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dimanche 14 juillet 2013

Pluton

Aujourd'hui, dimanche 14 juillet 2013, après avoir rempli de nombreux cartons et de nombreux sacs, après les avoir empilés devant la porte d'entrée, après les avoir embarqués dans le coffre de la voiture de mon cousin venu prêter main forte, mon père a quitté — pour toujours — la maison familiale : un salut, une bise et au revoir ! (Nous n'avons jamais été des sentimentaux.)

Aujourd'hui, dimanche 14 juillet 2013, après de minuscules adieux déchirants mais pas trop, Gaëlle retourne chez sa maman pour quinze jours. Seul témoignage de son passage : un bordel incommensurable fait de dessins, de bricolages, de livres et de jouets, que ma mère, maniaque même lors des coups durs, s'empressera d'ordonner (selon ses dires, il lui faudra trois jours pour que la maison ressemble à nouveau à une maison convenable, c'est-à-dire aseptisée et symétrique).

Il fallait bien que ces événements soient consignés quelque part, même si je n'écris plus pour le moment.

samedi 1 juin 2013

Incompréhension

J'explique à mes parents une anecdote entendue lors de la conférence de jeudi soir : « Quand Francis Bacon considérait qu'une de ses peintures était totalement terminée, autrement dit qu'elle reflétait parfaitement l'intensité d'une émotion violente ressentie au plus profond de son corps, il voulait qu'on la mette sous verre, de manière à ce que cette émotion extraite et transposée sur la toile soit aussi loin que possible de lui... Et quand il trouvait qu'une toile ne reflétait pas cette intensité-là, il la déchirait au cutter... Il aurait ainsi détruit environ sept cents toiles au cours de sa vie ! » Ce à quoi ma mère répond : « Ouais, un fou quoi ! S'il ne veut pas les garder, ses peintures, qu'il les donne ou qu'il les vende ! » — Parfois, j'oublie que parler de ce genre de sujets en famille est peine perdue tant l'incompréhension se traduira irrémédiablement par un avis péremptoire suivi d'un jugement : « S'il agit comme ça, c'est que... », puis « Qu'il fasse donc ceci ou cela ! » (Soupir.)

vendredi 17 mai 2013

Evenvel-Delarose

En ce moment, par la force des choses, je passe une partie de mon temps libre à réfléchir sur ma famille proche. Il y a matière à réflexion : mon père ne cache même plus sa nouvelle idylle et ma mère doit entièrement revoir le schéma de son existence alors qu'elle est à un an et un mois de la soixantaine. — Parmi les réflexions périphériques, celle-ci : comment sont réparties, au sein même de ma personnalité, les différentes influences parentales ? Hier, dans le train de retour vers Bruxelles, alors que je regardais le paysage coutumier défiler, la réflexion, à peine commencée, a très vite abouti à toute une théorie... Une théorie échafaudée bien trop rapidement pour être autre chose qu'une construction mythique, voire mythologique, de mes racines. — De mon père, et plus certainement encore de mon grand-père paternel, Hildebrand Evenvel, j'ai hérité du radicalisme et de cette pointe d'autoritarisme et de colère qui est à l'origine de certains comportements cruels dont il a pu faire preuve au cours de sa vie. Une anecdote racontée par mon père, il y a longtemps : Mamy, Papy et leurs sept enfants, tous sapés en tenue du dimanche, sont fin prêts pour se rendre à une fête familiale. Au moment de partir, papy Hildebrand s'assied dans son fauteuil et déclare, péremptoire, sans aucune explication : « On n'y va pas ! » La question est directement réglée : malgré la matinée prise par ma grand-mère pour habiller, avec une patience d'ange, ses sept enfants, personne n'est sorti ce jour-là. — De ma mère, et surtout de la famille de ma grand-mère maternelle (la famille Delarose), j'ai hérité de tout autre chose. Cette branche-là est plus littéraire et intellectuelle bien que, tout comme la famille de mon père, d'extraction ouvrière. Un des frères de ma grand-mère a donné naissance à deux débiles mentaux et... à Bertrand, un génie timide et asocial qui a fini sa vie tristement, obèse, dans son petit appartement délabré de la banlieue carolorégienne. Il écrivait des poèmes, faisait des jeux de mots et inventait des objets, dont un piège à souris d'un genre nouveau. Ma mère est d'une honnêteté sans faille ; elle est aussi une maniaque qui traque la moindre poussière, qui déteste tout changement de plan dans sa journée et compte les carrelages ou les lettres d'un mot dès qu'elle en a l'occasion. Ma tante dévore un livre par jour, écrit et récite des contes. Quant à la petite dernière, ma cousine Chelsea qui s'apprête à entrer à l'université, elle s'est toujours posé beaucoup de questions originales... — Tous ces traits que je retrouve au sein de la famille de ma mère, je ne les observe jamais dans la famille de mon père, où les livres sont terriblement absents, de même d'ailleurs que les pensées singulières. Deux mondes donc : du côté maternel, une certaine forme de romantisme littéraire et une tendance à l'idéalisme ; de l'autre, un matérialisme radical et pragmatique, un « C'est comme ça et pas autrement ! » qui peut s'avérer déroutant de prime abord. Et au carrefour de ces deux mondes : H.L.E.

mardi 14 mai 2013

Éloge du couteau suisse

J'ai toujours adoré ces petites merveilles d'inventivité et de densité que sont les couteaux suisses. (Cette information est-elle en contradiction avec ce que l'on sait de moi, à savoir, entre autres, que je déteste l'armée et que j'ai les plus grandes difficultés à me frayer un chemin en compagnie de scouts ? Peut-être l'information est-elle « en contradiction », mais je m'en tamponne le coquillard !) — Enfant, je ne me promenais jamais dans les bois entourant la maison de famille sans mon fidèle Victorinox multifonctions comprenant, parmi des dizaines d'autres outils, un stylo à bille, une loupe et un mini-tournevis inséré à l'intérieur du tire-bouchon (la présence de ces trois outils-là constituait un véritable émerveillement pour le gamin que j'étais). Ce canif haut de gamme m'avait été offert par mes parents lors d'un de nos nombreux périples au Grand-Duché de Luxembourg. (Était-ce à Esch-sur-Sûre ou à Vianden ? Je pense que c'était à Esch, mais je n'en suis plus sûr.) — Ce que j'aime dans ce concept de couteau suisse, c'est que celui-ci n'a pas pour vocation d'être spécialisé, c'est-à-dire dédié à une tâche unique (comme pourrait l'être un simple couteau à cran d'arrêt, par exemple) mais au contraire d'être généralisé afin de répondre à un très grand échantillon de situations différentes. Avec un couteau suisse, je peux couper de la viande, écailler un poisson, scier une branche, coudre, mais aussi ouvrir une bouteille de vin, décapsuler une bouteille de bière, me curer les dents ou encore me limer les ongles... — Cet objet s'adapte à tout et c'est pour cela que je l'aime, presque par principe ! Si je devais me réincarner dans un objet, ce serait à coup sûr dans un couteau suisse... Car, après plus de trente ans d'existence aléatoire, j'ai fait une belle grande croix sur l'idée même de spécialisation, qui ne me convient absolument pas : à l'instar du couteau suisse, je veux être un putain de généraliste. Je veux pouvoir m'intéresser un jour à Wagner et un autre à la façon dont se forment les cyclones ; un jour à la philosophie allemande et un autre aux quasars ! Je veux être en mesure de tout comprendre. Ce ne sera jamais qu'une compréhension très superficielle, mais cette superficialité-là, si je la compare à ce que j'appelle, depuis la petite cabane de mon propre entendement, « la superficialité », me convient parfaitement.

samedi 4 mai 2013

Barbecue printanier

Le périple autoroutier. — Gaëlle et moi sommes invités, en fin d'après-midi, chez Donna et Fred Jr, à trente-cinq kilomètres environ de la maison familiale. Malgré ce que l'on pourrait appeler au bas mot les « péripéties parentales » (dont il faudra absolument que j'écrive l'histoire noir sur blanc un jour prochain), rien ne change : ma mère refuse que Gaëlle et moi prenions le train ; pour elle, il est évident qu'elle va nous y conduire en voiture, accompagnée par mon père qui, assis à la place du mort, lui servira de copilote.

L'arrivée. — À peine sommes-nous arrivés chez Fred que Gaëlle, Anouchka et Mado se précipitent sur le trampoline pour enfants installé dans le jardin. Elles se mettent à bondir en rigolant ; elles font des cumulets* ; elles se tiennent par la main pour faire une ronde ; etc. Pendant qu'elles s'amusent tranquillement, je discute avec Fred, qui tente avec succès d'allumer le barbecue. On parle du cas « Derrick » et de l'affaire « Trullemans ». — Car y a-t-il en ce moment dans le monde, mon cher Monsieur, des sujets plus sérieux, plus importants, plus graves que le cas « Derrick » ou que l'affaire « Trullemans » ? Pauvre Allemagne, pauvre Belgique ! Mais où va-t-on ?

Le technique de cuisson. — Fred a une façon très particulière de cuire la viande au barbecue. Il pose cinq saucisses ou brochettes sur le grill et, dès qu'apparaissent les premières hautes flammes provoquées par la graisse chaude tombant sur les braises rougeoyantes, il réserve les morceaux de viande dans un saladier et les remplace par cinq autres morceaux. Cela demande une concentration et une dextérité de tous les instants. Je m'inquiète : cette activité ne risque-t-elle pas de perturber notre fabuleuse discussion sur le cas « Derrick » et sur l'affaire « Trullemans » ? Le suspense est insoutenable.

L'éducation. — J'ai déjà remarqué, et ce sans poser le moindre jugement de valeur, qu'Anouchka et Mado n'étaient pas du tout éduquées de la même manière que Gaëlle. Sans doute dois-je souvent passer, aux yeux de Donna, pour un père dangereusement permissif, voire complètement inconscient ! — Exemples : il ne me viendrait pas à l'idée d'imposer à ma fille de terminer à tout prix son assiette lors d'un repas, ni de mettre en place des horaires rigides de jeu, de télévision, etc. — Ma façon de concevoir l'éducation est en fait directement héritée de celle que j'ai reçue au sein d'une famille qui, globalement, considérait très tôt les enfants comme des interlocuteurs dignes d'intérêt, sur un pied d'égalité avec les adultes, sans imposition d'une hiérarchie et d'une règle comportementale stricte. 

Le juron. — Gaëlle se fait mal en tombant d'un vélo et lâche, sans réfléchir : « Aïe ! Putain ! » Un peu plus tard, alors qu'elle joue à nouveau, seule cette fois-ci, sur le trampoline, je lui explique que ce n'est pas bien de prononcer ce genre de juron. Si je lui dis cela, ce n'est pas parce que je trouve que c'est mal de jurer dans l'absolu, mais plutôt parce que je trouve que c'est mal de jurer dans cet environnement-ci. Elle ne comprend pas, évidemment, et se perd dans des justifications sans fin alors que ce n'est nullement nécessaire : « Si j'ai dit cela, Papa, c'est parce que j'ai vraiment eu très mal ! »

Le jeu. — Donna aime la compétition et les jeux de stratégie, contrairement à Fred, qui n'est pas particulièrement intéressé par ce monde-là. Avec elle, je joue à Okiya, un nouveau petit jeu d'alignement de tuiles japonaises signé Bruno Cathala. C'est à la fois simple et subtil. Donna gagne quatre parties sur les six que nous jouons et, si je remporte la dernière manche, c'est simplement parce qu'elle est trop pressée de gagner.

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* Je viens d'apprendre à l'instant que le terme « cumulet » n'est pas utilisé dans toute la francophonie : c'est un belgicisme, synonyme de culbute ou de roulade. « Cumulet » est tellement courant en Belgique qu'il ne m'était même pas venu à l'esprit qu'il pouvait s'agir d'un régionalisme. (Un doute s'installe : tout ce que j'écris ne fleure-t-il pas le régionalisme pimpant ?)

samedi 23 mars 2013

Comprenne qui pourra

Comprenne qui pourra : 1 formule que l'on utilise à propos d'un sujet délicat, lorsqu'on ne veut (ou ne peut) s'expliquer davantage ; 2 formule élitiste placée en fin de phrase pour signifier aux lecteurs que seul un petit nombre d'initiés dotés d'une pénétration hors du commun sera capable, de par la nature sibylline du message, de comprendre celui-ci. — « Il y a, en effet, des eunuques qui sont nés ainsi du sein de leur mère, il y a des eunuques qui le sont devenus par l'action des hommes, et il y a des eunuques qui se sont eux-mêmes rendus tels à cause du Royaume des Cieux. Comprenne qui pourra ! » (Matthieu, 19:12) ; « Le canari restera un canari ; le pigeon voyageur, un pigeon voyageur ! Comprenne qui pourra. » (Hector-Antonin Serin, Le canari dans tous ses états : recueil d'aphorismes aviaires, vol. II, 1921.)

Rocket Man by Pearls Before Swine on Grooveshark

« My father was a rocket man.
He often went to Jupiter or Mercury, to Venus or to Mars.
My mother and I
Would watch the sky
And wonder if a falling star
Was a ship becoming ashes with a rocket man inside.

My mother and I
Never went out
Unless the sky was cloudy or the sun was blotted out,
Or to escape the pain,
We only went out when it rained.

My father was a rocket man.
He loved the world beyond the world,
The sky beyond the sky,
And on my mother's face,
As lonely as the world in space,
I could read the silent cry
That if my father fell into a star,
We must not look upon that star again.

My mother and I
Never went out
Unless the sky was cloudy or the sun was blotted out,
Or to escape the pain,
We only went out when it rained.

Tears are often jewel-like.
My mother's went unnoticed by my father for his jewels were the stars,
And in my father's eyes,
I knew he had to find
In the sanctity of distance 
Something brighter than a star.
One day they told us
The sun had flared and taken him inside.

My mother and I
Never went out
Unless the sky was cloudy or the sun was blotted out,
Or to escape the pain,
We only went out when it rained. »

(Pearls Before Swine, « Rocket Man », The Use of Ashes, 1970.)

vendredi 22 mars 2013

Si mon manteau connaissait mon plan...

En réunion à Bruxelles ce matin. Doëlle m'échange deux numéros de la série de BD Philémon, « Le Naufragé du "A" » et « Le Piano sauvage », contre Fredissimo, le meilleur de Fred (ou presque), un album retrouvé dans ma bibliothèque. — Solomon et Luc-Olivier peuvent oublier le format MARC 21 au profit du Dublin Core, et tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. — Deux consœurs historiennes/archivistes/documentalistes sont présentes, ainsi que ce cher Pieter, qui possède la particularité assez rare d'être à la fois historien et informaticien : après un renseignement pareil, allez encore me demander pourquoi je m'entends bien avec ce type !

Début d'après-midi à Namur. — À la sortie de l'école, Gaëlle me donne plus de détails sur cette histoire de reine Paola racontée hier au téléphone : « Il pleuvait et nous étions obligés de rester dehors pendant que les institutrices attendaient sous la tente. Je tremblais et je pleurais. C'est pour cette raison que la reine s'est avancée et m'a donné son bouquet de fleurs. » Un peu plus tard : « Il y avait une madame sous la tente qui nous regardait en riant alors que nous étions sous la pluie. J'avais envie de la tuer ! Ça ne se fait pas, tu ne trouves pas ? Ce n'était pas respectueux de rire sous une tente alors que nous, les enfants, nous attendions dans le froid. » — Ma fille a le sens de la justice (une bonne chose) mais elle parle une nouvelle fois comme dans The Village of the Damned.

Au café « Le Flandre », comme chaque vendredi ou presque (routine, routine), Gaëlle retrouve sa Nintendo 3DS. Le vieux monsieur de la dernière fois est à nouveau là. Il ne parle plus des « Dutroux et compagnie » mais tient un discours incohérent. Il me salue : « Bonjour Monsieur le Baron ! », me serre la main puis fait la bise à Gaëlle qui, étonnée, me demande si je le connais. « Nous nous sommes vus la dernière fois, vous vous souvenez ? me déclare-t-il.
— Oui, je m'en souviens très bien. Vous m'aviez parlé des bus qui klaxonnaient trop fort...
— Là, je dois y aller, mais la prochaine fois, on boira un verre ensemble !
— Ha bon ?
— Tic-tac ! Tic-tac ! Ah là là ! Moi je n'y connais rien à ces nouvelles technologies ! »

« Tout le monde m'offre des collations quand je suis dans la cour de récréation.
— Ha ?
— Oui... Surtout les garçons, si tu vois ce que je veux dire. »
(Ma fille est plus au courant que moi sur comment ça se passe.)

Sur le quai de la gare, en attendant le train, Gaëlle murmure quelques-unes des mélodies d'Ocarina of Time : la Berceuse de Zelda, le Chant de Saria, le Chant d'Epona, le Chant des Tempêtes, le Boléro du Feu, etc. Le train arrive. Avant d'y monter, un gars se tourne vers moi : « Excusez-moi... Votre fille est bien en train de chanter des musiques de Zelda, non ?
— Mais oui, tout à fait !
— Je suis un grand fan de Zelda !
— Eh bien, vous avez de très bons goûts !
— Mais comment connaît-elle Zelda aussi jeune ? »
La réponse « Il se fait que son père a lui aussi de très bons goûts » aurait fait belle impression, mais l'homme était déjà bien loin lorsque cette phrase m'a traversé l'esprit.

Dans le train bondé, je montre à Gaëlle le chiffre de Dorabella et lui explique en quoi consiste l'enjeu/le jeu : qu'il faut arriver à déchiffrer les symboles curvilignes qui équivalent sans doute chacun à une lettre. Ma fille me demande : « Peux-tu m'expliquer tes plans [sic] pour tenter de comprendre le message ? » Je lui résume donc le plus sérieusement du monde une partie de ce qui a déjà été entrepris (pas par moi spécialement) : la substitution de lettres, l'étude des points, l'analyse fréquentielle (expliquée de cette manière : « Si tu écris une phrase en français, est-ce que tu auras plus de "A" ou de "Z" ? ») et la question des roues éventuellement pivotantes. L'on pourrait croire que le plus drôle dans cette histoire réside dans le fait que Gaëlle me pose des questions très pertinentes, ou tente par elle-même de dessiner les roues que je viens de lui montrer, ou encore me sort des réflexions dignes d'une adulte (« Si je te donne des idées, Papa, si nous travaillons à deux, nous aurons de meilleurs résultats ! »), mais non : le plus drôle dans cette histoire, c'est le regard de plus en plus rond des deux adolescentes en face de nous. J'imagine presque leurs pensées : « Mais qui sont ces deux tarés ? » et ça me fait plaisir. Sans doute ma fille et moi avons joué une sorte de jeu de rôle, mais un jeu de rôle tellement crédible qu'il serait difficile, même pour nous, de le différencier de la réalité.

— Et puis, à la maison familiale en début de nuit, après que Gaëlle est partie au lit, ma mère m'apprend une des nouvelles les plus surréalistes de mon existence. —

dimanche 3 mars 2013

Canaris

« Nicolas Polutnik... Je le connais bien, ce gars, je le tutoyais : il assistait parfois au conseil d'entreprise lorsque j'étais secrétaire...
— Et il est comment, humainement parlant ?
— Bah ! C'est un patron, tiens ! »
(Discussion avec G. Evenvel, 2013.)

« (...) mais même dans sa petite cage, le canari a le choix entre la perche du haut et la perche du bas. Sait-il seulement qu'une cage beaucoup plus grande existe par-delà les barreaux ? »
(Hector-Antonin Serin, Ontologie du canari, 1926.)

Des semaines, des mois, des années même que je n'avais plus visionné un de ces débats télévisés du dimanche. Aujourd'hui, l'actualité régionale a raison de mon abstinence volontaire. Crise à Caterpillar, annonce d'une vague massive de licenciements : mon père regarde attentivement l'émission, non pas parce qu'il compte y apprendre quoi que ce soit mais simplement parce que des « gars de l'usine », dont le beau-fils de Greg (le collègue syndicaliste qui est venu jouer au bowling avec nous le 16 février dernier), y participent. Anecdote amusante : par la suite, le beau-fils en question, pas du tout rodé à la prise de parole en public, demandera à mon paternel de lui téléphoner afin d'avoir son avis sur ce qu'il vient de déclarer devant les caméras.

Ce débat n'est pas un débat : c'est un mauvais spectacle, un jeu de rôle qui donne l'impression qu'une véritable confrontation de points de vue se déroule en direct, alors qu'il n'en est rien. En scène : les acteurs politiques du jour et une présentatrice qui joue de temps en temps gentiment le rôle du procureur. On y parle des réformes qu'il faudrait (ou pas) faire passer, pour que la société soit un tout petit peu moins injuste, et des plans échafaudés pour « redynamiser l'économie ».

« Nous avons des stratégies pour redéployer la Wallonie » : cette déclaration d'un membre du parti socialiste aurait tout aussi bien pu être celle d'un libéral, d'un écolo ou d'un « centriste ». Tous les intervenants politiques de ce débat utilisent dans les grandes lignes le même langage issu de la même idéologie, celle qui parle constamment de compétitivité d'une région ou d'un pays, de compétences des individus et de marché de l'emploi, un langage hérité du monde de l'entreprise et qui a en ce moment le vent en poupe, au point de se retrouver dans la bouche de gens qui ne devraient normalement pas parler de cette manière.

Tout cela ne nous dit pas ce qu'un canari vient faire dans l'histoire, ni pourquoi je ne suis pas du tout satisfait du présent texte, ni pourquoi encore ce dernier se termine par une énième pirouette... — Un jour prochain, peut-être dira-t-on que la fatigue aura eu raison de moi ou bien que je n'ai rien pu proposer d'autre dans ce long journal qu'un éloge de la princesse Zelda ou qu'un article sur les canaris ?

vendredi 1 mars 2013

Alentour

« Tchiquer un coup ». — Pause à la Brasserie « Le Flandre » à Namur, avec ma fille, comme chaque vendredi après-midi (la routine s'installe déjà). Nous restons deux petites heures. Gaëlle ne décolle que rarement de sa Nintendo 3DS, de ses chips et de sa grenadine. J'en profite pour écrire et aussi pour noter en douce sur mon ordinateur les conversations alentour. À la table contiguë, trois hommes de l'âge de mon père n'arrêtent pas de parler de femmes et de sexe :
« Franchement, se vanter que tout le monde lui est passé dessus, pour une femme, ça ne le fait pas ! Ça ne donne vraiment pas envie ! Je suis désolé, mais c'est comme ça !
— J'avais une épouse qui faisait tout ce que je voulais sexuellement. Tout ! Par devant, par derrière, n'importe où... Tout ! Pourtant, à côté de ça, j'en ai baisé des laiderons ! Ha, j'en ai baisé, hein !
— Bah ! C'était un jeu pour toi, non ? »
Gaëlle relève la tête de sa console et me demande : « Papa ? Tu sais que la nuit, dans Zelda, quand on entend "Tututuuu !", ça veut dire qu'un oiseau va venir ? Et l'oiseau, il nous veut du mal... Mais seulement la nuit ! Le jour, il ne nous fait rien... C'est curieux, non ? »
À la table d'à côté, la discussion continue : « Un jeune couple aujourd'hui, c'est souvent n'importe quoi : elle va de son côté et lui va d'un côté différent ! Ils ne construisent plus rien ! Je suis désolé, mais un couple, ça se forme à deux ! Tu visites ensemble, tu fais des trucs ensemble, tu bâtis quelque chose ensemble... Mais non ! Maintenant, ils se voient seulement pour "tchiquer" un coup, et puis c'est tout ! Après, ils rentrent chacun chez eux pour mener seuls leur petite vie tranquille, satisfaits ! »

De l'Orval, par Osiris ! — À peine ce client a-t-il ouvert la porte de la brasserie qu'il demande au serveur s'il y a de l'Orval. « Hélas non, nous n'en avons plus ! Nous sommes à nouveau en rupture de stock ! », répond le serveur, qui tourne la tête vers notre table : « Ce monsieur m'a d'ailleurs posé la même question tout à l'heure... » Le client, un rien embêté, commande alors une Rochefort, s'installe à un mètre de moi et entame la conversation : « Les moines ne veulent pas en brasser plus ! Mais alors qu'ils arrêtent la distribution vers l'Amérique ! » ; « Au Colruyt, dernièrement, j'ai vu un homme qui en emportait trois casiers d'un coup ! Ça devrait être interdit ! » ; « Je suspecte certains cafés de m'affirmer qu'ils n'en ont plus mais d'en garder tout de même quelques bouteilles en réserve pour les bons clients... Si ça tombe, c'est également ce qu'ils font ici ! », déclare-t-il en lançant un regard suspicieux vers le comptoir.

Brel lu par Robin. — La nuit, chez mes parents. Gaëlle est au lit, mon père est absent, ma maman dort dans le divan du salon. Quant à moi, je travaille (un gros mot !) dans la salle à manger toute proche. Sur l'écran de télévision passe un spectacle de Muriel Robin que personne n'écoute, évidemment. Mais voilà que l'humoriste commence à réciter « Ne me quitte pas » et que je me mets à regarder malgré moi, intrigué, ce sketch intitulé « La lettre » : Robin y joue le rôle d'une femme qui reçoit une missive désespérée de son amoureux, transcription presque fidèle de la chanson de Jacques Brel. Ce sketch ne me fait absolument pas rire. En fait, Robin ne m'a jamais fait rire, sans que je ne puisse en expliquer la raison. Ici, c'est un tout petit peu plus évident : la façon dont elle déclame platement ce texte, sans aucune émotion (c'est ce qui est censé créer le ressort comique, je m'en rends bien compte !), contraste tellement avec le terrifiant jeu d'acteur de Brel sur scène que ça me consterne : c'est un peu comme si elle aspirait d'un seul coup tout le souffle de la chanson. — Chanson qui, soit dit en passant, ne doit pas du tout être comprise comme une ode à l'amour mais bien comme quelque chose de beaucoup plus cynique : l'histoire d'un homme qui serait prêt à s'aplatir complètement, jusqu'à devenir l'ombre d'une ombre (!), pour conserver sa moitié.

jeudi 28 février 2013

« Je ne suis pas sous le choc ! »

Échange déphasé. — De bon matin, à la gare de Bruxelles-Midi, chez mon habituel pourvoyeur de café, une cliente :
« Un café, s'il vous plaît !
— Pour boire sur place ?
— Pardon ?
— Vous voulez le boire ici, votre café, Madame ?
— Oui, oui, c'est pour moi ! »
Elle voit le vendeur préparer ledit breuvage dans une tasse en céramique et crie depuis le comptoir : « Non, non ! Le café, c'est pour emporter ! »

Restructuration. — Caterpillar Gosselies annonce la suppression de 1400 emplois et mon père, ouvrier sur une chaîne de montage de bulldozers au sein de cette entreprise depuis trente-neuf ans et des poussières, n'est pas du tout surpris. Voici l'analyse à chaud (légèrement remise en forme) de cet ancien délégué syndical FGTB qui, pour avoir siégé comme secrétaire au conseil d'entreprise pendant de très nombreuses années, connaît bien les rouages de l'usine : « Je ne suis pas sous le choc ! Je suis persuadé que le but poursuivi par le groupe est de se séparer des gens de mon âge à moindre frais en nous culpabilisant et en nous donnant le moins possible. Je dis cela car je sais que la prépension actuellement en place ne remporte pas beaucoup de succès et que les vieux, chers et peu rentables, ne partent pas. Nous avons d'ailleurs vécu une situation similaire en 1996... Le patron préfère toujours garder de jeunes ouvriers bon marché, prêts à reprendre le boulot sous n'importe quelles conditions et sans trop de formation. C'est aussi un appel au secours vers les politiques : Caterpillar a reçu il y a peu de grosses aides à l'investissement de la Région wallonne, mais ces aides sont liées à l'emploi, avec risque de remboursement en cas de non-respect. Je suis certain qu'ils ne rembourseront rien avec ce drame social. Tu verras ce que je te dis : les syndicats vont signer des prépensions de misère obligatoires et le patron aura obtenu ce qu'il veut, à savoir de jeunes travailleurs mal payés qui suivront les nouveaux systèmes de production... »

La guerre des sandwiches. — C'est ma collègue Wynka, amusée, qui me fait remarquer la présence de cette nouvelle pancarte fléchée sur le trottoir en face de notre bureau : « La seule vraie sandwicherie ! », y est-il inscrit au feutre, « Quatorze ans à votre service ! Préférez l'original à la copie ! » L'explication est à chercher du côté de cette seconde sandwicherie toute proche qui, apparemment, aurait été ouverte par une ancienne employée de la première et s'amuserait à proposer exactement les mêmes produits. — Qui eût cru qu'en ces temps de crise, l'espionnage industriel gagnât même le monde des sandwiches ?

Boule & Bill. — Le soir, à l'appartement, en compagnie de Mary et de Vivi, je parle d'une critique expéditive et négative de Hugues Dayez, récemment relayée par Carmela, à propos du nouveau film Boule & Bill (qui, en effet, semble atrocement nul) : excepté « le "Tintin" de Spielberg et le "Astérix" de Chabat », écrit-il, « la liste des adaptations de classiques de la bande dessinée belge et française ressemble à un champ de navets. » Voilà que Dayez se met à nouveau à divaguer et à placer dans le panier des bonnes adaptations cinématographiques le premier « Tintin » de Spielberg, alors que ce film est (je persiste et signe) le pire des navets : un navet que l'on a fait pousser avec beaucoup de moyens techniques et financiers, mais un gros navet tout de même. « C'est clair que ce film était une belle daube ! », approuve Vivi, se rappelant non sans sourire le summum du ridicule qu'est le combat final de grues. « Et je suis presque certaine, continue-t-elle, que Hugues Dayez ne l'a pas aimé non plus, en fait ; qu'il a été obligé par la RTBF d'en faire une critique positive ; que c'était ça ou la porte ! » (Je ne suis pas convaincu.) — Au paragraphe suivant, le chroniqueur explique que Roba lui aurait confié qu'une des erreurs de sa carrière avait été l'album Globe Trotters (le seul de Boule et Bill à proposer une histoire suivie et non une série de planches indépendantes les unes des autres). Est-ce possible ? Globe Trotters, une erreur ? Cet album qui a bercé ma petite enfance, que j'ai lu des centaines de fois, avec ces cases hilarantes où le pauvre et stressé John-Cadre d'Hinnamich regarde sa montre ? À chaque fois que je discute de Boule et Bill avec une connaissance (oui, oui, il m'arrive de discuter de Boule et Bill avec une connaissance), c'est, jusqu'à maintenant, toujours cet album-là qui est mentionné en premier ; c'est justement cet album-là qui apparaît comme le plus marquant de la série ! (C'est à n'y rien comprendre.)

samedi 23 février 2013

Le forestier circonspect

Roland Emmerich, sors de ce rêve ! — De l'autre côté de la grande fenêtre, les ténèbres menaçantes sont entrecoupées par de brefs et curieux éclairs qui irisent le ciel et se reflètent sur la cime des arbres en face de la maison familiale. Ma mère frissonne avant de fermer les rideaux. Ma fille, assise bien droite dans le divan, est tétanisée : « Que se passe-t-il, Papa ? » « Je ne sais pas, Gaëlle. Personne ne le sait ! » Mon père allume la télévision : « ... ceux qui nous rejoignent à l'instant, je répète la nouvelle du jour : une structure inconnue d'une dimension gigantesque est suspendue en ce moment au-dessus de la ville de Charleroi. Ses effets se font sentir à une vingtaine de kilomètres à la ronde. Des interférences... » Puis les lumières de la maison se mettent à faiblir et à mourir. Panne d'électricité. Un vrombissement assourdissant me vrille les tympans et, dans les nuages, les éclairs redoublent d'intensité... et je me réveille ! Pendant quelques secondes, je me demande comment j'ai pu m'endormir au beau milieu d'une situation pareille, puis je me souviens que cette apocalypse n'était que de l'ordre du cauchemar.

« Zelda ! » — Dès que je me lève, Gaëlle accourt vers moi et me tend sa Nintendo 3DS : « Zelda ! », réclame-t-elle, joyeuse, à la manière d'un bébé qui apprend à parler. Elle veut à nouveau me regarder jouer à The Legend of Zelda: Ocarina of Time. L'histoire commence le 3 novembre 2012, date à laquelle ma fille a compris qu'il était aussi amusant de regarder quelqu'un passer son temps sur un jeu vidéo que d'y jouer soi-même. Depuis lors, je suis condamné à jouer à sa place. J'aurais terminé Ocarina of Time depuis longtemps si Gaëlle n'avait pas effacé la première sauvegarde à l'occasion d'une mauvaise manipulation et si le professeur Layton ne m'avait pas détourné du chemin semé d'embûches tracé spécialement pour moi par le vénérable Arbre Mojo. Aujourd'hui, samedi 23 février 2013, « nous » attaquons enfin la noire forteresse retranchée de Ganondorf. Et demain, le combat final avec ce seigneur diabolique aura lieu ! (Mais, me rétorquera-t-on à raison, qu'est-ce qu'on en a à battre, n'est-ce pas ?)

Le chêne. — Parmi les principales critiques que l'on pourrait émettre à l'encontre du présent journal, la suivante : que, en raison notamment de leur quotidienneté, les articles et les paragraphes s'enchaînent sans que ne soient jamais précisées leur importance et leur hiérarchie au sein de l'ensemble. — Tout se vaudrait-il donc ? Absolument pas ! Considérons plutôt ces bouts de texte comme des fiches dont l'essentiel (si essentiel il y a) ne pourra seulement être décidé que dans une dizaine d'années tout au moins. — Ou encore comme une forêt qui vient d'être plantée par un impénétrable forestier circonspect : on ne peut dire aujourd'hui à quel endroit pousseront les arbrisseaux ni à quel autre poussera le chêne, ni même d'ailleurs si ce dernier poussera un jour.

samedi 16 février 2013

« Nobody fucks with the Jesus! »

Un samedi soir au bowling, avec Gaëlle, mes parents, Lazlo, Greg (un collègue de mon père), Stefan et Piotr (ses deux petits-enfants, plus ou moins du même âge que Gaëlle). Les trois gamins jouent sur la première piste, dont les rigoles ont été astucieusement supprimées grâce à deux traverses (les bumpers, dans le jargon). Ma mère, Greg et moi jouons sur la deuxième piste, sans bumper (faut pas déconner). Mon père ne joue pas, évidemment. Lazlo non plus.

(Non, je n'ai toujours pas eu le temps de débuter mes cours avec ma toute nouvelle boule — de bowling — et je suis donc toujours aussi nul !)

Piotr commet une grave erreur : il s'élance sur la piste et dégomme une seule quille alors que c'est encore à Gaëlle de jouer ! Mon dieu, que faire ?
« Tu n'as qu'à lancer une boule à sa place, pour rééquilibrer ! lui propose ma maman.
— Mais ça ne rééquilibrera rien du tout, se plaint Gaëlle, parce que nos points seront inversés ! »
Misère ! Ma fille est très procédurière. (À qui donc ressemble-t-elle ?)
« Ce n'est pas un championnat du monde, Gaëlle... Tu t'en remettras !
— Mais ce n'est pas juste ! »
C'est Greg qui trouve la solution : « On va noter vos points et à la fin de la partie, on les inversera. »
Satisfaction. Elle retourne sur la piste. Ouf !  

(Pourquoi de jeunes malpolis s'installent-ils toujours à côté de nous et s'élancent-ils en mordant sur notre espace de jeu ? Existe-t-il pour eux un monde au-delà de leur groupe et de leur ridicule casquette ? Et puis, est-ce que je suis en train de devenir un vieux con ? — Très certainement, oui ! Mais tu étais déjà un vieux con à treize ans, alors tout va bien !)

À chaque fois que Stefan fait un bon score, Gaëlle exulte.
« Tu es contente quand il marque des points ? C'est bien, ça : c'est très fair-play !
— En fait, non. On fait équipe, lui et moi, donc s'il gagne, je gagne aussi ! »
Stratégie.

(Pourquoi ces pistes de bowling se transforment-elles toujours en pistes de danse à neuf heures du soir ? Et pourquoi faut-il que le volume musical soit constamment si élevé ? — C'est une question d'alignement : tous les grands bowlings neuneus du pays se transforment en « chose à faire avant d'aller en boîte » ; il faut donc que ce bowling rural se transforme lui aussi en « pré-quelque chose ». Suis-je en train de devenir un vieux con ? — Oui, oui, mais tout va bien !)

Le serveur n'a pas changé depuis vingt ans. Nous reconnaît-il seulement ? Nous étions des habitués, avant que les aléas de la vie ne m'emmènent loin de mon foyer, vers la capitale, telle une graine de pissenlit emportée par les vents nordiques et glacés, bla-bla-bla. Passons. Ledit serveur est extrêmement désagréable : il reste au comptoir, arborant un air hautain et désabusé, attend les commandes, veut qu'on le paie tout de suite... Peut-être en a-t-il marre de s'impliquer dans ce boulot depuis des décennies ? Sur le chemin de la maison, mon père est fâché : « Je lui ai fait un grand signe de la main en guise d'au revoir et il m'a regardé avec ses gros yeux écarquillés, sans un geste, sans une réponse ! Je vais leur écrire, moi, aux patrons de ce bowling, que si jamais ça continue comme ça, on ne viendra plus !
— Tu vas écrire aux patrons pour te plaindre de leur employé ? s'exclame ma maman. Toi, un syndicaliste ? Ha-ha, je l'crois pas ! Ha-ha ! »

vendredi 15 février 2013

Un miroir !

Volière. — Centre commercial « La Folie Douce » à Auvelais. Je me rends au « Pays des merveilles » avec Gaëlle et mon papa. Ça ressemble à une énorme volière d'intérieur s'étendant sur plusieurs étages, mais c'est en réalité un grand parc de récréation pour les enfants. Chaque moutard s'acquitte d'un droit d'entrée puis court s'amuser des heures entières à l'intérieur d'un système d'escaliers, de toboggans, de tunnels et de cordages... Pendant ce temps, les parents s'installent à l'une des tables entourant cette « giga-structure » et attendent. Et ils attendent, attendent et attendent encore ! Ils attendent des heures et des heures ! Ensuite, après avoir attendu des heures et des heures, ils attendent encore une heure. Heureusement, il y a de l'Orval. Heureusement aussi, le commerce d'à côté est une grande librairie-papeterie du nom de « Délivrez-vous ».

« Délivrez-vous ». — Au moins dix exemplaires d'Un sentiment plus fort que la peur, le tout nouveau roman de Marc Levy, reposent sur un présentoir à l'entrée de la librairie : une éphémère vision d'horreur que je m'empresse de contourner. Plus loin, dans le petit rayon « Sciences humaines », je suis par contre très surpris par la qualité de ce qui y est présenté : six livres de Nietzsche, dont une luxueuse traduction de son Zarathoustra, mais aussi De l'inconvénient d'être né de Cioran, Surveiller et punir de Foucault, La Stratégie du choc de Naomi Klein, des essais sur la science-fiction, des livres de vulgarisation sur le Cosmos...
« Je peux vous aider, Monsieur ? »
(Je me retourne : c'est un des libraires du magasin, un peu plus jeune que moi.)
« Non, ça ira, merci ! Enfin... Si, tout compte fait ! Je me demandais... Est-ce que vous avez aussi un rayon "Sciences exactes" ? »
(Je ne sais absolument pas pourquoi je pose cette question.)
« Hélas non ! Nous n'avons pas assez de demandes pour en ouvrir un...
— J'avais espéré, en voyant ce très bel espace "Sciences humaines"...
— Oui, c'est moi qui choisis personnellement les livres de ce rayon : j'adore Nietzsche ! »
Et voilà que nous discutons pendant plus d'une demi-heure ! Il est, dit-il, amoureux du style poétique du philosophe à la belle moustache. Il m'explique qu'il avait en librairie Le Monde comme Volonté et comme Représentation de Schopenhauer mais qu'il a réussi à le vendre, et aussi qu'il possède dix éditions différentes de Voyage au bout de la nuit à son domicile. Dans le rayon Fantasy/Science-fiction, la seule série complète en vue est le Cycle de Dune : « Fantastiques romans ! », me lâche-t-il avant de m'en présenter deux autres : Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworski et Les Lames du Cardinal de Pierre Pevel. Il m'emmène ensuite dans un autre rayon pour me parler de Ce qui est en haut de Gilles Haumont (« L'intrigue est ridicule mais certaines des thématiques abordées sont intéressantes »). Il termine la conversation par « Tiens, est-ce que vous avez déjà lu Lovecraft ? » — Ce libraire n'est pas un homme : c'est un miroir !

Écartèlement. — Enfin de retour à « la volière », mon père part à son tour se dégourdir les jambes aux alentours du complexe. Je lis le premier chapitre de Surveiller et punir de Michel Foucault (que je viens d'acheter, on l'aura compris) pour... hem... passer le temps. Ce livre débute par une scène particulièrement atroce, presque insoutenable même : le supplice de Damiens, condamné à être torturé, écartelé et enfin brûlé pour tentative d'assassinat sur Louis XV... Le démembrement commence à l'aide de quatre chevaux, mais ça ne fonctionne pas. On réessaie avec six, toujours sans résultat. Après de longues heures de souffrances, les bourreaux finissent par lui entailler les cuisses puis les bras à l'aide de couteaux... La procédure est citée en entier et aucun détail ne semble avoir été laissé dans l'ombre. Je relève la tête de mon livre, dégoûté, et — horrible analogie ! —, à dix mètres de moi, à l'intérieur de la structure de jeu, je vois quatre enfants s'amuser à en soulever un cinquième, chacun le tenant par un membre !

Le clown écarlate. — « Papa, j'ai peur que le clown écarlate vienne me chercher pendant la nuit ! Normalement, il ne fait rien aux enfants sages, mais il paraît qu'il est très méchant avec ceux qui ont fait des bêtises ! » Où donc a-t-elle été chercher une histoire pareille ? Petite recherche Internet... Ha, j'ai compris !

dimanche 10 février 2013

Le tour de la journée en 80 mots, épisode VII

« L'humanité est une clientèle. Derrière les drapeaux et les flammes, derrière les héros et les aides, derrière toutes les patries un autel est érigé, devant lequel la science pieuse se tord les mains : Dieu a créé le consommateur ! » (Karl Kraus, Die Fackel, n° 404, 1914, p. 5 [traduit et cité par Jacques Bouveresse].)

Gaëlle m'attend le soir chez mes parents. « Papa ! », me crie-t-elle, enthousiaste. Quel accueil ! Veut-elle que je la serre fort dans mes bras ? Non : elle veut que je joue à Zelda. — Un colis m'attend : du Karl Kraus, du Karl Kraus et un traité de Jacques Bouveresse sur... Karl Kraus ! Cet Autrichien radical est plus critique envers le journalisme que le plus retors des critiques : il veut voir crever la presse la gueule ouverte (ha, quel homme !).

samedi 26 janvier 2013

Gwendoline & Nosferatu

Que se passe-t-il aujourd'hui ? Pas grand-chose... Je suis chez mes parents pour le week-end. Gaëlle, qui se remet lentement d'un état grippal, joue la chasseresse sur World of Warcraft pendant que j'avance dans cette nouvelle aventure du Professeur Layton. Je passe une heure chez ma grand-mère, je lis, je me repose, je mange... La routine... Une ombre au tableau : mes parents n'ont pas été réapprovisionnés en café et sont obligés de... rationner ! Heureusement, il reste les expressos préparés par mon père.

L'histoire du soir. — Racontée à Gaëlle : l'histoire d'une fée du nom de Gwendoline, amoureuse d'un vampire du nom de Nosferatu (pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ?). Gwendoline, malgré l'interdiction formelle de sa mère, profite de la nuit pour s'envoler vers la Transylvanie, afin de retrouver son bien-aimé. Elle vole trois jours et trois nuits jusqu'au sinistre château de Nosferatu, mais lorsqu'elle frappe à la porte de ce dernier, elle tombe sur un majordome contrit : « Hélas ! Mademoiselle arrive trop tard : Nosferatu est mort hier ! Les villageois sont montés jusqu'ici avec des flambeaux et ont assassiné mon maître d'un coup de pieu dans le cœur. Ils ont enterré sa tête dans le jardin et brûlé son cadavre au hameau dans un grand feu de joie ! » Alors, la fée pleure sans discontinuer pendant deux jours et deux nuits, mais le troisième jour, elle prend une terrible décision !
« Elle rentre chez sa maman ? demande Gaëlle.
— Oh que non ! Elle décide de se transformer en fée noire et de se venger...
— Se venger ?
— Oui. Elle jette un sortilège sur tout le village, hommes, femmes, enfants, vieillards, sans aucune distinction... "Puisque que vous avez tué cruellement mon amoureux", ricane-t-elle, "soyez à votre tour des proies !" Et elle les transforme tous en vampires déchus, condamnés à être pourchassés par les habitants des autres villages alentour...
— Mais le vampire qu'ils ont tué... Nosf... Nosferatu... Il était gentil ou méchant ?
— Oh, "gentil" n'est peut-être pas le bon terme, mais en tout cas, c'était un vampire pacifique. Ça faisait très longtemps qu'il n'avait plus mordu un cou pour boire du sang...
— Donc ils l'ont tué pour rien ?
— Oui... Mais tu sais, les villageois n'aiment jamais les vampires, c'est bien connu...
— Moi, à la place de la fée, je les aurais transformés en crapauds ! »

jeudi 3 janvier 2013

Chiny, sixième jour

Ce jeudi, vers trois heures du matin. Léandra et Andrew sont depuis longtemps partis se coucher. De mon côté, comme d'habitude, je veille. Comment dormir de toute façon ? Il y a dix heures à peine, nous avons vu nos noms gravés sur trois pierres tombales dans un des coins du cimetière. — C'est vrai que la plupart des tombes chiniennes sont occupées par les mêmes familles, à l'exception notable de cette « zone réservée » comprenant vingt-quatre pierres tombales grossièrement taillées... Sur les trois dernières pierres de la quatrième rangée de cet étrange parterre, se trouvent nos noms ainsi que nos présumés lieux et dates de naissance et de mort. Alors que les vingt-et-une premières tombes sont aujourd'hui scellées, les trois dernières sont béantes, attendant encore un occupant.

« N'y a-t-il pas un épisode plus ou moins similaire dans Les Cigares du Pharaon, sauf qu'il s'agit de sarcophages ? » avait demandé Andrew, en voyant pour la première fois les tombes vides.

« Ce qui est amusant, avait constaté Léandra peu après, c'est que sur ces vingt-quatre pierres tombales, il est à chaque fois inscrit "Bruxelles" comme lieu de naissance.
— Amusant ?
— Oui, c'est amusant ! D'après ces pierres, nous sommes tous Bruxellois de naissance ! »

« Hé ? Vous avez vu ? "Hamilton L. Evenvel. Bruxelles, 10 janvier 1980-Chiny, 1er janvier 2013". Ils connaissent ma date de naissance ; par contre, ils se sont gourés non seulement sur mon lieu de naissance mais aussi sur ma date de mort !
— Espérons qu'ils se soient également trompés pour Andrew et moi. Notre décès est prévu pour après-demain, le 4 janvier 2013 ! »

 * * *

Vers trois heures du matin donc, seul, dans la salle à manger du gîte. Sur la table, sont étalées les trois photographies et la lettre anonyme ; sur mon ordinateur, les clichés pris aujourd'hui par Léandra au cimetière. À partir des indices dont je dispose, j'essaie de placer chaque élément dans de jolis petits tiroirs mentaux bien compartimentés. — Nous avons subi ces péripéties depuis le début ; cette nuit, je veux devenir maître des événements, trouver une logique à tout cela, reconstruire une partie du puzzle.

Je récapitule. — Mercredi 26 décembre 2012, soit trois jours avant notre départ pour Chiny, Andrew reçoit le premier indice. Y sont mentionnés un lieu précis (l'hôtel des Comtes de Chiny) et une menace (« Vos jours seront comptés »). C'est un paradoxe : d'un côté, la photo nous attire mais de l'autre, le message nous repousse ; autrement dit : l'expéditeur désire que nous venions à Chiny mais nous met dès le début en garde contre les dangers qui nous attendent.

Cet indice nous conduit de manière évidente à l'hôtel des Comtes de Chiny, où nous recevons la deuxième photo, celle du pont Saint-Nicolas. La nuit suivante, sur ce dernier, au niveau de la stèle, un "agent" (un homme en habit de moine cistercien) nous attend et donne à Andrew une troisième photographie représentant la chapelle Notre-Dame, non sans avoir auparavant fait référence à de mystérieux « Omonoks ». Trois conclusions s'imposent : 1) plusieurs individus sont impliqués dans la distribution des indices-photographies (au moins ce « moine » et le serveur de l'hôtel) ; 2) ils ne semblent pas malintentionnés ; 3) ils ont le sens de la mise en scène (pourquoi cet épisode du pont si ce n'est pour nous impressionner ?).

Peut-être aurions-nous dû directement enquêter sur le site de la chapelle Notre-Dame, comme le suggérait la troisième photographie, mais nous avions alors d'autres chats à fouetter (ou plutôt : ils avaient une biche à préparer) et avons donc laissé cet indice de côté.

Dans la nuit du Nouvel An, Monsieur Cailloutard mentionne à nouveau ce bâtiment ecclésial autour duquel toute l'intrigue semble graviter. Et comme tous les habitants cette nuit-là, notre propriétaire paraît complètement paniqué à l'idée qu'une lumière puisse ne fût-ce que voler au-dessus de la chapelle Notre-Dame. Le lendemain, il nous rend visite pour s'expliquer. Durant la petite discussion qui s'ensuit, nous apprenons qu'il est au courant des indices que nous avons reçus et que nous ne sommes pas les premiers Bruxellois à recevoir ces photographies (le cimetière lui donnera raison). Pour finir, il nous propose d'oublier cette affaire et nous donne quelques idées de promenades. Est-ce une coïncidence si, le même jour, un « moine noir » essaie de me précipiter dans le vide, du haut de ce rocher du Hat que Monsieur Cailloutard nous avait hautement conseillé ?

Je suis convaincu qu'il y a au moins deux forces en présence dans cette ville — deux clans antagonistes : d'un côté celui à l'origine des photographies et des indices, qui semble avoir besoin de nous ; de l'autre, celui des mystérieux Omonoks, qui sont sans aucun doute à l'origine de la tentative d'assassinat du rocher du Hat et qui, selon toute vraisemblance, occupent la chapelle Notre-Dame. Est-ce l'entrée de leur repère que nous avons découverte hier soir derrière la Pietà ?

* * *

Aujourd'hui, aux alentours de midi, mes parents, ma grand-mère et ma petite cousine Chelsea débarquent à Chiny pour une courte journée en notre compagnie. Pour le dîner, nous mangeons des pipes gaumaises et un délicieux pâté provenant de la boucherie Quintin, accompagnés de fromage et de salade. Début d'après-midi, nous nous rendons au bar de l'hôtel des Comtes de Chiny. Là, le groupe se sépare : ma grand-mère et moi restons au bar tandis que tous les autres partent en balade le long de la Semois.

Le serveur se trouve dans une autre pièce du grand bâtiment hôtelier. Nous sommes les seuls clients. Je profite de la présence de ma vieille grand-mère pour lui poser une question qui me trotte dans la tête :
« Bobonne, as-tu déjà entendu parler des Omonoks ?
— Les Omonoks ? Tu veux parler des moines noirs ?
— Oui ! Tu les connais ?
— Pardon ?
— Tu connais les Omonoks ?
— Les Omonoks... Les moines noirs... Oui, oui, bien sûr.
— Ha ben ça...
— Feu ton grand-père a eu affaire à eux, dans le temps, à la carrière d'Aisemont.
— Hein ?
— Je t'ai déjà raconté l'épisode où ton grand-père a failli mourir broyé par un concasseur, lorsqu'il travaillait à la carrière à chaux d'Aisemont ? Qu'il a eu la vie sauve uniquement parce ce qu'il s'est cramponné à l'une des chaînes de la machine ?
— Oui, je connais cette histoire.
— Et celle où un camion lui a foncé dessus, lui écrabouillant une partie de la trachée ?
— Oui, je la connais aussi. À chaque fois, il a eu une sacrée chance de rester en vie !
— C'est à chaque fois un Omonok qui a fait le coup. 
— Quoi ?
— Pardon ?
— Tu viens de dire que "c'est à chaque fois un Omonok qui a fait le coup".
— Oui, les Omonoks ont essayé de tuer à plusieurs reprises ton grand-père.
— Mais Bobonne, c'est quoi, un Omonok ? »
Plutôt que de répondre directement à la question, elle continue son histoire :
« Ton grand-père avait eu la très mauvaise idée de vouloir se mêler de leurs affaires, tu vois. Alors, comme toujours dans un cas pareil, ils essaient de te tuer, hein, mais sans qu'on puisse remonter jusqu'à eux. Ils te foncent dessus en voiture ou bien te poussent dans un concasseur ou dans un ravin...
— Mais...
— Hamilton, mon petit-fils préféré, jure-moi que jamais tu ne te mettras en travers du chemin d'un Omonok !
— Euh, d'accord !
— Juré ?
— Juré ! »

Au coucher du soleil, le bar se remplit de Flamands revenant de leur randonnée journalière. Ma grand-mère reprend alors une conversation beaucoup plus routinière : « Il paraît qu'en Gaume, le microclimat est très favorable par rapport au reste du pays... » Notre groupe de promeneurs revient au bar après une balade d'une heure environ et c'en est définitivement fini de la discussion sur les Omonoks...

* * *

Le soir, Léandra, Andrew et moi sommes de retour à l'hôtel des Comtes de Chiny, cette fois-ci pour un repas dans le restaurant gastronomique : nous optons tous les trois pour le délicieux « Menu du Marché » : crème de panais en amuse-bouche, quiche au Cantal ou terrine de chevreuil en entrée, civet de marcassin en plat principal, le tout arrosé par un très bon Minervois rouge. Ensuite, ils mangent un dessert pendant que je déguste un plat de fromages.

Je prends un café puis nous payons l'addition. Nous nous apprêtons à prendre le chemin du gîte lorsque la serveuse nous intercepte : « Excusez-moi... L'un de vous s'appelle-t-il Hamilton ?
— Oui, c'est moi.
— L'un de vos amis m'a demandé de vous remettre ceci. »
Elle me tend une photographie.
« Ha non ! »
Je repousse sa main d'un geste brusque.
Hamilton, mon petit-fils préféré...
« Il a insisté pour que vous la preniez, Monsieur... »
... jure-moi que jamais tu ne te mettras...
« Qu'il aille se faire voir ! »
... en travers du chemin d'un Omonok !
« Mais... »
Juré ? Juré !
« Laissez-nous tranquilles, merde ! »

Je la bouscule et sors de l'hôtel, énervé, suivi par mes deux amis.
« Pourquoi n'as-tu pas pris la photo ? me lance Andrew, intrigué.
— Parce que je n'ai pas envie de finir écrabouillé.
— La statue en haut de la grange, sur cette photo jaunie que tu n'as pas prise, c'était saint Martin, non ? »

mardi 25 décembre 2012

Glouglou

Rêve de poissons d'argent. — Chez mes parents. Ma chambre et celle de ma fille sont toutes les deux infestées par des lépismes, ces petits insectes qui ressemblent à des vers et qui se faufilent d'habitude dans les pièces humides des maisons. Ils grouillent par milliers... Les écraser ne sert à rien car dès qu'un vide se forme sur le parquet après y avoir posé et relevé un pied, d'autres de ces bestioles le comblent aussitôt. Ma mère nous explique qu'on ne peut rien y faire et qu'il va falloir que nous dormions dans nos lits respectifs en compagnie des poissons d'argent. « De toute façon », m'assure-t-elle, « ils sont inoffensifs ! », et je me réveille !

« Moi, je crois en Dieu ! » — Gaëlle n'en démord pas : elle croit en Dieu et en Jésus : « Maman m'a mise au cours de morale mais moi, je voudrais aller en religion catholique ! » Dans une famille athée depuis au moins deux générations, tant du point de vue paternel que maternel, la déclaration a de quoi surprendre ! — Ma fille va à contre-courant, elle incendie déjà ses aînés : c'est une très bonne chose. D'ailleurs, si elle s'était déclarée mécréante d'emblée, je me serais méfié.

Repas de Noël. — Ma grand-mère et Lazlo (le meilleur ami de mon père) participent à ce repas de Noël chez mes parents. Au menu : un simple velouté de tomates, des chaussons au potiron et à la feta (très bons et très simples à réaliser, je le note) ainsi que, en plat principal, la traditionnelle dinde. — Pourquoi ? Pourquoi faut-il donc qu'il y ait à chaque fois ce « gros poulet » répugnant (esthétiquement parlant) ? Arrivé à ce moment du repas, je n'ai déjà plus très faim et ce pauvre dindon m'achève complètement ; il me nargue avec ses os à décortiquer et la complexité de son corps jadis glougloutant... Un blanc pour moi, merci, comme ça je suis certain de ne pas tomber sur de l'immangeable ! — Enfin, arrive le dessert : des choux à la crème garnis de framboises et de chocolat fondant, préparés par mon père. Retour à la délicieuse simplicité !

Belote. — Bobonne est partie se reposer ; Gaëlle regarde la télévision. Nous sommes quatre adultes ; le moment rêvé pour une belote ! Ha, que j'aime ce jeu de cartes ! À chaque fois que je joue à la belote, j'ai envie de partager tout ce qu'elle représente pour moi (j'ai déjà essayé), mais c'est peine perdue : seule une personne qui a connu elle aussi ces veillées nocturnes estivales avec huit cartes en main pourra sans doute appréhender ce que je veux dire. — Dès qu'on cerne ce jeu et qu'on sait quelle carte jouer (autrement dit dès que c'est un tant soit peu automatique), la partie se déplace ; elle trouve son intérêt ailleurs : dans la complicité des partenaires et dans la bulle sociale formée par ce groupe de quatre joueurs. Le jeune Schopenhauer considérait le jeu de cartes comme une des manifestations les plus visibles de l'ennui en ce monde, mais en ne focalisant sa pensée que sur cet aspect-là du jeu, il en a sans doute loupé un autre, primordial... Oui, peut-être joue-t-on aux cartes pour passer le temps (pour ne pas succomber à l'ennui), mais on y joue aussi pour se retrouver.