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jeudi 2 mai 2013

En chaussettes

La disparition. — Cinq heures de l'après-midi, au travail. Je regarde sous mon bureau, là où elles se trouvent la plupart du temps : rien. Je vais jeter un œil dans la salle de lecture, avant que le conseil d'administration ne débute : rien. Je retourne dans mon bureau, cherche partout, y compris dans les endroits les plus improbables (comme au-dessous du percolateur) : rien.
Je me tourne vers Wynka : « Je ne retrouve plus mes chaussures !
— N'importe quoi !
— Non, je te jure : mes chaussures ont disparu ! »
Je me mets à paniquer : si quelqu'un les a volées, comment vais-je faire pour retourner jusqu'à mon appartement, à Bruxelles ? Vais-je devoir marcher en chaussettes sur le trottoir jusqu'à l'arrêt de bus, puis jusqu'à mon train, puis jusqu'à mon tram, puis jusque chez moi ? J'imagine la discussion, sur le quai de la gare : « Pourquoi vous promenez-vous en chaussettes, Monsieur ?
— Laissez-moi vous expliquer : dès que j'arrive au bureau, j'enlève mes chaussures et je passe ma journée en chaussettes. Mais aujourd'hui, au moment de récupérer mes chaussures, je me suis rendu compte qu'elles s'étaient envolées. Pfiut ! Envolées ! C'est cocasse, n'est-ce pas ? »
Je retourne dans la salle de lecture, où j'explique à d'autres collègues, entourés de membres du conseil d'administration, que je ne retrouve plus mes chaussures. C'est fantastique : tout le monde sait maintenant que je me balade en chaussettes au bureau. Prise de pitié, Christiane finit par me rassurer : « Okay, c'est bon Hamilton, je vais te montrer où nous les avons cachées !
— Quoi ? Vous avez caché mes chaussures ?
— Hé ! C'était une idée de Lodewijk ! C'est lui qui les a vues sous ton bureau et qui m'a dit : "Oh, allez, cache-les, cache-les" ! »
Voilà pourquoi j'aime ce boulot : pour l'atmosphère !

Aura. — En début de soirée, avec Alizé et Pat, j'assiste à nouveau à une conférence-débat « Philo » au théâtre Marni. Le sujet tourne toujours, mais de manière plus lointaine cette fois-ci, autour du même aphorisme de Nietzsche : « Nous avons l'art pour ne pas mourir de la vérité » (voir ici). Le conférencier s'intéresse entre autres au concept d'aura développé par le philosophe allemand Walter Benjamin, notamment dans son essai L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique (1936). L'aura, d'après Benjamin, est ce qui fait qu'une œuvre d'art est unique, authentique : c'est un « ici et maintenant » dont seul l'original est pourvu. L'arrivée de techniques permettant la reproduction massive d'œuvres (comme la photographie et, surtout, le cinéma) marque l'affaiblissement de l'aura et transforme radicalement la façon dont l'art peut être perçu : après une dimension religieuse et culturelle, l'œuvre d'art a acquis, avec la reproductibilité, une dimension politique. (J'ai résumé, trop sans doute.)

Petit monde. — C'est vraiment un tout petit monde que ces conférences « Philo ». Elles sont ouvertes à tous mais ne touchent, par la force des choses, qu'un public très restreint. La plupart des gens présents dans la salle semblent se connaître, s'apprécier et partager de nombreux points de vue communs sur le monde. J'ai l'impression d'être déphasé avec le milieu, comme souvent.

Au Pantin. — Seconde partie de soirée, seul au café « Le Pantin », à quelques mètres de la place Flagey. Je lis, pour passer le temps, le chapitre 41 du tome II du Monde comme volonté et représentation d'Arthur Schopenhauer intitulé « Sur la mort et son rapport à l'indestructibilité de notre essence en soi » (tout un programme !). Schopenhauer est un excellent observateur désabusé : je lis sa métaphysique en soupirant, mais j'aime ses observations. (Il faudra que j'en reparle une autre fois.) — Amy et Zapata arrivent vers onze heures du soir. Ils reviennent d'un concert de ska-punk progressif canadien qui se tenait au Magasin 4. Flippo ne les accompagne pas : il a tout récemment « marché sur une vis placée malencontreusement verticalement sur le trottoir... La vis a traversé sa godasse et on a dû l'emmener aux urgences. » — Nous prenons quatre tournées, discutons de plein de choses (je ne me souviens plus des sujets de conversation), puis je prends un taxi. Je ne sais pas quelle heure il est. Deux heures du matin ? Je pense que... euh... je suis un peu saoul.

lundi 29 avril 2013

Café, ô divin Café, je ferai de toi le sujet de ma joie et de mon allégresse !

Les filtres. — De bon matin, dans mon bureau. Je m'apprête, comme chaque jour, à préparer le café et... Je me rappelle du problème de vendredi dernier... Oh non ! Je monte rapidement d'un étage et déboule dans le bureau de Rolande, paniqué : « C'est horrible ! Il n'y a plus de filtre à café ! » La situation a quelque chose de très frustrant : malgré le percolateur en état de marche, malgré la présence d'eau claire et de café moulu, il est impossible de faire un bon café pour toute une équipe sans disposer du filtre adéquat. (C'est un peu comme d'avoir préparé méticuleusement sa valise pour un long voyage à l'étranger, en vérifiant trois fois que rien ne manquait, d'arriver devant le premier contrôle aéroportuaire et de se rendre compte tout à coup qu'on a oublié son passeport.) « Et si tu allais chercher à manger pour ce midi dès maintenant et que tu en profitais pour acheter, en plus, un paquet de filtres chez Aldi ? », me propose Rolande. Soulagement. « Mais oui, c'est vrai ! Pourquoi pas après tout ? »

Le hard-discount. — Ce n'était donc pas une légende urbaine : dès potron-minet, une armada de vieux prend d'assaut les commerces alimentaires ! Devant moi, à la caisse, une vieille femme et sa fille (?) occupent tout le tapis avec une montagne d'articles. Derrière moi, un vieux monsieur y a déposé dix-huit ampoules halogènes emballées dans des cartons séparés. Je m'apprête à partir lorsque la caissière demande à ce dernier : « Savez-vous combien il y en a en tout ? » Je me retourne, ouvre la bouche et m'apprête à crier : « Dix-huit ! », mais je me retiens au dernier moment et je m'en vais.

L'abonnement. — Au soir, dans la salle dédiée au trafic intérieur de la gare de Bruxelles-Midi, fidèle à la discussion que je viens d'avoir avec Flippo dans le train de retour vers la capitale, j'explique à l'un des guichetiers :
« J'ai une carte "Réseau" mais une fois sur trois environ, lorsqu'un contrôleur la vérifie, il me dit que l'abonnement n'est pas valide car il voit apparaître sur son appareil de contrôle "Bruxelles-Bruxelles". J'ai déjà failli avoir une amende à cause de cela !
— Oh-oh ?
— Oui, oui... Vous conviendrez que c'est un peu énervant.
(Il prend ma carte électronique et la pose sur son clavier pour la vérifier.)
— Aucun problème pour moi, Monsieur. C'est une carte "Réseau" parfaitement valide.
— Oui, ça, je le savais.
— Si un contrôleur vous donne une amende, ce n'est pas grave : vous venez avec le papier à un guichet et on vous l'annulera ! »
(J'ai presque envie de me retrouver dans la situation pour tester, et aussi pour avoir quelque chose à écrire dans mon journal.)

Le client lésé. — À la Maison du Peuple, le monsieur à la table derrière moi n'est pas content. Il intercepte plusieurs serveurs : « Votre collègue, là, au bar, il m'a volé vingt euros ! », « Vous trouvez ça normal, vous, qu'on me vole vingt euros ? », « Je vais appeler la police si ça continue ! » Les serveurs répondent à chaque fois qu'ils ne sont au courant de rien. Le client passe le reste de sa soirée scotché à son téléphone portable, puis s'en va. Était-ce du bluff ? En tout cas, la police n'est jamais apparue.

samedi 27 avril 2013

Voir Dinant et mourir

Je connais très bien Dinant pour y avoir passé, enfant, de nombreuses heures, accompagné de mes parents. C'est la porte de l'Ardenne, un passage presque obligé vers le sud de la Belgique si, comme ma mère, on déteste rouler sur l'autoroute. — À chaque fois que nous partions en vacances dans la verte province de Luxembourg, nous faisions systématiquement un arrêt à Dinant pour y manger ou nous y promener. Je la connais donc comme ma poche, cette ville coincée entre Meuse et falaises escarpées : la Citadelle, le Mont-Fat, le Rocher Bayard, la grotte « La Merveilleuse », la collégiale et, dans les proches environs, les ruines du château de Poilvache (oui, le nom est très poilant) et le parc escarpé de Furfooz, en bord de Lesse...

Ce samedi en fin de matinée, Gaëlle et moi faisons le voyage ferroviaire en compagnie d'Amy, Flippo, Zapata, Bastien et Thibaut. Entre Ottignies et Dinant, le train s'arrête assez régulièrement dans des bleds complètement paumés. Mon sac à dos est rempli de nourriture pour le pique-nique du midi, mais j'apprends assez rapidement que, en raison de la température extérieure, il n'est plus du tout question de pique-nique mais de restaurant. (Qu'à cela ne tienne !) Arrivés à destination, nous retrouvons des amis de Bastien, qui sont venus en voiture : Manon, Armand et leur fils Toinet. 

Officiellement, nous sommes à Dinant pour nous promener, mais il y a un objectif officieux, secret, caché, qui est au centre de ce voyage organisé de main de maître : aller visiter, dans les hauteurs de la campagne dinantaise, deux bâtisses entourées de terrains verdoyants et de bus-dortoirs, qui sont au cœur d'un des projets de Zapata : créer une auberge alternative qui permettrait, à terme, d'être indépendant, autrement dit d'échapper au dur monde du métro-boulot-dodo. Zapata cherche des gens motivés pour mettre avec lui des « parts ». — Oui, je serais volontiers coopérateur si j'avais autre chose sur mon compte bancaire qu'un nombre précédé d'un trait négatif. (Qu'est-ce que l'argent ? Si je le savais, je ne poserais peut-être pas la question.)

Pourquoi ai-je décidé de monter ces escaliers plutôt que de prendre ce téléphérique ?
Pourquoi ai-je refusé d'acheter cette fée en plastique à 3,10 euros dont Gaëlle est tombée éperdument amoureuse sur le chemin du retour vers la gare ?
Pourquoi est-ce que je m'obstine à écrire des articles journaliers alors qu'il est évident que je suis dépassé par les événements ?

dimanche 14 avril 2013

Latour-de-Carol

Fin de vacances. — Je reconduis ma fille jusqu'au palier de la maison où habitent Maïté et sa petite famille, dans la banlieue de Namur. C'est à nouveau l'heure des courts adieux dramatiques : « Tu me téléphoneras, hein, Papa ? Tu me téléphoneras ce soir, dis ? » Elle me fait un petit câlin d'au revoir, puis la porte d'entrée se referme déjà. Je ne reverrai plus Gaëlle avant douze jours.

Abonnement. — Gare de Bruxelles-Midi. « Mon ordinateur vient de planter en beauté, constate l'homme de la SNCB derrière son guichet. Je vous propose donc de passer chez mon collègue d'à côté, qui confectionnera directement votre nouvelle carte. » Avant de rabaisser son store, il me donne de plus amples informations : il faudra bientôt être détenteur d'une carte électronique de type « MoBIB » pour voyager sur le réseau ferroviaire belge. « Dans un mois, vous n'aurez plus le choix : en tant qu'abonné, vous devrez passer au nouveau système informatisé... Alors, autant le faire tout de suite ! » Deux guichets plus loin, un jeune gars sympathique m'accueille et s'occupe de mon nouvel abonnement. Il me tend un dépliant : « Voici un mémento qui explique comment fonctionne votre nouvelle carte. Dorénavant... » Il est interrompu par une femme qui s'impatiente derrière moi : « Excusez-moi... Vous en avez encore pour longtemps ?
— C'est un guichet "Abonnements", Madame : ici, ça prend toujours plus de temps qu'aux autres guichets », puis il se tourne à nouveau vers moi : « Dorénavant, disais-je, vous devrez donner cette carte électronique au contrôleur qui en vérifiera la validité à l'aide de sa machine... »
La dame peste avant de s'en aller vers un autre guichet.
« Qu'est-ce qui lui prend, à celle-là ? », lâche le guichetier, tout sourire, « Encore une qui ne sait pas attendre cinq minutes ? Peu importe... Donc, je disais que le contrôleur vérifiera la validité et pourra également vous demander votre carte d'identité... Mais c'est assez rare qu'il la demande, à moins que vous ne croisiez les équipes spéciales...
— Ha ! Vous parlez de la Ticket Control Team ? Il se fait justement que je suis tombé sur ces coupeurs de cheveux en quatre dernièrement.
— Oui, je parle bien d'eux ! Ce sont des malades... Un jour, ils ont voulu me mettre une amende dans un train alors que, comme vous l'avez sans doute remarqué, je travaille à la SNCB. J'avais demandé si je pouvais m'installer en première classe au contrôleur du train, qui avait accepté. C'est quelque chose qui se fait couramment. Puis débarquent ces quatre-là qui me déclarent que je n'ai pas le droit de rester en première, parce que je ne suis pas statutaire, et cetera, et que je risque une amende si je n'obtempère pas dans les plus brefs délais. Un grand moment de surréalisme ! »

(Presque) premier contact avec le printemps. — En terrasse de la Maison du Peuple. Le soleil se couche en douceur derrière l'église Saint-Gilles, l'air du soir est tiède. Je suis seul devant mon ordinateur. Je peaufine l'article de vendredi : je décide de diviser un paragraphe en trois pour le rendre plus lisible et j'en profite pour faire terminer tous les titres et sous-titres du jour par la lettre O. — Mary m'envoie un message : elle boit un verre à la Brasserie de l'Union, à environ cinquante mètres de ma table. Je termine tranquillement ma bière, poste mon article et la rejoins. Elle est attablée en terrasse avec Jerry et un ami que je ne connais pas : Augustin, un journaliste qui a — c'est marrant — des airs de Walter. Augustin me demande ce que je « fais dans la vie ». À chaque fois, c'est la même galère lorsque je dois raconter ma vie, mon travail, etc. Après quelques phrases, je déclare forfait : je travaille dans un institut d'histoire de la gauche, oui, et après ? Blocage. Celui qui veut en savoir plus peut toujours dépouiller le présent journal : il y est question de mon boulot, quelquefois.

La Toile de Doëlle, III. — Monsieur le chef de gare... — Ce mois-ci, Doëlle me propose un exercice impossible : elle aimerait avoir mon avis sur Comme à la radio, l'album mythique que Brigitte Fontaine et Areski Belkacem ont composé en 1969-1970 avec l'Art Ensemble of Chicago. — ... Monsieur le chef de gare de Latour-de-Carol... — Doëlle est, dit-elle, obnubilée depuis deux semaines par Brigitte Fontaine. Brigitte est partout : dans chaque bouffée de cigarette, dans chaque rêve, dans chaque bouchée de nourriture, dans chaque boisson ingurgitée. — ... Vous étiez très pâle à sept heures du matin... — Il aurait été plus facile pour moi de rédiger seize paragraphes sur le lièvre-wallaby à lunettes que d'en pondre un seul sur cet album. — ... Vous aviez les paupières froissées... — J'aurais pu écrire, par exemple, que cette ribambelle de musiciens nous entraîne dans « un périple musical expérimental, exploratoire et révolutionnaire ; une redéfinition des paramètres musicaux qui, aujourd'hui encore, se dresse tel un somptueux phare rayonnant dans l'obscure abysse de cette musique à la lisière de l'inconnu », mais ça a déjà été plus ou moins écrit. Alors, à quoi bon se répéter, même si c'est vrai mais qu'on s'en fout un peu ? — ... Et ça n'avait d'importance pour personne au monde... — Reste cette chanson que je n'avais, dans mon absence crasse de culture, jamais entendue, si ce n'est peut-être noyée dans un brouhaha de discussions alcoolisées et vespérales chez Flippo ou Zapata : cette lettre au chef d'une gare des Pyrénées-Orientales qui a eu la gentillesse de récupérer un gilet de soie rouge. Pas la peine de chercher plus loin : cette chanson est un bel hommage aux anonymes ! — ... Ce qui est une chose horrible et normale. —

Lettre A Monsieur Le Chef De Gare De La Tour Carol by Brigitte Fontaine & Art Ensamble of Chicago on Grooveshark

mercredi 27 mars 2013

Bazinga!

« Tu devrais regarder The Big Bang Theory », m'avait conseillé Zapata il y a de cela trois ou quatre ans. « Quand j'ai vu les premiers épisodes, j'ai tout de suite pensé à toi : "Ça, c'est une série qui plairait à Hamilton !" » Et Zapata de me raconter cette scène au cours de laquelle Sheldon Cooper explique à son ami et colocataire Leonard Hofstadter ses dernières réflexions sur le voyage temporel : s'il avait fabriqué une machine à voyager dans le temps, il serait revenu dans le passé pour se la donner, éliminant de la sorte la nécessité de l'inventer en premier lieu ! (Début du quatrième épisode de la première saison, « The Luminous Fish Effect », 2007.)

Oui, le contenu semblait très alléchant, mais j'ai toujours eu quelques difficultés à adhérer au format de la sitcom : une vingtaine de minutes destinées à s'intercaler entre de nombreuses pauses publicitaires ; des saynètes à l'humour immédiat acceptant mal les longs développements... Un argument que Yama détaillait tout récemment dans le train de retour vers Bruxelles : les sitcoms ne permettent que très rarement la mise en place d'une histoire suivie et transversale. Elle ajoutait néanmoins : « À part Seinfeld, évidemment. » — À part Seinfeld, oui, évidemment, mais... mais... je n'ai jamais vu un seul épisode de Seinfeld ! (Une confession qui avait fait sursauter Flippo environ un an plus tôt dans le même train de retour vers Bruxelles : « Comment ? Tu n'as jamais vu un seul épisode de Seinfeld ? ») Terriblement gêné, j'ai donc préféré taire mon ignorance devant Yama afin qu'elle découvre par elle-même en différé l'horrible vérité via mon blog : non, je n'ai jamais vu un seul épisode de Seinfeld... mais je ne demande qu'à apprendre, n'est-ce pas ?

Depuis des semaines, j'étais à la recherche d'une simple série (par « simple série », comprendre : une série constituée de courts épisodes faciles à digérer et non une histoire de très longue haleine « à la The Wire »). Depuis des semaines, pour me détendre la nuit, je regardais en boucle de vieux épisodes de South Park déjà vus des dizaines de fois. Mais un statut de Doëlle dans lequel elle affirmait vouloir devenir la meilleure amie de Sheldon Cooper m'a remis en mémoire The Big Bang Theory. — Doëlle sera-t-elle contente d'apprendre qu'elle a légèrement modifié le cours de ma vie en me rappelant indirectement l'existence de cette sitcom qui était depuis des années sur ma liste d'attente virtuelle des « choses à découvrir » ? Je suppose que oui.

The Big Bang Theory est sans doute la chose la plus diablement comique que j'aie vue depuis très, très longtemps. Je crois même que je n'ai pas été sujet à de pareils fous rires depuis l'époque où je visionnais l'intégrale du Monty Python's Flying Circus. C'est dire ! Il faut préciser que le personnage de Sheldon Cooper, interprété par Jim Parsons, est particulièrement bien conçu et que ce dernier porte presque toute la série à bras-le-corps : physicien surdoué spécialiste de la théorie des cordes, doté d'une mémoire exceptionnelle et d'une culture hors norme, sociopathe, vénérant le personnage de Spock dans Star Trek, conscient de son génie, un brin hypocondriaque, détestant l'inattendu (par exemple, il a un emplacement de prédilection dans chaque appartement qu'il fréquente et ne veut/peut s'asseoir nulle part ailleurs), cultivant l'analogie et l'ironie, il est parfait. Et en plus — ça fera plaisir à Léandra —, il est grand et effilé.

Et ces rires que l'on entend constamment en arrière-plan, est-ce grave docteur ? — Non, ça fait partie du jeu. D'ailleurs, les brillants Monty Python utilisaient ce même procédé dans leur cirque, sans que cela ne nuise en quoi que ce soit à la qualité du show... De même que Seinfeld, apparemment. Amen !

« Why hast thou forsaken me, O deity whose existence I doubt? » :
voilà ce qui arrive quand Sheldon Cooper, alias Sheldor, elfe de sang niveau 85,
se fait pirater son compte sur World of Warcraft.

jeudi 7 mars 2013

Asphalte

Parfum d'été. — Un arrêt de bus, en périphérie de Liège, en compagnie de mes collègues Charlotte et Wynka. Un parfum d'été, et non de printemps, flotte curieusement dans l'air : un léger crachin tombe lentement sur l'asphalte, produisant cette fameuse odeur caractéristique de chaleur moite qui, d'habitude, se dégage du sol seulement après les violentes pluies d'orage qui surviennent en plein cœur du mois d'août. Pour rien au monde, en cet instant précis, je ne m'abriterais en-dessous d'un parapluie ou ne me couvrirais d'une capuche ; pour rien au monde, en cet instant précis, je ne me protégerais de cette humidité anormalement estivale qui recouvre mes cheveux et imprègne mes narines ! — Charlotte : « Mon copain aussi aime ce genre d'atmosphère. Cet amour de l'humidité, ça doit être quelque chose de typiquement belge, quelque chose en rapport avec le climat de ce pays. »

Nouvelle routine. — Si, en ce moment, Yama et Flippo s'inquiètent — on peut toujours rêver ! — de ne plus me rencontrer dans le train du soir vers Bruxelles, c'est en raison d'une routine que j'ai récemment acquise. Celle-ci consiste à ne pas happer le premier train disponible après mon travail mais à m'éterniser pendant quelques heures à la grande brasserie de la gare des Guillemins. J'y bois tranquillement un ou deux Orval devant un livre ou un écran avant de rentrer chez moi. (Ce n'est ni plus ni moins stupide que de boire tranquillement un ou deux Orval devant un livre ou un écran autre part.)

Destruction. — Ils installent sans raison une virgule entre le sujet et le verbe (« Je crois qu'il, va pleuvoir ») ; ils ne semblent pas être au courant que les points de suspension sont au nombre de trois et non de douze (« Je crois qu'il, va pleuvoir............ »), que ces derniers ne doivent pas être placés n'importe où (« Je........... crois qu'il, va pleuvoir »), qu'il n'est pas nécessaire de terminer une phrase par six points d'exclamation pour que les lecteurs comprennent qu'il s'agit d'une exclamation (« Je........... crois qu'il, va pleuvoir !!!!!! »), que la phrase ne continue pas, comme si de rien n'était, après avoir été clôturée (« Je........... crois qu'il, va pleuvoir !!!!!! demain !!! »), que « lol » n'est pas un acronyme qu'ils sont obligés de placer tous les sept mots (« Je........... crois qu'il, va pleuvoir !!!!!! demain !!! lol »), ou encore qu'il faut des espaces avant et après certains signes de ponctuation, mais pas toujours (« Je ...........crois qu'il ,va pleuvoir!!!!!! demain!!! lol ») ; enfin, en dehors de la ponctuation, ils semblent incapables de rédiger une simple phrase sans commettre cinq fautes d'orthographe (« je ...........croi ,kil va peuvoir!!!!!!! dmain!!! looollll »). Ils écrivent à la va-vite de longs blocs de texte mal ponctués, mal écrits, sans queue ni tête, non pas sur la météorologie mais sur des faits divers ou des sujets politiques qu'ils considèrent comme brûlants et à propos desquels ils ont un avis très tranché. En voici un banal exemple (qui, je tiens à le préciser, n'a pas du tout été retouché) pioché presque au hasard parmi des milliers d'autres dans les discussions en ligne du journal La Meuse : « il existe des planning familial!!!! faut arrêter de mettre tt sur l immaturité!!! et les parents, l école, personnes n a vu , je n croix pas , pauvre pt ange qui n avait rien demandé , et bravo aux parents !!!!!!!!!!!!!!!!!!! de ses jeunes » — Savent-ils seulement qu'ils passent pour des idiots en écrivant ainsi ? Sont-ils conscients que c'est insulter le lecteur que de ne pas faire attention à la syntaxe, à la ponctuation, à l'orthographe, à la grammaire ? Et surtout : se rendent-ils compte qu'il est impossible de penser de manière saine lorsque le langage est à ce point malade ?

dimanche 24 février 2013

Exégèse

Ganondorf est mort. — Gaëlle et moi l'avons surpris tout en haut de sa tour, jouant sur de grandes orgues, tel le Fantôme de l'Opéra. Armés de la puissante lame forgée par Biggoron et de quarante flèches de lumière, nous l'avons terrassé sans aucune difficulté. — Mais voilà que la forteresse commence à s'effondrer et que nous sommes obligés de fuir à toutes jambes en empruntant un escalier en colimaçon démesurément long ! Au pied de l'édifice, la princesse Zelda est inquiète : que signifie ce bruit au milieu des décombres fumantes ? Diantre ! C'est Ganondorf qui revient d'entre les morts, recouvert de son ultime enveloppe diabolique et bestiale : celle du ténébreux Ganon ! Place au combat final, durant lequel il faudra toucher à de très nombreuses reprises la queue de la bête avant de lui porter un coup fatal sur la tête à l'aide de l'épée de légende, seule capable d'envoyer le noir seigneur dans les limbes du Royaume d'Hyrule ! (La toute fin du jeu révèle platement l'aboutissement de la quête initiatique de Link : il s'agissait tout simplement d'une histoire de queue.)

Casques Ferrari. — À la Maison du Peuple, avec Léandra et Andrew. Ce dernier me raconte s'être retrouvé par hasard chez Flippo. « Il m'a montré les nouveaux casques qu'il s'est achetés en complément de sa platine vinyle : des Ferrari à 200 euros.
— Des casques audio Ferrari ? Comme la marque de voiture ?
— Oui, oui, des Ferrari, comme la marque de voiture.
— Remarque, Yamaha fait bien des pianos !
— S'agit-il vraiment de la même marque, les instruments et les motos Yahama ?
— Oui, je pense bien !
— Après tout, Peugeot fabrique bien des poivriers... »

Cow-boy. — « Qu'attend-il réellement, ce cow-boy solitaire que tu as placé en image de couverture sur Facebook ?
— Je n'en suis pas certain, mais je pense qu'il attend une femme ! Il faudrait que je vérifie dans la bande dessinée...
— Mais toi, pourquoi est-ce que tu as mis cette image-là ?
— Eh bien ! La scène était particulièrement jolie, voilà tout ! »
(Aucun sens caché, aucun message secret.)

2419. — En 2019, après ma mort donc, peut-être des fanatiques chercheront-ils dans ce que j'ai écrit une profondeur qui n'existe que dans leur imagination débridée ? Et quatre cents ans plus tard, peut-être existera-t-il différentes exégèses traitant du présent journal ? Peut-être même certains acolytes seront-ils prêts à mourir pour que leur interprétation triomphe ?
« C'est l'évidence même : son apologie des tirets cadratins [H.D., 555:3,1-6] n'est ni plus ni moins qu'une apologie de la brèche : il est venu nous apporter la nouvelle épée ! Pourquoi nous parlerait-il aussi longuement de Zelda si ce n'était pour nous rappeler ce simple fait ?
— Absolument pas ! Léandra, qui l'aurait apparemment connu en personne, a précisé on ne peut plus clairement, dans sa biographie Hamilton, un ami parti trop tôt, que son amour de la ponctuation était à prendre au sens propre. Il trouvait les tirets cadratins très jolis, c'est tout ce qu'il faut savoir !
— Ri-di-cu-le ! D'ailleurs, il est évident que Léandra est un personnage inventé de toutes pièces et que la biographie dont tu parles est de la plume d'Hamilton lui-même ! »
(Poil au tréponème !)

jeudi 21 février 2013

« Comment ? Y aura pas de barbaque ? »

Je prépare le même repas que la dernière fois, mais en enlevant ce qu'il contenait de viande. Flippo est indigné : « Comment ? Y aura pas de barbaque ? Mais c'est le seul végétarien de la soirée, bordel ! », me lance-t-il en pointant Zapata du doigt. J'avais pensé cuire des lardons ou des dés de jambon sur le côté et puis j'ai oublié. Dans le même état d'esprit sans doute, j'ai à nouveau oublié le cadeau d'anniversaire de Flippo (anniversaire qui a eu lieu en... octobre) : j'avais une idée en tête et je pensais avoir concrétisé l'achat, mais tout compte fait... non. (Qui croirait à une pareille excuse ?) Cerise sur le gâteau : j'apprends qu'Ismerie déteste les lentilles (un odieux souvenir de colonie de vacances), ce qui est embêtant lorsque l'entrée est... une soupe aux lentilles. Diem perdidi !

Alors que je peux facilement me souvenir d'une conversation en tête à tête, l'opération me semble beaucoup plus compliquée au fur et à mesure que le nombre de protagonistes augmente. De quoi avons-nous discuté ? De quoi ont parlé les sept personnes présentes à cette petite soirée organisée chez nous ? Entre deux fumigations de cannabis, Zapata a tenté de définir sa vision de l'anarchisme auprès d'une Mary plus que dubitative. Amy a mentionné son nouveau boulot et le fait qu'elle est obligée de travailler tard le soir afin de terminer ce qu'on lui demande (un paradoxe quand on sait qu'elle se positionne clairement en faveur d'une forte réduction du temps de travail). Nous avons également discuté du projet d'auberge de Zapata : « Oui, moi aussi j'aimerais bien organiser des soirées vinyles post-rock en fumant des joints avec des gens sympas, ai-je alors déclaré, mais comment est-ce que je ferais pratiquement ? » Je leur explique par ailleurs que si je devais mener un projet personnel pour l'instant, ce serait celui d'avoir une idée, mais personne ne comprend vraiment ce que je veux dire — ce qui est normal, dans la mesure où je ne me comprends même pas vraiment moi-même.

Pietro veut absolument expérimenter ma lunette astronomique, mais il n'observe que du noir, jusqu'au moment où j'arrive à lui montrer à travers l'oculaire, à défaut de Saturne ou de Jupiter, les stores à la fenêtre d'un appartement, au loin : « Ha ouais, je peux voir une machine à café ! Une machine à café ! Putain, y a une machine à café sur le rebord de la fenêtre ! » (Je crois qu'il se fout gentiment de ma pomme).

J'ai un problème avec la vaisselle : je ne veux — ne peux — pas la voir traîner et je dois m'en occuper à plusieurs moments-clés de la soirée. Je me rends bien compte que mon comportement frôle l'obsession : propre, propre, il faut que tout soit propre ! Impossible d'aller me coucher sans avoir une cuisine propre, propre, PROPRE... Ma stratégie est couronnée de succès : peu après minuit, alors que nos cinq invités viennent de quitter l'appartement, tout est lavé, rincé, essuyé ! Propre, propre, PROPRE !

samedi 9 février 2013

Le tour de la journée en 80 mots, épisode VI

« Il sortit de son abattement et, fébrile, s'enquit
Du sable écoulé depuis son tout dernier maquis.
Trois cent nonante-trois mille grains — un an et vingt-sept jours !
"Mes prochains récits seront radins !", tel fut son discours. »

Amy a trouvé un boulot et fête l'événement chez Flippo et Bastien. Elle travaillera dès lundi pour un groupe politique. Elle fera de l'entrisme, me dit-elle en rigolant. « L'entrisme, ça ne fonctionne pas, lui réponds-je. C'est le contraire qui arrive au final : on se fait dévorer par le système qu'on tente de changer. » On me compare gentiment à un « stalinien » (c'est une première). — On joue à Time's Up. Tout le monde est fatigué.

vendredi 28 décembre 2012

Lettre anonyme

Je rédige ces quelques lignes dans le calme de la nuit chinienne, le lundi 31 décembre 2012, aux alentours de trois heures du matin. Je suis installé à la table du salon du gîte que nous avons loué à l'occasion des fêtes de fin d'année. L'écran de mon ordinateur constitue l'unique source lumineuse de la pièce et seul le congélateur manifeste sa présence par un curieux ronronnement. Léandra et Andrew sont partis dormir. Pour l'instant, fort heureusement, tout le monde est en vie !

Fidèle à la règle fixée au tout début de la rédaction de ce journal personnel, je me dois de décrire brièvement la soirée de ce vendredi 28 décembre. Cependant, je ne peux décemment passer sous silence les événements de ces derniers jours, qui s'inscrivent peut-être dans une trame beaucoup plus vaste. Au diable donc la chronologie, pour aujourd'hui à tout le moins !

Vendredi soir, j'ai laissé Gaëlle chez mes parents et suis reparti à Bruxelles pour une nuit seulement. J'ai passé la soirée chez Amy et Zapata, en compagnie de Flippo et d'un Coati curieusement sage. Au programme : de la soupe, un gratin aux épinards, des Christmas Crackers et un nouveau jeu de société du nom de Descendance, le tout arrosé d'alcool et entrecoupé de joints. À aucun moment je n'ai affiché le moindre signe du malaise bien légitime qui me tenaillait alors depuis une journée... Je ne voulais pas inquiéter mes amis outre mesure : après tout, il est probable que cette histoire de lettre anonyme et de photo ne soit qu'une vaste blague, un canular savamment élaboré.

En ce qui concerne la location du gîte, Andrew s'est chargé de la plupart des détails logistiques : réservation et paiement, commande à la boucherie, signature du contrat, etc. Les formalités se sont faites en toute cordialité et dans la plus grande souplesse : le propriétaire se fera un plaisir de nous remettre les clés ce samedi en fin d'après-midi et il nous a même proposé de venir nous chercher en voiture à la gare de Florenville, ce qui ne sera pas nécessaire, normalement.

Tout allait pour le mieux jusqu'au coup de fil d'Andrew, ce jeudi soir... Pour régler les derniers détails du séjour, m'a-t-il dit, mais j'ai compris tout de suite à sa voix que quelque chose le tracassait au plus haut point. Il a fini par me parler du courrier qu'il avait reçu la veille. Léandra était déjà au courant et avait déjà eu l'enveloppe en main : ni timbrée ni cachetée ni signée, elle avait apparemment été déposée directement dans la boîte aux lettres d'Andrew, à Bruxelles. À l'intérieur, une lettre composée de quatre lignes dactylographiées :
« La Gaume est une frontière.
La Gaume est un danger.
Franchissez la lisière
Et vos jours seront comptés. »
Andrew m'expliqua que la lettre était accompagnée de la photographie jaunie d'une imposante et jolie bâtisse a proximité d'un cours d'eau, qu'il avait identifiée assez facilement comme étant l'hôtel des Comtes de Chiny, au bord de la Semois. Au dos de la photo, à nouveau un court texte dactylographié : « Commandez trois Orval et douze cubes de fromage. »

Léandra et Andrew n'ont pas pris cette lettre au sérieux : ils pensent tous les deux que c'est Poulain Perspicace (notre ami originaire de la région) qui nous a fait une blague. Si c'est le cas, il s'est donné beaucoup de mal, comme le montreront, du moins si j'en ai la possibilité, les prochaines entrées de ce journal. Car malgré cette lettre anonyme un rien menaçante, nous sommes tout de même allés nous installer à Chiny. Le jeu d'énigmes que nous y avons découvert est pour le moins étrange, mais rien ne nous permet de penser que nos jours soient actuellement en danger. Après tout, il n'y a pas de raison de sombrer dans l'angoisse : je devrais me détendre et profiter de ce séjour bucolique.

mercredi 5 décembre 2012

Irrigation

Faire une faute grossière dans le titre d'un article. Je ne m'en remettrai jamais. Ou peut-être que si, tout compte fait.

La réunion de l'après-midi au boulot est bruyante et agitée, malgré un sujet (les procédés d'indexation de collections iconographiques) qui n'a de prime abord rien d'affriolant. La nouvelle stagiaire en bibliothéconomie y assiste jusqu'au bout et finit par s'écrier, les yeux grand ouverts, après trois heures de débat passionné : « Mais comment faites-vous pour tenir le coup ? »

Que le sang s'arrête ne fût-ce qu'un instant d'irriguer convenablement le cerveau et c'est le corps tout entier qui commence à divaguer et à se comporter de manière chaotique. Voilà donc à quoi tiennent les plus hautes espérances, les amours, les joies, les peines, les pensées complexes et la contemplation de ces stratus à l'horizon : à une simple irrigation !

Dans le train vers Bruxelles, Flippo s'exclame tout à coup : « Compatissant ! Voilà le mot que je cherchais ! Je ne suis pas compatissant ! » C'est vrai : pourquoi irait-il à cet enterrement alors qu'il ne connaissait pas la personne décédée ? Simplement pour partager la peine de sa collègue ? Non, justement, car il n'est pas compatissant ! (J'ai l'impression d'entendre mon père.)

Lorsque j'effectue la sauvegarde hors ligne de mon journal, les 592 jours décrits jusqu'à présent plus les pages de la « Journée dont vous êtes le héros » plus les articles cachés plus les quelques descriptions a posteriori totalisent seulement quelque 7 mégaoctets d'information. Si ce blog avait été lancé dès ma naissance — calcul purement théorique, on l'aura compris —, il aurait pesé tout au plus une centaine de millions d'octets. Je connais des images TIFF plus volumineuses que mes trente-deux ans... Par contre, je ne connais pas de comparaison plus ridicule que celle-ci !

Est-il possible d'être autodidacte jusque dans la thérapie ?

Dans ma mémoire, certains événements importants sont étroitement liés à une musique écoutée en boucle au moment du « choc », et c'est particulièrement vrai pour les lectures marquantes. Wittgenstein ? « Up Past The Nursery » de Suuns (par un heureux hasard, le bégaiement de sa pensée trouve un puissant écho dans la chanson). Nietzsche ? « Ready, Able » de Grizzly Bear (là encore, curieusement, une belle analogie est possible). Et comme pour la madeleine, réécouter l'air me remet immédiatement en tête, non pas une bribe de lecture, mais l'état d'esprit complet de ce moment passé.

Les pièces du jeu d'échecs médiéval de Lewis ont en commun les yeux exorbités, le regard aux aguets et la posture attentive, un peu comme si elles se préparaient, entre la peur et la détermination, au combat qui prendra bientôt place sur l'échiquier. Seule la reine semble désolée d'être là : main sur la joue, l'air mélancolique ou horrifié selon les versions, elle observe la scène avec consternation. On en oublierait presque que c'est elle qui peut faire le plus de carnage dans les rangs ennemis. — Petite futée, va !

Ce test de quotient intellectuel en ligne proposé par Mary en fin de soirée se termine par : « Vous voulez connaître votre résultat ? Alors envoyez un sms à 2 euros au numéro ci-dessous ! » — Il s'agit sans doute de l'ultime question, celle qui décide non pas de notre intelligence mais bien de notre degré de perméabilité aux arnaques en tous genres.

mardi 27 novembre 2012

L'homme qui suivait les rails

Chronologie d'une journée ordinaire. — Je croise Flippo, de bon matin, à l'intérieur de la gare de Liège. « Tiens ? Tu étais dans le train ? », lui demandé-je. « Ha mais pas du tout, me répond-il, je le suivais à pied ! » — À question stupide, réponse stupide.

Mes collègues me questionnent à la pause café : « Tout va bien, Hamilton ? Tu as une petite mine... Tu ne dis rien du tout. Pour tout dire, tu n'as pas l'air d'être parmi nous... » Lodewijk finit par trouver une des causes possibles de ce spleen de début de semaine : notre livre étant désormais sous presse, je suis victime d'un baby blues ! — Il y a du vrai dans ce diagnostic, même si le bébé n'est pas encore sorti du ventre de la bête (je veux parler des rotatives).

Sous presse ? Pas tout à fait ! Jipé, notre correspondant chez l'imprimeur, me téléphone, catastrophé : « Hamilton ! Bon dieu, qu'est-ce que c'est que ces deux lignes plus sombres, à droite sur la couverture ? Nous venons de lancer l'impression et ça se voit ! » Réponse : un problème dans cet aplat de gris qui n'en est pas vraiment un ; une grossière erreur de ma part qui nous coûtera quelques centaines d'euros... Le travail dans l'extrême urgence aura fini par avoir raison de ma vigilance maniaque ! (J'ai le moral dans les chaussettes : j'ai fait une faute.)

Dans le train de retour, avec Yama. « J'ai vu ton actuelle photo de profil, me dit-elle, celle de toi enfant devant un jeu vidéo [Prince of Persia]. Ta fille te ressemble, c'est incroyable ! Son visage a-t-il pris un seul trait de sa mère ? » — Réponse : « Non, pas que je sache, si ce n'est peut-être le nez en trompette, et encore ! »

Dans le tram vers le Parvis, un revenant de l'époque universitaire ! Je lui lance, assez fort : « Hé, Beber ! » et je le vois sursauter. « Désolé, je t'ai fait peur... », m'excusé-je. « Non, non, ce n'est pas grave. J'étais dans mes pensées... » Je le trouve encore plus fébrile que par le passé. Il m'explique qu'il n'a pas de travail pour l'instant ; alors, pour ne pas se laisser aller, il passe ses journées aux archives ! Il a écrit un livre aussi. Il m'explique, sourire aux lèvres : « Le tirage est directement proportionnel à l'hyperspécialisation du sujet. »

À la Maison du Peuple, une nouvelle édition de ces ridicules quiz... « Question numéro 2 : qui a écrit Le Meilleur des mondes ? Je répète : qui a écrit Le Meilleur des mondes ? » — Milton Friedman ! À moins que je ne confonde ?

À la table d'à côté, une jeune femme est vraiment remontée contre son ami/compagnon/époux/ex (?). En quelques minutes, celui-ci entre dans un cycle infernal : il se fait engueuler (« Casse-toi, mais casse-toi, connard ! »), se lève, s'en va faire un petit tour rapide, revient comme si de rien n'était, se rassied, se fait engueuler à nouveau (« Casse-toi, mais casse-toi ! Merde ! »), se lève, s'en va faire un petit tour rapide, revient, etc. (Compter encore trois cycles avant que les deux ne disparaissent, mais pas en même temps.)

Mary me dit ne pas croire en l'horoscope mais le lire quand même : « Quand je rencontre une nouvelle personne, je regarde ce qui est lié à son signe et je découvre souvent au moins 10 % de traits qui lui correspondent et que je n'aurais pas remarqués sans cela. » Quand je lui demande pourquoi elle ne lit pas directement des ouvrages de psychologie, elle me répond que c'est par manque de temps. Et quand je lui déclare que tout ça — astrologie et, jusqu'à un certain point, psychologie —, c'est enfermer un être humain aux pensées complexes dans un canevas plus ou moins grossier (créer un faux mythe personnel pour mieux le comprendre), elle me rétorque que, de toute façon, je ne change que très rarement d'avis. — Les capricornes sont bornés, à ce qu'il paraît.

« À quoi cela me sert-il de parler à Untel ou à Unetelle ? Ils ne m'apprendront jamais rien !
— C'est là que tu te trompes, Hamil : tout le monde peut t'apprendre quelque chose !
— Non. Le temps est précieux : pourquoi le passer avec des gens qui ne m'apportent rien, alors que des amis sincères ou des livres me seront de bien meilleure compagnie ?
— Tu parles comme Fabien. Tu es beaucoup trop élitiste ! »
(Et encore une fois, je campe sur mes positions.)
 
Réflexions sans queue ni tête. — Ce qui est amusant quand je cite Amy et Zapata, c'est que je fais à chaque fois le tour de l'alphabet : A&Z, le début et la fin, l'alpha et l'omega.

Si l'on veut être changé par un livre, la nage ne suffit pas ; il faut pratiquer le plongeon. — Pour quelqu'un qui coule dès qu'on le met à l'eau, fallait oser !

La tendance à l'autoflagellation est inversement proportionnelle à sa nécessité.

Le « mariage pour tous » est un combat d'arrière-garde. Hé ! Il s'agit seulement de mariage, ce verrou social à l'aide duquel l'État cadenasse l'amour !

Je lis quelques éléments biographiques sur Nietzsche. À peine ai-je commencé à m'intéresser à sa vie que je décèle déjà deux des pires ironies qui aient jamais secoué une existence de génie, et ce, pour l'une d'entre elles, jusqu'à son lointain héritage : 1) avoir passé les dix dernières années de sa vie dans un état végétatif alors que, esprit particulièrement alerte et lucide, N. prônait la « libre mort » (autrement dit le suicide au bon moment) ; 2) avoir été, bien après son décès en 1900, récupéré par le régime nazi alors que son œuvre témoigne de la haine à la fois de l'État (qu'il nomme « nouvelle idole » dans Zarathoustra) et des croyances de la foule.

samedi 24 novembre 2012

Ce comédien croit-il en sa comédie ?

— Ce soir, Amy fête son anniversaire. —

De sept heures et demie du soir à deux heures du matin, en anglais dans le monologue original : « Répondez tous à ma question : "Pensez-vous que notre vie sera meilleure demain ?" Répondez à ma question : "Pensez-vous, et je dis bien pensez-vous, que notre vie sera meilleure demain ?" [...] Attends Zapa, ne réponds pas tout de suite ! Écoute ! Écoute ! Nous vivons un progrès sans précédent, grâce à la science, grâce à la technologie, grâce au capitalisme, grâce à l'argent ! L'argent, Zapa, l'argent ! Si nous sommes arrivés à un tel degré de société, de progrès continu, c'est grâce à l'argent ! [...] Depuis ses origines, l'humanité n'a jamais été aussi heureuse qu'aujourd'hui, globalement. [...] J'adore les jeux. J'ai joué deux ans à World of Warcraft... Ha ? Toi aussi, Hamilton ? Eh bien alors réponds franchement à cette question : "As-tu déjà gagné, même juste une fois, des pièces d'or grâce à l'hôtel des ventes ?" Comment ? Ha oui ? Tu utilisais les enchères et tu spéculais sur World of Warcraft, en achetant des objets et en les revendant plus chers ? Alors nous sommes d'accord ! Nous sommes parfaitement d'accord ! Moi, j'ai compris le pouvoir de la confiance en l'argent et j'en profite ! Ce que j'ai appris dans WoW, je l'ai transposé dans ma vie ! [...] Tu es né dans un pays où l'on ne connaît pas le pouvoir de l'or. Moi, je viens d'un pays où l'on a donné à l'or la place qui lui revenait ! [...] Non, Zapa, non ! Regarde-moi ! Écoute-moi ! L'argent fonctionne parce que tout le monde y croit. Y croit. Croyance. Dans la tête des gens, l'argent est aussi matériel que ce verre de bière que je tiens dans ma main. Et le système fonctionne parce qu'il y a des humains qui, comme moi, spéculent, investissent et jouent avec l'argent... Pour la science, la technologie, la compétitivité, le commerce, l'économie, le savoir ! [...] En fait, nous sommes d'accord, nous sommes presque entièrement d'accord sur tout, même si vous l'exprimez différemment... »

— Ce soir, Amy fêtait son anniversaire. —

mardi 30 octobre 2012

Moineau

Extraits de vie & petites réflexions autour d'A.S. — Tôt ce matin, Fríðr, la navetteuse Bruxelles-Liège qui habite pas loin de chez moi, me rejoint sur le quai de la station de prémétro Albert. Pendant son approche, je tente avec beaucoup de difficulté de ranger le premier tome du Monde de Schopenhauer dans la poche trop étroite de mon manteau.
« C'est un gros livre, constate-t-elle quelques instants plus tard.
— Oui. Et encore, c'est le plus petit des deux tomes.
— Et c'est bien ?
(Que répondre ?)
— C'est de la philosophie allemande. »
Je m'attends à l'autre horrible question — « Et ça parle de quoi ? » — à laquelle je serais bien incapable de donner une réponse satisfaisante. Cependant, le questionnement tant redouté n'arrive jamais, fort heureusement.

Dans le tram, en sa compagnie, piégé par ce que je viens à l'instant de lire (sur l'injustice et le droit ; l'anarchie et la tyrannie ; les justices temporelle et « éternelle »), je suis dans l'impossibilité d'entamer la moindre discussion. Un silence pesant s'installe.
(Souvenir d'un dialogue de la série BD Gus, qui doit plus ou moins ressembler à ceci :
« Il faut se dégêner...
— Pardon ?
— Se dégêner... Enlever la gêne. »)
Vite, vite, dénicher n'importe quel sujet de conversation ! Je finis par trouver, péniblement, une question bateau : « Tu travailles ce vendredi ? » « Non », et elle se remet à parler de je ne sais quoi... Ouf !

Ce genre de situation embarrassante n'arrive qu'avec certaines femmes. Je n'en connais pas la raison (aucun rapport avec une tension amoureuse ou sexuelle, néanmoins). Je me retiens d'énoncer ce que j'ai en tête et je passe au mieux pour un idiot, au pire pour un névrosé (à moins que ce ne soit l'inverse ?). Pourquoi suis-je si mal à l'aise ? Pareil blocage ne pourrait arriver en compagnie de Léandra, par exemple.

Pour lire le Monde comme volonté et représentation, j'ai fini par prendre Schopenhauer au pied de la lettre (cf. sa première préface). Tout étant dans tout (un chapitre éclairant l'ensemble et l'ensemble éclairant un chapitre), j'ai décidé d'abandonner toute lecture linéaire au profit d'une lecture organique et modulaire : à l'instar d'un moineau picorant au hasard les graines qui se trouvent autour de lui, je dévore telle ou telle partie de l'œuvre au gré des humeurs — et force est de constater que la lecture est beaucoup plus enrichissante de cette manière !

Terminer au moins deux fois un bon jeu vidéo pour en comprendre toutes les subtilités ; voir la magnifique fin de Monkey Island 2 et s'empresser d'y rejouer car la vision de l'univers au sein duquel Guybrush Threepwood évolue s'est complètement métamorphosée entretemps... — C'est également ce que je devrai faire avec le Monde de Schopenhauer : le lire deux fois pour l'appréhender totalement. (Vaste projet, qui ne nécessite rien d'autre que de la patience et de la discipline.)

Cet ouvrage qui peut se lire dans tous les sens est, pour cette raison même, d'une très grande modernité. Pas de démonstration pédante ou académique à lire de A à Z, mais beaucoup d'intuitions, d'observations directes et d'analogies se renvoyant les unes aux autres. C'est un texte qui se prêterait curieusement assez bien à un format Web éclaté.

Repas chez Amy & Zapata. — Le soir, je suis invité chez Amy et Zapata pour une souper « fondue et flan au caramel ». Sont aussi invités Yama et Flippo. Enfin, est également présent ce nouveau chat qui n'obéit pas et qui, par conséquent, me tape déjà sur le système... Un animal doit marcher droit, sinon je le lance. — Je ferais moins le malin s'il s'agissait d'un lion !

Toutes les heures environ, ils descendent pour fumer une cigarette, un joint ou les deux. Je les suis dehors sans rien toucher. Haute dans le ciel, derrière quelques nuages, la Lune, accompagnée de Jupiter, illumine la petite cour cernée de murs. Il est notamment question d'un épisode particulièrement émouvant de La Petite Maison dans la prairie (!) et de la différence entre les mots « raisonnable » et « responsable ».

La phrase comique de la soirée (Flippo) : « Moi aussi, dans un sens, je suis bisexuel, car je ne couche ni avec des femmes, ni avec des hommes. »

Une vérité (Yama) : ce n'est pas tant mon médecin ou ma propre volonté qui m'ont donné le courage de freiner ma consommation d'alcool, c'est avant tout cette bonne vieille souffrance !

Ils lisent tous mon blog régulièrement, sauf Zapata. Le « Comment ça va, Hamilton ? » est devenu superflu et ce n'est certainement pas moi qui vais m'en plaindre !

dimanche 30 septembre 2012

Princesses & vampires

Princesses & vampires. — Gaëlle a un nouveau passe-temps : réaliser, en agrafant ensemble plusieurs pages, des mini-albums dessinés racontant chacun une histoire particulière. Les deux premiers sont consacrés aux princesses, le troisième aux vampires. (Elle déteste écrire lorsqu'elle fait ses devoirs mais dès qu'il s'agit d'un projet personnel, curieusement, elle s'en donne à cœur joie.)

Dans la première histoire, une petite princesse demande à sa maman si elle peut aller dehors. « Non », répond la mère qui montre du doigt la pluie qui tambourine à la fenêtre. Au retour du soleil, un oiseau transportant une enveloppe dans son bec lâche celle-ci dans un arbre. La princesse récupère l'enveloppe, qui contient une lettre de sa copine Aline lui expliquant qu'une vilaine sorcière volant sur un balai s'attaque à sa maison. Alors la jeune princesse se rend sur place et piège la sorcière à l'intérieur d'un bouclier destructeur.

Dans la deuxième histoire, il est toujours question d'un oiseau livrant une enveloppe dans un arbre. Cette fois-ci, il s'agit d'une lettre d'une autre copine de la princesse, une fée qui porte le nom d'Alane. Cette dernière lui écrit qu'elle va passer lui dire bonjour. La princesse montre son château à Alane puis l'invite à manger. « Où elle est ton amie ? », demande Alane, et la princesse de répondre : « Elle est dans mon pays. » Puis elles se disent au revoir et Alane retourne chez elle en s'envolant.

Dans la troisième histoire (celle des vampires), ma fille utilise un marqueur rouge pour dessiner le sang. Deux vampires discutent. L'un tend un verre à l'autre : « Tu veux un peu de sang ? », lui demande-t-il. À la page suivante, le même mord un petit enfant au cou en criant : « Hé ! J'en ai mordu un ! » puis, à la troisième page, lui dit : « Salut ! Maintenant, tu es un vampire ! »

Dîner. — Vers midi, Gaëlle accueille Léandra dans l'escalier de mon immeuble : « Papa m'a dit que tu avais un peu pleuré à cause de ton ami. Moi je fais des livres de princesses moi-même. Tu veux voir ? »

Léandra a « un peu pleuré » parce qu'elle s'est plus ou moins rendu compte que c'était vraiment fini avec Jonas. Mais elle reprend du poil de la bête, dirait-on.

Revenant. — Dans le tram, un revenant : Lyric. Rien n'a changé : il est toujours aussi grand. Une Jupiler à la main, il vient vers moi et me sort : « Et alors grand, comment ça va ? » Le reste de la discussion est en grande partie composé de « Ça va, ça va... Et toi, ça va ? » À un moment, il me lâche : « Ça fait un petit temps qu'on ne t'a plus vu à la coloc ! Qu'est-ce qui s'est passé ? Y a sans doute des trucs que j'ai pas compris ou que je ne veux pas comprendre... » — Je le rassure : il n'y a de toute façon pas grand-chose à comprendre.

Souper. — Première soirée que je passe dans le nouvel appartement d'Amy et Zapata depuis qu'ils y ont emménagé. Je suis le premier à arriver (à l'heure), comme souvent. Les autres débarquent au compte-gouttes : Yama, Flippo, Pietro et Ismerie...

« Et alors, le Canada ?
— Quoi ? Flippo ne vous a pas déjà un peu raconté ?
— Non. Il a juste parlé de l'Espagnole.
— Ha bon. »

Un nouveau petit chat (Coati) court partout dans l'appartement. Flippo n'est pas à l'aise. « Tu n'aimes pas les animaux ? », lui demande-t-on. Sa réponse : « Non. Ni les chats, ni les chiens... Ni les humains d'ailleurs. »

Schmilblick. — « Tout cela ne fait pas avancer le schmilblick ! » (dixit Andrew). — Mais faut-il forcément que le schmilblick avance ? (Un concept qu'il conviendrait de développer, une autre fois.)

samedi 15 septembre 2012

Jet lag blues

Samedi minuit. Chez mes parents. Le jet lag dans la tronche, un verre d'Orval à ma gauche. Un petit ordinateur en face de moi, la télévision en sourdine. Il faut que je me reprenne. Il faut que je reprenne le rythme d'avant. (Un article par jour, un jour par article, bla-bla-bla...) Au moment où j'écris ce message, j'ai encore le goût des « IPA » en bouche, l'odeur du large dans les narines, le cri des mouettes dans les oreilles, la caresse du vent sur les mains et du fjord plein les yeux... Maudites vues somptueuses sur le Fjord du Saguenay et sur cet estuaire tellement gigantesque qu'on ne perçoit l'autre rive que lorsque la brume s'est entièrement levée ! — En bref : le Nouveau Monde, où tout est plus grand et plus beau (sauf la sécurité sociale).

La « nuit » d'avant-hier, je l'ai passée dans un avion en compagnie de Léandra et de Flippo. Nous avons comme il se doit traversé l'Atlantique en avalant les fuseaux, ne dormant tout au plus que quelques heures, avec pour seul repas du poulet au parmesan (quelle blague !) servi dans des barquettes réchauffées au micro-ondes. (Je crois, mais je ne pourrais le jurer, avoir entendu Léandra affirmer que les pâtes en accompagnement étaient bonnes. — Léandra est spéciale, c'est pour ça que je l'aime bien.)

La nuit d'hier, je l'ai passée à récupérer. Quinze heures de sommeil ininterrompu ou presque. (Mais qu'est-ce que je fous encore debout ?)

Dès le début de mon voyage, je me suis dit qu'écrire un article le jour de mon retour en Belgique était de l'ordre de l'impossible ; que je serais beaucoup trop crevé pour raconter quoi que ce soit. J'avais raison. Je me suis donc permis, comme rarement, de ne poster que quelques lignes extraites d'une jolie chanson de Sébastien Lacombe... Après toutes ces cartes postales, cette rupture brutale signifiait : « Fini le Québec ! Malgré le souvenir, je passe à autre chose ! »... Oui, mais à quoi ? De retour en Belgique, à la gare de Bruxelles-Midi, j'ai eu l'impression de me retrouver dans un pays froid (au sens figuré) et mal éduqué. Plus de « Bonjour, ça va bien ? » lancé par des inconnus souriants, mais seulement des inconnus maussades s'engouffrant dans les rames de métro sans se rendre compte qu'ils ne sont pas les seuls à devoir y entrer. — Il va falloir que je me réacclimate à l'incivisme... et à la routine aussi.

Je pense que j'exagère et aussi que mon texte est très décousu. (Un résidu de jet lag, sans doute.)

Hier, chez mes parents, j'ai retrouvé Gaëlle qui m'a accueilli avec un grand « Papa ! » enthousiaste. Aujourd'hui, nous sommes tous les deux allés à l'anniversaire de Fred Jr. Un anniversaire en très petit comité, à l'opposé de celui que mon ami avait organisé l'année dernière (j'en fais la description ICI — de l'intérêt de tenir un blog journalier au long cours, ou en tout cas en phase de le devenir). Seuls invités : Marguerite, Gérard et leur bébé ; Célestine et Eriksson — zut, j'ai oublié de leur demander ce qu'ils avaient fait de la bande dessinée que je leur avais prêtée ! —, Sidney et Jeronimo... Une jolie soirée à taille humaine, comme je les aime.

Que raconter d'autre ? — Il est tellement plus facile d'écrire des tartines quand tout va mal !

mercredi 12 septembre 2012

Chère M.,

La première destinataire de mes cartes postales de vacances étant Léandra, il était logique, par souci de symétrie, que tu en sois la dernière. Vous êtes en quelque sorte les deux femmes de ma vie, mais absolument pas pour les mêmes raisons, évidemment... — L'ancien amour et l'amie.

J'ai passé ma dernière journée complète au Québec avec Léandra et Flippo. Au début de l'après-midi, nous avons visité l'immense Jardin botanique de Montréal et particulièrement apprécié son impressionnant Jardin de Chine. Pour l'automne, comme chaque année, le jardin a été décoré par des centaines de lanternes qui s'éclairent la nuit... Certaines prennent la forme de chevaux, d'autres de pandas, d'autres encore de femmes chinoises en costume traditionnel, qui m'ont fait penser à toi — sans raison, comme dirait l'autre.

Bonne vie,
H.

mardi 11 septembre 2012

Cher A., cher meilleur ennemi,

Voici venue la toute dernière ligne droite de notre séjour au Québec ! Ce matin, Flippo et moi avons délaissé Trois-Rivières pour Montréal... Nous échangeons la tranquillité de la petite ville « de province » contre le fourmillement incessant de la grande métropole. Nous venons d'y retrouver Léandra qui, comme tu le sais, a passé les quatre dernières journées à découvrir Montréal de fond en comble. Nous revenons à l'instant d'un très bon restaurant du Vieux-Montréal du nom d'Olive & Gourmando, tellement couru qu'il a fallu faire la file pour avoir une table. Enfin bon, ça en valait vraiment la peine ! 

En septembre, Trois-Rivières est une petite ville calme... Peut-être même un peu trop calme. C'est la deuxième plus vieille ville du Québec, mais ça ne se ressent pas tellement dans la mesure où le centre historique a malencontreusement été dévasté par un gigantesque incendie en 1908. Seuls vestiges des anciens quartiers trifluviens : quelques rues périphériques, comme la rue des Ursulines, avec son couvent (et son cadran solaire orné d'un joli analemme) ou encore le manoir de Tonnancour, transformé en galerie d'art contemporain (pour l'instant fermée, hélas !).

Je pense que si tu étais venu avec nous, tu aurais sans doute particulièrement apprécié le petit village de Tadoussac, dont les paysages brumeux rappellent la Scandinavie, mais aussi l'Écosse, évidemment. Ha, ce traversier qui lance un grand « Pôôôôt ! » à chaque départ pour le fjord ! Je suis certain que les capitaines sonnent le départ simplement parce que le son rend très bien dans ce décor « à la Norfendre »...

On se revoit bientôt à Bruxelles !
H.