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mardi 7 mai 2013

Nerfs

Objet trouvé. — Début de soirée, sur le chemin de la salle de badminton, je reçois un coup de téléphone de ma fille : « Dis Papa, est-ce que tu as retrouvé tes écouteurs ?
— Tu veux parler de mon baladeur ? Non, je pense l'avoir oublié à la brasserie vendredi dernier.
— Ton baladeur, oui. Colombine l'a vu et l'a repris avec elle en partant. Elle te le redonnera vendredi prochain.
— Mais c'est fantastique, ça !
(Long silence.)
— Bon ben... à vendredi alors ?
— À vendredi Gaëlle ! », mais elle a déjà raccroché.

Crise. — Ce dont j'ai le plus peur, c'est que personne, absolument personne, ne comprenne pourquoi j'ai réagi de façon si énervée, impulsive et radicale ; que personne ne comprenne pourquoi je l'ai complètement supprimée de mon existence à ce moment précis. J'ai vraiment peur de me retrouver seul sur ce coup-là, seul à comprendre mon comportement ; de passer pour le fou psychorigide de l'histoire, pour le gamin qui fait une tempête dans un verre d'eau. — Puis je me ravise : NON, on ne gueule pas sur les gens, on ne rentre pas de manière désinvolte sur un terrain pendant un échange et surtout, surtout, on ne confisque pas un volant de manière autoritaire, quelle que soit la raison invoquée (en l'occurrence le fait qu'Amy et Zapata nous attendaient pour manger)... Si je laisse passer un comportement pareil, alors plus rien n'a d'importance et autant tout laisser passer. — Donc je m'énerve, je range mes affaires en marmonnant un « Je rentre chez moi », je quitte la salle de sport en poussant violemment la porte et je me dirige rapidement vers les vestiaires pour prendre une douche et changer de vêtements. Je suis vraiment remonté : quelle autorité a-t-elle pour nous confisquer ce volant ? Est-elle notre mère ? Sommes-nous de petits enfants irresponsables ? Puis je me souviens qu'elle est arrivée en retard à la séance de ce soir ; qu'elle arrive tout le temps en retard, en fait... et ça m'énerve encore plus ! J'ai le cœur qui bat très, très vite ; j'ai l'estomac noué et je suis incapable de penser à autre chose. — Je sors du bâtiment en compagnie de Pietro et de Don Camillo. Elle attend dehors. Je dis au revoir aux deux copains et je la nie complètement. Je ne veux plus la voir et il est évidemment hors de question que j'aille manger, comme prévu, chez Amy et Zapata. C'est con (et triste), mais c'est impossible ; c'est au-dessus de mes forces !

Au Corto. — Ce soir, le Corto est un désert. Au bar, une jeune serveuse que je n'ai jamais vue* discute avec deux copines. Je m'installe à l'une des tables de l'arrière-salle, commande une Westmalle Triple, sors mon ordinateur, m'en vais demander s'il y a le Wi-Fi dans le bar, reviens à ma table, m'en vais à nouveau demander quel est le code du Wi-Fi, reviens à ma table et bois ma Westmalle par à-coup, ressassant ce moment où elle a pris le volant de façon autoritaire : « Maintenant c'est fini ! » Quelle drôle de soirée ! Et pour couronner le tout, je pense que les deux copines du comptoir se foutent de ma poire... — Plus d'une heure plus tard, de retour à l'appartement après de nombreux détours en bus, je lâcherai à Mary, du fond du cœur : « J'ai vraiment perdu ma journée ! »

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* Faut dire que je n'y ai plus mis les pieds depuis (si l'on en croit ce journal) le 15 avril 2012.

jeudi 2 mai 2013

En chaussettes

La disparition. — Cinq heures de l'après-midi, au travail. Je regarde sous mon bureau, là où elles se trouvent la plupart du temps : rien. Je vais jeter un œil dans la salle de lecture, avant que le conseil d'administration ne débute : rien. Je retourne dans mon bureau, cherche partout, y compris dans les endroits les plus improbables (comme au-dessous du percolateur) : rien.
Je me tourne vers Wynka : « Je ne retrouve plus mes chaussures !
— N'importe quoi !
— Non, je te jure : mes chaussures ont disparu ! »
Je me mets à paniquer : si quelqu'un les a volées, comment vais-je faire pour retourner jusqu'à mon appartement, à Bruxelles ? Vais-je devoir marcher en chaussettes sur le trottoir jusqu'à l'arrêt de bus, puis jusqu'à mon train, puis jusqu'à mon tram, puis jusque chez moi ? J'imagine la discussion, sur le quai de la gare : « Pourquoi vous promenez-vous en chaussettes, Monsieur ?
— Laissez-moi vous expliquer : dès que j'arrive au bureau, j'enlève mes chaussures et je passe ma journée en chaussettes. Mais aujourd'hui, au moment de récupérer mes chaussures, je me suis rendu compte qu'elles s'étaient envolées. Pfiut ! Envolées ! C'est cocasse, n'est-ce pas ? »
Je retourne dans la salle de lecture, où j'explique à d'autres collègues, entourés de membres du conseil d'administration, que je ne retrouve plus mes chaussures. C'est fantastique : tout le monde sait maintenant que je me balade en chaussettes au bureau. Prise de pitié, Christiane finit par me rassurer : « Okay, c'est bon Hamilton, je vais te montrer où nous les avons cachées !
— Quoi ? Vous avez caché mes chaussures ?
— Hé ! C'était une idée de Lodewijk ! C'est lui qui les a vues sous ton bureau et qui m'a dit : "Oh, allez, cache-les, cache-les" ! »
Voilà pourquoi j'aime ce boulot : pour l'atmosphère !

Aura. — En début de soirée, avec Alizé et Pat, j'assiste à nouveau à une conférence-débat « Philo » au théâtre Marni. Le sujet tourne toujours, mais de manière plus lointaine cette fois-ci, autour du même aphorisme de Nietzsche : « Nous avons l'art pour ne pas mourir de la vérité » (voir ici). Le conférencier s'intéresse entre autres au concept d'aura développé par le philosophe allemand Walter Benjamin, notamment dans son essai L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique (1936). L'aura, d'après Benjamin, est ce qui fait qu'une œuvre d'art est unique, authentique : c'est un « ici et maintenant » dont seul l'original est pourvu. L'arrivée de techniques permettant la reproduction massive d'œuvres (comme la photographie et, surtout, le cinéma) marque l'affaiblissement de l'aura et transforme radicalement la façon dont l'art peut être perçu : après une dimension religieuse et culturelle, l'œuvre d'art a acquis, avec la reproductibilité, une dimension politique. (J'ai résumé, trop sans doute.)

Petit monde. — C'est vraiment un tout petit monde que ces conférences « Philo ». Elles sont ouvertes à tous mais ne touchent, par la force des choses, qu'un public très restreint. La plupart des gens présents dans la salle semblent se connaître, s'apprécier et partager de nombreux points de vue communs sur le monde. J'ai l'impression d'être déphasé avec le milieu, comme souvent.

Au Pantin. — Seconde partie de soirée, seul au café « Le Pantin », à quelques mètres de la place Flagey. Je lis, pour passer le temps, le chapitre 41 du tome II du Monde comme volonté et représentation d'Arthur Schopenhauer intitulé « Sur la mort et son rapport à l'indestructibilité de notre essence en soi » (tout un programme !). Schopenhauer est un excellent observateur désabusé : je lis sa métaphysique en soupirant, mais j'aime ses observations. (Il faudra que j'en reparle une autre fois.) — Amy et Zapata arrivent vers onze heures du soir. Ils reviennent d'un concert de ska-punk progressif canadien qui se tenait au Magasin 4. Flippo ne les accompagne pas : il a tout récemment « marché sur une vis placée malencontreusement verticalement sur le trottoir... La vis a traversé sa godasse et on a dû l'emmener aux urgences. » — Nous prenons quatre tournées, discutons de plein de choses (je ne me souviens plus des sujets de conversation), puis je prends un taxi. Je ne sais pas quelle heure il est. Deux heures du matin ? Je pense que... euh... je suis un peu saoul.

samedi 27 avril 2013

Voir Dinant et mourir

Je connais très bien Dinant pour y avoir passé, enfant, de nombreuses heures, accompagné de mes parents. C'est la porte de l'Ardenne, un passage presque obligé vers le sud de la Belgique si, comme ma mère, on déteste rouler sur l'autoroute. — À chaque fois que nous partions en vacances dans la verte province de Luxembourg, nous faisions systématiquement un arrêt à Dinant pour y manger ou nous y promener. Je la connais donc comme ma poche, cette ville coincée entre Meuse et falaises escarpées : la Citadelle, le Mont-Fat, le Rocher Bayard, la grotte « La Merveilleuse », la collégiale et, dans les proches environs, les ruines du château de Poilvache (oui, le nom est très poilant) et le parc escarpé de Furfooz, en bord de Lesse...

Ce samedi en fin de matinée, Gaëlle et moi faisons le voyage ferroviaire en compagnie d'Amy, Flippo, Zapata, Bastien et Thibaut. Entre Ottignies et Dinant, le train s'arrête assez régulièrement dans des bleds complètement paumés. Mon sac à dos est rempli de nourriture pour le pique-nique du midi, mais j'apprends assez rapidement que, en raison de la température extérieure, il n'est plus du tout question de pique-nique mais de restaurant. (Qu'à cela ne tienne !) Arrivés à destination, nous retrouvons des amis de Bastien, qui sont venus en voiture : Manon, Armand et leur fils Toinet. 

Officiellement, nous sommes à Dinant pour nous promener, mais il y a un objectif officieux, secret, caché, qui est au centre de ce voyage organisé de main de maître : aller visiter, dans les hauteurs de la campagne dinantaise, deux bâtisses entourées de terrains verdoyants et de bus-dortoirs, qui sont au cœur d'un des projets de Zapata : créer une auberge alternative qui permettrait, à terme, d'être indépendant, autrement dit d'échapper au dur monde du métro-boulot-dodo. Zapata cherche des gens motivés pour mettre avec lui des « parts ». — Oui, je serais volontiers coopérateur si j'avais autre chose sur mon compte bancaire qu'un nombre précédé d'un trait négatif. (Qu'est-ce que l'argent ? Si je le savais, je ne poserais peut-être pas la question.)

Pourquoi ai-je décidé de monter ces escaliers plutôt que de prendre ce téléphérique ?
Pourquoi ai-je refusé d'acheter cette fée en plastique à 3,10 euros dont Gaëlle est tombée éperdument amoureuse sur le chemin du retour vers la gare ?
Pourquoi est-ce que je m'obstine à écrire des articles journaliers alors qu'il est évident que je suis dépassé par les événements ?

dimanche 14 avril 2013

Latour-de-Carol

Fin de vacances. — Je reconduis ma fille jusqu'au palier de la maison où habitent Maïté et sa petite famille, dans la banlieue de Namur. C'est à nouveau l'heure des courts adieux dramatiques : « Tu me téléphoneras, hein, Papa ? Tu me téléphoneras ce soir, dis ? » Elle me fait un petit câlin d'au revoir, puis la porte d'entrée se referme déjà. Je ne reverrai plus Gaëlle avant douze jours.

Abonnement. — Gare de Bruxelles-Midi. « Mon ordinateur vient de planter en beauté, constate l'homme de la SNCB derrière son guichet. Je vous propose donc de passer chez mon collègue d'à côté, qui confectionnera directement votre nouvelle carte. » Avant de rabaisser son store, il me donne de plus amples informations : il faudra bientôt être détenteur d'une carte électronique de type « MoBIB » pour voyager sur le réseau ferroviaire belge. « Dans un mois, vous n'aurez plus le choix : en tant qu'abonné, vous devrez passer au nouveau système informatisé... Alors, autant le faire tout de suite ! » Deux guichets plus loin, un jeune gars sympathique m'accueille et s'occupe de mon nouvel abonnement. Il me tend un dépliant : « Voici un mémento qui explique comment fonctionne votre nouvelle carte. Dorénavant... » Il est interrompu par une femme qui s'impatiente derrière moi : « Excusez-moi... Vous en avez encore pour longtemps ?
— C'est un guichet "Abonnements", Madame : ici, ça prend toujours plus de temps qu'aux autres guichets », puis il se tourne à nouveau vers moi : « Dorénavant, disais-je, vous devrez donner cette carte électronique au contrôleur qui en vérifiera la validité à l'aide de sa machine... »
La dame peste avant de s'en aller vers un autre guichet.
« Qu'est-ce qui lui prend, à celle-là ? », lâche le guichetier, tout sourire, « Encore une qui ne sait pas attendre cinq minutes ? Peu importe... Donc, je disais que le contrôleur vérifiera la validité et pourra également vous demander votre carte d'identité... Mais c'est assez rare qu'il la demande, à moins que vous ne croisiez les équipes spéciales...
— Ha ! Vous parlez de la Ticket Control Team ? Il se fait justement que je suis tombé sur ces coupeurs de cheveux en quatre dernièrement.
— Oui, je parle bien d'eux ! Ce sont des malades... Un jour, ils ont voulu me mettre une amende dans un train alors que, comme vous l'avez sans doute remarqué, je travaille à la SNCB. J'avais demandé si je pouvais m'installer en première classe au contrôleur du train, qui avait accepté. C'est quelque chose qui se fait couramment. Puis débarquent ces quatre-là qui me déclarent que je n'ai pas le droit de rester en première, parce que je ne suis pas statutaire, et cetera, et que je risque une amende si je n'obtempère pas dans les plus brefs délais. Un grand moment de surréalisme ! »

(Presque) premier contact avec le printemps. — En terrasse de la Maison du Peuple. Le soleil se couche en douceur derrière l'église Saint-Gilles, l'air du soir est tiède. Je suis seul devant mon ordinateur. Je peaufine l'article de vendredi : je décide de diviser un paragraphe en trois pour le rendre plus lisible et j'en profite pour faire terminer tous les titres et sous-titres du jour par la lettre O. — Mary m'envoie un message : elle boit un verre à la Brasserie de l'Union, à environ cinquante mètres de ma table. Je termine tranquillement ma bière, poste mon article et la rejoins. Elle est attablée en terrasse avec Jerry et un ami que je ne connais pas : Augustin, un journaliste qui a — c'est marrant — des airs de Walter. Augustin me demande ce que je « fais dans la vie ». À chaque fois, c'est la même galère lorsque je dois raconter ma vie, mon travail, etc. Après quelques phrases, je déclare forfait : je travaille dans un institut d'histoire de la gauche, oui, et après ? Blocage. Celui qui veut en savoir plus peut toujours dépouiller le présent journal : il y est question de mon boulot, quelquefois.

La Toile de Doëlle, III. — Monsieur le chef de gare... — Ce mois-ci, Doëlle me propose un exercice impossible : elle aimerait avoir mon avis sur Comme à la radio, l'album mythique que Brigitte Fontaine et Areski Belkacem ont composé en 1969-1970 avec l'Art Ensemble of Chicago. — ... Monsieur le chef de gare de Latour-de-Carol... — Doëlle est, dit-elle, obnubilée depuis deux semaines par Brigitte Fontaine. Brigitte est partout : dans chaque bouffée de cigarette, dans chaque rêve, dans chaque bouchée de nourriture, dans chaque boisson ingurgitée. — ... Vous étiez très pâle à sept heures du matin... — Il aurait été plus facile pour moi de rédiger seize paragraphes sur le lièvre-wallaby à lunettes que d'en pondre un seul sur cet album. — ... Vous aviez les paupières froissées... — J'aurais pu écrire, par exemple, que cette ribambelle de musiciens nous entraîne dans « un périple musical expérimental, exploratoire et révolutionnaire ; une redéfinition des paramètres musicaux qui, aujourd'hui encore, se dresse tel un somptueux phare rayonnant dans l'obscure abysse de cette musique à la lisière de l'inconnu », mais ça a déjà été plus ou moins écrit. Alors, à quoi bon se répéter, même si c'est vrai mais qu'on s'en fout un peu ? — ... Et ça n'avait d'importance pour personne au monde... — Reste cette chanson que je n'avais, dans mon absence crasse de culture, jamais entendue, si ce n'est peut-être noyée dans un brouhaha de discussions alcoolisées et vespérales chez Flippo ou Zapata : cette lettre au chef d'une gare des Pyrénées-Orientales qui a eu la gentillesse de récupérer un gilet de soie rouge. Pas la peine de chercher plus loin : cette chanson est un bel hommage aux anonymes ! — ... Ce qui est une chose horrible et normale. —

Lettre A Monsieur Le Chef De Gare De La Tour Carol by Brigitte Fontaine & Art Ensamble of Chicago on Grooveshark

mercredi 27 mars 2013

Bazinga!

« Tu devrais regarder The Big Bang Theory », m'avait conseillé Zapata il y a de cela trois ou quatre ans. « Quand j'ai vu les premiers épisodes, j'ai tout de suite pensé à toi : "Ça, c'est une série qui plairait à Hamilton !" » Et Zapata de me raconter cette scène au cours de laquelle Sheldon Cooper explique à son ami et colocataire Leonard Hofstadter ses dernières réflexions sur le voyage temporel : s'il avait fabriqué une machine à voyager dans le temps, il serait revenu dans le passé pour se la donner, éliminant de la sorte la nécessité de l'inventer en premier lieu ! (Début du quatrième épisode de la première saison, « The Luminous Fish Effect », 2007.)

Oui, le contenu semblait très alléchant, mais j'ai toujours eu quelques difficultés à adhérer au format de la sitcom : une vingtaine de minutes destinées à s'intercaler entre de nombreuses pauses publicitaires ; des saynètes à l'humour immédiat acceptant mal les longs développements... Un argument que Yama détaillait tout récemment dans le train de retour vers Bruxelles : les sitcoms ne permettent que très rarement la mise en place d'une histoire suivie et transversale. Elle ajoutait néanmoins : « À part Seinfeld, évidemment. » — À part Seinfeld, oui, évidemment, mais... mais... je n'ai jamais vu un seul épisode de Seinfeld ! (Une confession qui avait fait sursauter Flippo environ un an plus tôt dans le même train de retour vers Bruxelles : « Comment ? Tu n'as jamais vu un seul épisode de Seinfeld ? ») Terriblement gêné, j'ai donc préféré taire mon ignorance devant Yama afin qu'elle découvre par elle-même en différé l'horrible vérité via mon blog : non, je n'ai jamais vu un seul épisode de Seinfeld... mais je ne demande qu'à apprendre, n'est-ce pas ?

Depuis des semaines, j'étais à la recherche d'une simple série (par « simple série », comprendre : une série constituée de courts épisodes faciles à digérer et non une histoire de très longue haleine « à la The Wire »). Depuis des semaines, pour me détendre la nuit, je regardais en boucle de vieux épisodes de South Park déjà vus des dizaines de fois. Mais un statut de Doëlle dans lequel elle affirmait vouloir devenir la meilleure amie de Sheldon Cooper m'a remis en mémoire The Big Bang Theory. — Doëlle sera-t-elle contente d'apprendre qu'elle a légèrement modifié le cours de ma vie en me rappelant indirectement l'existence de cette sitcom qui était depuis des années sur ma liste d'attente virtuelle des « choses à découvrir » ? Je suppose que oui.

The Big Bang Theory est sans doute la chose la plus diablement comique que j'aie vue depuis très, très longtemps. Je crois même que je n'ai pas été sujet à de pareils fous rires depuis l'époque où je visionnais l'intégrale du Monty Python's Flying Circus. C'est dire ! Il faut préciser que le personnage de Sheldon Cooper, interprété par Jim Parsons, est particulièrement bien conçu et que ce dernier porte presque toute la série à bras-le-corps : physicien surdoué spécialiste de la théorie des cordes, doté d'une mémoire exceptionnelle et d'une culture hors norme, sociopathe, vénérant le personnage de Spock dans Star Trek, conscient de son génie, un brin hypocondriaque, détestant l'inattendu (par exemple, il a un emplacement de prédilection dans chaque appartement qu'il fréquente et ne veut/peut s'asseoir nulle part ailleurs), cultivant l'analogie et l'ironie, il est parfait. Et en plus — ça fera plaisir à Léandra —, il est grand et effilé.

Et ces rires que l'on entend constamment en arrière-plan, est-ce grave docteur ? — Non, ça fait partie du jeu. D'ailleurs, les brillants Monty Python utilisaient ce même procédé dans leur cirque, sans que cela ne nuise en quoi que ce soit à la qualité du show... De même que Seinfeld, apparemment. Amen !

« Why hast thou forsaken me, O deity whose existence I doubt? » :
voilà ce qui arrive quand Sheldon Cooper, alias Sheldor, elfe de sang niveau 85,
se fait pirater son compte sur World of Warcraft.

samedi 16 mars 2013

Larve fébrile contre chat allergène

Je pourrais profiter de ce samedi sans Gaëlle pour lire, écrire, sortir, mais je suis une loque : il me faut trois heures pour m'extraire de ce lit confortable dans le creux duquel je visionne pour la trente-deuxième fois de ma vie Starvin' Marvin in Space et Trapper Keeper ; deux heures pour prendre un bain bouillant ; une heure pour me traîner jusqu'au magasin et effectuer quelques courses (non sans m'être au préalable rhabillé) ; une heure pour manger... Quand j'ai effectué ces quelques simples tâches, le soleil est déjà en train de se coucher et il est temps pour moi de me rendre à la soirée d'anniversaire de Zapata. (Premier paragraphe bateau.)

Cela fait maintenant plus de six jours que je suis une larve au bord de la fébrilité : pour ne pas faire trop mauvaise impression au cours de ladite soirée et aussi parce que je déteste paraître malade même si je le suis assez souvent, j'avale un gramme de paracétamol et me débouche le nez à l'aide de quelques vaporisations de décongestionnant. J'oublie néanmoins de me gaver de cétirizine pour contrer l'allergie qui ne manquera pas de pointer son nez lorsque je serai en contact avec... le chat. Heureusement, je sais qu'Amy en a toujours en stock (je parle d'un stock de cétirizine, alias Zyrtec, et non d'un stock de chats). (Deuxième paragraphe bateau.)

Dans le hall d'entrée à la lisière de leur appartement, j'entends des cris et des pleurs d'enfants. « Pour le moment, me prévient Zapata, ça ressemble à une crèche et ça crie beaucoup ! » De fait, de plus en plus de couples voient un enfant débarquer tout à coup dans leur vie et les premières heures de cette soirée d'anniversaire leur sont clairement consacrées. J'ouvre la porte d'un coup sec et tonne : « Maintenant, fini de pleurer ! » Et ça fonctionne ! Ha-ha, je n'ai rien perdu de mon autorité légendaire ! (La grande illusion.) J'essaye à plusieurs reprises de prendre Sophia dans mes bras, mais cette petite est dans sa phase négative : elle ressemble à Toupet ! (Oui, oui, il peut citer Nietzsche et Kraus puis faire référence à Godard et Blesteau : Hamilton n'a peur de rien, et certainement pas de la troisième personne du singulier ni du ridicule.) (Troisième paragraphe bateau.)

Les enfants partis, une autre soirée commence : un anniversaire de Zapata qui ressemble vraiment à un anniversaire de Zapata... Tout le monde y est le bienvenu : copains, copines, mutants, végétariens, tardigrades, cryptanalystes, voire même princes du Danemark. Il y a de la nourriture mais surtout beaucoup de boissons alcoolisées et de cannabis. J'ai l'impression de me retrouver douze ans en arrière, avec mes cheveux longs et mes poches remplies de post-rock : rien ne change donc, sauf que je suis toujours malade et que, pour une fois — peut-être même pour la première fois ! — je suis loin de partir le dernier. (Dernier paragraphe bateau.)

jeudi 21 février 2013

« Comment ? Y aura pas de barbaque ? »

Je prépare le même repas que la dernière fois, mais en enlevant ce qu'il contenait de viande. Flippo est indigné : « Comment ? Y aura pas de barbaque ? Mais c'est le seul végétarien de la soirée, bordel ! », me lance-t-il en pointant Zapata du doigt. J'avais pensé cuire des lardons ou des dés de jambon sur le côté et puis j'ai oublié. Dans le même état d'esprit sans doute, j'ai à nouveau oublié le cadeau d'anniversaire de Flippo (anniversaire qui a eu lieu en... octobre) : j'avais une idée en tête et je pensais avoir concrétisé l'achat, mais tout compte fait... non. (Qui croirait à une pareille excuse ?) Cerise sur le gâteau : j'apprends qu'Ismerie déteste les lentilles (un odieux souvenir de colonie de vacances), ce qui est embêtant lorsque l'entrée est... une soupe aux lentilles. Diem perdidi !

Alors que je peux facilement me souvenir d'une conversation en tête à tête, l'opération me semble beaucoup plus compliquée au fur et à mesure que le nombre de protagonistes augmente. De quoi avons-nous discuté ? De quoi ont parlé les sept personnes présentes à cette petite soirée organisée chez nous ? Entre deux fumigations de cannabis, Zapata a tenté de définir sa vision de l'anarchisme auprès d'une Mary plus que dubitative. Amy a mentionné son nouveau boulot et le fait qu'elle est obligée de travailler tard le soir afin de terminer ce qu'on lui demande (un paradoxe quand on sait qu'elle se positionne clairement en faveur d'une forte réduction du temps de travail). Nous avons également discuté du projet d'auberge de Zapata : « Oui, moi aussi j'aimerais bien organiser des soirées vinyles post-rock en fumant des joints avec des gens sympas, ai-je alors déclaré, mais comment est-ce que je ferais pratiquement ? » Je leur explique par ailleurs que si je devais mener un projet personnel pour l'instant, ce serait celui d'avoir une idée, mais personne ne comprend vraiment ce que je veux dire — ce qui est normal, dans la mesure où je ne me comprends même pas vraiment moi-même.

Pietro veut absolument expérimenter ma lunette astronomique, mais il n'observe que du noir, jusqu'au moment où j'arrive à lui montrer à travers l'oculaire, à défaut de Saturne ou de Jupiter, les stores à la fenêtre d'un appartement, au loin : « Ha ouais, je peux voir une machine à café ! Une machine à café ! Putain, y a une machine à café sur le rebord de la fenêtre ! » (Je crois qu'il se fout gentiment de ma pomme).

J'ai un problème avec la vaisselle : je ne veux — ne peux — pas la voir traîner et je dois m'en occuper à plusieurs moments-clés de la soirée. Je me rends bien compte que mon comportement frôle l'obsession : propre, propre, il faut que tout soit propre ! Impossible d'aller me coucher sans avoir une cuisine propre, propre, PROPRE... Ma stratégie est couronnée de succès : peu après minuit, alors que nos cinq invités viennent de quitter l'appartement, tout est lavé, rincé, essuyé ! Propre, propre, PROPRE !

samedi 2 février 2013

Tranches - III

Andrew, encore un peu malade, me téléphone en début d'après-midi : cette nuit, malgré le vent, le froid et les intempéries hivernales, il s'apprête, en compagnie de Pietro, de Zapata et de deux Russes, à traverser une forêt des Hautes Fagnes à l'occasion d'une... marche scoute !... Une sorte de joyeuse randonnée masochiste à la lumière des lampes frontales (mais en moins extrême qu'il y a cinquante ans, dixit les organisateurs).

Donna et Fred Jr doivent arriver chez moi avec leurs deux enfants vers quinze heures. Message de Fred : « Ça te va si on vient à 19h ? » Sans problème. Cependant, ils arrivent à seize heures tapantes : Fred a inversé le « 6 » et le « 9 », comme dans La Grande Vadrouille ! (Léandra doit arriver, elle aussi. Mais Léandra n'a pas la forme. Et puis, elle suit un régime. Et puis, tout compte fait, elle doit voir Jonas. Donc Léandra ne fera que croiser la famille au complet dans la rue, alors qu'ils retournent à leur voiture, vers neuf heures du soir.)

Au menu de ce soir : une soupe aux lentilles relevée au cumin, au curry, au paprika et à la coriandre, à laquelle j'ai ajouté — pour m'écarter de la recette diront les uns, pour faire le malin diront les autres — une touche fleurie de safran ; un gratin de rigatoni aux petits pois et dés de jambon ; et enfin des crêpes préparées par mes invités car « c'est la Chandeleur ».

Donna me fait implicitement comprendre, à plusieurs moments de la soirée, qu'elle me trouve presque dangereusement permissif avec Gaëlle : alors que sa propre fille ne peut regarder une console de jeux que pendant un quart d'heure à peine, je laisse la mienne s'amuser des heures entières devant son écran si elle en a envie. — Qu'est-ce qu'un jeu ? Comment le jeu nous éduque-t-il ? Quel est le rôle de la liberté dans l'éducation d'un enfant ? C'est parce qu'elle et moi avons des réponses complètement différentes — voire même diamétralement opposées (ceci dit sans aucun jugement) — à ces questions que nous ne serons sans doute jamais d'accord.

Léandra (enfin) arrivée, nous regardons Les Bronzés font du ski, un DVD que Fred m'a offert cet après-midi sans raison. Tous les « héros » de ce film — et c'est ça qui est particulièrement marrant — constituent des parodies de bourgeois profondément égoïstes, dont les marques d'amitié ne sont qu'une succession de masques plus ou moins grossiers... sauf peut-être en ce qui concerne le dénommé Gilbert, incarné par Bruno Moynot (l'acteur qui jouait Preskovic dans Le père Noël est une ordure)... Lui endosse au contraire le rôle du « brave gars » un peu paumé, assez décalé, un rien vicelard aussi, qui ne demande rien à personne mais qui se fait constamment marcher sur les pieds. — Quoique... Non... Laissons tomber ! Tout cela ne tient absolument pas la route. C'est seulement un film comique, et puis c'est tout !

vendredi 28 décembre 2012

Lettre anonyme

Je rédige ces quelques lignes dans le calme de la nuit chinienne, le lundi 31 décembre 2012, aux alentours de trois heures du matin. Je suis installé à la table du salon du gîte que nous avons loué à l'occasion des fêtes de fin d'année. L'écran de mon ordinateur constitue l'unique source lumineuse de la pièce et seul le congélateur manifeste sa présence par un curieux ronronnement. Léandra et Andrew sont partis dormir. Pour l'instant, fort heureusement, tout le monde est en vie !

Fidèle à la règle fixée au tout début de la rédaction de ce journal personnel, je me dois de décrire brièvement la soirée de ce vendredi 28 décembre. Cependant, je ne peux décemment passer sous silence les événements de ces derniers jours, qui s'inscrivent peut-être dans une trame beaucoup plus vaste. Au diable donc la chronologie, pour aujourd'hui à tout le moins !

Vendredi soir, j'ai laissé Gaëlle chez mes parents et suis reparti à Bruxelles pour une nuit seulement. J'ai passé la soirée chez Amy et Zapata, en compagnie de Flippo et d'un Coati curieusement sage. Au programme : de la soupe, un gratin aux épinards, des Christmas Crackers et un nouveau jeu de société du nom de Descendance, le tout arrosé d'alcool et entrecoupé de joints. À aucun moment je n'ai affiché le moindre signe du malaise bien légitime qui me tenaillait alors depuis une journée... Je ne voulais pas inquiéter mes amis outre mesure : après tout, il est probable que cette histoire de lettre anonyme et de photo ne soit qu'une vaste blague, un canular savamment élaboré.

En ce qui concerne la location du gîte, Andrew s'est chargé de la plupart des détails logistiques : réservation et paiement, commande à la boucherie, signature du contrat, etc. Les formalités se sont faites en toute cordialité et dans la plus grande souplesse : le propriétaire se fera un plaisir de nous remettre les clés ce samedi en fin d'après-midi et il nous a même proposé de venir nous chercher en voiture à la gare de Florenville, ce qui ne sera pas nécessaire, normalement.

Tout allait pour le mieux jusqu'au coup de fil d'Andrew, ce jeudi soir... Pour régler les derniers détails du séjour, m'a-t-il dit, mais j'ai compris tout de suite à sa voix que quelque chose le tracassait au plus haut point. Il a fini par me parler du courrier qu'il avait reçu la veille. Léandra était déjà au courant et avait déjà eu l'enveloppe en main : ni timbrée ni cachetée ni signée, elle avait apparemment été déposée directement dans la boîte aux lettres d'Andrew, à Bruxelles. À l'intérieur, une lettre composée de quatre lignes dactylographiées :
« La Gaume est une frontière.
La Gaume est un danger.
Franchissez la lisière
Et vos jours seront comptés. »
Andrew m'expliqua que la lettre était accompagnée de la photographie jaunie d'une imposante et jolie bâtisse a proximité d'un cours d'eau, qu'il avait identifiée assez facilement comme étant l'hôtel des Comtes de Chiny, au bord de la Semois. Au dos de la photo, à nouveau un court texte dactylographié : « Commandez trois Orval et douze cubes de fromage. »

Léandra et Andrew n'ont pas pris cette lettre au sérieux : ils pensent tous les deux que c'est Poulain Perspicace (notre ami originaire de la région) qui nous a fait une blague. Si c'est le cas, il s'est donné beaucoup de mal, comme le montreront, du moins si j'en ai la possibilité, les prochaines entrées de ce journal. Car malgré cette lettre anonyme un rien menaçante, nous sommes tout de même allés nous installer à Chiny. Le jeu d'énigmes que nous y avons découvert est pour le moins étrange, mais rien ne nous permet de penser que nos jours soient actuellement en danger. Après tout, il n'y a pas de raison de sombrer dans l'angoisse : je devrais me détendre et profiter de ce séjour bucolique.

mardi 27 novembre 2012

L'homme qui suivait les rails

Chronologie d'une journée ordinaire. — Je croise Flippo, de bon matin, à l'intérieur de la gare de Liège. « Tiens ? Tu étais dans le train ? », lui demandé-je. « Ha mais pas du tout, me répond-il, je le suivais à pied ! » — À question stupide, réponse stupide.

Mes collègues me questionnent à la pause café : « Tout va bien, Hamilton ? Tu as une petite mine... Tu ne dis rien du tout. Pour tout dire, tu n'as pas l'air d'être parmi nous... » Lodewijk finit par trouver une des causes possibles de ce spleen de début de semaine : notre livre étant désormais sous presse, je suis victime d'un baby blues ! — Il y a du vrai dans ce diagnostic, même si le bébé n'est pas encore sorti du ventre de la bête (je veux parler des rotatives).

Sous presse ? Pas tout à fait ! Jipé, notre correspondant chez l'imprimeur, me téléphone, catastrophé : « Hamilton ! Bon dieu, qu'est-ce que c'est que ces deux lignes plus sombres, à droite sur la couverture ? Nous venons de lancer l'impression et ça se voit ! » Réponse : un problème dans cet aplat de gris qui n'en est pas vraiment un ; une grossière erreur de ma part qui nous coûtera quelques centaines d'euros... Le travail dans l'extrême urgence aura fini par avoir raison de ma vigilance maniaque ! (J'ai le moral dans les chaussettes : j'ai fait une faute.)

Dans le train de retour, avec Yama. « J'ai vu ton actuelle photo de profil, me dit-elle, celle de toi enfant devant un jeu vidéo [Prince of Persia]. Ta fille te ressemble, c'est incroyable ! Son visage a-t-il pris un seul trait de sa mère ? » — Réponse : « Non, pas que je sache, si ce n'est peut-être le nez en trompette, et encore ! »

Dans le tram vers le Parvis, un revenant de l'époque universitaire ! Je lui lance, assez fort : « Hé, Beber ! » et je le vois sursauter. « Désolé, je t'ai fait peur... », m'excusé-je. « Non, non, ce n'est pas grave. J'étais dans mes pensées... » Je le trouve encore plus fébrile que par le passé. Il m'explique qu'il n'a pas de travail pour l'instant ; alors, pour ne pas se laisser aller, il passe ses journées aux archives ! Il a écrit un livre aussi. Il m'explique, sourire aux lèvres : « Le tirage est directement proportionnel à l'hyperspécialisation du sujet. »

À la Maison du Peuple, une nouvelle édition de ces ridicules quiz... « Question numéro 2 : qui a écrit Le Meilleur des mondes ? Je répète : qui a écrit Le Meilleur des mondes ? » — Milton Friedman ! À moins que je ne confonde ?

À la table d'à côté, une jeune femme est vraiment remontée contre son ami/compagnon/époux/ex (?). En quelques minutes, celui-ci entre dans un cycle infernal : il se fait engueuler (« Casse-toi, mais casse-toi, connard ! »), se lève, s'en va faire un petit tour rapide, revient comme si de rien n'était, se rassied, se fait engueuler à nouveau (« Casse-toi, mais casse-toi ! Merde ! »), se lève, s'en va faire un petit tour rapide, revient, etc. (Compter encore trois cycles avant que les deux ne disparaissent, mais pas en même temps.)

Mary me dit ne pas croire en l'horoscope mais le lire quand même : « Quand je rencontre une nouvelle personne, je regarde ce qui est lié à son signe et je découvre souvent au moins 10 % de traits qui lui correspondent et que je n'aurais pas remarqués sans cela. » Quand je lui demande pourquoi elle ne lit pas directement des ouvrages de psychologie, elle me répond que c'est par manque de temps. Et quand je lui déclare que tout ça — astrologie et, jusqu'à un certain point, psychologie —, c'est enfermer un être humain aux pensées complexes dans un canevas plus ou moins grossier (créer un faux mythe personnel pour mieux le comprendre), elle me rétorque que, de toute façon, je ne change que très rarement d'avis. — Les capricornes sont bornés, à ce qu'il paraît.

« À quoi cela me sert-il de parler à Untel ou à Unetelle ? Ils ne m'apprendront jamais rien !
— C'est là que tu te trompes, Hamil : tout le monde peut t'apprendre quelque chose !
— Non. Le temps est précieux : pourquoi le passer avec des gens qui ne m'apportent rien, alors que des amis sincères ou des livres me seront de bien meilleure compagnie ?
— Tu parles comme Fabien. Tu es beaucoup trop élitiste ! »
(Et encore une fois, je campe sur mes positions.)
 
Réflexions sans queue ni tête. — Ce qui est amusant quand je cite Amy et Zapata, c'est que je fais à chaque fois le tour de l'alphabet : A&Z, le début et la fin, l'alpha et l'omega.

Si l'on veut être changé par un livre, la nage ne suffit pas ; il faut pratiquer le plongeon. — Pour quelqu'un qui coule dès qu'on le met à l'eau, fallait oser !

La tendance à l'autoflagellation est inversement proportionnelle à sa nécessité.

Le « mariage pour tous » est un combat d'arrière-garde. Hé ! Il s'agit seulement de mariage, ce verrou social à l'aide duquel l'État cadenasse l'amour !

Je lis quelques éléments biographiques sur Nietzsche. À peine ai-je commencé à m'intéresser à sa vie que je décèle déjà deux des pires ironies qui aient jamais secoué une existence de génie, et ce, pour l'une d'entre elles, jusqu'à son lointain héritage : 1) avoir passé les dix dernières années de sa vie dans un état végétatif alors que, esprit particulièrement alerte et lucide, N. prônait la « libre mort » (autrement dit le suicide au bon moment) ; 2) avoir été, bien après son décès en 1900, récupéré par le régime nazi alors que son œuvre témoigne de la haine à la fois de l'État (qu'il nomme « nouvelle idole » dans Zarathoustra) et des croyances de la foule.

dimanche 25 novembre 2012

Miaou miaou !

De nouveau chez Amy et Zapata, pour un brunch : c'est plus ou moins la même chose qu'un dîner (au sens belge du terme), sauf que c'est plus élastique quant à l'horaire et qu'il y a des viennoiseries, du café et du jus d'orange en plus des tartines, du fromage, de la charcuterie, des bouchées au chèvre et de la quiche aux légumes. Je n'ai pas assez dormi, j'ai beaucoup trop bu hier, je n'ai plus l'habitude des mélanges, j'ai la tête... dans le cul (oui, oui), mais je ne suis pas le seul. Comble de l'horreur : de temps en temps, les entêtants « Capitalism! » et « Money! » me reviennent en mémoire... « Get out of my mind! », comme dirait la Révérende Mère Gaius Helen Mohiam.

Rapidement, Fred Jr, Donna et leurs filles Anouchka et Mado arrivent. Ces dernières sont adorables, calmes comme peuvent l'être tous les enfants de leur âge, comiques, souriantes... Non, non, vraiment, il n'y a qu'un unique problème et il se résume en un seul mot : chat. Ce chaton (Coati pour ne pas le nommer) n'arrête pas de sauter là où il (ou plutôt elle) ne peut pas sauter, de manger là où elle ne peut pas manger, de miauler quand elle ne doit pas miauler. — Ce paragraphe ne s'adresse pas du tout à Amy et Zapata mais bien à tous ceux — et surtout à TOUTES CELLES — qui réfléchissent SÉRIEUSEMENT à prendre chez eux/ELLES un PUTAIN DE CHAT DE MES DEUX tellement énervant que dès que j'en vois un, j'ai envie de le prendre par la queue (celle de derrière — quoique !) et de le lancer de toutes mes forces vers la fenêtre, qu'elle soit ouverte ou fermée, NOMDED'JEU JE M'EN VAIS T'EN DONNER MOI, DES MIAOU MIAOU !

Mais je m'égare.

Amy a une idée : créer une version « spécial Bruxelles » du jeu de société Les Aventuriers du Rail. Le « spécial Belgique » existe déjà (à imprimer chez soi), mais pas le « spécial Bruxelles », qui serait plutôt un Aventuriers du tram, du métro et du bus, voire du MOBIB. Mais j'entends déjà au loin l'ironie primesautière du voyageur mécontent : « Ha ! En effet ! Voyager dans Bruxelles est une véritable aventure ! » Mais je me fous pas mal du voyageur mécontent (seul compte le voyageur tout court, et encore !). — De mon côté, si je devais créer un jeu en ce moment, ce serait Philosophy!, une sorte de Destins-Jeu de la vie amélioré où l'on pourrait choisir différentes voies : l'idéalisme ou le matérialisme ; la phénoménologie ; l'existentialisme ; bref, ce genre de choses... Et l'on tomberait parfois sur des cartes ou des cases comme : « Pauvreté ! La lecture de Tolstoï vous a particulièrement marqué. Distribuez un milliard de couronnes à vos frères et sœurs ! » ou encore : « Montagne ! Cette montagne enneigée où souffle l'air vif de la science vous subjugue par sa majesté intemporelle. Abandonnez le tumulte du monde pour réfléchir dans la solitude ! » — Mazette, ça le ferait !

Le temps passe... — Mais c'est que nous arrivons à nous asseoir à la table, en cette fin de soirée ; la table fétiche d'Andrew au Verschueren ! Il a une révélation à nous faire — il doit nous faire une révélation, parce qu'il est assis à la table ! Et Andrew nous propose donc un énorme dilemme ce soir : que fera-t-il de Mao, de Tsé et de Tung, ses trois poissons-mascottes, pendant les vacances de Nouvel An à Chiny, dans la Gaume profonde ? Devra-t-il les emmener avec lui, avec tous les risques que cette aventure comporte ? Devra-t-il les laisser seuls ? Devra-t-il les déposer chez un ami ? Ou enfin devra-t-il les relâcher dans la rivière ? — Qui ose traverser les petits ruisseaux ne craint pas les aquariums. Oui, mais l'inverse est-il vrai ?

Ha que Léandra semble fatiguée ! Qu'elle a petite mine ! Ne le sommes-nous pas tous, fatigués, devant nos trois verveines du dimanche soir ? Qu'importe ! Cela n'empêchera pas la bonne humeur de poindre, car nous sommes au Verschueren, et nous sommes à la table, et surtout : nous sommes en novembre, pardi !

samedi 24 novembre 2012

Ce comédien croit-il en sa comédie ?

— Ce soir, Amy fête son anniversaire. —

De sept heures et demie du soir à deux heures du matin, en anglais dans le monologue original : « Répondez tous à ma question : "Pensez-vous que notre vie sera meilleure demain ?" Répondez à ma question : "Pensez-vous, et je dis bien pensez-vous, que notre vie sera meilleure demain ?" [...] Attends Zapa, ne réponds pas tout de suite ! Écoute ! Écoute ! Nous vivons un progrès sans précédent, grâce à la science, grâce à la technologie, grâce au capitalisme, grâce à l'argent ! L'argent, Zapa, l'argent ! Si nous sommes arrivés à un tel degré de société, de progrès continu, c'est grâce à l'argent ! [...] Depuis ses origines, l'humanité n'a jamais été aussi heureuse qu'aujourd'hui, globalement. [...] J'adore les jeux. J'ai joué deux ans à World of Warcraft... Ha ? Toi aussi, Hamilton ? Eh bien alors réponds franchement à cette question : "As-tu déjà gagné, même juste une fois, des pièces d'or grâce à l'hôtel des ventes ?" Comment ? Ha oui ? Tu utilisais les enchères et tu spéculais sur World of Warcraft, en achetant des objets et en les revendant plus chers ? Alors nous sommes d'accord ! Nous sommes parfaitement d'accord ! Moi, j'ai compris le pouvoir de la confiance en l'argent et j'en profite ! Ce que j'ai appris dans WoW, je l'ai transposé dans ma vie ! [...] Tu es né dans un pays où l'on ne connaît pas le pouvoir de l'or. Moi, je viens d'un pays où l'on a donné à l'or la place qui lui revenait ! [...] Non, Zapa, non ! Regarde-moi ! Écoute-moi ! L'argent fonctionne parce que tout le monde y croit. Y croit. Croyance. Dans la tête des gens, l'argent est aussi matériel que ce verre de bière que je tiens dans ma main. Et le système fonctionne parce qu'il y a des humains qui, comme moi, spéculent, investissent et jouent avec l'argent... Pour la science, la technologie, la compétitivité, le commerce, l'économie, le savoir ! [...] En fait, nous sommes d'accord, nous sommes presque entièrement d'accord sur tout, même si vous l'exprimez différemment... »

— Ce soir, Amy fêtait son anniversaire. —

vendredi 16 novembre 2012

Demi-mètre

De nouveau un long vendredi de travail... Dans le train de retour vers Bruxelles, je croise Yama. Elle m'apprend que Stefan Zweig, un de ses auteurs favoris d'adolescence, est à l'origine de nombreuses biographies : Marie Stuart, Érasme, Magellan, Émile Verhaeren, Balzac... Dans la même veine, Zweig réussit l'exploit de regrouper plusieurs grands auteurs à l'intérieur d'une même thématique, comme dans les biographies suivantes : Trois poètes de leur vie : Stendhal, Casanova, Tolstoï ; La guérison par l’esprit : Mesmer, Mary Baker-Eddy, Freud ; Le Combat avec le démon : Kleist, Hölderlin, Nietzsche... J'en commanderais bien une, mais à quoi bon ? Il faut d'abord que je termine ce que j'ai commencé !

« Pour le moment, je lis surtout Schopenhauer et Nietzsche, en parallèle. C'est très bien car Nietzsche n'arrête pas de se référer à Schopenhauer, tout en le démolissant... Schopenhauer, c'était un très bon observateur, mais ses observations ont été ternies par sa métaphysique... C'est dommage... Je lis Kant aussi, mais ça ne mène nulle part. Il essaye de prouver coûte que coûte quelque chose qui n'existe pas...
— Et sinon, tu ne lis pas quelque chose de simple en ce moment ? »

Comment ? Je n'ai jamais ouvert Watchmen d'Alan Moore et Dave Gibbons ? Ni Black Hole de Charles Burns ? — Hé non ! À l'exception de quelques œuvres de Dash Shaw ou de Chris Ware, je n'ai lu que très peu de romans graphiques américains. Je suis un cancre en la matière, mais Yama me prêtera un volume de Watchmen, pour que je puisse combler un tant soit peu ces terrifiantes lacunes.

Lorsque j'arrive chez Léandra, en début de soirée, l'odeur du cannabis imprègne mes narines : se serait-elle mise à fumer de l'herbe ? Bien sûr, l'explication est tout autre : Zapata est passé par chez elle et vient de repartir. « C'est curieux que ça sente autant », me dit-elle, « car il n'a fumé qu'à la fenêtre... »

Nous attendons Andrew en grignotant plus que de raison (je n'ai rien mangé de la journée). Puis Léandra commande un mètre de pizza. Ce n'est pas vraiment un mètre, mais un demi-mètre. Heureusement d'ailleurs, car nous n'arrivons même pas à le terminer.

Je reste tard, trop tard... J'ai rarement été aussi fatigué ! Ce genre d'état où l'on est tellement assommé qu'on ne ressent plus vraiment la fatigue... Et évidemment, je ne m'endormirai pas avant trois heures du matin !

dimanche 4 novembre 2012

Ampoule

Tanagra. — Cette boîte de photos que mes parents ont retrouvée dans leur grenier est une brique de nostalgie à l'état brut : les jeunes Léandra, Zapata, Fred Jr et Hamilton II y apparaissent fréquemment, bien qu'ils n'y soient pas aussi réguliers, évidemment, que Maïté... Voyages dans le Périgord, à Florence, à Paris, et enfin cette relique sacrée : la première photo que j'ai prise d'elle alors que je venais de faire sa connaissance, lors du voyage d'accueil du Cercle d'histoire, considérant que ma mémoire ne serait pas suffisante pour immortaliser cet incomparable portrait — un cliché qui fit dire à ma tante, quelques mois plus tard, que j'étais tombé amoureux d'une tanagra. 

Gaëlle et le Chat botté. — « J'ai déjà embrassé le Chat botté dans mes rêves », nous déclare subitement Gaëlle, sans raison, « et après l'avoir embrassé, je devenais Espagnole ! »

Hashtags. — Curieuse manie que celle qui consiste à utiliser à tort et à travers les hashtags dans un message, sans qu'il y ait pour autant le moindre rapport avec des métadonnées... — Je n'arrive toujours pas à savoir pourquoi je déteste tant cette pratique : est-ce parce qu'elle est techniquement inappropriée ou parce qu'elle est l'apanage du geek croyant appartenir à une communauté de comportements et de langage ?

Probité limitée. — Dans ses écrits, Schopenhauer se dit souvent doté d'une très grande probité intellectuelle. Hélas ! Cette honnêteté qu'il croit extrême et sans faille s'arrête là où commence son propre système de pensées. Car le brave Artie préfèrera toujours louvoyer plutôt que de remettre en question un seul instant son grand œuvre : de temps à autre, face à une observation raboteuse qu'il doit à tout prix insérer dans le petit coffre propret et harmonieux des connaissances a priori, il n'hésite pas à sortir son marteau et son burin pour rendre ladite observation conforme à l'idée qu'il s'en fait. (Il serait pourtant beaucoup plus sensé, dans pareil cas, de remettre totalement en question la possibilité même d'une telle connaissance... Mais peut-on sérieusement demander à un homme, fût-il un génie, de dynamiter la cathédrale flamboyante qu'il a patiemment édifiée ?)
 
Affichage fantôme. — La pire configuration qui puisse arriver dans un prémétro, en fin de soirée, est la suivante : que le tram qui est annoncé sur le panneau d'affichage, au demeurant complètement chaotique, soit en avance sur l'horaire et donc déjà passé et que le second tram soit en retard. Mais en fin de compte, Andrew arrivera quand même à rentrer chez lui !

mardi 30 octobre 2012

Moineau

Extraits de vie & petites réflexions autour d'A.S. — Tôt ce matin, Fríðr, la navetteuse Bruxelles-Liège qui habite pas loin de chez moi, me rejoint sur le quai de la station de prémétro Albert. Pendant son approche, je tente avec beaucoup de difficulté de ranger le premier tome du Monde de Schopenhauer dans la poche trop étroite de mon manteau.
« C'est un gros livre, constate-t-elle quelques instants plus tard.
— Oui. Et encore, c'est le plus petit des deux tomes.
— Et c'est bien ?
(Que répondre ?)
— C'est de la philosophie allemande. »
Je m'attends à l'autre horrible question — « Et ça parle de quoi ? » — à laquelle je serais bien incapable de donner une réponse satisfaisante. Cependant, le questionnement tant redouté n'arrive jamais, fort heureusement.

Dans le tram, en sa compagnie, piégé par ce que je viens à l'instant de lire (sur l'injustice et le droit ; l'anarchie et la tyrannie ; les justices temporelle et « éternelle »), je suis dans l'impossibilité d'entamer la moindre discussion. Un silence pesant s'installe.
(Souvenir d'un dialogue de la série BD Gus, qui doit plus ou moins ressembler à ceci :
« Il faut se dégêner...
— Pardon ?
— Se dégêner... Enlever la gêne. »)
Vite, vite, dénicher n'importe quel sujet de conversation ! Je finis par trouver, péniblement, une question bateau : « Tu travailles ce vendredi ? » « Non », et elle se remet à parler de je ne sais quoi... Ouf !

Ce genre de situation embarrassante n'arrive qu'avec certaines femmes. Je n'en connais pas la raison (aucun rapport avec une tension amoureuse ou sexuelle, néanmoins). Je me retiens d'énoncer ce que j'ai en tête et je passe au mieux pour un idiot, au pire pour un névrosé (à moins que ce ne soit l'inverse ?). Pourquoi suis-je si mal à l'aise ? Pareil blocage ne pourrait arriver en compagnie de Léandra, par exemple.

Pour lire le Monde comme volonté et représentation, j'ai fini par prendre Schopenhauer au pied de la lettre (cf. sa première préface). Tout étant dans tout (un chapitre éclairant l'ensemble et l'ensemble éclairant un chapitre), j'ai décidé d'abandonner toute lecture linéaire au profit d'une lecture organique et modulaire : à l'instar d'un moineau picorant au hasard les graines qui se trouvent autour de lui, je dévore telle ou telle partie de l'œuvre au gré des humeurs — et force est de constater que la lecture est beaucoup plus enrichissante de cette manière !

Terminer au moins deux fois un bon jeu vidéo pour en comprendre toutes les subtilités ; voir la magnifique fin de Monkey Island 2 et s'empresser d'y rejouer car la vision de l'univers au sein duquel Guybrush Threepwood évolue s'est complètement métamorphosée entretemps... — C'est également ce que je devrai faire avec le Monde de Schopenhauer : le lire deux fois pour l'appréhender totalement. (Vaste projet, qui ne nécessite rien d'autre que de la patience et de la discipline.)

Cet ouvrage qui peut se lire dans tous les sens est, pour cette raison même, d'une très grande modernité. Pas de démonstration pédante ou académique à lire de A à Z, mais beaucoup d'intuitions, d'observations directes et d'analogies se renvoyant les unes aux autres. C'est un texte qui se prêterait curieusement assez bien à un format Web éclaté.

Repas chez Amy & Zapata. — Le soir, je suis invité chez Amy et Zapata pour une souper « fondue et flan au caramel ». Sont aussi invités Yama et Flippo. Enfin, est également présent ce nouveau chat qui n'obéit pas et qui, par conséquent, me tape déjà sur le système... Un animal doit marcher droit, sinon je le lance. — Je ferais moins le malin s'il s'agissait d'un lion !

Toutes les heures environ, ils descendent pour fumer une cigarette, un joint ou les deux. Je les suis dehors sans rien toucher. Haute dans le ciel, derrière quelques nuages, la Lune, accompagnée de Jupiter, illumine la petite cour cernée de murs. Il est notamment question d'un épisode particulièrement émouvant de La Petite Maison dans la prairie (!) et de la différence entre les mots « raisonnable » et « responsable ».

La phrase comique de la soirée (Flippo) : « Moi aussi, dans un sens, je suis bisexuel, car je ne couche ni avec des femmes, ni avec des hommes. »

Une vérité (Yama) : ce n'est pas tant mon médecin ou ma propre volonté qui m'ont donné le courage de freiner ma consommation d'alcool, c'est avant tout cette bonne vieille souffrance !

Ils lisent tous mon blog régulièrement, sauf Zapata. Le « Comment ça va, Hamilton ? » est devenu superflu et ce n'est certainement pas moi qui vais m'en plaindre !

dimanche 7 octobre 2012

Stands

Stand historique. — « Êtes-vous éditeur ? », me demande-t-il. « Je cherche un éditeur pour mon livre... » Je lui réponds que oui... et non : « Nous éditons des livres mais il s'agit la plupart du temps de nos propres productions. » Il pose sur le stand une petite brochure, format « à l'italienne », s'assied à côté de moi et m'explique. La thèse qu'il développe dans ces 150 pages est la suivante : les divers modes de pouvoir contemporains (la publicité, les médias dominants, le néolibéralisme...) ainsi que ceux qui ont traversé les derniers siècles (dont les divers totalitarismes...) sont tous hérités d'un seul et unique évènement historique, un seul point dans l'histoire du monde occidental : le quatrième concile du Latran tenu en 1215 à l'initiative du pape Innocent III, durant lequel des intellectuels de très haut rang (les « consultants de l'époque », dira-t-il) ont mis en place un système d'aliénation de masse basé sur la « corruption des regards ». Les symboles de cette aliénation sont, d'après lui, clairement visibles pour qui sait voir : « La tour de TF1, construite par Bouygues, c'est la cathédrale gothique d'aujourd'hui ! »

Je suis extrêmement dubitatif face à une telle thèse totale, selon laquelle un unique évènement expliquerait à lui seul, sinon la totalité, en tout cas un grand nombre de comportements, de faits ou de phénomènes, à la manière d'une théorie du complot. Cependant, je suis tout de même intéressé par cette pensée qui sort de l'ordinaire. J'écoute donc ce qu'il a à dire sans prendre parti, non sans l'interrompre de temps à autre pour lui poser une question ou commenter son discours : « Cette ressemblance des lieux du pouvoir actuel avec le concile du Latran de 1215 est-elle consciente ou inconsciente ? » (réponse : « Totalement consciente ! ») ; « Mais on trouve dans notre histoire moderne de nombreux contre-exemples qui ne rentrent absolument pas dans votre canevas, comme la Renaissance, les Lumières, l'humanisme ! » (sa réponse sera, si j'ai bien compris, que ces contre-exemples ne sont que de rares lucioles dans la nuit et que l'espérance de vie de celles-ci ne dépasse guère quelques années). 

Nous discutons une bonne heure. Je ne crois pas à sa théorie, mais je passe un agréable moment avec quelqu'un de cultivé citant Guy Debord, Guillaume d'Ockham ou encore Rafael Lemkin (l'inventeur du mot « génocide »). Je lui demande où je peux me procurer son texte. Il me montre du doigt le livre relié qu'il a précédemment posé sur le stand et me lance : « Je vous le donne ! » L'exemplaire, édité hors commerce, est numéroté au crayon et signé.

« Savez-vous quel est le premier roman d'anticipation ? » demande-t-il, avant de s'en aller, à une dame visitant le stand. « Eh bien, c'est le roman L'An 2440, écrit en 1770 par... Ha zut !...Comment s'appelle-t-il ? J'ai oublié son nom ! » (L'An 2440, rêve s'il en fut jamais de Louis-Sébastien Mercier. — Avec Internet, c'est plus facile.)

Stand anarchiste. — Je n'ai décidément pas le temps de m'emmerder au cours de ce dimanche laborieux puisque mes potes du stand anarchiste sont là : Ophely II, Zapata et Alistair. Ils proposent à la vente une cinquantaine (?) de livres qui ont pas mal de succès. Le retour (tard) à Bruxelles se fait avec les deux premiers.

Une discussion intéressante dans le train : la franc-maçonnerie est-elle compatible avec l'anarchisme ? Le sujet divise. Certains anarchistes maçons (ou maçons anarchistes ?), tel feu Léo Campion, y voient une manière de continuer — voire de diffuser — l'idéal libertaire au sein de la « seule association à laquelle puisse adhérer celui qui n'adhère à rien ». (Digression : Zapata explique qu'un anarchiste a essayé de les convaincre du bien-fondé de l'alliance possible entre ces deux mondes en leur disant que « Bakounine était franc-maçon ! » — N'est-il pas paradoxal d'utiliser une telle argumentation pour essayer de convaincre... un anarchiste ?) 

Mais l'on trouve aussi d'autres voix qui, au contraire, considèrent que la franc-maçonnerie n'est pas compatible avec l'idéal de révolution complète de la société qui se trouve dans les fondations de l'anarchisme révolutionnaire : pour ceux-là, être anarchiste et franc-maçon, c'est en quelque sorte pratiquer une révolution de salon, ne pas fondamentalement remettre en question les structures en place, accepter les règles tacites de la société actuelle...

De mon côté, sans prendre parti pour l'une ou l'autre de ces voix, j'ai tranché depuis longtemps (même si l'on ne m'a rien demandé) : pas besoin de m'enfermer pour m'ouvrir. Mais, profane que je suis, je n'ai sans doute rien compris du tout, m'expliquera-t-on gentiment. — C'est là le problème de certains systèmes fermés : ceux qui en font partie ne peuvent qu'en vanter les mérites et ceux qui restent à l'extérieur ne peuvent pas en dire grand-chose. 

Stand populodomestique. — Je rejoins Léandra et Andrew en fin de soirée pour un « dernier » verre. Je suis assez exténué de ma journée de travail à Liège. Bordel, il est déjà presque 22h30 !

Dans la conversation, il est notamment question du présent blog. Je leur explique que j'assiste en ce moment à un double phénomène : premièrement, le nombre de lecteurs par jour augmente sensiblement ; deuxièmement (et c'est beaucoup plus intéressant), j'ai réussi, semble-t-il, à constituer sans le vouloir une petite famille de lecteurs (une majorité de femmes, du moins pour ce que j'en sais) pour qui la lecture de ce « machin » est presque devenu un rituel. Andrew constate : « Tu as fini par trouver ton public ! ». Et Léandra de rajouter : « En tout cas, tu as au moins un fan. Nous l'avons rencontré ce week-end. » (Ha bon ?)