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mardi 7 mai 2013

Nerfs

Objet trouvé. — Début de soirée, sur le chemin de la salle de badminton, je reçois un coup de téléphone de ma fille : « Dis Papa, est-ce que tu as retrouvé tes écouteurs ?
— Tu veux parler de mon baladeur ? Non, je pense l'avoir oublié à la brasserie vendredi dernier.
— Ton baladeur, oui. Colombine l'a vu et l'a repris avec elle en partant. Elle te le redonnera vendredi prochain.
— Mais c'est fantastique, ça !
(Long silence.)
— Bon ben... à vendredi alors ?
— À vendredi Gaëlle ! », mais elle a déjà raccroché.

Crise. — Ce dont j'ai le plus peur, c'est que personne, absolument personne, ne comprenne pourquoi j'ai réagi de façon si énervée, impulsive et radicale ; que personne ne comprenne pourquoi je l'ai complètement supprimée de mon existence à ce moment précis. J'ai vraiment peur de me retrouver seul sur ce coup-là, seul à comprendre mon comportement ; de passer pour le fou psychorigide de l'histoire, pour le gamin qui fait une tempête dans un verre d'eau. — Puis je me ravise : NON, on ne gueule pas sur les gens, on ne rentre pas de manière désinvolte sur un terrain pendant un échange et surtout, surtout, on ne confisque pas un volant de manière autoritaire, quelle que soit la raison invoquée (en l'occurrence le fait qu'Amy et Zapata nous attendaient pour manger)... Si je laisse passer un comportement pareil, alors plus rien n'a d'importance et autant tout laisser passer. — Donc je m'énerve, je range mes affaires en marmonnant un « Je rentre chez moi », je quitte la salle de sport en poussant violemment la porte et je me dirige rapidement vers les vestiaires pour prendre une douche et changer de vêtements. Je suis vraiment remonté : quelle autorité a-t-elle pour nous confisquer ce volant ? Est-elle notre mère ? Sommes-nous de petits enfants irresponsables ? Puis je me souviens qu'elle est arrivée en retard à la séance de ce soir ; qu'elle arrive tout le temps en retard, en fait... et ça m'énerve encore plus ! J'ai le cœur qui bat très, très vite ; j'ai l'estomac noué et je suis incapable de penser à autre chose. — Je sors du bâtiment en compagnie de Pietro et de Don Camillo. Elle attend dehors. Je dis au revoir aux deux copains et je la nie complètement. Je ne veux plus la voir et il est évidemment hors de question que j'aille manger, comme prévu, chez Amy et Zapata. C'est con (et triste), mais c'est impossible ; c'est au-dessus de mes forces !

Au Corto. — Ce soir, le Corto est un désert. Au bar, une jeune serveuse que je n'ai jamais vue* discute avec deux copines. Je m'installe à l'une des tables de l'arrière-salle, commande une Westmalle Triple, sors mon ordinateur, m'en vais demander s'il y a le Wi-Fi dans le bar, reviens à ma table, m'en vais à nouveau demander quel est le code du Wi-Fi, reviens à ma table et bois ma Westmalle par à-coup, ressassant ce moment où elle a pris le volant de façon autoritaire : « Maintenant c'est fini ! » Quelle drôle de soirée ! Et pour couronner le tout, je pense que les deux copines du comptoir se foutent de ma poire... — Plus d'une heure plus tard, de retour à l'appartement après de nombreux détours en bus, je lâcherai à Mary, du fond du cœur : « J'ai vraiment perdu ma journée ! »

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* Faut dire que je n'y ai plus mis les pieds depuis (si l'on en croit ce journal) le 15 avril 2012.

jeudi 21 février 2013

« Comment ? Y aura pas de barbaque ? »

Je prépare le même repas que la dernière fois, mais en enlevant ce qu'il contenait de viande. Flippo est indigné : « Comment ? Y aura pas de barbaque ? Mais c'est le seul végétarien de la soirée, bordel ! », me lance-t-il en pointant Zapata du doigt. J'avais pensé cuire des lardons ou des dés de jambon sur le côté et puis j'ai oublié. Dans le même état d'esprit sans doute, j'ai à nouveau oublié le cadeau d'anniversaire de Flippo (anniversaire qui a eu lieu en... octobre) : j'avais une idée en tête et je pensais avoir concrétisé l'achat, mais tout compte fait... non. (Qui croirait à une pareille excuse ?) Cerise sur le gâteau : j'apprends qu'Ismerie déteste les lentilles (un odieux souvenir de colonie de vacances), ce qui est embêtant lorsque l'entrée est... une soupe aux lentilles. Diem perdidi !

Alors que je peux facilement me souvenir d'une conversation en tête à tête, l'opération me semble beaucoup plus compliquée au fur et à mesure que le nombre de protagonistes augmente. De quoi avons-nous discuté ? De quoi ont parlé les sept personnes présentes à cette petite soirée organisée chez nous ? Entre deux fumigations de cannabis, Zapata a tenté de définir sa vision de l'anarchisme auprès d'une Mary plus que dubitative. Amy a mentionné son nouveau boulot et le fait qu'elle est obligée de travailler tard le soir afin de terminer ce qu'on lui demande (un paradoxe quand on sait qu'elle se positionne clairement en faveur d'une forte réduction du temps de travail). Nous avons également discuté du projet d'auberge de Zapata : « Oui, moi aussi j'aimerais bien organiser des soirées vinyles post-rock en fumant des joints avec des gens sympas, ai-je alors déclaré, mais comment est-ce que je ferais pratiquement ? » Je leur explique par ailleurs que si je devais mener un projet personnel pour l'instant, ce serait celui d'avoir une idée, mais personne ne comprend vraiment ce que je veux dire — ce qui est normal, dans la mesure où je ne me comprends même pas vraiment moi-même.

Pietro veut absolument expérimenter ma lunette astronomique, mais il n'observe que du noir, jusqu'au moment où j'arrive à lui montrer à travers l'oculaire, à défaut de Saturne ou de Jupiter, les stores à la fenêtre d'un appartement, au loin : « Ha ouais, je peux voir une machine à café ! Une machine à café ! Putain, y a une machine à café sur le rebord de la fenêtre ! » (Je crois qu'il se fout gentiment de ma pomme).

J'ai un problème avec la vaisselle : je ne veux — ne peux — pas la voir traîner et je dois m'en occuper à plusieurs moments-clés de la soirée. Je me rends bien compte que mon comportement frôle l'obsession : propre, propre, il faut que tout soit propre ! Impossible d'aller me coucher sans avoir une cuisine propre, propre, PROPRE... Ma stratégie est couronnée de succès : peu après minuit, alors que nos cinq invités viennent de quitter l'appartement, tout est lavé, rincé, essuyé ! Propre, propre, PROPRE !

samedi 2 février 2013

Tranches - III

Andrew, encore un peu malade, me téléphone en début d'après-midi : cette nuit, malgré le vent, le froid et les intempéries hivernales, il s'apprête, en compagnie de Pietro, de Zapata et de deux Russes, à traverser une forêt des Hautes Fagnes à l'occasion d'une... marche scoute !... Une sorte de joyeuse randonnée masochiste à la lumière des lampes frontales (mais en moins extrême qu'il y a cinquante ans, dixit les organisateurs).

Donna et Fred Jr doivent arriver chez moi avec leurs deux enfants vers quinze heures. Message de Fred : « Ça te va si on vient à 19h ? » Sans problème. Cependant, ils arrivent à seize heures tapantes : Fred a inversé le « 6 » et le « 9 », comme dans La Grande Vadrouille ! (Léandra doit arriver, elle aussi. Mais Léandra n'a pas la forme. Et puis, elle suit un régime. Et puis, tout compte fait, elle doit voir Jonas. Donc Léandra ne fera que croiser la famille au complet dans la rue, alors qu'ils retournent à leur voiture, vers neuf heures du soir.)

Au menu de ce soir : une soupe aux lentilles relevée au cumin, au curry, au paprika et à la coriandre, à laquelle j'ai ajouté — pour m'écarter de la recette diront les uns, pour faire le malin diront les autres — une touche fleurie de safran ; un gratin de rigatoni aux petits pois et dés de jambon ; et enfin des crêpes préparées par mes invités car « c'est la Chandeleur ».

Donna me fait implicitement comprendre, à plusieurs moments de la soirée, qu'elle me trouve presque dangereusement permissif avec Gaëlle : alors que sa propre fille ne peut regarder une console de jeux que pendant un quart d'heure à peine, je laisse la mienne s'amuser des heures entières devant son écran si elle en a envie. — Qu'est-ce qu'un jeu ? Comment le jeu nous éduque-t-il ? Quel est le rôle de la liberté dans l'éducation d'un enfant ? C'est parce qu'elle et moi avons des réponses complètement différentes — voire même diamétralement opposées (ceci dit sans aucun jugement) — à ces questions que nous ne serons sans doute jamais d'accord.

Léandra (enfin) arrivée, nous regardons Les Bronzés font du ski, un DVD que Fred m'a offert cet après-midi sans raison. Tous les « héros » de ce film — et c'est ça qui est particulièrement marrant — constituent des parodies de bourgeois profondément égoïstes, dont les marques d'amitié ne sont qu'une succession de masques plus ou moins grossiers... sauf peut-être en ce qui concerne le dénommé Gilbert, incarné par Bruno Moynot (l'acteur qui jouait Preskovic dans Le père Noël est une ordure)... Lui endosse au contraire le rôle du « brave gars » un peu paumé, assez décalé, un rien vicelard aussi, qui ne demande rien à personne mais qui se fait constamment marcher sur les pieds. — Quoique... Non... Laissons tomber ! Tout cela ne tient absolument pas la route. C'est seulement un film comique, et puis c'est tout !

mercredi 18 juillet 2012

Blog à vitesse réduite V

Ce matin, dans le train vers Liège, quelqu'un me tape gentiment le crâne avec son journal. C'est Flippo qui, en raison des suppressions ferroviaires de l'été, prend le même transport que moi. « Je crois que j'ai battu mon record aujourd'hui », me dit-il, « car à 6h45, j'étais encore dans mon lit. » Sachant qu'il est à peine 7h05, c'est effectivement un beau record.

« Et alors, il paraît que tu te plains déjà ! me lance Flippo, légèrement offusqué.
— Quoi ? Hein ? Je me plains, moi ?
— Oui, tu te plains.
— Pour le voyage au Canada ?
— Oui, pour le voyage au Canada.
— Je me plains que tu veuilles absolument aller à Trois-Rivières ?
— Non. Enfin, si, aussi... Mais non...
(Je réfléchis un instant.)
— Haaaa, c'est en rapport avec le "Je vais encore devoir tout faire" ?
— Exactement. »
Explication : ce samedi, durant l'excursion dans le Centre, j'ai eu la mauvaise idée d'expliquer à Pietro que Flippo n'aimait pas téléphoner et que c'est moi qui allais encore devoir m'occuper des réservations de chambres ou d'auberges de jeunesse. (C'est vrai qu'il y a plus sympathique comme remarque, mais c'était de l'humour, hein !)

Attendant sa correspondance sur le quai, Flippo évoque la raison pour laquelle il a failli rater son train aujourd'hui... Une sombre histoire de rêve qu'il a fait, dans un état de somnolence, après que son réveil a sonné. Un rêve dans lequel, ayant raté son train à Bruxelles-Central, il arrivait à le rattraper en courant le long des rails jusqu'à la Gare du Nord. « Et en quoi ce rêve explique-t-il que tu aies failli rater ton train ? » Il me donne sa réponse, mais je ne la comprends pas. « Eh bien voilà un truc que je pourrai écrire dans mon journal... » « Ha non ! »

Lue aujourd'hui, dans le cadre du boulot, cette interprétation d'Ernest Mandel, économiste et théoricien marxiste, concernant les politiques d'austérité en temps de crise (en l'occurrence les conséquences de la première crise pétrolière d'octobre 1973) : « Toute crise de surproduction constitue toujours une agression massive du capital contre le travail salarié. En augmentant à la fois le chômage et la peur du chômage, elle tend à faire accepter aux travailleurs les baisses (ou stagnations) des salaires réels, l'accélération des cadences, les pertes d'acquis en matière de conditions de travail et de sécurité sociale, la réduction des protections érigées dans la phase de prospérité contre la pauvreté et l'injustice les plus flagrantes. » (1978) — Toute ressemblance avec une situation actuelle etc.

Passeport, épisode II. — Je demande à mes parents, en pleine phase de rangement, de vérifier que mon passeport n'est pas resté à la maison. Mon père me répond par la négative : « Pas de trace de ton passeport chez nous ! Désolé. » Je me mets donc à retourner tout mon appartement : les armoires remplies de brol, les étagères, tous mes classeurs, dossiers, enveloppes, vieux sacs, etc. Lors de cette fouille en règle, je redécouvre énormément de choses : des affiches, un CD contenant des cartes forestières que j'avais réalisées dans le cadre d'une conférence, de vieux textes, une vieille photo en noir et blanc de Maïté à 18 ans — qu'elle était belle ! —, de vieilles cartes postales, des notes de cours, des photocopies de textes médiévaux aux graphies variées, etc. J'arrive par ailleurs à m'entailler le petit doigt avec je ne sais quel objet coupant. Mais toujours pas de passeport, gottferdom ! (Allez, allez, on se calme, Hamilton, ça va aller... Regarde un épisode des Simpson !)

samedi 14 juillet 2012

Le Centre sous la pluie

Le ciel est gris lorsque je descends du train, en gare de La Louvière-Sud. Zapata a loué une voiture pour la journée et doit passer me chercher d'un instant à l'autre. Il est le joyeux organisateur d'une excursion d'un jour dans la région du Centre... Un événement plus que réussi malgré le mauvais temps puisqu'il réunira treize personnes réparties au sein de trois véhicules : Zapata, Amy, Tom, Ophely, leur bébé Sophia, Ophely II, Bastien, Pietro, Ismerie, Sandro & Sandra (un couple d'Espagnols que je ne connaissais pas) et moi.

Il est avant tout question de montrer à ce groupe un des fleurons du patrimoine industriel de la région du Centre reconverti en Écomusée, à savoir le charbonnage et la cité du Bois-du-Luc, dans la périphérie de La Louvière. Le site vient d'être inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco. Il s'agit d'un exemple unique et extrêmement bien conservé d'habitat ouvrier qui fonctionnait en autarcie sous la direction d'un patron paternaliste. À Bois-du-Luc, les gueules noires et leurs familles n'avaient nul besoin de sortir de leur environnement clos, car ils avaient absolument tout ou presque à portée de la main : leur (petit) logement, une épicerie, une salle des fêtes, une école, un hôpital, un hospice, une église, etc.

J'ai travaillé plus d'un an et demi comme guide dans cet écomusée et, se disent mes amis, je vais pouvoir leur faire une visite personnalisée de l'ancien site charbonnier. Ils se trompent et c'est tant mieux ! Car nous sommes accueillis par mon ancien collègue Alan, qui se fera un plaisir de nous guider à travers l'ancien charbonnage, en compagnie de Florentin, son fils de huit ans, qui connaît la visite par cœur (le pauvre). Alan est le meilleur des guides. Il exerce ce métier depuis tellement d'années qu'il connaît tout sur le bout des doigts : la législation sociale, l'histoire de la société charbonnière (qui s'étale sur plus de trois siècles) ainsi que des milliers d'anecdotes...

Alan nous explique que la visite ne durera qu'un peu plus d'une heure, car « une partie du parcours a été réquisitionnée pour une exposition réalisée par la ville ». Je ris intérieurement : une visite de seulement une heure avec Alan, c'est impossible ! De fait, deux heures plus tard, nous sommes toujours en sa compagnie à l'intérieur du puits d'extraction : « Cette partie de la visite ne durera qu'un petit quart d'heure », nous lance-t-il à nouveau. Tu parles ! (Comment diantre fait-il pour parler aussi longtemps devant la lampisterie ?) À plusieurs moments de la visite, il lâche au groupe : « Mais Hamilton vous expliquera sans doute tout cela mieux que moi ! » ou bien : « Hamilton, tu confirmes ? », alors qu'il est vachement plus calé que je ne le serai jamais. (C'est son côté humble à l'excès.)

« Dis donc, Hamil, il a l'air de bien t'aimer, ton ancien collègue... » (Bastien)
« Les visites sont toujours aussi bien ou c'est parce que t'es là ? » (Ophely)
« "Hamilton, tu confirmes ?" Haha ! » (Bastien)

Je serre chaleureusement la main d'Alan en guise d'au revoir. Je lui donne un bon pourboire — « Pour ton professionnalisme ! », lui dis-je — qu'il refuse plusieurs fois (évidemment), avant de le donner à son fils vu mon obstination. Sur le chemin du parking, je croise mes anciens collègues Giuseppe, qui a l'air très content de me voir (« La fifille va bien ? », « T'es séparé, c'est ça ? T'as retrouvé quelqu'un ? »), et Fatima (« Alors ? Ça va bien ? T'es revenu parce qu'on a eu la reconnaissance Unesco ? Haha ! »). Quoiqu'on en dise et malgré les anciennes petites tensions, le courant passe toujours aussi bien avec elle, je trouve...

Il est presque deux heures de l'après-midi lorsque je rejoins les douze autres au kiosque à musique pour le pique-nique. Ils ont emmené de quoi très bien manger : Sandro a préparé une délicieuse tortilla ; il y a de la baguette à volonté, de l'houmous, de la charcuterie, du fromage ; et pour le dessert, Bastien a même apporté des petits chocolats et de la compote. Pendant le repas, je reçois un coup de téléphone de Fred Jr : « Il paraît que t'es à Bois-du-Luc ? Je voulais y aller cet après-midi, j'ai téléphoné à Giuseppe et il m'a dit que tu venais de passer ! » (Les nouvelles vont vite dans cette région.)

Le pique-nique terminé, direction la brasserie Saint-Feuillien au Roeulx. Alan nous a gardé trop longtemps et il n'est hélas plus possible d'en faire la visite. Nous décidons donc d'aller nous poser dans un café du village. Oui, mais lequel ? Tous les bars sont curieusement fermés. Après avoir tourné un quart d'heure, nous finissons par trouver, à deux pas de la brasserie, un petit bistrot de quartier, avec ses éternels jeux d'argent et ses quatre ou cinq habitués.

« Hamilton, tu confirmes ? »

L'excursion dans la région du Centre se termine par la visite des ascenseurs à bateaux. Nous faisons tout d'abord un crochet par le nouvel ascenseur de Strépy-Thieu — le plus grand ascenseur à bateaux du Monde s'il vous plaît, avec ses 73,15 mètres de dénivelé ! — qui permet de relier le bassin de la Meuse à celui de l'Escaut en une seule fois.

« Hamilton, tu confirmes ? »

Nous sortons de la voiture éclairés par un timide soleil.
Nous observons le transfert de deux bateaux sous la pluie drue.
Nous revenons à la voiture éclairés par un timide soleil.
(Impression d'être à la page 54 des Sept boules de Cristal.) 

Après ce passage par Strépy-Thieu-le-léviathan, nous rendons visite aux quatre anciens ascenseurs à bateaux. Ces derniers, construits entre 1888 et 1917, ont exactement la même fonction que le nouvel ascenseur (à savoir relier les deux bassins fluviaux), tout en s'avérant évidemment beaucoup moins performants. Ils sont néanmoins beaucoup plus jolis et pittoresques que leur homologue moderne. Alors que ce dernier ressemble à un bâtiment LEGO très (trop) propret, entouré d'arbustes ridicules plantés avec une linéarité consternante, les vieux ascenseurs donnent ce sentiment de château fort abandonné recouvert de végétation. (C'est d'un romantique !)

« Hamilton, tu confirmes ? »

De retour à la gare de La Louvière-Sud, j'observe à nouveau la pluie remplir mon champ de vision. Il pleut tellement que les personnes sur le quai se montrent très réticentes à monter dans le train. Le contrôleur descend du wagon et crie à la cantonade : « Il pleut beaucoup pour un mois de novembre, hein ? » — Un classique qui fait toujours sourire !

« Hamilton, tu confirmes ? »

mercredi 20 juin 2012

Campements de Nains scouts

Dans le train de retour vers Bruxelles, Flippo me propose de passer à son appartement : « Amy a prévu une petite soirée "Jeux de société"... » Il téléphone tout de même à Zapata pour s'assurer que ma présence ne pose pas de problème, qu'il y a assez de nourriture pour tout le monde... J'écoute Flippo répondre à Zapata : « Comment ça "Quel Hamilton ?"... Ben Hamilton Evenvel, tiens ! Tu croyais que j'allais inviter Hamilton McGian ? » Il raccroche : « J'ai pas tout pigé à ce qu'il me racontait... »

De retour chez lui, Flippo s'installe dans son fauteuil pour jouer à Assassin's Creed sur PS3. Zapata s'en va chez Pietro pour régler une sombre histoire de site Web. Pour patienter, je lis les règles de Small World, un jeu de société signé Days of Wonder... Bastien m'explique brièvement le concept : « Ce qui est marrant avec ce jeu, ce sont les nombreuses combinaisons possibles : un peuple se combine avec un pouvoir spécial, ce qui fait de chaque partie une partie différente...
— Punaise, tu le vends bien, ce jeu...
— C'est normal, c'est mon boulot... Je le vends à la boutique, à mon travail !
— Et ça fonctionne comment ?
— Ben par exemple, là, je prends au hasard une peuplade, celle des Nains en l'occurrence, et je l'associe à un pouvoir spécial... Euh... Ha ben ça, c'est amusant, tiens ! Un Nain scout ! Amy, t'as vu ? C'est dingue, j'explique le jeu à Hamilton, et par hasard on tombe sur un scout ! »
(Je suis mort de rire.)

Amy est en train de préparer une tarte aux trois tomates et à la ciboulette. Dans la cuisine — suite logique de la conversation sur le Nain scout —, elle me parle de sa détestation pour les mouvements de jeunesse et, de manière générale, pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à une organisation hiérarchique, avec ses donneurs d'ordres et ceux qui doivent les suivre : « Mes parents ont essayé de m'y envoyer, un été. Dès le premier jour, à mon retour, ils ont compris que ce n'était pas une bonne idée, et je n'y suis plus jamais retournée... »

Nous jouons une partie de Small World... Un jeu bien sympathique mais au plateau fort confus, constitué de territoires aux frontières sinueuses : des montagnes, des collines, des champs, des forêts... Selon certaines modalités, ces territoires donnent un ou plusieurs points de victoire au joueur qui les détient. La progression territoriale ressemble un peu à celle du jeu Risk, sauf qu'ici les simples troupes sont remplacées par des peuplades possédant chacune des caractéristiques propres (par exemple, les scouts sont capables d'établir un campement pour augmenter la défense de leur territoire — saloperie de scouts !). Autre mécanisme original : chaque joueur a la possibilité à chaque instant d'abandonner sa peuplade active (la « mettre en déclin ») lorsqu'il se rend compte qu'il a atteint l'apogée de sa puissance et qu'il ne peut plus en tirer grand chose...

Flippo ne parle presque pas durant la partie. Est-il fatigué ? Est-il concentré ? « Un peu des deux. » La concentration donne ses fruits : il sortira vainqueur du choc des civilisations. Au moment de sa victoire, il est pas loin de minuit. Le temps pour moi de rentrer au bercail... Demain, métro, boulot, etc.

mardi 24 avril 2012

Le réel qui suinte

Légère révision de mon questionnaire de Proust. — Après réflexion, je me rends compte que « l'écoute » n'est certainement pas une des réponses correctes à la question de la qualité que je préfère chez un être humain. Il faut que je change cette réponse par « l'investissement ». L'investissement... Voilà une qualité que j'adore : s'investir pleinement et sérieusement dans quelque chose (relation humaine, projet, idée...), ne pas le faire avec je-m'en-foutisme, et ce même si le projet peut paraître de l'extérieur totalement ridicule. (Pour en finir avec la superficialité.)  

Déjà-vu & rêve combinés. — Aujourd'hui, je me relève en pleine nuit, vers quatre heures du matin, assez agité. J'ai fait un cauchemar très réaliste dont j'ai hélas oublié la teneur deux heures plus tard à mon second réveil. J'aurais bien voulu m'en souvenir car, sur le coup, je me suis dit que je devais absolument m'en souvenir. Tant pis... Mais il y a autre chose : quand je me suis dit que je devais m'en souvenir, j'ai eu une sensation de déjà-vu assez étrange... L'impression que j'avais déjà vécu cette situation particulière (jusque là, rien de plus « classique »), à savoir entre autres : revenir de la Maison du Peuple où la gentille serveuse m'a offert un verre, me poser plein de questions sur moi-même avant de m'endormir et me réveiller quelques heures plus tard en pleine nuit à cause d'un cauchemar dont je devais me souvenir et... avoir une sensation de déjà-vu. Car — et c'est là que ça devient d'une certaine manière original — dans cette fugace sensation de déjà-vu était contenue ma sensation de déjà-vu. Curieux : cela forme comme un sorte de cycle sans fin... — En fait, à y réfléchir, non, ça ne forme rien de ce genre.

Prise de contact. — Sous-sol de la gare de Bruxelles-Midi. Je prends un café à mon endroit habituel. Le vendeur : « Salut, M'sieur ! Un café noir à emporter, comme d'habitude ? ». Ouaip. (Le besoin de repères.) La jeune femme au sac Quechua rouge que j'ai mentionnée hier soir est là, justement, en compagnie d'une autre dame que je ne connais pas. (Note : je l'appelle de cette manière alors qu'elle ne porte plus de sac Quechua rouge depuis longtemps, que je sache...) Elle me salue, et j'en profite pour lui demander :

« Vous étiez à la Maison du Peuple hier soir, non ?
— Ha. Euh. Mais oui ! C'est pas loin. On habite le même quartier, je crois. Toi aussi, tu habites Saint-Gilles, non ?
— Oui ! Enfin, non : Forest. À la lisière entre Forest et Saint-Gilles, en fait. 
— Et comme Fríðr et moi, tu fais la navette Bruxelles-Liège tous les jours...
— Hé oui... Depuis six ans...
— Six ans ! Moi ça n'en fait que trois...  Enfin, là, j'ai de la chance, je ne travaille pas à Liège aujourd'hui.
— Il en a fallu du temps pour qu'on s'adresse la parole.
— Oui, en effet.
— Fríðr, c'est celle avec ses longs cheveux châtains, à qui je dis bonjour aussi et qui prend son tram à Albert ?
— Oui, c'est elle. À force de prendre le même train, on a fini par faire la navette ensemble, parfois...
— Et tu travailles dans quoi ?
— Dans les archives audiovisuelles.
— Ha ! Marrant. Moi, c'est les archives tout court.
— Ha tiens...
— Et Fríðr, elle travaille où ? Dans les archives audiovisuelles aussi ?
— Non, rien à voir. Elle est dans l'écologie, elle.
— OK. Moi, c'est Hamilton. Et toi ?
— Epiphany. »

Son café et le mien sont prêts. Je lui souhaite une bonne journée et la laisse avec sa collègue car mon train va bientôt arriver en gare. Sur le quai, je dis bonjour à la petite dame un peu ronchonne, dont je parlais ICI notamment. Elle répond, comme souvent, par un sourire et un clin d'œil.  

Gare de Liège-Guillemins. — Je vois un inconnu monter dans mon train en correspondance, le premier tome du roman Dune en main. J'ai la fibre sociale aujourd'hui, et je ne peux m'empêcher de lui lancer, souriant : « Un des plus grands romans de tous les temps... Dune. » Il me répond par un simple oui entre l'enthousiasme et la surprise. — Fin de la partie consacrée au microcosme ferroviaire. 

Constat. — Je me trouve dans un de ces jours durant lesquels, sans raison, « le réel suinte ». J'ai l'impression de réintégrer momentanément le giron de l'humanité. Je suis vivant. Je pourrais m'émerveiller devant, au hasard, quelque chose d'aussi banal (du moins en apparence) qu'un bourdon butinant une fleur ou bien la trajectoire d'un groupe d'oiseaux dans le ciel. J'ai le (faux) sentiment de tout comprendre, beaucoup plus rapidement que d'habitude, et je souris béatement dans le tram qui me ramène chez moi. (Je dois passer pour un taré.)

Chez Flippo et Bastien. — J'arrive chez eux vers 21h10. Seules présentes, dans la cuisine : Amy, qui prépare des boulettes de poulet à la ricotta (miam !) et Ismerie, assise sur un tabouret près de la fenêtre ouverte, au bord de laquelle elle fume de temps à autre. Flippo, Zapata et Pietro sont encore au badminton ; Bastien est à une soirée « football » (hein ?). Amy et Ismerie me demandent comment je vais et je leur réponds : « La routine... Mais ça me fait plaisir de vous voir... » Ce qui est vrai, sauf que d'habitude, je ne le dis pas. Aujourd'hui, je suis dans une journée où tout va bien, où je souris aux gens et où je lance tout ce qui me passe par la tête...

Les trois badistes reviennent vers 21h30. Zapata reparle de Seashack, mais aussi de différents projets qui consisteraient, l'un à habiter une maison à plusieurs pendant un temps, l'autre, plus vaste, à fonder une auberge alternative à la campagne. Il s'est déjà renseigné à ce sujet auprès de banques. C'est une constante chez lui : le travail de salarié l'emmerde et il se voit mal passer le restant de sa vie dans un schéma de type métro-boulot-dodo. (Moi aussi, mais contrairement à lui, je n'essaie pas de m'en sortir : je suis piégé et regarde passer les jours, les semaines, les années...) De leur côté, Pietro et Ismerie sont à la recherche d'un appartement à acheter. 

Amy déteste l'utilisation spéciale qui est faite, par les Français principalement, de la préposition « sur » quand elle est utilisée pour remplacer « à » : « Je vais sur Paris » au lieu de « Je vais à Paris »... Les Belges de la Capitale commencent à l'utiliser aussi, par pur mimétisme. « Pourtant, dit Amy, il n'y a aucune raison d'utiliser un "sur" dans ce cas... On ne marche pas dessus quand on s'y rend ! »

La soirée a commencé tard et se termine donc assez vite. Après le souper (soupe, riz, boulettes et gâteau), pas le temps de jouer à un jeu de société. Il est minuit. Avant que je m'en aille, Zapata me propose de partager un joint. — Ce dernier, combiné au vin rouge que j'ai bu un peu plus tôt, passe mal : je ne suis pas malade, mais la clarté intellectuelle dont je me vantais ci-dessus n'est plus qu'un lointain souvenir. Un peu plus tard, à la Porte de Namur, j'ai mal aux yeux et j'ai la plus grande difficulté à prononcer ma destination au taximan. — Je vais être frais demain, tiens !

mardi 20 mars 2012

Amy & Zapata

Dans le train, je continue la lecture des notes de L.W. (Remarques mêlées). Je suis loin de partager son trip mystique sur Jésus et le christianisme, même si je trouve très intelligente et sensible sa manière d'aborder le sujet, comme d'habitude. (Intéressant de voir à quel point L.W. est très éloigné de Russell sur ce point, comme sur plein d'autres d'ailleurs.) Par contre, parfois, je me sens terriblement en phase, et ce jusqu'à me poser la question de ma propre perméabilité : ce qu'il a écrit a-t-il eu un effet tel que je me suis mis à rédiger moi-même des choses que je n'aurais pas écrites auparavant ? Suis-je à ce point si peu original que je me mets à copier béatement la façon de penser de quelqu'un d'autre ? (Suis-je un simple mécanisme ? — Et dans cette éventualité, qui ne l'est pas ?) Lu aujourd'hui, un paragraphe sur la "pensée bourgeoise" : 
« Ramsey [jeune mathématicien traducteur de la première version du Tractatus] était un penseur bourgeois. Ce qui veut dire que ses idées avaient pour but de mettre de l'ordre dans les affaires d'une communauté donnée. L'objet de sa pensée n'était pas l'essence de l'État — du moins, pas volontiers — mais de savoir comment l'on pourrait organiser rationnellement cet État-ci. L'idée que cet État-ci ne soit pas le seul possible parfois l'inquiétait, parfois l'importunait. Il voulait en venir aussi rapidement que possible à réfléchir sur les fondements — les fondements de cet État-ci. C'est à cela qu'il était bon, et c'est cela qui l'intéressait en propre, tandis que la réflexion authentiquement philosophique le dérangeait, jusqu'à ce qu'il ait réussi à en mettre le résultat de côté (à supposer qu'elle eût un résultat) comme quelque chose de trivial. »
* * *

Soirée de retrouvailles. Amy et Zapata sont réapparus. Ils sont en Belgique. Ils sont devant moi, bien vivants, dans l'appartement de Flippo et Bastien... Comme si de rien n'était... On raconte qu'ils sont partis dans des contrées situées au-delà de l'Atlantique. Ils auraient démarré au Québec et poussé l'aventure jusqu'en Argentine, dit-on encore. Six mois d'absence... Je leur dis simplement bonjour en arrivant. (Ces histoires de vieux amis qui se rencontrent à nouveau dans l'émotion la plus complète, ça n'existe que dans les films hollywoodiens, non ?)

Flippo, assis dans son fauteuil, joue à Uncharted 3 sur PlayStation 3 : il est à Londres, dans un dépôt de trains. Il tue des méchants. (Tout cela me rappelle Fred Jr, Uncharted 2 et les scènes de montagne.) Bastien nous montre sur son MacBook les gestes de François Hollande décryptés dans le Petit journal de Canal+ (un geste pour signaler qu'il n'est pas content, un autre pour désigner quelqu'un, un autre encore pour dire au revoir, etc.). D'accord, c'est vrai : c'est marrant. N'empêche : je n'aime pas le Petit journal et je n'aime pas Yann Barthès. J'ai vraiment du mal avec le côté show-biz de l'émission et de manière plus générale avec ces présentateurs cool qui portent une cravate "décontractée" et qui hésitent constamment entre un pseudo-journalisme d'investigation et les mises en scène humoristiques. Tu n'aimes rien, de toute façon, hein, Hamilton ? C'est ta façon à toi de montrer que tu existes : en critiquant tout ce qui passe sous tes yeux... 

Zapata s'absente une grosse heure pour jouer au badminton. Amy cuisine des quiches et des mille-feuilles, qu'elle croit avoir ratés. Je discute avec elle un moment dans la cuisine. Pietro et Ismerie arrivent un peu plus tard.

Zapata et Amy m'ont offert un jeu d'échecs péruvien, où les blancs sont représentés par les conquistadors ("Blanc, qui envahit et qui détruit l'Amérique en quelques nuits...", chantait Julien Clerc) et les noirs par les Incas. Ils m'ont également rapporté un paquet de cigarettes de la marque "Hamilton", dans lequel ils ont laissé une seule clope.

Il est environ une heure du matin quand je reprends le chemin du retour. Je comptais faire le trajet à pied, mais je cède à la tentation du taxi au dernier moment. Il est tard, j'ai un peu trop bu et j'ai surestimé mes forces.

mardi 28 février 2012

Pneumatologie & sérendipité

À la pause café, au boulot, je parle du dernier épisode de "Mauvais genres", l'émission de France Culture que je me suis enfin mis à écouter, sur les conseils répétés de Yama, Andrew et Jonas. Le sujet de samedi dernier : les fantômes et autres spectres, qui reviennent hanter le monde des vivants parce qu'ils y ont, très souvent, une tâche à achever. Mon chef Lodewijk, qui a rédigé un mémoire en histoire sur la notion de purgatoire aux Temps modernes, confirme : quand il est question d'âmes perdues, revient de manière récurrente l'idée que si un esprit se retrouve coincé dans les limbes, entre deux mondes, c'est qu'il doit terminer quelque chose "ici-bas"... 

L'invité de la première heure, Daniel Sangsue (un nom qui colle assez bien au thème du jour), est professeur de littérature française moderne à l'Université de Neuchâtel en Suisse. Il est l'auteur d'un pavé de 636 pages intitulé Fantômes, esprits et autres morts-vivants (éditions Corti, 2011) et est présenté comme un spécialiste de la "littérature pneumatologique". La pneumatologie (du radical "pneumato-" pour : air, souffle) est la "science" des esprits, celle qui s'intéresse aux fantômes et autres apparitions spectrales, discipline très féconde au sein du monde littéraire français au XIXe siècle. — Car si ce siècle est, en Europe, celui des machines et de la technique, du matérialisme et du scientisme, c'est aussi dans une certaine mesure celui de l'âge d'or du spiritisme et de la nécromancie.

Ma collègue Charlotte a, comme d'habitude, des anecdotes étranges à raconter. Elle devrait les coucher sur papier, ces anecdotes — après "Les histoires extraordinaires de Pierre Bellemarre", voici "Les étranges récits de Charlotte" ! —, d'autant qu'elle a un talent certain pour l'écriture, malgré ce qu'elle affirme à tout bout de champ. Parmi plusieurs anecdotes, j'ai retenu celle de son compagnon qui, enfant, dormait dans une chambre créant chez lui une sorte de malaise... Et pour cause : il avait l'impression que quelqu'un/quelque chose effleurait son corps de temps à autre durant la nuit... Bien des années plus tard, il a fait dormir un ami dans cette même chambre. Le lendemain, ledit ami lui a dit : "Je ne sais pas ce qu'elle a, ta chambre, mais en tout cas elle a quelque chose de très bizarre !" 

Autre terme que je découvre en écoutant l'émission : la "sérendipité", qui désigne le fait de trouver tout autre chose que ce que l'on cherchait, grâce à un certain "hasard objectif" (curieux terme). Toute recherche poussée sur un sujet donné contient son lot de hasards heureux, non quantifiables ; son lot de sérendipité.

J'ai en tête un souvenir lié à la rédaction de mon mémoire de licence, consacré à l'histoire économique et forestière d'une seigneurie du nom d'Orchimont au bas Moyen âge (oui, je sais, c'est passionnant). Je vérifiais, à la Bibliothèque royale, une référence en note de bas de page dans un livre de l'historien René Noël intitulé Quatre siècles de vie rurale entre la Semois et la Chiers (1050-1470). Sur la même page, une autre note qui ne m'intéressait pas de prime abord attira mon regard : l'auteur y faisait brièvement allusion à un compte des dépenses et recettes du duché de Luxembourg au tout début du XVe siècle, contenant une dizaine de folios consacrés à Orchimont... — Je me souviens m'être dit sur le moment : "Mais ça change tout !" — Le dépouillement en urgence de ce document comptable aux Archives de France à Paris a transformé de manière fondamentale la vision que je me faisais de mon sujet. C'est aussi, je m'en rends compte désormais, un exemple parfait de sérendipité appliquée à la recherche en sciences humaines. 

Un autre exemple de sérendipité : une guêpe en gros plan prise 
en photo par Flippo en 2008 alors qu'il voulait simplement 
photographier le morne stade olympique de Montréal.

* * *

Le sympathique patron du snack vietnamien à côté de mon travail est la caricature vivante de l'asiatique qui tient un snack asiatique. Il ressemble à Mister Twang du City Wok dans South Park. Quand il rigole, il lance constamment de petits "Hihi-hihi !" et quand il parle, c'est en prononçant les "R" comme des "L". 

C'est également un homme qui retient tout. Exemple : il y a environ un mois, dix étudiants entrent dans son snack plus ou moins au même moment. Chacun leur tour, ils commandent dix plats différents, comme : "Un sandwich vietnamien mais sans salade et avec une sauce aigre-douce à la place de la sauce piquante, s'il vous plaît" ou : "Un bœuf aux légumes mais serait-il possible de remplacer les nouilles par du riz cantonnais ?" Un quart d'heure plus tard, le gars sert tout le monde, dans l'ordre de la commande et sans aucune erreur ! Aujourd'hui, c'est le calme avant la tempête (le rush, c'est à 12h30, à la sortie des cours). Il a donc le temps de parler un peu avec moi :

« Ha ! Vous êtes toujours en tee-shirt... Vous n'avez pas froid ?
— Non car dehors, il fait bon pour le moment.
— Oui mais il y a quatre semaines, vous étiez aussi en tee-shirt et il faisait beaucoup plus froid !
— Je travaille à deux pas...   
— Et vous faites quoi dans la vie, comme ça ?
— Je suis historien, euh, pour résumer...
— Ha ! Donc, vous devez être le collègue de la dame à la queue de cheval qui me commande souvent des scampis à la sauce piquante !
— Oui, je vois très bien de qui vous voulez parler...
— C'est bien elle qui habite près du parc automobile ?
— Euh... Je n'en ai aucune idée. »

Quand il discute avec un étudiant, ça donne à peu de choses près ceci :

« Alors, comment s'est passé l'examen de taxonomie ?
— Très bien, merci...
— C'était bien hier à 10 heures que vous le passiez, hein, hihi ?
— Euh... Oui, oui... C'est bien ça. »

* * *

À 20 heures, je fais office de quatrième joueur sur un terrain de badminton, à Ixelles. Sont présents Flippo, Pietro et Don Camillo. Je joue comme un pied et j'ai mal partout...

À 21h30, nous rejoignons Emily et Walter au Café de l'Université. Ils sont en train de jouer à un jeu sur le smartphone de Walter quand nous arrivons (une sorte de jeu de go simplifié ?). Walter tire une tronche jusque par terre et ne parle quasiment pas de la soirée. La raison : sa candidature pour un travail qu'il convoitait n'a pas été acceptée.

Je ne raconterai certainement pas ici mes divagations de fin de soirée sur l'attrait irrésistible de la prestance bourgeoise et sur le charme des nez altiers, ni mes calembours ridicules (du genre : "Il divague... et dix vagues, ça ne fera jamais un tsunami"). Pour donner simplement le ton de la soirée, je ne reprendrai qu'une seule des nombreuses sympathiques discussions...

« (...) D'un autre côté, pourquoi en serait-il autrement ? Ce n'est pas parce qu'on est en vacances au Canada qu'on a plus de chance de baiser qu'en Belgique...
— Hé ouaip...
— Les mecs qui séduisent plein de femmes en Belgique, hé bien ils peuvent en séduire plein ailleurs...
— Et l'inverse est donc vrai aussi.
— Pourquoi aurait-on plus de chance de faire l'amour au Canada qu'en Belgique ? À cause de "l'attrait du touriste étranger" ? 
— Oui, ou alors simplement parce qu'il n'y a pas vraiment d'attaches, et que la fille sait pertinemment bien que tu repartiras bientôt.
— Ha oui, vu comme ça... »

Donc, pour le prochain voyage au Canada, faudra que j'achète à nouveau des préservatifs, comme la dernière fois, au cas où il pourrait peut-être éventuellement se passer quelque chose... (Et comme la  dernière fois, au retour, j'en ferai des ballons, histoire de ne pas les jeter !)

mercredi 22 février 2012

"Gibgoudsky ?"

Comic

À la pause-café, Sylvette parle des tout nouveaux intercalaires thématiques installés à l'intérieur des étagères de la bibliothèque :
« J'ai utilisé du Comic, parce que j'adore cette police de caractères.
— Grrrr... Le Comic Sans MS... On aurait dû séquestrer le gars [Vincent Connare, qui porte assez bien son nom] à l'origine d'une telle chose.
— Pourquoi ?
— Parce que cette police est mal foutue. Elle ne respecte pas les standards en matière de typographie. Au départ, elle a été créée uniquement pour faire plaisir aux enfants... Mais aujourd'hui, plein de gens l'utilisent à des fins professionnelles. C'est de la perversion à l'état pur. »
(Vu un jour : un travail d'étudiant en bibliothéconomie entièrement rédigé avec du Comic Sans. — Utiliser cette police de caractères dans un texte typographié, c'est un peu comme remplacer les points sur les "i" manuscrits par des cercles, ou bien encore signer en dessinant une fleur à la fin de son prénom.)

Au rythme du rail

À midi, Sylvette parle d'un restaurant à Rocourt :
« Ça s'appelle "Au rythme du rail" et c'est situé dans une ancienne gare. Une fois à l'intérieur, c'est un peu chic et ça n'a plus grand chose à voir avec le monde ferroviaire.
— Dommage qu'ils n'aient pas poussé l'idée jusqu'au bout, en servant les clients à l'intérieur d'un vrai train...
— Un restaurant dans un train, ça pourrait être amusant, lâche Lodewijk. Ils annonceraient les plats à l'interphone.
— "Mesdames et messieurs, le plat pour la table numéro 17 aura un retard de 42 minutes. Veuillez nous en excuser." Haha ! 
— "En raison d'un problème technique, le steak frite salade ne roulera pas ce jour !" 
— Hahaha !
— "Suite à l'absence du cuisinier, la commande de la table numéro 4 est annulée."
— De temps en temps, un contrôleur passerait et ferait payer les gens, mais parfois, il ne passerait pas et le repas serait alors gratuit. »
(Sans déconner, ce serait un concept vraiment intéressant à développer.) 

Couette

À midi toujours, un constat : l'humanité se divise en deux camps inconciliables : ceux qui fixent solidement la couette à leur lit (et qui dorment comme piégés dans un forme de sarcophage de tissu) et les autres qui, à l'inverse, ne supportent pas d'être enfermés dans une couette. J'apprends également que Sylvette a déposé des coussins partout autour de son lit, et qu'elle possède un coffre entièrement rempli de sacs. Je lui demande donc tout logiquement :
« Et je suppose que tu as aussi plein de nounours dans ta chambre ?
— Oui, en effet, j'en ai des dizaines au-dessus de mes armoires. »
(De la part d'une femme qui adore le Comic Sans MS, rien ne m'étonne.)

Le pont d'Overtoun

« J'ai vu un drôle de reportage, hier, sur TF1, raconte Lodewijk. Ça parlait d'un pont en Écosse du haut duquel les chiens "se suicident", en quelque sorte.
— Ha oui ! Je connais cette histoire...
— Plus de cinquante chiens y ont déjà trouvé la mort, apparemment. Certains, quand ils arrivent sur le pont, deviennent fous et sautent par-dessus le parapet, pour aller s'écraser sur les rochers quinze mètres plus bas...
— Haha, c'est surréaliste !
— Y en a même un qui, un jour, a survécu lors de sa chute. Alors il est remonté sur le pont et a aussitôt ressauté !
— Et il est mort ?
— La deuxième fois, oui.  
— C'est très con...
— Dans le reportage, ils ne donnaient pas vraiment d'explications sur la raison de ces "suicides"...
— Il me semble avoir lu quelque chose à ce sujet, il y a longtemps, dans je ne sais plus quelle revue. Il était question de perception visuelle. Le pont est construit de telle manière que l'animal est bluffé et ne voit pas que c'est un pont ; que, derrière le parapet, le sol n'est pas de la même hauteur que sur le pont... »
(Impossible de retrouver cette explication sur le Web. D'autres explications sont avancées. Certains éthologues évoquent la possibilité d'une odeur qui attirerait les chiens. De nombreux fanatiques de l'explication paranormale affirment de leur côté que le pont serait en fait une porte vers un autre monde. Si c'en est une, elle ne fonctionne pas chez les toutous, en tout cas — à moins de considérer la mort comme un "saut vers un autre monde".)

Gibgoudsky

Chez Flippo, lors d'une soirée "pâtes aux champignons" destinée (entre autres) à organiser notre voyage au Québec, Pietro (l'invité surprise, architecte de son état) me regarde avec des yeux légèrement étonnés :
« Loudvik Gibgoudsky ?
— Non... Ludwig Wittgenstein. J'ai un texte de lui sur moi si tu veux...
(Je sors l'ouvrage de mon manteau et le lui tends.)
— Tu te promènes avec ça tout le temps ? »
— J'en ai toujours un sur moi pour mes trajets en transports en commun, mais celui-là, je ne l'ai pas encore ouvert. Ça date de l'époque où il enseignait à Cambridge, dans les années 30. Il a réuni quelques uns de ses étudiants et leur a dicté des notes de cours ["de sorte qu'ils aient quelque chose à rapporter chez eux, sinon dans leur tête, du moins dans leur main" !]
(Pietro ouvre le livre...) 
— Rolala... Pfiou... Il s'emmerdait pas, l'autre, hé !
— En lisant une page prise au hasard, tu risques de ne pas comprendre grand chose. Déjà qu'en lisant dans l'ordre, c'est loin d'être évident...
(Il commence à lire à voix haute...)
— A donne des ordres à B : il s'agit de signes écrits faits de points et de traits, et B obéit en faisant une figure grâce à un pas de danse particulier. Ainsi l'ordre "— ." doit être exécuté en faisant tour à tour un pas et un saut ; l'ordre ". . — — —" en faisant tour à tour deux sauts et trois pas, etc. L'entraînement à ce jeu est "général" au sens expliqué en 41) ; et j'aimerais dire, "Les ordres donnés ne sont pas enfermés dans un domaine limité. Ils incluent des combinaisons de n'importe quel nombre de traits et de points." — Mais qu'est-ce que cela veut dire, que les ordres ne sont pas enfermés dans un domaine limité ? N'est-ce pas absurde ? (...).
(Il arrête la lecture et lance :)
— Ha ouais : qu'est-ce que cela veut dire ? N'est-ce pas absurde ?
— Hahaha ! T'es tombé sur un paragraphe assez comique. C'est quelle page ? Je le citerais bien dans mon blog...
— Page 166. 
— Bon, sinon, là, ça prête à rire mais, parfois, ça m'énerve prodigieusement de ne pas tout comprendre. Ça m'obsède, même. J'en parle partout, tout le temps : à mon boulot, à mes amis, sur Facebook, dans mon blog... Je dois emmerder tout le monde avec ça...
— Allez, Hamil, reviens au badminton avec nous le mardi ! Le sport, ça te détendra !
— Ouais, tu as sans doute raison. »
    
Blog

« "Hamilton's Diary"... Et tu écris quoi ? Un article par semaine ?
— Non, le but de l'exercice est d'en écrire un par jour, en fait.
— Un par jour ?
— Oui, un par jour. Il y a plus de 300 articles pour le moment. Ça va bientôt faire un an que je tiens ce blog !
— C'est un malade », constate Flippo, s'adressant à Pietro.
(Ben ça fait plaisir, tiens !)

lundi 22 août 2011

Une auberge espagnole... (week-end à Hanzinne #3)

Enfin, les personnes. Amy et Zapata ont invité beaucoup de monde, et beaucoup de monde était là, surtout le week-end. Dans ceux que je connaissais déjà, il y a Flippo et son colocataire... Durant la première soirée, je me suis mis d'accord avec le premier pour repartir au Canada en septembre 2012. Et Flippo a même eu l'idée (très bonne) d'éventuellement créer un compte commun pour organiser le voyage. Il y a aussi des amies d'Amy, dont Yama, avec qui j'ai parlé de ce blog et dont je parle parfois dans ce blog (notamment dans cette phrase, bonjour la mise en abyme). Pietro, venu en moto. Fafa, le copain de jeunesse de Zapata, accompagné de sa copine, du fils de cette dernière (11 ans) et d'un petit chien ridicule. Les amis "anars" de Zapata. Pippa (une amie de Léandra, tiens) et son compagnon. Les "trois Allemandes". J'en connaissais déjà deux : Claudine et Veronika. Comme à chaque fois, lors des présentations, elles ne se souviennent pas de moi (pour ma part, je sais où je les ai vues la première fois : c'était à un concert chez "Coiffure Liliane", il y a plus de trois ans). Et puis, il y a ceux que je n'avais jamais vus... Un gars qui ressemble très fort à Lyric : un Français (Normand je crois), copain du coloc de Flippo, très grand, franc et direct, avec beaucoup de répartie. Il se foutra gentiment de ma gueule à la pétanque : c'est dit tellement franchement et gentiment que ça ne me choque pas... Un autre qui se vante de rouler très vite sur l'autoroute, qui est venu avec son iPad dernier cri et son couteau Victorinox marqué-à-son-prénom-qu'il-a-fait-venir-de-Suisse-s'il-vous-plaît. Etc. Etc.

Après trois jours là-bas, à jouer la pétanque, au Frisbee ou au badminton en pleine chaleur, je me retrouve avec d'énormes coups de soleil qui font un peu mal. Ce n'est pas grave. Au moins, ça me permettra de me souvenir qu'il faisait beau, qu'on était libres et que je ne me suis pas emmerdé une seule seconde.

mardi 17 mai 2011

L'objectivation à outrance

Discussion avec ma collègue de bureau Wynka sur le rationnel et l'irrationnel, sur ce qu'elle appelle "l'objectivation à outrance" et aussi (rien à voir) sur Michel Foucault. Mon boulot n'est pas si ennuyant que ça tout compte fait. 

Le soir, juste un peu avant que je monte sur un terrain de badminton, Lewis me téléphone pour me parler entre autres de l'affaire DSK. Il tient vraiment des propos de gros connard machiste. Il dit que DSK est un priape qui n'aurait pas pu s'empêcher et que son seul problème a été de se trouver aux États-Unis quand il "s'est lâché" : "Tu sais, Hamilton, les Américains sont très puritains. En Italie, ça n'aurait posé aucun problème". Je m'engueule presque avec lui : je lui dis qu'un viol reste un viol, quelque soit le pays, et que, de toute façon, on n'est sûr de rien pour le moment ("laissez la police faire son travail", comme dirait Patrick Bialès). 

Badminton avec Zapata, Flippo, Pietro et Don Camillo. Souper avec Emily et Zapata, où le second essaye d'expliquer à la première pourquoi Alain Juppé est en fait un gros con et pourquoi la seule solution réside dans l'anarchisme et la gauche. Je ne peux pas lui donner tort. Je suis même entièrement d'accord avec lui mais je suis trop fatigué pour tenir une discussion. Deuxième jour sans CH3CH2OH. Pas d'effet de manque mais par contre, je suis dans mon état normal, c'est-à-dire beaucoup plus stressé, angoissé, triste et mal dans ma peau. Je continue l'expérience.