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samedi 4 mai 2013

Barbecue printanier

Le périple autoroutier. — Gaëlle et moi sommes invités, en fin d'après-midi, chez Donna et Fred Jr, à trente-cinq kilomètres environ de la maison familiale. Malgré ce que l'on pourrait appeler au bas mot les « péripéties parentales » (dont il faudra absolument que j'écrive l'histoire noir sur blanc un jour prochain), rien ne change : ma mère refuse que Gaëlle et moi prenions le train ; pour elle, il est évident qu'elle va nous y conduire en voiture, accompagnée par mon père qui, assis à la place du mort, lui servira de copilote.

L'arrivée. — À peine sommes-nous arrivés chez Fred que Gaëlle, Anouchka et Mado se précipitent sur le trampoline pour enfants installé dans le jardin. Elles se mettent à bondir en rigolant ; elles font des cumulets* ; elles se tiennent par la main pour faire une ronde ; etc. Pendant qu'elles s'amusent tranquillement, je discute avec Fred, qui tente avec succès d'allumer le barbecue. On parle du cas « Derrick » et de l'affaire « Trullemans ». — Car y a-t-il en ce moment dans le monde, mon cher Monsieur, des sujets plus sérieux, plus importants, plus graves que le cas « Derrick » ou que l'affaire « Trullemans » ? Pauvre Allemagne, pauvre Belgique ! Mais où va-t-on ?

Le technique de cuisson. — Fred a une façon très particulière de cuire la viande au barbecue. Il pose cinq saucisses ou brochettes sur le grill et, dès qu'apparaissent les premières hautes flammes provoquées par la graisse chaude tombant sur les braises rougeoyantes, il réserve les morceaux de viande dans un saladier et les remplace par cinq autres morceaux. Cela demande une concentration et une dextérité de tous les instants. Je m'inquiète : cette activité ne risque-t-elle pas de perturber notre fabuleuse discussion sur le cas « Derrick » et sur l'affaire « Trullemans » ? Le suspense est insoutenable.

L'éducation. — J'ai déjà remarqué, et ce sans poser le moindre jugement de valeur, qu'Anouchka et Mado n'étaient pas du tout éduquées de la même manière que Gaëlle. Sans doute dois-je souvent passer, aux yeux de Donna, pour un père dangereusement permissif, voire complètement inconscient ! — Exemples : il ne me viendrait pas à l'idée d'imposer à ma fille de terminer à tout prix son assiette lors d'un repas, ni de mettre en place des horaires rigides de jeu, de télévision, etc. — Ma façon de concevoir l'éducation est en fait directement héritée de celle que j'ai reçue au sein d'une famille qui, globalement, considérait très tôt les enfants comme des interlocuteurs dignes d'intérêt, sur un pied d'égalité avec les adultes, sans imposition d'une hiérarchie et d'une règle comportementale stricte. 

Le juron. — Gaëlle se fait mal en tombant d'un vélo et lâche, sans réfléchir : « Aïe ! Putain ! » Un peu plus tard, alors qu'elle joue à nouveau, seule cette fois-ci, sur le trampoline, je lui explique que ce n'est pas bien de prononcer ce genre de juron. Si je lui dis cela, ce n'est pas parce que je trouve que c'est mal de jurer dans l'absolu, mais plutôt parce que je trouve que c'est mal de jurer dans cet environnement-ci. Elle ne comprend pas, évidemment, et se perd dans des justifications sans fin alors que ce n'est nullement nécessaire : « Si j'ai dit cela, Papa, c'est parce que j'ai vraiment eu très mal ! »

Le jeu. — Donna aime la compétition et les jeux de stratégie, contrairement à Fred, qui n'est pas particulièrement intéressé par ce monde-là. Avec elle, je joue à Okiya, un nouveau petit jeu d'alignement de tuiles japonaises signé Bruno Cathala. C'est à la fois simple et subtil. Donna gagne quatre parties sur les six que nous jouons et, si je remporte la dernière manche, c'est simplement parce qu'elle est trop pressée de gagner.

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* Je viens d'apprendre à l'instant que le terme « cumulet » n'est pas utilisé dans toute la francophonie : c'est un belgicisme, synonyme de culbute ou de roulade. « Cumulet » est tellement courant en Belgique qu'il ne m'était même pas venu à l'esprit qu'il pouvait s'agir d'un régionalisme. (Un doute s'installe : tout ce que j'écris ne fleure-t-il pas le régionalisme pimpant ?)

samedi 2 février 2013

Tranches - III

Andrew, encore un peu malade, me téléphone en début d'après-midi : cette nuit, malgré le vent, le froid et les intempéries hivernales, il s'apprête, en compagnie de Pietro, de Zapata et de deux Russes, à traverser une forêt des Hautes Fagnes à l'occasion d'une... marche scoute !... Une sorte de joyeuse randonnée masochiste à la lumière des lampes frontales (mais en moins extrême qu'il y a cinquante ans, dixit les organisateurs).

Donna et Fred Jr doivent arriver chez moi avec leurs deux enfants vers quinze heures. Message de Fred : « Ça te va si on vient à 19h ? » Sans problème. Cependant, ils arrivent à seize heures tapantes : Fred a inversé le « 6 » et le « 9 », comme dans La Grande Vadrouille ! (Léandra doit arriver, elle aussi. Mais Léandra n'a pas la forme. Et puis, elle suit un régime. Et puis, tout compte fait, elle doit voir Jonas. Donc Léandra ne fera que croiser la famille au complet dans la rue, alors qu'ils retournent à leur voiture, vers neuf heures du soir.)

Au menu de ce soir : une soupe aux lentilles relevée au cumin, au curry, au paprika et à la coriandre, à laquelle j'ai ajouté — pour m'écarter de la recette diront les uns, pour faire le malin diront les autres — une touche fleurie de safran ; un gratin de rigatoni aux petits pois et dés de jambon ; et enfin des crêpes préparées par mes invités car « c'est la Chandeleur ».

Donna me fait implicitement comprendre, à plusieurs moments de la soirée, qu'elle me trouve presque dangereusement permissif avec Gaëlle : alors que sa propre fille ne peut regarder une console de jeux que pendant un quart d'heure à peine, je laisse la mienne s'amuser des heures entières devant son écran si elle en a envie. — Qu'est-ce qu'un jeu ? Comment le jeu nous éduque-t-il ? Quel est le rôle de la liberté dans l'éducation d'un enfant ? C'est parce qu'elle et moi avons des réponses complètement différentes — voire même diamétralement opposées (ceci dit sans aucun jugement) — à ces questions que nous ne serons sans doute jamais d'accord.

Léandra (enfin) arrivée, nous regardons Les Bronzés font du ski, un DVD que Fred m'a offert cet après-midi sans raison. Tous les « héros » de ce film — et c'est ça qui est particulièrement marrant — constituent des parodies de bourgeois profondément égoïstes, dont les marques d'amitié ne sont qu'une succession de masques plus ou moins grossiers... sauf peut-être en ce qui concerne le dénommé Gilbert, incarné par Bruno Moynot (l'acteur qui jouait Preskovic dans Le père Noël est une ordure)... Lui endosse au contraire le rôle du « brave gars » un peu paumé, assez décalé, un rien vicelard aussi, qui ne demande rien à personne mais qui se fait constamment marcher sur les pieds. — Quoique... Non... Laissons tomber ! Tout cela ne tient absolument pas la route. C'est seulement un film comique, et puis c'est tout !

samedi 19 janvier 2013

Un paragraphe et puis c'est tout ! - I

(Oui ! Un seul paragraphe parce que je suis en retard de publication et que j'en ai plus que marre, justement, d'être en retard de publication ! Considérons donc ce qui suit comme la substantifique moelle de ma journée de samedi. Et considérons sur la même lancée l'article de « demain » comme ce à quoi je réfléchis quand je suis seul chez moi et m'ennuie — un ennui nécessaire, comme dirait l'autre.) — Chez Donna & Fred Jr. — En cette fin d'après-midi, je suis invité chez Donna et Fred, à Écaussinnes, en compagnie de leurs deux enfants, la taciturne petite Mado et sa grande sœur, l'énergique et prolixe Anouchka (ma filleule) : « Tu t'es coupé les cheveux, Hamilton ? », « Gaëlle n'est pas là ? Elle est où ? Et sa maman, elle habite où ? Et Gaëlle, est-ce qu'elle a une chambre chez sa maman, aussi ? » — Digression : avais-je déjà mentionné dans ce journal que j'avais été jusqu'à tenir un cierge pascal et écrire mon nom au bas de son acte de baptême ? Par contre, le curé, un très vieil abbé un rien désabusé, avait expliqué à Fred (à mon grand soulagement d'ailleurs) qu'il n'était pas absolument nécessaire que je réponde « oui » à la question de mon engagement d'élever ma filleule dans la foi du Christ : il suffisait que... je ne dise rien (Amen !). Tout bien réfléchi, ce curé était tout de même assez débonnaire : « Laissez venir à moi les petits enfants », lut-il lors du sacrement, mais voyant que quelques « petits enfants » s'amusaient au fond de cette jolie chapelle de village, il soupira, du moins si mes souvenirs sont bons : « Oh, laissez les courir ! » (Mes souvenirs ne sont sans doute pas bons, auquel cas Fred me corrigera en temps voulu.) Fin de la digression. — Fred me montre fièrement sa dernière (?) acquisition vidéoludique, une Xbox 360 (re-?) et le jeu auquel il joue en ce moment, FIFA 2013 : « Tu veux essayer ? », me demande-t-il. « Euh... Non, non ! » (Fred et moi... hem... ne sommes pas exactement sur la même longueur d'onde en ce qui concerne les jeux — voir en date d'après-demain). Ensuite, je joue avec Anouchka à divers jeux de société, comme l'antique Qui est-ce ? ou encore Labyrinthe 3D, une version simplifiée du célèbre Labyrinthe du non moins célèbre éditeur de jeux Ravensburger (Le hamburger du corbeau ?). Anouchka n'aime pas perdre : fort heureusement, elle gagne deux fois à Qui est-ce ? — Puis nous mangeons une (très bonne) raclette, tout ça parce que, dixit Donna, « Fred n'a pas eu le courage de cuisiner une lasagne. » Quant au chat de la maison, il se métamorphose à plusieurs reprises ; il passe d'un état à un autre : extérieur, frigorifié collé à la baie vitrée ; intérieur, dormant confortablement sur le chauffage. Et c'est moi qui le fais rentrer la première fois (mais où va le monde ?). Voilà : c'est fini, nous pouvons enfin respirer !

dimanche 25 novembre 2012

Miaou miaou !

De nouveau chez Amy et Zapata, pour un brunch : c'est plus ou moins la même chose qu'un dîner (au sens belge du terme), sauf que c'est plus élastique quant à l'horaire et qu'il y a des viennoiseries, du café et du jus d'orange en plus des tartines, du fromage, de la charcuterie, des bouchées au chèvre et de la quiche aux légumes. Je n'ai pas assez dormi, j'ai beaucoup trop bu hier, je n'ai plus l'habitude des mélanges, j'ai la tête... dans le cul (oui, oui), mais je ne suis pas le seul. Comble de l'horreur : de temps en temps, les entêtants « Capitalism! » et « Money! » me reviennent en mémoire... « Get out of my mind! », comme dirait la Révérende Mère Gaius Helen Mohiam.

Rapidement, Fred Jr, Donna et leurs filles Anouchka et Mado arrivent. Ces dernières sont adorables, calmes comme peuvent l'être tous les enfants de leur âge, comiques, souriantes... Non, non, vraiment, il n'y a qu'un unique problème et il se résume en un seul mot : chat. Ce chaton (Coati pour ne pas le nommer) n'arrête pas de sauter là où il (ou plutôt elle) ne peut pas sauter, de manger là où elle ne peut pas manger, de miauler quand elle ne doit pas miauler. — Ce paragraphe ne s'adresse pas du tout à Amy et Zapata mais bien à tous ceux — et surtout à TOUTES CELLES — qui réfléchissent SÉRIEUSEMENT à prendre chez eux/ELLES un PUTAIN DE CHAT DE MES DEUX tellement énervant que dès que j'en vois un, j'ai envie de le prendre par la queue (celle de derrière — quoique !) et de le lancer de toutes mes forces vers la fenêtre, qu'elle soit ouverte ou fermée, NOMDED'JEU JE M'EN VAIS T'EN DONNER MOI, DES MIAOU MIAOU !

Mais je m'égare.

Amy a une idée : créer une version « spécial Bruxelles » du jeu de société Les Aventuriers du Rail. Le « spécial Belgique » existe déjà (à imprimer chez soi), mais pas le « spécial Bruxelles », qui serait plutôt un Aventuriers du tram, du métro et du bus, voire du MOBIB. Mais j'entends déjà au loin l'ironie primesautière du voyageur mécontent : « Ha ! En effet ! Voyager dans Bruxelles est une véritable aventure ! » Mais je me fous pas mal du voyageur mécontent (seul compte le voyageur tout court, et encore !). — De mon côté, si je devais créer un jeu en ce moment, ce serait Philosophy!, une sorte de Destins-Jeu de la vie amélioré où l'on pourrait choisir différentes voies : l'idéalisme ou le matérialisme ; la phénoménologie ; l'existentialisme ; bref, ce genre de choses... Et l'on tomberait parfois sur des cartes ou des cases comme : « Pauvreté ! La lecture de Tolstoï vous a particulièrement marqué. Distribuez un milliard de couronnes à vos frères et sœurs ! » ou encore : « Montagne ! Cette montagne enneigée où souffle l'air vif de la science vous subjugue par sa majesté intemporelle. Abandonnez le tumulte du monde pour réfléchir dans la solitude ! » — Mazette, ça le ferait !

Le temps passe... — Mais c'est que nous arrivons à nous asseoir à la table, en cette fin de soirée ; la table fétiche d'Andrew au Verschueren ! Il a une révélation à nous faire — il doit nous faire une révélation, parce qu'il est assis à la table ! Et Andrew nous propose donc un énorme dilemme ce soir : que fera-t-il de Mao, de Tsé et de Tung, ses trois poissons-mascottes, pendant les vacances de Nouvel An à Chiny, dans la Gaume profonde ? Devra-t-il les emmener avec lui, avec tous les risques que cette aventure comporte ? Devra-t-il les laisser seuls ? Devra-t-il les déposer chez un ami ? Ou enfin devra-t-il les relâcher dans la rivière ? — Qui ose traverser les petits ruisseaux ne craint pas les aquariums. Oui, mais l'inverse est-il vrai ?

Ha que Léandra semble fatiguée ! Qu'elle a petite mine ! Ne le sommes-nous pas tous, fatigués, devant nos trois verveines du dimanche soir ? Qu'importe ! Cela n'empêchera pas la bonne humeur de poindre, car nous sommes au Verschueren, et nous sommes à la table, et surtout : nous sommes en novembre, pardi !

dimanche 21 octobre 2012

Anouchka

Ce dimanche après-midi, à l'occasion des cinq ans de leur fille Anouchka, Donna et Fred Jr ont convié les « habituels » : parents, tantes, marraine (Pippa — qui vient d'accoucher, mais ça ne se voit pas) et parrain (moi). Enzo, le compagnon de la maman de Fred, se présente mais je l'arrête net : « Mais oui, nous nous sommes déjà rencontrés, à Villers-la-Ville ! » Et j'aurais pu ajouter : « C'était le samedi 26 mai 2012, un peu avant 18 heures, dans la nef en ruine de l'ancienne abbatiale... Même que j'étais en train de noter des informations dans le carnet à dessins de ma fille et que deux équilibristes, dont un en béquilles, répétaient leur numéro au milieu du transept ! » (La grande question du jour étant : si je ne l'avais pas écrit dans ce journal, m'en serais-je seulement souvenu ?)

Anouchka est toute fière de me raconter qu'elle va désormais dormir dans un « lit à étage »... Comme cadeaux, je lui offre le « Bassin des pingouins » PLAYMOBIL® ainsi qu'un livre pour enfants intitulé La porte ! (l'histoire d'une petite fille qui veut prendre son bain tranquillement mais qui est constamment dérangée dans son intimité par sa famille ; à la fin de l'histoire, en colère, elle crie : « La porte ! », et ce sera la seule parole de tout le récit). Anouchka laisse le livre de côté pour se précipiter sur le bassin en plastique. Parmi les autres cadeaux, elle recevra également un petit appareil photo numérique.

Les deux filles de Donna et Fred sont très différentes, tant au niveau du physique que du caractère : Anouchka, blonde aux yeux bleus, est plutôt du genre bavarde et souriante ; Mado, brune aux yeux bruns, ne parle quasiment pas (mais elle est plus jeune) et fluctue entre rires francs et crises de pleurs à chaque contrariété.

Les invités s'en vont rapidement en fin d'après-midi (c'était déjà le cas l'année dernière) et je suis donc le seul qui reste pour manger des frites avec la petite famille. « Tu vas manger avec nous, Hamilton ? Tu vas manger avec nous ? », demande Anouchka. Elle paraît démesurément contente quand je lui réponds par l'affirmative. « Et tu vas rester dormir ici cette nuit ? » Non, quand même pas. Elle ne me quitte plus d'une semelle. Elle me fait de grands câlins, me lance des « Je t'aime vraiment très fort, Hamilton ! »

Il y a un an, je quittais la maison de Fred en soirée pour rejoindre Andrew et Walter à la Maison du Peuple, Léandra s'étant éclipsée pour accourir au chevet de Jonas. Ce soir, je quitte la maison de Fred en soirée pour rejoindre Léandra et Andrew à la Maison du Peuple. (Il y a du changement dans l'air !) Ces deux-là reviennent d'un petit week-end à Chevetogne organisé avec des amis de l'impro, dans la maison de campagne de l'un d'eux. Ils ont fait de belles promenades bucoliques et visité une jolie église d'aspect oriental, au caractère œcuménique.

Lorsque je retrouve mon appartement, Mary est installée à la table de la salle à manger en compagnie de Cyrus et de Martin (deux potes du club de badminton d'Ixelles). Devant chacun d'eux sont empilés des jetons de différentes couleurs. Ils jouent au poker depuis environ cinq heures de l'après-midi. Mary m'explique : les trois autres joueurs ont perdu la partie et sont partis. Je m'installe au bout de la table et observe. Les parties défilent à coup de « Check », de « J'me couche », de doubles coups sur la table, de regards faussement sérieux, de rires jaunes, de petites intimidations... Et moi, je ne pige strictement rien, si ce n'est que Mary dispose d'un réservoir de jetons beaucoup plus conséquent que ses deux adversaires. Cyrus se refait une santé mais finit par perdre la partie contre Mary, aux alentours de minuit.

De mon côté, je suis entretemps retourné à mon ordinateur. Avant de partir, Martin se dirige vers moi, curieux :
« Qu'est-ce que tu fais ?
— J'écris...
— Pour ton travail ?
— Pas vraiment. Je tiens un blog quotidien... Je rédige un article par jour...
— C'est en rapport avec ton métier d'historien, c'est ça ?
— Oh non ! Je ne suis pas assez cultivé pour écrire un article historique par jour ! Non, non, j'écris un peu n'importe quoi. Ça peut être sur ce que je lis ou bien sur ce que je fais...
— Une sorte de journal de bord ?
— Oui, c'est ça ! D'ailleurs, il y a des chances pour que je parle de vous dans l'article de ce dimanche... Toutes les personnes que je croise, je leur donne un prénom d'emprunt dans mon blog. Par exemple, Lewis, je ne l'appelle pas "Lewis" mais "Lewis"... Là, tu vois, il apparaît 48 fois...
— Lewis ?
— Oui, Lewis du badminton.
— Et tu tiens ce blog depuis quand ?
— Depuis un peu plus d'un an... »
Il n'a pas l'air plus intéressé que ça.

jeudi 26 juillet 2012

Vols de chauves-souris en double-stéréo

« Hamilton en une phrase ». — Souvenirs, souvenirs... En cherchant, en vain (et pour cause !), mon passeport dans les moindres recoins de mon appartement, je suis tombé sur cette vieille feuille A4 dactylographiée contenant une série d'aphorismes et de courtes phrases me décrivant, signés Zapata & Léandra, Maïté et FBsr. Tout cela fut écrit il y a un peu moins de neuf ans, à une époque où j'étais, pour la seconde fois, rédacteur en chef de La Colonne, le journal du Cercle d'histoire de l'ULB. Afin de présenter le nouveau comité dans les premières pages du numéro d'octobre 2003, j'avais demandé à chaque membre de me fournir des descriptions d'eux-mêmes rédigées par quelques uns de leurs meilleurs amis... J'avais fait la même chose de mon côté. Léandra et Zapata avaient alors cherché ensemble une flopée de descriptions (qui me correspondent aujourd'hui encore très bien, mises à part celles concernant ma coupe de cheveux) ; Maïté en avait écrite une qui passe désormais pour bien plus amère qu'elle ne l'était à l'origine ; FBsr, enfin, avait rédigé un paragraphe rempli de sous-entendus (c'était l'époque où nous étions de très proches amis, à tel point que Maïté en était presque jalouse... sans raison, évidemment). Extraits :
« Hippie psychédélique, son dernier coiffeur, il l'a vu en 1969 avant d'être téléporté à notre époque, pour un voyage jusqu'au bout de la nuit. » (Zapata & Léandra)

« Gourou chevelu d'une secte qui se réunit la nuit à l'Atelier et qui prône le respect du vent et de la pression atmosphérique : "Restez couchés et ne bougez plus... sauf pour lever votre verre de Chimay" » (Zapata & Léandra) [Référence à une photo de moi qui avait fait rire tout le monde à l'époque.]

« Je ne vais pas le noyer sous les compliments : ce n'est pas l'inspiration qui me manque, mais il ne sait pas nager. » (Zapata & Léandra)

« Fan de musique avec des hurlements de chiens et des vols de chauves-souris, il n'apprécie les animaux que dans leurs exploitations artistiques et culinaires. » (Zapata & Léandra) [Référence à Seamus, le bluesdog des Pink Floyd, et aussi au moins connu Zaireeka des Flaming Lips, avec ses fameux vols de chauves-souris en « double-stéréo ».]

« Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué. » (Zapata & Léandra) [Ma préférée !]

« Cheveux courts à la brosse toujours bien coiffés, fan de techno, la drogue non merci, grand bigot belliqueux, adepte de la chasteté avant le mariage : tout l'inverse de lui. » (Zapata & Léandra)

« La seigneurie d'Orchimont est sa seule passion, si on excepte R.E.M., Radiohead, les Flamings Lips, la BD, les belles pochettes de vinyles, Maïté, les bières spéciales, la science-fiction, le bon vin, la bouffe italienne, les échecs, les nouvelles technologies, son papa, sa maman et Jean-Claude Van Damme (cherchez l'intrus). »

« Il a les qualités et les défauts qu'on associe aux génies (vous placez la coupe de cheveux dans la catégorie de votre choix). Ça le rend parfois insupportable mais, vous verrez, rapidement vous ne pourrez plus vous en passer. » (Maïté)

« La première fois que j'ai vu Hamilton, c'était de dos. Sa naturelle amabilité ainsi que son charisme congénital m'ont tout de suite sauté aux yeux. Très vite, une intense amitié s'est forgée, nous rapprochant sans cesse sur des sujets divers. Nos positions s'avèrent souvent communes, ce qui semble indiquer que rien ne pourra jamais faire capoter notre fraternelle relation. Et c'est ainsi que, petit à petit, au gré de moult échanges verbaux, j'ai découvert chez Hamilton, derrière la crinière dorée qui chapeaute un charpenté cerveau, non seulement une constance de principes (chose rare dans notre société) mais surtout un altruisme et un dévouement à faire pâlir notre regretté Allende. Qu'au revers de doriques colonnes, les dieux accélèrent ton bel empire, Hamilton ! » (FBsr)
Au Vieux Moulin. — Rejoindre Fred Jr à Écaussinnes relève du parcours du combattant. En gare de Liège-Guillemins, le train vers La Louvière est supprimé. J'en prends donc un autre, vers Bruxelles. À Bruxelles-Nord, le train vers Braine-le-Comte est annoncé avec 25 minutes de retard. On dirait bien que c'est un jour noir pour la SNCB. — Ha bon ? Parce qu'il y a déjà eu des « jours blancs » ?

Mais tout le monde s'en fout, des retards de trains, non ?

Fred Jr m'attend sur le quai de la gare en compagnie de la petite Mado et d'Anouchka, qui pour m'accueillir me fait un attendrissant câlin. Elle m'appelle toujours par mon statut (« Parrain »). J'ai difficile à m'y habituer car c'est bien la seule personne à m'appeler de cette manière, à l'exception de ma fille, qui m'appelle parfois « Hamil », parfois « Papa », sans qu'il semble y avoir de raison particulière à l'emploi de l'un ou de l'autre.

Donna, l'épouse de Fred, et les deux enfants nous accompagnent une demi-heure au Vieux Moulin. Le serveur nous accueille : « Vous avez réservé ? (...) Pour deux personnes ? Ha, mais c'est pour 20 heures et il n'est que 19h30 ! Il va falloir attendre... » En attendant, nous observons les deux filles jouer dans la petite plaine de jeux jouxtant la brasserie. Les filles reparties avec leur maman, nous nous installons à la table réservée en terrasse. Fred Jr commande comme d'habitude son assiette de dix brochettes intitulée « LA TOTALE ». Quant à moi, j'opte pour un filet américain.

Fred me raconte son nouveau travail de coordinateur de bibliothèques publiques. Il est très content car il y a « plein de choses à mettre en place ». Fred n'est pas un administratif, c'est un créateur de nouveaux projets : il arrive dans un endroit et lance plein d'idées, de nouveaux services, de nouvelles manières de fonctionner, sans trop se soucier de la manière dont ça tournera une fois les grandes lignes mises en place. C'est sans doute la raison pour laquelle il enchaîne les boulots de manière beaucoup plus rapide que moi. Il m'explique qu'il y a des bibliothécaires qui sont très conservateurs : « Dans un rayon, un Guide du Routard 1998. Quel intérêt de garder ça ? Allez, hop, déclassé ! » Par ailleurs, des employés doivent être pris par la main : « Il travaille mais il faut toujours être derrière lui. Il ne prend jamais aucune initiative ! »

Fred Jr m'invite chez lui pour un dernier verre. Donna est en train de rafistoler les vêtements de ses enfants sur la terrasse. Fred parle de The Wire : « T'as déjà vu cette série ?
— Tu te fous de ma gueule ou quoi ? Je suis un fan absolu de ce chef-d'œuvre...
— Ouais bon, ne la vante pas trop quand même, cette série, me dit Donna, parce qu'il y passe déjà ses soirées pour le moment, alors...
— Non, mais The Wire, c'est fantastique, hein... 
— Ça veut dire quoi, d'ailleurs, The Wire ? demande Donna.
— "Sur écoute" en français, lance Fred.
— Oui, mais le titre anglais est plus subtil... "The wire", c'est "le fil"... Le fil des écoutes téléphoniques, mais aussi le fil qui relie les différentes structures sociales et les différents arcs de la série... C'est terrible, terrible. Tout a été pensé jusqu'au moindre petit détail, jusqu'à la moindre relation entre les différents acteurs...
— Ha bon ! »

mercredi 16 mai 2012

« Tope là, mec ! »

Rencontre ferroviaire. — Début de soirée. Le train parcourant la dorsale wallonne au départ de Liège-Guillemins est rempli d'étudiants qui rentrent chez eux à l'occasion du long week-end de l'Ascension. Je m'assieds en face de l'un d'eux, qui sort son petit ordinateur portable exactement au même moment que moi. Il fait un signe amical de la main : « Pas de problème, nous allons nous partager la tablette. » Peu après la gare de Huy, le gars range son ordinateur et sort de son sac un boîtier de jeu... Mon dieu, mais c'est Diablo III !

Il voit que je suis intéressé alors il engage la conversation. « T'as pas envie de l'acheter ? », me demande-t-il, « C'est seulement quarante euros ! » Je fais un geste de recul : « Ha non, ha non... J'ai déjà donné ! Il m'a fallu des mois et des mois pour me désintoxiquer [de World of Warcraft], alors hors de question que j'essaie le nouveau Diablo ! » (De toute façon, je n'ai pas la machine pour le faire tourner.) Le gars est intéressant et ouvert au débat d'idées. Le contact passe bien et la conversation s'engage sur plein de domaines différents, jusqu'à la gare de Charleroi, où il descend pour rejoindre des amis... J'apprends qu'il s'appelle César (comme le fils de Lewis) et qu'il étudie la psychologie à l'ULg.

Le futur du cerveau. — « Je travaille dans la psychologie comportementale et cognitive... Ça te dit quelque chose ?
— Oui, je comprends. Tu fais du béhaviourisme, quoi...
— Du post-béhaviourisme même !
— Ha bon !
— On découvre des trucs fabuleux pour le moment dans le domaine de la cognition. Si les États donnent les moyens aux scientifiques, le futur du cerveau sera vraiment impressionnant. La BCI par exemple, tu sais ce que c'est ?
— Non.
— Brain-Computer Interface... On fait communiquer directement une interface extérieure avec le cerveau. Avec ce genre de système, les humains pourront commander des choses à distance par la pensée...
— Hé ben...
— Et le futur des jeux vidéo, c'est ça, rien de moins ! Le jeu sera dans ton cerveau ! Dans trente-quarante ans, tu auras des gens qui ne sortiront presque plus jamais du monde imaginaire implanté dans leur crâne... »

Bière. — « Dis, je vois que tu bois une Jupiler, là... T'en aurais pas une pour moi, par hasard ?
— Non, désolé. Ha, attends ! J'ai de l'Orval dans mon sac de courses !
— J'en veux bien ! C'est toujours mieux que rien !
— "Mieux que rien", un ORVAL ? »

Le nouvel opium du peuple. — « Les jeux vidéo, c'est pas un truc de bourges, m'explique-t-il. Les bourgeois, ils sont dans la réalité, ils s'occupent de leurs avoirs, ils gèrent leur fric... Un jeu, c'est un monde alternatif qui touche surtout les pauvres, qui ont plus besoin de s'échapper du réel. Je ne sais pas, toi, tu viens de quel milieu ?
(J'ai en tête de flagrants contre-exemples à ce qu'il vient d'énoncer, mais je n'en dis rien et réponds à sa question.)
— Une famille ouvrière, clairement.
— Tope là, mec ! Moi aussi ! En fait, mes parents m'ont mis devant des jeux vidéo très tôt, pour ne pas que je sorte...
— Ha ? Chez moi, ce n'est pas vraiment de cette façon que ça s'est passé...
(Il continue sur sa lancée, un peu à la manière de l'ami Hamilton II.)
— Tu vois comment va le Monde en ce moment... Faut pas être pessimiste, ni optimiste... Juste réaliste... Le Monde ne va pas bien, et les gens — les pauvres surtout — vont se réfugier de plus en plus dans ce genre de réalité alternative. »
(Le jeu vidéo, le nouvel opium du peuple ?)

Noms compliqués. — « C'est quoi ton nom, pour que je te retrouve ?
— Evenvel...
— Merde, je ne m'en souviendrai jamais !
— Donne-moi le tien alors...
— Tu ne le retiendrais pas non plus !
— Quoi ? C'est un nom polonais ?
(Il me regarde avec des grands yeux.)
— Oui, c'est un nom polonais ! Comment tu sais ça ?
— J'en sais rien... Une intuition, quand tu m'as dit que je ne le retiendrais pas.
— Bon, tant pis...
— Allez, on se retrouvera bien sur Facebook ! »
(Faudra peut-être mettre Léandra, professionnelle de la recherche Web, sur le coup, quand elle sera de retour de Budapest.)

Au Vieux Moulin. — Fred Jr m'attend à l'entrée du parking de la gare de La Louvière-Sud. Curieux : il est en train de parler à Bernard et à sa fille. Bernard est un ancien collègue : il était, comme moi, membre de l'équipe pédagogique (guide, quoi !) dans un ancien charbonnage de la région. Bernard est prépensionné depuis peu : « on » l'a, dit-il, gentiment poussé vers la sortie...

Ce soir, Fred a réservé une table pour deux personnes au Vieux Moulin, la brasserie qui se trouve à deux pas de sa maison, à Écaussinnes. Ils y servent de l'Orval, ainsi que divers assortiments de brochettes d'agneau. Nous prenons tous les deux « LA TOTALE » (10 brochettes, 6 accompagnements différents et des pommes frites).

Fred Jr est assez euphorique car il va enfin pouvoir quitter son actuel travail (dans lequel il ne trouvait plus aucun intérêt ni perspective) pour un tout nouveau poste de coordinateur des bibliothèques publiques. Seul regret : la perte de quelques collègues avec lesquels il passait l'essentiel de ses contacts sociaux au travail.

Archivistes corporatistes. — Au cours d'une discussion sur le petit univers de l'archivistique, que nous connaissons tous deux assez bien, nous arrivons au constat suivant : beaucoup d'archivistes, qu'ils aient 25 ou 65 ans, sont déjà très vieux. Ils vivent dans le monde terrifiant des articles de loi régentant leur domaine de compétence. Exemple (imaginaire) : « Non, mais vous vous rendez compte, mon bon Monsieur, que si cette loi est votée, qui stipule entre autres, via son fameux article 39, quatrième alinéa, que les compétences territoriales sur les archives de l'archidiocèse passent aux régions hors, évidemment, cas particuliers prévus par la loi de 1955, ce serait une véritable ca-ta-stro-phe ! » 

Beaucoup d'archivistes sont corporatistes et conservateurs. Ils ne voient pas (et ne veulent pas voir) l'évolution du Monde et des techniques, alors ils se renferment dans la gestion et le stockage de leurs registres comptables... Fred a connu un archiviste qui lui a dit, texto : « Les archives informatiques, à quoi ça sert ? ». Quant à moi, au sein d'une association dont je fais partie, je n'ai jamais vraiment réussi à convaincre qui que ce soit de l'intérêt de l'ouverture et de la nouveauté (faut dire que j'ai vite laissé tomber) : « Non, non, me rétorquait-on, il faut donner un accès à telle ou telle partie du site Web uniquement aux membres qui ont payé leur cotisation ! Sinon, on va se faire bouffer ! »

Contre la superficialité. — « C'est bien sympa, lance Fred, les gens qui n'arrêtent pas de parler de tout ce qu'ont fait leurs enfants... Mais en fait on s'en fout ! » Hé oui ! Que le petit bout de chou ait réussi à se retenir pour aller sur le popo comme un grand ou qu'il dorme sans sa tutute, c'est bien cool pour papa et maman, mais après ? C'est certainement la raison pour laquelle je ne sais jamais ce que je dois répondre quand on me demande comment va Gaëlle, si ce n'est : « Ça va, ça va... » (Et quand tu écris des paragraphes entiers sur elle dans ce blog, c'est intéressant, Hamilton ? — Hé ! Je n'oblige personne à me lire !)

« On a posé des panneaux photovoltaïques sur le toit. C'est Donna qui s'en est occupée... Paraît qu'on y gagne, mais c'est elle qui a fait le calcul... En fait, ça ne m'intéresse pas plus que ça... » Comme je le comprends ! Tout ce qui est pragmatique, budgétaire, relevant du bon sens et de l'épargne doit être évacué au plus vite, car là n'est pas l'essentiel. Le gars qui, tout fier, explique à ses collègues qu'il a posé des panneaux photovoltaïques sur le toit de sa baraque ou qu'il a acheté une voiture hybride, pourquoi le dit-il si ce n'est pour se vanter ? Exemple (toujours imaginaire) : « On a été en vacances à Sumatra. Ha ! Quel dépaysement ! C'était si merveilleux là-bas ! Et comme les gens sont gentils ! »

Deux possibilités : soit Fred Jr et moi sommes de grands enfants (tout à fait possible), soit nous détestons tout ce qui s'apparente à de la superficialité. Soit les deux.

Dernière étape avant le train. — Avant de me reconduire en voiture à la gare de Braine-le-Comte, Fred m'offre une Leffe blonde chez lui et en profite pour me montrer des extraits du débat entre Hollande et Sarkozy (que je n'ai pas vu) et notamment le « Moi, président de la République » de Hollande. C'est bien dit mais ça sonne tellement faux et préparé que j'en ai le bourdon. Il me montre aussi, dans un tout autre domaine, un catalogue de planches originales de bandes dessinées à la revente. Il y a du Mœbius, du Franquin... Conclusion : ce n'est pas encore demain que je pourrai en avoir une accrochée à mon mur. Pas grave : somme toute, ce ne sont que de jolis dessins sur un bout de papier...

lundi 9 avril 2012

Fred Jr & Anouchka

J'arrive en gare d'Écaussinnes à 11h45, sans aucun problème de train. Sur le quai, m'attend Fred Jr accompagné de ses deux filles, Anouchka (4 ans et demi) et Mado (environ 2 ans). Anouchka est contente de me voir : "Hamilton ? Tu sais, j'ai eu des patins à roulettes pour mes cloches... Et je roule sur la terrasse !" Mado, quant à elle, ne dit rien : elle observe, est souvent joyeuse, mais ne parle pas. — Plus tard dans l'après-midi, j'expliquerai à Fred et à sa femme Donna qu'en ce qui me concerne, je n'ai commencé à parler que vers l'âge de 2 ans et demi (il paraît que la pédiatre m'appelait "le taiseux")... et que Ludwig Wittgenstein lui-même affirmait à ses amis n'avoir parlé que très tard, après avoir fêté ses quatre ans — est-ce rassurant ?

De retour dans sa maison, Fred Jr se précipite sur son tout nouveau objet fétiche, qu'il me présente fièrement : une PSP2, ou plutôt "NGP", la console PlayStation portable seconde génération. Un défaut : "la batterie est intégrée et lorsqu'elle est usée, on ne peut pas la retirer ni donc la remplacer." Encore un exemple d'obsolescence programmée... Si je veux rejouer sur mon ancienne Game Boy, je n'ai qu'à la déterrer d'un vieux tiroir et y placer quatre nouvelles piles AA. Si Fred a dans l'intention de rejouer sur sa PSP2 dans vingt ans, il peut d'ores et déjà laisser tomber l'idée : la batterie inamovible sera alors sans doute K.O. — Mais de toute manière, Fred aura revendu son gadget bien avant cette date !

Je teste la console portable dans le divan du salon. Pendant une vingtaine de minutes, je joue à Uncharted (décidément, ce jeu est partout : ici, là...). Le scénario débute dans les environs d'une sorte de temple au milieu de la jungle... J'escalade — à l'aide de l'écran tactile, s'il vous plaît ! — une des murailles du grand bâtiment, fais tomber un garde dans le ravin et récupère une mitrailleuse pour abattre les ennemis qui déboulent... Je ne suis pas très à l'aise avec les commandes et je me fais descendre à plusieurs reprises avant de gérer plus ou moins la situation... Anouchka, blottie contre moi, regarde l'écran avec attention et commente : "Attention de ne pas tomber en bas, parrain !", "C'est qui le Monsieur ?", "Hé ! Ils te tirent dessus... Pourquoi ?"

C'est à cet instant qu'Amy et Zapata débarquent chez Fred, qu'Anouchka court vers eux pour les accueillir et que j'arrête de jouer pour faire de même. De retour d'Amérique du Sud depuis presque un mois, ils passent actuellement une partie de ce qui leur reste de congés à parcourir la Belgique afin de faire "le tour des amis". C'est, je pense, la première fois qu'ils revoient Fred et sa famille depuis leur long voyage dans l'hémisphère austral. 

Les deux enfants sont très excités et foncent dans tous les sens. Anouchka veut que je la mette sur mes épaules, que je lui fasse faire l'avion ou que je joue avec elle à un jeu de société un peu ridicule qui consiste à cacher un loup en-dessous ou derrière des meubles. Donna lui demandera à plusieurs reprises d'arrêter de m'embêter... Pourtant, Anouchka ne m'ennuie pas le moins du monde, que du contraire !

Après le dîner (des lasagnes aux aubergines), nous jouons à quelques jeux de société : d'abord "Timeline", dont l'objectif est de placer des découvertes — l'Amérique, le vaccin, la planète Uranus, etc. — par ordre chronologique. Ce jeu est terriblement européocentré : ce dont il est question ici en premier lieu, c'est de la découverte du Monde par les Occidentaux ! Nous jouons ensuite une partie de Time's Up, un jeu que je ne présente plus. Je fais équipe avec Amy ; Donna fait équipe avec Zapata ; Fred ne joue pas (il donne son bain à Mado). Constat : j'aime particulièrement les deux premières manches durant lesquelles il faut deviner ou faire deviner des personnalités à l'aide de phrases ou d'un mot, mais je suis beaucoup plus réticent quant à la partie consacrées aux mimes — Au secours, je ne comprends rien !

Retour en train en fin d'après-midi, en compagnie d'Amy et Zapata. À Bruxelles, la STIB n'a toujours pas repris le travail. Je rentre donc chez moi à pied, non sans faire une petite escale de... euh... cinq heures environ à la Maison du Peuple de Saint-Gilles (pile sur mon chemin). Aucune de mes connaissances ne s'y trouve. Je passe donc ma soirée à écrire.

samedi 3 septembre 2011

Mondes parallèles

C'est l'histoire d'un train qui part et qui me laisse seul sur le quai.

Aujourd'hui, samedi 3 septembre 2011, c'est l'anniversaire de mon ami Fred Jr. Il a trente-et-un ans. Je me rends chez lui avec ma fille Gaëlle. Comment dois-je décrire cet après-midi et cette soirée ? Il y a trente-deux (et non trente-six) manières de mettre ce petit monde en scène, mais je n'ai pas la force de les décrire toutes. Quel intérêt de toute façon ?

* * *

Point de vue objectif : Hamilton arrive avec sa fille à 16h43. Sa mère les a conduits jusque là. Fred les accueille au niveau du portail de son jardin. Un beau château gonflable est dressé au milieu de la pelouse. Des enfants jouent. Ce sont les copines d'Anouchka, la fille ainée de Fred, la filleule d'Hamilton. Les enfants sont avec leurs parents. Ils sont sur le départ quand Hamilton arrive. Fred propose à boire. Il y a de la sangria mais Hamilton ne veut pas faire de mélanges (d'autant plus qu'il a quelques soucis à la vésicule biliaire) : ce sera donc de la Leffe blonde. Anouchka, un peu fatiguée, passera une partie de l'après-midi dans les bras d'Hamilton. Les invités commencent à arriver : des couples, souvent accompagnés de leurs enfants ; des collègues ou des amis d'enfance de Fred ; des gens inconnus, sympathiques, parfois historiens de formation, voire de profession ; des têtes connues aussi. Seule une des deux sœurs de Fred sera présente à la soirée, avec son compagnon timide. Ces deux-là sont entre deux mondes : celui, plus jeune, des enfants et celui, plus vieux, des trentenaires. Léandra arrive vers 18h. Hamilton II arrive plus tard (il a eu un problème pour dégager sa voiture, avec la braderie d'Ixelles). Stefany et François-Xavier sont là. Ce dernier rend à Hamilton un roman graphique prêté il y a longtemps : Jimmy Corrigan, the Smartest Kid on Earth de Chris Ware. Eriksson (un ancien camarade historien de l'ULB) et sa compagne, intéressés par le bouquin, l'empruntent illico presto. Ils le rendront l'année prochaine, sans doute. Ou alors : ce sera un prétexte pour se voir avant ? Présents aussi : une ancienne employée du CEGES et son compagnon. Ils parlent d'histoire et de connaissances communes. Présents : Marguerite (également une ancienne de l'ULB), enceinte, et Gérard. Présents : une amie de Donna et son compagnon Gray, développeur Web. Présents : les vieux copains de Fred Jr. Plein de monde donc. Plein d'enfants aussi. À l'entrée : une urne pour mettre de l'argent et, à côté, une carte d'anniversaire. Hamilton oublie de signer la carte (comme d'habitude, ça lui passe au-dessus de la tête). Hamilton et Gaëlle quittent la soirée à 22h31.

Point de vue de Gaëlle : je m'amuse bien sur le château gonflable, je rencontre plein d'enfants de mon âge, personne ne m'ennuie, Papa est là quand j'ai besoin de son aide, il me laisse faire ce que je veux. Je suis libre. De retour chez Nanou et Gégé, je m'endors directement.

Point de vue personnel : j'essaie désespérément d'avoir l'air normal parmi tous ces couples, tous ces enfants, mais ce n'est pas facile, et certainement pas naturel. J'ai amené ma fille : ça facilite l'immersion, mais ce n'est tout de même pas évident. Léandra, plus tard, dira que je ne m'en suis pas trop mal sorti, mieux qu'elle en tout cas. Peut-être... Je ne sais pas... Au début, je passe beaucoup de temps avec Anouchka. Je la prends souvent dans mes bras, je la porte comme un sac de sable : ça la fait rire. J'adore ma filleule. Plus tard, je parle de maisons avec Gérard (lui et Marguerite viennent d'emménager dans la leur) et un autre gars. Gérard a presque tout fait lui-même, sauf la maçonnerie et le plafonnage. Je parle naturellement de tout ça, je pose des questions, je m'intéresse, comme si j'avais jamais eu à m'occuper de tous ces problèmes d'électricité, de plomberie, etc., alors que je n'y connais que dalle. (Faut dire que j'aime bien Gérard. Souvenir d'un bal d'histoire, il y a plus de trois ans, où j'étais totalement abattu moralement et physiquement. Sur toutes les connaissances présentes, c'est le seul à réellement s'être soucié de moi.) Plus tard, je parle de création de sites Web avec Gray. Avec deux autres potes, il a créé une SPRL du nom de Doodle (coïncidence marrante : ils ont pris ce nom de domaine avant le fameux Doodle de Google). Il me demande ce que j'utilise comme programme de création de sites Web. Je lui explique que tout ce que je fais relève du bricolage pur jus : au début, j'utilisais simplement le NotePad de Windows (hum), puis PSPad, pour mettre en évidence les différents types de code ; PHPMyAdmin pour les bases de données ; Photoshop pour le graphisme... Et puis c'est tout ! Encore aujourd'hui, je ne connais rien d'autre que ces quelques trucs. J'explique tout ça très mal : je dois encore passer pour un doux taré.

Le sentiment que je garde de cette soirée est, comme c'est de plus en plus souvent le cas, un sentiment d'être sur une voie parallèle. Pas de sécante possible avec ce monde fait de maisons/foyers/nids douillets que l'on construits à deux, de couples unis et heureux (?) autour d'un ou plusieurs enfants, de plans de carrière bien établis... De plus en plus, je me dis que ce n'est pas mon monde, mais le pourquoi reste un mystère. Cette vie aurait-elle pu être la mienne ? Suis-je hors de ce monde-là parce que je me suis lamentablement planté dans mon dernier couple ? Ou me suis-je lamentablement planté dans mon dernier couple parce que, dès le départ, ce monde-là n'était pas le mien ?

(Bertrand Russell : "Les hommes qui sont malheureux, comme ceux qui dorment mal, sont toujours fiers de ce fait".)

À différents moments, Léandra et moi feront un constat accablant : nous sommes les deux seuls célibataires de la soirée. Commentaire d'un gars : c'est quelque chose qui se résout très facilement, dans ce cas. Ça fait longtemps qu'on ne nous l'avait plus faite, cette remarque. Elle ne peut être que le fait d'une méconnaissance totale de la situation. S'il y a bien une femme au monde pour laquelle il n'y a aucune ambigüité, c'est bien Léandra. C'est un peu comme la vitesse de la lumière : une constante universelle, un invariant relativiste.

Avec toute cette agitation, je n'aurai presque pas parlé avec Fred Jr. Toutes ces soirées, tout ce monde à gérer, ce n'est certes pas très favorable aux grandes discussions.