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dimanche 12 août 2012

15. « À chaque casserole son couvercle »

15.1. Sur la grande cour devant la maison, toute la famille est réunie. Grande-tante Marcella — 77 ans au compteur — est là. Elle parle, parle, parle encore. Elle n'arrête pas de parler. Quand sa fille la rejoint en fin d'après-midi, elle parle aussi. À deux, elles parlent, parlent, parlent, encore et toujours. Elles n'arrêtent pas de parler... Deux fois plus.

15.2.
Ce flot continu de paroles me rend nerveux. Tellement nerveux qu'après deux heures de logorrhée mère/fille presque ininterrompue, je ressens le besoin de m'enfermer dix minutes dans ma chambre, avant de reprendre le chemin du Front.

15.3. « Toujours pas de copine, Hamilton ? me demande Marcella.
(Je quitte lentement des yeux mon écran d'ordinateur pour la regarder.)
— Non, toujours pas.
— Et c'est pour quand ?
— Jamais.
— Ooooh... À chaque casserole son couvercle, pourtant, comme on dit.
— Ouais, peut-être, mais là, j'ai dévalisé les armoires de la cuisine sans en trouver une seule.
— Les casseroles sont trop petites pour ton couvercle, c'est ça qu'il y a !
— Oui, c'est ça... "Les casseroles sont trop petites." »

15.4. « Michel Daerden, il avait un gentil regard. C'est ça, il avait un regard gentil. Moi, j'ai un regard méchant. Je n'en peux rien. J'ai un regard méchant. Je suis née comme ça. Mais Michel Daerden, il avait un regard gentil, ha ouais, ha ouais, ouais, ouais ! »

15.5. « Et Michèle Martin ? Moi, je ne sais pas... Je ne suis pas très futée, mais vous en pensez quoi, vous, de sa libération ? Je ne sais pas, moi, bah ouais, ha ouais. Non, je ne sais pas... Je ne sais pas, je ne sais pas. Elle n'aurait pas dû sortir de sa prison, non ? Et toi Hamilton ? Tu en penses quoi, toi qui es intelligent ?
— Euh... »

15.6. La fille : « Il travaillait dans l'Horéca mais il a fait un gros burn out. Et il a dû arrêter de travailler pendant un an. Sans rire, avec sa dépression, s'il avait continué, il aurait tué tout le monde dans le restaurant : les clients, son patron... » — Ha ! Comme John Cleese avec son hachoir dans le fameux sketch du restaurant du Monty Python Flying Circus !

« You bastards! You vicious, heartless bastards! Look what you've 
done to him! He's worked his fingers to the bone to make this place 
what it is, and you come in with your petty feeble quibbling and 
you grind him into the dirt, this fine, honourable man, whose boots 
you are not worthy to kiss. Oh, it makes me mad. Maaaaaad! »

15.7. « Oui, Gaëlle, pour le moment, elle croit en Dieu, tout ça... 
— Ha ? Roberto, lui, il a des "visions", m'explique Aude. Il affirme qu'il est capable de voir les gens à travers les portes et les murs. Ce genre de chose... »
(L'une se prend pour Jésus, l'autre pour Superman : ça promet !)

15.8. « Moi, je vois des gens la nuit, raconte la même (40 ans). Je me réveille et je vois des silhouettes à la périphérie de mon regard. Je suis certaine de ne pas rêver et qu'il y a vraiment un inconnu. Alors, je sursaute, je crie et Fridric me demande ce qu'il y a... Mais j'ai peur de passer pour une folle, alors je fais semblant de rien.
— Tu vois un inconnu dans ta chambre la nuit et tu fais "semblant de rien" ? »

samedi 24 décembre 2011

Un roi sans couronne

– Regarde Gaëlle, c'est le discours du roi, à la télévision !
– Mais j'en ai rien à faire, moi, Papa, du discours du roi !
(Remarque, moi non plus...)
– Et puis, continue ma fille sur sa lancée, pourquoi il n'a pas de couronne, si c'est un roi ?
(C'est vrai ça ! Pourquoi n'a-t-il pas de couronne ?)

* * *

Le soir, mes parents, ma fille et moi sommes invités à passer le réveillon de Noël chez mon cousin Fridric et sa femme Aude. Sont présents les deux enfants d'Aude ainsi que le petit dernier, Roberto. Sont présents également : ma bobonne (ma vieille grand-mère qui, du haut de ses 85 ans, a de plus en plus de mal à entendre ce qu'on lui dit et à se déplacer) ; mon cousin Fab (le frère de Fridric) et sa femme Bridget ; les parents d'Aude ; les parents de Fridric. En tout, ça fait seize personnes.

La chienne de la maisonnée a l'air malade. Elle pue, elle bave et regarde les invités bizarrement. Elle est enceinte. Lors de la dernière portée en date, elle a dévoré un de ses jeunes (miam !). Ma mère se méfie et ne veut pas que Gaëlle s'en approche.

Le repas est gargantuesque. En apéritif, nous avons droit à des dizaines de plats qui viennent et repartent dans tous les sens : des toasts, des ailes de poulet, des lardons farcis, des olives, de l'ail mariné, du fromage de Grimbergen, des chips, des verrines... Ensuite, nous mangeons une entrée froide (une terrine), puis une soupe aux chicons (préparée par ma maman), puis une seconde entrée, chaude cette fois-ci (une lasagne de saumon, avec de la pâte fraîche, faite "maison" par ma tantine et son mari Tino), puis le plat principal (de la volaille, des croquettes et de la salade), puis le dessert (des choux glacés préparés par mon père). Je bois et mange beaucoup, comme d'habitude lors d'un repas de Noël.

Durant la soirée, Fridric, qui est instituteur depuis presque vingt ans, nous parle des gamins à qui il donne cours : leur niveau baisse de manière catastrophique : ils sont pour la plupart incapables de se concentrer plus d'un quart d'heure et ne s'intéressent pas à grand chose. Quant aux nouveaux instituteurs, ils sont d'après lui en moyenne moins cultivés et moins formés qu'auparavant : "Comment intéresser une classe si on ne sait même pas soi-même de quoi l'on parle ?".

Mon père a apporté ses vieilles diapositives et l'appareil qui permet de les projeter. Mon papa est (entre autres) photographe de formation et a pendant une bonne dizaine d'années (de 1975 à 1988 environ) réalisé plusieurs centaines de diapositives de sa jeunesse et de mon enfance. En fin de soirée, il les projette sur un mur blanc. Avec le temps, les images font très vintage : photos de virées dans les "dancings" ; voyage en Irlande ; photos de ma mère jeune (une vingtaine d'années) en train de poser devant l'appareil, avec ses cheveux teints en roux, son visage très froid et boudeur ; voyage à Paris ; voyage en Italie ; photos de famille...

Ce n'est vraiment plus le même monde qui s'affiche sur le mur blanc : on y voit la vieille maison familiale perdue dans la campagne (alors qu'aujourd'hui ladite bâtisse est entourée de nouvelles constructions cubiques toutes aussi laides les unes que les autres), mes (alors jeunes) cousins qui font du vélos en plein milieu de la route déserte pas loin de la maison, les vêtements démodés du début des années 80, les fameuses couvertures à carreaux, le vieux tourne-disque, les vieilles bagnoles (dont une Lada et une Simca 1000 !).

Dans tout ce vrac, il y a également des centaines de photos de moi, de la naissance à l'âge de 7-8 ans. Une des diapositives me montre, âgé de 2 ans et demi, assis seul dans un grand transat, sur la plage de Sperlonga en Italie, parce que je "refusais catégoriquement de toucher le moindre centimètre de sable" (je ne m'en souviens plus, évidemment, mais ça ne m'étonne qu'à moitié) ; une autre me montre en train de poser, plus vieux, la mine très sérieuse, les yeux cachés par de ridicules lunettes noires, mimant un jeu de guitare sur une raquette de tennis en plastique. Paraît que j'étais fan de Michel Polnareff à l'époque. En tout cas, faudra absolument que je les numérise, ces diapositives-là !

Il est presque deux heures du matin. Gaëlle est très fatiguée et s'énerve pour un rien. Pas question de jouer à la belote ce soir. Nous retournons donc chez mes parents en voiture et, pour gagner du temps, nous racontons une histoire à ma fille sur la route du retour. Je joue le rôle du Schtroumpf à lunettes et ma mère celui du Grand Schtroumpf (qu'elle imite très bien). J'imagine une histoire où le Schtroumpf à lunettes découvre un second village schtroumpf qui n'est peuplé que de Schtroumpfs à lunettes. C'est l'horreur totale quand le Schtroumpf à lunettes, premier du nom, se rend compte qu'il existe des Schtroumpfs encore plus moralistes que lui. C'est une histoire débile mais ça nous fait rire.

De retour à la maison, j'ai trop bu et n'arrive pas à dormir, évidemment. Alors, pour passer le temps, j'écris ma journée de jeudi de manière assez virulente, l'alcool aidant. Non, je ne regrette rien...