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lundi 26 août 2013

Esculape I

Et voilà qu'il observe et palpe pendant quelques secondes la petite boule dure et légèrement bleuâtre qui constitue pour toi, depuis une semaine environ, une gêne à la jambe droite. Et voilà qu'il prend ta tension artérielle et que tu observes sur son tensiomètre des extrêmes pas très nets (194/108 et 136 pulsations par minute). Et voilà enfin qu'il mesure ton poids et que tu constates que tu as grossi de vingt kilos en trois ans : 95 kg pour 172 cm, bigre !

« Je ne vais pas vous mentir, monsieur Evenvel : vous augmentez pour l'instant les facteurs de risque cardiovasculaire », qu'il te dit, puis : « Vous connaissez la remarque de la bonne sœur dans La Grande Vadrouille, hmmm ?
— Exactement ! »

Tu ressors de chez lui avec une semaine de repos forcé, un formulaire pour une prise de sang, une feuille de demande de rendez-vous chez le cardiologue où il a écrit et souligné « URGENT » et une prescription pour de l'ASAFLOW®, un antiagrégant plaquettaire à base d'acide acétylsalicylique utilisé notamment pour la prévention des accidents vasculaires.

Sur le chemin du retour, tu penses à nouveau à la proximité de la mort : allez hop ! Un petit infarctus foudroyant et on (Mary ? La femme de ménage ?) te retrouve, le lendemain ou le surlendemain, étendu sans vie dans ton lit. Du coup, tu t'imagines tous les détails de l'événement... Léandra se chargeant de prévenir ton travail (en l'entendant se présenter au bout du fil, ils sauraient directement qu'il t'est arrivé quelque chose de grave) ; quelques amis prenant la parole à la cérémonie d'incinération entre deux morceaux de folk ou de post-rock ; ta mère effondrée ; Gaëlle en pleurs lui tenant la main, déposant un dessin de toi avec un « Au revoir, Papa ! » mal orthographié sur ton cercueil... — Ce qui te rend triste et te fait peur, ce n'est pas de mourir, mais bien d'imaginer la détresse des autres (en particulier celle de ta fille) face à un tel phénomène.

Et puis, tu reviens à toi et te dis que ce genre de pensées n'a aucun sens, dans la mesure où si tu es capable de les avoir, c'est que tu es toujours en vie et où, pour reprendre les mots d'Épicure dans sa Lettre à Ménécée, « la mort n’est rien pour nous puisque, tant que nous existons nous-mêmes, la mort n’est pas, et que, quand la mort existe, nous ne sommes plus. »

vendredi 2 août 2013

Saturne

« (...) "On peut faire ce qu'on veut, se dit l'Homme sans qualités en haussant les épaules, dans cet imbroglio de forces, cela n'a aucune importance !" Il se détourna, comme un homme qui a dû apprendre à renoncer, presque comme un malade que tout contact brutal effraie ; et quand, traversant le cabinet de toilette contigu, il passa devant un punching-ball qui y était suspendu, il lui donna un coup d'une rapidité et d'une violence telles qu'on n'en voit guère dans une humeur résignée ou dans un état de faiblesse. » (p. 36.)

« (...) Un beau jour, en tempête, un besoin vous envahit : descendre ! sauter du train ! Nostalgie d'être arrêté, de ne pas se développer, de rester immobile ou de revenir au point qui précédait le mauvais embranchement ! (...) » (p. 61.)

« (...) Quand on possède une règle à calcul et que quelqu'un vient à vous avec de grands sentiments ou de grandes déclarations, on lui dit : Un instant, je vous prie, nous allons commencer par calculer les marges d'erreurs et la valeur probable de tout cela ! (...) » (p. 67-68.)
Nous nous installons sous les arbres, à proximité de la petite piscine pour enfants du lac de Bambois. Après avoir été tartinée de crème solaire, ma fille court vers l'eau en quelques bonds enthousiastes et rapides. Elle ne tarde pas à y trouver une compagne de jeu à qui elle dictera ses désirs de scénarios alambiqués (nettoyer continuellement l'esplanade faite de planches en bois à l'aide de l'eau sale de la piscine, quelle idée !). — Après avoir longuement réfléchi sur l'incongruité d'une telle situation, ma mère se met en maillot de bain et va rejoindre Gaëlle au bord de l'eau. — Quant à moi, je reste tout habillé et me couche sur un long siège pliant, à l'ombre. Et je ne bouge plus. C'est que, depuis ce matin, je suis plongé dans un roman captivant, un des chefs-d'œuvre littéraire du XXe siècle paraît-il (mais je m'en fous pas mal de ce qu'il paraît) : L'homme sans qualités de l'Autrichien Robert Musil, traduit par Philippe Jaccottet (la traduction est une merveille, elle aussi).
« (...) Mais voici peut-être qui est mieux dit : l'homme doué de l'ordinaire sens des réalités ressemble à un poisson qui cherche à happer l'hameçon et ne voit pas la ligne, alors que l'homme doué de ce sens des réalités que l'on peut aussi nommer sens des possibilités traîne une ligne dans l'eau sans du tout savoir s'il y a une amorce au bout. À une extraordinaire indifférence pour la vie qui va mordre à l'hameçon correspond chez lui le danger de sombrer dans une activité toute spleenétique. (...) » (p. 42.)
Partout autour de moi, de la chair, féminine et masculine, jeune et vieille. Il y en a de trop et de toutes sortes, à tel point que ça en devient dégoûtant. Dès que je quitte mon livre des yeux, et ce quelle que soit la direction que prend mon regard, j'ai l'aperçu fugace de raies de fesses et de gros seins qui ballottent. Et entre les nombreuses rondeurs, des nymphes au corps parfait grillent au soleil. — Ce qui, dans un autre environnement, aurait pu passer pour excitant n'a strictement plus aucun charme : l'absence d'intimité et la quantité élevée de peau clairement affichée le long de cette plage ensoleillée enlèvent toute grâce au tableau. (Au loin, sur une des berges, un joli visage se distingue, sans que je ne sache pourquoi, des centaines d'autres.)
« (...) Il est vrai qu'on rencontre à chaque époque toute espèce de visages ; mais, à chaque fois, le goût du jour en distingue un dont il fera le visage du bonheur et de la beauté, et tous les autres visages, désormais, s'efforceront de lui ressembler ; même les plus laids s'en approchent, avec l'aide de la mode et des coiffeurs ; et seuls n'y parviennent jamais, nés pour d'étranges succès, ces visages en qui s'exprime sans concession l'idéal de beauté royal, mais évincé, d'une époque antérieure. Ces visages passent comme les cadavres d'anciens désirs dans la grande irréalité du commerce amoureux, et chez les hommes qui contemplaient bouche bée le vaste ennui des chants de Léontine sans comprendre ce qui leur arrivait, les ailes du nez étaient agitées de tout autres sentiments que devant les hardies chanteuses à coiffure tango. (...) » (p. 47-48. C'est moi qui souligne.)
Lisant le premier paragraphe — où il est question entre autres de la météorologie estivale de l'Europe et de la configuration classique des anneaux de Saturne (bref, « une belle journée d'août 1913 » des plus anodines) —, je sais que je vais adorer ce très long texte virtuose. Dans dix ans, si je suis encore en vie, lorsqu'on me demandera quels livres m'ont marqué dès les premières lignes, je pourrai mentionner, en faisant pour la forme l'impasse sur Goethe et sur les récents Wittgentein et Nietzsche : « Dune de Herbert, Hypérion de Simmons et L'homme sans qualités de Musil » ! — Voilà ce que je me dis aujourd'hui mais peut-être n'est-ce pas du tout vrai ? (Ou en tout cas, peut-être est-ce une belle simplification, comme à chaque fois qu'on demande à un être humain d'établir une liste ?)
« (...) Et Ulrich sentait que les hommes ignoraient cela, qu'ils n'avaient même aucune idée de la façon dont on peut penser ; si on leur apprenait à penser autrement, ils vivraient aussi autrement. » (p. 72.)
Ces intellectuels qui ont grandi et ont été éduqués à Vienne au carrefour des XIXe et XXe siècles semblent, vus depuis ce début de XXIe siècle — fade et pourri intellectuellement ; où aucune idée nouvelle ne voit le jour, faut-il encore le préciser ? —, avoir une conception beaucoup plus sévère et inflexible de ce que sont l'écriture et le travail personnels. On y trouve constamment cette idée de réforme de la pensée et du comportement. Un foisonnement de concepts sur la morale, la politique et la société ; une cité grecque très tardive, qui sera avalée par les guerres... Et nous serons nous aussi avalés par les guerres — à moins que nous ne le soyons déjà ? —, mais sans avoir développé une telle rigueur dans la pensée.

Vivre une époque médiocre en tout, sans talent, sans apogée... C'est la vie !

dimanche 14 juillet 2013

Pluton

Aujourd'hui, dimanche 14 juillet 2013, après avoir rempli de nombreux cartons et de nombreux sacs, après les avoir empilés devant la porte d'entrée, après les avoir embarqués dans le coffre de la voiture de mon cousin venu prêter main forte, mon père a quitté — pour toujours — la maison familiale : un salut, une bise et au revoir ! (Nous n'avons jamais été des sentimentaux.)

Aujourd'hui, dimanche 14 juillet 2013, après de minuscules adieux déchirants mais pas trop, Gaëlle retourne chez sa maman pour quinze jours. Seul témoignage de son passage : un bordel incommensurable fait de dessins, de bricolages, de livres et de jouets, que ma mère, maniaque même lors des coups durs, s'empressera d'ordonner (selon ses dires, il lui faudra trois jours pour que la maison ressemble à nouveau à une maison convenable, c'est-à-dire aseptisée et symétrique).

Il fallait bien que ces événements soient consignés quelque part, même si je n'écris plus pour le moment.

lundi 3 juin 2013

Antépénultième

— D'un coup, cette pensée : il faut que j'écrive ; que j'écrive tout cela en une seule journée ! —

Maison du Peuple de Saint-Gilles, lundi, avec Léandra — et cette discussion : que nous apporte donc le romantisme, et plus particulièrement cette aile morbide du romantisme qui ne voit dans le jeune bourgeon florissant que le présage d'un végétal déjà mort, c'est-à-dire mort dans l'avenir ? Que nous apporte donc le romantisme noir ? Que nous apporte cet arbre qui plonge ses racines dans la mélancolie, dans la nostalgie d'un passé qui n'a jamais existé et qui tend ses branches vers un futur (forcément sombre et pessimiste) qui n'existe pas encore ? — Il n'apporte rien, ni à nous-mêmes, ni à l'humanité, et il nous faut à tout prix nous en débarrasser.

Je lui dis, mais non en ces termes évidemment, que les textes de Nietzsche (en l'occurrence la Généalogie de la morale) constituent un excellent antidote contre le mal romantique. De manière générale, la philosophie classique (comprendre antiromantique) allemande est une fabuleuse machine d'extraction, un châssis à molettes des sentiments ! — Rayonner par et pour soi-même, voilà ce que Nietzsche propose : être un soleil et non une planète, et encore moins une lune ! Être un génie créateur et non un moine copiste !

Je ne m'exprime pas de cette manière, mais Léandra devine la pensée derrière les mots, car c'est Léandra* : « Il veut un retour à l'aristocratie romaine : peu importe la violence des forts sur les faibles... Il conchie le christianisme, l'égalitarisme, le socialisme, la démocratie... Pour lui, le fait d'enfermer un fort, un "noble", un créateur de valeurs à l'intérieur d'une norme est un non-sens. Le fauve de Nietzsche a besoin d'espace. » Ce à quoi elle répond : « Il n'a aucune empathie. Il écrit comme un psychopathe. »

Mon amour/amitié pour les psychopathes ne date pas d'hier. Peut-être est-ce parce que, par définition, je suis un antipsychopathe ou bien, plus précisément, un psychopathe abandonné en chemin ? (Je ne suis même pas certain de comprendre moi-même ce que je veux exprimer ici.) — Mais peut-être est-ce aussi parce que les psychopathes m'apprennent quelque chose ? (Ils ont au moins, très souvent, la bonne idée de ne pas être idiots.)

* * *

Ensemble d'images du monde axées autour d'un moyeu tellement rouillé qu'il est impossible de le faire tourner — ma maman.

Celui-là est trop sérieux : il ne laisse aucune place à l'humour perpétuel, et il rit quand il ne faut pas rire.

L'intelligence peut-elle simplement naître de l'absence d'abandon ? Peut-elle naître de la persévérance ? Si j'avais abandonné toute entreprise dès le commencement, serais-je plus bête aujourd'hui ? (Oui.)

Lester Freamon est, comme beaucoup d'autres personnages de The Wire, un parfait exemple d'économie de mouvement : il ne se déplace que lorsqu'il doit se déplacer. — Il est donc, malgré les apparences, un roi dans un royaume de pions. 

L'extrême droite prolifère en Europe comme les pyrales dans ma cuisine. — Ha, si je pouvais écrabouiller ces têtes creuses d'un simple frottement de mains !

Décrire sans juger : voilà ce à quoi j'aurais voulu, à terme, arriver dans ce journal. — Mais je suis humain, pour le meilleur et pour le pire.

Dans le train du matin, un jour de la semaine à venir. — Je la regarde dormir, cette parfaite (dans tous les sens du terme) inconnue, peut-être de manière trop insistante. Au réveil, au lieu du traditionnel regard de mépris, elle m'adresse un joli sourire auquel j'essayerai de répondre tant bien que mal. (Les répercussions d'un tel sourire sont presque infinies... et les sourires entraînent les sourires.) 

Neuf jours après ce lundi 3 juin, je sentirai sur le chemin du retour une odeur d'humus propre à un ciel d'orage mais sans orage : aucune pluie, même infime ; aucun tonnerre, même lointain ; aucun éclair déchirant le ciel... Et pourtant, cette odeur pénètre mes narines et me donne un bel aperçu de ce que la vie, avec ses petites surprises quotidiennes, peut me réserver (ici donc, une odeur d'humus caractéristique, ni plus, ni moins).

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* Ils feront de Léandra une muse ou une sainte, mais ils se tromperont benoîtement, car Léandra, c'est Cassandre !

dimanche 2 juin 2013

Les petits saltimbanques

Ce matin, à Jambes, dans la banlieue namuroise, j'assiste avec ma mère au spectacle de fin d'année de « Créacirque », où Gaëlle suit depuis un an, chaque mercredi après-midi, une initiation aux techniques de saltimbanques. Des petits enfants d'à peine cinq ans essaient tant bien que mal de réaliser des culbutes sur un tapis ou d'avancer en équilibre sur un fil pendant plus de cinq secondes, sur une musique complètement désynchronisée et dans un décor qui semble avoir été conçu par un scénographe manchot. Donc : comme tous les spectacles de fin d'année mettant en scène de jeunes enfants, c'est, on l'aura compris, terriblement passionnant.

Les parents sont enthousiastes. Ils applaudissent et lancent des « Oooh ! » et des « Aaah ! » (les « Oh » et les « Ah » ont la cote en ce moment). Mais qu'est-ce que je fous ici, debout dans le fond de la salle, coincé entre ce gamin énervant et cette famille émerveillée ? Comme tous les parents, j'attends égoïstement que ma fille fasse son petit numéro avant de m'en aller. Non pas, en toute franchise, que je sois plus intéressé par la prestation de Gaëlle que par celles des autres enfants — pourquoi devrais-je être plus intéressé, plus fier ? —, mais je sais que ma présence a beaucoup d'importance pour elle.

Les groupes suivants sont un peu moins mauvais : dans l'un, deux jeunes filles font preuve d'une certaine agilité sur un trapèze ; dans l'autre, celui de ma fille, les enfants réussissent avec plus ou moins de succès à manier le diabolo ou l'assiette chinoise. Gaëlle choisit l'assiette. Après plusieurs essais, elle arrive à la faire tourner parfaitement au centre de son bâton et à la placer, toujours tournoyante, sur son index de façon à la faire passer à plusieurs reprises d'une main à l'autre en dessous de ses jambes. Est-ce difficile ? Le public fait des « Oooh ! » et applaudit à chaque réussite. (Non, je ne suis pas fier.) — Plus tard : « C'est moi qu'ils applaudissaient, Papa ? C'est moi, dis, hein, Papa ? »

samedi 1 juin 2013

Incompréhension

J'explique à mes parents une anecdote entendue lors de la conférence de jeudi soir : « Quand Francis Bacon considérait qu'une de ses peintures était totalement terminée, autrement dit qu'elle reflétait parfaitement l'intensité d'une émotion violente ressentie au plus profond de son corps, il voulait qu'on la mette sous verre, de manière à ce que cette émotion extraite et transposée sur la toile soit aussi loin que possible de lui... Et quand il trouvait qu'une toile ne reflétait pas cette intensité-là, il la déchirait au cutter... Il aurait ainsi détruit environ sept cents toiles au cours de sa vie ! » Ce à quoi ma mère répond : « Ouais, un fou quoi ! S'il ne veut pas les garder, ses peintures, qu'il les donne ou qu'il les vende ! » — Parfois, j'oublie que parler de ce genre de sujets en famille est peine perdue tant l'incompréhension se traduira irrémédiablement par un avis péremptoire suivi d'un jugement : « S'il agit comme ça, c'est que... », puis « Qu'il fasse donc ceci ou cela ! » (Soupir.)

dimanche 26 mai 2013

Fungi

Ma fille déclare soudainement : « Quand on dit : "Il ne faut jamais dire jamais", en fait c'est faux car on le dit deux fois. » Je lui réponds qu'il faudrait privilégier l'expression : « Il faut toujours dire toujours » qui, elle au moins, est logiquement vraie.

Ce dimanche est plus morne que le plus morne des dimanches de novembre, parce que nous ne sommes pas en novembre mais en mai. Assez curieusement, pour passer le temps alors qu'il pleut dehors, ma mère propose à Gaëlle de regarder le film Amadeus (ma maman propose donc aussi cette occupation aux enfants de la seconde génération). — Miloš Forman prend de nombreuses libertés par rapport à la biographie de Mozart mais il met en avant un trait intéressant de sa personnalité, qu'il n'est pas le premier à souligner : son côté enfantin. Dans Le monde comme volonté et représentation (tome II, livre III, chapitre 31), Schopenhauer cite à ce sujet une courte phrase du biographe allemand Friedrich Schlichtegroll, contemporain du compositeur : « Dans son art, il est devenu très tôt un homme, mais dans tout le reste, il est toujours resté un enfant », tout en ajoutant son point de vue personnel sur la question : « La raison première pour laquelle chaque génie est un grand enfant, c'est qu'il regarde le monde comme une chose étrangère, comme un spectacle, et donc avec un intérêt purement objectif. Ainsi, pas plus que l'enfant, il n'a cet esprit de sérieux, cette sécheresse qui caractérise les gens ordinaires, lesquels, incapables d'aucun intérêt autre que subjectif, ne voient toujours dans les choses que des motifs pour leur action. » — Si l'on suit cet exposé, pour être génial, il faut être adulte très tôt ou bien enfant très tard : deux comportements qui se rejoignent très facilement.

Dans la taxinomie moderne, à côté des règnes végétal et animal, on retrouve entre autres celui des Fungi. Le lobby des pizzaïolos a encore frappé !

vendredi 17 mai 2013

Evenvel-Delarose

En ce moment, par la force des choses, je passe une partie de mon temps libre à réfléchir sur ma famille proche. Il y a matière à réflexion : mon père ne cache même plus sa nouvelle idylle et ma mère doit entièrement revoir le schéma de son existence alors qu'elle est à un an et un mois de la soixantaine. — Parmi les réflexions périphériques, celle-ci : comment sont réparties, au sein même de ma personnalité, les différentes influences parentales ? Hier, dans le train de retour vers Bruxelles, alors que je regardais le paysage coutumier défiler, la réflexion, à peine commencée, a très vite abouti à toute une théorie... Une théorie échafaudée bien trop rapidement pour être autre chose qu'une construction mythique, voire mythologique, de mes racines. — De mon père, et plus certainement encore de mon grand-père paternel, Hildebrand Evenvel, j'ai hérité du radicalisme et de cette pointe d'autoritarisme et de colère qui est à l'origine de certains comportements cruels dont il a pu faire preuve au cours de sa vie. Une anecdote racontée par mon père, il y a longtemps : Mamy, Papy et leurs sept enfants, tous sapés en tenue du dimanche, sont fin prêts pour se rendre à une fête familiale. Au moment de partir, papy Hildebrand s'assied dans son fauteuil et déclare, péremptoire, sans aucune explication : « On n'y va pas ! » La question est directement réglée : malgré la matinée prise par ma grand-mère pour habiller, avec une patience d'ange, ses sept enfants, personne n'est sorti ce jour-là. — De ma mère, et surtout de la famille de ma grand-mère maternelle (la famille Delarose), j'ai hérité de tout autre chose. Cette branche-là est plus littéraire et intellectuelle bien que, tout comme la famille de mon père, d'extraction ouvrière. Un des frères de ma grand-mère a donné naissance à deux débiles mentaux et... à Bertrand, un génie timide et asocial qui a fini sa vie tristement, obèse, dans son petit appartement délabré de la banlieue carolorégienne. Il écrivait des poèmes, faisait des jeux de mots et inventait des objets, dont un piège à souris d'un genre nouveau. Ma mère est d'une honnêteté sans faille ; elle est aussi une maniaque qui traque la moindre poussière, qui déteste tout changement de plan dans sa journée et compte les carrelages ou les lettres d'un mot dès qu'elle en a l'occasion. Ma tante dévore un livre par jour, écrit et récite des contes. Quant à la petite dernière, ma cousine Chelsea qui s'apprête à entrer à l'université, elle s'est toujours posé beaucoup de questions originales... — Tous ces traits que je retrouve au sein de la famille de ma mère, je ne les observe jamais dans la famille de mon père, où les livres sont terriblement absents, de même d'ailleurs que les pensées singulières. Deux mondes donc : du côté maternel, une certaine forme de romantisme littéraire et une tendance à l'idéalisme ; de l'autre, un matérialisme radical et pragmatique, un « C'est comme ça et pas autrement ! » qui peut s'avérer déroutant de prime abord. Et au carrefour de ces deux mondes : H.L.E.

mardi 14 mai 2013

Éloge du couteau suisse

J'ai toujours adoré ces petites merveilles d'inventivité et de densité que sont les couteaux suisses. (Cette information est-elle en contradiction avec ce que l'on sait de moi, à savoir, entre autres, que je déteste l'armée et que j'ai les plus grandes difficultés à me frayer un chemin en compagnie de scouts ? Peut-être l'information est-elle « en contradiction », mais je m'en tamponne le coquillard !) — Enfant, je ne me promenais jamais dans les bois entourant la maison de famille sans mon fidèle Victorinox multifonctions comprenant, parmi des dizaines d'autres outils, un stylo à bille, une loupe et un mini-tournevis inséré à l'intérieur du tire-bouchon (la présence de ces trois outils-là constituait un véritable émerveillement pour le gamin que j'étais). Ce canif haut de gamme m'avait été offert par mes parents lors d'un de nos nombreux périples au Grand-Duché de Luxembourg. (Était-ce à Esch-sur-Sûre ou à Vianden ? Je pense que c'était à Esch, mais je n'en suis plus sûr.) — Ce que j'aime dans ce concept de couteau suisse, c'est que celui-ci n'a pas pour vocation d'être spécialisé, c'est-à-dire dédié à une tâche unique (comme pourrait l'être un simple couteau à cran d'arrêt, par exemple) mais au contraire d'être généralisé afin de répondre à un très grand échantillon de situations différentes. Avec un couteau suisse, je peux couper de la viande, écailler un poisson, scier une branche, coudre, mais aussi ouvrir une bouteille de vin, décapsuler une bouteille de bière, me curer les dents ou encore me limer les ongles... — Cet objet s'adapte à tout et c'est pour cela que je l'aime, presque par principe ! Si je devais me réincarner dans un objet, ce serait à coup sûr dans un couteau suisse... Car, après plus de trente ans d'existence aléatoire, j'ai fait une belle grande croix sur l'idée même de spécialisation, qui ne me convient absolument pas : à l'instar du couteau suisse, je veux être un putain de généraliste. Je veux pouvoir m'intéresser un jour à Wagner et un autre à la façon dont se forment les cyclones ; un jour à la philosophie allemande et un autre aux quasars ! Je veux être en mesure de tout comprendre. Ce ne sera jamais qu'une compréhension très superficielle, mais cette superficialité-là, si je la compare à ce que j'appelle, depuis la petite cabane de mon propre entendement, « la superficialité », me convient parfaitement.

samedi 4 mai 2013

Barbecue printanier

Le périple autoroutier. — Gaëlle et moi sommes invités, en fin d'après-midi, chez Donna et Fred Jr, à trente-cinq kilomètres environ de la maison familiale. Malgré ce que l'on pourrait appeler au bas mot les « péripéties parentales » (dont il faudra absolument que j'écrive l'histoire noir sur blanc un jour prochain), rien ne change : ma mère refuse que Gaëlle et moi prenions le train ; pour elle, il est évident qu'elle va nous y conduire en voiture, accompagnée par mon père qui, assis à la place du mort, lui servira de copilote.

L'arrivée. — À peine sommes-nous arrivés chez Fred que Gaëlle, Anouchka et Mado se précipitent sur le trampoline pour enfants installé dans le jardin. Elles se mettent à bondir en rigolant ; elles font des cumulets* ; elles se tiennent par la main pour faire une ronde ; etc. Pendant qu'elles s'amusent tranquillement, je discute avec Fred, qui tente avec succès d'allumer le barbecue. On parle du cas « Derrick » et de l'affaire « Trullemans ». — Car y a-t-il en ce moment dans le monde, mon cher Monsieur, des sujets plus sérieux, plus importants, plus graves que le cas « Derrick » ou que l'affaire « Trullemans » ? Pauvre Allemagne, pauvre Belgique ! Mais où va-t-on ?

Le technique de cuisson. — Fred a une façon très particulière de cuire la viande au barbecue. Il pose cinq saucisses ou brochettes sur le grill et, dès qu'apparaissent les premières hautes flammes provoquées par la graisse chaude tombant sur les braises rougeoyantes, il réserve les morceaux de viande dans un saladier et les remplace par cinq autres morceaux. Cela demande une concentration et une dextérité de tous les instants. Je m'inquiète : cette activité ne risque-t-elle pas de perturber notre fabuleuse discussion sur le cas « Derrick » et sur l'affaire « Trullemans » ? Le suspense est insoutenable.

L'éducation. — J'ai déjà remarqué, et ce sans poser le moindre jugement de valeur, qu'Anouchka et Mado n'étaient pas du tout éduquées de la même manière que Gaëlle. Sans doute dois-je souvent passer, aux yeux de Donna, pour un père dangereusement permissif, voire complètement inconscient ! — Exemples : il ne me viendrait pas à l'idée d'imposer à ma fille de terminer à tout prix son assiette lors d'un repas, ni de mettre en place des horaires rigides de jeu, de télévision, etc. — Ma façon de concevoir l'éducation est en fait directement héritée de celle que j'ai reçue au sein d'une famille qui, globalement, considérait très tôt les enfants comme des interlocuteurs dignes d'intérêt, sur un pied d'égalité avec les adultes, sans imposition d'une hiérarchie et d'une règle comportementale stricte. 

Le juron. — Gaëlle se fait mal en tombant d'un vélo et lâche, sans réfléchir : « Aïe ! Putain ! » Un peu plus tard, alors qu'elle joue à nouveau, seule cette fois-ci, sur le trampoline, je lui explique que ce n'est pas bien de prononcer ce genre de juron. Si je lui dis cela, ce n'est pas parce que je trouve que c'est mal de jurer dans l'absolu, mais plutôt parce que je trouve que c'est mal de jurer dans cet environnement-ci. Elle ne comprend pas, évidemment, et se perd dans des justifications sans fin alors que ce n'est nullement nécessaire : « Si j'ai dit cela, Papa, c'est parce que j'ai vraiment eu très mal ! »

Le jeu. — Donna aime la compétition et les jeux de stratégie, contrairement à Fred, qui n'est pas particulièrement intéressé par ce monde-là. Avec elle, je joue à Okiya, un nouveau petit jeu d'alignement de tuiles japonaises signé Bruno Cathala. C'est à la fois simple et subtil. Donna gagne quatre parties sur les six que nous jouons et, si je remporte la dernière manche, c'est simplement parce qu'elle est trop pressée de gagner.

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* Je viens d'apprendre à l'instant que le terme « cumulet » n'est pas utilisé dans toute la francophonie : c'est un belgicisme, synonyme de culbute ou de roulade. « Cumulet » est tellement courant en Belgique qu'il ne m'était même pas venu à l'esprit qu'il pouvait s'agir d'un régionalisme. (Un doute s'installe : tout ce que j'écris ne fleure-t-il pas le régionalisme pimpant ?)

samedi 13 avril 2013

George

Déchaînement annonciateur. — Les éclairs violents, le tonnerre très rapproché et les grêlons qui claquaient aux fenêtres de la maison familiale hier soir jouaient une mélodie particulière que j'attendais depuis neuf mois : un prélude au printemps.

Punching ball. — Début d'après-midi, dans une fête foraine avec Gaëlle et ma mère. Pendant que ma fille s'amuse seule sur la piste d'auto-scooters* pour enfants, j'observe les petits groupes de jeunes qui se succèdent autour d'un punching ball de foire situé un peu plus loin, droit devant moi. La même configuration se répète un certain nombre de fois : il y a toujours le grand baraqué sûr de lui qui joue son rôle de mâle dominant, accompagné de deux ou trois suiveurs qui font semblant d'être des durs, mais qui n'en mènent pas large. Le premier ouvre la voie : il fait sa fête au punching ball. Ensuite, chacun des autres imite le mouvement du maître avec plus ou moins de succès. S'il réussit le test, il a droit à un silence d'approbation ; s'il le rate, il a droit aux quolibets. — Des souvenirs de cour de récréation remontent à la surface : oui, j'ai eu quelques bons amis du genre « castars** au cœur tendre » qui assuraient ma défense (à l'école primaire, c'était même une véritable garde personnelle que j'affublais de grades militaires), mais j'ai tout de même toujours été complètement étranger, voire ennemi, de ces groupes « au punching ball », pour le meilleur et pour le pire. Maintenant que je suis adulte, ces écervelés aux gros muscles ne me remarquent plus ; ils me foutent une paix royale. Et je peux même me permettre de les observer à la manière d'un éthologue (une toute petite revanche sur le temps).

Délabrement. — Les bulldozers, les carrousels et les auto-scooters ont beaucoup de succès. Les autres attractions sont désertées et font pitié. Gaëlle veut absolument essayer l'aventure des pirates et le palais des glaces. De toute ma vie, je n'ai jamais vu des attractions aussi minables et délabrées : le parcours de pirates est simplement et tristement constitué de quelques échelles en métal et de deux types de pièges ridicules ; quant au palais des glaces, il est tellement mal entretenu que certains miroirs ne jouent plus leur rôle de cloison. — Il semblerait que ce n'est pas encore aujourd'hui que je me réconcilierai avec le monde de la fête foraine.

George. — Aux alentours de minuit. George Costanza est dans sa voiture à l'arrêt en compagnie d'une dame, Carol, qui s'apprête à rejoindre son appartement. Le rendez-vous s'est bien déroulé : George a l'air détendu, il fait de l'humour pas trop mauvais... Puis vient le moment où tout bascule. « Tu montes prendre un café ? » lui demande-t-elle. Réponse : « Non, merci. Le café m'empêche de dormir. » La dame partie, George, resté dans sa voiture, recouvre ses esprits et se met à pester. On l'entend presque penser tout haut : « Mais pourquoi est-ce que j'ai répondu un truc pareil ? ». Plus tard, chez Jerry Seinfeld, George est toujours en train d'y réfléchir en maugréant : « Elle m'invite chez elle, à minuit, pour prendre un café, et je refuse : "Non, merci... Je ne veux pas de café... Ça m'empêche de dormir... Il est trop tard...", voilà ce que je lui ai dit ! Des idiots comme moi ne mériteraient pas de vivre. » — Ce George, qui est incapable de comprendre ce que signifie « prendre un café à minuit » et qui découvre, mais trop tard, que le café en question était plus que vraisemblablement un simple prétexte pour une invitation d'ordre sexuel, ce George, donc, est une très belle métaphore de ma propre vie sexuelle pour le moins inexistante, cette vie qui consiste à s'exclamer, deux jours après les faits : « En fait, tout s'explique : elle me draguait ! »

« She invited me up! Coffee's not coffee: coffee is sex! »

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* « Auto-scooters » : auto-tamponneuses en belge.
** « Castar » : encore un belgicisme qui signifie costaud.

lundi 8 avril 2013

L'attaque du pigeon

De bon matin, dans la voiture de ma mère qui me conduit jusqu'à la gare, le journal radiophonique de sept heures s'ouvre sur une futilité : l'histoire d'un homme qui a reçu une amende de cinquante euros pour avoir écouté trop fort de la musique alors qu'il était au volant de son véhicule.
« Est-ce avec une actualité si insignifiante que l'on commence un journal, à une heure de très grande écoute, sur la première radio francophone du pays ?
— Ce n'est pas si insignifiant : le monde est de plus en plus incivique ! » me rétorque ma maman.
Je soupire mais je ne réponds pas : à quoi bon ? Le reportage continue. Le contrevenant a même droit à une interview dans laquelle il explique entre autres avoir passé l'âge de mettre la musique à fond dans sa voiture. Je me dis que ce monsieur doit avoir au moins un ami journaliste au sein de cette radio pour arriver à occuper l'antenne si longtemps avec son banal problème administratif. — Je réfléchis un instant et reviens, fort heureusement, assez rapidement sur ma première opinion : après une information d'un tel poids et d'une si grande qualité, j'espère de tout mon cœur qu'un important débat viendra secouer le pays, voire l'Europe tout entière : le monde est-il en train de devenir incivique ou bien l'homme était-il dans son droit ? Le policier a-t-il abusé de son autorité ? Jusqu'à quel volume sonore peut-on écouter la radio sur la voie publique ? Et surtout : pourquoi le lièvre-wallaby à lunettes préfère-t-il vivre seul la nuit dans la moiteur tropicale de l'Île de Barrow ? Et aussi : pourquoi ce dernier s'enfuit-il en zigzaguant ? — Ha, comme il me tarde d'enfin détenir les réponses à tous ces mystères de la nature qui, depuis tant de millénaires, tenaillent l'humanité en mal de savoir !

Au boulot. — Je déboule dans la salle de lecture. Mon air faussement affligé cache difficilement un méchant rictus de contentement :
« Margaret Thatcher est morte !
— Eh bien, il lui en aura fallu du temps ! », s'exclame Christiane.

Premier bureau du deuxième étage.
« Margaret Thatcher est morte !
— Ha bon ?
— Après Reagan et Friedman, encore une de moins ! »

Second bureau du deuxième étage.
« Margaret Thatcher est morte !
— Oh-oh ? »

Le décès de Thatcher représente une libération symbolique pour la gauche. — Si une personne encense Thatcher et sa façon de voir le monde, elle ne peut pas être de gauche : voilà un baromètre particulièrement fiable.

La politique néolibérale (privatisation de ce qui avait été nationalisé dans l'immédiat après-guerre, dérégulation, ouverture totale de l'économie aux capitaux étrangers...) que Thatcher a mise en place dans ce laboratoire économique qu'était la Grande-Bretagne des années 1980 est en ce moment une réalité plus vivace que jamais — et pas qu'en Angleterre ! Pas la peine de pleurer sa mort, mais pas la peine non plus de s'en réjouir outre mesure, car le thatchérisme sert aujourd'hui de mortier aux briques du mur européen — et pas qu'européen !

Cette fois-ci, il aura seulement fallu cinq petits jours pour que Thatcher, première sur ma liste des personnalités qui feraient bien de rejoindre au plus vite le Royaume des morts, ne décède réellement. — Idée lumineuse : et si je me reconvertissais en oracle et adressais des prophéties à destination de tous ces gobe-mouches qui croient au moindre signe ?

Le soir, de retour chez mes parents. — Ma mère me raconte cette curieuse anecdote : Gaëlle et elle sont allées boire une grenadine et un café à la terrasse chauffée d'une brasserie de la rue de la Monnaie, à Namur. Soudain, un pigeon a fondu sur elles pour piquer les quelques cacahuètes qui traînaient dans un petit bol au centre de la table. L'animal a renversé au passage la grenadine de ma fille qui s'est déversée partiellement dans le café de ma mère. — Va-t-il bientôt falloir se réfugier dans un restaurant de la Bodega Bay et barricader toutes les fenêtres ?

« Flûte, ça y est : je n'ai à nouveau plus de voix !
— Moi, j'ai ça tout le temps à l'école », répond Gaëlle dans le salon, « tellement je n'arrête pas de parler ! »

dimanche 24 mars 2013

« Departure and worry »

« Les paroles d'Halleck lui revinrent : "On se bat quand il le faut, et pas lorsqu'on en a le cœur ! Garde donc ton cœur pour l'amour ou pour jouer de la balisette. Ne le mêle pas au combat !" »
(Frank Herbert, Dune.)

Choqué ? — Dois-je être triste ? Dois-je pleurer ? Dois-je être bouleversé par ce que je viens d'apprendre ? Dois-je ressentir quoi que ce soit d'autre qu'un certain dégoût au regard de ce cruel manque d'honnêteté, de cette flagrante tromperie de la part d'une personne en qui ma mère avait toute confiance ? Apparemment, la norme « voudrait » que oui ; la norme voudrait que je sois triste et sous le choc. Il paraît d'ailleurs qu'une de mes cousines a pleuré en apprenant la nouvelle, non pas à cause de la nouvelle en tant que telle, mais à cause du choc que celle-ci aurait dû me causer. — J'ai beau remuer le moindre recoin de ma conscience, je n'y trouve nul choc, ni quoi que ce soit allant dans ce sens. Comme je l'écrivais à Andrew tout dernièrement, j'hésite constamment entre l'analyse froide, la consternation et l'ironie. De toute façon, être estomaqué, réagir avec ses tripes, ne servirait strictement à rien et nuirait gravement à la réflexion. (Désolé d'être si circonspect à ce sujet. Des explications plus complètes finiront bien par arriver un jour ou l'autre.) 

Zombies et éthique. — Je rejoins Léandra et Andrew en début de soirée à la Maison du Peuple, puis nous allons tous les trois chez la première pour un repas improvisé. Léandra parle entre autres de ce Parisien avec qui elle est en contact en ce moment : « D'habitude, il passe son temps dans les expositions ou les sorties culturelles mais, en ce moment, il me dit qu'il n'y a rien d'intéressant à voir. Alors il s'est rabattu sur un jeu vidéo : The Walking Dead... » Elle attrape son smartphone et retrouve le message de son correspondant : « Un pur chef-d’œuvre qui questionne l'éthique dans nos relations aux autres. » — Et moi qui croyais qu'il suffisait de s'armer d'un riot gun et de leur dégommer la cervelle, à ces saloperies de zombies !

Quid novi? Leandra cattum habebit! — Elle ira le chercher dans un mois environ et l'appellera « Quid », comme le célèbre jeu Ravensburger mais aussi comme ce pronom interrogatif latin utilisé dans la très belle « Quid non mortalia pectora cogis, auri sacra fames? » de Virgile (« À quels forfaits pousses-tu les cœurs des hommes, soif sacrée de l'or ? »). Mais qu'importe le nom ! Avant de me rendre chez Léandra, il faudra désormais que je me gave encore une fois de cétirizine pour ne pas passer mon temps à me gratter ou à renifler. Il semblerait que Léandra déteste les personnes qui reniflent.

Jason Molina (1973-2013). — Farewell, Jason! Ta voix, tes textes, ta musique — ta simplicité et ta sincérité ! — manqueront terriblement au monde (même si le monde, dans son ensemble, ne s'en est pas encore rendu compte).

  Captain Badass by Songs: Ohia on Grooveshark

« We get no second chance in this life
We get no second chance in this life
You won't have to think twice
If it's love, you will know »

samedi 23 mars 2013

Comprenne qui pourra

Comprenne qui pourra : 1 formule que l'on utilise à propos d'un sujet délicat, lorsqu'on ne veut (ou ne peut) s'expliquer davantage ; 2 formule élitiste placée en fin de phrase pour signifier aux lecteurs que seul un petit nombre d'initiés dotés d'une pénétration hors du commun sera capable, de par la nature sibylline du message, de comprendre celui-ci. — « Il y a, en effet, des eunuques qui sont nés ainsi du sein de leur mère, il y a des eunuques qui le sont devenus par l'action des hommes, et il y a des eunuques qui se sont eux-mêmes rendus tels à cause du Royaume des Cieux. Comprenne qui pourra ! » (Matthieu, 19:12) ; « Le canari restera un canari ; le pigeon voyageur, un pigeon voyageur ! Comprenne qui pourra. » (Hector-Antonin Serin, Le canari dans tous ses états : recueil d'aphorismes aviaires, vol. II, 1921.)

Rocket Man by Pearls Before Swine on Grooveshark

« My father was a rocket man.
He often went to Jupiter or Mercury, to Venus or to Mars.
My mother and I
Would watch the sky
And wonder if a falling star
Was a ship becoming ashes with a rocket man inside.

My mother and I
Never went out
Unless the sky was cloudy or the sun was blotted out,
Or to escape the pain,
We only went out when it rained.

My father was a rocket man.
He loved the world beyond the world,
The sky beyond the sky,
And on my mother's face,
As lonely as the world in space,
I could read the silent cry
That if my father fell into a star,
We must not look upon that star again.

My mother and I
Never went out
Unless the sky was cloudy or the sun was blotted out,
Or to escape the pain,
We only went out when it rained.

Tears are often jewel-like.
My mother's went unnoticed by my father for his jewels were the stars,
And in my father's eyes,
I knew he had to find
In the sanctity of distance 
Something brighter than a star.
One day they told us
The sun had flared and taken him inside.

My mother and I
Never went out
Unless the sky was cloudy or the sun was blotted out,
Or to escape the pain,
We only went out when it rained. »

(Pearls Before Swine, « Rocket Man », The Use of Ashes, 1970.)

vendredi 22 mars 2013

Si mon manteau connaissait mon plan...

En réunion à Bruxelles ce matin. Doëlle m'échange deux numéros de la série de BD Philémon, « Le Naufragé du "A" » et « Le Piano sauvage », contre Fredissimo, le meilleur de Fred (ou presque), un album retrouvé dans ma bibliothèque. — Solomon et Luc-Olivier peuvent oublier le format MARC 21 au profit du Dublin Core, et tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. — Deux consœurs historiennes/archivistes/documentalistes sont présentes, ainsi que ce cher Pieter, qui possède la particularité assez rare d'être à la fois historien et informaticien : après un renseignement pareil, allez encore me demander pourquoi je m'entends bien avec ce type !

Début d'après-midi à Namur. — À la sortie de l'école, Gaëlle me donne plus de détails sur cette histoire de reine Paola racontée hier au téléphone : « Il pleuvait et nous étions obligés de rester dehors pendant que les institutrices attendaient sous la tente. Je tremblais et je pleurais. C'est pour cette raison que la reine s'est avancée et m'a donné son bouquet de fleurs. » Un peu plus tard : « Il y avait une madame sous la tente qui nous regardait en riant alors que nous étions sous la pluie. J'avais envie de la tuer ! Ça ne se fait pas, tu ne trouves pas ? Ce n'était pas respectueux de rire sous une tente alors que nous, les enfants, nous attendions dans le froid. » — Ma fille a le sens de la justice (une bonne chose) mais elle parle une nouvelle fois comme dans The Village of the Damned.

Au café « Le Flandre », comme chaque vendredi ou presque (routine, routine), Gaëlle retrouve sa Nintendo 3DS. Le vieux monsieur de la dernière fois est à nouveau là. Il ne parle plus des « Dutroux et compagnie » mais tient un discours incohérent. Il me salue : « Bonjour Monsieur le Baron ! », me serre la main puis fait la bise à Gaëlle qui, étonnée, me demande si je le connais. « Nous nous sommes vus la dernière fois, vous vous souvenez ? me déclare-t-il.
— Oui, je m'en souviens très bien. Vous m'aviez parlé des bus qui klaxonnaient trop fort...
— Là, je dois y aller, mais la prochaine fois, on boira un verre ensemble !
— Ha bon ?
— Tic-tac ! Tic-tac ! Ah là là ! Moi je n'y connais rien à ces nouvelles technologies ! »

« Tout le monde m'offre des collations quand je suis dans la cour de récréation.
— Ha ?
— Oui... Surtout les garçons, si tu vois ce que je veux dire. »
(Ma fille est plus au courant que moi sur comment ça se passe.)

Sur le quai de la gare, en attendant le train, Gaëlle murmure quelques-unes des mélodies d'Ocarina of Time : la Berceuse de Zelda, le Chant de Saria, le Chant d'Epona, le Chant des Tempêtes, le Boléro du Feu, etc. Le train arrive. Avant d'y monter, un gars se tourne vers moi : « Excusez-moi... Votre fille est bien en train de chanter des musiques de Zelda, non ?
— Mais oui, tout à fait !
— Je suis un grand fan de Zelda !
— Eh bien, vous avez de très bons goûts !
— Mais comment connaît-elle Zelda aussi jeune ? »
La réponse « Il se fait que son père a lui aussi de très bons goûts » aurait fait belle impression, mais l'homme était déjà bien loin lorsque cette phrase m'a traversé l'esprit.

Dans le train bondé, je montre à Gaëlle le chiffre de Dorabella et lui explique en quoi consiste l'enjeu/le jeu : qu'il faut arriver à déchiffrer les symboles curvilignes qui équivalent sans doute chacun à une lettre. Ma fille me demande : « Peux-tu m'expliquer tes plans [sic] pour tenter de comprendre le message ? » Je lui résume donc le plus sérieusement du monde une partie de ce qui a déjà été entrepris (pas par moi spécialement) : la substitution de lettres, l'étude des points, l'analyse fréquentielle (expliquée de cette manière : « Si tu écris une phrase en français, est-ce que tu auras plus de "A" ou de "Z" ? ») et la question des roues éventuellement pivotantes. L'on pourrait croire que le plus drôle dans cette histoire réside dans le fait que Gaëlle me pose des questions très pertinentes, ou tente par elle-même de dessiner les roues que je viens de lui montrer, ou encore me sort des réflexions dignes d'une adulte (« Si je te donne des idées, Papa, si nous travaillons à deux, nous aurons de meilleurs résultats ! »), mais non : le plus drôle dans cette histoire, c'est le regard de plus en plus rond des deux adolescentes en face de nous. J'imagine presque leurs pensées : « Mais qui sont ces deux tarés ? » et ça me fait plaisir. Sans doute ma fille et moi avons joué une sorte de jeu de rôle, mais un jeu de rôle tellement crédible qu'il serait difficile, même pour nous, de le différencier de la réalité.

— Et puis, à la maison familiale en début de nuit, après que Gaëlle est partie au lit, ma mère m'apprend une des nouvelles les plus surréalistes de mon existence. —

vendredi 1 mars 2013

Alentour

« Tchiquer un coup ». — Pause à la Brasserie « Le Flandre » à Namur, avec ma fille, comme chaque vendredi après-midi (la routine s'installe déjà). Nous restons deux petites heures. Gaëlle ne décolle que rarement de sa Nintendo 3DS, de ses chips et de sa grenadine. J'en profite pour écrire et aussi pour noter en douce sur mon ordinateur les conversations alentour. À la table contiguë, trois hommes de l'âge de mon père n'arrêtent pas de parler de femmes et de sexe :
« Franchement, se vanter que tout le monde lui est passé dessus, pour une femme, ça ne le fait pas ! Ça ne donne vraiment pas envie ! Je suis désolé, mais c'est comme ça !
— J'avais une épouse qui faisait tout ce que je voulais sexuellement. Tout ! Par devant, par derrière, n'importe où... Tout ! Pourtant, à côté de ça, j'en ai baisé des laiderons ! Ha, j'en ai baisé, hein !
— Bah ! C'était un jeu pour toi, non ? »
Gaëlle relève la tête de sa console et me demande : « Papa ? Tu sais que la nuit, dans Zelda, quand on entend "Tututuuu !", ça veut dire qu'un oiseau va venir ? Et l'oiseau, il nous veut du mal... Mais seulement la nuit ! Le jour, il ne nous fait rien... C'est curieux, non ? »
À la table d'à côté, la discussion continue : « Un jeune couple aujourd'hui, c'est souvent n'importe quoi : elle va de son côté et lui va d'un côté différent ! Ils ne construisent plus rien ! Je suis désolé, mais un couple, ça se forme à deux ! Tu visites ensemble, tu fais des trucs ensemble, tu bâtis quelque chose ensemble... Mais non ! Maintenant, ils se voient seulement pour "tchiquer" un coup, et puis c'est tout ! Après, ils rentrent chacun chez eux pour mener seuls leur petite vie tranquille, satisfaits ! »

De l'Orval, par Osiris ! — À peine ce client a-t-il ouvert la porte de la brasserie qu'il demande au serveur s'il y a de l'Orval. « Hélas non, nous n'en avons plus ! Nous sommes à nouveau en rupture de stock ! », répond le serveur, qui tourne la tête vers notre table : « Ce monsieur m'a d'ailleurs posé la même question tout à l'heure... » Le client, un rien embêté, commande alors une Rochefort, s'installe à un mètre de moi et entame la conversation : « Les moines ne veulent pas en brasser plus ! Mais alors qu'ils arrêtent la distribution vers l'Amérique ! » ; « Au Colruyt, dernièrement, j'ai vu un homme qui en emportait trois casiers d'un coup ! Ça devrait être interdit ! » ; « Je suspecte certains cafés de m'affirmer qu'ils n'en ont plus mais d'en garder tout de même quelques bouteilles en réserve pour les bons clients... Si ça tombe, c'est également ce qu'ils font ici ! », déclare-t-il en lançant un regard suspicieux vers le comptoir.

Brel lu par Robin. — La nuit, chez mes parents. Gaëlle est au lit, mon père est absent, ma maman dort dans le divan du salon. Quant à moi, je travaille (un gros mot !) dans la salle à manger toute proche. Sur l'écran de télévision passe un spectacle de Muriel Robin que personne n'écoute, évidemment. Mais voilà que l'humoriste commence à réciter « Ne me quitte pas » et que je me mets à regarder malgré moi, intrigué, ce sketch intitulé « La lettre » : Robin y joue le rôle d'une femme qui reçoit une missive désespérée de son amoureux, transcription presque fidèle de la chanson de Jacques Brel. Ce sketch ne me fait absolument pas rire. En fait, Robin ne m'a jamais fait rire, sans que je ne puisse en expliquer la raison. Ici, c'est un tout petit peu plus évident : la façon dont elle déclame platement ce texte, sans aucune émotion (c'est ce qui est censé créer le ressort comique, je m'en rends bien compte !), contraste tellement avec le terrifiant jeu d'acteur de Brel sur scène que ça me consterne : c'est un peu comme si elle aspirait d'un seul coup tout le souffle de la chanson. — Chanson qui, soit dit en passant, ne doit pas du tout être comprise comme une ode à l'amour mais bien comme quelque chose de beaucoup plus cynique : l'histoire d'un homme qui serait prêt à s'aplatir complètement, jusqu'à devenir l'ombre d'une ombre (!), pour conserver sa moitié.

samedi 23 février 2013

Le forestier circonspect

Roland Emmerich, sors de ce rêve ! — De l'autre côté de la grande fenêtre, les ténèbres menaçantes sont entrecoupées par de brefs et curieux éclairs qui irisent le ciel et se reflètent sur la cime des arbres en face de la maison familiale. Ma mère frissonne avant de fermer les rideaux. Ma fille, assise bien droite dans le divan, est tétanisée : « Que se passe-t-il, Papa ? » « Je ne sais pas, Gaëlle. Personne ne le sait ! » Mon père allume la télévision : « ... ceux qui nous rejoignent à l'instant, je répète la nouvelle du jour : une structure inconnue d'une dimension gigantesque est suspendue en ce moment au-dessus de la ville de Charleroi. Ses effets se font sentir à une vingtaine de kilomètres à la ronde. Des interférences... » Puis les lumières de la maison se mettent à faiblir et à mourir. Panne d'électricité. Un vrombissement assourdissant me vrille les tympans et, dans les nuages, les éclairs redoublent d'intensité... et je me réveille ! Pendant quelques secondes, je me demande comment j'ai pu m'endormir au beau milieu d'une situation pareille, puis je me souviens que cette apocalypse n'était que de l'ordre du cauchemar.

« Zelda ! » — Dès que je me lève, Gaëlle accourt vers moi et me tend sa Nintendo 3DS : « Zelda ! », réclame-t-elle, joyeuse, à la manière d'un bébé qui apprend à parler. Elle veut à nouveau me regarder jouer à The Legend of Zelda: Ocarina of Time. L'histoire commence le 3 novembre 2012, date à laquelle ma fille a compris qu'il était aussi amusant de regarder quelqu'un passer son temps sur un jeu vidéo que d'y jouer soi-même. Depuis lors, je suis condamné à jouer à sa place. J'aurais terminé Ocarina of Time depuis longtemps si Gaëlle n'avait pas effacé la première sauvegarde à l'occasion d'une mauvaise manipulation et si le professeur Layton ne m'avait pas détourné du chemin semé d'embûches tracé spécialement pour moi par le vénérable Arbre Mojo. Aujourd'hui, samedi 23 février 2013, « nous » attaquons enfin la noire forteresse retranchée de Ganondorf. Et demain, le combat final avec ce seigneur diabolique aura lieu ! (Mais, me rétorquera-t-on à raison, qu'est-ce qu'on en a à battre, n'est-ce pas ?)

Le chêne. — Parmi les principales critiques que l'on pourrait émettre à l'encontre du présent journal, la suivante : que, en raison notamment de leur quotidienneté, les articles et les paragraphes s'enchaînent sans que ne soient jamais précisées leur importance et leur hiérarchie au sein de l'ensemble. — Tout se vaudrait-il donc ? Absolument pas ! Considérons plutôt ces bouts de texte comme des fiches dont l'essentiel (si essentiel il y a) ne pourra seulement être décidé que dans une dizaine d'années tout au moins. — Ou encore comme une forêt qui vient d'être plantée par un impénétrable forestier circonspect : on ne peut dire aujourd'hui à quel endroit pousseront les arbrisseaux ni à quel autre poussera le chêne, ni même d'ailleurs si ce dernier poussera un jour.

samedi 16 février 2013

« Nobody fucks with the Jesus! »

Un samedi soir au bowling, avec Gaëlle, mes parents, Lazlo, Greg (un collègue de mon père), Stefan et Piotr (ses deux petits-enfants, plus ou moins du même âge que Gaëlle). Les trois gamins jouent sur la première piste, dont les rigoles ont été astucieusement supprimées grâce à deux traverses (les bumpers, dans le jargon). Ma mère, Greg et moi jouons sur la deuxième piste, sans bumper (faut pas déconner). Mon père ne joue pas, évidemment. Lazlo non plus.

(Non, je n'ai toujours pas eu le temps de débuter mes cours avec ma toute nouvelle boule — de bowling — et je suis donc toujours aussi nul !)

Piotr commet une grave erreur : il s'élance sur la piste et dégomme une seule quille alors que c'est encore à Gaëlle de jouer ! Mon dieu, que faire ?
« Tu n'as qu'à lancer une boule à sa place, pour rééquilibrer ! lui propose ma maman.
— Mais ça ne rééquilibrera rien du tout, se plaint Gaëlle, parce que nos points seront inversés ! »
Misère ! Ma fille est très procédurière. (À qui donc ressemble-t-elle ?)
« Ce n'est pas un championnat du monde, Gaëlle... Tu t'en remettras !
— Mais ce n'est pas juste ! »
C'est Greg qui trouve la solution : « On va noter vos points et à la fin de la partie, on les inversera. »
Satisfaction. Elle retourne sur la piste. Ouf !  

(Pourquoi de jeunes malpolis s'installent-ils toujours à côté de nous et s'élancent-ils en mordant sur notre espace de jeu ? Existe-t-il pour eux un monde au-delà de leur groupe et de leur ridicule casquette ? Et puis, est-ce que je suis en train de devenir un vieux con ? — Très certainement, oui ! Mais tu étais déjà un vieux con à treize ans, alors tout va bien !)

À chaque fois que Stefan fait un bon score, Gaëlle exulte.
« Tu es contente quand il marque des points ? C'est bien, ça : c'est très fair-play !
— En fait, non. On fait équipe, lui et moi, donc s'il gagne, je gagne aussi ! »
Stratégie.

(Pourquoi ces pistes de bowling se transforment-elles toujours en pistes de danse à neuf heures du soir ? Et pourquoi faut-il que le volume musical soit constamment si élevé ? — C'est une question d'alignement : tous les grands bowlings neuneus du pays se transforment en « chose à faire avant d'aller en boîte » ; il faut donc que ce bowling rural se transforme lui aussi en « pré-quelque chose ». Suis-je en train de devenir un vieux con ? — Oui, oui, mais tout va bien !)

Le serveur n'a pas changé depuis vingt ans. Nous reconnaît-il seulement ? Nous étions des habitués, avant que les aléas de la vie ne m'emmènent loin de mon foyer, vers la capitale, telle une graine de pissenlit emportée par les vents nordiques et glacés, bla-bla-bla. Passons. Ledit serveur est extrêmement désagréable : il reste au comptoir, arborant un air hautain et désabusé, attend les commandes, veut qu'on le paie tout de suite... Peut-être en a-t-il marre de s'impliquer dans ce boulot depuis des décennies ? Sur le chemin de la maison, mon père est fâché : « Je lui ai fait un grand signe de la main en guise d'au revoir et il m'a regardé avec ses gros yeux écarquillés, sans un geste, sans une réponse ! Je vais leur écrire, moi, aux patrons de ce bowling, que si jamais ça continue comme ça, on ne viendra plus !
— Tu vas écrire aux patrons pour te plaindre de leur employé ? s'exclame ma maman. Toi, un syndicaliste ? Ha-ha, je l'crois pas ! Ha-ha ! »

dimanche 10 février 2013

Le tour de la journée en 80 mots, épisode VII

« L'humanité est une clientèle. Derrière les drapeaux et les flammes, derrière les héros et les aides, derrière toutes les patries un autel est érigé, devant lequel la science pieuse se tord les mains : Dieu a créé le consommateur ! » (Karl Kraus, Die Fackel, n° 404, 1914, p. 5 [traduit et cité par Jacques Bouveresse].)

Gaëlle m'attend le soir chez mes parents. « Papa ! », me crie-t-elle, enthousiaste. Quel accueil ! Veut-elle que je la serre fort dans mes bras ? Non : elle veut que je joue à Zelda. — Un colis m'attend : du Karl Kraus, du Karl Kraus et un traité de Jacques Bouveresse sur... Karl Kraus ! Cet Autrichien radical est plus critique envers le journalisme que le plus retors des critiques : il veut voir crever la presse la gueule ouverte (ha, quel homme !).

samedi 26 janvier 2013

Gwendoline & Nosferatu

Que se passe-t-il aujourd'hui ? Pas grand-chose... Je suis chez mes parents pour le week-end. Gaëlle, qui se remet lentement d'un état grippal, joue la chasseresse sur World of Warcraft pendant que j'avance dans cette nouvelle aventure du Professeur Layton. Je passe une heure chez ma grand-mère, je lis, je me repose, je mange... La routine... Une ombre au tableau : mes parents n'ont pas été réapprovisionnés en café et sont obligés de... rationner ! Heureusement, il reste les expressos préparés par mon père.

L'histoire du soir. — Racontée à Gaëlle : l'histoire d'une fée du nom de Gwendoline, amoureuse d'un vampire du nom de Nosferatu (pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ?). Gwendoline, malgré l'interdiction formelle de sa mère, profite de la nuit pour s'envoler vers la Transylvanie, afin de retrouver son bien-aimé. Elle vole trois jours et trois nuits jusqu'au sinistre château de Nosferatu, mais lorsqu'elle frappe à la porte de ce dernier, elle tombe sur un majordome contrit : « Hélas ! Mademoiselle arrive trop tard : Nosferatu est mort hier ! Les villageois sont montés jusqu'ici avec des flambeaux et ont assassiné mon maître d'un coup de pieu dans le cœur. Ils ont enterré sa tête dans le jardin et brûlé son cadavre au hameau dans un grand feu de joie ! » Alors, la fée pleure sans discontinuer pendant deux jours et deux nuits, mais le troisième jour, elle prend une terrible décision !
« Elle rentre chez sa maman ? demande Gaëlle.
— Oh que non ! Elle décide de se transformer en fée noire et de se venger...
— Se venger ?
— Oui. Elle jette un sortilège sur tout le village, hommes, femmes, enfants, vieillards, sans aucune distinction... "Puisque que vous avez tué cruellement mon amoureux", ricane-t-elle, "soyez à votre tour des proies !" Et elle les transforme tous en vampires déchus, condamnés à être pourchassés par les habitants des autres villages alentour...
— Mais le vampire qu'ils ont tué... Nosf... Nosferatu... Il était gentil ou méchant ?
— Oh, "gentil" n'est peut-être pas le bon terme, mais en tout cas, c'était un vampire pacifique. Ça faisait très longtemps qu'il n'avait plus mordu un cou pour boire du sang...
— Donc ils l'ont tué pour rien ?
— Oui... Mais tu sais, les villageois n'aiment jamais les vampires, c'est bien connu...
— Moi, à la place de la fée, je les aurais transformés en crapauds ! »