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lundi 11 mars 2013

Vertus du rien

(Absence de) foie de canard. — À la pause café de ce matin, une discussion sur l'homéopathie. Ce qui m'impressionne le plus dans ces conversations sur les vertus du rien durant lesquelles j'ai à chaque fois le plus grand mal à garder mon sang-froid (mais je me soigne), c'est cette croyance selon laquelle l'homéopathie est synonyme de médecine par les plantes, de phytothérapie, alors que ce n'est pas du tout ce qui la caractérise. Ils prennent leur petite granule sans connaître — ou en connaissant mal — les principes sur lesquels repose ce charlatanisme médical.

« Si tu es grippé, tu devrais prendre de l'Oscillococcinum®, comme Wynka ! s'exclame Sylvette avec le sourire.
— Ben voyons !
— Du foie de canard, déclare Charlotte.
— Hein ?
— L'Oscillococcinum® est un produit à base de foie de canard.
— Tu rigoles ? lâche Lodewijk.
— D'un autre côté, ce n'est pas si grave, vu qu'il n'y a plus de foie de canard dans la solution finale ! »

Digression. — Au cœur de l'homéopathie se trouve le principe de similitude, la croyance que l'on peut guérir un malade en lui faisant ingurgiter une substance, d'origine végétale, minérale ou animale, qui provoque sur un organisme sain des effets similaires à sa maladie (d'où le préfixe homéo). À ce premier principe s'ajoute celui de dynamisation : vu que l'homéopathie joue avec des produits nocifs pour la santé humaine, il faut les diluer pour en supprimer la toxicité, tout en essayant d'en garder une trace. Il existe deux grandes méthodes de dynamisation utilisées aujourd'hui par les laboratoires homéopathiques (comme Boiron) : la première consiste à verser une certaine proportion de la substance active (la « teinture-mère ») dans un flacon de solvant, puis à vigoureusement secouer ledit flacon, puis à renouveler l'opération plusieurs fois, c'est-à-dire : prélever une partie de ce qui vient d'être secoué et la diluer à nouveau dans du solvant, secouer, etc. Ce type de dilution se compte souvent en CH (pour « centésimale hahnemannienne »)‎, 1 CH équivalant à une goutte de substance active pour 99 gouttes de solvant, soit 1% de substance active, 2 CH à 0,01% de substance active, 30 CH à... du solvant sans substance active (voir ici). La seconde méthode est appelée méthode Korsakov ou encore méthode « Pourquoi s'emmerder à utiliser plusieurs flacons et à compter les gouttes pour fabriquer du rien ? » : plutôt que de prendre une goutte du flacon secoué et de la diluer dans un autre flacon, on vide ce flacon avant de le remplir de solvant (!), ce qui équivaudrait grosso modo à garder un centième de la substance. Ensuite on réitère l'opération un certain nombre de fois. Enfin, reste le principe d'individualisation (ou d'adaptation), qui stipule que chaque malade est unique et qu'il faut adapter le traitement en prenant en compte tout son environnement, ses symptômes, son vécu, etc. Les patients ne peuvent pas prendre du rien tout seul, non, non, non : ils doivent d'abord consulter un homéopathe qui, après une longue discussion, leur dira quel rien ils doivent avaler.

« Que contient Oscillococcinum® ? », peut-on lire sur le site Web suisse de la firme Boiron, « 1 dose contient 1 g de globules de Anas Barbariae, Hepatis et Cordis extractum 200 K. » En oubliant le jargon, cela signifie qu'une dose d'Oscillococcinum® contient du foie et du cœur de canard de barbarie dynamisé à 200 K, selon la méthode Korsakov donc, autrement dit qu'on a dilué une part de cette curieuse solution de départ dans 99 parts de solvant (de l'eau distillée), puis qu'on a secoué l'ensemble, qu'on a vidé le flacon avant de le remplir à nouveau de solvant, etc., jusqu'à la 200e fois.

À lire sur l'Oscillococcinum® : un article sceptique, qui se termine par une citation très comique provenant du Guide Giroud-Hagège de tous les médicaments : « Nous conseillons de remplacer ce produit par un confit de canard, aussi efficace contre la grippe, et nous prions les laboratoires Boiron de ne plus embêter les canards. » (Voir aussi, sur le même site : « Les différentes lois des marchands d'attrape-nigaud », très instructif pour aiguiser son regard critique face à la commercialisation du n'importe quoi.)

Homeopathic A&E. — Lorsqu'ils me parlent de magnétisme, d'homéopathie ou encore de médecines parallèles « qui marchent tu sais, la science occidentale n'a pas le dernier mot en matière de guérison », j'ai à chaque fois en tête ce sketch de Mitchell et Webb, ces deux humoristes britanniques qui passent une partie de leur temps à démystifier un tas de sujets : et si un service d'urgences ne fonctionnait qu'en proposant aux blessés graves des techniques issues des médecines parallèles ? Je n'ai pas trouvé la version sous-titrée mais la transcription (en anglais) se trouve ici (les acteurs parlant avec un débit presque aussi véloce que celui d'Amy, cette transcription s'avérera peut-être nécessaire à certains moments).

« Parfait. Est-ce que quelqu'un sait quel type de voiture l'a heurté ? demande l'urgentiste homéopathe.
— Une Ford Mondeo bleue apparemment, répond l'infirmière.
— Bien. Trouvez-moi un petit morceau de Ford Mondeo bleue, mettez-le dans de l'eau, secouez, diluez-le, secouez, diluez-le à nouveau, puis diluez-le encore un peu plus... Ensuite, mettez trois gouttes de ce produit sur sa langue. Si ce remède ne le soigne pas, alors je ne sais pas ce qui pourra le soigner ! »

Larmes. — Gaëlle me téléphone alors que je suis dans le train Liège-Bruxelles : « Je pleurais dans la cour de récréation tout à l'heure et Margot m'a demandé pourquoi. Je lui ai dit que c'était parce que tu me manquais ! » Gros silence, puis : « Tu sais que dans le nouveau jeu Pokémon que tu m'as acheté, il y aussi moyen d'avoir accès à des Pokémons noirs ? »

jeudi 7 mars 2013

Asphalte

Parfum d'été. — Un arrêt de bus, en périphérie de Liège, en compagnie de mes collègues Charlotte et Wynka. Un parfum d'été, et non de printemps, flotte curieusement dans l'air : un léger crachin tombe lentement sur l'asphalte, produisant cette fameuse odeur caractéristique de chaleur moite qui, d'habitude, se dégage du sol seulement après les violentes pluies d'orage qui surviennent en plein cœur du mois d'août. Pour rien au monde, en cet instant précis, je ne m'abriterais en-dessous d'un parapluie ou ne me couvrirais d'une capuche ; pour rien au monde, en cet instant précis, je ne me protégerais de cette humidité anormalement estivale qui recouvre mes cheveux et imprègne mes narines ! — Charlotte : « Mon copain aussi aime ce genre d'atmosphère. Cet amour de l'humidité, ça doit être quelque chose de typiquement belge, quelque chose en rapport avec le climat de ce pays. »

Nouvelle routine. — Si, en ce moment, Yama et Flippo s'inquiètent — on peut toujours rêver ! — de ne plus me rencontrer dans le train du soir vers Bruxelles, c'est en raison d'une routine que j'ai récemment acquise. Celle-ci consiste à ne pas happer le premier train disponible après mon travail mais à m'éterniser pendant quelques heures à la grande brasserie de la gare des Guillemins. J'y bois tranquillement un ou deux Orval devant un livre ou un écran avant de rentrer chez moi. (Ce n'est ni plus ni moins stupide que de boire tranquillement un ou deux Orval devant un livre ou un écran autre part.)

Destruction. — Ils installent sans raison une virgule entre le sujet et le verbe (« Je crois qu'il, va pleuvoir ») ; ils ne semblent pas être au courant que les points de suspension sont au nombre de trois et non de douze (« Je crois qu'il, va pleuvoir............ »), que ces derniers ne doivent pas être placés n'importe où (« Je........... crois qu'il, va pleuvoir »), qu'il n'est pas nécessaire de terminer une phrase par six points d'exclamation pour que les lecteurs comprennent qu'il s'agit d'une exclamation (« Je........... crois qu'il, va pleuvoir !!!!!! »), que la phrase ne continue pas, comme si de rien n'était, après avoir été clôturée (« Je........... crois qu'il, va pleuvoir !!!!!! demain !!! »), que « lol » n'est pas un acronyme qu'ils sont obligés de placer tous les sept mots (« Je........... crois qu'il, va pleuvoir !!!!!! demain !!! lol »), ou encore qu'il faut des espaces avant et après certains signes de ponctuation, mais pas toujours (« Je ...........crois qu'il ,va pleuvoir!!!!!! demain!!! lol ») ; enfin, en dehors de la ponctuation, ils semblent incapables de rédiger une simple phrase sans commettre cinq fautes d'orthographe (« je ...........croi ,kil va peuvoir!!!!!!! dmain!!! looollll »). Ils écrivent à la va-vite de longs blocs de texte mal ponctués, mal écrits, sans queue ni tête, non pas sur la météorologie mais sur des faits divers ou des sujets politiques qu'ils considèrent comme brûlants et à propos desquels ils ont un avis très tranché. En voici un banal exemple (qui, je tiens à le préciser, n'a pas du tout été retouché) pioché presque au hasard parmi des milliers d'autres dans les discussions en ligne du journal La Meuse : « il existe des planning familial!!!! faut arrêter de mettre tt sur l immaturité!!! et les parents, l école, personnes n a vu , je n croix pas , pauvre pt ange qui n avait rien demandé , et bravo aux parents !!!!!!!!!!!!!!!!!!! de ses jeunes » — Savent-ils seulement qu'ils passent pour des idiots en écrivant ainsi ? Sont-ils conscients que c'est insulter le lecteur que de ne pas faire attention à la syntaxe, à la ponctuation, à l'orthographe, à la grammaire ? Et surtout : se rendent-ils compte qu'il est impossible de penser de manière saine lorsque le langage est à ce point malade ?

mercredi 13 février 2013

Le tour de la journée en 80 mots, épisode X

« Cours, petit écervelé,
Et ne te retourne pas !
Les sillons que tu as creusés
Ne sont déjà plus là ! »

Pendant les vacances scolaires, les transports en commun matinaux que j'emprunte sont d'une exceptionnelle régularité. Mon train arrive en gare à 8 heures 12, mon bus à 18, Charlotte monte un peu plus loin à 8 heures 20 et nous arrivons au bureau à 37. Cette précision digne d'un métronome s'avère très déroutante et j'en viens presque à souhaiter que les étudiants reviennent de leur congé, traînant derrière eux le salutaire boulet du retard incertain.

lundi 4 février 2013

Hache

Terreur. — Seul dans le train du matin vers Liège, j'imagine sans raison la situation suivante : qu'un psychopathe viendrait silencieusement s'installer derrière mon siège et me fendrait le haut du crâne d'un rapide coup de hache. J'ai beau me dire que cet événement a extrêmement peu de chances de se produire, je n'arrive pas à me l'enlever de l'esprit. Je pourrais, bien sûr, m'installer contre l'une des extrémités de la voiture, mais je résiste... Et je reste donc, durant tout le trajet, dos à une partie du couloir central avec cette pensée lugubre en tête, sans parvenir ni à lire, ni à écrire, ni à m'endormir !

Sans bras. — Au repas de midi, certains collègues discutent d'une émission qu'ils ont vue récemment et qui montrait un manchot (un homme, pas l'animal) sur qui un chirurgien avait réussi une greffe de bras. « On ne se rend pas compte à quel point la vie est un calvaire sans bras et donc sans main, explique Lodewijk : on ne peut plus rien faire... On ne peut pas se gratter, écrire, prendre un livre, manger tout seul... » Je rajoute : « Pire : on ne peut même plus se masturber ! » (Pensée idiote de célibataire, oui, oui !)

Confusion des noms. — Au téléphone, je nomme ma collègue Charlotte (qui ne s'appelle pas vraiment Charlotte, on l'aura compris) réellement « Charlotte » ; dernièrement, en me citant dans une phrase humoristique au boulot, je me suis vraiment appelé « Hamilton » (alors que je ne m'appelle pas vraiment Hamilton) ; et, l'autre jour, dans ce message envoyé à Mary, j'ai d'abord écrit « Coucou Mary ! » avant de me corriger... À force de nommer les gens dans ce blog selon un prénom d'emprunt, je finis par les nommer réellement à l'aide de ce prénom d'emprunt ! Dois-je m'en inquiéter ?

Poser des questions. — « Et à cette conférence sur Nietzsche, ce jeudi, tu as posé des questions ? me demande Charlotte dans le bus du retour.
— Non. Je ne pose presque jamais de questions. Si je me pose une question, je trouve la réponse par moi-même.
— J'ai remarqué que souvent, les gens qui posaient des questions dans les conférences le faisaient avant tout pour se mettre en valeur. » 
(Même constat.)

mercredi 16 janvier 2013

À rebrousse-temps

Archéologues malgré eux. — Je comble à rebrousse-temps (ce joli terme prend sa source à la traduction d'un titre de P.K. Dick) les cinq interstices localisés entre ta fête d'anniversaire et la mienne. Dans quelques jours, plus personne ne s'en apercevra mais pour le lecteur assidu, celui ou celle qui lit ce blog quotidiennement — et il semblerait que ce lecteur-là existe bel et bien ! —, la lecture ressemblera à une descente dans les profondeurs de la page. — Pendant quelques jours, ce lecteur se transformera en archéologue malgré lui, lisant par strates successives les épisodes de ma vie... à moins qu'il n'utilise un agrégateur de contenus, auquel cas il ne goûtera nullement aux joies de la fouille.

Le plagiat en héritage. — Un titre opposé au reste du texte par un tiret cadratin pour structurer chaque paragraphe : Nietzsche utilisait le même procédé dans ses ouvrages aphoristiques (comme Humain, trop humain ou Le Gai savoir, que je viens de me procurer en ce lundi de congé). — Constat : j'employais cette technique avant de lire quoi que ce soit de Nietzsche, de la même manière d'ailleurs que j'abusais déjà du tiret cadratin avant de découvrir Wittgenstein. Cependant, je me considère comme bien trop bête pour avoir trouvé tout seul cette habile structuration. La question est donc avant tout de savoir qui j'ai bien pu copier en décidant de ponctuer mes paragraphes de la sorte : si ce n'est Nietzsche, aurais-je plagié à mon insu un plagiaire de Nietzsche ?

Thaumaturgie informatique. — Le clavier et la souris de cet antique ordinateur ne répondent plus depuis des semaines, me préviennent Christiane et Sylvette. De bon matin, assis devant la machine récalcitrante que je viens seulement d'allumer, je constate que les deux périphériques fonctionnent pourtant parfaitement. Conclusion rationaliste : la panne était temporaire ; conclusion mystique : par ma seule présence, je commande aux machines ! — J'ai raté une belle occasion de lancer devant la vieille carte-mère paralysée : « Lève-toi, prends tes circuits électroniques et marche ! »

Le syndrome de l'imposteur. — Je leur dis : « Je donne l'image de quelqu'un qui maîtrise parfaitement toutes ces matières (la mise en page, le Web, les métadonnées et, plus personnellement en ce moment, des morceaux de philosophie) mais en réalité, je n'y connais que dalle. Mon entourage finit lui-même par croire que je m'y connais et pense sans doute : "Ha, voilà quelqu'un qui s'y connaît !", mais en fait, c'est faux : j'usurpe complètement ma condition. » C'est comme si j'avais constamment besoin de faire mes preuves, de montrer que je suis capable de cerner un problème de la manière la plus parfaite et professionnelle possible. (J'ai les mêmes hésitations avec ce blog : tout ce que j'y écris est en quelque sorte une usurpation de mon identité ; rien ne m'appartient en propre ; je ne suis pas capable de ça — et ne pas constater que je suis foncièrement malhonnête serait encore plus malhonnête.) Lorsque j'explique que j'ai constamment l'impression d'être un usurpateur dans tout ce que j'entreprends, mon chef Lodewijk ne comprend pas (« Si tout le monde reconnaît ton savoir dans une discipline, en quoi es-tu un usurpateur ? ») tandis que Charlotte s'exclame : « C'est le syndrome de l'imposteur ! ». Elle-même en « souffre » apparemment. Conclusion de mon chef : « Bon, sur le temps de midi, on vous couchera sur la table et vous nous expliquerez clairement votre problème. » — J'imagine déjà le tableau !

jeudi 10 janvier 2013

Histoires de bières et de talents

Subjectivité. — Lors du repas de midi, au bureau, ça recommence ! Nous buvons le Champagne que j'ai apporté à l'occasion de mon anniversaire lorsque Sylvette ouvre les hostilités... « Tu n'y as pas été avec le dos de la cuiller avant-hier, me dit-elle.
— Pardon ?
— Delphine nous apporte gentiment une grande bouteille de bière et la première chose que tu lâches après l'avoir goûtée, c'est : "Ce n'est vraiment pas bon !"
— Oui, et alors ? C'était la stricte vérité ! Elle n'était vraiment pas bonne, cette bière...
— Mais ça ne se dit pas ! C'est impoli ! Et puis, le goût, c'est subjectif. Tu aurais dû dire : "Je ne la trouve pas bonne !"
— C'était une très mauvaise bière. Ce n'est pas si subjectif que ça.
— Si, c'est une question de goût personnel !
— Non. Elle était mal brassée et trop sucrée. Elle ressemblait à un soda. Ce n'était pas de la bière mais de la limonade. Un amateur de bières reconnaîtrait ce fait à la toute première dégustation.
— Oui, elle avait un goût bizarre. Comme si elle n'avait pas fermenté, approuve Charlotte.
— Ha ! Vous voyez ?
— Moi, pourtant, je la trouvais bonne, dit Lodewijk.
— Mais ce n'est pas possible ! Attends... Tu prends une bière trappiste, disons une Westmalle triple, et tu la compares avec cette bière ignoble mal fermentée : forcément, la Westmalle sera cent fois meilleure !
— Il y a des gens qui n'aiment pas la Westmalle et qui préféreraient sans doute l'autre bière.
— Mais ça n'a rien à voir avec le fait d'aimer ou de ne pas aimer ! Par exemple, je n'aime pas la Rochefort mais je reconnais que c'est une très bonne bière, bien équilibrée.
— Tu reconnais que c'est une bonne bière. C'est donc subjectif. »
La discussion s'éloigne du goût de la bière pour s'ouvrir, curieusement, sur la question du talent artistique. Le talent, est-ce une valeur totalement subjective ou peut-on arriver à un certain consensus objectif ? Là encore, c'est Charlotte et moi versus le reste de l'équipe.

Repas d'anniversaire. — Pour changer d'environnement, j'ai proposé à Léandra et Andrew de fêter mon anniversaire au Restobières, dans le quartier des Marolles à Bruxelles. Nous sommes accueillis par le sympathique patron qui nous propose, avec son accent brusseleir, quelques nouveautés qui ne sont pas reprises sur la carte : « Y a de l'escavèche en plus dans le menu, ici... C'est de la truite... » (Miam !) — C'est pas cher, c'est délicieux, c'est original : ce Restobières, je le rajoute à ma liste des endroits où l'on mange très bien à Bruxelles. Seule ombre au tableau : l'unique bouteille d'Orval du restaurant est piégée dans un casse-tête infernal que nos voisins de table ont essayé d'ouvrir pendant presque deux heures, sans succès. — Léandra, Andrew et Hamilton arriveront-ils à débloquer la bouteille, en fin de soirée ? Suspense... Non.

« Le génie, ça n'existe pas ! » — Je leur explique la discussion de ce midi sur le talent.
« Le talent, c'est quelque chose qui est reconnu par tous à une époque et dans un contexte donnés, tranche Léandra.
— Tu parles comme Schopenhauer : les gens talentueux s'adaptent parfaitement à leur temps...
— Mais le talent, surtout, c'est quelque chose que tout le monde reconnaît d'office, directement.
— Ha bon ?
— Oui, oui... Pour reconnaître quelqu'un de talentueux, pas besoin d'être initié, ni même cultivé.
— Il y a aussi l'autre question, celle du génie...
— Oh, je ne crois pas au génie, conclut Léandra, très péremptoire. Le génie, ça n'existe pas ! »

mercredi 12 décembre 2012

« Votre verre est vide... »

Cet après-midi, Charlotte, Lodewijk et moi sommes invités au congrès durant lequel notre « publication de l'année » doit être distribuée. « À l'intérieur de vos badges », explique le secrétaire général aux quelque deux cents congressistes présents, « vous trouverez un bon. En échange de ce bon, à la sortie, vous recevrez votre cadeau : un livre sur l'histoire de notre syndicat. Au départ, il ne devait faire qu'une centaine de pages, mais tout compte fait il en totalise 350. » — Oh, mais c'est qu'avec un peu plus de temps, il aurait facilement pu en faire le double !

Je savais comment se déroulait un congrès syndical (mon père m'en a souvent parlé) mais je n'en avais jamais observé un de l'intérieur. C'est donc vrai que l'approbation d'une décision se fait en applaudissant (bien qu'en cas de litige, un carton de vote à main levée soit prévu) et que la réunion se termine par l'Internationale. — Ah là là, je me sens toujours aussi peu à ma place quand il s'agit de me lever et de chanter un hymne, quel qu'il soit. D'ailleurs, je ne chante pas et ne lève pas le poing. C'est complètement au-dessus de mes forces... C'est lié à une très vieille peur de tout ce qui noie l'individu dans le collectif, de tout ce qui brise l'analyse au profit de l'émotion. D'un autre côté, je serais extrêmement critique vis-à-vis d'un syndicat qui renierait ses racines ouvrières et socialistes. Alors quoi ? Alors rien... Je conçois parfaitement l'aspect fédérateur de ce chant, mais il n'est pas fait pour moi.

Après le congrès, un « walking dinner » est prévu : mousseux et zakouskis, puis vin et plats. Les serveurs font de nombreux allers-retours, comme dans les mariages. Très mauvaise idée. « Votre verre est vide... Je vous le remplis, Monsieur ? » Je pense « Non, merci » mais je réponds « Oui, volontiers ». Ensuite un serveur débarrasse la table haute à laquelle nous sommes accoudés. « Ouf ! », me dis-je, mais un autre serveur revient à la charge : « Oh ! Vous n'avez plus de verre, Monsieur. Je vous en ramène un ? » « Non » en pensée, mais ma bouche prononce à nouveau un « Oui, volontiers ». Et merde ! Boire ou ne pas boire ? Charlotte semble être dans le même dilemme.

Nous faisons connaissance avec trois déléguées qui partagent la même table que nous. Elles sont très franches, elles tutoient d'office. Elles me font penser à mon papa. (Je me dis que la part de franchise qui me reste après toutes ces années de polissage est directement héritée de mon syndicaliste de père.) 

L'une d'elle, retraitée depuis peu, commente : « Le syndicalisme d'aujourd'hui n'a plus rien à voir avec celui d'il y a trente ans ! Il est devenu beaucoup plus mou ! » L'autre, plus jeune, n'est pas d'accord : « Oh, ce n'est pas forcément vrai ! », et c'est parti pour une discussion sur le thème « Avant c'était mieux/Non absolument pas »... La plus âgée conclut par : « Le congrès a duré deux heures et ça fait trois heures que nous sommes à ce "walking dinner". Je trouve que ça en dit long sur l'évolution du syndicalisme ! » « Mais ça permet de rencontrer d'autres délégués, d'échanger nos vues, de discuter ! », répond l'autre. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elles ne sont pas d'accord.

jeudi 22 novembre 2012

Points de suspension

« Mais l'heure les presse : aussi te pressent-ils à leur tour. De toi aussi ils veulent entendre un "oui" ou un "non". Malheur à toi, tu veux placer ta chaise entre pour et contre ? (...) À cause de ces impatients retourne dans ton abri : ce n'est que sur la place publique qu'on est assailli par "oui ?" ou "non ?". » (Z.)

Le spectre du « Je m'en fous ! » — Après avoir corrigé un texte, corrigé la correction, corrigé la correction de la correction et corrigé la correction de la correction de la correction, arrive parfois cette situation un rien surréaliste où la correction que l'on a apportée en dernier lieu annule toutes les précédentes et rétablisse en fin de compte la version originale. — Cela arrive principalement parce que nous ne nous entendons pas sur des questions aussi primordiales que : « Des points de suspension entre crochets dans un titre en italique doivent-ils être eux aussi en italique ? » Charlotte pense que « non, bien sûr que non, car une règle pareille n'a jamais été d'application nulle part ! » ; mais Lodewijk estime au contraire que « peut-être que oui, car ces points remplacent une partie du titre en italique... » Et lorsque Charlotte se rend compte que nous avons re(rere)corrigé les notes en suivant la seconde idée plutôt que la première, elle finit par soupirer : « Laisse comme ça... Je m'en fous ! », puis, un peu plus tard : « De toute façon, je suis désormais dans une phase "Je m'en fous !"... Je ne dis plus que ça : "Je m'en fous !" » — Après le fantôme du perfectionnisme (paragraphe d'hier), le spectre du « Je m'en fous ! » fait son apparition. Il faut vraiment de toute urgence que les dés soient jetés ; que tous les cahiers soient sous presse et qu'on ne puisse plus du tout y toucher, malgré les nombreuses imperfections qui les criblent.

Au Verschueren avec Léandra, 1. — Je lui parle, sans vraiment développer (car elle n'a pas la tête à ça en ce moment — l'a-t-elle jamais eue ?), d'un des chapitres d'Ainsi parlait Zarathoustra qui m'a particulièrement marqué, celui intitulé « Des mouches de la place publique ». Nietzsche y mentionne, avec beaucoup de mépris, les « grands hommes » autour desquels gravitent « les petits ». Il appelle « grands hommes » ces « bouffons », « présentateurs » ou encore « comédiens des grandes causes » qui sont, aux yeux des petits, les « maîtres de l'heure » : les grands hommes font beaucoup de bruit autour de nous quand les petits couvrent notre corps de nombreuses et désagréables piqûres. — Il est évident, à la lecture de ce chapitre, que N. fait référence aux hommes politiques démagogues (attirés par la gloire du moment et non par la vérité) et à tous ceux qui gravitent autour d'eux : le plus grand nombre, le peuple... — J'explique à Léandra que j'ai parfois l'impression très bizarre que Zarathoustra, messie athée et immoraliste, me parle directement ; me donne des conseils ; me conforte dans certaines idées développées longtemps auparavant... des idées qui remontent au début de l'adolescence, bien avant donc d'avoir entendu parler de philosophie allemande. — Face aux nombreuses mouches qui polluent l'opinion au sein de l'espace public, son conseil est d'or : « Fuis, mon ami, fuis dans ta solitude, là où souffle un vent rude et fort. Ce n'est pas ton lot d'être un chasse-mouches. » [Une traduction française en ligne se trouve notamment ICI.]

Au Verschueren avec Léandra, 2. — « On croit trop souvent que le sexe permet d'oublier les problèmes du couple ; que le fait de se retrouver à poils met à niveau toutes les tensions. C'est faux ! Les mêmes problèmes se posent que l'on fasse ou pas l'amour ! » (Je ne peux qu'approuver.)

Au Verschueren avec Léandra, 3. — On parle de psychologie comportementale et cognitive. Peut-être, de son propre aveu, une thérapie ferait-elle le plus grand bien à mon amie ? Par contre, je ne suis absolument pas convaincu de son utilité en ce qui me concerne : comme d'habitude, je suis en train de trouver mes propres solutions. Et puis, je me pose déjà assez de questions comme ça, merci bien ! (« Peut-être pas les bonnes ? » — Oh, ta gueule !)

Divan. — Même si je reste assis sur ma chaise de bureau, j'aurai quand même droit, ce soir, à la séance du divan : « Qu'est-ce qui n'a pas été avec Maïté ? » me demande Mary. Puis : « À partir de quel moment ça n'a plus été ? », « Tu as toujours été amoureux d'elle ? », « Mmmmh... Es-tu certain de cela ? », etc. Je finis par m'asseoir à la table et à lui raconter quelques histoires parmi d'autres : « En sept ans de couple, il s'est passé pas mal de choses, tout de même, hein ? »

mercredi 21 novembre 2012

« Mon gars, faut que t'arrêtes le café ! »

Aux aurores. — Train Bruxelles-Liège. Je vois Yama qui s'assied à un mètre de moi sans me voir... Évidemment, je comprends très bien : le matin, combien de fois suis-je passé devant telle ou telle personne sans me rendre compte qu'elle occupait le même espace ? — voire qu'un monde existait au-delà de moi ? (« C'est le matin ! Laissez-moi en paix avec mes pensées et le soleil qui se lève ! »)

Papier buvard. — Je suis très influencé par ce que je lis : si j'avais constamment devant les yeux des albums de Winnie l'Ourson, je finirais par parler comme un ours débile et affamé.

BAT. — Le monsieur de l'imprimerie nous apporte l'épreuve contractuelle des neuf premiers cahiers. Il nous dit : « Dès que j'ai votre accord, je peux mettre tout ça sous presse ! » Mon chef lui répond : « Nous aurions encore quelques très petites corrections orthographiques à apporter à l'une ou l'autre page... » Et moi : « Un détail m'ennuie... Regardez, ici : il y a une césure en fin de page... Pour la récupérer, je devrais vous renvoyer les pages 73, 74 et peut-être même 75... » Il me regarde avec son air de chien battu puis déclare, péremptoire : « Mon gars, faut que t'arrêtes le café ! » (C'est un graphiste ; autrement dit un fin observateur.)

Le fantôme du perfectionnisme. — L'après-midi, travaillant avec Charlotte sur les dernières pages de l'ouvrage à paraître bientôt, je constate (à voix haute) que nous n'arrêtons pas de nous critiquer « en circuit fermé », d'une manière très étrange : chacun critique le perfectionnisme de l'autre. Elle me répond du tac au tac (comme si elle y avait déjà beaucoup réfléchi) que le fantôme du perfectionnisme nous hante et passe de collègue en collègue. — Ce drôle de spectre n'abandonne jamais, car au moindre signe de faiblesse de l'un d'entre nous, il s'en va posséder l'esprit voisin qui à son tour clame avec une vigueur nouvelle : « Il faut absolument remplacer cette virgule par un point ! »

Casser les murs. — Mary m'explique qu'il lui arrive très souvent de refuser par principe toute forme de concours extérieur. Exemple : alors qu'à son bureau elle change une ampoule, une collègue lui propose son aide ; « Non, ça ira ! », répond-elle sans même réfléchir. — Mary réagit souvent de cette manière, m'affirme-t-elle, parce qu'elle a créé au fil des ans un mur autour de sa personne. Mais elle se remet en question : « Je devrais accepter ce genre d'aide, même si je n'en ai pas réellement besoin ! Je devrais donner à l'autre une place, une possibilité d'exister... » C'est là que je ne suis plus d'accord avec elle : « On n'est jamais si bien servi que par soi-même » devrait rester la règle, surtout lorsqu'il s'agit de rétablir un peu de lumière.

Encore une réflexion sur l'amour. — Elle me dit : « Le véritable amour, c'est quand on accepte l'autre malgré ses pires défauts. » Je lui réponds : « Non. Le véritable amour, c'est quand on ne les voit même pas ! »

vendredi 9 novembre 2012

Adieu, chère valise !

Je sors de mon vieux train en correspondance, dans la banlieue de Liège. Marchant vers le boulot, je tique : « Ne me manque-t-il pas quelque chose ? » — Oh non ! Ma grosse valise avec mes vêtements sales de la semaine et mon vieil ordinateur ! Je ne l'ai pas avec moi, je l'ai oubliée ! — Je fais demi-tour pour tenter de la récupérer puis je me rends compte du ridicule de la manœuvre : l'objet est resté dans le train en gare de Liège-Guillemins, forcément ; il est déjà loin désormais !

Arrivé au travail, je remplis en vitesse et sans trop y croire le formulaire de déclaration de perte, sur le site Web de la SNCB. Une pensée me traverse soudain l'esprit : si jamais quelqu'un a pris ma valise et s'amuse à allumer, malgré son triste état de déliquescence, le vieil ordinateur qui s'y trouve, il risque de tomber sur pas mal de trucs personnels ; et si c'est un lecteur assidu de Schopenhauer, il risque même de penser que je suis complètement obnubilé par « l'amour sexuel ». — Il aura raison, mais c'est tout de même un peu gênant !

Par la suite, je n'ai plus le temps de penser à tout cela. Je me replonge dans le travail. La plupart des collègues s'en vont sur le temps de midi (le vendredi, nous ne devons normalement prester qu'une demi-journée). Seuls restent Charlotte, Lodewijk et moi. Quand je quitte le bureau, vers 18 heures, ces deux-là sont toujours penchés devant leur écran d'ordinateur... — Bigre, je pense que nous serons tous les trois soulagés quand ce gros projet sera derrière nous !

Au retour chez mes parents, je suis lessivé. L'histoire de la valise, la masse de travail... Je me rends compte que je n'ai même pas pris le temps de manger de la journée ! — C'est dans pareil cas qu'une bonne bière trappiste est salutaire. Elle passe d'autant mieux que je n'en bois quasiment plus. C'est vrai : parfois, la tempérance a du bon ; modérer les petits plaisirs de l'existence, c'est aussi mieux y goûter — et ce sera, déjà, le mot de la fin !

mardi 6 novembre 2012

Rush

De tous les rushes (ruées finales avant la publication d'un livre ou l'inauguration d'une exposition) que j'ai connus en huit ans de travail dans deux petites associations, celui-ci est sans doute le plus violent. Délais extrêmement courts et goulets d'étranglement sont le lot quotidien des trois dernières personnes (Charlotte, Lodewijk et moi-même) qui travaillent à plein temps sur le gros projet de l'année 2012.

Certes, l'idée que la majeure partie de la mise en page repose sur mes seules frêles épaules est angoissante, mais elle est aussi terriblement stimulante : actuellement, je peux réaliser en une heure ce que je ferais d'habitude en quatre. Et avec tous ces répertoires, logiciels et fichiers ouverts en même temps sur l'écran de mon vieil ordinateur, je suis comme ce chef-coq surchargé qui doit s'assurer qu'aucune des nombreuses marmites de sa cuisine ne déborde, tout en maîtrisant l'attente des clients impatients, de l'autre côté de la porte à deux battants.

Ces rares moments où seul l'acte technique compte sont également ceux où je suis le plus sûr de moi. Je ne réfléchis plus, je maîtrise ! De la même manière, je suppose, que mon père sait exactement comment monter pièce à pièce le moteur d'un bulldozer, sans qu'il doive réfléchir à chaque acte posé.

Quoi de plus stupide que de railler l'intelligence technique ? L'intellectuel qui ne sait comment utiliser un tenon sera bien ennuyé lorsqu'il voudra l'assembler à une mortaise ! (Doit-on y voir une allusion sexuelle ? Je laisse le lecteur seul juge — et ce sera, déjà, le mot de la fin !)

mercredi 24 octobre 2012

Cairn

« Chacun qui est sorti de ses premiers rêves de jeunesse, qui considère son expérience propre et celle d'autrui, qui a promené son regard dans la vie, dans l'histoire du passé et de son époque, et enfin dans les œuvres des grands poètes, celui-là, à supposer qu'aucun préjugé profondément ancré et indélébile ne paralyse sa faculté de juger, admettra la conclusion que le monde des hommes est l'empire du hasard et de l'erreur qui y gouvernent sans pitié, à petite comme à grande échelle, épaulés par la bêtise et la méchanceté qui agitent leur fouet. » (A.S., Le Monde..., § 59.)

(Après l'austérité de Wittgenstein, Schopenhauer est comme une explosion !)

Quiconque me connaissant un tant soit peu, ne fût-ce qu'à travers ce journal, trouvera l'affirmation qui suit pour le moins étrange : je suis heureux. Heureux non pas de façon fugace et ponctuelle, comme ce fut le cas à diverses reprises au cours de ces quatre dernières années, mais de manière pleine et entière. Je l'étais hier, je le suis encore aujourd'hui et, pour la première fois depuis des années, je sais que je le serai toujours demain.

L'on pourrait croire que la lecture attentive de Schopenhauer-le-pessimiste, aux yeux duquel la vie terrestre ne permet aucune « authentique félicité », me plongerait dans la pire des dépressions. Or, c'est tout le contraire qui est en train de se passer, pour une raison qui tient sans doute en partie à ma façon de marcher à contre-sens : l'optimisme béat me désole tandis que le pessimisme véritable me soulage. Rencontrer, au hasard des lectures, un pessimiste génial et ironique qui conçoit le monde à la manière d'une immense tragédie me remplit littéralement de joie ! (Voilà donc le sens de ce que j'écrivais déjà ici, à savoir que « quand je suis heureux, j'aperçois tout aussi bien l'inanité de l'existence, mais plutôt que de m'en démonter, j'en ris de bon cœur ».)

Mais ce n'est qu'un des aspects, somme toute fort annexe, de mon bonheur actuel. Pour être exact, la lecture de Schopenhauer constitue même presque une conséquence de mon bonheur. Car si je lis des monuments de pessimisme et ne m'en porte pas plus mal, c'est déjà que tout va bien ! — Il y a donc autre chose, évidemment : pour la première fois depuis des années, j'ai réussi à me dépêtrer d'un fantôme pernicieux nommé alcool... Ce n'est pas que je ne boive plus du tout. Non. C'est surtout que je suis passé, en deux journées, d'une consommation excessive (comprendre : de 4 à 8 verres de bière ou de vin par soir) à une consommation normale (un verre, voire pas du tout). Pour une fois, la cure porte ses fruits depuis deux semaines et j'en ressens vraiment les résultats sur ma façon d'être et de vivre.

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Dans le train, ce matin, arrivant en gare de Liège, je me lève en même temps que cette nouvelle navetteuse qui, il y a quinze jours, lisait un gros ouvrage sur les nanoparticules. Elle me regarde longuement, sans sourire. Je la regarde aussi. Puis je détourne le regard. Puis je la regarde à nouveau : elle m'observe toujours en silence. Bizarre ! (Elle affiche constamment un petit air triste et sérieux, c'est très intrigant.)

(Non, non, non, non, NON !)

Au boulot, sur le temps de midi, une discussion sur l'amour. J'explique à mes collègues qu'à mes yeux, il ne peut y avoir qu'une seule façon de tomber amoureux, mais la plupart ne me comprennent pas. Je pense que Lodewijk me trouve puéril et que Wynka et Christiane sont totalement en désaccord avec ce que je raconte. Elles disent quelque chose comme : « Il peut y avoir une multitude d'expériences amoureuses différentes. » Et moi de répondre : « Nous ne décrivons pas du tout le même phénomène ! » En fait, je parle de ce mélange de pensées et de sensations physiques qui consiste à voir pour la première fois quelqu'un — le/la voir vraiment — et de se dire directement, avec la plus grande certitude, sur base du seul comportement général de cette personne : « Celle-là, je l'aime ! », sans pouvoir le moins du monde expliquer pourquoi. « Quand ça se passe de cette manière, expliqué-je, ma mémoire garde un souvenir extrêmement clair du moment ; de ce moment précis où, sans raison, je suis tombé amoureux. » Charlotte comprend parfaitement ce à quoi je fais allusion. Elle est la seule de l'équipe mais ça me rassure quand même !

(Et si tout cela n'était qu'une construction de l'esprit, un simulacre, un faux-semblant ?)

Et puis, il est question de couples qui se forment de manière « pragmatique » et d'amour « qui vient avec le temps ». J'énerve sans doute tout le monde en déclarant à nouveau, très péremptoire : « Non, non, non, on ne parle absolument pas de la même chose ! » et en affirmant haut et fort que je préfère de loin passer des années entières de célibat plutôt que de partager ma vie avec quelqu'un que je n'aime pas profondément.

« Mais tu risques de ne jamais retrouver personne !
— Parfaitement ! »
(... Et c'est le prix à payer si je veux, un jour peut-être, vivre quelque chose d'unique et de merveilleux.)

mardi 2 octobre 2012

Syndicaliste de combat

De tous les syndicalistes que nous avons interviewés au cours de ces cinq derniers mois, celui-ci est sans doute le plus impressionnant... L'entretien se déroule presque par hasard : Charlotte le contacte ce matin par téléphone pour lui poser une question et voilà qu'il se pointe l'après-midi en personne pour y répondre ! Je propose d'assister au début de l'interview puis de retourner travailler à mon texte, mais — parce que je trouve le propos plus intéressant que toutes les deadlines du monde — je reste jusqu'au bout. À plusieurs reprises, je me dis que c'est une véritable aubaine que ceci soit enregistré, et aussi qu'il accepte la diffusion de toute l'information divulguée sans aucune restriction...

La personne devant le microphone fut, dans les années 1980, le président d'une ancienne délégation ouvrière très combative. Quand je l'entends parler de stratégies syndicales, je me rends une nouvelle fois compte que le syndicalisme n'est pas un simple jeu de pouvoir sans conséquence, mais une véritable guerre... « Au départ, rien n'est jamais prévu. Il faut conquérir ! »

La « boîte » dans laquelle il travaillait était le siège belge d'une multinationale américaine spécialisée dans les bandes magnétiques et le matériel informatique. Une des premières du genre. Le genre aussi à ne pas trop aimer les regroupements de travailleurs autour d'un syndicat, socialiste de surcroît. En conséquence, dès que notre homme fut élu délégué syndical, la direction de l'entreprise voulut l'évincer. Et ce fut la guerre ouverte.

Il nous explique : « Quand je suis arrivé, il y avait une certaine mentalité parmi les employés de l'entreprise : "Les ouvriers, c'est des manuels, c'est des cons... Les intellos, c'est nous, les employés ! Alors vous, les petits ouvriers, s'il vous plaît, ne dérangez pas les grands !" » Quelques années plus tard, les « cons manuels » reprennent la main : ils nouent de nombreux contacts avec des syndicalistes étrangers, organisent des assemblées générales durant lesquelles ils analysent méticuleusement les chiffres de la société au niveau international (commandes, prévisions, budget...) et en tirent une série de conclusions ou de perspectives sur la stratégie de l'entreprise et la manière de la contrer : « Les multinationales se basent sur un réseau tentaculaire pour élaborer une tactique sur le plan mondial. Il faut faire de même au niveau syndical ! »

Face aux menaces de restructuration, de licenciements et de délocalisation, notre syndicaliste nous explique avoir mis en place de multiples stratégies, qui s'avèrent d'une rare intelligence. Le but poursuivi : prendre constamment la direction à rebrousse-poil, faire exactement le contraire de ce qu'elle pense qu'ils vont faire. Une des tactiques fréquemment utilisées est celle, non pas de la grève, mais du ralentissement de la production (grève dite « perlée »)... Une fois, il donne pour consigne aux ouvriers des chaînes de montage de perdre certaines de leurs habitudes professionnelles et d'apprendre d'autres gestes techniques, afin de travailler plus lentement. Une autre fois, il leur demande de suivre les manuels d'utilisation des machines de manière absolue, de respecter les procédures à la lettre. Une autre fois encore, il ne ralentit ou ne bloque qu'une partie de la chaîne afin de créer un goulet d'étranglement. Un jour enfin, pour forcer la direction à signer une convention collective, il monte de toutes pièces sa propre éviction : il fait croire aux patrons qu'une révolte ouvrière l'a destitué de ses fonctions de délégué principal... pour revenir une fois la convention signée !

Ce gars réfléchit et agit à la manière d'un guérillero dont l'arme la plus meurtrière serait l'information : « Nous savions qu'ils avaient mis le local syndical sur écoute. Nous travaillions dans une grande multinationale américaine, donc nous étions forcément écoutés ! Alors, nous faisions deux réunions : l'une à l'extérieur et l'autre dans le local, où nous disions exactement l'inverse de ce que nous allions réellement faire. Parfois, nous retrouvions dans la bouche d'un cadre de la direction des morceaux de discours que nous avions tenus précédemment et nous avions la confirmation que nous étions sur écoute ! » Lors d'une occupation durant laquelle ils se retrouvent seuls dans l'usine, ils décident d'arracher une partie des murs du local syndical et de démonter tout le système d'écoute. Ils suivent les fils jusqu'au... standard téléphonique de l'entreprise ! Ils les ramènent le lendemain au secrétariat de direction : « "On a trouvé ça dans notre local", qu'on leur a dit. "Sans doute un hasard... On tenait à vous le rendre, au cas où vous en auriez besoin, hein !" »

Un beau jour, la direction générale de la multinationale décide de délocaliser toute la production vers les Pays-Bas (où la fiscalité est plus avantageuse) en emmenant par camions toutes les machines et marchandises en une seule nuit ! Pas de bol : lorsque les travailleurs arrivent sur les lieux au petit matin, plus de trois milliards de francs belges en marchandises sont encore dans le dépôt. Ils occupent l'usine : « Les 3 milliards, vous ne les aurez pas comme ça... » Ils négocient le reclassement d'une partie du personnel dans le nouveau siège néerlandais ainsi que des indemnités de départ pour les licenciés.

Le dernier stratagème mis en place par ce syndicaliste, juste avant la fermeture du siège, est sans doute le plus inouï de tous... C'est l'œuvre d'un esprit tordu : il sait que l'usine va fermer ; il connaît (grâce à la trahison d'un directeur) le montant total de l'enveloppe que la direction est prête à mettre sur la table pour payer les primes de départ des travailleurs licenciés ; enfin, il sait aussi (c'est là que ça commence à devenir tortueux) que la direction veut absolument faire porter la responsabilité de la fermeture sur les syndicats. Alors il va jouer : il fait croire à ses patrons que la délégation syndicale se désolidarise complètement de la base des travailleurs et qu'elle veut se mettre le plus d'argent en poche... « On leur a dit qu'on voulait d'abord se partager l'enveloppe entre nous et laisser quelques miettes aux travailleurs... Nous étions sept délégués à être licenciés. Avec notre protection, ça faisait beaucoup d'argent... » La direction marche : les primes de départ proposées aux délégués atteignent des sommes assez monstrueuses. Ce qu'elle ne sait pas, c'est que les sept délégués ont signé un document dans lequel ils déclarent remettre le moindre centime reçu dans un pot commun et partager la somme de manière strictement égale avec tous les ouvriers licenciés. « La direction m'en a beaucoup voulu. Ils m'ont dit : "Monsieur, vous êtes un malhonnête !" C'est vrai qu'eux, de leur côté, ils ont été un modèle d'honnêteté ! » (Rires.)

Conclusion de Charlotte : « On pourrait presque écrire un roman avec son histoire ! » — Un article de blog, c'est déjà un bon début, non ?

mercredi 26 septembre 2012

Faille textuelle

Intimité. — Ce journal, bien qu'en ligne, ressemble à une taverne intimiste : autour d'une petite table en chêne cachée dans un recoin faiblement éclairé de l'établissement, sous de basses poutres pluricentenaires, quelques ami(e)s m'écoutent sans rien dire : ils ne sont pas toujours d'accord avec ce que je raconte, me trouvent même parfois complètement idiot, péremptoire voire exaspérant, mais ils ne m'interrompent pas car il s'agit de ma table, qu'ils sont libres de quitter à tout moment. Tous sont les bienvenus, mais dans les faits ils ne sont que quelques uns ; ils appartiennent à un club totalement ouvert mais pourtant très fermé, par la force des choses. (Il m'arrive aussi, bien que ce soit rare, de m'asseoir à une table et d'écouter le monologue qui s'y tient sans émettre un son.)

Cette analogie permet de comprendre pourquoi je ne fais pas de publicité autour de mon blog. Ce n'est pas seulement parce que je déteste toute forme de prosélytisme, mais aussi (et surtout) parce que je ne voudrais pas que ce vieux café tranquille où l'on se sent en confiance se transforme en une cantine bruyante et impersonnelle.

« Archives », le jeu. — Toi aussi, tu veux connaître les arcanes du métier d'archiviste ? Alors procure-toi au plus vite « Archives », le nouveau jeu de société inventé par Charlotte Charbonneau au cours d'un dîner au travail ! Plus vrai que nature, avec ses cartes (Mal)chance comme au Monopoly : « Le degré d'hygrométrie trop élevé de votre dépôt entraîne l'apparition de moisissures sur de vieux registres comptables. Payez 5000 crédits pour l'assainissement ! », « Votre logiciel d'inventaire a été supprimé. Retournez à la case "Départ" sans recevoir d'argent de la banque ! », « Vous recevez la visite surprise d'un archiviste du Royaume. Rendez-vous directement à la case "Prison" ! », « Votre subvention annuelle a été réduite de moitié. Licenciez un archiviste ! »...

Incises. — Pourquoi suis-je aussi obnubilé par les incises, et plus particulièrement par celles qui sont introduites par des tirets cadratins ? Je me posais déjà la question ICI et j'y donnais pour début de réponse que l'utilisation abondante de cette technique était caractéristique d'une certaine manière de penser. Paraphrase de ce que j'écrivais là-bas : un concept en amenant un autre, l'incise est un moyen en or pour mettre en avant des liens tacites entre différents « objets » de la réalité difficilement exprimables à l'aide d'une proposition subordonnée. En outre, l'incise est un très bon moyen pour ralentir la lecture (je tiens ça de L.W., bien que je n'aie pas attendu de le « rencontrer » pour en user et abuser). 

Quand je parle, j'ai constamment plein d'incises en tête. 
Mieux vaut donc, pour le confort de tous, que j'écrive ce que je pense.

Aujourd'hui, dans le train, j'ai repensé à cette histoire de tirets cadratins et je me suis dit qu'il y avait autre chose. Ça m'a littéralement sauté aux yeux à la relecture de mon récent article « Cadrage fatal », dans lequel j'utilise sans m'en rendre compte l'incise pour marquer une profonde déchirure dans le texte : « — J'aime la nuit. — ». Ces incises-là sont des brèches, des failles dans l'écran ou dans le papier... C'est un peu comme si le support du texte se fendait, au sens physique du terme, pour montrer la structure interne qui sous-tend toute une phrase voire tout un paragraphe ; la structure derrière la structure. Le premier tiret cadratin ouvre le texte à la manière d'un scalpel disséquant la chair quand le second le recoud. (À nouveau, je me trouve très lent à la compréhension dans la mesure où ce bête concept est clairement visible à la simple lecture du mot « inciser ».)

(Autre chose : c'est sans doute la raison pour laquelle je refuse catégoriquement qu'une incise soit réalisée « à la Léandra », c'est-à-dire à l'aide d'un simple trait d'union. Car l'entaille est alors tellement peu profonde qu'à peine ouverte elle se cicatrise déjà ! — Qui plus est, typographiquement parlant, c'est monstrueux, bien que je ne sache pas vraiment expliquer pourquoi.)

Alors que l'incise à base de tirets cadratins est aussi tranchante qu'une lame en acier inoxydable, celle à base de parenthèses possède au contraire un aspect beaucoup plus rond et sympathique. Le tiret cadratin est une guillotine ; la parenthèse un puits accueillant. Il faudrait que j'en tienne compte lorsque j'écris : réserver le tiret cadratin quand la rupture est forte et la parenthèse quand elle est soyeuse.

— L'incise est un acte sexuel. —

jeudi 9 août 2012

12. Embrouille chez les MacMeasy

Monsieur l'historien,
Camarade Hamilton !

Le Commandant de la Régionale ardente a relu avec la plus grande attention ton texte sur l'histoire de notre Division. Il dit avoir appris beaucoup de choses. C'est un bon travail. C'est bien écrit.
Mais — et il y a forcément un « mais », car pourquoi aurais-je mis en avant tous ces points positifs dans mon préambule si ce n'était pour mieux te faire digérer ce qui suit ? — notre Commandant a eu comme un blocage. Un gros blocage, qui se cristallise autour d'un seul et unique point.

Voilà : il trouve que le nom de « MacMeasy » apparaît à de trop nombreuses reprises dans ton article. Oh, j'ai bien essayé de lui expliquer que Marius MacMeasy fut le glorieux fondateur et l'estimé commandant de notre bien-aimée Division régionale ; qu'il y est resté en poste pendant plus de vingt ans ; qu'au début il a pratiquement tout construit à lui tout seul ; et enfin qu'on le verra moins par la suite puisqu'il sera remplacé par Bastien Durrée, le grand, le magnifique, le terrifiant Général wallon ! Mais il n'a rien voulu savoir.
Il refuse également que la femme de Marius MacMeasy, Nina, qui a pourtant joué un rôle primordial dans notre histoire, soit mise en avant. Je le cite : « Quelle importance qu'elle soit sociologue et patati et patata ? », ou encore : « Rien à battre qu'elle ait fait de la moto pour mettre en place des piquets de grève ! » — Tu l'auras compris : le Commandant est furieux dès qu'il entend parler du Clan MacMeasy... Mais c'est le Commandant, et on ne discute pas l'avis du Commandant.
(Je croyais que la colère de ce dernier allait s'estomper lorsqu'il jetterait un œil au texte de Charlotte consacré à l'histoire plus ancienne, mais je viens moi-même de le relire et, à nouveau, le nom de Marius MacMeasy y apparaît à plusieurs reprises ! Ce bougre de MacMeasy a eu la mauvaise idée d'être un compagnon de route de René Dranard avant et pendant la guerre !)
Bref. Il y a, je pense, au sein de notre Division, un sérieux problème autour du Clan MacMeasy. Un problème tellement énorme que je ne peux à aucun moment imaginer qu'il ne s'agisse que d'une simple question de jalousie d'un nouveau chef envers l'ancien, qui plus est aujourd'hui décédé. Peut-être une histoire d'amour tragique ? Ou un trésor enfoui dans les caves de notre Forteresse ?

Je te demanderai donc, en toute amitié, de revoir ton texte en conséquence.
Je sais que l'on ne peut supprimer complètement toute référence à Marius MacMeasy, mais il y a certainement moyen d'éviter le courroux du Chef Suprême en remplaçant le plus fréquemment possible son nom dans l'article. Par exemple, ne pourrais-tu point utiliser dans ton texte le terme de « commandant de l'époque » ou bien encore tout simplement « il » en lieu et place de « Marius MacMeasy » ?
Il serait sans doute aussi beaucoup plus diplomate de supprimer complètement les parties où Nina MacMeasy apparaît de manière trop importante. Je pense particulièrement à cette charge de cavalerie à Chaudfontaine ou encore à son implication dans le grand combat de l'hiver 1960-1961.

Autre chose : j'ai remarqué que tu utilisais dans ton texte des termes connotés idéologiquement. Nous sommes de gauche, Camarade ! Merci par conséquent de remplacer « acquis sociaux » par « conquêtes sociales », « délégués retors » par « délégués combatifs », et ainsi de suite...
Enfin, il conviendra de revoir tout le système de notes. N'oublions pas que la majeure partie du public-cible est constituée de simples soldats. Il faut donc beaucoup de belles images, un peu de texte et le moins possible de notes de bas de page.

Haut les cœurs ! Je suis certain qu'en supprimant ou en révisant les trois quarts de ton texte, voire plus, nous arriverons à une solution satisfaisante pour tout le monde.

Cordialement,

Cornélius


P.S. : Cette missive pouvant passer pour une demande particulièrement corsée de censure historique, je voulais absolument que tu saches qu'il s'agit en effet d'une demande particulièrement corsée de censure historique.

lundi 6 août 2012

9. Des Chinois dans la nuit

9.1. À la pause café, au boulot, Charlotte explique : « Quand j'habitais avec mon ancien copain à Montréal, une nuit, nous avons été réveillés par de fortes lumières... Nous avons regardé par la fenêtre et avons vu dans le jardin — nous habitions au rez-de-chaussée — une bande de Chinois qui s'étaient équipés d'une lampe frontale et avaient attaché des boîtes de conserve à leurs jambes. Nous nous sommes rendu compte par la suite qu'ils recherchaient... des vers de terre ! »

9.2. C'est tout de même formidable de terminer sa vie sur ces mots : « Mehr Licht ! » (mais l'a-t-il vraiment dit ?). Ce qui est intéressant, c'est qu'au moins deux interprétations sont possibles : Goethe voulait-il simplement qu'on ouvre la fenêtre pour laisser passer plus de lumière ou était-ce un dernier cri lancé au Monde : « Plus de vérité ! » ?

9.3. Mon mois préféré ? Août à coup sûr. C'est le mois des astronomes — il fait aussi bon qu'en juillet (du moins en théorie), mais le soleil se couche plus tôt — et aussi celui des romantiques — car à quel autre moment peut-on entendre avec autant d'intensité les grillons stridulant dans les champs moissonnés, à la tombée de la nuit ?

9.4. Ubi solitudinem faciunt, pacem appelant. (Tacite) — « Où ils font un désert, ils disent qu'ils ont donné la paix. » (Est-il nécessaire de commenter ?)

9.5. Je n'ai pas grand-chose à dire pour le moment et ne sais si ce que j'écris possède un quelconque intérêt. — Mais cela n'a pas d'importance, n'est-ce pas ?

9.6. Exigi monumentum aere perennius, écrit Horace dans le trentième et dernier poème du troisième livre de ses Odes... « J'ai achevé un monument plus durable que l'airain »... Constat qu'il continue par : « plus haut que les royales pyramides, que ni la pluie qui ronge, ni l'Aquilon ne pourront détruire, ni l'innombrable suite des années, ni la fuite des temps. (...) » — Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il ne se prenait pas pour de la merde.

9.6.1. Un des moyens d'éviter en partie la « Déesse funèbre » — comme il l'appelle dans la suite du poème — est-il d'entrer dans la postérité ? Quelque deux mille trente-cinq ans après la publication des trois premiers livres des Odes, Horace est toujours connu (et reconnu). Pour le moment donc, il gagne haut la main son pari... Ça lui fait une belle jambe, tiens !

9.6.2. Tant que nous sommes présents dans la mémoire des hommes, continuons-nous à exister ? — Non. Seule reste la marque extérieure (l'image faussée que les autres ont de nous), alors que l'intérieur est détruit. Certaines marques prennent plus de temps que d'autres pour disparaître, mais elles finissent tout de même par s'estomper complètement.

9.6.3. Dans la BD Amour et Intérim de Lewis Trondheim, un des personnages secondaires est obnubilé par l'idée de disparaître. Moins doué qu'Horace, le bonhomme décide d'empiler des caddies de supermarché afin d'avoir quelques lignes sur lui dans les journaux et par conséquent de laisser une trace (on laisse les traces que l'on peut)... Mais un gars brise son rêve d'infinie postérité en lui racontant, catégorique, qu'un Big Crunch succédera au Big Bang et qu'à ce moment, tout — absolument tout — sera effacé !

jeudi 2 août 2012

5. Spasmophilie

5.1. Durant le repas de midi, ma collègue Charlotte, à la suite des questions existentielles du fils de Christiane sur la peau [4.1], oppose la laideur du corps humain à la beauté animale : « Franchement, il n'y a rien de plus moche qu'un être humain... à part peut-être un ver de terre ! » (Celle-là, il fallait que je la note quelque part !)
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5.2. Au retour, dans le train entre Liège et Huy, une altercation. Au fond du wagon, un jeune couple ; à trois mètres de là, dans l'avant-dernière rangée, une jeune femme à l'allure gothique. (Hamilton, lui, est assis un peu plus loin et note placidement sur son ordinateur la moindre phrase échangée.)

5.2.1. La jeune femme arrive très fâchée devant le couple et dit à la fille : « T'arrêtes ça, maintenant ! T'arrêtes de mettre du parfum partout et de filmer avec ton smartphone. T'es dans un train public. Y a des gens qui n'ont pas envie que tu les filmes... Tu filmes pas les gens ! Tu filmes PAS les gens ! Et t'arrêtes avec ton parfum !
— Non, mais faut te calmer, hein !
— Non, je ne me calmerai pas. Vous faites chier tout le monde, là. Gamins de merde ! C'est pas notre problème, à nous, si vous n'avez aucune éducation !
— Ça va, c'est bon, elle a compris, elle ne le fera plus, tempère le compagnon. Retournez à votre place, maintenant, s'il vous plaît. »
Mais elle continue sur sa lancée :
« On n'en peut rien si ta mère ne t'a pas élevée...
— Quoi ? Mais qu'est-ce que tu dis sur ma mère, toi ? Qu'est-ce que tu en sais ? Mais casse-toi, casse-TOI ! » 
Et elle fond en larmes...
« Pouvez-vous retourner à votre place, maintenant ? redemande le gars très calmement, tout en essayant de consoler sa compagne.
— Je vais m'asseoir... Je vais m'asseoir », assure la dame en levant les mains et en retournant lentement vers son siège tout proche.

5.2.2. La fille n'arrête pas de pleurer et son copain essaie tant bien que mal de la réconforter... Mais ses sanglots se transforment en hoquets, puis en une saloperie de crise d'angoisse. Elle commence à trembler et à respirer profondément, très rapidement, par saccades (elle nous fait une belle grosse crise d'hyperventilation ou je ne m'y connais pas).

5.2.3. Entretemps, je reçois un coup de fil de Zapata, afin de préparer le déménagement de ce samedi. Avant de raccrocher, mon interlocuteur me dit : « Attends, Flippo veut absolument te dire un truc ! » Ha ? Flippo : « J'ai vu un boxeur canadien aux Jeux olympiques hier... Il venait de Trois-Rivières et il avait l'air très sympa ! » (Depuis plus de trois mois, pour une raison inconnue, Flippo tente de me convaincre d'aller visiter Trois-Rivières pendant notre voyage au Québec. Pour le moment, j'ai tenu bon, mais je suppose que je vais finir par céder sous l'énorme pression psychologique.)

5.2.4. Retour à la fille en pleurs... En gare de Huy, elle est toujours en état de choc. L'autre dame, avant de sortir du train, s'avance à nouveau vers elle et revient à la charge, mais de manière presque attendrissante : « Je suis désolée, je suis désolée...
— Allez-vous-en, s'il vous plaît, lui répond le copain. Vous en avez déjà assez fait comme ça ! Elle est en train de faire une crise de spasmophilie...
— Ouais, c'est ça... Une crise de connerie surtout... [!] »
L'autre sort alors de ses gonds.
« Sale pute, je vais te tuer ! Ma mère est morte, elle est morte ! Ma mère est décédée, putain, tu n'as pas à traiter ma maman de cette façon, espèce de sale pute ! Je vais la tuer, JE VAIS LA TUER ! »
Le copain la retient du mieux qu'il peut...
« Ça ne sert à rien, allez, ça ne sert à rien...
— Je m'en fous ! Je vais descendre du train, je vais lui péter sa sale gueule, à cette pute, j'en ai rien à foutre ! »

5.2.5. Plus tard, le gars expliquera, toujours aussi calmement — il ne s'est pas départi de son calme une seule fois — à une dame plus âgée un rien psychologue venue soutenir la fille en pleurs : « Il y a des personnes dans ce monde qui ne se rendent pas du tout compte de ce qu'elles disent... »

5.2.6. Cette mode qui consiste à filmer les gens dans les espaces publics à l'aide de son smartphone est apparemment quelque chose de plus en plus répandu. J'ai tendance à condamner ce type de comportement, mais en même temps, qu'ai-je fait du §5.2.1 au §5.2.5 si ce n'est enregistrer à ma manière des paroles et des actions qui ne me regardaient en rien ? — Le rapport est ténu, mais il y a néanmoins dans les deux cas un petit côté « voyeur » assez désagréable.