d'ajouter : « Ben oui, hein, il faut que Mademoiselle ait fait l'université pour trouver grâce à ses yeux ! » — Si seulement elle savait à quel point elle est dans l'erreur la plus totale !

Alcool. — Le soir, à ma librairie habituelle, aux Guillemins, je prends une bouteille d'Ice Tea et la dépose sur le comptoir. Le libraire me regarde, surpris : « Oh-oh ? Malade ?
— Non, j'arrête l'alcool pour le moment. La grande canette que je buvais dans le train, plus toutes les bières spéciales que je siphonnais ensuite en soirée, ça faisait un peu beaucoup. »
Il m'observe sans rien dire. Mais pourquoi donc est-ce que je lui raconte tout ça, moi ?

Si ce n'est une plus grande nervosité, je ne perçois aucune différence physique entre le fait de boire de l'alcool et celui de ne pas en boire (mon mal de crâne d'il y a quelques jours était simplement lié, je pense, à mon rhume et à ma prise de tête sur Kant). Cela prouve que, malgré les quantités énormes d'éthanol que j'ai avalées cette année, le problème est avant tout d'ordre psy-cho-lo-gi-que, oui, oui, parfaitement ! J'ai donc trouvé la solution : je m'achète de la bière sans alcool et je la verse dans un verre à Jupiler. (Quelle pitié !) Le geste est là, la consistance est là et — jusqu'à un certain point — le goût est là. Par contre, hors de question d'utiliser un verre à Orval, car celui-ci, je le garde précieusement dans un coin, à destination de la seule bière trappiste gaumaise, dont le goût légèrement houblonné, mâtiné d'amertume, dépose — déposait plutôt — délicatement sur ma langue une sensation unique et désaltérante — divine, dirais-je même si mon athéisme ne m'interdisait ce genre d'écart de langage. (Arrête, Hamil, tu te fais du mal !)

Un constat. — En fin de soirée. J'ai beau être dans le monde des idées et tout et tout, cela ne m'empêche absolument pas de me masturber. Il me fait bien rire, l'ami Artie, avec ses longs bains froids et ses calmes nuits de sommeil ! (Il a également écrit quelques chapitres sur la sexualité ; faudra que je me les procure, un de ces jours... À moins que je les aie déjà, dans le Monde comme etc. ? — À vérifier.)

mardi 31 juillet 2012

3. « Ce n'est pas une femme, c'est une apparition »

3.1. Donc aujourd'hui, Charlotte, Christiane, Rolande, Sylvette et moi quittons le boulot un peu plus tôt pour nous rendre à l'exposition « Golden Sixties. J'avais 20 ans en 60 », qui prend ses quartiers jusqu'au 28 avril 2013 dans la gare de Liège-Guillemins.

3.1.1. Découvrant les premières salles intitulées « Prologue », j'ai très peur — façon de parler — car c'est vraiment du grand n'importe quoi. Charlotte ne peut réprimer des éclats de rire. Quant à moi, je suis littéralement plié en deux. La raison : les scénographes ont ponctué le début de la visite d'encarts historiques sous forme de slogans percutants, faisant le pont entre cette époque « révolutionnaire » et la nôtre. Cela donne lieu à des absurdités comme (de mémoire) : « 1960 : Nuclear Power / Today : Economic Power », ou bien à des raccourcis fulgurants, en quelques lignes, entre une crise politique et une autre qui a lieu cinquante ans plus tard.

3.1.1.1. Je range dans ma poche, dès les premières salles, cet audioguide qu'il faut constamment tenir auprès de l'une de ses oreilles. Je ne veux pas qu'un narrateur à la voix suave m'explique que je suis le tueur de John Fitzgerald Kennedy embusqué avec mon fusil Carcano dans un appartement surplombant Elm Street.

3.1.1.2. Sur un des murs du « Prologue », une série de très belles affiches de propagande pour la coopération européenne dans le cadre du plan Marshall (voir ici, notamment). — On peut être pour ou contre le programme, cela restera tout de même de très belles affiches. La fin de cette jolie série est hélas souillée par une ridicule page blanche sur laquelle a été imprimé à la va-vite le logo de... la Région wallonne ! — Quel est le rapport, s'il vous plaît ?

Reyn Dirksen, All our colours to the mast, 1950.
(Source : Wikimedia Commons.)

3.1.2. Mais je suis mauvaise langue car ce n'est que le début. Et la suite vaut tout de même le détour. L'exposition est un mélange de mises en scène (l'assassinat de JFK donc, un restaurant et une barricade durant les évènements de Mai 68, le module Eagle posé au milieu d'un paysage lunaire, l'Hôtel du Globe dans La Grande Vadrouille...) et d'espaces plus didactiques (objets divers, panneaux d'explication...).

3.1.3. L'exposition devient vraiment intéressante au moment où elle bifurque vers le culturel. Car de nombreuses salles sont consacrées à la musique, à la peinture, au cinéma... Les Beatles sont partout, mais aussi la génération Woodstock, les hippies de l'île de Wight, le Velvet Underground (et Adamo). Quand je les vois tous (ou presque), avec leurs longs cheveux, en train de fumer leurs pétards dans la nature des festivals sur fond de California Dreamin', je me fais évidemment la réflexion suivante : « Mais qu'est-ce que je fous ici ? »

3.1.4. Une des salles est consacrée au féminisme (un encart pour Simone — coucou Léandra !). Une salle plus loin, place aux icônes des années soixante... Bardot évidemment (dont une horrible statue [de cire ?] absolument pas ressemblante se dresse un peu plus loin dans l'exposition), Jeanne Moreau... Elles sont toutes balayées par ces photos en noir et blanc de Delphine Seyrig, la formidable et mystérieuse inconnue de L'Année dernière à Marienbad de Resnais. (« Ce n'est pas une femme, c'est une apparition », dira sept ans plus tard Antoine Doisnel/Jean-Pierre Léaud dans Baisers volés.)

Delphine Seyrig. (Source.)

3.1.4.1. Fin de la rêverie/Retour à la réalité : « Ouais, ce film, si tu veux un bon somnifère, c'est parfait ! » (Sylvette)

3.1.5. Sans aucun rapport avec la Nouvelle Vague, je visionne une dizaine de fois d'affilée en fin d'exposition — parce que ça me fascine — le mythique rouleau dorsal de Dick Fosbury aux Jeux olympiques de Mexico de 1968... Ce type était plutôt du genre « athlète amateur », mais lors de ces fameuses olympiades, il a bluffé tout le monde avec sa fameuse méthode de saut en hauteur renversé, qui est soit dit en passant aujourd'hui la seule utilisée dans les compétitions de haut niveau. — Le voir si concentré avant le saut et entendre le public l'acclamer dès qu'il se met à courir... L'ambiance a quelque chose de magique et d'attachant. (Ce paragraphe est en contradiction la plus totale avec tout ce que j'ai pu dire ou écrire précédemment sur les foules en délire.)

Fugace expression étonnée de l'arbitre à la fin de la vidéo :
« Mais qu'est-ce qu'il fout ? Est-ce légal ? »
_________________________________________

3.2. Dans le train de retour, devant moi, une dame d'environ soixante ans tente de résoudre tant bien que mal une grille de « mots mêlés ». L'anecdote vaut la peine d'être mentionnée car, de Liège à Tamines, soit en une heure de voyage, elle a fini par trouver en tout et pour tout... sept mots ! Qu'est-ce qu'elle est lente ! Elle passe son stylo le long d'un mot puis passe outre, puis y revient, etc. J'ai envie de lui en montrer plein — « Là, "ARBRE", et là, "CRAYON" ! » — mais je me retiens.

jeudi 5 juillet 2012

Bowling à Liège

Rolande, à la pause café de ce matin, s'adressant principalement à Wynka et à moi, mais ciblant tout aussi bien Charlotte et Lodewijk (qui sont absents ce jeudi), nous lâche : « Franchement, les amis, vous êtes pénibles avec vos histoires de syndicalistes... Vous n'arrêtez pas d'en parler, au café comme au dîner... » Elle est rejointe dans son discours par Sylvette et Christiane : « Est-ce qu'on vous ennuie avec des histoires de bibliothéconomie toute la journée, nous ? » — « Mais c'est que nous n'avons pas moyen d'en parler à d'autres moments... » Nous sommes tellement pressés par ce temps qui fuit ! 

Sylvette : « Si vous mentionnez une seule fois le boulot au bowling ce soir, vous devrez payer une tournée ! »

La tentation est trop forte : ce sera le gag récurrent de la journée. À chaque fois que je croise Sylvette ou Christiane, je me mets à parler de syndicalisme : « Ton histoire me fait penser à cette fameuse lettre que Bastien Durrée a remise à Albert II lors de sa joyeuse entrée à Liège ! », « 1971 ! Comme la grève des cols blancs à Cockerill, bien sûr ! », « Mais tout cela ne nous dit pas pourquoi André Renard a procédé de cette manière en 1948, alors qu'il se positionnait clairement pour l'unité syndicale... Qu'en pensez-vous ? »

Le soir, au bowling, nous formons tout d'abord deux équipes : l'équipe « BEF » (pour « Bibliothécaires en folie », hé oui !), composée de Christiane et de Sylvette, et celle des historiens, composée de Wynka et de moi-même. J'avais fait (comme d'habitude) le malin toute la semaine en affirmant que je savais très bien jouer au bowling... Mes trois collègues sont donc très déçues (et surtout hilares) lors de ma première « rigole ». Wynka, quant à elle, s'amuse à lancer la boule le plus loin possible de la piste, c'est-à-dire dans la direction opposée des quilles. Elle et moi, nous formons une fine équipe ! Les « BEF » gagnent deux parties, mais de peu siouplaît.

Sur le tableau de bord de la piste, l'inscription suivante : « Consommations OBLIGATOIRES. Veuillez appuyer sur le bouton rouge pour commander. » — Est-ce légal ?

Lodewijk arrive alors que nous sommes occupés à jouer une troisième partie, individuelle cette fois-ci. En me regardant lancer ma boule, il pouffe : « Quoi ? C'est tout ? Tu lances fort et au milieu ? Et moi qui croyais que tu avais une technique particulièrement originale ! » Quant à Christiane et Sylvette, elles font tout ce qu'elles peuvent pour me déconcentrer : par exemple, elles crient « Pouet pouet ! » quand je m'élance. Tout le monde il est très très méchant avec moi M'dame !

« Tu as 65 points... 1965... Cette fameuse année où ils ont tenté de syndicaliser les cadres d'entreprise en embauchant des universitaires au sein des structures syndicales nationales... » 

Un groupe d'une quarantaine de jeunes (et moins jeunes) débarque dans le bowling. Ils sont apparemment là pour boire un verre et non pour jouer. Wynka : « C'est horrible, on dirait des étudiants d'HEC ! », puis : « Je me tais, je me tais, car on va dire que je fais du délit de sale gueule ! » Un peu plus tard, le serveur vient prendre une troisième commande de boissons (OBLIGATOIRES donc). Lodewijk tente de faire de l'humour avec le serveur, désignant le groupe de jeunes : « Nous avons un compte "boissons" à l'entrée, mais ne les comptez pas dans notre addition, hein... » Le serveur ne comprend pas le second degré et répond, presque choqué : « Ça n'a rien à voir avec vous, Monsieur... »

Après le bowling, nous passons en coup de vent au Village gaulois, place Saint-Paul. (Tout ce monde condensé, ça me donne le bourdon...) Nous n'y restons pas longtemps et allons manger dans une brasserie pas loin de la place Cathédrale. La pluie commence à tomber dru. Je commande des boulets à la liégeoise (c'est délicieux, vraiment). 

Voilà une journée globalement positive, sans cynisme ni pensées ténébreuses ! Comme quoi, tout peut arriver dans ce journal, même le meilleur !

jeudi 8 mars 2012

Histoires de cadres

Dîner d'équipe ce midi au restaurant italien "La Capannina" à Boncelles. Treize personnes : les sept membres actuels de l'équipe, notre ancien collègue Aurèle et cinq bénévoles. Je suis du "bon côté de la table" : celui qui ne parle pas (et ne veut pas) parler de travail. L'apéritif est payé par mon boulot : c'est toujours mieux que rien. Le vin au pichet est tellement léger que j'en viens à croire qu'ils l'ont coupé à l'eau. En face de moi : Sylvette, Christiane, Aurèle ; à ma gauche, une des bénévoles ; à ma droite, Charlotte ; au coin de la table, Rolande.

Une discussion sur la campagne présidentielle en France :
« Tu n'as pas la télévision, hein, c'est ça ? me demande Charlotte.
— En effet... Enfin, si ! J'ai une petite télévision, mais pas la télédistribution.
— Tu n'as donc pas vu le journal de France 2 hier avec François Hollande...
— Ha non...
— J'étais choquée...
— Ha ? Que s'est-il passé ?
— Le journaliste lui a demandé : "Pensez-vous qu'il y a trop d'étrangers en France ?" et Hollande n'a jamais répondu.
— Haha ! Il a éludé la question... 
— Il a évité d'y répondre trois ou quatre fois. C'était surréaliste ! 
— D'un autre côté, la question est floue et un peu débile. Quel intérêt de la poser ? Qu'attend-on comme réponse à une telle question ?
— C'était en rapport avec les récents dérapages de Claude Guéant...
— Ha oui... Je suis cette actualité de très loin, j'avoue... 
— Hollande aurait pu donner son avis. Il aurait pu dire : "La question est mal posée parce que...", ou bien répondre par "Oui" ou par "Non" et argumenter. Là, il n'a rien dit du tout. Il a totalement esquivé le sujet.
— Je suppose que son service de communication lui a dit quelque chose du genre : "Sujet glissant. Tu esquives coûte que coûte, mon vieux !" Ils ont sans doute peur de perdre des électeurs en se positionnant de manière nette.
— Mais ne pas répondre alimente le fantasme, justement ! Ça donne l'impression que le sujet est tabou. Et pendant ce temps, la droite occupe le débat... »

Sur les élections en général :
« Souvent, quand je dis que les élections ne servent pas à grand chose, voire à rien du tout, on m'engueule.
— On te dit quoi, par exemple ?
— Que c'est incivique de sortir une chose pareille, que "ça fait le jeu de l'extrême droite".
— Ceux qui te disent cela ont raison de te le dire, me lance Aurèle.
— Pourquoi ?
— Tu rigoles, là, Hamilton ? Parce que le vote est un droit essentiel à la démocratie... Parce que des gens se sont battus pour avoir ce droit, pour avoir accès au suffrage universel pur et simple.
— Ha mais justement ! Pour moi, c'est la lutte pour avoir ce droit qui a radicalement changé les choses, pas les élections qui ont suivi !
— Je ne comprends pas... C'est totalement lié.
(C'est vrai que je ne suis pas clair...)
— Ce que je veux dire, c'est que l'arrivée du suffrage universel a suffi à changer la donne en signifiant que, désormais, il fallait prendre en compte l'avis de "tout le monde" et non plus seulement des privilégiés. C'est ce changement de cadre qui est important, plus que le fait de s'exprimer au sein de celui-ci.
— Donc le vote est important...
— Pas vraiment, car le changement de société est déjà en quelque sorte contenu dans la modification du système de vote...
— Hein ?
(Force est de constater que je n'arrive pas à m'exprimer...)
— Une fois le changement de système validé, le vote en tant que tel s'inscrit dans un cadre bien défini, une logique qu'il est difficile voire impossible d'outrepasser : celle des jeux d'alliance, des partis, des luttes pour le pouvoir, etc. Dans ce genre de système, le vote est une sorte de leurre sans grande importance.
— Mouais.
— Mais si ! Et il y a autre chose : nous sommes dans un cadre que nous ne pouvons changer par le simple vote. Ce cadre est économique. Tout découle de lui. La politique actuelle des états est rattachée au système économique international, d'essence néolibérale, qui n'a strictement rien de démocratique. Nous ne votons que pour des choses somme toute très annexes. Que nous votions à droite ou à gauche ne change en rien le fait que le gouvernement élu devra, dans la configuration actuelle, tenir compte de contraintes économiques purement extérieures... »

Conclusion personnelle non exprimée : la gauche est dans la rue et dans la tête des gens ; pas dans les urnes ni au sein des partis qui s'en revendiquent.
Amen.

* * *

J'attends Fred Jr au-dessus des escaliers du grand hall de la Gare centrale. Il passe à Bruxelles pour la soirée. Nous allons manger en vitesse au Quick de la rue du Marché aux Herbes avant de nous balader quelques minutes sur la Grand-Place. Nous passons le restant de la soirée au Bon Vieux Temps, un café très calme situé dans une impasse du vieux Bruxelles. Ils y servent de la Westvleteren (10 € le verre). Je prends deux Orval pendant que Fred carbure à la kriek et au thé.

« Au départ, elle n'avait pas l'air dans le trip du tout, mais depuis quelque temps, elle a l'air de se prêter au jeu. Il l'a vraiment entraînée dans ses délires militaires. Haaaa, qu'est-ce qu'on ne ferait pas par amour !
— Ce type est fou...
— Ils sont quelques uns comme ça... Ils se déguisent en soldats américains et vont à toutes sortes de commémorations.
— Mmmmh...
— C'est assez bizarre. J'ai comme l'impression qu'ils mettent ces uniformes pour défendre une idée bien précise, presque fantasmée, de la défense du Monde libre par les États-Unis. Ils arborent fièrement leurs faux costumes comme s'ils arboraient une idéologie... Je ne suis pas certain de me faire comprendre, là... »
(Décidément, aujourd'hui, j'ai clairement du mal à m'exprimer.)

« Oh, franchement, j'en ai un peu marre de certains archivistes... Je ne me présenterai sans doute plus jamais.
— Ils sont parfois un peu vieux jeu ?
— Ils sont corporatistes jusqu'au bout des ongles !
— Ha oui, le corporatisme...
— Ne rien donner pour rien. Tout contrôler. Accès Web restreint, tout ça... 
— Oui, tu m'en avais déjà parlé. C'est clairement une erreur d'être comme cela aujourd'hui...
— Et puis, ils sont dans le monde des détails, du genre : "Ne faudrait-il pas utiliser le verbe pouvoir au lieu de devoir au 17e alinéa de l'article 45ter de la troisième version corrigée des statuts ?" Je ne me sens pas à ma place là-dedans... »

mardi 24 janvier 2012

Humeur massacrante

Je suis malade. Ceci explique ce qui suit.

Pour commencer, la journée commence mal. 
Bronches qui sifflent, nez complètement bouché et tête dans le cul.
Mais passe encore.

Le train pour mon boulot est en retard.
Trente minutes exactement.
Mais peu importe.

À l'accueil de la gare de Liège-Guillemins, je fais la file pour recevoir mon attestation de retard en bonne et due forme, que je présenterai dans une demi-heure à ma collègue Rolande. À côté de moi, la navetteuse toujours un peu ronchonne (mais néanmoins sympathique) attend elle aussi son attestation. Derrière moi, le navetteur désagréable d'un certain âge, que j'appellerai pour l'occasion "Le couillon antipathique de droite" (LCADD), attend lui aussi, pour la même raison. Bien évidemment, il n'est pas antipathique parce qu'il est de droite : on peut être de droite et très sympathique, de la même manière qu'on peut être de gauche et totalement antipathique. Non : il est juste antipathique et de droite, sans que les deux caractéristiques ne se rejoignent à aucun moment. 

Donc voilà : c'est à mon tour de demander l'attestation à la dame de l'accueil... Je lance donc, tout sourire (ça m'arrive) : "Il me faudrait une attestation de retard pour mon boulot, pour le train qui vient de Bruxelles et qui continue vers Visé. Et tant que vous y êtes, il en faudrait une pour ma voisine [la navetteuse ronchonne, qui sourit] et sans doute aussi pour le monsieur derrière moi [le LCADD qui me regarde sans rien dire avec ses yeux de merlan frit]". C'est à ce moment qu'il passe à l'attaque :

— Oui, et vous ferez bien attention de mettre 35 minutes et non 30 car demander l'attestation est également du temps perdu.
— Le train a 30 minutes de retard, Monsieur, je ne peux pas inventer des retards fantaisistes.
— C'est le retard effectif que mon employeur regarde. Pas le retard du train.
— Oui, hé bien il comprendra aisément que vous avez également dû faire la file pour avoir l'attestation. Là, je marque que le train est arrivé avec 30 minutes de retard.
— Vous avez un problème avec le matériel roulant, c'est un fait. Votre matériel est défectueux et vous le savez pertinemment bien !

Je piétine sur place. Je me retourne vers le gars :

— Ouais, bon, on est d'accord, mais qu'est-ce qu'elle y peut ? Elle n'est en rien responsable si le train est en retard. 
(De nouveau ce regard de merlan frit.)
— Oh, laissez Monsieur, j'ai l'habitude, me lance la dame de l'accueil, la tête dans ses papiers. Je signe les retards et puis je ne m'en fais plus.

N'empêche, je me dis que c'est là un poste ingrat : se taper toute la journée les remarques des CADD en tout genre, qui doivent cracher leur haine de la SNCB et leur frustration générale sur un(e) employé(e) qui n'y est strictement pour rien.

* * *

Le soir, il n'y a pas de raison que je sois plus en forme, mais je fais un effort pour avoir l'air normal, avec des résultats plus que mitigés. J'ai rendez-vous au Potemkine pour une soirée "Jeux de société". Doivent être là au moins Emily et Mary.

Emily arrive vers 19h30 avec Walter, revenu en triple vitesse du Congo (il y est resté une semaine à tout casser). Dès son arrivée, Walter ouvre son Mac et profite du Wi-Fi pour répondre à des e-mails, envoyer des offres d'emploi ou que sais-je encore... Mary arrivera une demi-heure plus tard environ, accompagnée de Jerry et de Matt, deux de ses colocataires. Emily et moi croiserons également furtivement Gnafron au bar, venu pour voir les courts métrages. Gnafron est un gars un peu plus âgé qui était une année en dessous de moi en histoire à l'ULB. Je lui demande s'il prend un verre. Il me répond, en montrant les toilettes du doigt : "Non, c'est gentil, mais là, ce que je veux surtout, c'est me vider." Commentaire d'Emily : "On est contents de le savoir !" Croisés également en coup de vent : Romain et Ramon, qui étaient à l'étage et qui s'en vont au restaurant.

Il y a plein de jeux de société en libre service étalés sur le piano (le même sur lequel s'acharnait Johan Dupont dimanche dernier). Une gentille jeune dame fait le tour des tables pour conseiller des jeux et expliquer au besoin les règles. Au programme de la soirée pour notre groupe : Wazabi (un jeu sympa qui consiste à se débarrasser de ses dés), Bazar Bizarre (un horrible jeu de rapidité qui me tapera sur les nerfs très rapidement) et Saboteur (un jeu dans lequel certains joueurs doivent creuser des galeries jusqu'à un trésor, alors que d'autres, les saboteurs, doivent les en empêcher).

Je ne sais pas ce qui m'énerve le plus : que tout le monde (à l'exception d'Emily) se casse à tout bout de champ pour fumer une putain de clope à la con ou bien que la dame citée plus haut (pourtant bien aimable) vienne s'immiscer pour nous expliquer les règles de Saboteur. Je sais que c'est moi qui suis mal tourné, que c'est moi qui ai clairement un grain aujourd'hui, mais ça m'énerve, sans raison. Je suis en train de lire les règles tranquillement et elle vient nous expliquer comment jouer. Je ne sais expliquer ce qui se passe dans mon cerveau mais ça me tape sur le système et je suis au bord de la crise de nerf, de la colère à peine retenue. 

J'ai envie de me casser en courant. Pour quelle raison, bon sang ? Impossible de le savoir ! Mary voit que je grince des dents et me lance : "Ça va, Hamil ? Tu n'as pas envie de jouer à ce jeu, c'est ça ?". Je réponds, tout en désignant la préposée aux règles : "Non, ça va. J'ai juste envie de la baffer...". Silence indigné. Pourquoi est-ce que je dis/pense ça ? Je ne suis plus moi-même. Je pourrais presque taper mon poing dans le mur du café pour calmer mes nerfs. C'est pathétique.

Tout le monde s'en va. Mary me propose de me ramener en voiture. Je décline. Emily et Walter s'en vont quelques minutes plus tard. Je m'excuse pour mon comportement et décide de rester à la table. Je vais commander une dernière bière au bar, puis reste seul une heure devant mon PC à écrire une partie de ce texte... Et évidemment, je m'en veux énormément d'avoir eu ce comportement débile et irrationnel.

mercredi 21 décembre 2011

Eyskens-Van Quick, même combat ?

Aujourd'hui, je décide d'arriver tôt (comprendre : à l'heure) à mon travail. Je me lève à 6h16 afin de ne pas rater le train de 6h57 en direction de Liège-Guillemins. Arrivé en gare de Bruxelles-Midi, je constate que le train n'a aucun retard : jusque là, rien de drôle ! Cependant, alors que je suis à Bruxelles-Nord, Fred m'envoie un message d'avertissement, pour me signaler que le chemin de fer wallon est totalement immobilisé à cause d'un arrêt de travail généralisé. Je lui réponds que "mais non, voyons, le train pour Liège roule sans problème".

Le début du trajet se déroule sans encombre. Le train sort de Bruxelles et file à toute allure à travers les villes et villages flamands, jusqu'à Leuven. Cette histoire de train à l'heure, sans incident, sans ralentissement, c'était trop beau pour être vrai. À Leuven, le contrôleur nous apprend que le train n'ira pas plus loin, à cause d'un mouvement de grève à Liège et un peu partout ailleurs en Wallonie. Je descends donc du train et rencontre Flippo sur les quais. Plus aucun train ne roule jusqu'à la Cité ardente et nous décidons donc de faire demi-tour pour rentrer à Bruxelles.

Nous prenons un train pas direct du tout en direction de la capitale, celui qui longe la ligne 53 Leuven-Mechelen, avant de bifurquer sur la ligne 25 pour revenir à Bruxelles. Tout cela prend des plombes. Ma vie est terriblement passionnante. Durant le trajet, Flippo téléphone à une série de collègues pour les prévenir qu'il ne pourra pas être là aujourd'hui. De mon côté, je préviens ma collègue Rolande qui, ayant écouté les informations à la radio, se doutait bien que je ne pourrais pas venir.

Je retourne donc chez moi et travaille à domicile. Dans l'absolu, ça ne change strictement rien, dans la mesure où je n'ai nullement besoin d'être au boulot pour faire ce que j'ai à faire pour l'instant (à savoir écrire un article et travailler sur un site Web) et où je suis de fait plus productif chez moi qu'à mon bureau. Un paradoxe : comme je travaille dans un institut d'histoire du mouvement ouvrier, je suis plus "utile" à la gauche en travaillant qu'en faisant grève... À cela, ma collègue Wynka répondrait sans doute : "Ouais, c'est ce qu'on veut te faire croire !" (En fait, je suis un suppôt du Grand Capital.)

* * *

Cette grève "sauvage" des cheminots a apporté de l'eau au moulin de tous ceux qui critiquent les syndicats et le droit de grève : "En période de Noël, quelle honte !", "Une bande de paresseux : ils allongent leur week-end pendant que d'autres triment au travail", "Aucune solidarité par rapport à ceux qui bossent", peut-on lire sur sur les médias sociaux ou les forums de presse.

Curieux commentaires car, à voir le contenu de la réforme contre laquelle les syndicats s'insurgent, il est presque incroyable que la réaction n'ait pas été encore plus vive, tant ladite réforme a été pensée sans presque aucune concertation avec les partenaires sociaux et change entièrement la donne en matière de pension et de prépension dans le service public (en résumé : il faudra travailler beaucoup plus pour recevoir la même chose)...

Il est toujours intéressant de prendre un peu de recul par rapport aux événements... Cette situation de malaise social en période de fêtes rappelle un autre conflit historique, vieux de plus de cinquante ans : la grande grève générale de 1960-61 en Belgique. Le contexte : le pays vient de perdre le Congo, la dette publique est élevée et le Gouvernement Eyskens IV, en fonction depuis le 3 septembre 1960 et composé de sociaux-chrétiens et de libéraux, décide de mettre en place un plan d'austérité connu sous le nom de "Loi unique", plan qui sera débattu au Parlement à partir du 20 décembre 1960. À l'époque cependant, le premier ministre n'était pas estampillé "socialiste".

En 1960-61, les mouvements de grèves sont spontanés et échappent en partie à l'organisation syndicale ; le Nord part en grève assez rapidement (les dockers à Anvers, notamment), mais c'est surtout en Wallonie que le mouvement perdurera ; les syndicats, d'abord dépassés par leur base, sont obligés d'accepter le mouvement de gronde ; les cheminots sont très virulents ; la grève devient rapidement générale en Wallonie et bloque toute la région pendant de nombreuses semaines ; la gare de Liège-Guillemins est saccagée... À terme, la Loi unique sera votée mais le gouvernement Eyskens, épuisé par ces grèves massives, finira par tomber le 25 avril 1961. Mon collègue Aurèle en parlerait sans doute de manière moins caricaturale que moi : il a travaillé au moins six mois sur le sujet.

Un message que je passerais bien à tous les râleurs anti-syndicalistes de 2011-2012 : "Préparez-vous à râler pendant un petit temps encore car ça ne va sans doute pas aller en s'améliorant."

* * *

En soirée, Emily, Walter et moi allons manger à la Porteuse d'Eau à Saint-Gilles. Walter est bien décidé à partir pendant six mois au Congo pour le compte de l'ONG Acted. Il semble assommé par les six vaccins qu'il a reçus aujourd'hui et ramène constamment la conversation aux quelques thématiques qui l'intéressent. Emily, quant à elle, s'est coincé l'épaule gauche. Emily mange un chicon au gratin, Walter un demi-poulet et moi un américain "maison". Nous buvons un dernier verre au Potemkine puis rentrons tranquillement chez nous (Emily me reconduit, comme d'habitude).

mercredi 9 novembre 2011

Enfance 2.0

Statistiques ferroviaires

Ce matin, mon train est supprimé pour une sombre histoire de signalisation en gare de Schaerbeek... D'autres trains roulent mais le mien fait désespérément du surplace. Lorsque la contrôleuse annonce, dans un français plus qu'approximatif, que tout le monde doit descendre afin d'emprunter un autre train qui, exchepchionnellement, s'arrêtera pour nous permettre d'embarquer, je ne suis même pas surpris... Pour l'instant, et sans vouloir spécialement taper sur l'administration des chemins de fer – les gros beaufs râleurs des forums de presse y arrivent très bien sans moi –, je suis beaucoup plus surpris quand mon train arrive à destination à l'heure et sans encombre... Ma collègue Rolande, très ordonnée, a d'ailleurs certainement dû acheter un petit classeur A5 afin de stocker toutes les attestations de retard SNCB que je lui ai remises... Un bête calcul : en moyenne deux retards conséquents par semaine x environ 45 semaines de boulot par an x bientôt 6 ans = un peu moins de 540 attestations ! Et en prenant pour base un retard d'une demi-heure, ça nous fait 270 heures de perdues, soit plus de 30 jours sur 6 ans, soit 1 mois et demi de boulot à ne pas y être !

Dans le genre "calcul débile qui fait peur", celui du nombre de kilomètres parcourus depuis que je travaille là-bas n'est pas mal non plus... À la grosse louche, ça nous fait : 200 km aller-retour (Bruxelles-banlieue de Liège-Bruxelles) par jour x 220 (nombre de jours prestés approximativement) x bientôt 6 ans. Résultat : presque 264.000 km, soit plus de six fois le tour de la Terre à l'équateur. Encore un petit effort et j'aurai parcouru la distance Terre-Lune (dont le demi-grand axe est de 384.399 km). Toute cette distance pour faire ce bête trajet on ne peut plus répétitif à travers la campagne flamande... Quant au temps passé en train (juste pour ce boulot), à raison d'une heure pour 100 km environ, j'en suis à plus ou moins 2640 heures de train, soit 110 jours (de 24 heures) de ma vie : 110 jours à lire, réfléchir, parler, écrire, visionner des séries, regarder le paysage monotone ou tout simplement dormir. Bah ! Si je comptabilise le nombre de jours que j'ai passés à réaliser d'autres conneries (comme jouer à World of Warcraft, boire des verres ou m'énerver tout seul sur les absconses déclarations d'Alain Finkielkraut...), 110 jours, ce n'est pas tant que ça tout compte fait...

Verrouillage informatique, mon amour

Durant ma journée de travail (écourtée d'une heure en raison d'un train supprimé – voir ci-dessus), je me suis évertué à découvrir une manière efficace de verrouiller la copie d'archives numériques... Résumé d'une situation déjà explicitée dans un précédent post : 

1- je travaille dans un centre d'archives ;
2- des étudiants de master doivent, dès demain, venir consulter dans notre salle de lecture un très grand nombre de documents d'archives (à savoir des centaines de titres de presse clandestine publiés durant la Seconde Guerre mondiale) ;

3- ces documents sont très fragiles (car ronéotypes sur du mauvais papier) et ne peuvent pour la plupart être consultés que numériquement, sur trois vieux ordinateurs installés dans la salle de lecture ;
4- pour des raisons liées au droit, à la propriété et la fréquentation de notre institution, les étudiants ne peuvent pas copier ces fichiers sur un support tiers (clé USB, CD-ROM, DVD-ROM...) ;
5- mais (c'est là qu'est l'os) ils doivent pouvoir y avoir accès en lecture.

Question : comment faire pour permettre auxdits étudiants de voir/lire ces documents sur un PC sans qu'ils aient jamais la possibilité de les copier en masse sur leur clé USB personnelle ou sur tout autre support ? Une réponse simple et rapide peut être lue sur de nombreux forums consacrés à l'informatique : c'est impossible mon gars, car à partir du moment où ils peuvent voir quelque chose à l'écran, ils peuvent aussi le copier ; autrement dit : à partir du moment où ils ont un accès en lecture, ils ont forcément également un accès à la copie. Tout ce qu'on peut faire, c'est leur alourdir la tâche, par des bricolages un peu ridicules et indignes d'un informaticien (même très amateur), du genre : augmenter virtuellement le volume de chaque fichier ou ne leur donner accès à l'image que via un visionneur très cloisonné, sans possibilité d'aller fouiner ailleurs... Je laisse tomber ce genre de solutions : je les trouve totalement nulles et ça me prendrait de toute façon trop de temps pour un résultat plus que mitigé.

Et puis, j'arrive à une solution un peu con mais beaucoup plus valable, en prenant le problème par l'autre bout (il m'aura fallu une matinée de réflexion car je suis un peu lent à la détente – est-il encore utile de le préciser ?). La question, ramenée à sa plus simple expression, est : comment empêcher les vils étudiants machiavéliques prêts à tout pour spolier le gentil centre d'archives qui ne demande qu'à subsister en ces temps troublés de récupérer de manière massive des images non libres de droit ? Hé bien pas besoin d'inventer un système compliqué de verrouillage de fichiers, mon p'tit Hamilton (comme dirait Fany, dont soit dit en passant je n'ai plus aucune  nouvelle) ! Il suffit d'empêcher l'accès à tous les périphériques extérieurs. Ceux-ci ne sont qu'au nombre de quatre : lecteur de disquette (dont on se fout royalement, dans la mesure où ce format est totalement obsolète et qu'une disquette ne permet même pas de stocker une seule image), connexion Internet (facilement déconnectable et de toute façon limitée en upload), et ensuite les deux derniers, plus problématiques : graveur DVD-ROM et port USB. Pour ces deux derniers, c'est tout con : il suffit de les désactiver (et on te paie pour ça, ducon ?). La solution est au final toute simple : petit passage par la base de registre de Windows, modification de deux ridicules petits nombres hexadécimaux à un endroit très précis de cette base, redémarrage du système... Et au revoir les périphériques !

Je suis satisfait d'avoir trouvé cette solution et en même temps, sur le plan éthique, ça me fait très mal de mettre en place de telles barrières à l'information... Est-ce que j'arriverai à dormir cette nuit ? Oui, je crois que ça ira, mais il ne faudra pas me demander ce genre de démarches trop souvent...

Enfance 2.0

Discussion intéressante durant le temps de midi au boulot : l'accès des enfants (de 5 à 15 ans) à l'informatique et aux jeux vidéo. Ma collègue Wynka annonce, un peu dépitée, que son gamin de six ans voudrait une Wii pour la Saint-Nicolas. Un rien technophile, je lui lance sans réfléchir : "Ha, c'est un très bon choix de console pour son âge : il pourra bouger tout en s'amusant sur des jeux familiaux !".

Wynka, dubitative : "Ha ben figure-toi que c'est exactement le même argument que celui avancé par mon compagnon !"
Moi : "Ben oui, j'aurais fait le même choix pour Gaëlle. Une Wii, c'est bien pour les gosses. La Playstation, c'est pour plus tard..."
Sylvette : "En même temps, faut mettre des quotas, parce que sinon, ils passent des heures et des heures par jour sur leur console..."
Moi : "Et ?"
Sylvette : "Ben c'est pas bien pour leur développement..."
Moi : "Pourquoi ?"
Sylvette : "Ben ils pourraient sortir à la place, voir du monde, rencontrer des enfants de leur âge, tout ça..."
Moi, pas très convaincu (et me souvenant par ailleurs – sans vouloir le moins du monde paraître prétentieux – des "enfants de mon âge") : "Ha..."
Christiane : "Et puis, plus tard, ça en fait des adultes incapables de se servir d'un marteau..."
Moi : "D'un autre côté, ce n'est pas très grave..."
Christiane & Sylvette : "Bah si, c'est grave !"
Moi : "Perso, je préfère me servir d'un ordinateur convenablement que d'un marteau."
Christiane : "Ouais, mais bon, en passant leur journée sur une console, ils ne sauront rien faire de leurs mains."
Moi (de mauvaise foi) : "D'un autre côté, s'ils passent leur journée avec un marteau, ils ne pourront pas faire grand chose non plus..."
Tout le monde (ou presque) : "Pffff..."
Christiane : "En cas d'apocalypse nucléaire, tu n'irais pas loin avec un PC. Par contre avec un marteau..."
Moi : "Ouais, mais bon... Dans l'absolu, il sera encore temps d'apprendre à se servir d'un marteau à ce moment-là... Et puis, la question n'est pas là, car, en fait, je sais me servir d'un marteau."
(Gros silence...)
Moi : "En gros, ce n'est pas une question de laisser un enfant faire n'importe quoi. C'est juste le considérer comme un être doué de raison et lui laisser le choix de son temps libre. Qu'il s'amuse et qu'il apprenne sur un PC, une console, un livre, une BD, un marteau, peu importe ! L'important est qu'il ait la liberté de le faire ! Il aura assez de contraintes par après... Trop, en fait."

En lançant cette dernière phrase, je me souviens de mon éducation, de mon premier PC (à l'âge de huit ans) et de mes soirées entières passées, enfant puis adolescent, simplement à lire des livres, à programmer en GW-BASIC (je sais, c'est un peu nul) ou à jouer des heures sur mon Commodore PC-10 puis, plus tard, sur mon 386... Je ne me souviens pas vraiment avoir été restreint outre mesure dans cette liberté par mes parents... À partir de 12-13 ans, je lisais ce que je voulais (ou presque), je jouais comme je le voulais et je réussissais sans problème à l'école... Je garde de cette époque un souvenir
– sans doute biaisé, j'en suis conscient – d'énorme liberté...

Et maintenant, à trente ans et des poussières, me voilà tout ce qu'il y a de plus épanoui, ouais, ouais ! (Hem.)

lundi 24 octobre 2011

Reprise du travail : fragments

                              "Tiens qui voilà ! Toujours en vie ?" (Wynka)
                                  Ben faut croire, vu que je suis là...

             "Tu sais, sans toi, Aurèle ne rigolait plus du tout. Rolande 
               a essayé quelques blagues, mais ça ne fonctionnait
              pas aussi bien..." (Sylvette)

                            "Alors, ça va ? Rétabli ?" (Lodewijk)

     "Camarade Hamilton ! Alors, tu
       as pu à nouveau tester l'Orval ?" (Rolande) 
        Ouais, il n'y a au-cu-ne différence, en fait !

                                                              "Salut !" (Aurèle)
                                                                 Salut !

              "Sans toi, en deux semaines, ça a moins rigolé." (Christiane) 
                  Ha ben oui, que voulez-vous, ma bonne dame ? 

          "C'était comment, cette opération ?" (Charlotte, par téléphone)
         Ben en fait, ils font un trou dans le nombril, 
           et ils plantent une caméra dedans, si j'ai bien pigé...

* * *

Je suis fatigué. Ce soir, je n'ai pas envie d'être dérangé. Je reste chez moi, tranquillement, avec une bière et des vinyles. Mais ne pas être dérangé en soirée est un exercice périlleux. Lewis essaie de me téléphoner, comme d'habitude. Je ne lui réponds pas, comme d'habitude. Il me laisse un message vocal, comme d'habitude. Je l'imagine dans son petit appartement : "Hamilton ne me répond pas. Peut-être est-il à l'agonie ?". Non, il n'a juste pas envie de décrocher et d'entendre une phrase-bateau du genre "Tu n'es pas seul, mon grand, tu sais...".

Plus tard, coup de fil de Vinge. Je ne réponds pas. Re-coup de fil de Vinge. Je mange ; je ne réponds pas. Vinge me contacte donc sur Facebook. J'avais déjà du mal avec Wittgenstein, mais avec Vinge, c'est encore plus compliqué. Je ne pige que des bribes de conversation. Exemples : "J'attends la signature de Didier pour le boulot" ; "Au pire, je bosse en janvier. On va faire Zébulon dans mon appart. Tournicoton ! Sans clope, sans canette..." ; "Sinon, j'ai vu Tintin. Pas terrible... Un peu Indiana Jones, avec des bouts de Gollum"... Il propose de me téléphoner mais j'élude : "Tu peux me téléphoner demain s'il te plaît ? Je suis fatigué, je bois une bière devant South Park et je vais bientôt aller dormir...". C'est la stricte vérité.

Je vais en effet me coucher très tôt (23h). Je n'ai rien écrit aujourd'hui. Il faudra que je me rattrape demain (et demain, c'est aujourd'hui : paradoxe).

mardi 2 août 2011

Le travail, c'est la santé (ou pas)

Premier jour de vrai beau temps depuis... longtemps. À midi, mes collègues (équipe réduite, vacances obligent) et moi décidons d'aller manger à la terrasse d'un restaurant pas loin du boulot. Je commande deux toasts cannibales doubles, soit l'équivalent d'un quadruple toast cannibale. Je termine l'escalope milanaise de Charlotte et les boulets à la liégeoise de notre bénévole. Je suis une véritable poubelle de table humaine. Durant le repas, Charlotte raconte toujours des histoires abracadabrantes qu'elle a lues ou qui lui sont arrivées personnellement, ou tout au moins à son entourage. Hier, c'était l'histoire d'une pomme de terre qui avait fermenté dans son tiroir de cuisine et dont le germe avait atteint la longueur parfaitement surréaliste (du moins pour une patate dans un tiroir) de deux mètres de long.  Aujourd'hui, c'est celle d'un de ses potes qui possède un tatouage en forme de fleur sur le bras et qui a été piqué par une guêpe juste à cet endroit-là. Question de Charlotte : la guêpe a-t-elle confondu le tatouage avec une vraie fleur ? Non, dira-t-elle, car pourquoi dès lors l'aurait-elle piqué ? (En effet, les guêpes ne piquent pas les fleurs.) Charlotte réfléchit beaucoup, mais réfléchit différemment.

Si je n'ai jamais vraiment parlé de mon boulot dans ce journal, c'est que je m'en fous un peu. Dès que je sors du travail, je n'y pense plus. Je n'ai en effet aucun problème à créer une cloison entre ma vie professionnelle et mon... euh... semblant de vie privée. On ne peut pas en dire autant de tout le monde (que ce soit dans le groupe de mes collègues ou de mes amis).

Lorsque j'ai été engagé comme historien/archiviste/attaché scientifique/porteur de caisses/Web designer/infographiste/homme à tout faire/préposé au café à mon boulot, il y a de cela plus de cinq ans (fichtre !), l'équipe, moi y compris, n'était composée que de cinq personnes. Le fondateur de l'institution, détenteur du savoir suprême (du moins en ce qui concernait les collections historiques), venait de mourir d'un cancer. Je ne l'ai jamais rencontré une seule fois. De toute façon, c'est peut-être mieux comme ça car sa personnalité de communiste sectaire semblait difficilement conciliable avec la mienne, plutôt (voire carrément) anarchiste.

Quand j'ai débarqué à ce boulot, mon ami Fred Jr y travaillait. On a toujours bien bossé ensemble : lui plutôt généraliste pas prise de tête ni donneur d'ordre, moi plutôt technicien dans l'âme (ça n'a pas changé). Cependant, Fred Jr n'est pas resté longtemps (le job se situait très loin de chez lui). Dans l'équipe, à l'époque, il y avait déjà aussi Rolande, la secrétaire (ou plutôt la "responsable administrative"), une femme très élégante (c'est le premier mot qui me vient à l'esprit), la plus ancienne de l'équipe aussi ; Christiane, la bibliothécaire : si tous les bibliothécaires de Belgique étaient aussi perfectionnistes et systématiques qu'elle, la Bibliothèque royale serait le paradis des chercheurs (ce n'est hélas pas le cas) ; enfin, Lodewijk, à l'époque mon collègue mais actuellement mon chef. Un chic type, très honnête et droit (comme Clyde ?), et aussi un abatteur de travail (il me fait peur, souvent).

Quand Fred Jr est parti pour d'autres contrées moins intéressantes (un service de documentation sur le marché de l'emploi), nous n'étions plus que quatre. C'est alors que Charlotte a été engagée. Historienne de l'art, moitié Française, moitié Canadienne, elle adore la littérature du XIXe siècle, les crânes phrénologiques et les histoires bizarres. Son compagnon, informaticien, fan de science-fiction, de fantasy et de la Seconde Guerre mondiale, est du genre à lui faire des énigmes tordues pour les cadeaux d'anniversaire. Ils se sont trouvés, ces deux-là...

Plus tard, Wynka a rejoint l'équipe. Wynka est un cas particulier : historienne, elle a terminé un doctorat sur l'Agence spatiale européenne alors qu'elle n'a pas spécialement l'air d'adorer la technologie (c'est même plutôt l'inverse). Elle est homéopathe, fait du Taï chi, participe à un groupe d'achat commun (de fruits et légumes)... Elle se pose une centaine de questions à la minute (elle a, dit-elle, "un surmoi très développé" [sic]). C'est aussi mon actuelle collègue de bureau. Elle me reproche souvent d'être trop rationaliste, voire scientiste. Je lui reproche exactement l'inverse, mais on s'entend très bien quand même. Elle possède l'énorme qualité à mes yeux de toujours dire ce qu'elle pense, sans jamais réfléchir aux conséquences (une bouffée d'air frais...).

Les deux derniers arrivés à mon boulot sont Sylvette et Aurèle. Sylvette est une bibliothécaire. Elle adore Queen (hein ?). Aurèle est un historien. Il déteste Queen (ha !). Il travaille comme un malade pour des échéances de malade, tout ça pour un contrat à durée déterminée (m'enfin !).

Avec tout ça, je n'ai toujours pas parlé de ma soirée d'aujourd'hui. Je l'ai passée à la Maison du peuple de Saint-Gilles, seul puis avec Léandra. Matys est juste venue dire bonjour subrepticement avec son nouveau  petit chien. (Digression : on commence à connaître un des patrons. Ou plutôt : un des patrons commence à nous reconnaître. On se dit d'abord qu'on va l'appeler "Hadrien", avec-un-H-siouplaît, sur nos journaux respectifs mais Léandra me laisse un message vocal plus tard dans la soirée pour me dire que "Térence", ce ne serait pas mal non plus. "Comme Térence d'Arabie", me dit-elle. Je pense qu'elle confond avec Lawrence, mais qu'importe : appelons le Térence quand même.) Térence, donc, me propose une bouteille d'un litre de vin au prix du demi-litre. Quand je le remercie, il me lance : "C'est moi qui te remercie". On est des clients fidèles, c'est pour ça...

La soirée avec Léandra se passe bien. Déjà, je suis en forme. Je rigole beaucoup et je la fais rire de temps en temps (enfin, je crois). Ensuite, on parle de plein de choses (comme d'habitude quand on est seulement tous les deux à la Maison du Peuple). De Jonas bien sûr, mais aussi de Lyric ou de Charles-Henri, pour ne citer que ceux-là. Elle m'apprend qu'elle discute de ma situation quand je ne suis pas là, avec Matys ou d'autres amies : "pourquoi Hamilton est-il toujours célibataire ? Parce qu'il ne supporte pas se prendre des râteaux" (c'est bien vu, c'est la stricte vérité). En fond sonore, nous avons droit à la violoniste à la voix kamikaze, qui traîne de temps en temps au Parvis.

De retour chez moi, je remarque sur mon GSM déchargé en charge que Lewis a essayé de m'appeler ("Hamilton, c'est Lewis ; quand tu sais, appelle-moi"), ainsi qu'Emily. Cette dernière m'a laissé un message pour savoir si j'allais boire un verre ce soir. C'est un peu tard, c'est dommage.