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jeudi 2 mai 2013

En chaussettes

La disparition. — Cinq heures de l'après-midi, au travail. Je regarde sous mon bureau, là où elles se trouvent la plupart du temps : rien. Je vais jeter un œil dans la salle de lecture, avant que le conseil d'administration ne débute : rien. Je retourne dans mon bureau, cherche partout, y compris dans les endroits les plus improbables (comme au-dessous du percolateur) : rien.
Je me tourne vers Wynka : « Je ne retrouve plus mes chaussures !
— N'importe quoi !
— Non, je te jure : mes chaussures ont disparu ! »
Je me mets à paniquer : si quelqu'un les a volées, comment vais-je faire pour retourner jusqu'à mon appartement, à Bruxelles ? Vais-je devoir marcher en chaussettes sur le trottoir jusqu'à l'arrêt de bus, puis jusqu'à mon train, puis jusqu'à mon tram, puis jusque chez moi ? J'imagine la discussion, sur le quai de la gare : « Pourquoi vous promenez-vous en chaussettes, Monsieur ?
— Laissez-moi vous expliquer : dès que j'arrive au bureau, j'enlève mes chaussures et je passe ma journée en chaussettes. Mais aujourd'hui, au moment de récupérer mes chaussures, je me suis rendu compte qu'elles s'étaient envolées. Pfiut ! Envolées ! C'est cocasse, n'est-ce pas ? »
Je retourne dans la salle de lecture, où j'explique à d'autres collègues, entourés de membres du conseil d'administration, que je ne retrouve plus mes chaussures. C'est fantastique : tout le monde sait maintenant que je me balade en chaussettes au bureau. Prise de pitié, Christiane finit par me rassurer : « Okay, c'est bon Hamilton, je vais te montrer où nous les avons cachées !
— Quoi ? Vous avez caché mes chaussures ?
— Hé ! C'était une idée de Lodewijk ! C'est lui qui les a vues sous ton bureau et qui m'a dit : "Oh, allez, cache-les, cache-les" ! »
Voilà pourquoi j'aime ce boulot : pour l'atmosphère !

Aura. — En début de soirée, avec Alizé et Pat, j'assiste à nouveau à une conférence-débat « Philo » au théâtre Marni. Le sujet tourne toujours, mais de manière plus lointaine cette fois-ci, autour du même aphorisme de Nietzsche : « Nous avons l'art pour ne pas mourir de la vérité » (voir ici). Le conférencier s'intéresse entre autres au concept d'aura développé par le philosophe allemand Walter Benjamin, notamment dans son essai L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique (1936). L'aura, d'après Benjamin, est ce qui fait qu'une œuvre d'art est unique, authentique : c'est un « ici et maintenant » dont seul l'original est pourvu. L'arrivée de techniques permettant la reproduction massive d'œuvres (comme la photographie et, surtout, le cinéma) marque l'affaiblissement de l'aura et transforme radicalement la façon dont l'art peut être perçu : après une dimension religieuse et culturelle, l'œuvre d'art a acquis, avec la reproductibilité, une dimension politique. (J'ai résumé, trop sans doute.)

Petit monde. — C'est vraiment un tout petit monde que ces conférences « Philo ». Elles sont ouvertes à tous mais ne touchent, par la force des choses, qu'un public très restreint. La plupart des gens présents dans la salle semblent se connaître, s'apprécier et partager de nombreux points de vue communs sur le monde. J'ai l'impression d'être déphasé avec le milieu, comme souvent.

Au Pantin. — Seconde partie de soirée, seul au café « Le Pantin », à quelques mètres de la place Flagey. Je lis, pour passer le temps, le chapitre 41 du tome II du Monde comme volonté et représentation d'Arthur Schopenhauer intitulé « Sur la mort et son rapport à l'indestructibilité de notre essence en soi » (tout un programme !). Schopenhauer est un excellent observateur désabusé : je lis sa métaphysique en soupirant, mais j'aime ses observations. (Il faudra que j'en reparle une autre fois.) — Amy et Zapata arrivent vers onze heures du soir. Ils reviennent d'un concert de ska-punk progressif canadien qui se tenait au Magasin 4. Flippo ne les accompagne pas : il a tout récemment « marché sur une vis placée malencontreusement verticalement sur le trottoir... La vis a traversé sa godasse et on a dû l'emmener aux urgences. » — Nous prenons quatre tournées, discutons de plein de choses (je ne me souviens plus des sujets de conversation), puis je prends un taxi. Je ne sais pas quelle heure il est. Deux heures du matin ? Je pense que... euh... je suis un peu saoul.

lundi 22 avril 2013

731

Bougies. — Juste avant le 22 avril 2012, j'avais fêté le premier anniversaire de mon journal en publiant coup sur coup un adieu à Wittgenstein et un questionnaire de Proust augmenté dûment rempli. Aujourd'hui, 22 avril 2013, à l'occasion du deuxième anniversaire du même journal, qu'ai-je fait ? Rien. Aujourd'hui, je suis, comme toujours, dépassé par les événements ! J'avais réfléchi à une forme de célébration, mais je ne l'ai pas concrétisée, faute de temps. Faisons donc comme si de rien n'était : de toute façon, les anniversaires sont là pour nous rappeler que nous nous éloignons de plus en plus de l'enfance ; que nous devenons nuls, réactionnaires, rigides, vieux, vides, sans idée, sans vie et sans intérêt. — Si je bois autant à chaque anniversaire, n'est-ce pas pour oublier que je deviens de plus en plus con ? À moins que ce ne soit l'inverse ? (« Tu es certain que tout va bien, Hamil ? »)

Relecture. — Les débuts de mon journal sont faciles à résumer. J'écrivais quelques lignes et je m'en contentais : « Christelle revient de Lyon », « Je suis malade », « Je prends le train », « J'ai croisé le sosie d'Ernest Hemingway dans les toilettes du Metteko », etc. — Puis est venue la période dite « prolixe » durant laquelle je décrivais tout ce que je vivais, jusqu'au bout d'épinard que j'avais réussi, non sans mal, à extraire alors qu'il était implacablement coincé entre ma canine et ma prémolaire, ce jeudi de septembre où, assez curieusement, un merle battait des ailes beaucoup plus lentement que d'habitude au-dessus de ces deux bouleaux se dressant majestueusement dans la grande pelouse située au sud-ouest de la maison familiale. — Aujourd'hui, je suis beaucoup plus concis : j'essaye d'extraire l'essence de ma journée, sans entrer dans ces détails qui n'intéressent personne. Mais il y a un problème : l'essence ne se manifeste pas toujours et, à défaut de carburant performant, je suis obligé d'utiliser de la bagasse. Voilà une confession qui, pour le moins, fera plaisir aux écologistes !

Place réservée. — D'habitude, Wynka ne s'assied pas sur cette chaise-là pendant le repas de midi, parce qu'elle sait que c'est ma chaise depuis presque exactement sept ans. De la même manière, Christiane s'installe toujours à ma droite, en bout de table. Un esprit malveillant a-t-il eu envie, ne fût-ce qu'une seule fois, de déloger Christiane de son bout de table ? Non : l'événement n'a jamais eu lieu. Et quand Rolande mange avec nous, elle est toujours assise en face de moi : je n'ai jamais vu Rolande manger sur un autre siège que celui qui se trouve en face de moi. — Mais aujourd'hui, lorsque j'arrive, en retard, dans la salle de lecture pour le repas de midi, Wynka est installée à ma place ! Je sais qu'elle sait que c'est ma place... « Veux-tu que je change de chaise ? me demande-t-elle gentiment.
— Non, non, ça ira !
— En es-tu sûr ?
— Oui, oui, ça ira ! Sans problème, ha-ha-ha ! »
(Ils arborent tous leur petit sourire, mais je survis sans aucune difficulté.)

Rapport d'activités. — Toute cette énergie dépensée à pondre des rapports expliquant en quoi consiste notre travail, puis à les corriger, à les illustrer et à les mettre en page... Voilà encore une belle mise en abyme : bientôt, nous passerons l'année entière à préparer avec le plus grand soin des rapports d'activités décrivant la rédaction d'autres rapports d'activités. Dans ces rapports-là, nous expliquerons, un peu gênés, que notre seule activité de l'année précédente aura été d'écrire les rapports d'activités de l'année d'avant. La boucle sera alors bouclée, les responsables seront satisfaits et je pourrai enfin me consacrer à plein temps à mon passe-temps favori : mettre en page des rapports d'activités dans lesquels il sera dit que j'ai mis en page, de manière prioritaire, d'anciens rapports d'activités. — Voici l'homme qui, dans sa vie, ne fait qu'écrire sur ce qu'il a déjà écrit.

lundi 11 mars 2013

Vertus du rien

(Absence de) foie de canard. — À la pause café de ce matin, une discussion sur l'homéopathie. Ce qui m'impressionne le plus dans ces conversations sur les vertus du rien durant lesquelles j'ai à chaque fois le plus grand mal à garder mon sang-froid (mais je me soigne), c'est cette croyance selon laquelle l'homéopathie est synonyme de médecine par les plantes, de phytothérapie, alors que ce n'est pas du tout ce qui la caractérise. Ils prennent leur petite granule sans connaître — ou en connaissant mal — les principes sur lesquels repose ce charlatanisme médical.

« Si tu es grippé, tu devrais prendre de l'Oscillococcinum®, comme Wynka ! s'exclame Sylvette avec le sourire.
— Ben voyons !
— Du foie de canard, déclare Charlotte.
— Hein ?
— L'Oscillococcinum® est un produit à base de foie de canard.
— Tu rigoles ? lâche Lodewijk.
— D'un autre côté, ce n'est pas si grave, vu qu'il n'y a plus de foie de canard dans la solution finale ! »

Digression. — Au cœur de l'homéopathie se trouve le principe de similitude, la croyance que l'on peut guérir un malade en lui faisant ingurgiter une substance, d'origine végétale, minérale ou animale, qui provoque sur un organisme sain des effets similaires à sa maladie (d'où le préfixe homéo). À ce premier principe s'ajoute celui de dynamisation : vu que l'homéopathie joue avec des produits nocifs pour la santé humaine, il faut les diluer pour en supprimer la toxicité, tout en essayant d'en garder une trace. Il existe deux grandes méthodes de dynamisation utilisées aujourd'hui par les laboratoires homéopathiques (comme Boiron) : la première consiste à verser une certaine proportion de la substance active (la « teinture-mère ») dans un flacon de solvant, puis à vigoureusement secouer ledit flacon, puis à renouveler l'opération plusieurs fois, c'est-à-dire : prélever une partie de ce qui vient d'être secoué et la diluer à nouveau dans du solvant, secouer, etc. Ce type de dilution se compte souvent en CH (pour « centésimale hahnemannienne »)‎, 1 CH équivalant à une goutte de substance active pour 99 gouttes de solvant, soit 1% de substance active, 2 CH à 0,01% de substance active, 30 CH à... du solvant sans substance active (voir ici). La seconde méthode est appelée méthode Korsakov ou encore méthode « Pourquoi s'emmerder à utiliser plusieurs flacons et à compter les gouttes pour fabriquer du rien ? » : plutôt que de prendre une goutte du flacon secoué et de la diluer dans un autre flacon, on vide ce flacon avant de le remplir de solvant (!), ce qui équivaudrait grosso modo à garder un centième de la substance. Ensuite on réitère l'opération un certain nombre de fois. Enfin, reste le principe d'individualisation (ou d'adaptation), qui stipule que chaque malade est unique et qu'il faut adapter le traitement en prenant en compte tout son environnement, ses symptômes, son vécu, etc. Les patients ne peuvent pas prendre du rien tout seul, non, non, non : ils doivent d'abord consulter un homéopathe qui, après une longue discussion, leur dira quel rien ils doivent avaler.

« Que contient Oscillococcinum® ? », peut-on lire sur le site Web suisse de la firme Boiron, « 1 dose contient 1 g de globules de Anas Barbariae, Hepatis et Cordis extractum 200 K. » En oubliant le jargon, cela signifie qu'une dose d'Oscillococcinum® contient du foie et du cœur de canard de barbarie dynamisé à 200 K, selon la méthode Korsakov donc, autrement dit qu'on a dilué une part de cette curieuse solution de départ dans 99 parts de solvant (de l'eau distillée), puis qu'on a secoué l'ensemble, qu'on a vidé le flacon avant de le remplir à nouveau de solvant, etc., jusqu'à la 200e fois.

À lire sur l'Oscillococcinum® : un article sceptique, qui se termine par une citation très comique provenant du Guide Giroud-Hagège de tous les médicaments : « Nous conseillons de remplacer ce produit par un confit de canard, aussi efficace contre la grippe, et nous prions les laboratoires Boiron de ne plus embêter les canards. » (Voir aussi, sur le même site : « Les différentes lois des marchands d'attrape-nigaud », très instructif pour aiguiser son regard critique face à la commercialisation du n'importe quoi.)

Homeopathic A&E. — Lorsqu'ils me parlent de magnétisme, d'homéopathie ou encore de médecines parallèles « qui marchent tu sais, la science occidentale n'a pas le dernier mot en matière de guérison », j'ai à chaque fois en tête ce sketch de Mitchell et Webb, ces deux humoristes britanniques qui passent une partie de leur temps à démystifier un tas de sujets : et si un service d'urgences ne fonctionnait qu'en proposant aux blessés graves des techniques issues des médecines parallèles ? Je n'ai pas trouvé la version sous-titrée mais la transcription (en anglais) se trouve ici (les acteurs parlant avec un débit presque aussi véloce que celui d'Amy, cette transcription s'avérera peut-être nécessaire à certains moments).

« Parfait. Est-ce que quelqu'un sait quel type de voiture l'a heurté ? demande l'urgentiste homéopathe.
— Une Ford Mondeo bleue apparemment, répond l'infirmière.
— Bien. Trouvez-moi un petit morceau de Ford Mondeo bleue, mettez-le dans de l'eau, secouez, diluez-le, secouez, diluez-le à nouveau, puis diluez-le encore un peu plus... Ensuite, mettez trois gouttes de ce produit sur sa langue. Si ce remède ne le soigne pas, alors je ne sais pas ce qui pourra le soigner ! »

Larmes. — Gaëlle me téléphone alors que je suis dans le train Liège-Bruxelles : « Je pleurais dans la cour de récréation tout à l'heure et Margot m'a demandé pourquoi. Je lui ai dit que c'était parce que tu me manquais ! » Gros silence, puis : « Tu sais que dans le nouveau jeu Pokémon que tu m'as acheté, il y aussi moyen d'avoir accès à des Pokémons noirs ? »

jeudi 7 mars 2013

Asphalte

Parfum d'été. — Un arrêt de bus, en périphérie de Liège, en compagnie de mes collègues Charlotte et Wynka. Un parfum d'été, et non de printemps, flotte curieusement dans l'air : un léger crachin tombe lentement sur l'asphalte, produisant cette fameuse odeur caractéristique de chaleur moite qui, d'habitude, se dégage du sol seulement après les violentes pluies d'orage qui surviennent en plein cœur du mois d'août. Pour rien au monde, en cet instant précis, je ne m'abriterais en-dessous d'un parapluie ou ne me couvrirais d'une capuche ; pour rien au monde, en cet instant précis, je ne me protégerais de cette humidité anormalement estivale qui recouvre mes cheveux et imprègne mes narines ! — Charlotte : « Mon copain aussi aime ce genre d'atmosphère. Cet amour de l'humidité, ça doit être quelque chose de typiquement belge, quelque chose en rapport avec le climat de ce pays. »

Nouvelle routine. — Si, en ce moment, Yama et Flippo s'inquiètent — on peut toujours rêver ! — de ne plus me rencontrer dans le train du soir vers Bruxelles, c'est en raison d'une routine que j'ai récemment acquise. Celle-ci consiste à ne pas happer le premier train disponible après mon travail mais à m'éterniser pendant quelques heures à la grande brasserie de la gare des Guillemins. J'y bois tranquillement un ou deux Orval devant un livre ou un écran avant de rentrer chez moi. (Ce n'est ni plus ni moins stupide que de boire tranquillement un ou deux Orval devant un livre ou un écran autre part.)

Destruction. — Ils installent sans raison une virgule entre le sujet et le verbe (« Je crois qu'il, va pleuvoir ») ; ils ne semblent pas être au courant que les points de suspension sont au nombre de trois et non de douze (« Je crois qu'il, va pleuvoir............ »), que ces derniers ne doivent pas être placés n'importe où (« Je........... crois qu'il, va pleuvoir »), qu'il n'est pas nécessaire de terminer une phrase par six points d'exclamation pour que les lecteurs comprennent qu'il s'agit d'une exclamation (« Je........... crois qu'il, va pleuvoir !!!!!! »), que la phrase ne continue pas, comme si de rien n'était, après avoir été clôturée (« Je........... crois qu'il, va pleuvoir !!!!!! demain !!! »), que « lol » n'est pas un acronyme qu'ils sont obligés de placer tous les sept mots (« Je........... crois qu'il, va pleuvoir !!!!!! demain !!! lol »), ou encore qu'il faut des espaces avant et après certains signes de ponctuation, mais pas toujours (« Je ...........crois qu'il ,va pleuvoir!!!!!! demain!!! lol ») ; enfin, en dehors de la ponctuation, ils semblent incapables de rédiger une simple phrase sans commettre cinq fautes d'orthographe (« je ...........croi ,kil va peuvoir!!!!!!! dmain!!! looollll »). Ils écrivent à la va-vite de longs blocs de texte mal ponctués, mal écrits, sans queue ni tête, non pas sur la météorologie mais sur des faits divers ou des sujets politiques qu'ils considèrent comme brûlants et à propos desquels ils ont un avis très tranché. En voici un banal exemple (qui, je tiens à le préciser, n'a pas du tout été retouché) pioché presque au hasard parmi des milliers d'autres dans les discussions en ligne du journal La Meuse : « il existe des planning familial!!!! faut arrêter de mettre tt sur l immaturité!!! et les parents, l école, personnes n a vu , je n croix pas , pauvre pt ange qui n avait rien demandé , et bravo aux parents !!!!!!!!!!!!!!!!!!! de ses jeunes » — Savent-ils seulement qu'ils passent pour des idiots en écrivant ainsi ? Sont-ils conscients que c'est insulter le lecteur que de ne pas faire attention à la syntaxe, à la ponctuation, à l'orthographe, à la grammaire ? Et surtout : se rendent-ils compte qu'il est impossible de penser de manière saine lorsque le langage est à ce point malade ?

jeudi 28 février 2013

« Je ne suis pas sous le choc ! »

Échange déphasé. — De bon matin, à la gare de Bruxelles-Midi, chez mon habituel pourvoyeur de café, une cliente :
« Un café, s'il vous plaît !
— Pour boire sur place ?
— Pardon ?
— Vous voulez le boire ici, votre café, Madame ?
— Oui, oui, c'est pour moi ! »
Elle voit le vendeur préparer ledit breuvage dans une tasse en céramique et crie depuis le comptoir : « Non, non ! Le café, c'est pour emporter ! »

Restructuration. — Caterpillar Gosselies annonce la suppression de 1400 emplois et mon père, ouvrier sur une chaîne de montage de bulldozers au sein de cette entreprise depuis trente-neuf ans et des poussières, n'est pas du tout surpris. Voici l'analyse à chaud (légèrement remise en forme) de cet ancien délégué syndical FGTB qui, pour avoir siégé comme secrétaire au conseil d'entreprise pendant de très nombreuses années, connaît bien les rouages de l'usine : « Je ne suis pas sous le choc ! Je suis persuadé que le but poursuivi par le groupe est de se séparer des gens de mon âge à moindre frais en nous culpabilisant et en nous donnant le moins possible. Je dis cela car je sais que la prépension actuellement en place ne remporte pas beaucoup de succès et que les vieux, chers et peu rentables, ne partent pas. Nous avons d'ailleurs vécu une situation similaire en 1996... Le patron préfère toujours garder de jeunes ouvriers bon marché, prêts à reprendre le boulot sous n'importe quelles conditions et sans trop de formation. C'est aussi un appel au secours vers les politiques : Caterpillar a reçu il y a peu de grosses aides à l'investissement de la Région wallonne, mais ces aides sont liées à l'emploi, avec risque de remboursement en cas de non-respect. Je suis certain qu'ils ne rembourseront rien avec ce drame social. Tu verras ce que je te dis : les syndicats vont signer des prépensions de misère obligatoires et le patron aura obtenu ce qu'il veut, à savoir de jeunes travailleurs mal payés qui suivront les nouveaux systèmes de production... »

La guerre des sandwiches. — C'est ma collègue Wynka, amusée, qui me fait remarquer la présence de cette nouvelle pancarte fléchée sur le trottoir en face de notre bureau : « La seule vraie sandwicherie ! », y est-il inscrit au feutre, « Quatorze ans à votre service ! Préférez l'original à la copie ! » L'explication est à chercher du côté de cette seconde sandwicherie toute proche qui, apparemment, aurait été ouverte par une ancienne employée de la première et s'amuserait à proposer exactement les mêmes produits. — Qui eût cru qu'en ces temps de crise, l'espionnage industriel gagnât même le monde des sandwiches ?

Boule & Bill. — Le soir, à l'appartement, en compagnie de Mary et de Vivi, je parle d'une critique expéditive et négative de Hugues Dayez, récemment relayée par Carmela, à propos du nouveau film Boule & Bill (qui, en effet, semble atrocement nul) : excepté « le "Tintin" de Spielberg et le "Astérix" de Chabat », écrit-il, « la liste des adaptations de classiques de la bande dessinée belge et française ressemble à un champ de navets. » Voilà que Dayez se met à nouveau à divaguer et à placer dans le panier des bonnes adaptations cinématographiques le premier « Tintin » de Spielberg, alors que ce film est (je persiste et signe) le pire des navets : un navet que l'on a fait pousser avec beaucoup de moyens techniques et financiers, mais un gros navet tout de même. « C'est clair que ce film était une belle daube ! », approuve Vivi, se rappelant non sans sourire le summum du ridicule qu'est le combat final de grues. « Et je suis presque certaine, continue-t-elle, que Hugues Dayez ne l'a pas aimé non plus, en fait ; qu'il a été obligé par la RTBF d'en faire une critique positive ; que c'était ça ou la porte ! » (Je ne suis pas convaincu.) — Au paragraphe suivant, le chroniqueur explique que Roba lui aurait confié qu'une des erreurs de sa carrière avait été l'album Globe Trotters (le seul de Boule et Bill à proposer une histoire suivie et non une série de planches indépendantes les unes des autres). Est-ce possible ? Globe Trotters, une erreur ? Cet album qui a bercé ma petite enfance, que j'ai lu des centaines de fois, avec ces cases hilarantes où le pauvre et stressé John-Cadre d'Hinnamich regarde sa montre ? À chaque fois que je discute de Boule et Bill avec une connaissance (oui, oui, il m'arrive de discuter de Boule et Bill avec une connaissance), c'est, jusqu'à maintenant, toujours cet album-là qui est mentionné en premier ; c'est justement cet album-là qui apparaît comme le plus marquant de la série ! (C'est à n'y rien comprendre.)

mardi 19 février 2013

...

Immolation par le feu. — Au boulot, la chaudière est (comme presque chaque hiver) en panne depuis ce matin et mes collègues rajoutent des couches à leurs vêtements au fur et à mesure de la journée. Sylvette débarque dans notre bureau : « Si vous allez dans le couloir, que vous sentez une drôle d'odeur de mazout et que vous y voyez des pompiers et des policiers, c'est normal : un type a tenté de s'immoler ce matin dans la commune ! » — Une sordide analogie à base de mazout est hélas possible entre cet incident tragique (la tentative de suicide, ou à tout le moins l'appel à l'aide, d'un homme doté d'un bidon d'essence [?] et d'un briquet) et cet autre incident banal (une panne de chaudière), mais ce n'est pas moi qui, le premier, fais le rapprochement, pour une fois.

La presse de caniveau et ses commentateurs. — Ils lisent « immolation », « Marocain » et « permis de séjour » dans un article de presse (un torchon rédigé à la va-vite) et leur cerveau (?) démarre au quart de tour. Ils écrivent : « Encore un assisté », « Un de moins » (texto) ou bien le très relevé « Crève ! » (... raclure ?), sans oublier évidemment la panoplie complète du « Et pendant ce temps, nous les Belges, on souffre en silence ! » et du « Et qui va encore payer les frais d'hôpitaux ? » Si je leur réponds, je me ferai à coup sûr traiter de « gauchiste » (ce qui est vrai, et par ailleurs un très beau compliment, surtout quand il arrive par l'intermédiaire du clavier d'un facho à la limite de l'analphabétisme) ou de « socialo-bobo » : un terme grâce auquel ces couillons arrivent à mettre dans le même ensemble un écolo, un communiste et un social-démocrate, voire même le jeune gars de droite qui vérifie les cours de la bourse à la table d'un café branché. Toute réponse apportée à ces enragés est vaine, terriblement vaine. Il est déjà trop tard. Quoi que je dise — quoi que nous disions —, ils me — nous — taxeront de « bien-pensance », alors qu'ils sont les pires des conformistes ; alors qu'ils s'inscrivent à la perfection dans le climat délétère qui ronge actuellement la vieille Europe. — Que disait l'autre ? « Fuis, mon ami, fuis dans ta solitude ! » Et si jamais cette fuite-là ne suffisait plus ? Et si jamais ces zombies me rattrapaient, avec leur talion et leur guillotine ? Eh bien plutôt mourir que de partager le quotidien et les idées des « braves gens comme tout le monde » adeptes malgré tout de la torture et de la punition pour l'exemple — de la barbarie !

Points de suspension. — Je les adore, peut-être même presque autant que les tirets cadratins ! Donc, lorsque, à la pause café, mes collègues en discutent (pas nécessairement en mal, cela dit), je me sens obligé de prendre le rôle de l'avocat de la défense. Wynka explique que son ancien chef les détestait : « Ces trois points, pour lui, c'était le synonyme de l'indécision féminine. » Ben voyons ! (N'importe quoi.) Utilisés à bon escient, les points de suspension permettent pourtant d'éviter de bien pénibles développements : quand ce qu'on voulait dire est dit et que le prolongement de notre pensée est assuré, à quoi bon continuer de remplir une page avec des mots ? Trois points de suspension et voilà que la phrase jamais écrite mais néanmoins pensée s'imprime comme par enchantement dans l'esprit des lecteurs !

lundi 18 février 2013

De tulipes et de lilas

Effluves printanières. — Pas de doute : le printemps arrive. Il est encore très discret mais son essence est déjà bien palpable en cette claire matinée de février : les oiseaux gazouillent, le ciel est bleu et il n'en faudrait certainement pas énormément pour que le vent charrie des odeurs de tulipes et de lilas ! — Wynka : « Cela fait deux week-ends que je me promène en forêt et je me sens revivre ! » Et moi, qu'est-ce que je ne donnerais pas pour revenir chez moi le soir sous un beau soleil et parcourir bois et campagnes à vélo, humant à plein nez les odeurs de terre et de blé !

(Contre la publicité. — Ayant récemment utilisé un autre ordinateur que le mien, je me suis rappelé que la publicité s'emparait de la Toile jusqu'au cœur des services d'hébergement vidéo. Pourtant, un module très simple permet de contrer cette invasion importune. Il s'appelle « Adblock Plus » et s'installe en quelques secondes sur les navigateurs Firefox, Opera et Chrome. Il supprime la très grande majorité des publicités, que ces dernières se présentent sous forme d'images, de banderoles, d'animations flash ou encore de vidéos.)

Monogrenade, Tantale. — Cet album, je l'ai longtemps boudé à cause d'un blocage ridicule : à la première écoute, j'ai détesté la voix du chanteur montréalais Jean-Michel Pigeon. Dès que je l'entendais susurrer les paroles de « La Marge », le premier véritable titre tout en délicats arpèges de Tantale (2012) — « Je sens que mon pouls s'accélère... » —, mes poils se hérissaient. Sur les titres suivants, même constat initial : sa façon de chanter m'énervait au plus haut point, sans que je pusse en expliquer la raison. Finalement, après avoir laissé l'album de côté pendant quelques mois, je me suis forcé à écouter une chanson jusqu'au bout, puis deux, puis trois... Et comme souvent, lors de cette énième écoute plus attentive, je me suis mis à l'apprécier d'un coup. Certains titres sont très progressifs, glissant peu à peu vers un son plus krautrock (comme sur « Obsolète ») ou post-rock, ce qui est quasiment la même chose, tout bien considéré (les cordes sur « M'en aller » font penser à Godspeed You! Black Emperor). Quant à la très légère « De toute façon », elle arriverait à faire danser un macchabée, voire même à me faire danser, moi (ce qui est sans doute encore plus compliqué !). — Maintenant que je me suis habitué à la voix, je me demande comment j'ai pu ne pas l'aimer.

Changement radical à une minute 
et vingt-cinq secondes !

mercredi 6 février 2013

« C'est vous l'historien ici, non ? »

Le serrurier. — Lorsque le serrurier de la commune surgit dans notre bureau en ce début d'après-midi (voir l'article d'hier pour le commencement de l'histoire), Wynka, feutre fluo en main, a le nez plongé dans ce gros rapport sur lequel elle travaille d'arrache-pied depuis des semaines ; quant à moi, je prépare un diaporama en vue d'une conférence que je donnerai demain à La Louvière. C'est moi qui m'occupe de la prise de contact avec le serrurier. Je lui donne mon trousseau de clés et il inspecte le mécanisme de la porte pendant quelques secondes avant de déclarer : « C'est juste un problème de huilage ! J'ai de l'huile dans ma camionnette. Je reviens dans un instant ! » Il s'apprête à quitter la pièce et à redescendre les escaliers, mais un ouvrage dans la bibliothèque attire son attention : « Tiens, c'est un livre sur Hitler que vous avez là ?
— Eh bien ! Oui... Nous étudions les phénomènes d'extrême droite, donc...
— Et sur Léon Degrelle, vous en avez, des livres sur Degrelle ?
— Oh oui, je pense... Christiane, on a des livres sur Degrelle ici, hein ?
— Oui, oui, bien sûr, me répond Christiane, qui range justement les rayons de la bibliothèque.
— Vous allez voir, me lance le serrurier, bientôt, on va le réhabiliter, celui-là !
— Réhabiliter Degrelle ?
— Pourquoi me regardez-vous avec des grands yeux ? C'est vous l'historien ici, non ?
— Euh...
— Pendant que Spaak et les socialistes fuyaient et laissaient tomber le peuple belge, Degrelle allait combattre les bolchéviques sur le front de l'Est ! Vous le savez, ça, au moins ?
(Ne pas s'énerver.)
(Wynka reste plongée dans ses feuilles.)
(Que répondre ?)
— Mais... euh... Degrelle était un collaborateur, proche du régime nazi !
— Oui, mais il n'a déporté personne, lui, à l'inverse des socialistes ! Il est allé courageusement combattre les rouges, à l'Est. Et je l'admire vraiment pour ça...
— Les socialistes ont déporté des gens ?
— Oui, Spaak et toute sa clique !
— Spaak ? Mais...
(Il était en exil, Spaak...)
(Christiane, qui se trouve dans le dos du serrurier, me regarde avec les sourcils froncés et un petit sourire.)
(Wynka ne bronche toujours pas.)
— Je n'invente rien, j'ai vérifié mes sources : j'ai lu ça sur le Web !
— Sur le Web ?
— Je suis prêt à changer d'avis, hein...
— Euh... Eh bien, si vous voulez, nous pouvons vous montrer des exemplaires de Rex, le journal de Degrelle. C'est un brûlot d'extrême droite, antisémite et pro-nazi...
— Oui, antisémite, d'accord, mais ça n'est pas du tout la même chose !
— Ha bon !
— Mais oui, l'antisémitisme, ça n'a rien avoir avec la déportation ! C'est comme pour les Musulmans aujourd'hui.
(Les Musulmans ? Quel rapport ?)
(Silence.)
— Et les petites voitures du peuple ! Et les autoroutes ! Hitler n'a pas fait que des conneries, vous savez... Bon, c'est vrai qu'il y a eu les camps de concentration, tout ça... Ça, je ne cautionne pas... Bon, allez, c'est pas tout ça, je vais chercher l'huile ! »
Il sort du bureau. Et moi, je reste devant la porte d'entrée, les bras ballants. Somme toute, je n'ai rien pu lui opposer, à ce type : sans doute y avait-il trop de discours à déconstruire en une seule discussion ? Ou bien ne suis-je pas du tout armé pour ce genre de débat, tout simplement ?

La cliente du supermarché. — À la caisse du supermarché, au soir. La femme qui me suit dans la file dépose sur le tapis roulant de la charcuterie, une bouteille de vin, une bouteille de Coca-Cola et un flacon de DesTop. Je lorgne ses achats. Elle me lance, pince-sans-rire : « J'ai grand-soif !
— Je vois ça...
— Le DesTop, rien de tel dans cette situation !
— Ha oui, c'est clair que ça débouche !
— Oui... Il ne me restera même plus d'estomac, après ça !
— Ça, c'est sûr... »
(Est-ce une sorte de conversation codée ?)
(Je me suis demandé après coup — c'est-à-dire quatre heures plus tard — si c'était de la drague ou une déclaration de suicide, ou autre chose encore, mais je pense que c'était peut-être plus de la drague car en définitive, elle m'a lancé un « Salut ! » très enthousiaste quand je suis reparti avec mes courses.)

mardi 11 décembre 2012

Lambrusco !

La journée. — Dans tout travail, arrive ce moment crucial, et souvent très difficile d'un point de vue personnel, où un simple point doit tout à coup se transformer en point final.

Jipé, le sympathique gars de l'imprimerie, passe par nos bureaux de bon matin pour nous présenter un exemplaire du livre. Oui, ce livre pour lequel nous avons tant sué ! La couverture cartonnée est très austère (beurk/bof/pourquoi pas ? — biffer les mentions inutiles), mais c'est le commanditaire qui l'a voulu ainsi ; l'intérieur a presque la qualité d'un livre d'art. « Oh, ça rend très bien, merci, merci ! », m'exclamé-je en parcourant rapidement les feuillets. Toute la journée, je garde l'objet tout près de moi, parfois même dans mes bras, comme s'il s'agissait d'un petit bébé, de mon bébé. — Du jour au lendemain, ces 368 pages virtuelles ont pris vie grâce au miracle de l'offset ; c'est toujours un grand moment que de voir un simple plan se transformer en une jolie petite maison, austère et proprette certes, mais tout de même bien agencée.

De temps à autre, nous avons besoin d'une coupure nette, d'une franche décompression, d'une salutaire autosatisfaction... C'est la raison pour laquelle Wynka a apporté cette bouteille de Lambrusco pour le repas de midi : parce que nous ne marquons pas assez les pauses et les silences ; parce que nous ne nous arrêtons pas entre les projets. — Bénie soit-elle !

Le soir. — Maison du Peuple de Saint-Gilles, seul. Je me déplace de quelques mètres pour brancher la fiche électrique de l'ordinateur de Léandra dans une des prises de courant du café. Deux heures plus tard, je l'enlève en tirant simplement sur le cordon. Sur le chemin du retour, une curieuse réflexion : connecter un appareil électrique demande plus d'effort que de le déconnecter et j'ai comme l'impression, sans néanmoins trouver un seul exemple percutant, qu'il y a moyen d'appliquer cette bête maxime technique à plein de domaines de l'existence. — Mais l'inverse est tout aussi vrai : combien de fois la connexion s'avère-t-elle très facile et la déconnexion extrêmement fastidieuse ? (Se méfier des métaphores à deux francs cinquante, maritimes ou non.)

La nuit. — À quel autre moment de la journée peut-on faire le point sur soi-même, regarder sereinement derrière soi, errer dans son appartement en solitaire, observer depuis sa fenêtre les lumières de la ville s'éteindre les unes après les autres, oublier le tumulte quotidien des irritants toujours trop nombreux — bref être totalement libre — si ce n'est dans le tendre creux de la nuit profonde ?

Je relis un lointain article dans lequel j'écris que je relis un article, forcément plus lointain encore. — Rien ne change !

Il est trois heures du matin et j'ai un Orval à côté de moi. Mary est partie dormir. La discussion fut intéressante mais agitée, du genre à faire revenir les vieux démons du passé. J'ai beaucoup trop bu alors que j'avais décidé de ne plus boire. Et puis voilà : un geste maladroit de la main gauche et tout le contenu du verre se déverse malencontreusement sur le clavier (à nouveau, oui, oui). La machine ne veut même plus démarrer cette fois-ci... Oh, ce n'est pas bien grave : c'est un objet et je comptais bien racheter un nouveau petit ordinateur à Léandra le jour où elle en aurait besoin, mais tout de même : quelle maladresse, quel manque de contrôle !

mercredi 24 octobre 2012

Cairn

« Chacun qui est sorti de ses premiers rêves de jeunesse, qui considère son expérience propre et celle d'autrui, qui a promené son regard dans la vie, dans l'histoire du passé et de son époque, et enfin dans les œuvres des grands poètes, celui-là, à supposer qu'aucun préjugé profondément ancré et indélébile ne paralyse sa faculté de juger, admettra la conclusion que le monde des hommes est l'empire du hasard et de l'erreur qui y gouvernent sans pitié, à petite comme à grande échelle, épaulés par la bêtise et la méchanceté qui agitent leur fouet. » (A.S., Le Monde..., § 59.)

(Après l'austérité de Wittgenstein, Schopenhauer est comme une explosion !)

Quiconque me connaissant un tant soit peu, ne fût-ce qu'à travers ce journal, trouvera l'affirmation qui suit pour le moins étrange : je suis heureux. Heureux non pas de façon fugace et ponctuelle, comme ce fut le cas à diverses reprises au cours de ces quatre dernières années, mais de manière pleine et entière. Je l'étais hier, je le suis encore aujourd'hui et, pour la première fois depuis des années, je sais que je le serai toujours demain.

L'on pourrait croire que la lecture attentive de Schopenhauer-le-pessimiste, aux yeux duquel la vie terrestre ne permet aucune « authentique félicité », me plongerait dans la pire des dépressions. Or, c'est tout le contraire qui est en train de se passer, pour une raison qui tient sans doute en partie à ma façon de marcher à contre-sens : l'optimisme béat me désole tandis que le pessimisme véritable me soulage. Rencontrer, au hasard des lectures, un pessimiste génial et ironique qui conçoit le monde à la manière d'une immense tragédie me remplit littéralement de joie ! (Voilà donc le sens de ce que j'écrivais déjà ici, à savoir que « quand je suis heureux, j'aperçois tout aussi bien l'inanité de l'existence, mais plutôt que de m'en démonter, j'en ris de bon cœur ».)

Mais ce n'est qu'un des aspects, somme toute fort annexe, de mon bonheur actuel. Pour être exact, la lecture de Schopenhauer constitue même presque une conséquence de mon bonheur. Car si je lis des monuments de pessimisme et ne m'en porte pas plus mal, c'est déjà que tout va bien ! — Il y a donc autre chose, évidemment : pour la première fois depuis des années, j'ai réussi à me dépêtrer d'un fantôme pernicieux nommé alcool... Ce n'est pas que je ne boive plus du tout. Non. C'est surtout que je suis passé, en deux journées, d'une consommation excessive (comprendre : de 4 à 8 verres de bière ou de vin par soir) à une consommation normale (un verre, voire pas du tout). Pour une fois, la cure porte ses fruits depuis deux semaines et j'en ressens vraiment les résultats sur ma façon d'être et de vivre.

*
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Dans le train, ce matin, arrivant en gare de Liège, je me lève en même temps que cette nouvelle navetteuse qui, il y a quinze jours, lisait un gros ouvrage sur les nanoparticules. Elle me regarde longuement, sans sourire. Je la regarde aussi. Puis je détourne le regard. Puis je la regarde à nouveau : elle m'observe toujours en silence. Bizarre ! (Elle affiche constamment un petit air triste et sérieux, c'est très intrigant.)

(Non, non, non, non, NON !)

Au boulot, sur le temps de midi, une discussion sur l'amour. J'explique à mes collègues qu'à mes yeux, il ne peut y avoir qu'une seule façon de tomber amoureux, mais la plupart ne me comprennent pas. Je pense que Lodewijk me trouve puéril et que Wynka et Christiane sont totalement en désaccord avec ce que je raconte. Elles disent quelque chose comme : « Il peut y avoir une multitude d'expériences amoureuses différentes. » Et moi de répondre : « Nous ne décrivons pas du tout le même phénomène ! » En fait, je parle de ce mélange de pensées et de sensations physiques qui consiste à voir pour la première fois quelqu'un — le/la voir vraiment — et de se dire directement, avec la plus grande certitude, sur base du seul comportement général de cette personne : « Celle-là, je l'aime ! », sans pouvoir le moins du monde expliquer pourquoi. « Quand ça se passe de cette manière, expliqué-je, ma mémoire garde un souvenir extrêmement clair du moment ; de ce moment précis où, sans raison, je suis tombé amoureux. » Charlotte comprend parfaitement ce à quoi je fais allusion. Elle est la seule de l'équipe mais ça me rassure quand même !

(Et si tout cela n'était qu'une construction de l'esprit, un simulacre, un faux-semblant ?)

Et puis, il est question de couples qui se forment de manière « pragmatique » et d'amour « qui vient avec le temps ». J'énerve sans doute tout le monde en déclarant à nouveau, très péremptoire : « Non, non, non, on ne parle absolument pas de la même chose ! » et en affirmant haut et fort que je préfère de loin passer des années entières de célibat plutôt que de partager ma vie avec quelqu'un que je n'aime pas profondément.

« Mais tu risques de ne jamais retrouver personne !
— Parfaitement ! »
(... Et c'est le prix à payer si je veux, un jour peut-être, vivre quelque chose d'unique et de merveilleux.)

mercredi 17 octobre 2012

« Il en est ainsi : nous dormons »

Typographie, mon amour II. — Hamilton Evenvel l'a vue. Pour lui, tout a commencé la semaine dernière, par une journée pluvieuse, à l'intérieur de son bureau en périphérie de la Cité ardente, alors qu'il cherchait le caractère parfait que jamais il ne trouva... — Le caractère parfait n'existe pas (lire l'article d'hier), mais certaines polices d'écriture s'en rapprochent dangereusement. En témoigne la série de polices Legacy® Sans (comprendre sans empattement), développée par Ronald Arnholm pour le compte d'ITC (International Typeface Corporation). Legacy (« héritage » en anglais) est une police d'écriture qui porte bien son nom car elle trouve ses racines dans une très ancienne gamme de caractères d'imprimerie utilisée par le graveur et imprimeur français Nicolas Jenson dès 1470, notamment pour son édition de la Préparation évangélique (De Evangelica praeparatione) d'Eusèbe de Césarée. Cette police mêle lisibilité exemplaire et très grande élégance. Dans l'exemple ci-dessous, la queue du « Q » et la traverse oblique du « e » sont à mes yeux particulièrement réussies.

Vol. — À mon travail, sur le temps de midi. Nous mangeons dans la grande salle de lecture, comme d'habitude. Sylvette entend la porte d'entrée s'ouvrir et se refermer. Elle s'en va jeter un œil et entraperçoit un homme descendant les escaliers. Peu de temps après, Wynka, retournée dans son bureau, s'exclame : « On a volé mon portefeuille ! » — Il faut avoir un certain cran pour venir fouiner dans notre bureau alors que nous sommes en train de manger à environ vingt mètres de là.

Wynka avait, dit-elle, sept euros dans son portefeuille. À deux mètres du lieu du vol, se trouvent toujours, étalés sur mon bureau : mon propre portefeuille (contenant plus de cinquante euros), « mon » petit ordinateur portable et mon nouveau baladeur MP3. Le voleur aurait bien fait d'aller fouiner un peu plus loin. Lodewijk avance qu'il n'a pas osé car mon bureau se trouve plus avancé dans le local, mais je pense que c'est Wynka qui a donné l'explication la plus plausible : « Le bordel ambiant de ton bureau a joué en ta faveur. Le voleur a été incapable de voir ton portefeuille et tes affaires au sein de tous ces documents éparpillés, dans le désordre le plus complet ! » — Une devise : être ordonné dans mes seules pensées, car en ce lieu, nul voleur ne pourra jamais venir me dérober !

Extrait de lettre. — L.W. à Paul Engelmann, 9 avril 1917 : « En ce qui concerne votre humeur changeante, il en est ainsi  : nous dormons. (Je l'ai déjà dit à Monsieur Groag et c'est vrai.) Notre vie est comme un rêve. Dans les meilleures heures, nous nous éveillons toutefois juste assez pour reconnaître que nous rêvons. Mais la plupart du temps nous dormons d'un sommeil profond. Je ne peux pas me réveiller moi-même ! Je m'y efforce, le corps que j'ai en rêve se meut, mais mon corps réel ne bouge pas. Il en est malheureusement ainsi ! » (Ludwig Wittgenstein. Paul Engelmann. Lettres, rencontres, souvenirs, sous la dir. d'Ilse Somavilla, Paris, 2010 pour l'éd. française, p. 33.)

mardi 25 septembre 2012

Le chemin de la gare

Orientation. — Après une réunion matinale dans la cité du Doudou, je redescends à pied de la vieille ville jusqu'à la gare. Étant donné que je suis totalement incapable de m'orienter — rapport sans doute à mon aversion pour les mouvements de jeunesse —, j'emprunte la mauvaise ruelle et je me retrouve je ne sais où, dans ce qui ressemble à un quartier étudiant. Après quelques autres malencontreuses déviations, me voilà en périphérie de la ville, dans une banlieue résidentielle. Au loin, le beffroi. Évidemment, je ne suis pas du tout sur le chemin de la gare. Évidemment, hors de question de demander la route à quiconque... Je marche d'un pas assuré tout en me demandant : « Mais où est-ce que je suis ? »

Hier, au travail, une discussion tournait justement autour du fait que je refusais catégoriquement de demander ma route aux gens, dussé-je être poursuivi par des loups en plein milieu d'une forêt lugubre et inhospitalière (mais dans ce cas, me rétorquera-t-on à raison, je ne croiserais de toute façon sans doute personne). Lors de la même discussion, Wynka expliqua que son compagnon réagissait exactement de cette manière : « Il préfère se planter complètement que de demander son chemin. C'est une question de fierté personnelle et de contrôle : hors de question de s'avouer perdu ! », puis elle rajoute : « Je dis ça, je dis rien, mais vous êtes tous les deux des capricornes ! » (Il est même né le 10 janvier, comme moi... Si ça, ce n'est pas une preuve indubitable de l'incroyable pouvoir des forces astrales qui nous entourent, je veux bien manger mon pantalon ! — Euh...)

Tout compte fait, je n'étais pas si loin de la gare. J'ai fini par retomber sur une des rues qui y menaient... et sans rien demander à personne, s'il vous plaît !

Solitude & sentiment de solitude. — « Un enfant aveugle de naissance ne sait pas qu'il est aveugle tant qu'on ne le lui dit pas. Et même alors, il ne se fait qu'une idée très théorique de ce qu'est la cécité ; seul celui qui a perdu la vue en possède la notion. Ben Hanscom n'éprouvait aucun sentiment de solitude pour avoir toujours été seul. La chose n'étant ni nouvelle ni limitée, il ne pouvait pas se rendre compte que la solitude était toute sa vie, qu'elle était simplement là, comme les deux articulations de son pouce et la petite irrégularité marrante de l'une de ses dents de devant, sur laquelle il passait la langue chaque fois qu'il se sentait nerveux. » (Extrait de Ça de Stephen King.) — De tous les personnages du roman, Ben Hanscom est de loin mon préféré.

Pour se sentir seul, il faut avoir éprouvé au moins une fois le fait d'être accompagné : c'est, en résumé, ce qu'affirme ce paragraphe. Je ne sais pas si le principe s'applique à tous les cas de solitude (Léandra ne serait peut-être pas d'accord), mais je le trouve très pertinent en ce qui me concerne. Autrement dit : enfant (adolescent surtout), j'étais très seul, même si je ne m'en doutais pas. Aujourd'hui, je le suis tout autant mais, ayant connu pendant quelques années la vie à deux, l'idée de solitude est désormais plus ancrée dans mon esprit, bien que tout à fait supportable.

(En y réfléchissant à nouveau, je me dis qu'il y a quelque chose de faux dans ce que je viens d'écrire ci-dessus : même en couple, j'étais seul. J'ai toujours été seul.)

Rêve de pigeons morts. — Je travaille chez moi l'après-midi. J'en profite pour me reposer en début de soirée. Mary est au badminton ; l'appartement est tranquille. Je dors trois bonnes heures et me réveille alors que la nuit tombe. Je m'empresse alors de retenir un rêve étrange dont je viens de sortir et dont voici la teneur : je suis chez mes parents avec Gaëlle. Cette dernière a décidé d'élever des pigeons à l'intérieur de petites cages situées dans une des vieilles remises de la propriété familiale (là où, deux décennies plus tôt, mon grand-père maternel élevait des canaris). 

C'est le matin et j'accompagne ma fille dans la remise pour l'aider à nourrir les pigeons. Mais dès que nous ouvrons la porte, nous sommes tenaillés par une chaleur suffocante. De la vapeur brûlante s'échappe par l'ouverture nouvellement créée. Soudain, je comprends... Pour chauffer la remise durant la nuit, Gaëlle a eu la mauvaise idée d'installer un bac rempli de pierres comme on en trouve dans les saunas. Je me dirige avec difficulté vers deux cages. Dans la première, un pigeon est mort ; dans la seconde, l'oiseau n'arrête pas de tourner, affolé. Gaëlle dépose une grande assiette d'eau devant la cage et l'animal se met à laper rapidement le liquide à la manière d'un chat. Je lui explique que ce n'était pas une bonne idée de mettre ce système de chauffage dans la remise... et je me réveille !

lundi 16 juillet 2012

Vacances sépias

Disposant à nouveau du petit ordinateur de Léandra, je peux reprendre mon rythme de croisière, bien que je n'aie pas grand chose à raconter en ce moment et accuse en outre toujours un gros retard en matière de mises à jour. (Bientôt, ce blog ne sera plus qu'une longue plainte monotone dans laquelle j'avouerai constamment prendre un retard que je n'arrive pas à combler.)

Autre problème : dans le train vers Liège de ce matin, je relis une dizaine d'articles que j'ai écrits ces derniers jours et j'y découvre d'énormes fautes de pluriel ainsi que quelques oublis de mots. Je profite du Wi-Fi de la gare des Guillemins pour corriger rapidement ces horreurs mais le mal est fait ! Tout fout le camp !

Nous ne sommes que trois au bureau cette semaine. À la pause café, Charlotte raconte que son compagnon, informaticien de formation (encore un !), lui a comme chaque année préparé une énigme à l'occasion de son anniversaire. Face à ce type, mon ami FBsr, pourtant déjà très balaise, est un petit joueur. Le concept est le suivant : pour recevoir son cadeau, Charlotte doit déchiffrer un mot codé à l'aide de plusieurs clés assez simples (comme, par exemple, le chiffre de César). Le mot, une fois déchiffré, donne quelque chose comme « MAIL ». Elle va donc jeter un œil à ses courriels et tombe sur un code QR (!) qui, une fois activé, renvoie vers une page Web diffusant la mélodie faite par les touches d'un clavier de téléphone (!!). En plaçant cette combinaison de sons devant un vrai combiné téléphonique, le numéro, dit-elle, se compose tout seul (ha bon ?). Le portable de son compagnon se met alors à sonner et à jouer un message en alphabet morse (!!!). C'est à ce moment que Charlotte abandonne : « Les "bip bip" étaient tellement rapprochés que je n'arrivais même pas à faire la différence entre un trait et un point... Et en plus, nous avions rendez-vous au restaurant... »

Ce midi, une passionnante discussion entre Charlotte et Wynka sur le maquillage, les faux ongles, l'épilation définitive et les diététiciens. Je suis complètement largué.

Je passe la soirée tranquillement chez moi. Je n'ai pas envie de sortir, je n'ai pas envie d'écrire... Pour tout dire, je n'ai envie de rien faire du tout, si ce n'est me reposer les neurones devant une série télévisée. N'importe quelle série. Je m'ouvre un Orval et j'opte tout simplement pour quelques épisodes d'une des récentes saisons des Simpson, saisons à propos desquelles j'ai un jugement assez négatif, que l'on pourrait résumer par : « À partir de la septième saison, Les Simpson, c'est de la grosse daube sans queue ni tête ! »

Je tombe néanmoins sur une belle scène, au début de l'épisode The Wife Aquatic (Les Aqua-tics en français, 2007)... L'histoire : Marge se souvient, nostalgique, de ses vacances sur une île merveilleuse du nom de Barnacle Bay, lorsqu'elle n'était encore qu'une gamine. Mais lorsqu'elle y revient plus de vingt ans plus tard, l'île est complètement métamorphosée à cause de la pêche intensive d'une espèce de poisson et la magie du lieu n'opère plus. Le reste de l'épisode est un peu idiot mais ce passage, sur fond de Carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns et de vieilles vidéos aux couleurs légèrement délavées, est particulièrement bien foutu...

... Tellement bien foutu qu'il va jusqu'à faire revenir à la surface mes propres souvenirs de vacances estivales enfantines. Enfant et adolescent, je passais une partie des mois de juillet et d'août dans une énorme propriété boisée détenue par la Centrale des Métallurgistes FGTB... Le Domaine de la Reine Pédauque, que ça s'appelait... C'était à Melreux, en Province de Luxembourg, au bord de l'Ourthe, à deux pas du joli village de Hotton [lien Google Maps]. De temps en temps, avec d'autres délégués syndicaux, mon père y suivait des formations... Et l'été, nous y allions en villégiature. Il y avait une plaine de jeu, un mini-golf, un château faisant office d'hôtel et de restaurant, un parc, un étang et des bungalows. C'est là, à douze ans, que j'ai vécu mes premiers petits bisous (un truc très, très soft) avec une fille du nom de Sylvie, qui était amoureuse de moi. C'était il y a... euh... vingt ans, bordel ! (Le jour où ce joli coin de nature a été liquidé pour devenir un centre de réfugiés, tout un pan de mon enfance très heureuse a disparu d'un seul coup.)

En soirée, Léandra, assez angoissée, me contacte pour savoir si je suis à la Maison du Peuple de Saint-Gilles, car je lui avais affirmé hier que j'y passerais une grande partie de mes soirées cette semaine. Je n'y suis pas : je me suis ravisé et, au moment où elle m'écrit, je stagne déjà, telle une larve, emmitouflé dans mes draps.

jeudi 5 juillet 2012

Bowling à Liège

Rolande, à la pause café de ce matin, s'adressant principalement à Wynka et à moi, mais ciblant tout aussi bien Charlotte et Lodewijk (qui sont absents ce jeudi), nous lâche : « Franchement, les amis, vous êtes pénibles avec vos histoires de syndicalistes... Vous n'arrêtez pas d'en parler, au café comme au dîner... » Elle est rejointe dans son discours par Sylvette et Christiane : « Est-ce qu'on vous ennuie avec des histoires de bibliothéconomie toute la journée, nous ? » — « Mais c'est que nous n'avons pas moyen d'en parler à d'autres moments... » Nous sommes tellement pressés par ce temps qui fuit ! 

Sylvette : « Si vous mentionnez une seule fois le boulot au bowling ce soir, vous devrez payer une tournée ! »

La tentation est trop forte : ce sera le gag récurrent de la journée. À chaque fois que je croise Sylvette ou Christiane, je me mets à parler de syndicalisme : « Ton histoire me fait penser à cette fameuse lettre que Bastien Durrée a remise à Albert II lors de sa joyeuse entrée à Liège ! », « 1971 ! Comme la grève des cols blancs à Cockerill, bien sûr ! », « Mais tout cela ne nous dit pas pourquoi André Renard a procédé de cette manière en 1948, alors qu'il se positionnait clairement pour l'unité syndicale... Qu'en pensez-vous ? »

Le soir, au bowling, nous formons tout d'abord deux équipes : l'équipe « BEF » (pour « Bibliothécaires en folie », hé oui !), composée de Christiane et de Sylvette, et celle des historiens, composée de Wynka et de moi-même. J'avais fait (comme d'habitude) le malin toute la semaine en affirmant que je savais très bien jouer au bowling... Mes trois collègues sont donc très déçues (et surtout hilares) lors de ma première « rigole ». Wynka, quant à elle, s'amuse à lancer la boule le plus loin possible de la piste, c'est-à-dire dans la direction opposée des quilles. Elle et moi, nous formons une fine équipe ! Les « BEF » gagnent deux parties, mais de peu siouplaît.

Sur le tableau de bord de la piste, l'inscription suivante : « Consommations OBLIGATOIRES. Veuillez appuyer sur le bouton rouge pour commander. » — Est-ce légal ?

Lodewijk arrive alors que nous sommes occupés à jouer une troisième partie, individuelle cette fois-ci. En me regardant lancer ma boule, il pouffe : « Quoi ? C'est tout ? Tu lances fort et au milieu ? Et moi qui croyais que tu avais une technique particulièrement originale ! » Quant à Christiane et Sylvette, elles font tout ce qu'elles peuvent pour me déconcentrer : par exemple, elles crient « Pouet pouet ! » quand je m'élance. Tout le monde il est très très méchant avec moi M'dame !

« Tu as 65 points... 1965... Cette fameuse année où ils ont tenté de syndicaliser les cadres d'entreprise en embauchant des universitaires au sein des structures syndicales nationales... » 

Un groupe d'une quarantaine de jeunes (et moins jeunes) débarque dans le bowling. Ils sont apparemment là pour boire un verre et non pour jouer. Wynka : « C'est horrible, on dirait des étudiants d'HEC ! », puis : « Je me tais, je me tais, car on va dire que je fais du délit de sale gueule ! » Un peu plus tard, le serveur vient prendre une troisième commande de boissons (OBLIGATOIRES donc). Lodewijk tente de faire de l'humour avec le serveur, désignant le groupe de jeunes : « Nous avons un compte "boissons" à l'entrée, mais ne les comptez pas dans notre addition, hein... » Le serveur ne comprend pas le second degré et répond, presque choqué : « Ça n'a rien à voir avec vous, Monsieur... »

Après le bowling, nous passons en coup de vent au Village gaulois, place Saint-Paul. (Tout ce monde condensé, ça me donne le bourdon...) Nous n'y restons pas longtemps et allons manger dans une brasserie pas loin de la place Cathédrale. La pluie commence à tomber dru. Je commande des boulets à la liégeoise (c'est délicieux, vraiment). 

Voilà une journée globalement positive, sans cynisme ni pensées ténébreuses ! Comme quoi, tout peut arriver dans ce journal, même le meilleur !

mercredi 4 juillet 2012

La découverte du flocon

Six heures quarante. Sur le chemin de la gare, rue de la Petite Pierrère, le vieux chat roux fatigué, assis confortablement sur son mur de schiste, me regarde passer sans broncher ni bouger. — Voir sa bonne gueule désabusée chaque jour me réconcilie un tant soit peu avec cette espèce tant honnie.

J'ai trouvé ma navetteuse favorite sur le trajet Tamines-Liège. Elle est du genre « toujours légèrement soucieuse » et aussi « yeux bleus fixes interrogateurs ». — Non, non, je ne me fais pas un film !

Matin et soir, depuis le train, j'observe les enceintes de confinement et les hautes cheminées de la centrale nucléaire de Tihange, de l'autre côté de la Meuse. Là-bas, des techniciens s'occupent de fendre l'atome pour créer de la vapeur d'eau (en résumé).

« Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément » (Boileau) : c'est bien exprimé mais est-ce vrai  ? Combien de fois n'ai-je pas pesté en exprimant maladroitement une pensée qui pourtant se présentait clairement dans mon esprit ?

Les bons philosophes sont des rémouleurs : ils aiguisent la pensée, la laissant telle quelle mais supprimant les scories inutiles. Les autres ajoutent curieusement des aspérités à la lame, voire la cassent complètement.

« On a découvert le boson !
— C'est quoi, un boson ?
— Je ne sais pas, mais on l'a découvert ! »

Au moment de l'accident de Fukushima, nous nous prenions tous pour des ingénieurs en énergie nucléaire. Aujourd'hui, avec la découverte du boson de Higgs, nous allons sans doute devenir pendant quelques jours des spécialistes en physique quantique. Werner Heisenberg, prends garde car nous voilà !

Le physicien John Ellis compare le boson de Higgs à un flocon de neige, le champ de Higgs à une étendue de neige et les autres particules à des skieurs ou à des marcheurs (avec ou sans raquettes). — La vulgarisation scientifique était plus facile du temps d'Isaac Newton !

Un jour, j'ai expliqué à ma collègue Wynka que j'étais souvent attiré par des femmes à l'allure très bourgeoise. Elle m'a alors répondu : « Ha ! Tu es comme mon père ! Lui aussi est fils d'ouvrier et craque fréquemment sur des petites bourges ! » — Nous autres, enfants de prolétaires instruits, voulons usurper notre condition sociale !

La recherche historique possède des points communs avec l'enquête policière... Recueillir des indices ça et là, les trier, combler les vides d'information, puis s'écrier enfin, victorieux : « Voilà ! C'est comme cela que ça s'est passé ! »

L'historien est le pire des jardiniers : vous lui commandez un champ de roses et il met l'accent sur les mauvaises herbes.

Je pourrais emprunter l'autoroute de l'Histoire, mais je préfère de loin les chemins sinueux et remplis d'ornières. — Emily me dirait alors : « De toute façon, en Belgique, les routes sont toujours pleines d'ornières ! »... Mais Emily n'est plus jamais là.

L'Histoire est beaucoup plus une arme à destination du futur qu'un outil de compréhension du passé. C'est sans doute pour cette raison que les commandes de travaux historiques effectuées par des acteurs du monde politique se font toujours avec méfiance et circonspection : « Nos archives ? On cherche, on cherche... », « Lui, vous ne l'interviewez pas ! », « Non, non, traitez plutôt cet événement ! », etc.

Au téléphone, la vieille militante syndicale glisse, entre deux renseignements sur l'histoire de sa centrale : « J'ai toujours été étonnée, tout au long de ma vie, par cette faculté qu'a mon cerveau de travailler tout seul. Une pensée est floue ? Je n'y réfléchis plus et je m'occupe d'autre chose... Plus tard, quand j'y reviens, la même pensée est beaucoup plus nette... Comme souvent, mon cerveau a travaillé en secret. » — Vite, vite, un bloc-note !

La même, interrogeant sa prodigieuse mémoire (sauf en ce qui concerne les dates), me permet d'éliminer au moins dix points d'interrogation insérés à divers endroits de mon texte. Je raccroche et lance triomphalement à Wynka et Sylvette : « Cette grande dame, si elle n'était pas de cinquante ans mon aînée, je la demanderais en mariage ! »

Qu'une œuvre soit aimée par beaucoup de monde me paraît toujours très suspect... Comment tous ces gens peuvent-ils sortir si contents de la salle de cinéma ou faire l'éloge de tel ou tel roman quand, la plupart du temps, ils ne peuvent même pas différencier une orchidée d'une ortie ? 

J'ai toujours eu un train de retard : adolescent, je me comportais comme un petit enfant et aujourd'hui, je me comporte comme un adolescent... — Avoir un train de retard : une métaphore qui me va bien, donc.